Je suis absolument à vous, ma très-chère cousine, soyez-en bien persuadée.
A Madrid, ce 29 de mai 1679.
Il faut vous aimer autant que je vous aime, ma chère cousine, pour me pouvoir résoudre à vous écrire dans un temps où la chaleur est excessive. Tout ce que l'on m'en avait dit, et tout ce que je m'en étais pu imaginer, n'est rien en comparaison de ce que je trouve. Pour m'en garantir, je laisse mes fenêtres ouvertes tant que la nuit dure, sans appréhender le vent de Galice qui estropie. Je couche nu-tête, je mets mes mains et mes pieds dans de la neige; une autre en mourrait, mais je tiens qu'il vaudrait autant mourir que d'étouffer comme on fait ici. Minuit sonne sans que l'on ait senti le plus petit air du zéphire. Pour moi, je pense qu'il ne fait pas plus chaud sous la ligne.
Quand on va à la promenade, l'on est assez embarrassé, car, si l'on baisse les glaces du carrosse, l'on est suffoqué de la poudre dont les rues sont si remplies qu'à peine s'y peut-on voir; et bien que les fenêtres des maisons soient fermées, elle passe au travers et gâte tous les meubles; de sorte que les méchantes odeurs de l'hiver et la poudre de l'été noircissent l'argenterie et toutes choses, à tel point que rien ne peut se conserver longtemps beau. Quelque soin que l'on prenne à présent, l'on a toujours le visage couvert de sueur et de poudre, semblables à ces athlètes que l'on représente dans la lice.
Je dois vous dire que j'ai vu la fête du Saint-Sacrement, qui est fort solennelle ici. L'on y fait une procession générale, composée de toutes les paroisses et de tous les religieux, qui sont en très-grand nombre. L'on tapisse les rues, par où elle doit passer, des plus belles tapisseries de l'univers; car je ne vous parle pas seulement de celles de la couronne que l'on y voit. Il y a mille particuliers, et même davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux, avec des dais. Il y a du coutil tendu qui passe d'un côté de la rue à l'autre et empêche que le soleil incommode. On jette de l'eau sur ce coutil afin qu'il soit plus frais; les rues sont toutes sablées, fort arrosées et remplies d'une si grande quantité de fleurs, que l'on ne saurait marcher sur autre chose. Les reposoirs sont extraordinairement grands, et parés de la dernière magnificence.
Il ne va point de femmes à la procession. Le Roi y était avec un habit de taffetas noir lustré, une broderie de soie bleue et blanche marquait les tailles. Les manches étaient de taffetas blanc, bordées de soie bleue et de jais; elles étaient fort longues et ouvertes par devant. Il avait de petites manches pendantes qui tombaient jusqu'à la ceinture; son manteau autour de son bras; son grand collier d'or et de pierreries, d'où pendait un petit mouton de diamant. Il avait aussi des boucles de diamant à ses souliers et à ses jarretières; un gros cordon à son chapeau, qui brillait presque autant que le soleil, avec une enseigne qui retroussait son chapeau, et au bas de cette enseigne une perle que l'on nomme la peregrine; elle est aussi grosse qu'une poire de rousselet et de la même forme[112]. L'on prétend que c'est la plus belle qui soit en Europe, et que l'eau et la qualité en sont parfaites. Toute la cour, sans exception, était à la suite du Saint-Sacrement. Les conseils y marchaient sans ordre de préséance comme ils se trouvaient, tenant des cierges de cire blanche. Le Roi en portait un, et allait le premier après le tabernacle où était le Corpus. C'est, assurément, une des plus belles cérémonies que l'on puisse voir. J'y remarquai que tous les gentilshommes de la Chambre avaient chacun une grande clef d'or à leur côté. C'est celle de la chambre du Roi, où ils peuvent entrer quand ils veulent. Elle est aussi grande que la clef d'une cave. J'y vis plusieurs chevaliers de Malte, qui portent tous une croix de Malte de toile de Hollande, brodée sur leur manteau. Il était près de deux heures après minuit que la procession n'était pas encore rentrée. Lorsqu'elle passa devant le palais l'on tira des boîtes et beaucoup de fusées.
Le Roi était allé trouver la procession à Santa-Maria; c'est une église qui est proche du palais[113]. Toutes les dames prennent ce jour-là leurs habits d'été. Elles sont très-parées sur leurs balcons; elles y trouvent des corbeilles pleines de fleurs, ou des bouteilles remplies d'eau de senteur, et elles en jettent lorsque la procession passe. Pour l'ordinaire, les trois compagnies qui gardent le Roi sont vêtues de neuf. Quand le Saint-Sacrement est rentré dans l'église, chacun va manger chez soi pour se trouver aux autos. Ce sont des tragédies dont les sujets sont pieux et l'exécution assez bizarre. On les représente dans la cour ou dans la rue du président de chaque conseil à qui cela est dû. Le Roi y vient, et toutes les personnes de qualité reçoivent des billets dès la veille pour s'y trouver. Ainsi nous y fûmes conviées, et je demeurai surprise qu'on allumât un nombre extraordinaire de flambeaux pendant que le soleil donnait à plomb sur les comédiens, et qu'il faisait fondre les bougies comme du beurre. Ils jouèrent la plus impertinente pièce que j'aie vue de mes jours. En voici le sujet.
Les chevaliers de Saint-Jacques sont assemblés, et Notre-Seigneur les vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plusieurs qui le veulent bien, mais les anciens représentent aux autres le tort qu'ils se feraient d'admettre parmi eux une personne née dans la roture; que saint Joseph, son père, est un pauvre menuisier, et que la Sainte Vierge travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquiétude la résolution que l'on prendra. L'on détermine, avec quelque peine, de le refuser. Mais là-dessus on ouvre un avis qui est d'instituer exprès pour lui l'ordre del Cristo, et par cet expédient tout le monde est satisfait[114]. Cet ordre est celui du Portugal. Cependant ils ne font pas ces choses dans un esprit de malice, et ils aimeraient mieux mourir que de manquer au respect qu'ils doivent à la religion.
Les autos durent un mois. Je suis si lasse d'y aller que je m'en dispense tout autant que je le puis. On y sert beaucoup de confitures et d'eau glacée, dont on a bien besoin, car l'on y meurt de chaud et l'on y étouffe de la poudre. Je fus ravie de trouver à l'hôtel du président de la Hazienda, Don Augustin Pacheco et sa femme, dont je vous ai déjà parlé. Ils s'y étaient rendus, parce qu'ils sont alliés au président. Nous étions placés proche les uns des autres, et après que la fête fut finie, nous allâmes nous promener au Prado à la française, c'est-à-dire des hommes et des femmes dans un même carrosse. Don Frédéric de Cordone en était: nos rideaux demeurèrent fermés tant qu'il y eut grand monde, à cause de la belle petite Espagnole. Mais comme nous restâmes plus tard que les autres, M. le nonce et Frédéric Cornano, ambassadeur de Venise, ayant fait approcher leur carrosse du nôtre, causaient avec nous, lorsque nous vîmes tout à coup une grande illumination le long de l'allée, et en même temps il parut soixante cardinaux montés sur des mules, avec leurs habits et leurs chapeaux rouges. Le pape vint ensuite, on le portait sur une machine entourée de grands tapis de pied; il était sous un dais assis dans un fauteuil, la tiare et les clefs de saint Pierre sur un carreau, avec un bénitier plein d'eau de fleur d'orange qu'il jetait à tout le monde. La cavalcade marchait gravement. Quand ils furent arrivés au bout du Prado, MM. les cardinaux commencèrent à faire mille tours de souplesse pour réjouir Sa Sainteté: les uns jetaient leurs chapeaux par-dessus les arbres, et chacun se trouvait assez juste dessous pour que son chapeau lui retombât sur la tête. Les autres se mettaient debout sur la selle de leurs mules et les faisaient courir tant qu'elles pouvaient. Il y avait un grand concours de peuple qui faisait le cortége. Nous demandâmes à M. le nonce ce que cela voulait dire, et il nous assura qu'il ne savait point, et qu'il ne trouvait rien de bon dans cette plaisanterie. Il envoya s'informer d'où venait ainsi le Sacré Collége. Nous apprîmes que c'était la fête des boulangers, et que, tous les ans, ils avaient accoutumé de faire cette belle cérémonie[115]. Le nonce avait grande envie de la troubler par une salve de coups de bâton. Il avait déjà commandé à ses estafiers de commencer la noise; mais nous intercédâmes pour ces pauvres gens qui n'avaient d'autre intention que de fêter leur saint. Cependant quelqu'un qui avait entendu donner les ordres perturbateurs du repos public en avertit le pape et les cardinaux. Il n'en fallut pas davantage pour mettre la fête en désordre. Chacun se sauva comme il put, et leur crainte fut cause que notre plaisir finit bientôt. L'on ne souffrirait point en France de telles mascarades; mais il y a bien des choses qui sont innocentes dans un pays, qui ne le seraient peut-être pas dans un autre.
Ma parente sachant la manière honnête dont j'avais été reçue par Don Augustin Pacheco, le convia à souper chez elle. Je le priai de se souvenir qu'il m'avait promis un entretien sur ce qu'il savait des Indes. Je vais, me dit-il aussitôt, vous parler de celles que l'on distingue par Indes occidentales, dans lesquelles une partie de l'Amérique est comprise.
Sous le règne de Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, Christophe Colomb, Génois, découvrit cette partie du monde en 1492. Comme les Espagnols furent les premiers qui trouvèrent cette heureuse terre inconnue aux Européens, le roi Ferdinand et la reine Isabelle en eurent la propriété par une bulle d'Alexandre VI. Il établit eux et leurs successeurs, vicaires perpétuels du Saint-Siége dans tout le vaste pays. De sorte que les rois d'Espagne en sont seigneurs spirituels et temporels; qu'ils nomment aux évêchés et autres bénéfices; et qu'ils reçoivent les dîmes. Leur pouvoir est plus étendu là qu'en Espagne; car il faut remarquer que l'Amérique seule forme une des quatre parties du monde, et que nous y possédons beaucoup plus de pays que toutes les autres nations ensemble. Le conseil des Indes, qui est établi à Madrid, est un des plus considérables du royaume, et, dans la nécessité où l'on est d'entretenir une correspondance très-fréquente entre l'Espagne et les Indes, d'envoyer des ordres et de maintenir toute l'autorité du côté de la cour, l'on a été obligé d'établir une Chambre particulière, composée de quatre des plus anciens conseillers du conseil des Indes, lesquels prennent connaissance des affaires de finance, et font faire les expéditions par les secrétaires du conseil.
Outre cette Chambre qui est à Madrid, il y en a une à Séville, appelée la maison de contratacion. Elle est composée d'un président et de plusieurs conseillers de robe et d'épée, avec les autres officiers nécessaires. Les conseillers d'épée prennent connaissance des choses qui concernent la flotte et les galions. Les autres conseillers rendent la justice. Les appellations de ce tribunal vont au conseil des Indes de Madrid. On tient des registres dans la maison de contratacion de Séville, où l'on écrit toutes les marchandises que l'on envoie aux Indes, et toutes celles qu'on en rapporte, pour empêcher que le Roi ne soit fraudé de ses droits; mais cela sert de peu; les marchands sont si adroits et ceux qui leur font rendre compte prennent si volontiers le parti de partager avec eux, que le Roi n'en est assurément pas mieux servi; et son droit, qui n'est qu'un cinquième, est si mal payé, qu'il ne reçoit pas la quatrième partie de ce qui lui appartient[116].
C'est le conseil de Madrid qui propose au Roi des sujets pour remplir les vice-royautés de la Nouvelle-Espagne et du Pérou[117]. Il faut remarquer que tous les emplois s'y donnent de trois ans en trois ans, ou de cinq ans en cinq ans, afin qu'un seul homme ne puisse pas s'enrichir pendant qu'il y en a tant d'autres qui ont besoin d'une part aux bienfaits du prince.
Dans les endroits des Indes où il n'y a pas de vice-roi, celui qui est président est aussi gouverneur. Lorsqu'un vice-roi meurt, le président en charge dans la vice-royauté prend le gouvernement en main, jusqu'à ce qu'on ait envoyé d'Espagne un autre vice-roi. C'est Sa Majesté Catholique qui donne ces grands postes-là, et les gouvernements les plus considérables. Les vice-rois pourvoient aux petits gouvernements, et ces vice-rois rapportent sans peine, en cinq ans, cinq et six cent mille écus. On n'y va point sans s'y enrichir; et cela est si vrai, que jusqu'aux religieux qu'on y envoie pour prêcher la foi et convertir les Indiens, rapportent chacun de leur mission trente ou quarante mille écus. Le Roi dispose de plusieurs pensions qui sont sur les villages des Indes. On en tire depuis deux jusqu'à six mille écus de rente, et c'est encore un moyen de gratifier ses sujets.
Les îles Philippines, qui sont proches du royaume de la Chine, dépendent du Roi d'Espagne. Le commerce qui s'y fait consiste en soie. Elles lui coûtent plus à garder qu'elles ne lui rapportent.
Les Castillans ont eu leurs raisons pour ne vouloir pas qu'il y eût aucune sorte de manufacture aux Indes, ni que l'on y fît des étoffes, ni pas une des autres choses qui sont indispensablement nécessaires. Cette politique est cause que tout vient d'Europe, et que les Indiens, qui aiment passionnément leurs commodités et ce qui les pare, sacrifient volontiers leur argent à leur satisfaction. De cette manière, on les met hors d'état de rien amasser, parce qu'ils sont obligés d'acheter bien cher les moindres bagatelles qu'on leur porte, et dont on les amuse[118].
La flotte consiste en plusieurs vaisseaux chargés de marchandises que l'on envoie aux Indes, et il y a d'autres grands navires de guerre qu'ils appellent galions, par lesquels le Roi les fait escorter. Ces navires ne devraient porter aucune marchandise, mais l'avidité du gain l'emporte sur les défenses expresses du Roi, et ils sont quelquefois si chargés, que si l'on venait à les attaquer, ils ne pourraient se défendre. Lorsque les navires partent, l'expédition que les marchands obtiennent au conseil des Indes de Madrid, afin de les envoyer, coûte pour chacun depuis trois jusqu'à six mille écus, selon que les vaisseaux sont grands. Il est aisé de juger, que puisque l'on donne tout, l'on est assuré de gagner bien davantage.
Les galions ne vont que jusqu'à Porto-Velo, où l'on apporte tout l'argent du Pérou. La flotte les quitte en cet endroit, et continue le voyage jusqu'à la Nouvelle-Espagne. Pour les galions, ils vont de San Lucar à Carthagène des Indes, en six semaines ou deux mois au plus. Ils y demeurent peu, et en cinq ou six jours ils se rendent à Porto-Velo. C'est un bourg situé sur la côte de l'Amérique. L'air en est très-malsain, et il y fait des chaleurs excessives. De l'autre côté de l'isthme, à dix-huit lieues seulement de distance, on trouve la ville de Panama où l'on apporte du Pérou une grande quantité d'argent en barre, et des marchandises que l'on voiture toutes par terre jusqu'à Porto-Velo où sont les galions, et où il se tient une des plus grandes foires de l'univers; car en moins de quarante ou cinquante jours, il s'y débite au moins pour vingt millions d'écus de toutes sortes de marchandises d'Europe, que l'on paye comptant. Après que la foire est finie, les galions retournent à Carthagène, où il se fait un assez gros commerce de marchandises des Indes et de celles du royaume de Sainte-Foy, aussi bien que de la Morigenta. Ensuite il vont à la Havane prendre les choses nécessaires pour leur voyage, et de ce lieu à Cadix, ils reviennent d'ordinaire en deux mois.
Mais à l'égard de la flotte, elle s'arrête à Porto-Rico, pour se rafraîchir. Elle se rend à la Vera-Cruz en cinq semaines. Elle y décharge ses marchandises que l'on porte par terre à quatre-vingts lieues de là, dans la grande ville de Mexico. La vente en est bientôt faite, et la flotte part ensuite pour venir à la Havane. Mais il faut que ce passage ne se fasse que dans les mois d'avril ou de septembre, à cause des vents du nord. Le voyage des galions au Pérou est ordinairement de neuf mois, celui de la flotte est de treize ou de quatorze; quelques particuliers y vont aussi à leurs frais, après en avoir obtenu une permission du Roi, et s'être fait enregistrer à la contratacion de Séville. Ceux-là vont aux côtes de San-Domingo, Honduras, Caracas et Buenos-Ayres[119].
Il faut toujours que l'argent qui vient des Indes, directement pour le Roi, soit apporté par un galion. On donne cet argent à un maître de la monnaie, lequel paye au Roi six mille écus toutes les fois qu'il fait le voyage, et il retient un pour cent de l'argent qui lui passe par les mains, ce qui va fort loin. A l'égard de l'argent des particuliers, il vient dans les vaisseaux qu'ils veulent choisir. C'est le capitaine qui doit en rendre compte.
Il y a un certain droit appelé avarie, c'est-à-dire qu'on le prend sur les marchandises enregistrées et sur l'argent que l'on rapporte des Indes. Ce droit est si considérable, qu'il fournit à ce qu'il faut pour mettre les galions et la flotte en état de faire le voyage, bien que la dépense monte à neuf cent mille écus. Celle de la flotte n'est pas si grande.
Celui que le Roi choisit pour être général des galions lui avance quatre-vingts ou cent mille écus, qu'on lui rend aux Indes avec un gros intérêt. Chaque capitaine avance aussi de l'argent au Roi, à proportion de la grandeur du vaisseau qu'il commande. Il y a, de plus, une patache qui va avec les galions et s'en sépare au golfe de Las Jeguas. Elle va aux îles de la Marguerite prendre les perles que l'on paye au Roi pour le droit du cinquième, c'est-à-dire le cinquième de tout ce que l'on pêche de perles, et ensuite elle se rend à Carthagène.
L'on a découvert, il y a peu d'années, à soixante-dix lieues de Lerma, des mines qui sont d'un grand revenu. Celles du Pérou et de tout le reste des Indes occidentales rendent le cinquième au Roi, tant de l'or que de l'argent et des émeraudes. Il y a, au Potosi, des mines plus abondantes que partout ailleurs. On porte tout l'argent que l'on tire au port d'Arica, on l'envoie de là à Callao. C'est un des ports de Lima où les galions viennent le recevoir. Le royaume du Pérou rend, chaque année, en or et en argent, la valeur de onze millions d'écus[120]. On tire de la nouvelle Espagne cinq millions d'écus et des marchandises qui sont ordinairement des émeraudes, de l'or, de l'argent, de la cochenille, du tabac, des laines de vigogne, du bois de Campêche, du bejouar et des cuirs.
On a été longtemps, dans la nouvelle Espagne, sans y vouloir souffrir des ouvriers qui travaillassent en soie et en laine. Il y en a présentement, et cela pourra faire tort aux étoffes que l'on apporte d'Europe. On ne permet pas d'y planter des oliviers ni des vignes, afin que le vin et l'huile qu'on y apporte se vendent aisément. Le Roi a dans les Indes, aussi bien qu'en Espagne, le droit de vendre la bulle de la Cruzada, pour manger de la viande tous les samedis, et pour jouir du bénéfice des indulgences.
Les Indiens idolâtres ne sont point soumis à l'Inquisition des Indes; elle n'est établie que contre les hérétiques et les Juifs. On ne souffre point que les étrangers aillent aux Indes; et, s'il y en va quelqu'un, il faut qu'il ait une permission expresse, que l'on n'accorde que très-rarement.
Comment vous exprimerai-je, continua Don Augustin, les beautés de la ville de Mexique, les églises, les palais, les places publiques, les richesses, la profusion, la magnificence et les délices; une ville si heureusement située, qu'elle jouit, dans toutes les saisons, d'un printemps continuel, où les chaleurs n'ont rien d'excessif, et où l'on ne ressent jamais la rigueur de l'hiver! La campagne n'est pas moins charmante; les fleurs et les fruits en toute saison chargent également les arbres. La récolte se renouvelle plus d'une fois pendant le cours de l'année; les lacs sont pleins de poisson, les prairies chargées de bétail; les forêts, d'excellent gibier et de bêtes fauves. La terre ne semble s'ouvrir que pour donner l'or qu'elle renferme. L'on y découvre des mines de pierreries, et l'on y pêche les perles. Ah! m'écriai-je, allons vivre dans ce pays-là, et quittons celui-ci. Une telle description m'enchante; mais comme le voyage est long, il faut, s'il vous plaît, Madame, dis-je à Doña Tereza en riant, que vous soupiez avant de partir. Je la pris aussitôt par la main, et nous entrâmes dans la salle où j'avais pris soin de faire venir les meilleurs musiciens, qui sont assez mauvais, et qui, à mon avis, ne se peuvent rendre recommandables que par leur cherté. Mon cuisinier nous fit quelques ragoûts à la française, que Doña Tereza trouva si excellents, qu'elle me pria qu'on lui fît un mémoire de la manière dont on les apprêtait, et Don Augustin me pria aussi de lui faire donner des lardoires. En effet, on chercherait par toute l'Espagne sans en trouver une seule. Nous demeurâmes fort tard ensemble; car, en cette saison, on veille jusqu'à quatre ou cinq heures du matin à cause des chaleurs, et que le meilleur temps est celui de la nuit.
Il y a de certains jours dans l'année où tout le monde se promène sur les ponts traversant le Mançanarès; mais, à présent, les carrosses entrent dans son lit; le gravier et quelques petits ruisseaux contribuent à le rendre fort frais. Les chevaux souffrent beaucoup de ces promenades-là; rien ne leur use davantage les pieds que les cailloux sur lesquels ils marchent toujours. On s'arrête en quelques endroits dans cette rivière, et l'on y demeure jusqu'à deux et trois heures après minuit. Il y a souvent plus de mille carrosses. Quelques particuliers y portent à manger, les autres y chantent et jouent des instruments. Tout cela est fort agréable pendant une belle nuit. Il y a des personnes qui s'y baignent; mais, en vérité, c'est d'une manière bien désagréable. L'ambassadrice de Danemark le fait depuis quelques jours. Ses gens vont un peu avant qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gravier, qui s'emplit d'eau. L'ambassadrice se vient fourrer dedans. Voilà un bain, comme vous le pouvez juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont on puisse user dans la rivière.
Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir qu'il faut, en faisant ici ses preuves de noblesse, prouver que l'on descend, du côté de père et de mère, de viejos cristianos, c'est-à-dire d'anciens chrétiens. La tache que l'on doit craindre, est qu'il soit entré dans une famille des Juifs ou des Maures[121].
Comme les peuples de Biscaye et de Navarre ont été défendus de l'invasion des barbares par la hauteur et l'âpreté de leurs montagnes, ils s'estiment tous cavaliers, jusqu'aux porteurs d'eau. En Espagne, les enfants prennent quelquefois le nom de leur mère, lorsqu'il est plus illustre que celui du père. Il est certain qu'il y a peu de familles qui n'aient été interrompues, et dont le nom et la noblesse n'aient été portés par une fille unique dans une autre famille. Celle de Velasco n'est pas comprise dans ce rang, car ils comptent dans leur maison dix connétables de Castille, de père en fils[122]. Une chose assez singulière, et qui, je pense, n'est établie en aucun autre pays, c'est que les enfants trouvés sont nobles, et jouissent du titre d'hidalgos et de tous les priviléges attachés à la noblesse. Mais il faut, pour cela, qu'ils prouvent qu'on les a trouvés, et qu'ils ont été nourris et élevés dans l'hôpital où l'on met ces sortes d'enfants.
Il se trouve de grandes maisons en Espagne, lesquelles possèdent presque tout leur bien à titre de Mayorasgo, et lorsqu'il arrive que tous ceux du nom sont morts et aussi les plus proches parents mâles, s'il y a des fils naturels, ils héritent; s'il n'y en a point, c'est le plus ancien domestique qui prend le nom et les armes de son maître, et qui devient héritier de ses biens[123]: C'est ce qui fait que des cadets d'autres maisons, aussi nobles et aussi illustres, ne dédaignent point de servir dans celles-là, et leurs espérances sont assez bien fondées, car il arrive souvent que les familles s'éteignent à cause que les Espagnoles ont moins d'enfants que les femmes d'aucun autre pays.
Il est arrivé depuis peu une aventure bien funeste à une fille de qualité, nommée Doña Clara. Son cœur n'avait pu se défendre contre le mérite du comte de Castrillo[124], homme de la cour très-spirituel et très-bien fait. Ce cavalier avait su lui plaire sans en former le dessein; il ignorait les dispositions qu'elle avait pour lui, et ne cultivait point son bonheur. Bien que le père de cette aimable fille fût absent, elle n'en avait pas une plus grande liberté, parce que son frère, Don Henriquez, à qui son père l'avait recommandée, veillait incessamment sur sa conduite. Elle ne pouvait parler à ce qu'elle aimait, et c'était pour elle un nouveau martyre de souffrir sans se plaindre et sans partager au moins sa peine avec celui qui la causait. Elle résolut enfin de lui écrire et de chercher quelque moyen de lui faire rendre sa lettre. Mais comme cette affaire lui était de la dernière conséquence, elle hésitait à faire le choix d'une confidente, et elle resta ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'ayant jeté les yeux sur une de ses amies, qui lui avait toujours témoigné beaucoup de tendresse, sans balancer davantage, elle écrivit une lettre fort touchante au comte de Castrillo, et elle allait chez son amie pour la prier de la faire rendre à ce cavalier, lorsqu'elle le vit passer proche de sa chaise. Cette vue augmenta le désir qu'elle avait de l'informer de ses sentiments, et, prenant tout d'un coup parti, elle lui jeta le billet qu'elle tenait, feignant dans ce moment que c'en était un qu'il venait lui-même de lui donner en passant. Apprenez, Seigneur, dit-elle tout haut et d'un air plein de colère, que ce n'est point à moi, qu'il se faut adresser pour des desseins tels que sont les vôtres. Voilà votre billet que je ne veux seulement pas ouvrir. Le comte avait trop d'esprit pour ne pas comprendre l'intention favorable de cette belle personne, et, ramassant ce papier avec soin: Vous ne vous plaindrez point, Madame, lui dit-il, que je n'aie pas profité de vos avis. Il se retira aussitôt pour lire une lettre qui ne pouvait lui donner que beaucoup de plaisir. Il fut informé, par ce moyen, des intentions de Doña Clara et de ce qu'il fallait faire pour la voir. Il ne manqua à rien, il en devint éperdument amoureux, et il se crut, avec raison, un des cavaliers d'Espagne qui avait la meilleure fortune. Ils attendaient avec impatience le retour du père de Doña Clara, pour lui proposer le mariage, qui apparemment ne pouvait que lui être fort agréable. Mais quelques précautions que ces jeunes amants eussent prises pour bien établir et pour faire durer un commerce qui faisait la félicité de leur vie, le soupçonneux et trop vigilant Henriquez découvrit leur intrigue. Il la crut criminelle, et dans l'excès de sa rage, sans en rien témoigner ni faire aucun éclat, il entra une nuit dans la chambre de l'infortunée Doña Clara, et comme elle dormait profondément, il l'étrangla avec toute la barbarie imaginable.
Cependant, bien que l'on connût qu'il était l'auteur de cette méchante action, elle ne fut point poursuivie par la justice, parce que Don Henriquez avait trop de crédit, et que cette pauvre fille n'ayant point de parents qui ne fussent ceux de son frère, sa famille ne voulut pas augmenter des malheurs qui étaient déjà assez grands. Après ce mauvais coup, Henriquez feignit de se mettre dans une grande dévotion. Il ne paraissait plus en public; il entendait la messe chez lui et voyait très-peu de monde. C'est qu'il appréhendait que le comte de Castrillo, qui n'avait point caché son désespoir, et qui l'avait laissé paraître dans toute sa force, ne vengeât enfin sa maîtresse. Il en cherchait aussi les occasions avec les derniers soins; mais après avoir tenté inutilement tous les moyens qu'il pût s'imaginer, il en trouva un qui lui réussit.
Il se déguisa en aguador, c'est-à-dire en porteur d'eau. Ces sortes de gens chargent un âne de plusieurs grandes cruches, et les portent par la ville. Ils sont vêtus d'une grosse bure; leurs jambes sont nues avec des souliers découpés, ou bien ils ont de simples semelles attachées avec des cordes. Notre amant ainsi déguisé se tenait tout le long du jour appuyé sur le bord d'une fontaine, dont il grossissait les eaux par l'abondance de ses larmes; car cette fontaine était devant la maison où il avait vu si souvent sa chère et belle Clara, et c'était là que demeurait l'inhumain Henriquez. Comme le comte avait les yeux attachés sur cette maison, il en aperçut une des fenêtres entr'ouverte, et il vit en même temps que son ennemi s'en approchait. Il tenait un miroir dans sa main et s'y regardait. Aussitôt le fin aguador lui jeta des noyaux de cerises, comme en riant, et quelques-uns l'ayant frappé au visage, Don Henriquez, offensé de l'insolence d'un homme qui ne lui paraissait qu'un misérable aguador, emporté du premier mouvement de sa colère, descendit seul pour le châtier. Mais à peine fut-il dans la rue, que le comte, se faisant connaître et tirant une épée qu'il tenait cachée pour ce dessein: Traître, lui cria-t-il, songe à défendre ta vie. La surprise et l'effroi surprirent à tel point Don Henriquez, qu'il ne se trouva en état que de lui demander quartier; mais il ne put en obtenir de cet amant irrité, qui vengea la mort de sa maîtresse sur celui qui l'avait si cruellement fait périr. Le comte aurait eu bien de la peine à se sauver, venant de faire un tel coup devant la maison d'un homme de nom, et qui avait un grand nombre de domestiques. Mais dans les moments que tous les gens de Don Henriquez sortaient sur le comte, il fut si heureux que le duc d'Uzeda passa avec trois de ses amis. Ils sortirent aussitôt de leur carrosse et le secoururent si à propos, qu'il s'est sauvé sans que nous sachions encore où il est. Je m'y intéresse parce que je le connais, et que c'est un très-honnête homme.
Il est assez ordinaire, en ce pays-ci, d'assassiner pour plusieurs sujets qui sont même autorisés par la coutume, et l'on n'en a point d'affaire fâcheuse. Par exemple, lorsqu'on prouve qu'un homme a donné un soufflet à un autre, ou un coup de chapeau dans le visage, ou du mouchoir, ou du gant, ou qu'il l'a injurié, soit en l'appelant ivrogne, ou en certains termes qui intéressent la vertu de son épouse; ces choses-là ne se vengent que par l'assassinat. Ils disent pour raison, qu'après de telles insultes, il n'y aurait pas de justice de hasarder sa vie dans un combat singulier avec des armes égales, où l'offensé pourrait périr de la main de l'agresseur. Ils vous garderont vingt ans une vengeance, s'ils ne peuvent trouver, avant ce temps-là, l'occasion de l'exécuter. S'ils viennent à mourir avant de s'être vengés, il laissent leurs enfants héritiers de leur ressentiment comme de leurs biens; et le plus court, pour un homme qui a fait affront à un autre, c'est de quitter le pays pour le reste de sa vie. L'on m'a raconté, il y a peu, qu'un homme de condition, après avoir été vingt-cinq ans aux Indes, pour éviter le mauvais tour qu'un autre qu'il avait offensé, lui voulait faire, ayant appris sa mort, et même celle de son fils, crut être en sûreté. Il revint à Madrid, après avoir pris la précaution de changer son nom, pour n'être pas reconnu; mais tout cela ne le put garantir; et le petit-fils de celui qu'il avait maltraité le fit assassiner peu après son retour, bien qu'il n'eût encore que douze ans.
Pour faire ces mauvaises actions, l'on fait d'ordinaire venir des hommes de Valence. C'est une ville d'Espagne, dont le peuple est de la dernière méchanceté. Il n'y a pas de crimes dans lesquels ils ne s'engagent déterminément pour de l'argent. Ils portent des stylets et des armes qui tirent sans faire aucun bruit. Il y a deux sortes de stylets. Les uns de la longueur d'un petit poignard, qui sont moins gros qu'une grosse aiguille, et d'un acier très-fin, carré et tranchant par les quarts. Avec cela ils font des blessures mortelles, parce qu'allant fort avant, et ne faisant qu'une ouverture aussi petite que le pourrait faire une piqûre d'aiguille, il ne sort point de sang; à peine peut-on voir l'endroit où vous avez été frappé. Il est impossible de se faire panser, et l'on en meurt presque toujours. Les autres stylets sont plus longs, et de la grosseur du petit doigt, si fermes que j'en ai vu du premier coup percer une grosse table de noyer. Il est défendu de porter de ces sortes d'armes en Espagne, comme il l'est en France de porter des baïonnettes. Il n'est pas permis non plus d'avoir de ces petits pistolets qui tirent sans bruit. Mais, malgré la défense, beaucoup de personnes s'en servent.
On m'a dit qu'un homme de qualité, croyant avoir sujet de faire périr un de ses ennemis, s'adressa à un bandolero de Valence; il lui donna de l'argent pour l'assassiner. Mais ensuite il s'accommoda avec son ennemi, et voulant en user avec bonne foi, le premier de ses soins fut d'avertir le bandolero de ce qui se passait, afin qu'il se gardât bien de tuer cet homme. Le bandolero voyant que l'on n'avait plus besoin de lui, offrit de rendre la somme qu'il avait reçue, et celui qui la lui avait donnée le pria de la garder. Eh bien! dit-il, j'ai de l'honneur, je garderai l'argent et je tuerai votre homme. L'autre le pria instamment de n'en rien faire, attendu leur réconciliation. Tout ce que je puis faire, lui dit-il, c'est de vous donner le choix, que ce soit ou vous, ou lui; car il faut nécessairement que pour gagner en conscience l'argent que vous m'avez donné, je tue quelqu'un. Quelques prières que l'autre lui pût faire, il persista dans son dessein et l'exécuta. On aurait bien pu le faire prendre, mais il y a trop de danger; car ils sont tant de bandoleros ensemble, que la mort de celui qu'on exécuterait serait bientôt vengée. Ces misérables ont toujours une liste de meurtres et de méchantes actions qu'ils ont commis, dont ils se font honneur; et lorsqu'on les emploie, ils vous la montrent et demandent si l'on veut qu'ils portent des coups qui fassent languir, ou qu'ils tuent tout d'un coup. Ce sont les plus pernicieuses gens de l'univers. En vérité, si je voulais vous dire tous les événements tragiques que j'apprends chaque jour, vous conviendriez que ce pays-ci est le théâtre des plus terribles scènes du monde[125]. L'amour en donne souvent le sujet. Pour le satisfaire ou pour le punir, il n'y a rien que les Espagnols ne puissent entreprendre; rien n'est au-dessus de leur courage et de leur tendresse.
On dit que la jalousie est leur passion dominante; on prétend qu'il y entre moins d'amour que de ressentiment et de gloire; qu'ils ne peuvent supporter de voir donner la préférence à un autre, et que tout ce qui va à leur faire un affront les désespère: quoi qu'il en soit, et de quelques sentiments qu'ils soient animés, il est constant que c'est une nation furieuse et barbare sur ce chapitre. Les femmes ne voient point d'hommes. Il est vrai qu'elles savent fort bien écrire pour les rendez-vous qu'elles veulent donner, quoique le péril soit grand pour elles, pour leurs amants et pour le messager. Mais malgré le péril, par leur esprit et par leur argent, elles viennent à bout de tromper les plus fins Argus.
Il est difficile de comprendre que des hommes qui mettent tout en usage pour satisfaire leur vengeance, et qui commettent les plus mauvaise actions, soient superstitieux jusqu'à la faiblesse, dans le temps qu'ils vont poignarder leur ennemi. Ils font faire des neuvaines aux âmes du Purgatoire, et portent sur eux des reliques qu'ils baisent souvent, et auxquelles ils se recommandent pour ne pas succomber dans leur entreprise[126]. Je ne prétends pas attribuer ce caractère à toute la nation. On peut dire qu'il y a d'aussi honnêtes gens qu'en lieu du monde, et qu'ils ont beaucoup de grandeur d'âme. Je vais vous en citer quelques exemples que vous regarderez peut-être comme des folies, car chaque chose a un bon et un mauvais côté.
Le connétable de Castille est, en vérité, un des plus riches seigneurs de la cour en fonds de terre; mais comme il a la même négligence que tous ses semblables, qui est de ne prendre connaissances d'aucuns de ses intérêts, cela est cause qu'il ne l'est pas en argent comptant. Les pensions que le Roi lui fait, pour être doyen du conseil d'État, connétable de Castille et grand fauconnier, sont si considérables, qu'elles pourraient suppléer à ce qui lui manque; mais il est si fier qu'il ne veut rien recevoir. Il dit pour ses raisons que, lorsqu'un sujet a suffisamment de quoi vivre, il ne doit pas être à charge à son Prince; qu'il doit le servir et s'en estimer heureux; que de se faire payer comme un mercenaire, c'est devenir esclave.
Le duc d'Arcos, autrement d'Aveïro, a bien une autre opiniâtreté. Il prétend que le Roi de Portugal a usurpé la couronne sur ceux de sa maison, et par cette raison, lorsqu'il en parle, il ne le nomme que le duc de Bragance[127]. Il a cependant quarante mille écus de rentes au Portugal, dont il ne jouit pas, parce qu'il ne veut pas se soumettre à baiser la main de ce Roi, ni lui faire hommage. Le Roi de Portugal lui a fait dire qu'il le dispensait d'y venir lui-même, pourvu qu'il envoyât à sa place un de ses fils, soit l'aîné ou le cadet, à son choix; qu'il lui laisserait recevoir son revenu et lui en payerait les arrérages qui montent à des sommes immenses. Le duc d'Aveïro n'en veut pas seulement entendre parler. Il dit qu'après avoir perdu la couronne, il serait honteux de se soumettre à l'usurpateur pour quarante mille écus de rente; que les grands maux empêchent de ressentir les petits, et que le Roi tirerait plus de gloire de son hommage qu'il ne tire de profit de son revenu; qu'il aurait à se reprocher de lui avoir fait un honneur qu'il ne lui doit pas.
Celui que je vous garde pour le dernier, c'est le prince de Stigliano. Il a des charges et des commissions à donner à la Contratacion de Séville, pour quatre-vingt mille livres de rente. Il aime mieux les perdre que de signer de sa main les expéditions nécessaires, disant qu'il n'est pas de la générosité d'un cavalier comme lui de se donner la peine de signer son nom pour si peu de chose, car ces quatre-vingt mille livres de rente ne sont pas en un seul article; il y en a plus de trente; et lorsque son secrétaire lui présente une expédition de charge à signer de quatre ou cinq mille livres, il le refuse, et allègue sa qualité, disant toujours: esto es una niñeria: c'est une bagatelle. Le Roi n'est pas là-dessus si difficile, car c'est lui qui y pourvoit à la place du prince et qui en tire le profit. Vous m'allez dire que les Espagnols sont fous avec leur chimérique grandeur. Peut-être que vous direz vrai; mais pour moi qui crois les connaître assez, je n'en juge pas de cette manière. Je demeure d'accord, néanmoins, que la différence que l'on peut mettre entre les Espagnols et les Français, est tout à notre avantage. Il semble que je ne devrais pas me mêler de décider là-dessus, et que j'y suis trop intéressée pour en parler sans passion. Mais je suis persuadée qu'il n'y a guère de personnes raisonnables qui n'en jugent ainsi.
Les étrangers viennent moins à Madrid qu'en lieu du monde, et ils ont raison; car s'ils ne trouvent quelqu'un qui leur procure un appartement chez des particuliers, ils courent risque d'être fort mal logés, et les Espagnols ne se pressent pas trop d'offrir leurs maisons à personne à cause de leurs femmes, dont ils sont extrêmement jaloux. Je ne sais dans toute cette ville que deux auberges, dont il y en a une où l'on mange à la française; mais dès qu'elles sont pleines (et elles le sont bientôt, car elles sont fort petites), l'on ne sait que devenir. Ajoutez à cela qu'on ne trouve point de voitures commodément. Les carrosses de louage y sont assez rares; pour les chaises, on en a autant que l'on veut, mais ce n'est guère la coutume ici que les hommes se fassent porter en chaise, à moins qu'ils ne soient fort vieux ou fort incommodés. Enfin pourquoi les étrangers viendraient-ils à Madrid? ce qui est de plus beau et de plus aimable est toujours caché. Je veux parler des dames. Ils ne sauraient avoir de commerce avec elles, et celles que l'on peut voir sont des femmes si dangereuses pour la santé, qu'il faut avoir une grande curiosité pour se résoudre de la satisfaire avec de pareils risques. Malgré cela, le seul plaisir et l'unique occupation des Espagnols, c'est d'avoir un attachement. De jeunes enfants de qualité qui ont de l'argent, commencent dès l'âge de douze à treize ans à prendre une amancebade, c'est-à-dire une maîtresse concubine pour laquelle ils négligent leurs études, et prennent dans la maison paternelle tout ce qu'ils peuvent attraper. Ils ne voient pas longtemps ces créatures sans se trouver en état de se repentir de leur mauvaise conduite.
Ce qui est effroyable, c'est qu'il y a peu de personnes en ce pays, soit de l'un ou l'autre sexe, et même des plus distinguées, qui soient exemptes de cette maligne influence. Les enfants apportent le mal du ventre de leur mère, ou le prennent en tetant leur nourrice. Une vierge en est peut-être soupçonnée, et à peine veulent-ils se faire guérir, tant ils ont de certitude de retomber dans les mêmes accidents. Mais il faut qu'ils ne soient pas si dangereux en Espagne qu'ailleurs, car ils y conservent de fort beaux cheveux et de fort belles dents. On s'entretient de cette maladie chez le Roi et parmi les femmes de la première qualité, comme de la fièvre ou de la migraine, et tous prennent leur mal en patience, sans s'en embarrasser un moment. Dans le doute où l'on est que la femme la plus vertueuse ou le petit enfant n'en aient leur part, l'on ne saigne jamais au bras, c'est toujours au pied. Un enfant de trois semaines sera saigné au pied, et c'est même une coutume si bien établie, que les chirurgiens, qui ne sont pas fort habiles, ne savent point saigner au bras. J'ai été incommodée; il a fallu me servir du valet de chambre de M. l'ambassadeur de France pour me saigner au bras. Il est aisé de juger par tout ce que je vous ai dit que c'est le présent de noces qu'un Espagnol fait à sa femme; et bien que l'on se marie, l'on ne quitte point sa maîtresse, quelque dangereuse qu'elle puisse être. Toutes les fois que ces maîtresses se font saigner, leur amant est obligé de leur donner un habit neuf complet, et il faut remarquer qu'elles portent jusqu'à neuf et dix jupes à la fois; de manière que ce n'est pas une médiocre dépense. Le marquis de Liche[128], ayant su que sa maîtresse venait d'être saignée et ne pouvant attendre que le tailleur eût fait l'habit qu'il voulait lui donner, lui en envoya un qu'on venait d'apporter à la marquise de Liche, qui est extrêmement belle. Il dit ordinairement que pour être le plus heureux de tous les hommes, il ne souhaiterait qu'une maîtresse aussi aimable qu'est sa femme.
Les grands seigneurs, qui reviennent fort riches de leurs gouvernements où ils vont la plupart fort pauvres et où ils pillent le plus qu'ils peuvent, parce qu'ils n'y demeurent au plus que cinq ans, n'emploient pas à leur retour leur argent à acheter des terres. Ils le gardent dans leurs coffres, et tant qu'il dure, ils font belle dépense, car ils tiennent au-dessous d'eux de faire profiter cet argent. Il est difficile, de cette manière, que les plus grands trésors ne s'épuisent; mais l'avenir ne les inquiète pas trop, car chacun d'eux espère quelque vice-royauté ou quelque autre poste qui rétablit tout d'un coup les affaires les plus négligées. On doit convenir que le Roi d'Espagne est bien en état de satisfaire l'ambition de ses sujets et de récompenser leurs services. Beaucoup de ses sujets, en effet, remplissent la place de plusieurs souverains qui ont été les premiers hommes de leur siècle.
La différence est notable entre ces souverains des temps jadis et les Espagnols du temps présent. Elle est moindre du côté de la naissance que de celui du mérite; car les maisons des grands seigneurs sont très-illustres. On en voit beaucoup qui descendent des rois de Castille, de Navarre, d'Aragon et de Portugal. Cela n'empêche pas que plusieurs (car j'y mets une exception) ne démentent la vertu de leurs ancêtres. Mais aussi, de quelle manière les élève-t-on? Ils n'étudient point; on néglige de leur donner d'habiles précepteurs. Dès qu'on les destine à l'épée, on ne se soucie plus qu'ils apprennent le latin ni l'histoire. On devrait au moins leur enseigner ce qui est de leur métier: les mathématiques, à faire des armes et à monter à cheval. Ils n'y pensent seulement pas. Il n'y a point ici d'académie ni de maîtres qui montrent ces sortes de choses. Les jeunes hommes passent le temps qu'ils devraient employer à s'instruire dans une oisiveté pitoyable, soit à la promenade ou à faire leur cour aux dames. Et malgré tout cela, ils sont persuadés qu'il n'y a pas de gens au monde plus dignes qu'eux de l'admiration publique. Ils croient que Madrid est le centre de la gloire, des sciences et des plaisirs; ils souhaitent en mourant à leurs enfants le paradis et puis Madrid. Et par là, ils mettent cette ville au-dessus même du paradis, tant ils y vivent satisfaits. C'est ce qui les empêche aussi d'aller chercher dans les autres cours une politesse qu'ils n'ont pas parmi eux et qu'ils ne connaissent point. C'est ce qui les oblige encore de presser leur retour à Madrid, en quelque lieu que le Roi les envoie, quelque rang qu'ils y tiennent, quelques honneurs qu'ils y reçoivent, quelques richesses qu'ils y amassent; l'amour de la patrie et la prévention pour elle a un tel empire sur eux, qu'ils renoncent à tout, et ils aiment mieux mener une vie fort commune et que personne ne remarque, sans train, sans faste et sans distinction, pourvu que ce soit à Madrid.
Il est très-rare qu'un père fasse voyager son fils; il le garde auprès de lui et lui laisse prendre les habitudes qu'il veut. Vous pouvez croire que ce ne sont pas d'ordinaire les meilleures, car il y a un certain âge où l'on n'a pas d'autre but que de goûter les plaisirs. Ils s'y entraînent les uns les autres, et ce qui devrait être sévèrement repris est toléré par l'exemple de ceux de qui ils dépendent. Ajoutez à tout cela qu'on les marie, pour ainsi dire, au sortir du berceau. L'on établit à seize ou dix-sept ans un petit homme dans son ménage, avec une petite femme qui n'est qu'un enfant. Cela fait que ce jeune homme apprend encore moins ce qu'il devrait savoir, et qu'il devient plus débauché, parce qu'il est le maître de sa conduite. De sorte qu'il passe sa vie au coin de son feu, comme un vieillard dans sa caducité, et parce que ce noble fainéant est d'une illustre maison, il sera choisi pour aller gouverner des peuples qui pâtissent de son ignorance. Ce qui est encore plus pitoyable, c'est qu'un tel homme se croit un grand personnage, et ne se gouverne que par sa propre suffisance et sans prendre conseil de personne; aussi fait-il tout de travers. Sa femme n'aura guère plus de génie et d'habileté; une gloire insupportable, dont elle s'applaudit, fera son plus grand mérite, et souvent des gens d'une capacité consommée seront soumis à ces deux animaux qu'on leur donne pour supérieurs[129].
Mais, d'un autre côté, rendons à César ce qui appartient à César. Il faut convenir que quand un Espagnol a été assez favorablement regardé du ciel pour avoir une bonne éducation, qu'il voyage et qu'il voit le monde, il en profite mieux que personne. La nature leur a été moins avare qu'ils ne le sont à eux-mêmes. Ils sont niais avec plus d'esprit que les autres; ils ont une grande vivacité avec un grand flegme; ils parlent et s'énoncent facilement; ils ont beaucoup de mémoire, écrivent d'une manière nette et concise; ils comprennent fort vite. Il leur est aisé d'apprendre tout ce qu'ils veulent; ils entendent parfaitement la politique; ils sont sobres et laborieux lorsqu'il le faut. On peut sans doute trouver de grandes qualités parmi eux, de la générosité, du secret, de l'amitié, de la bravoure, en un mot, ces beaux sentiments de l'âme qui font le parfait honnête homme. Il me semble que voici un endroit assez propre pour finir ma lettre, et pour vous inspirer de l'estime pour eux. Je ne serais pas fâchée de leur procurer cet avantage, car je ne m'accommode point si mal de leurs manières, que beaucoup d'autres qui crient contre eux, et qui les condamnent d'abord sans les examiner et sans les connaître à fond. Pour moi, je dis qu'il y a du bon et du mauvais ici, comme dans tous les autres endroits du monde.
De Madrid, ce 27 juin 1679.
Tout est ici dans la joie depuis l'arrivée du secrétaire du marquis de Los Balbazès, qui apporta, le 13 de ce mois, les assurances que le Roi Très-Chrétien a accordé Mademoiselle au Roi d'Espagne. Il attendait cette nouvelle si impatiemment, qu'il demandait à toute heure si l'on ne voyait point arriver le courrier, et aussitôt qu'il l'eut reçue, il alla entendre le Te Deum à Notre-Dame d'Atocha. Comme les dames ne vont point là, elles se contentent de se parer beaucoup et de se mettre aux fenêtres. J'avais pris ce parti, et je pensai étouffer et perdre les yeux, tant la poudre était grande. Je vis le Roi dans son carrosse de toile cirée verte à portières, comme nous en avions autrefois en France. Il y avait peu de suite; une vingtaine de hallebardiers vêtus de jaune avec des chausses retroussées, semblables à celles des pages, marchaient devant et derrière. Les carrosses de suite étaient en tel nombre, à cause des personnes de la cour qui l'accompagnaient, que l'on ne pouvait les compter.
Le peuple, épars de tous les côtés, jusque sur les toits des maisons, criait: Viva el Rey, Dios le bendiga, et plusieurs ajoutèrent: Viva al Reina, nuestra señora. Il n'y avait point de maisons particulières ni de rues, où il n'y eût des tables pour manger; chacun avait un oignon, de l'ail et des ciboules à la main, dont l'air qu'on respirait était tout parfumé, et l'on faisait débauche d'eau pour boire à la santé de Leurs Majestés. Car, je vous l'ai déjà mandé, ma chère cousine, et il me semble que je puis encore vous le répéter, il n'y a jamais eu de gens si sobres que ceux-ci, particulièrement sur le vin, et ils ont une si grande horreur pour ceux qui rompent cette tempérance, qu'il est porté par les lois, que lorsqu'on produit en justice un homme pour rendre témoignage, il est récusé pour témoin si l'on prouve qu'il se soit enivré seulement une fois, et il est renvoyé après avoir été réprimandé en pleine chambre. Quand il arrive aussi que l'on appelle un homme borracho, cette injure se venge par l'assassinat.
Le même soir que le Roi fut à Atocha, nous éclairâmes toutes nos maisons avec de gros flambeaux de cire blanche que l'on nomme hachas. Ils sont plus longs que ceux dont on se sert à Paris pour éclairer le soir devant les carrosses, mais ils sont aussi bien plus chers, parce qu'on apporte la cire à grands frais de hors du royaume, et que l'on en fait une consommation prodigieuse en Espagne. On ne se contente pas, lorsqu'on fait des illuminations, de mettre quatre ou six flambeaux, on en attache deux à chaque balcon, et deux à chaque fenêtre, jusqu'aux étages les plus élevés. Il y a telles maisons auxquelles il en faut quatre ou cinq cents. On fit des feux partout, et nous allâmes au palais pour voir la mascarade de cent cinquante seigneurs qui devaient y venir. Je ne sais pourquoi on nomme ainsi ces divertissements, car ils ne sont point masqués. On choisit d'ordinaire la nuit la plus obscure. Tous les hommes de la cour montent sur leurs plus beaux chevaux. Ces chevaux étaient tout couverts de gaze d'argent et de housses en broderies d'or et de perles. Les cavaliers étaient vêtus de noir, avec des manches de satin de couleur, brodées de soie et de jais. Ils avaient des petits chapeaux noirs retroussés avec des diamants, des plumes sur le côté du chapeau, des écharpes magnifiques et beaucoup de pierreries; avec cela pourtant le manteau noir et la laide golille qui les défigure toujours. Ils vont à cheval comme les Turcs et les Maures, c'est-à-dire à la gineta. Les étriers sont si courts, que leurs jambes sont levées et appuyées sur les épaules de leurs chevaux. Je ne saurais accoutumer mes yeux à cette mode. Ils disent que, quand ils sont ainsi, ils en ont plus de force pour donner un coup, et qu'ils peuvent s'élever et s'avancer contre celui qu'ils attaquent. Mais pour revenir à la mascarade, ils s'assemblèrent tous dans un lieu marqué (c'est ordinairement à quelqu'une des portes de la ville). Les rues par où ils devaient passer étaient sablées, et des deux côtés, il y avait des perches avec des réchauds, qui faisaient des illuminations, sans compter les flambeaux de cire blanche. On mit des lanternes transparentes et toutes peintes aux fenêtres des maisons, ce qui faisait un très-bon effet. Chaque cavalier avait un grand nombre de laquais, qui étaient vêtus de toile d'or et d'argent. Ils marchaient à côté de leurs maîtres avec des flambeaux. Les maîtres allaient quatre à quatre au petit pas, tenant aussi chacun un flambeau. Ils traversèrent toute la ville avec des trompettes, des timbales, des musettes et des fifres. Quand ils furent arrivés au palais, qui était tout illuminé, et dont la cour était sablée, ils firent plusieurs tours, coururent les uns contre les autres, et s'entre-poussèrent pour tâcher de se faire choir[130].
Le prince Alexandre de Parme, qui est prodigieusement gros, tomba de cette manière. Il fit autant de bruit qu'une petite montagne qui tomberait d'un lieu élevé. L'on eut beaucoup de peine à l'emporter, car il était tout froissé de sa chute. Il y en avait plusieurs avec leurs grandes lunettes, mais particulièrement le marquis d'Astorga, qui ne les porte pas seulement pour la gravité; il est vieux et il en a besoin; malgré cela, il est toujours galant. Il sera Mayordomo mayor de la jeune Reine. Il est grand d'Espagne.
A propos de grand d'Espagne, Don Fernand de Tolède me disait l'autre jour une chose assez plaisante. Son beau père, qui se nomme le marquis de Palacios, fait des dépenses effroyables; car il est un des galants de profession des dames du palais; et pour y parvenir, il faut avoir de l'esprit et beaucoup de magnificence. Je dis une certaine sorte d'esprit toute particulière; une délicatesse, des termes choisis, des modes singulières. Il faut savoir écrire en prose et en vers, et le savoir mieux qu'un autre. Enfin, l'on parle et l'on agit dans cette galanterie du palais autrement qu'à la ville. Pour en revenir au marquis de Palacios, il y avait une fête ordonnée dont le Roi l'avait mis; il n'avait pas le sou pour y paraître. Il a plusieurs villes à lui; il s'avisa d'y aller en poste, et dès qu'il fut arrivé dans la première, il fit afficher que tous ceux qui voudraient être faits grands vinssent le trouver. Il n'y eut ni juges, ni bourgeois, ni marchands qui ne se sentissent pressés d'un désir d'ambition pour le grandat. La maison se trouva remplie de toutes sortes de gens; il fit marché avec chacun en particulier; il en tira le plus qu'il put, et ensuite, il les fit tous couvrir devant lui, comme fait le Roi quand il accorde le grandat, et leur en donna des patentes en forme. Cela lui réussit trop bien dans la première ville pour manquer de faire la même tentative dans les autres. Il y trouva de semblables dispositions pour lui donner de l'argent et pour obtenir, par son moyen, le grandat. Il amassa ainsi une somme considérable, et vint faire une grosse dépense à la cour. Mais comme l'on a toujours des ennemis, il y eut quelques personnes qui voulurent lui faire une affaire, auprès du Roi, de cette plaisanterie. Il en fut averti, et il se justifia aisément, en disant que tous ceux à qui il avait accordé la permission de se couvrir devant lui, étant nés ses vassaux, lui devaient trop de respect pour prendre cette liberté sans son consentement; qu'ainsi il les avait faits grands à son égard. Après cela on tourna la chose en raillerie.
Ce marquis vient souvent nous voir, et comme il était de la vieille cour, il me disait hier qu'un fameux astrologue étant un jour avec le feu Roi sur la terrasse du palais, le Roi lui demanda la hauteur de cet endroit. Il regarda le ciel et dit une hauteur fixe. Le Roi donna ordre secrètement que l'on haussât le pavé de la terrasse de trois ou quatre doigts, et l'on y travailla toute la nuit. Le lendemain matin, il fit appeler l'astrologue, et, l'ayant mené sur la terrasse, il lui dit: Je parlais, hier au soir, de ce que vous m'avez dit sur la hauteur de ce lieu, mais l'on m'a soutenu que vous vous trompez. Sire, dit-il, j'ose croire que je ne me suis point trompé. Considérez, dit le Roi, et puis nous en ferons la honte à ceux qui se vantent d'être plus habiles que vous. Il recommença aussitôt de faire ses spéculations. Le Roi le voyait changer de couleur, et il paraissait fort embarrassé. Enfin il s'approcha et lui dit: Ce que j'avançai hier à Votre Majesté était véritable, mais je trouve aujourd'hui que la terrasse est un peu haussée ou que le ciel est un peu baissé. Le Roi sourit et lui dit la pièce qu'il lui avait faite.
Pour vous parler d'autre chose, je vous dirai que le Roi a trois personnes dans sa maison, que l'on nomme particulièrement les grands officiers. C'est le Mayordomo major, le Sumiller du corps et le Grand Écuyer. Ces trois charges sont distinguées en ce que le mayordomo commande dans le palais, que le sumiller du corps a le pas dans la chambre du Roi, et que le grand écuyer ordonne lorsque le Roi est ailleurs qu'au palais.
Les charges de gentilshommes de la chambre du Roi sont après celles-là. Ils portent, pour marque de leur dignité, une clef dorée pendue à leur ceinture. Il y a trois sortes de ces clefs. La première donne l'exercice de gentilhomme de la chambre; la seconde, l'entrée sans l'exercice; et la troisième est appelée la llave capona, qui ne donne l'entrée que dans l'antichambre[131]. Le nombre de ces gentilshommes est grand. Il y en a quarante d'exercice, qui servent tour à tour chacun un jour, et ils sont, pour la plupart, des grands d'Espagne. Les mayordomos, qui veulent dire maîtres d'hôtel ordinaire, ont les mêmes entrées que les gentilshommes de la chambre. Les personnes de la première qualité remplissent ces charges. Ce sont, pour la plupart, les seconds fils des grands. Ils servent par semaine, et, lorsque le grand maître est absent, ils sont revêtus de son pouvoir. Ils servent aussi d'introducteurs aux ministres étrangers quand ils vont à l'audience. Il y en a huit. Quelquefois le nombre en augmente, mais il ne diminue pas.
Le Roi a trois compagnies sous sa garde, qui n'ont rien de commun les unes avec les autres. Le marquis de Falces commande la garde flamande ou bourguignonne. Elle est de cent hallebardiers; et, quoiqu'on les nomme ici archers de la garde, on peut les appeler gardes du corps. La garde allemande est de pareil nombre. Don Pedro d'Aragon en est capitaine. La garde espagnole est aussi de cent hallebardiers, sous le commandement du comte de Los Arcos. Il est encore capitaine d'une autre compagnie de cent Espagnols appelés les gardes de la Lancilla, et celle-là ne paraît qu'aux grandes cérémonies et aux enterrements des Rois[132].
Les affaires de l'État sont gouvernées par un premier ministre que l'on nomme Privado. Il a sous lui un secrétaire d'État, dont le bureau est dans le palais. Les affaires qui viennent au Roi et au ministre doivent d'abord passer par ses mains; et, comme il expédie aussi tout ce que le Roi a ordonné, on l'appelle Secretario del Despacho universal.
Le conseil d'État et plusieurs autres conseils examinent les affaires, et le Roi ou le premier ministre en décident ensuite. Il y a un grand nombre de conseils. Voici le nom de ceux qui entrent à présent dans le conseil d'État:
Outre ce conseil, qui est le principal, il y a ceux de l'Inquisition, de la Guerre, des ordres d'Aragon, des Indes, d'Italie, de la Hazienda, de la Croisade et de Flandre. Il y a aussi la chambre de Castille, des Alcaldes de Corte, de la Contaduria, del Aposento, de Los Bosques Reales, de Los Milliones et de Competencias. Mais ne pensez pas, ma chère parente, que les appointements et les profits soient médiocres. Par exemple, les conseillers du conseil des Indes retirent dix-huit à vingt mille écus de rente de leur charge. A propos de charges, on croit qu'elles ne se vendent point ici, et cela est au moins en apparence. Il semble que l'on accorde tout au mérite ou à la naissance; cependant on fait sous mains des présents si considérables, que, pour avoir de certaines vice-royautés, l'on donne jusqu'à cinq mille pistoles et quelquefois davantage. Ce qui s'appelle acheter ailleurs, s'appelle à Madrid faire un regalo, c'est-à-dire un présent, et l'un vaut l'autre, avec cette différence qu'une charge qu'on achète, ou un gouvernement est à vous tant que vous vivez, et passe quelquefois en héritage à vos enfants, par le droit naturel ou par commission du prince. Mais en Espagne on ne jouit que trois ans, cinq ans au plus, d'un poste que l'on a payé bien cher. Il est aisé de juger que ceux qui font de telles avances savent bien où se rembourser de l'intérêt et du principal. Le peuple en souffre horriblement; il se voit toujours sur les bras un nouveau vice-roi ou un nouveau gouverneur, qui vient de s'épuiser pour donner à la cour tout ce qu'il avait d'argent comptant et quelquefois celui de ses amis. Il arrive affamé; il faut l'enrichir en peu de temps; et ce pauvre peuple est pillé à toutes mains, sans que des plaintes aient lieu. C'est bien autre chose dans les Indes, où l'or est si commun, et où l'on est encore plus éloigné du Roi et des ministres. Il est certain qu'on en rapporte des sommes immenses, comme je vous l'ai déjà mandé. Il n'est pas jusqu'aux religieux qui vont y prêcher qui n'en reviennent avec quarante et cinquante mille écus qu'ils amassent en trois ou quatre ans; de sorte que, malgré leur vœu de pauvreté, ils trouvent le secret de s'enrichir; et pendant leur vie on les laisse jouir du fruit de leur mission.
Les couvents ont encore une autre adresse qui leur réussit ordinairement, c'est que, lorsqu'un religieux devient fils unique, si son père a du bien, on lui persuade de le laisser au monastère où son fils a pris l'habit, à condition qu'il en touchera le revenu pendant sa vie, et qu'après sa mort le couvent en héritera et priera Dieu pour le père et pour le fils. De sorte qu'il y a de simples religieux qui ont trente mille livres de rente à leur disposition. Cette abondance, dans un pays où la raison n'a guère d'empire sur le cœur, ne sert pas toujours à les sanctifier; et s'il y en a quelques-uns qui en font un bon usage, il y en a beaucoup qui en abusent.
On remarque qu'il vient des Indes, tous les deux ans, plus de cent millions de livres, sans que le quart entre dans les coffres du roi d'Espagne. Ces trésors se répandent dans toute l'Europe; les Français, les Anglais, les Hollandais et les Génois en tirent la meilleure partie. Il semble qu'il n'est pas d'une politique aussi raffinée que celle des Espagnols de consommer leurs propres sujets à tirer l'or des mines, pour en laisser profiter des nations avec lesquelles ils sont bien souvent en guerre. Mais la paresse naturelle, qui les empêche de travailler et d'avoir chez eux des manufactures, les oblige d'avoir recours à ceux qui peuvent fournir des marchandises pour ce pays-là.
Comme les étrangers n'osent hasarder d'y aller, parce qu'il n'y va pas de moins que d'être pendu, ils mettent leurs effets sous le nom des marchands espagnols, avec lesquels on trouve beaucoup de fidélité; et quand le Roi le voudrait, il ne pourrait empêcher que les étrangers ne reçussent leurs lots, car les Espagnols, dans cette rencontre, aimeraient mieux perdre le leur, que de voir faire tort aux autres. Une chose singulière, c'est que, lorsque la flotte vient mouiller à Cadix, il se trouve là des gens qui font profession publique d'aider à frauder les droits du Roi sur les entrées de l'argent et des marchandises. C'est leur négoce, comme à un banquier de tenir sa banque. On les nomme metadors, et, quelque fripons qu'ils soient à l'égard du Roi, il faut convenir qu'ils ne le sont pas avec les particuliers qui font un traité avec eux, par lequel, moyenant une certaine remise, ils leur garantissent tout leur argent dans la ville où ils veulent. C'est un commerce si sûr, qu'on n'en voit point qui manquent de parole. On pourrait punir ces gens-là des friponneries qu'ils font au Roi, mais il en naîtrait des inconvénients pour le commerce, qui nuiraient peut-être plus que cette punition n'apporterait de profit. De manière que le gouvernement et les juges n'entrent point en connaissance de ce qui se passe. Il y aurait un remède assez aisé pour empêcher que le Roi perdît tout en cette occasion; ce serait de diminuer une partie des droits, qui sont fort hauts, et ce qui se donne à ces metadors se payerait à la contratacion, et même davantage, parce que naturellement les marchands n'aiment pas la fraude, et qu'ils craignent toujours de payer tout d'un coup, ce qu'ils évitent en dix voyages. Mais les Espagnols veulent tout ou rien, et bien souvent ils n'ont rien. Quant à Madrid, il n'y faut pas chercher de plus grands voleurs que les gens de justice. Ce sont eux qui s'approprient impunément les droits du Roi, et qui le pillent d'une telle manière qu'il ne faut pas s'étonner s'il manque si souvent d'argent. Ils ne se contentent pas de faire tort à leur souverain, ils n'épargnent pas le peuple; et bien que les lois du pays soient très-bonnes et même très-équitables, personne ne s'en ressent. Ceux qui les ont en main, et qui sont préposés pour les exécuter, sont les premiers qui les corrompent. En donnant quelque argent à un alcalde ou à un alguazil, on fera arrêter la personne du monde la plus innocente; on la fera jeter dans un cachot et périr de faim, sans nulle procédure, sans ordre, sans décret; et quand on sort de prison, il ne faut pas seulement penser à prendre à partie cet indigne officier de la justice. Les gens de cette espèce sont ordinairement fort intéressés partout; mais ici, c'est une chose outrée, et les bons juges sont plus rares en ce pays qu'ailleurs.
Les voleurs, les assassins, les empoisonneurs, et les personnes capables des plus grands crimes, demeurent tranquillement à Madrid, pourvu qu'ils n'aient pas du bien, car, s'ils en ont, on les inquiète pour le tirer[133].
On ne fait justice que deux ou trois fois l'année. Ils ont la dernière peine de se résoudre à faire mourir un criminel qui est, disent-ils, un homme comme eux, leur compatriote et sujet du Roi. Ils les envoient presque tous aux mines ou aux galères, et quand ils font pendre quelque misérable, on le mène sur un âne, la tête tournée vers la queue. Il est habillé de noir; on lui tend un échafaud où il monte pour haranguer le peuple, qui est à genoux tout en larmes, et qui se donne de grands coups dans la poitrine. Après avoir employé le temps qu'il veut à parler, on l'expédie gravement; et comme ces exemples de justice sont rares, ils font beaucoup d'impression sur ceux qui les voient.
Quelques richesses qu'aient les grands seigneurs, quelque grande que soit leur fierté ou leur présomption, ils obéissent aux moindres ordres du Roi avec une exactitude et un respect que l'on ne peut assez louer. Sur le premier ordre ils partent, ils reviennent, ils vont en prison ou en exil, sans se plaindre. Il ne se peut trouver une soumission et une obéissance plus parfaites, ni un amour plus sincère que celui des Espagnols pour leur Roi. Ce nom leur est sacré, et pour réduire le peuple à tout ce que l'on souhaite, il suffit de dire, le Roi le veut. C'est sous son nom que l'on accable ces pauvres gens d'impôts dans les deux Castilles. A l'égard des autres royaumes ou provinces, ils n'en ont pas tant; ils se vantent, la plupart, d'être libres et de ne payer que ce qu'ils veulent.
Je vous ai déjà marqué, ma chère cousine, que l'on suit exactement en toutes choses la politique de Charles-Quint; sans se souvenir que la succession des temps change beaucoup aux événements, quoiqu'ils paraissent semblables et dans les mêmes circonstances, et que ce qu'on pouvait entreprendre il y a six-vingts ans, sans témérité, sous un règne florissant, serait une imprudence sous un règne qui l'est beaucoup moins. Cependant leur vanité naturelle les empêche d'examiner que la Providence permet quelquefois que les empires, comme les maisons particulières, aient à proportion leurs révolutions. Pour les Espagnols, ils se croient toujours les mêmes; mais, sans avoir connu leurs aïeux, j'ose dire qu'ils se trompent.
Pour quitter des réflexions peut-être trop sérieuses et trop élevées pour moi, je vais vous dire que c'est une réjouissance générale à Madrid, dans le temps que la flotte des Indes arrive. Comme on n'y est pas d'humeur à thésauriser, cette abondance d'argent, qui vient tout d'un coup, se répand sur tout le monde. Il semble que ces sommes immenses ne coûtent rien, et que c'est un argent que le hasard leur envoie. De sorte que les grands seigneurs assignent là-dessus leurs créanciers, et qu'ils les payent avec une profusion qui, sans contredit, a quelque chose de noble et de généreux; car on trouve en peu de pays une libéralité aussi naturelle qu'en celui-ci; et je dois y ajouter qu'ils ont une patience digne d'admiration. On les a vus soutenir des sièges très-longs et très-pénibles, où, malgré les fatigues de la guerre, ils ne se nourrissaient que de pain fait avec du blé gâté, et ne buvaient que de l'eau corrompue, bien qu'il n'y ait pas d'hommes au monde plus délicats qu'eux sur la bonne eau. On les a vus, dis-je, exposés à l'injure des temps, demi-nus, couchés sur la dure, et malgré cela plus braves et plus fiers que dans l'opulence et la prospérité. Il est vrai que la tempérance qui leur est naturelle leur est d'un grand secours pour endurer la faim quand ils y sont réduits. Ils mangent fort peu, et à peine veulent-ils boire du vin. La coutume qu'ils ont d'être toujours seuls à table contribue à les entretenir dans leur frugalité. En effet, leurs femmes ni leurs filles ne mangent pas avec eux. Le maître a sa table, et la maîtresse est par terre sur un tapis avec ses enfants, à la mode des Turcs et des Maures. Ils ne convient presque jamais leurs amis pour se régaler ensemble; de sorte qu'ils ne font aucun excès. Aussi disent-ils qu'ils ne mangent que pour vivre, au lieu qu'il y a des peuples qui ne vivent que pour manger. Néanmoins, bien des personnes raisonnables trouvent cette affectation trop grande, et, comme il n'entre aucune familiarité dans leur commerce, ils sont toujours en cérémonie les uns avec les autres, sans jouir de cette liberté qui fait la véritable union et qui produit l'ouverture du cœur.
Cette grande retraite les livre à mille visions, qu'ils appellent philosophie; ils sont particuliers, sombres, rêveurs, chagrins, jaloux, au lieu que s'ils tenaient une autre conduite, ils se rendraient capables de tout, puisqu'ils ont une vivacité d'esprit admirable, de la mémoire, du bon goût, du jugement et de la patience. Il n'en faut pas davantage pour se rendre savant, pour se perfectionner, pour être agréable dans la conversation, et pour se distinguer parmi les nations les plus polies. Mais bien loin de vouloir être ce qu'ils seraient naturellement, pour peu qu'ils le voulussent, ils affectent une indolence qu'ils nomment grandeur d'âme; ils négligent leurs affaires les plus sérieuses et l'avancement de leur fortune. Le soin de l'avenir ne leur donne aucune inquiétude. Le seul point où ils ne sont pas indifférents, c'est sur la jalousie, ils la portent jusqu'où elle peut aller. Le simple soupçon suffit pour poignarder sa femme ou sa maîtresse. Leur amour est toujours un amour furieux, et cependant les femmes y trouvent des agréments. Elles disent qu'au hasard de tout ce qui leur peut arriver de plus fâcheux, elles ne voudraient pas les voir moins sensibles à une infidélité; que leur désespoir est une preuve certaine de leur passion; et elles ne sont pas plus modérées qu'eux quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se venger de leurs amants, s'ils les quittent sans sujet. De sorte que les grands attachements finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste. Par exemple, il y a peu qu'une femme de qualité, ayant lieu de se plaindre de son amant, trouva le moment de le faire venir dans une maison dont elle était la maîtresse, et après lui avoir fait de grands reproches, dont il se défendit faiblement, parce qu'il les méritait, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un moment pour la toucher de pitié. Il vit bien qu'elle était la plus forte en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat, et n'en laissa pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit: Il aurait été meilleur si vous y aviez mis plus de sucre, car le poison le rend fort amer; souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. Les convulsions le prirent presque aussitôt. C'était un poison très-violent, et il ne demeura pas une heure à mourir. Cette dame, qui l'aimait encore passionnément, eut la barbarie de ne le point quitter qu'il ne fût mort.