On change de meubles plusieurs fois l'année. Les lits d'hiver sont de velours chamarrés de gros galons d'or; mais ils sont si bas et les pentes si hautes, que l'on est comme enseveli dedans. On n'a l'été ni rideau, ni quoi que ce soit autour de son lit; cela est de fort méchante grâce. L'on y met quelquefois de la gaze de couleur pour garantir des moucherons.

On passe l'hiver dans les appartements hauts, et l'on monte quelquefois jusqu'au quatrième étage, selon le froid qu'il fait, pour s'en garantir. On occupe à présent les appartements d'été qui sont bas et fort incommodes. Toutes les maisons ont beaucoup de plain-pied, on traverse douze ou quinze salles ou chambres tout de suite. Ceux qui sont les moins bien logés en ont six ou sept. Les pièces sont d'ordinaire plus longues que larges; les plafonds ne sont ni peints ni dorés, ils sont de plâtre et tout unis, mais d'une blancheur à éblouir, car tous les ans on les gratte et on les reblanchit aussi bien que les murailles, qui semblent être de marbre, tant elles sont polies. Le carreau des appartements d'été est fait d'une certaine matière qui, après que l'on a jeté dessus dix seaux d'eau, sèche au bout d'une demi-heure et laisse une fraîcheur agréable, de sorte que le matin on arrose tout, et peu après on étend des tapis d'un jonc fort fin, mêlé de différentes couleurs, qui couvrent le pavé. L'appartement est tapissé de ce même jonc, de la hauteur d'une aune, pour empêcher que la fraîcheur des murailles n'incommode ceux qui s'y appuient. Il y a au-dessus de ce jonc des tableaux et des miroirs. Les carreaux de brocart d'or et d'argent sont placés sur les tapis avec des tables et des cabinets très-beaux, et d'espace en espace, des caisses d'argent remplies d'orangers et de jasmins. L'on met des paillassons aux fenêtres, qui garantissent du soleil, et l'on se promène sur le soir dans les jardins. Il y a plusieurs maisons qui en ont de fort beaux où l'on trouve des grottes et des fontaines en grande quantité, car les eaux sont ici en abondance et fort bonnes. On compte dans le nombre de ces belles maisons celles du duc d'Ossone, de l'amirante de Castille, de la comtesse d'Oñate et du connétable de Castille. Mais j'ai tort de vouloir vous les spécifier, car il est constant qu'il y en a une quantité considérable[94].

Au reste, il me semble qu'après toutes les précautions que je vois prendre, la chaleur, quelque excessive qu'elle soit, ne peut incommoder, nous le verrons. Ne pensez pas, s'il vous plaît, qu'il n'y ait que les grands seigneurs qui occupent des appartements bas, chacun veut avoir le sien, à la vérité selon son pouvoir; mais ne fût-ce qu'une petite cave, ils y demeurent de bon cœur.

Il y a peu de menu peuple dans Madrid, et l'on n'y voit guère que des personnes de qualité. Si l'on en excepte sept ou huit rues pleines de marchands, vous ne trouvez aucune boutique dans cette ville, si ce ne sont celles où se vendent les confitures et les liqueurs, les eaux glacées et la pâtisserie.

Je ne veux pas omettre de vous dire que mille gens ont des dais ici; car, sans compter les princes et les ducs, les titrés (qui sont en grand nombre) en ont aussi. Les titrés sont ce qu'on appelle les grands d'Espagne: les vrais marquis, les vrais comtes. S'il y a trente chambres de plain-pied chez eux, vous y trouverez trente dais. Ma parente en a vingt chez elle. Le Roi l'a faite marquise de Castille. Vous ne sauriez croire, comme je tiens bien ma gravité sous un dais, particulièrement quand on m'apporte mon chocolat; car trois ou quatre pages vêtus de noir, comme de vrais notaires, me servent à genoux. C'est une coutume à laquelle j'ai peine à m'accoutumer, parce qu'il me semble que ce respect ne devrait être rendu qu'à Dieu. Mais cela est tellement d'usage ici, que si un apprenti savetier présentait une savate à son maître, il mettrait un genou en terre. Cette qualité de titulos donne beaucoup de priviléges, dont je vous ai déjà parlé, et particulièrement celui d'avoir un dais. On ne met point de balustres autour du lit.

Je vous l'ai déjà dit, ma chère cousine, il s'en faut beaucoup que nous ne soyons si bien meublés en France que les personnes de qualité le sont ici, principalement en vaisselle d'argent. C'est une différence si notable, qu'on ne la croirait pas si on ne la voyait. L'on ne se sert point de vaisselle d'étain, celle d'argent ou de terre sont les seules qui soient en usage; et vous saurez que les assiettes ici ne sont guère moins pesantes que les plats en France; car tout est d'une pesanteur surprenante.

Le duc d'Albuquerque est mort il y a déjà quelque temps. On m'a dit qu'on avait employé six semaines à écrire sa vaisselle d'or et d'argent et à la peser; pendant ce temps, on y passait chaque jour deux heures entières; cela ne se faisait qu'à gros frais. Il y avait, entre autres choses, quatorze cents douzaines d'assiettes, cinquante grands plats et sept cents petits. Tout le reste à proportion, et quarante échelles d'argent pour monter jusqu'au haut de son buffet, qui était par gradins comme un autel, placé dans une grande salle. Quand on me dit cette opulence d'un particulier, je crus qu'on se moquait de moi; j'en demandai la confirmation à Don Antoine de Tolède, fils du duc d'Albe, qui était au logis. Il m'assura que c'était la vérité, et que son frère, qui ne s'estimait pas riche en vaisselle d'argent, avait six cents douzaines d'assiettes d'argent et huit cents plats. C'est une chose qui ne leur est guère nécessaire pour les grands repas qu'ils font, à moins que l'on ne soit aux mariages où tout est fort magnifique. Mais ce qui cause cette abondance de vaisselle, c'est qu'on l'apporte toute faite des Indes, et qu'elle ne paye point de droits au Roi. Il est vrai qu'elle n'est guère mieux faite que les pièces de quatre pistoles, que l'on frappe dans les galions, en revenant de ce pays-là[95].

C'est une chose digne de compassion que le mauvais ménage des grands seigneurs. Il y en a beaucoup qui ne veulent point aller dans leurs États (c'est ainsi qu'ils nomment leurs terres, leurs villes et leurs châteaux). Ils passent leur vie à Madrid, et se rapportent de tout à un intendant qui leur fait croire ce qu'il juge le plus à propos pour son profit. Ils ne daignent pas seulement s'informer s'il dit vrai ou s'il ment; cela serait trop exact et, par conséquent, au-dessous d'eux. Voilà déjà une faute bien considérable; cette profusion de vaisselle pour mettre deux œufs et un pigeon en est une autre.

Mais ce n'est pas seulement sur ces choses-là qu'ils manquent, c'est aussi sur la dépense journalière de leur maison. On ne sait ce que c'est que de faire des provisions de quoi que ce puisse être. On va querir chaque jour ce qu'il faut, et le tout à crédit, chez le boulanger, le rôtisseur, le boucher, et ainsi des autres. On ignore même ce qu'ils écrivent sur leurs livres; et ce qu'ils donnent, ils le mettent au prix qu'ils veulent; cela n'est ni examiné, ni contrarié. Il y a souvent cinquante chevaux dans une écurie qui n'ont ni paille, ni avoine; ils périssent de faim. Et lorsque le maître est couché, s'il se trouvait mal la nuit, on y serait bien empêché, car il ne reste chez lui ni vin, ni eau, ni pain, ni viande, ni charbon, ni bougie; en un mot, rien du tout, parce que encore on ne prend les choses si justes qu'il n'en demeure. Les domestiques ont la coutume d'emporter ces choses chez eux, et le lendemain on recommence la même provision.

On ne tient pas une meilleure conduite avec les marchands. Un homme ou une femme de qualité aimerait mieux mourir que de marchander une étoffe, des dentelles ou des bijoux, ni de reprendre le reste d'une pièce d'or; ils le donnent encore au marchand pour la peine de leur avoir vendu dix pistoles ce qui n'en vaut pas cinq. S'ils ont un prix raisonnable, c'est que celui qui leur vend a la conscience assez bonne pour ne se prévaloir pas de leur facilité à donner tout ce qu'on leur demande, et comme ils ont crédit des dix années de suite, sans penser à payer, ils se trouvent à la fin accablés de leurs dettes.

Il est fort rare qu'ils s'embarquent dans de longs procès, et qu'ils laissent décréter leurs biens; ils s'exécutent eux-mêmes. Ils assemblent leurs créanciers, et ils leur donnent une certaine quantité de terres, dont ils jouissent pendant un temps. Quelquefois ils cèdent tout, et gardent une pension viagère, qui ne peut être arrêtée par les créanciers qui pourraient dans la suite leur prêter quelque chose. Mais afin qu'ils n'y soient pas trompés, on affiche les conventions du seigneur et de ses créanciers.

Tout le papier de chicane est marqué et coûte plus que le commun. Il y a un certain temps où l'on fait la distribution des procès. On les instruit à Madrid, et l'on n'y en juge guère. On met toutes les pièces d'une partie dans un sac; celles de l'autre dans un autre; l'instruction dans un troisième. Et quand le temps de distribuer un procès est venu, on les envoie aux parlements éloignés, de manière qu'on est bien souvent jugé sans en savoir rien. On écrit sur un registre où le procès a été envoyé, et on le tient fort secret. Quand l'arrêt est prononcé, on le renvoie à Madrid, et on le signifie aux parties. Cela épargne bien des peines et des sollicitations, qui devraient être toujours défendues. Quant aux affaires que l'on a ici, elles sont d'une longueur mortelle, soit à la cour, soit à la ville, et ruinent en peu de temps. Les praticiens espagnols sont grands fripons de leur métier.

Il y a plusieurs conseils différents, tous composés de personnes de qualité, et la plupart sont conseillers d'épée. Le premier est le conseil d'État, les autres s'appellent conseil suprême de guerre, conseil royal de Castille, alcaldes de cour, conseil de la Sainte-Inquisition, conseil des ordres, conseil sacré suprême et royal d'Aragon, conseil royal des Indes, conseil de la chambre de Castille, conseil d'Italie, conseil des Finances, conseil de la Croisade, conseil de Flandre, chambres pour le droit des maisons, chambres pour les bois de Sa Majesté, chambre des millions.

On a si peu d'économie ici, que lorsqu'un père meurt et qu'il laisse de l'argent comptant et des pupilles, l'on enferme l'argent dans un bon coffre sans le faire profiter. Par exemple, le duc de Frias, dont la veuve est remariée au connétable de Castille[96], a laissé trois filles, et six cent mille écus comptants. On les a mis dans trois coffres, avec le nom de chacune des petites filles. L'aînée n'avait pas sept ans; elle est mariée à présent, en Flandre, au comte de Ligne. Les tuteurs ont toujours gardé les clefs de ces coffres, et n'ont ouvert celui de l'aînée que pour en compter l'argent à son mari. Voyez quelle perte d'intérêts; mais ils disent que ce serait bien pis s'ils venaient à perdre le principal; qu'on croit quelquefois l'avoir bien placé, et qu'il l'est fort mal; qu'une banqueroute fait tout perdre, et qu'ainsi il vaut mieux ne rien gagner que de hasarder le bien des pupilles.

Il est temps que je finisse, ma chère cousine, je craindrais de vous fatiguer par une plus longue lettre. Je vous supplie de faire rendre toutes celles que je vous envoie et de me pardonner la liberté que je prends. Adieu, je vous embrasse et je vous aime toujours de tout mon cœur.

A Madrid, ce 17 avril 1679.

DIXIÈME LETTRE.


Vous m'avez fait un grand plaisir de m'apprendre que vous recevez toutes mes lettres, car j'étais en peine des deux dernières. Et puisque vous le voulez, ma chère cousine, je continuerai de vous informer de tout ce qui se passe ici et de tout ce que j'y vois.

Le palais royal est situé sur une éminence dont la pente va jusqu'aux bords de la rivière nommée Mançanarez. Ses vues s'étendent sur la campagne qui, en ce lieu-là, est assez agréable. L'on y va par la Calle Mayor, c'est-à-dire par la Grand'Rue. En effet, elle est fort longue et fort large. Plusieurs maisons considérables en augmentent la beauté. Une place spacieuse est devant le palais. Les personnes, de quelque qualité qu'elles soient, n'entrent point en carrosse dans la cour. On arrête sous la grande voûte de la porte, à moins qu'on y fasse des feux de joie ou quelque course de masques, car alors les carrosses y entrent. Un fort petit nombre de hallebardiers se tiennent à la porte. Lorsque je demandai pourquoi un si grand Roi avait si peu de monde à le garder: Comment, Madame, me dit un Espagnol, ne sommes-nous pas tous ses gardes? Il règne trop bien dans le cœur de ses sujets pour en devoir rien craindre, et pour s'en défier. Le palais est à l'extrémité de la ville, vers le midi. Il est bâti de pierres fort blanches. Deux pavillons de briques terminent la façade; le reste n'est point régulier. Il y a derrière deux cours carrées, bâties chacune des quatre côtés. La première est ornée de deux grandes terrasses qui règnent tout du long. Elles sont élevées sur de hautes arcades; des balustres de marbre bordent ces terrasses, et des bustes de la même matière ornent la balustrade. Ce que j'y ai trouvé d'assez singulier, c'est que les statues des femmes ont du rouge aux joues et aux épaules. On entre par de beaux portiques qui conduisent au degré, lequel est extrêmement large. On trouve des appartements remplis d'excellents tableaux, de tapisseries admirables, de statues très-rares, de meubles magnifiques, en un mot de toutes les choses qui conviennent à un palais royal[97]. Mais il y a plusieurs chambres qui sont obscures. J'en ai vu qui ne reçoivent de jour que par la porte, et auxquelles l'on n'a pas fait de fenêtres. Celles qui en ont ne sont guère plus claires, parce que les ouvertures sont fort petites. Ils disent que les chaleurs sont si grandes, qu'il faut éviter, tant que l'on peut, de laisser entrer le soleil. Il est encore vrai que le verre est rare et fort cher, de sorte qu'à l'égard des autres maisons, il y a beaucoup de fenêtres sans vitres, et lorsqu'on vient à parler d'une maison où il ne manque rien, l'on dit: En un mot, elle est vitrée. Ce défaut de vitre ne paraît point au dehors à cause des jalousies. Le palais est orné de plusieurs balcons dorés qui font un très-bel effet. Tous les conseils s'y tiennent, et lorsque le Roi y veut aller, il passe par des galeries et des corridors sans être aperçu[98]. Il y a bien du monde persuadé que le château de Madrid, que François Ier fit bâtir proche du bois de Boulogne, a été pris sur le modèle du palais du Roi d'Espagne; mais c'est une erreur, rien n'est moins ressemblant. Les jardins ne répondent pas à la dignité de ce lieu. Ils ne sont ni aussi étendus ni aussi bien cultivés qu'ils devraient être. Le terrain, comme je l'ai marqué, s'étend jusqu'au bord du Mançanarez. Tout est enclos de murailles, et si ces jardins ont quelque beauté, elle vient toute de la nature. On travaille avec application à mettre l'appartement de la jeune Reine en état de la recevoir. Tous ses officiers ont été nommés, et le Roi l'attend avec la dernière impatience.

Le Buen-Retiro est une maison royale à l'une des portes de la ville. Le comte-duc y fit faire d'abord une petite maison qu'il nomma Galinera, pour mettre des poules fort rares qu'on lui avait données, et comme il allait les voir assez souvent, la situation de ce lieu, qui est sur le penchant d'une colline et dont la vue est très-agréable, l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre gros corps de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au milieu un parterre rempli de fleurs et une fontaine dont la statue, qui jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les contre-allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce bâtiment a le défaut d'être trop bas. Les appartements en sont vastes, magnifiques et embellis de bonne peinture. Tout y brille d'or et de couleurs vives dont les plafonds et les lambris sont ornés[99]. Je remarquai dans une grande galerie l'entrée de la Reine Élisabeth, mère de la feue Reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au cou et un guard-infant. Elle a un petit chapeau garni de pierreries avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture et de dorure. L'on peut être quinze dans chaque loge sans s'incommoder. Elles ont toutes des jalousies, et celle où se met le Roi est fort dorée. Il n'y a ni orchestre ni amphithéâtre; on s'assoit dans le parterre sur des bancs. On voit, au bord de la terrasse, la statue de Philippe II, sur un cheval de bronze. Cette pièce est d'un prix considérable. Les curieux se font un plaisir de dessiner le cheval. Le parc a plus d'une grande lieue de tour. On y trouve plusieurs pavillons détachés fort jolis et dans lesquels il y a assez de logement. Ce n'a pas été sans beaucoup de frais, que l'on a fait venir des sources d'eau vive dans un canal et dans un carré d'eau sur lequel le Roi a de petites gondoles peintes et dorées. Il y va pendant les grandes chaleurs de l'été, parce que les fontaines, les arbres et les prairies rendent cet endroit plus frais et plus agréable que les autres. Il y a des grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la campagne et qui plaît infiniment.

La Casa del Campo sert de ménagerie. Elle n'est pas grande, mais sa situation est belle, étant au bord du Mançanarez. Les arbres y sont fort hauts, et fournissent de l'ombre en tout temps. Je parle des arbres de ce pays-ci, parce que l'on n'y en trouve que très-peu. Il y a de l'eau en divers endroits, particulièrement un étang qui est entouré de grands chênes. La statue de Philippe IV est dans le jardin. Ce lieu est un peu négligé. J'y ai vu des lions, des ours, des tigres et d'autres animaux féroces, lesquels vivent longtemps en Espagne, parce que le climat n'est guère différent de celui d'où ils viennent. Bien des gens y vont rêver, et les dames choisissent ordinairement cet endroit pour s'y promener, parce qu'il est moins fréquenté que les autres. Mais j'en reviens au Mançanarez. C'est une rivière qui n'entre point dans la ville. En de certains temps, ce n'est ni une rivière ni un ruisseau, quoiqu'elle devienne quelquefois si grosse et si rapide, qu'elle entraîne tout ce qu'elle trouve sur son passage. Pendant l'été, on s'y promène en carrosse. Les eaux en sont tellement basses dans cette saison, qu'à peine pourrait-on s'y mouiller le pied, et cependant en hiver elle inonde tout d'un coup les campagnes voisines[100]. Cela tient de ce que les neiges qui couvrent les montagnes, venant à se fondre, les torrents d'eau entrent avec abondance dans le Mançanarez. Philippe II fit bâtir un pont dessus, que l'on nomme le pont de Ségovie. Il est superbe, et pour le moins aussi beau que le Pont-Neuf, qui traverse la Seine à Paris. Quand les étrangers le voient, ils s'éclatent de rire. Ils trouvent qu'il est ridicule d'avoir fait un tel pont dans un lieu où il n'y a point d'eau. Il y en eut un qui dit plaisamment là-dessus, qu'il conseillerait de vendre le pont pour acheter de l'eau.

La Floride est une maison très-agréable et dont les jardins plaisent infiniment. Des statues d'Italie, et de la main des meilleurs maîtres, y sont en grand nombre. Les eaux y font un doux murmure qui charme avec l'odeur des fleurs, dont on a pris soin de rassembler les plus rares et les plus odoriférantes. On descend de là au Prado Nuevo, où il y a des fontaines jaillissantes, et les arbres y sont extrêmement hauts. C'est une promenade qui, pour n'être pas unie, n'en est guère moins agréable, sa pente étant si douce que l'on ne s'aperçoit guère de l'inégalité de ce lieu.

Il y a encore la Carzuela, qui n'a que des beautés champêtres, et quelques salles assez fraîches, où le Roi passe et se repose au retour de la chasse. Mais la vue en fait le plaisir, et l'on aurait pu y ménager de grandes beautés.

Pour vous parler d'autre chose que des maisons du Roi, je vous dirai, ma chère cousine, que le premier jour de mai, l'on fait le cours hors la porte de Tolède. Cela se nomme el sotillo, et personne ne se dispense d'y aller. J'y ai donc été, bien plus pour y voir que pour être vue, quoique mes habits à la française me rendent assez remarquable et m'attirent bien des regards. Les femmes de grande qualité ne se vont promener en toute leur vie que la première année de leur mariage, j'entends aux promenades publiques, et encore c'est tête-à-tête, avec leur époux, la dame au fond, le mari au-devant, les rideaux tout ouverts, et elle est fort parée. Mais c'est une sotte chose à voir que ces deux figures droites comme des cierges, qui se regardent sans se dire en une heure un seul mot. Il y a de certains jours destinés à la promenade; tout Madrid y va, le Roi s'y trouve rarement[101]; mais excepté Sa Majesté et un petit nombre de gens qui font leur cour, tout le reste du monde n'y manque jamais. Ce qui incommode fort, ce sont ces longs traits qui tiennent un si grand espace de pays, que tous les chevaux s'y embarrassent. Il y a beaucoup de dames qui ne sont pas de celles du premier rang, qui vont à ces promenades, leurs rideaux tout fermés. Elles ne voient que par de petites vitres qui sont attachées aux mantelets du carrosse. Le soir, il y vient aussi de grandes dames incognito. Elles se font même un plaisir d'aller au Prado à pied quand la nuit est venue. Elles mettent des mantilles blanches sur leur tête. Ce sont des espèces de capes d'une étoffe de laine, qui les couvrent. Elles les bordent de soie noire. Il n'y a que les femmes du commun et celles qui cherchent des aventures qui en portent; mais quelquefois, comme je vous le dis, il y a des dames de la cour qui vont en cet équipage. Les cavaliers, de leur côté, mettent pied à terre et leur disent des mots nouveaux; mais à bien attaqué, bien défendu.

Le comte de Berka, envoyé d'Allemagne, m'a conté que, comme il soupait l'autre jour, ses fenêtres fermées à cause du froid, l'on frappa assez fort contre les jalousies de la salle. Il envoya voir qui c'était: on trouva trois femmes en mantilles blanches qui prièrent qu'on leur ouvrît les fenêtres afin qu'elles pussent le voir. Il leur manda qu'elles seraient plus commodément dans la salle. Elles entrèrent toutes cachées et se mirent dans un coin, se tenant debout tant qu'il fut à table. Il les pria inutilement de s'asseoir et de manger des confitures, elles ne voulurent faire ni l'un ni l'autre, et, après lui avoir dit beaucoup de plaisanteries où la vivacité de leur esprit parut tout entière, elles sortirent. Il avait reconnu que c'étaient les duchesses de Medina-Celi, d'Ossone et d'Uzeda (il les avait vues chez elles, car les ambassadeurs ont la liberté d'aller quelquefois chez les grandes dames en visite d'audience); mais il en voulut avoir une plus forte certitude et il les fit suivre. On les vit rentrer chez elles par une fausse porte où quelques-unes de leurs femmes les attendaient. Ces petits déguisements ne se passent pas toujours avec autant d'innocence.

Pour les hommes, lorsqu'il est nuit, ils se promènent à pied dans le Prado. Ils abordent les carrosses où ils voient des dames, s'appuyant sur la portière, et jetant des fleurs et des eaux parfumées sur elles. Quand on le leur permet, ils entrent dans le carrosse avec elles.

A l'égard de la promenade du premier de mai; c'est un vrai plaisir de voir les bourgeois et le peuple assis, les uns dans les blés, les autres sur le bord du Mançanarez; quelques-uns à l'ombre, quelques autres au soleil, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis ou leurs maîtresses. Les uns mangent une salade d'ail et d'oignons; les autres, des œufs durs; quelques-uns du jambon et même des Galinas de leche (ce sont des poulardes excellentes). Tous buvant de l'eau comme des canes, et jouant de la guitare ou de la harpe[102]. Le Roi y vint avec Don Juan, le duc de Medina-Celi, le connétable de Castille et le duc de Pastrane. Je vis seulement son carrosse de toile cirée verte, tiré par six chevaux pies, les plus beaux de l'univers, tout chargés de petites papillotes d'or et de nœuds de ruban couleur de rose. Les rideaux du carrosse étaient de damas vert avec une frange d'or; mais si bien fermés que l'on ne pouvait rien remarquer que par les petites glaces des mantelets. C'est la coutume que lorsque le Roi passe on s'arrête, et, par respect, on tire les rideaux; mais nous en usâmes à la mode française, et nous laissâmes les nôtres ouverts, nous contentant de faire une profonde révérence. Le Roi remarqua que j'avais sur moi une épagneule que la marquise d'Alhuye, qui est une fort aimable dame, m'avait priée de porter à la connétable Colonne, et, comme je l'aimais fort, elle me l'envoyait de temps en temps. Le Roi me la fit demander par le comte de Los Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel marchait à cheval à côté de la portière. Je la donnai aussitôt, et elle eut l'honneur d'être caressée par Sa Majesté, qui trouva les petites sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles de ses oreilles fort à son gré. Il a une chienne qu'il aime fort, et il envoya savoir si je voulais bien qu'il les prît pour Daraxa; c'est ainsi qu'elle s'appelle.

Vous jugez bien, ma chère cousine, ce que je répondis. Il me renvoya l'épagneule sans collier et sans boucles, et il chargea le comte de Los Arcos de me donner une boîte d'or tout unie, pleine de pastilles qu'il avait sur lui, souhaitant que je la gardasse. Elle est d'un prix fort médiocre, mais je l'estime infiniment venant d'une telle main.

Ce fut Don Juan, qui est un des amis de ma parente, qui m'attira cette marque de la bonté du Roi; car il savait que j'étais à Madrid, bien que je n'eusse pas encore eu l'honneur de le voir.

Deux jours après, comme j'étais seule dans mon appartement, occupée à peindre un petit ouvrage, je vis entrer un homme que je ne connaissais point, mais qui me parut d'assez bonne mine, pour juger à sa physionomie qu'il était de qualité. Il me dit que, n'ayant pas trouvé ma parente, il avait résolu de l'attendre, parce qu'il avait une lettre à lui donner. Après quelques moments de conversation, il la fit tomber sur Don Juan, et il me dit qu'il ne doutait point que je ne le visse souvent. Je répliquai qu'il était bien vrai que depuis que j'étais arrivée, ce prince était venu voir ma parente, mais qu'il ne m'avait pas demandée. C'est, peut-être, ajouta-t-il, que vous étiez malade ce jour-là. Je n'ai point été malade, répliquai-je, et j'aurais été bien aise de le voir et de l'entendre, parce qu'on m'en a dit du bien et du mal, et que je voudrais démêler si on lui fait tort ou justice. Ma parente, à qui je l'ai témoigné, m'a dit qu'il n'y avait pas moyen, et qu'il est si dévot qu'il ne veut parler à aucune dame. Serait-il possible, dit-il en souriant, que la dévotion lui eût si fort renversé l'esprit? Pour moi, je me persuade qu'il vous a demandée, et qu'on lui a assuré que vous aviez la fièvre. La fièvre, repris-je, voilà qui me paraît bien positif. Hé! de grâce, comment le savez vous? Ma parente arriva dans ce moment. Elle demeura fort surprise de trouver Don Juan avec moi, et je ne le fus pas moins qu'elle, car je ne savais point que ce fût lui. Il lui dit plusieurs fois qu'il ne lui pouvait pardonner l'idée qu'elle m'avait donnée de lui; qu'il n'était point un bigot, et qu'il était persuadé que la dévotion ne rendait personne sauvage.

Je le trouvai fort bien fait, l'air galant, les manières polies et civiles, extrêmement d'esprit et de vivacité. Comme ma parente en a beaucoup, elle se défendit fort bien du reproche qu'il lui faisait; mais lorsqu'il fut parti, elle me pensa manger de lui avoir dit que je n'avais point la fièvre. Je voulus m'excuser sur ce que j'ignorais qu'elle lui eût dit elle-même, et que je ne savais point deviner. Elle me répliqua qu'il fallait deviner à la cour, et que, à moins de cela, l'on y faisait le personnage d'une bête.

Elle demanda au prince s'il était vrai que la Reine-mère eût écrit au Roi pour le prier qu'elle pût le voir et qu'il l'eût refusé. Il en convint, et que c'était aussi la seule raison qui empêchait Sa Majesté d'aller à Aranjuez, de peur qu'elle vînt l'y trouver malgré la défense qui lui était faite de sortir de Tolède. Quoi! seigneur, m'écriai-je, le Roi ne veut pas voir la Reine sa mère? Dites plutôt, reprit-il, que c'est la politique de l'État qui défend aux souverains de suivre leurs inclinations quand elles ne s'accordent pas avec le bien public. Nous avons pour maxime, dans le conseil d'État, de consulter toujours l'esprit du grand Charles-Quint dans toutes les affaires difficiles; nous examinons ce qu'il aurait fait dans telle ou telle rencontre, et nous tâchons de le faire à notre tour. Pour moi, j'ai trouvé, avec bien d'autres, qu'il n'aurait pas vu sa mère, après avoir eu lieu de l'exiler; et, le Roi en est si persuadé, qu'il lui a répondu que cela ne se pouvait. Il ne me fut pas malaisé de connaître que Don Juan accommodait le génie de Charles-Quint au sien propre.

Le Roi est allé au Buen-Retiro, où j'ai eu l'honneur de le voir pour la première fois à la comédie, car il ouvrit les jalousies de sa loge pour nous regarder dans la nôtre, parce que nous étions vêtues à la française. L'ambassadrice de Danemark y était habillée de même, et si belle, qu'il dit au prince de Monteleon que nous étions toutes à son gré, mais que c'était dommage que nous ne fussions coiffées et mises à l'espagnole; que plus il regardait l'habit des dames françaises, plus il lui semblait choquant; que celui des hommes ne l'était pas tant. On jouait devant lui l'opéra d'Alcine; j'y eus peu d'attention, parce que je regardais toujours le Roi pour vous le dépeindre. Je vous dirai qu'il a le teint délicat et blanc, le front grand, les yeux beaux et doux, le visage fort long et étroit, les lèvres très-grosses comme tous ceux de la maison d'Autriche, et la bouche grande, le nez extrêmement aquilin, le menton pointu et relevé, les cheveux blonds en quantité, tout plats et passés derrière les oreilles; la taille assez haute, droite et déliée, les jambes menues et presque tout unies[103]. Il a naturellement beaucoup de bonté, il est enclin à la clémence, et, de plusieurs conseils qu'on lui donne, il prend celui qu'il croit le plus utile pour ses peuples; car il les aime fort. Il n'est point vindicatif; il est sobre, il aime à donner, il est pieux; ses inclinations sont portées au bien, son humeur égale et d'un accès facile. Il n'a pas eu toute l'éducation qui sert à former l'esprit. Il n'en manque pourtant point. Je vais vous en marquer quelques traits que l'on m'a racontés, et encore qu'ils ne soient pas importants, cela fait toujours plaisir à savoir.

Il n'y a pas longtemps que madame la connétable Colonne, qui était en religion à San-Domingo, étant sortie de cette abbaye où elle était rentrée et sortie plusieurs fois, les religieuses, fatiguées de son procédé, résolurent de ne la plus recevoir; et, en effet, la dernière fois qu'elle y voulut rentrer, elles lui dirent nettement qu'elle pouvait rester dans le monde, ou choisir une autre retraite que leur maison. Elle se sentit fort offensée de ce refus, qui ne convenait point à une personne de sa qualité et de son mérite. Elle fit agir ses amis auprès du Roi, et il envoya dire à l'abbesse qu'elle eût à ouvrir sa porte à la connétable. L'abbesse et toutes les religieuses, s'obstinant dans leur refus, dirent qu'elles voulaient représenter leurs raisons à Sa Majesté, et qu'elles l'iraient trouver. Lorsqu'on rapporta au Roi la réponse de ces religieuses, il s'éclata de rire et dit: J'aurai bien du plaisir de voir cette procession de nonnes, qui viendront en chantant: Libera nos, Domine, de la condestabile.

Elles n'y allèrent pourtant pas, et elles prirent le parti de l'obéissance, qui est toujours le meilleur[104].

Il pleuvait, il y a quelques jours, le tonnerre était effroyable; le Roi, qui se divertit quelquefois à faire des petites malices à ses courtisans, commanda au marquis d'Astorga d'aller l'attendre sur la terrasse du palais. Le bon vieillard lui dit en riant: Sire, serez-vous longtemps à venir? Pourquoi, dit le Roi? C'est, répliqua-t-il, que Votre Majesté n'aura qu'à faire apporter un cercueil pour me mettre dedans, car il n'y a pas d'apparence que je résiste à un temps comme celui-ci. Allez, allez, marquis, dit le Roi, j'irai vous trouver. Le marquis sortit, et, sans balancer, il monta dans son carrosse et s'en alla chez lui. Au bout de deux heures, le Roi dit: Assurément, le bonhomme est pénétré jusqu'aux os; qu'on le fasse descendre, je veux le voir en cet état. On dit au Roi qu'il ne s'y était pas exposé; sur quoi il dit, qu'il n'était pas seulement vieux, mais qu'il était fort sage.

On prit, il y a peu, une des plus belles courtisanes de Madrid, déguisée en homme auprès du palais; elle avait attaqué son amant, dont elle croyait avoir sujet de se plaindre. Celui-ci, l'ayant reconnue au son de sa voix et à la manière dont elle se servait de son épée, ne voulut point employer la sienne pour se défendre; bien loin de là, il ouvrit son jubon, qui est une veste, et lui laissa l'entière liberté de le frapper. Il croyait peut-être qu'elle n'aurait pas assez de colère ou de courage pour le faire; mais il se trompa, et elle lui porta un coup de toute sa force qui le fit tomber très-blessé. A peine eut-elle vu couler son sang, qu'elle se jeta par terre et fit des cris effroyables; elle se déchira le visage avec ses ongles et s'arracha les cheveux. Le peuple, s'étant amassé autour d'elle, vit bien, à son air et à ses longs cheveux, que c'était une femme. Ainsi la justice l'arrêta, et quelques seigneurs qui passaient dans ce même moment, l'ayant vue, contèrent au Roi ce qui venait d'arriver. Il voulut lui parler, on l'amena devant lui. Est-ce toi, lui dit-il, qui a blessé un homme près du palais? Oui, Sire, répondit-elle, j'ai voulu me venger d'un ingrat. Il m'avait promis de me garder son cœur, j'ai su qu'il l'a donné à une autre. Et pourquoi donc, reprit-il, es-tu si affligée puisque tu t'es vengée? Ah! Sire, continua-t-elle, je me suis punie en cherchant à me venger. Je suis au désespoir, je supplie Votre Majesté d'ordonner qu'on me fasse mourir, car je mérite le dernier châtiment. Le Roi en eut compassion, et se tournant vers ceux qui l'environnaient: En vérité, dit-il, j'ai peine à croire qu'il y ait au monde un état plus malheureux que celui d'aimer sans être aimé. Va, continua-t-il, tu as trop d'amour pour avoir de la raison. Tâche d'être plus sage que tu ne l'as été et n'abuse point de la liberté que je te fais rendre. Elle se retira, sans être menée, dans le lieu où l'on enferme les misérables qui ont une mauvaise conduite[105].

Tout ce que je vous ai dit du Roi m'a éloignée de l'opéra d'Alcine. Je le vis le premier jour avec tant de distraction que lorsque j'y retournai il me parut tout nouveau. Il n'a jamais été de si pitoyables machines. On faisait descendre les dieux à cheval sur une poutre qui tenait d'un bout du théâtre à l'autre. Le soleil était brillant par le moyen d'une douzaine de lanternes de papier huilé, dans chacune desquelles il y avait une lampe. Lorsque Alcine faisait des enchantements et qu'elle invoquait les démons, ils sortaient commodément des enfers avec des échelles; le gracioso, c'est-à-dire le bouffon, dit cent impertinences. Les musiciens ont la voix assez belle, mais ils chantent trop de la gorge. On avait autrefois l'indulgence de laisser entrer beaucoup de gens dans la salle, quoique le Roi y fût. Cette coutume est changée, il n'y entre plus que de grands seigneurs, et, tout au moins, des titrés ou des chevaliers des trois ordres militaires. Cette salle est assurément fort belle, elle est toute peinte et dorée; les loges, ainsi que je vous l'ai marqué, sont toujours grillées de jalousies comme celles que nous avons à l'Opéra; mais elles tiennent depuis le haut jusqu'en bas, et il semble que ce soient des chambres. Le côté où le Roi se met est magnifique. Au reste, la plus belle comédie du monde, j'entends de celles que l'on joue dans la ville, est bien souvent approuvée ou blâmée selon le caprice de quelque misérable. Il y a, entre autres, un cordonnier qui en décide, et qui s'est acquis un pouvoir si absolu de le faire, que lorsque les auteurs les ont achevées, ils vont chez lui pour briguer son suffrage. Ils lui lisent leurs pièces; le cordonnier prend son air grave, dit cent impertinences qu'il faut pourtant essuyer. Au bout de tout cela, quand il se trouve à la première représentation, tout le monde a les yeux attachés sur le geste et les actions de ce faquin. Les jeunes gens, de quelque qualité qu'ils soient, l'imitent. S'il bâille, ils bâillent; s'il rit, ils rient. Enfin l'impatience le prend quelquefois, il a un petit sifflet, il se met à siffler. En même temps, cent autres sifflets font retentir la salle d'un ton si aigu, qu'il rompt la tête aux spectateurs. Voilà mon pauvre auteur au désespoir, et toutes ses veilles et ses peines à la merci de la bonne ou de la méchante humeur d'un maraud[106].

Il y a, dans la salle de ces comédiens, un certain endroit que l'on nomme la casuela (c'est comme l'amphithéâtre); toutes les dames d'une médiocre vertu s'y mettent, et tous les grands seigneurs y vont pour causer avec elles. Il s'y fait quelquefois tant de bruit, que l'on n'entendrait point le tonnerre, et elles disent des choses si plaisantes, qu'elles font mourir de rire, car leur vivacité n'est arrêtée par aucune bienséance. Elles savent, de plus, les aventures de tout le monde; et, s'il y avait un bon mot à dire sur Leurs Majestés, elles aimeraient mieux être pendues un quart d'heure après que d'avoir manqué à le dire.

On peut dire que les comédiennes sont adorées dans cette cour. Il n'y en a aucune qui ne soit la maîtresse d'un fort grand seigneur, et pour laquelle il ne se soit fait plusieurs combats, où il y a eu bien des gens tués. Je ne sais pas ce qu'elles disent de si joli; mais, en vérité, ce sont les plus vilaines carcasses du monde. Elles font une dépense effroyable, et on laisserait plutôt périr toute sa maison de faim et de soif que de souffrir qu'une gueuse de comédienne manquât des choses les plus superflues[107].

Nous sommes dans une saison assez incommode, parce que c'est l'usage de faire prendre le vert aux mules, et presque tout le monde est à pied. On ne voit, dans ce temps, que de l'herbe qu'on porte de tous les côtés, et les plus grands seigneurs gardent à peine deux mules pour les mener; ils prennent, à cause de cela, le parti d'aller souvent à cheval.

Les chevaux qui ont paru aux courses de taureaux, et qui sont adroits pour ces sortes de fêtes, augmentent beaucoup de prix, et sont fort recherchés. Le Roi, se voulant divertir, en ordonna une pour le 22 de ce mois. J'en eus de la joie, parce qu'encore que j'en eusse entendu parler, je n'en avais point vu jusqu'à présent, et le jeune comte de Koenigsmarck, qui est Suédois, voulut tauriser pour une fille de mes amies, de sorte que je fus encore plus empressée à me rendre à la Plaza Major, où ma parente, en qualité de titulada de Castille, avait son balcon marqué et paré d'un dais, avec des tapis et des carreaux du garde-meuble de la couronne. Pour vous informer bien de tout ce qui se passe à ces sortes de fêtes, je dois vous dire que lorsque le Roi ordonne que l'on en fasse, l'on mène dans les montagnes et dans les forêts de l'Andalousie, des vaches que l'on nomme des mandarines. On sait que les plus furieux taureaux sont dans ces endroits-là. Et comme elles sont faites au badinage (s'il m'est permis de parler ainsi), elles s'enfoncent dans la montagne, les taureaux les voient et s'empressent de leur faire la cour. Elles fuient, ils les suivent; et elles les engagent dans certaines palissades que l'on met exprès le long des chemins, qui sont quelquefois de trente à quarante lieues. Plusieurs hommes armés de demi-piques et bien montés, chassent ces taureaux et les empêchent de retourner sur leurs pas; mais quelquefois ils sont obligés de les combattre dans ces barrières, et souvent l'on y est tué ou blessé.

Des gens qui sont postés exprès sur les chemins, viennent donner avis du jour que les taureaux arrivent à Madrid; et l'on met de même des palissades dans la ville, afin qu'ils ne puissent faire du mal à personne. Les mandarines, qui sont de vraies traîtresses, marchent toujours devant, et ces pauvres taureaux les suivent bonnement jusqu'à la place destinée pour la course, où l'on dresse exprès une grande écurie avec des ais propres à les enfermer. Il y en a quelquefois trente, quarante et jusqu'à cinquante. Cette écurie a deux portes, les mandarines entrent par l'une et se sauvent par l'autre, et quand les taureaux veulent continuer de les suivre, l'on baisse une trappe, et ils se trouvent pris.

Après qu'ils se sont reposés quelques heures, on les fait sortir de l'écurie, les uns après les autres, dans la grande place, où il vient quantité de jeunes paysans, forts et robustes, dont les uns prennent le taureau par les cornes, les autres l'arrêtent par la queue; parce qu'ils le marquent à la cuisse d'un fer chaud, et qu'ils lui fendent les oreilles, on les nomme herradores. Ceci ne se passe pas si paisiblement qu'il n'y ait quelquefois plusieurs personnes tuées, et c'est un prélude de la fête qui fait toujours beaucoup de plaisir au peuple, soit qu'il aime à voir répandre du sang, ou qu'il aime seulement les choses extraordinaires, qui le surprennent d'abord et qui lui donnent lieu de faire ensuite de longues réflexions. Mais s'il en fait sur ce qui arrive de fâcheux dans cette fête, il ne paraît pas qu'il en profite, car il est toujours prêt à s'exposer dans toutes les courses que l'on fait.

On donne à manger aux taureaux; on choisit les meilleurs pour la course, et même on les connaît pour les fils ou les frères de ceux qui ont bien fait du carnage aux fêtes précédentes. On attache à leurs cornes un long ruban; à la couleur du ruban tout le monde les reconnaît et cite l'histoire de leurs ancêtres: que l'aïeul ou le trisaïeul de ces taureaux tuèrent courageusement tels et tels, et l'on ne se promet pas moins de ceux qui paraissent.

Quand ils sont suffisamment reposés, on sable la Plaza Major, et l'on met tout autour des barrières de la hauteur d'un homme, qui sont peintes des armes du Roi et de celles de ses royaumes. Cette place est, ce me semble, plus grande que la place Royale. Elle est plus longue que large, avec des portiques, sur lesquels les maisons sont bâties, et sont toutes semblables, faites en manière de pavillons, à cinq étages, et à chacun un rang de balcon sur lequel on entre par de grandes portes vitrées. Celui du Roi est plus avancé que celui des autres, plus spacieux et tout doré. Il est au milieu d'un des côtés avec un dais au-dessus. Vis-à-vis, sont les balcons des ambassadeurs qui ont séance quand il tient chapelle, c'est-à-dire M. le nonce, l'ambassadeur de l'Empereur, l'ambassadeur de France, et ceux de Pologne, de Venise et de Savoie: ceux d'Angleterre, de Hollande, de Suède, de Danemark, et des autres princes protestants, ne tiennent pas de rang là. Les conseils de Castille, d'Aragon, de l'Inquisition, d'Italie, de Flandre, des Indes, des Ordres, de Guerre, de la Croisade et des Finances, sont à la droite du Roi.

On les reconnaît aux armes qui sont sur leurs tapis de velours cramoisi tout brodés d'or. Ensuite le corps de ville, les juges, les grands et les titulados, sont placés chacun son rang, et aux dépens du Roi ou de la ville, qui louent les balcons de divers particuliers qui demeurent là.

On donne de la part du Roi, à tous ceux que je viens de marquer, une collation dans des corbeilles fort propres, et l'on apporte aux dames avec cette collation, qui consiste en fruits, confitures sèches et des eaux glacées, des gants, des rubans, des éventails, des pastilles, des bas de soie et des jarretières. De sorte que ces fêtes-là coûtent toujours plus de cent mille écus. Cette dépense se prend sur les amendes qui sont adjugées au Roi ou à la ville. C'est un fonds auquel on ne toucherait pas pour tirer le royaume du plus grand péril, et, si on le faisait, il en pourrait arriver une sédition, tant le peuple est enchanté de cette sorte de plaisir.

Depuis le niveau du pavé jusqu'au premier balcon, l'on fait des échafauds, pour placer tout le monde. On loue un balcon jusqu'à quinze et vingt pistoles, et il n'y en a aucun qui ne soit occupé et paré de riches tapis et de beaux dais. Le peuple ne se met point sous le balcon du Roi, cet endroit est rempli par ses gardes. Il y a seulement trois portes ouvertes, par lesquelles les personnes de qualité viennent dans leurs plus beaux carrosses, particulièrement les ambassadeurs; et l'on y fait plusieurs tours quelque temps avant que le Roi arrive. Les cavaliers saluent les dames qui sont sur les balcons, sans être couvertes de leurs mantes. Elles sont parées de toutes leurs pierreries et de ce qu'elles ont de plus beau. On ne voit que des étoffes magnifiques, des tapisseries, des carreaux et des tapis tout relevés d'or. Je n'ai jamais rien vu de plus éblouissant. Le balcon du Roi est entouré de rideaux vert et or, qu'il tire quand il ne veut pas qu'on le voie.

Le Roi vint sur les quatre heures, et aussitôt tous les carrosses sortirent de la place. C'est ordinairement l'ambassadeur de France qu'on y remarque le plus, parce que lui et tout son train sont habillés à la française, et c'est le seul ambassadeur qui ait ici ce privilége, car les autres se mettent à l'espagnole. Mais le marquis de Villars n'est pas encore arrivé. Le carrosse du Roi est précédé de cinq ou six autres où sont les officiers, les menins et les pages de la chambre, et le carrosse de respect, où il n'y a personne dedans, marche immédiatement devant celui de Sa Majesté, dont le cocher et le postillon vont toujours tête nue, et un valet de pied porte leur chapeau. Le carrosse est entouré de gardes à pied. Ceux que l'on nomme gardes du corps ont des pertuisanes et marchent fort près du carrosse. Aux portières sont en grand nombre les pages du Roi, habillés de noir, et sans épée, qui est la seule marque qui les fasse connaître pour être des pages. Comme les dames destinées à être près de la jeune Reine ont déjà été nommées, elles venaient toutes sous la conduite de la duchesse de Terranova, dans les carrosses du Roi; et des hommes de la première qualité marchaient à la portière, les uns à pied pour en être plus proche, et les autres montés sur les plus beaux chevaux du monde, qui sont dressés exprès, et que l'on appelle chevaux de mouvement. Pour faire cette galanterie, il faut en avoir obtenu permission de sa maîtresse; autrement on s'en attirerait de grands reproches, et même une affaire avec les parents de la dame, qui prendraient cette liberté au point d'honneur. Lorsqu'elle le trouve bon, on peut faire toutes les galanteries dont ces sortes de fêtes fournissent l'occasion. Mais bien qu'ils n'aient rien à craindre de la part des dames qu'ils servent, ni de leurs familles, toutes les difficultés ne sont pas levées pour cela: car les dueñas de honor, dont il y a une provision incommode dans chaque carrosse, et les guardadamas qui vont à cheval, sont de fâcheux surveillants. A peine a-t-on commencé un peu de conversation, que les vieilles tirent le rideau, et les guardadamas vous disent que l'amour le plus respectueux est le plus discret. Ainsi, il faut bien souvent se contenter de se parler avec les yeux et de faire des soupirs si hauts qu'ils s'entendent de fort loin.

Toutes les choses étant ainsi disposées, les capitaines des gardes et les autres officiers entrent dans la place, montés sur de très-beaux chevaux et suivis des gardes espagnole, allemande et bourguignonne. Ils sont vêtus de velours ou de satin jaune, qui sont les livrées du Roi, avec des galons veloutés cramoisi, or et argent. Les archers de la garde, que je nomme gardes du corps, ont seulement un petit manteau de la même livrée sur des habits noirs. Les Espagnols ont des chausses retroussées à l'antique, les Allemands, appelés Tudesques, en ont comme les Suisses. Ils se rangent l'un auprès de l'autre, du côté du balcon du Roi, pendant que les deux capitaines et les deux lieutenants, ayant chacun un bâton de commandement à la main, et suivis d'une nombreuse livrée, marchent tous quatre de front à la tête des gardes, et font plusieurs tours dans la place pour donner les ordres nécessaires, et pour saluer les dames de leur connaissance. Leurs chevaux font cent courbettes et cent bonds. Ils sont couverts de nœuds de ruban et de housses en broderie. On les nomme picadores pour les distinguer. Chacun de ces seigneurs affecte de porter ces jours-là les couleurs que sa maîtresse aime davantage.

Après que le peuple est sorti des barrières et s'est rangé sur les échafauds, on arrose la place avec quarante ou cinquante tonneaux d'eau qui sont tirés chacun par une charrette. Les capitaines des gardes reviennent alors prendre leurs postes sous le balcon du Roi, où tous les gardes se mettent aussi, et font une espèce de haie, se tenant fort serrés; et quoique les taureaux soient quelquefois prêts à les tuer, il ne leur est pas permis de reculer ni de sortir de leur place. Ils leur présentent seulement la pointe de leurs hallebardes, et se défendent avec beaucoup de péril de leur part. Lorsqu'ils en tuent un, il est à eux.

Je vous assure que cette foule innombrable de peuple (car tout en est plein, et les toits des maisons comme tout le reste), ces balcons si bien parés, avec tant de belles dames, cette grande cour, ces gardes et enfin toute cette place, donnent un des plus beaux spectacles que j'aie jamais vus.

Aussitôt que les gardes occupent le quartier du Roi, il entre dans la place six alguazils ou huissiers de ville, tenant chacun une grande baguette blanche. Leurs chevaux sont excellents, harnachés à la morisque, chargés de petites sonnettes. L'habit des alguazils est noir. Ils ont des plumes et tiennent la meilleure contenance qu'ils peuvent dans l'extrême crainte dont ils sont saisis, à cause qu'il ne leur est pas permis de sortir de la lice; et ce sont eux qui vont querir les cavaliers qui doivent combattre.

Je dois vous dire, avant de continuer cette petite description, qu'il y a des lois établies pour cette sorte de course, que l'on nomme Duelo, c'est-à-dire duel, parce qu'un cavalier attaque le taureau et le combat en combat singulier. Voici quelques-unes des choses que l'on y observe. Il faut être né gentilhomme et connu pour tel pour combattre à cheval[108]. Il n'est pas permis de tirer l'épée contre le taureau, qu'il ne vous ait fait insulte. On appelle insulte, quand il vous arrache de la main le garrochon, c'est-à-dire la lance, ou qu'il a fait tomber votre chapeau, ou votre manteau; ou qu'il vous a blessé vous ou votre cheval, ou quelqu'un de ceux qui vous accompagnent. En ce cas, le cavalier est obligé de pousser son cheval droit au taureau, car c'est un empeño, cela veut dire un affront qui engage à le venger ou à mourir; et il faut lui donner una cuchillada, c'est-à-dire un coup du revers de son épée à la tête ou au cou. Mais si le cheval sur lequel le cavalier est monté résiste à avancer, l'on met aussitôt pied à terre, et l'on marche courageusement contre ce fier animal. On est armé d'un épieu fort court et large de trois doigts. Il faut que les autres cavaliers qui sont là pour combattre descendent aussi de cheval, et accompagnent celui qui est dans l'empeño: mais ils ne le secondent point pour lui procurer aucun avantage contre son ennemi. Lorsqu'ils vont tous de cette manière vers le taureau, s'il s'enfuit à l'autre bout de la place, au lieu de les attendre ou de venir à eux; après l'avoir poursuivi quelque temps, ils ont satisfait aux lois du duel.

Lorsqu'il y a dans la ville des chevaux qui ont servi à tauriser, et qui sont adroits, bien que l'on ne connaisse point celui à qui ils sont, on les lui emprunte, soit qu'il ne souhaite pas les vendre, soit qu'on ne soit pas en état de les acheter; et l'on n'en est jamais refusé. Si par malheur le cheval est tué, et qu'on le veuille payer, on ne le souffre pas, et ce serait manquer à la générosité espagnole que de recevoir de l'argent en telle rencontre. Il est, cependant, assez désagréable d'avoir un cheval que l'on a bien pris de la peine à dresser, et que le premier inconnu vous fait tuer sans qu'il en soit autre chose. Cette sorte de combat est jugée si périlleuse, qu'il y a des indulgences ouvertes en beaucoup d'églises pour ces jours-là, à cause du massacre qui s'y fait. Plusieurs Papes ont voulu abolir tout à fait des spectacles si barbares, mais les Espagnols ont fait de si grandes instances envers la cour de Rome, pour qu'on les laissât, qu'elle s'est accommodée à leur humeur, et jusqu'ici elle les a tolérés.

Le premier jour que j'y fus, les alguazils vinrent à la porte qui est au bout de la lice, querir les six chevaliers, dont le comte de Koenigsmarck était un, qui se présentaient pour combattre. Leurs chevaux étaient admirablement beaux et magnifiquement harnachés. Sans compter ceux qu'ils montaient, ils en avaient chacun douze, que les palefreniers menaient en main, et chacun six mulets chargés de rejones ou garrochons[109], qui sont, comme je vous l'ai déjà dit, des lances de bois de sapin fort sec, longues de quatre ou cinq pieds, toutes peintes et dorées avec le fer très-poli, et par-dessus, les mulets avaient des couvertures de velours, aux couleurs de ceux qui devaient combattre. Leurs armes y étaient en broderies d'or. Cela ne se pratique pas à toutes les fêtes. Quand c'est la ville qui les donne, il y a bien moins de magnificence; mais comme c'était le Roi qui avait ordonné celle-ci, et qu'elle se faisait à cause de son mariage, rien n'y était oublié.

Les cavaliers étaient vêtus de noir brodé d'or et d'argent, de soie ou de jais. Ils avaient des plumes blanches mouchetées de différentes couleurs, qui s'élevaient toutes sur le côté du chapeau, avec une riche enseigne de diamants et un cordon de même. Ils portaient des écharpes, les unes blanches, les autres cramoisies, bleues et jaunes brodées d'or passé: quelques-uns les avaient autour d'eux, d'autres, mises comme un baudrier, et d'autres au bras. Celles-ci étaient étroites et courtes. C'étaient sans doute des présents de leurs maîtresses; car, d'ordinaire, ils courent pour leur plaire et pour leur témoigner qu'il n'y a point de péril auquel ils ne s'exposassent pour contribuer à leur divertissement. Ils avaient par-dessus un manteau noir qui les enveloppait, dont les bouts étant jetés par derrière, les bras n'en étaient point embarrassés. Ils portaient de petites bottines blanches avec de longs éperons dorés, qui n'ont qu'une pointe, à la mode des Maures. Ils sont aussi à cheval comme eux, les jambes raccourcies, ce qui s'appelle cavalgar à la gineta.

Ces cavaliers étaient fort bien à cheval, et mis de bon air pour le pays. Leur naissance était illustre. Chacun d'eux avait quarante laquais, les uns vêtus de moire d'or, garnie de dentelle; les autres de brocart incarnat rayé d'or et d'argent; et les autres d'une autre façon. Chacun était habillé à l'étrangère, soit en Turc, Hongrois, Maure, Indien ou sauvage. Plusieurs laquais portaient des faisceaux de ces garrochons dont je vous ai parlé, et cela avait beaucoup de grâce autour d'eux. Ils traversèrent la Plaza Mayor, avec tout leur cortége, conduits par les six alguazils, et aux fanfares des trompettes. Ils vinrent devant le balcon du Roi, auquel ils firent une profonde révérence, et lui demandèrent la permission de combattre les taureaux; ce qu'il leur accorda en leur souhaitant la victoire. En même temps, les trompettes recommencèrent à sonner de toutes parts, c'est comme le défi que l'on fait aux taureaux. Il s'éleva de grands cris de tout le peuple qui répétait: Viva, viva los bravos cavalleros! Ils se séparèrent ensuite et furent saluer les dames de leur connaissance. Les laquais sortent de la lice, et il n'en resta que deux à chacun, chargés de rejones. Ils se tenaient aux côtés de leurs maîtres et ne quittèrent guère la croupe de leurs chevaux.

Il entre dans la place beaucoup de jeunes hommes, qui viennent exprès de bien loin pour combattre ces jours-là. Ceux dont je vous parle sont à pied; et comme ils ne sont pas nobles, on ne leur fait aucune cérémonie. Pendant qu'un cavalier combat, les autres se retirent sans cependant sortir des barrières; et ils n'attaquent point le taureau qu'un autre a commencé à combattre, à moins qu'il ne vienne à eux. Le premier auquel il s'adresse, quand ils sont tous ensemble, c'est celui qui le combat. Lorsqu'il a blessé le cavalier, on crie: Fulano es empeño, comme qui dirait c'est un engagement à un tel de venger l'insulte qu'il a reçue du taureau. En effet, il est engagé d'honneur d'aller à cheval, ou de mettre pied à terre pour attaquer le taureau et lui donner un coup d'épée, comme je viens de dire, à la tête ou à la gorge, sans le frapper ailleurs. Il peut ensuite le combattre de telle manière qu'il veut; et le frapper où il peut, mais c'est une chose qui ne se fait pas sans hasarder mille fois de perdre la vie. Lorsque ce premier coup est donné, si les cavaliers sont à pied, ils peuvent remonter à cheval.

Quand le Roi jugea qu'il était temps de commencer la fête, deux alguazils vinrent sous son balcon, et il donna à Don Juan la clef de l'écurie où les taureaux sont enfermés; car le Roi la garde, et quand il faut la jeter, il la remet entre les mains du privado, ou premier ministre, comme une faveur. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les timbales et les tambours, les fifres et les hautbois, les flûtes et les musettes, se firent entendre tour à tour; et les alguazils, qui sont naturellement de grands poltrons, allèrent tout tremblants ouvrir la porte où les taureaux étaient enfermés. Il y avait un homme qui était caché derrière, qui la referma vite, et grimpa par une échelle sur l'écurie: car c'est l'ordinaire que le taureau en sortant cherche derrière la porte, et commence son expédition par tuer, s'il peut, l'homme qui est là. Ensuite, il se met à courir de toute sa force après les alguazils, qui pressent leurs chevaux pour se sauver, parce qu'il ne leur est point permis de se mettre en défense, et toute leur ressource est dans la fuite. Ces hommes, qui sont à pied, lui lancent des flèches et de petits dards plus pointus que les alênes, et tout garnis de papier découpé. Ces dards s'attachent sur lui de telle sorte, que la douleur l'obligeant de s'agiter, le fer entre encore plus avant, et le papier, qui fait du bruit lorsqu'il court, et auquel on met le feu, l'irrite extrêmement. Son haleine forme un brouillard épais autour de lui, le feu lui sort par les yeux et par les narines; il court plus vite qu'un cheval léger à la course, et il se tient même beaucoup plus ferme. En vérité, cela donne de la terreur. Le cavalier qui le doit combattre s'approche, prend un rejon, le tient comme un poignard; le taureau vient à lui, il gauchit, et lui appuie le fer du garrochon; il le repousse ainsi, et le bois, qui est faible, se casse. Aussitôt les laquais qui en tiennent dix ou douze douzaines, en présentent un autre, et le cavalier le lui lance encore dans le corps; de sorte que le taureau mugit, s'anime, court, bondit, et malheur à celui qui se trouvera sur son passage. Lorsqu'il est sur le point de joindre un homme, on lui jette un chapeau ou un manteau, ce qui l'arrête; ou bien on se couche par terre, et le taureau, en courant, passe sur lui. L'on a des bilboquets (ce sont des figures assez grandes faites de carton) avec quoi on l'amuse pour avoir le temps de se sauver. Ce qui garantit encore, c'est que le taureau ferme toujours les yeux avant de frapper de ses cornes, et dans cet instant les combattants ont l'adresse d'esquiver le coup; mais ce n'est pas une chose si sûre qu'il n'y en périsse plusieurs.

Je vis un Maure qui, tenant un poignard fort court, alla droit au taureau dans le temps qu'il était au plus fort de sa furie, et lui enfonça son poignard entre les deux cornes, dans la suture des os, en un endroit très-délicat, aisé à percer, mais moins grand qu'une pièce de quinze sols. Ce fut le coup le plus téméraire et le plus adroit que l'on puisse imaginer. Le taureau tomba mort sur-le-champ. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et plusieurs Espagnols accoururent l'épée à la main, pour mettre en pièce la bête qui ne pouvait plus leur faire de mal. Quand un taureau est tué, quatre alguazils sortent et vont querir quatre mules que des palefreniers, vêtus de satin jaune mêlé d'incarnat, conduisent. Elles sont couvertes de plumes et de sonnettes d'argent; elles ont des traits de soie, avec quoi l'on attache le taureau qu'elles entraînent. Dans ce moment-là, les trompettes et le peuple font un grand bruit. L'on en courut vingt le premier jour; il en sortit un furieux qui blessa très-dangereusement à la jambe le comte de Koenigsmarck; encore ne reçut-il pas tout le coup, son cheval en fut crevé. Il sauta promptement à terre, et bien qu'il ne soit pas Espagnol, il ne voulut pas se dispenser d'aucune des lois. C'était un spectacle digne de pitié de voir le plus beau cheval du monde en cet état. Il courait de toute sa force autour de la lice, faisant feu avec ses pieds, et il tua un homme en le frappant de la tête et du poitrail. On lui ouvrit la grande barrière et il sortit. Pour le comte, aussitôt qu'il fut blessé, une fort belle dame espagnole, qui croyait qu'il combattait pour elle, s'avança sur son balcon et lui fit signe plusieurs fois avec son mouchoir, apparemment pour lui donner du courage; mais il ne parut pas avoir besoin de ce secours-là. Il s'avança fièrement l'épée à la main, quoiqu'il perdît un ruisseau de sang et qu'il fût obligé de s'appuyer sur un de ses laquais qui le soutenait, il ne laissa pas de faire une grande blessure à la tête du taureau; et aussitôt s'étant tourné du côté où était cette belle fille pour laquelle il combattait, il se laissa aller sur ses gens qui l'emportèrent demi-mort.

Mais il ne faut pas penser que ces sortes d'accidents interrompent la fête; il est dit qu'elle ne cessera que par l'ordre du Roi, de manière que lorsqu'il y a un des cavaliers blessé, les autres l'accompagnent jusqu'à la barrière, et sur-le-champ ils reviennent combattre. Il y eut un Biscayen si hardi, qu'il se jeta à cheval sur le dos d'un taureau, le prit par les cornes, et, quelques efforts que pût faire l'animal pour le renverser par terre, le Biscayen y resta plus d'un quart d'heure, et rompit une des cornes du taureau[110]. Quand ils se défendent trop longtemps, et que le Roi en veut faire sortir d'autres (car les nouveaux sont agréables, parce que chacun a sa manière particulière de combattre), l'on amène les dogues d'Angleterre. Ils ne sont pas si grands que ceux que l'on voit d'ordinaire; c'est une race semblable à ceux que les Espagnols menaient aux Indes, lorsqu'ils en firent la conquête. Ils sont petits et bassets, mais si forts que, quand une fois ils tiennent une goulée, ils ne lâchent point, et ils se laisseraient plutôt couper par morceaux. Il y en a toujours quelques-uns de tués. Le taureau les met sur ses cornes, et les fait sauter en l'air comme si c'étaient des ballons. Quelquefois on lui coupe les jarrets avec de certains fers faits en croissants; on les met au bout d'une grande perche, et cela s'appelle des jaretar el toro.

Un autre cavalier fut empeño, parce qu'en combattant son chapeau tomba. Il ne mit pas pied à terre, il tira son épieu, et poussant son cheval droit au taureau qui l'attendait, il lui donna un coup dans le cou, dont il ne demeura que légèrement blessé, de manière que la douleur ne servait qu'à l'animer davantage. Il grattait la terre de ses pieds, il mugissait, il sautait comme un cerf. Je ne saurais vous bien décrire ce combat, non plus que les acclamations de tout le monde, les battements de mains, la quantité de mouchoirs que l'on élevait en l'air, et que l'on montrait en signe d'admiration, les uns criant: Victor, Victor! et les autres, ha toro, ha toro! pour exciter ensuite sa furie. Je ne saurais non plus vous dire mes alarmes particulières, et comme le cœur me palpitait, lorsque que je voyais ces terribles animaux prêts à tuer ces braves cavaliers: tout cela m'est également impossible.

Un Tolédan, jeune et bien fait, ne put éviter le coup de corne d'un taureau; il fut élevé bien haut et mourut sur-le-champ. Il y en eut deux autres mortellement blessés, et quatre chevaux tués ou blessés à mort. Cependant ils disaient tous que la course n'avait pas été fort belle, parce qu'il n'y avait guère eu de sang répandu; que, pour une telle fête, il y aurait dû avoir au moins dix hommes tués sur la place. L'on ne peut bien exprimer l'adresse des cavaliers à combattre, et celle des chevaux pour éviter le coup. Ils tournent quelquefois une heure autour du taureau sans en être plus loin que d'un pied, et sans qu'il puisse les approcher; mais lorsqu'il les touche, il les blesse cruellement. Le Roi jeta quinze pistoles au Maure qui avait tué le taureau avec son poignard; il en donna autant à celui qui en avait dompté un autre, et dit qu'il se souviendrait des cavaliers qui avaient combattu. Je remarquai un Castillan qui, ne sachant comment se garantir, sauta par-dessus le taureau aussi légèrement qu'aurait fait un oiseau.

Ces fêtes sont belles, grandes et magnifiques; c'est un spectacle fort noble et qui coûte beaucoup. L'on ne peut en faire une peinture juste; il faut les voir pour se les bien représenter. Mais je vous avoue que tout cela ne me plaît point, quand je pense qu'un homme, dont la conservation vous est chère, a la témérité de s'aller exposer contre un taureau furieux, et que, pour l'amour de vous (car c'en est d'ordinaire le motif), vous le voyez revenir tout sanglant et demi-mort. Peut-on seulement approuver aucune de ces coutumes? Et supposé même qu'on n'y eût pas un intérêt particulier, peut-on souhaiter de se trouver à des fêtes qui, presque toujours, coûtent la vie à plusieurs personnes? Pour moi, je suis surprise que, dans un royaume où les Rois portent le nom de catholiques, l'on souffre un divertissement si barbare. Je sais bien qu'il est fort ancien, puisqu'il vient des Maures; mais il me semble qu'il devrait être tout à fait aboli, aussi bien que plusieurs autres coutumes qu'ils tiennent de ces infidèles.

Don Fernand de Tolède, me voyant fort émue et fort inquiète pendant la course, et remarquant que je devenais quelquefois aussi pâle qu'un mort, tant je craignais de voir tuer quelques-uns de ceux qui combattaient, me dit en souriant: Qu'auriez-vous fait, Madame, si vous aviez vu ce qui se passa ici il y a quelques années? Un cavalier de mérite aimait passionnément une jeune fille qui n'était que la fille d'un lapidaire; mais elle était parfaitement belle, et devait avoir de fort grands biens. Ce cavalier ayant appris que les plus fiers taureaux des montagnes avaient été pris, et croyant qu'il y aurait beaucoup de gloire de les vaincre, résolut de tauriser, et il en demanda la permission à sa maîtresse. Elle fut si saisie de la simple proposition qu'il lui en fit, qu'elle s'en évanouit, et elle lui défendit, par tout le pouvoir qu'il lui avait donné sur son esprit, d'y penser de sa vie. Mais, malgré cette défense, il crut ne pouvoir lui donner une plus grande preuve de son amour, et il fit travailler secrètement à toutes les choses qui lui étaient nécessaires. Quelque soin qu'il apportât à cacher son dessein à sa maîtresse, elle en fut avertie, et elle n'omit rien pour le détourner. Enfin, le jour de cette fête étant venu, il la conjura de s'y trouver, et il lui dit que sa présence suffirait pour le faire vaincre et pour lui acquérir une gloire qui le rendrait encore plus digne d'elle. Votre amour, lui dit-elle, est plus ambitieux qu'il n'est tendre, et le mien est plus tendre qu'ambitieux. Allez où la gloire vous appelle, vous voulez que j'y sois, vous voulez combattre devant moi; oui, j'y serai, je vous le promets, et peut-être que ma présence vous troublera plus qu'elle ne vous donnera d'émulation. Il la quitta enfin et fut sur la Plaza mayor, où tout le monde était déjà assemblé. Mais à peine commençait-il de se défendre contre un fier taureau qui l'avait attaqué, qu'un jeune villageois jette un dard à ce redoutable animal qui le perce et lui fait sentir beaucoup de douleur. Il quitte aussitôt le cavalier qui le combattait, et en mugissant il prend sa course vers celui qui venait de le frapper. Ce jeune homme, interdit, voulut se sauver: alors le bonnet dont sa tête était couverte vint à tomber, et en même temps les plus beaux cheveux du monde, et les plus longs, se déployèrent sur ses épaules et firent reconnaître que c'était une fille de quinze à seize ans. La peur lui avait causé un tel tremblement, qu'elle ne pouvait plus ni courir ni éviter le taureau. Il lui avait porté un coup effroyable dans le côté, au même moment que son amant, qui était le toréador, et qui l'avait reconnue, avait couru vers elle pour la secourir. O Dieu! quelle douleur fut la sienne, lorsqu'il vit sa chère maîtresse dans ce funeste état! Il devint transporté, il ne ménagea plus sa vie, et, plus furieux que le taureau, il fit des choses incroyables. Il fut mortellement blessé en plusieurs endroits. Ce fut bien ce jour-là qu'on trouva la fête belle. On porta les deux infortunés amants chez le malheureux père de la fille. Ils voulurent être en même chambre, et demandèrent en grâce que, pour le peu d'heures qui leur restaient à vivre, on les mariât, et que, puisqu'ils ne pouvaient vivre ensemble, ils n'eussent au moins qu'un même tombeau après leur mort. Cette histoire a beaucoup ajouté à l'aversion que j'avais pour ces sortes de fêtes. Je le dis à Don Fernand, après l'avoir remercié de la peine qu'il avait prise de me la raconter.

Je ne vous ai rien dit jusqu'ici de la langue espagnole, dans laquelle je tâche de faire quelques progrès. Je la trouve tout à fait à mon gré, elle est expressive, noble et grave. L'amour ne laisse pas d'y trouver son langage et d'y badiner agréablement. Les personnes de la cour parlent plus concis que les autres. Elles ont de certaines comparaisons et des métaphores si abstraites, qu'à moins d'être accoutumé à les entendre, l'on perd la moitié de leurs conceptions. J'ai appris plusieurs langues, du moins j'en ai eu les premiers principes; mais, de toutes, il n'y a que la nôtre qui me paraisse plus belle que l'espagnole.

Je viens de voir arriver dix galères, cela est assez surprenant dans une ville qui est à quatre-vingts lieues de la mer; mais ce sont des galères de terre; car, s'il y a bien des chevaux et des chiens marins, pourquoi n'y aurait-il pas des galères terrestres? Elles ont la forme d'un chariot, elles sont quatre fois plus longues; chacune a six roues, trois de chaque côté; cela ne va guère plus doucement qu'une charrette. Le dessous en est rond et assez semblable à celui des galères. On les couvre de toile. On y peut tenir quarante personnes. On s'y couche, on y fait sa cuisine; enfin, c'est une maison roulante. L'on met dix-huit ou vingt chevaux pour la traîner. La machine est si longue, qu'elle ne peut tourner que dans un grand champ. Elles viennent de Galice et de la Manche, pays du brave Don Quichotte. Il en part huit, dix ou douze ensemble, pour s'entre-secourir au besoin; car, lorsqu'une galère verse, c'est un grand fracas, et le mieux qu'il puisse vous arriver c'est de vous rompre un bras ou une jambe. Il faut être plus de cent à la relever. L'on porte là-dedans toutes sortes de provisions, parce que le pays par lequel on passe est si ingrat que sur des montagnes de quatre-vingts lieues de long, le plus grand arbre que l'on trouve est un peu de serpolet et de thym sauvage. Il n'y a là ni hôte, ni hôtellerie; l'on couche dans la galère, et c'est un misérable pays pour les voyageurs.

M. Mellini, nonce apostolique, sacra le patriarche des Indes le jour de la Trinité, et le Roi y vint. Je le vis entrer. Il était habillé de noir avec une broderie de soie aurore et de petites perles autour des fleurs. Son chapeau était si grand, que les bords, qu'on ne relève jamais ici, tombaient des deux côtés et ne faisaient pas un bon effet. Je remarquai, pendant la cérémonie, qu'il mangeait quelque chose qu'on lui tenait sur un papier; je demandai ce que c'était. On me dit que ce devait être de l'ail ou des petites échalotes, parce qu'il en mange assez souvent. J'étais trop éloignée pour le bien voir. Il ne retourna point au Buen-Retiro, à cause de la fête du Saint-Sacrement, à laquelle il voulait assister. Lorsque je sortis de l'église, je reconnus un gentilhomme français nommé Du Juncas, qui est de Bordeaux et que j'y avais vu. Je lui demandai depuis quand il était en cette ville. Il me dit qu'il y avait peu, et que son premier soin aurait été de me venir voir, sans qu'il s'était engagé à Bayonne de ne perdre pas un moment à la recherche d'un scélérat que l'on croyait caché à Madrid; que ce n'était pas la curiosité de voir sacrer le patriarche des Indes qui l'avait obligé de venir aux Jéronimites (autrement les filles de la Conception); mais, qu'ayant demandé à parler à une religieuse, on lui avait répondu qu'on ne pouvait la voir que le Roi ne fût sorti. C'est, ajouta-t-il, une des plus belles filles du monde, et elle a causé un grand malheur, à Bayonne, dans la famille de M. de la Lande. Je me souvins de l'avoir vue en passant, et je le priai de m'apprendre ce que c'était. C'est une trop longue et funeste aventure, me dit-il, pour vous la raconter en un moment; mais, si vous voulez voir la jeune religieuse dont je vous parle, je suis persuadé qu'elle ne vous déplairait pas. Je pris volontiers le parti qu'il me proposait, parce que j'ai toujours entendu dire qu'elles ont encore plus d'esprit dans les monastères que dans le monde. Nous montâmes au parloir, dont trois affreuses grilles, les unes sur les autres, tout hérissées de pointes de fer me surprirent. Comment! dis-je, on m'avait assurée que les religieuses étaient, en ce pays, fort galantes; mais je suis persuadée que l'amour n'est pas assez hardi pour hasarder d'entrer au travers de ces longues pointes et de ces petits trous, où il périrait indubitablement. Vous êtes la dupe des apparences, Madame, s'écria Du Juncas, et, si la dame qui va venir pouvait m'en laisser le temps, vous sauriez, dès aujourd'hui, ce que j'appris d'un Espagnol de mes amis, au premier voyage que je fis ici. Doña Isidore entra en ce moment au parloir. Je la trouvai encore plus belle que je ne me l'étais figuré. M. Du Juncas lui dit que j'étais une dame française qui avait eu envie de la connaître sur le récit qu'il m'avait fait de son mérite. Elle me remercia avec beaucoup de modestie, et elle nous dit ensuite qu'il était bien vrai que ce misérable dont on voulait savoir des nouvelles avait été à Madrid depuis peu; mais, qu'elle était certaine qu'il n'y était plus, et qu'il avait même eu la hardiesse de lui écrire par un homme chez lequel il logeait; qu'on lui avait apporté la lettre après son départ et qu'elle n'avait pas voulu la recevoir. Il me semble, dis-je en l'interrompant, que l'on ne pourrait pas le prendre, supposé qu'il fût encore ici. On en obtient quelquefois la permission du Roi, dit Doña Isidore; il est de certains crimes qui ne doivent point trouver d'asile, et celui-là en est un. Elle se prit à pleurer, quelque violence qu'elle se fît pour retenir ses larmes; et elle ajouta que, grâce au ciel, elle n'avait rien à se reprocher sur ce qui s'était passé; mais que cela n'empêchait pas qu'elle ne s'affligeât extrêmement d'en avoir été la cause. Nous parlâmes encore quelque temps ensemble; je demeurai aussi charmée de son esprit que de sa beauté, et je me retirai ensuite[111].