Il n'y a aucune porte cochère, du moins sont-elles bien rares, et les maisons où il y en a ne laissent pas d'être sans cour. Les portes sont assez grandes, et, pour ce qui est des maisons, elles sont fort belles, spacieuses et commodes, quoiqu'elles ne soient bâties que de terre et de briques. Je les trouve pour le moins aussi chères qu'à Paris. Le premier étage que l'on élève appartient au Roi, et il peut le louer ou le vendre, à moins que le propriétaire de la maison ne l'achète, ce qu'il fait presque toujours, et c'est un revenu considérable pour le Roi.

L'on a ordinairement dans toutes les maisons dix ou douze grandes pièces de plain pied. Il y en a, dans quelques-unes, jusqu'à vingt et même davantage. L'on a son appartement d'été et d'hiver, et souvent celui de l'automne et du printemps. De sorte qu'ayant une prodigieuse quantité de domestiques, il faut nécessairement qu'on les loge dans des maisons voisines qu'on loue exprès pour eux.

Il ne faut pas que vous soyez surprise, ma chère cousine, qu'il y ait un si grand nombre de domestiques. Deux raisons y contribuent. La première est que, pour la nourriture et les gages, les Espagnols ne leur donnent que deux réaux par jour, qui ne valent pas plus de sept sols et demi les deux. Je dis que ce sont les Espagnols, car les étrangers les payent sur le pied de quatre réaux, qui font quinze sous de notre monnaie, et les Espagnols ne donnent à leurs gentilshommes que quinze écus par mois, sur quoi il faut qu'ils s'entretiennent et s'habillent de velours en hiver, et de taffetas en été. Aussi ne vivent-ils que d'oignons, de pois et d'autres viles denrées, ce qui rend les pages plus larrons que des chouettes. Mais je ne dois pas parler des pages plutôt que des autres domestiques; car, là-dessus, ils ont tous la même inclination, quelques gages qu'on leur donne. La chose va si loin, qu'en apportant les plats sur la table, ils mangent la moitié de ce qui est dedans; ils avalent les morceaux si brûlants qu'ils ont les dents toutes gâtées. Je conseillai à ma parente de faire faire une marmite d'argent, fermée à cadenas, comme celle que j'avais vue à l'archevêque de Burgos, et elle n'y manqua pas; de manière qu'après que le cuisinier l'a remplie, il regarde par une petite grille si la soupe se fait bien. Les pages, à présent, n'ont plus que la fumée. Avant cet expédient, il arrivait cent fois que lorsqu'on voulait tremper le potage, l'on ne trouvait ni viande ni bouillon; car il faut que vous sachiez que si les Espagnols sont sobres quand ils font leurs dépenses, ils ne le sont point quand ils vivent chez autrui. J'ai vu des personnes de première qualité manger avec nous comme des loups, tant ils étaient affamés; ils y faisaient réflexion eux-mêmes et nous priaient de n'en être point surprises, que cela venait de ce qu'ils trouvaient les ragoûts, à la mode de France, excellents.

Il y a des cuisines publiques presqu'à tous les coins de rues. Ce sont de grands chaudrons qui bouillent sur des trépieds. L'on y va acheter toutes sortes de méchantes choses, des fèves, de l'ail, de la ciboule et un peu de bouillon dans lequel ils trempent leur pain. Les gentilshommes d'une maison et les demoiselles y vont comme les autres, car on ne fait point d'ordinaire que pour le maître, la maîtresse et les enfants. Ils sont d'une retenue surprenante sur le vin. Les femmes n'en boivent jamais, et les hommes en usent si peu, que la moitié d'un demi-setier leur suffit pour un jour. L'on ne saurait leur faire un plus sensible outrage que de les accuser d'être ivres. En voilà beaucoup pour une des raisons qui engage d'avoir tant de domestiques. Voici l'autre:

Lorsqu'un grand seigneur meurt, s'il a cent domestiques, son fils les garde sans diminuer le nombre de ceux qu'il avait déjà dans sa maison. Si la mère vient à mourir, ses femmes, tout de même, entrent au service de sa fille ou de sa bru, et cela s'étend jusqu'à la quatrième génération; car on ne les renvoie jamais. On les met dans ces maisons voisines dont je vous ai parlé et on leur paye ration. Ils viennent de temps en temps se montrer, plutôt pour faire voir qu'ils ne sont pas morts que pour rendre aucun service[70]. J'ai été chez la duchesse d'Ossone (c'est une très-grande dame). Je demeurai surprise de la quantité de filles et de dueñas, dont toutes les salles et les chambres étaient pleines. Je lui demandai combien elle en avait. Je n'en ai plus que trois cents, me dit-elle, mais il y a peu que j'en avais encore cinq cents. Si les particulières ont la coutume de garder ainsi tant de monde, le Roi, qui en use de même, doit en avoir infiniment davantage. Cela lui coûte extrêmement et même incommode fort les affaires. L'on m'a dit que, dans Madrid seulement, il donnait ration à plus de dix mille personnes, en comptant les pensions qu'il paye.

Il y a chez le Roi des dépenses où l'on va querir chaque jour une certaine provision qui est réglée selon la qualité des personnes. L'on distribue là de la viande, de la volaille, du gibier, du poisson, du chocolat, des fruits, de la glace, du charbon, de la bougie, de l'huile, du pain; en un mot, de tout ce qui est nécessaire pour la vie.

Les ambassadeurs ont des dépenses, et quelques grands d'Espagne aussi. Ils ont certaines personnes qui vendent, chez eux, tout ce que je viens de nommer, sans payer aucun droit. Cela leur rapporte un revenu considérable, car les droits d'entrée sont excessifs.

Il n'y a que les ambassadeurs et les étrangers qui puissent avoir un grand nombre de pages et de laquais à leur suite; car, par la Pragmatique (c'est ainsi qu'ils appellent les édits de réformation), il est défendu de mener plus de deux laquais. Ainsi ils nourrissent quatre et cinq cents personnes chez eux pour n'être accompagnés que de trois. La troisième est un palefrenier qui va à pied, et qui se tient auprès des chevaux pour empêcher qu'ils ne s'embarrassent les pieds dans leurs longs traits. Il ne porte point d'épée comme les laquais, mais il faut avouer que ces trois hommes-là sont assez vieux pour se rendre au moins recommandables par leur âge. J'ai vu des laquais de cinquante ans, et je n'en ai pas vu qui en eussent moins de trente. Ils sont désagréables, la couleur jaune, l'air malpropre. Ils se coupent les cheveux sur le haut de la tête et n'en gardent qu'un petit tour, un peu longs, bien gras et rarement peignés. Les cheveux qu'ils coupent leur font une espèce de hure de sanglier sur le haut de la tête. Ils portent de grandes épées avec des baudriers et un manteau par-dessus. Ils sont tous vêtus de bleu ou de vert, et souvent leurs manteaux de drap vert sont doublés de velours bleu ciselé; leurs manches sont de velours, de satin ou de damas. Il semble que cela devrait faire de beaux habits; et, cependant, rien n'est plus mal entendu, et leur mauvaise mine déshonore la livrée qu'ils portent. Ils mettent des rabats sans collet de pourpoint, ce qui est ridicule. Ils ne portent, sur leurs habits, ni galons, ni boutonnières houppées; ils n'ont aucune chamarrure.

Les gentilshommes et les pages vont toujours dans le carrosse de suite, et sont habillés de noir en toutes saisons. Ils ont, en hiver, du velours avec des manteaux de drap assez longs, mais qui traînent à terre quand ils sont en deuil. Ils ne portent point d'épée tant qu'ils sont pages; la plupart ont un petit poignard caché sous leurs vestes. Ils sont vêtus de damas ou de taffetas pour l'été, avec des manteaux d'une étoffe de laine fort légère.

Il n'y a que les grands seigneurs et les titulados qui puissent aller dans la ville avec quatre mules attelées de ces longs traits de soie ou de corde. Si une personne qui n'est pas distinguée voulait aller de même, quelque riche qu'elle fût, on lui ferait l'insulte, en pleine rue, de lui couper ses traits et de lui faire payer une grosse amende. Il ne suffit pas ici d'être riche, il faut aussi être de qualité. Le Roi seul peut avoir six mules à son carrosse et six à ses carrosses de suite[71]. Ils ne sont pas semblables aux autres, et on les distingue parce qu'ils sont couverts d'une toile cirée verte, et ronds par-dessus comme nos grands coches de voiture, excepté qu'ils ne sont pas d'osier; mais la sculpture en est grossière et mal faite; ils ont des portières qui s'abaissent, et cela est extrêmement laid. Je ne sais comment un si grand Roi peut s'en servir. On m'a dit que cette manière de faire des carrosses était en usage, en Espagne, avant Charles-Quint; que les siens étaient pareils, et qu'à l'imitation d'un si grand empereur, tous les Rois qui ont régné depuis n'en veulent pas avoir d'autres. Il faut bien qu'il y ait quelques raisons très-fortes; car il ne laisse pas d'avoir les carrosses les plus beaux du monde, les uns faits en France, les autres en Italie et ailleurs. Les grands seigneurs en ont aussi de magnifiques; mais, à l'exemple du Roi, ils ne les font pas sortir quatre fois l'année. Tous les carrosses se mettent dans de grandes cours où il y a des remises fermées. L'on en voit ainsi jusqu'à deux cents dans un seul endroit. Il y a plusieurs de ces cours en chaque quartier. Ce qui fait que l'on envoie les carrosses hors de chez soi, c'est qu'il n'y a pas où les mettre et que les maisons comme je viens de vous le dire, n'ont ni cours, ni portes cochères. Le mode est venue, depuis quelque temps, de se servir de chevaux au lieu de mules. On peut dire qu'ils sont d'une beauté admirable. Rien ne leur manque, et il semble que les meilleurs peintres n'en sauraient peindre de plus parfaits. C'est un meurtre de les atteler à ces grands carrosses qui sont lourds comme des maisons, et le pavé est si méchant qu'ils s'usent les pieds en moins de deux ans. Ils coûtent très-cher et ne sont pas assez forts pour le carrosse; mais j'en ai vu à de petites calèches très-jolies, toutes peintes et dorées, et à des soufflets comme on les fait en Hollande. Rien n'est plus agréable à voir, on dirait des cerfs, tant ils vont vite et portent bien leur tête. Dès que l'on est sorti de la ville, on peut mettre six chevaux à son carrosse. Leurs harnais sont fort propres, et l'on attache leurs crins, qui traînent à terre, avec des rubans de différentes couleurs, et quelquefois on leur fait tomber du col plusieurs bouillons de gaze d'argent, ce qui fait un très-bon effet. Pour les harnais de mules, ce sont des bandes de cuir toutes plates, fort larges, et dont elles sont presque couvertes.

Il y a deux jours que j'allai, avec ma parente, me promener hors la porte Sainte-Bernardine, c'est où l'on va l'hiver. Don Antoine de Tolède, fils du duc d'Albe, y était avec le duc d'Uzeda et le comte d'Altamire. Il avait un attelage isabelle qui me parut si beau, que je ne pus m'empêcher de lui en parler lorsque son carrosse approcha du nôtre. Il me dit, selon la coutume, qu'il les mettait à mes pieds; et, le soir, quand nous fûmes revenues, l'on vint me dire qu'un gentilhomme me demandait de sa part. Il me fit un compliment, et me dit que les six chevaux de son maître étaient dans mon écurie. Ma parente se prit à rire, et lui répondit, pour moi, que j'étais si nouvelle débarquée à Madrid, que je ne savais pas encore qu'il ne fallait rien louer de ce qui était à un cavalier aussi galant que Don Antoine; mais que ce n'était pas la mode de recevoir des présents de cette conséquence, et qu'elle le priait de les ramener. C'est ce qu'il ne voulut point faire; on les renvoya sur-le-champ, il les renvoya encore. Enfin je vis l'heure que l'on passerait la nuit en allées et en venues. Après tout cela, il fallut lui écrire et même se fâcher, pour lui faire trouver bon qu'on ne les acceptât point[72].

L'on m'a dit que lorsque le Roi s'est servi d'un cheval, personne par respect ne le monte jamais. Il arriva que le duc de Medina-de-las-Torres avait acheté un cheval de vingt-cinq mille écus, qui était le plus beau et le plus noble que l'on eût jamais vu. Il le fit peindre; le Roi Philippe IV vit le tableau, et voulut voir le cheval. Le duc le supplia de l'agréer; mais le Roi refusa, parce qu'il l'exercerait peu, dit-il, et que, comme personne ne s'en servirait après lui, ce cheval perdrait toute sa vigueur.

L'on met des jeunes filles de bonne maison et fort jolies auprès des dames. Elles s'occupent d'ordinaire à faire de la broderie d'or et d'argent, ou de soie de différentes couleurs au bord du col et des manches de leurs chemises. Mais si on leur laisse suivre leur inclination naturelle, elles travaillent fort peu et parlent beaucoup. L'on a aussi des nains et des naines qui sont très-désagréables. Les naines particulièrement sont d'une laideur affreuse; leur tête est plus grosse que tout leur corps; elles ont toujours leurs cheveux épars qui tombent jusqu'à terre. On ne sait d'abord ce que l'on voit, quand ces petites figures se présentent aux yeux. Elles portent des habits magnifiques; elles sont les confidentes de leurs maîtresses, et, par cette raison, elles en obtiennent tout ce qu'elles veulent[73].

Dans chaque maison, à certaines heures marquées, toutes les femmes se rendent avec la dame du logis dans la chapelle, pour y réciter le rosaire tout haut. Elles ne se servent point de livres pour prier Dieu, ou si elles en ont, cela est fort rare. Le comte de Charny[74], qui est Français, bien fait, homme de mérite et général de la cavalerie en Catalogne pour le Roi d'Espagne, m'a conté qu'étant l'autre jour à la messe, il lisait dans ses Heures, lorsqu'une vieille Espagnole les lui arracha, et les jetant à terre avec beaucoup d'indignation: Laissez cela, lui dit-elle, et prenez votre chapelet. C'est une chose à voir que l'usage continuel qu'elles font de ce chapelet. Toutes les dames en ont un attaché à leur ceinture, si long, qu'il ne s'en faut guère qu'il ne traîne à terre. Elles le disent sans fin, dans les rues, en jouant à l'hombre, en parlant, et même en faisant l'amour, des mensonges ou des médisances, car elles marmottent toujours sur ce chapelet, et quand elles sont en grande compagnie cela n'empêche qu'il n'aille son train. Je vous laisse à penser comme il est dévotement dit; mais l'habitude a beaucoup de force en ce pays[75].

Les femmes portaient, il y a quelques années, des guard-infants d'une grandeur prodigieuse; cela les incommodait et incommodait les autres. Il n'y avait point de portes assez grandes par où elles pussent passer. Elles les ont quittés, et ne les portent plus que lorsqu'elles vont chez la Reine ou chez le Roi, mais ordinairement, dans la ville, elles mettent des sacristains, qui sont, à proprement parler, les enfants des vertugadins. Ils sont faits de gros fils d'archal, qui forment un rond autour de la ceinture; il y a des rubans qui y tiennent, et qui attachent un autre rond de même, qui touche plus bas et qui est plus large. L'on a ainsi cinq ou six cerceaux qui descendent jusqu'à terre et qui soutiennent les jupes. L'on en porte une quantité surprenante, et l'on aurait peine à croire que des créatures aussi petites que sont les Espagnoles, pussent être si chargées. La jupe de dessus est toujours de gros taffetas noir, ou de poil de chèvre gris tout uni, avec un grand troussis, un peu plus haut que le genou, autour de la jupe; et quand on leur demande à quoi cela sert, elles disent que c'est pour la rallonger à mesure qu'elle s'use. La Reine mère en a comme les autres à toutes ses jupes, et les carmélites mêmes en portent aussi bien en France qu'en Espagne. Mais, à l'égard des dames, c'est plutôt une mode qu'elles suivent qu'une épargne qu'elles veulent faire, car elles ne sont ni avares ni ménagères, et elles en font faire deux ou trois fois la semaine de neuves. Ces jupes sont si longues par devant et par les côtés, qu'elles traînent beaucoup, et elles ne traînent jamais par derrière. Elles les portent à fleur de terre; mais elles veulent marcher dessus, afin qu'on ne puisse voir leurs pieds, qui sont la partie de leur corps qu'elles cachent le plus soigneusement[76]. J'ai entendu dire qu'après qu'une dame a eu toutes les complaisances possibles pour un cavalier, c'est en lui montrant son pied qu'elle lui confirme sa tendresse, et c'est ce qu'on appelle ici la dernière faveur. Il faut convenir aussi que rien n'est plus joli en son espèce. Je vous l'ai déjà dit, elles ont les pieds si petits que leurs souliers sont comme ceux de nos poupées. Elles les portent en maroquin noir, découpé sur du taffetas de couleur, sans talons et aussi justes qu'un gant. Quand elles marchent, il semble qu'elles volent. En cent ans nous n'apprendrions pas cette manière d'aller. Elles serrent leurs coudes contre leurs corps, et vont sans lever les pieds comme lorsqu'on glisse. Mais pour revenir à leur habillement, sous cette jupe unie elles en ont une douzaine plus belles les unes que les autres, d'étoffes fort riches, et chamarrées de galons, de dentelles d'or et d'argent jusqu'à la ceinture. Quand je vous dis une douzaine, ne croyez pas au moins que j'exagère; pendant les excessives chaleurs de l'été, elles n'en mettent que sept ou huit, parmi lesquelles il y en a de velours et de gros satin. Elles ont en tout temps une jupe blanche sous toutes les autres, qu'elles nomment sabenagua; elle est de ces belles dentelles d'Angleterre, ou de mousseline brodée d'or passé, et si amples qu'elles ont quatre aunes de tour. J'en ai vu de cinq ou six cents écus. Elles ne portent point de sacristain chez elles, ni de chapins. Ce sont des espèces de petites sandales de brocart ou de velours, garnies d'une plaque d'or qui les hausse d'un demi-pied. Quand elles les ont, elles marchent fort mal et sont toujours prêtes à tomber. Il n'y a guère de baleines dans leurs corps, les plus larges sont d'un tiers. On ne voit point ailleurs de femmes si menues. Le corps est assez haut par devant, mais par derrière on leur voit jusqu'à la moitié du dos, tant il est découvert, et ce n'est pas une chose trop charmante, car elles sont toutes d'une maigreur effroyable, et elles seraient bien fâchées d'être grasses; c'est un défaut essentiel parmi elles. Avec cela elles sont fort brunes, de sorte que cette petite peau noire, collée sur des os, déplaît naturellement à ceux qui n'y sont pas accoutumés. Elles mettent du rouge à leurs épaules comme à leurs joues qui en sont toutes couvertes. Le blanc n'y manque pas, et, quoiqu'il soit fort beau, il y en a peu qui le sachent bien mettre. On le découvre du premier coup d'œil. J'en ai vu quelques-unes dont le teint est très-vif et très-naturel. Elles ont presque toutes les traits délicats et réguliers; leur air et leurs manières ont une petite affectation de coquetterie que leur humeur ne dément point. C'est une beauté parmi elles, de n'avoir point de gorge, et elles prennent des précautions de bonne heure pour l'empêcher de venir. Lorsque le sein commence à paraître, elles mettent dessus de petites plaques de plomb et se bandent comme les enfants qu'on emmaillotte. Il est vrai qu'il s'en faut peu qu'elles n'aient la gorge aussi unie qu'une feuille de papier, à la réserve des trous que la maigreur y creuse, et ils sont toujours en grand nombre. Leurs mains n'ont point de défaut, elles sont petites, blanches et bien faites. Leurs grandes manches, qu'elles attachent juste au poignet, contribuent encore à les faire paraître plus petites. Ces manches sont de taffetas de toutes couleurs, comme celles des Égyptiennes, avec des manchettes d'une dentelle fort haute. Le corps est d'ordinaire d'étoffe d'or et d'argent, mêlée de couleurs vives; les manches en sont étroites, et celles de taffetas paraissent au lieu de la chemise. Les personnes de qualité ont cependant de fort beau linge, mais toutes les autres n'en ont presque point. Il est cher et rare; avec cela les Espagnols ont la sotte gloire de le vouloir fin, et tel qui pourrait avoir six chemises un peu grosses, aime mieux n'en acheter qu'une fort-belle, et rester au lit pendant qu'on la blanchit, ou s'habiller quelquefois à cru, ce qui arrive assez souvent. Ce linge fin est bien maltraité, quand on le blanchit. Les femmes le mettent sur des pierres pointues et le battent à grands coups de bâton, de sorte que les pierres le coupent en cent morceaux. Il n'y a pas de choix à faire entre la plus habile blanchisseuse et celle qui l'est le moins; toutes sont également maladroites.

Je reviens à l'habillement des dames, que j'ai quitté plusieurs fois, pour faire des digressions sur diverses choses dont je me suis souvenue. Je vous dirai qu'elles ont autour de la gorge une dentelle de fil rebrodée de soie rouge ou verte, d'or ou d'argent. Elles portent des ceintures entières de médailles et de reliquaires. Il y a bien des églises où il n'y en a pas tant. Elles ont aussi le cordon de quelque ordre, soit de saint François, des Carmélites ou d'autres. C'est un petit cordon de laine noire, blanche ou brune, qui est par-dessus leurs corps, et tombe devant jusqu'au bord de la jupe. Il y a plusieurs nœuds, et d'ordinaire ces nœuds sont marqués par des boutons de pierreries. Ce sont des vœux qu'elles font aux saints de porter leur cordon, mais bien souvent quel est le sujet de ces vœux?

Elles ont beaucoup de pierreries, des plus belles que l'on puisse voir. Ce n'est pas pour une garniture, comme en ont la plupart de nos dames de France. Celles-ci vont jusqu'à huit ou dix; les unes de diamants, les autres de rubis, d'émeraudes, de perles, de turquoises, enfin de toutes les manières. On les met très-mal en œuvre: on couvre presque tous les diamants, l'on n'en voit qu'une petite partie. Je leur en ai demandé la raison, et elles m'ont dit que l'or leur semblait aussi beau que les pierreries. Mais, pour moi, je pense que c'est que leurs lapidaires ne les savent pas mieux mettre en œuvre. J'en excepte Verbec, qui le ferait fort bien s'il voulait s'en donner la peine.

Les dames portent de grandes enseignes de pierreries au haut de leurs corps, d'où il tombe une chaîne de perles, ou dix ou douze nœuds de diamants qui se rattachent sur un des côtés du corps. Elles ne mettent jamais de collier, mais elles portent des bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles qui sont bien plus longs que la main, et si pesants, que je ne comprends pas comment elles peuvent les porter sans s'arracher le bout de l'oreille. Elles y attachent tout ce qui leur semble de joli. J'en ai vu qui y mettaient des montres assez grandes; d'autres, des cadenas de pierres précieuses, et jusqu'à des clefs d'Angleterre fort bien travaillées, ou des sonnettes. Elles mettent des agnus et des petites images sur leurs manches, sur leurs épaules et partout. Elles ont la tête toute chargée de poinçons, les uns faits en petites mouches de diamants, et les autres en papillons dont les pierreries marquent les couleurs. Elles se coiffent de différentes manières, mais c'est toujours la tête nue. Elles séparent leurs cheveux sur le côté de la tête, et les couchent de travers sur le front; ils sont si luisants que, sans exagération, l'on s'y pourrait mirer. D'autres fois, elles mettent une tresse de faux cheveux, la plus mal faite que l'on saurait voir; ils tombent épars sur leurs épaules, et c'est de peur de mêler les leurs qui sont admirablement beaux. Elles se font d'ordinaire cinq nattes auxquelles elles attachent des nœuds de ruban, ou qu'elles cordonnent de perles. Elles les nouent toutes ensemble à la ceinture, et l'été, lorsqu'elles sont chez elles, elles les enveloppent dans un morceau de taffetas de couleur, garni de dentelle de fil. Elles ne portent point de bonnet, ni le jour, ni la nuit. J'en ai vu qui avaient des plumes couchées sur la tête comme les petits enfants. Ces plumes sont fort fines et mouchetées de différentes couleurs, ce qui les rend beaucoup plus belles. Je ne sais pourquoi l'on n'en fait pas de même en France.

Les jeunes filles ou les nouvelles mariées ont des habits très-magnifiques, et leurs jupes de dessus sont de couleur, brodées d'or. J'ai été voir la princesse de Monteleon. C'est une petite personne qui n'a pas treize ans; on vient de la marier à son cousin germain nommé Don Nicolo Pignatelli. Sa mère est fille de la duchesse de Terranova, nommée pour être la camareria-major de la nouvelle Reine. Elles demeurent toutes ensemble, c'est-à-dire les duchesses de Terranova, d'Hijar et de Monteleon, avec la jeune princesse de ce nom et ses petites sœurs[77]. La duchesse de Terranova peut avoir soixante ans; ma parente est fort de ses amies, et elle nous reçut avec une honnêteté qui ne lui est pas ordinaire, car elle est la plus fière personne du monde, et elle en a bien l'air. Le son de sa voix est rude; elle parle peu, elle affecte quelque bonté. Mais si ce que l'on dit est vrai, elle n'en a point du tout dans le cœur. On ne peut avoir plus d'esprit et plus de pénétration qu'elle en a. Elle nous parla fort de la charge qu'elle allait remplir dans la maison de la Reine. Je n'oublierai rien, disait-elle, pour lui être agréable, j'entrerai dans tout ce qui pourra lui faire quelque plaisir. Je sais qu'une jeune princesse, qui est née Française, doit avoir un peu plus de liberté que n'en aurait une infante d'Espagne élevée à Madrid. Ainsi il ne tiendra pas à moi qu'elle ne trouve aucune différence entre son pays et celui-ci. Elle me donna un chapelet de Palo d'Aguila; c'est un bois rare qui vient des Indes. En vérité, quand je le tiens, il tombe jusqu'à terre. Il y a deux touffes de petits rubans de taffetas vert, et à chacune environ trois cents aunes. Elle me donna aussi des bucaros de Portugal, ce sont des vases de terre sigillée, garnis de filigrane, et elle me régala encore de plusieurs petits bijoux fort jolis.

Il serait difficile de rien voir de plus somptueux que leur maison. Elles occupent des appartements hauts qui sont tendus de tapisseries toutes relevées d'or. On voit, dans une grande chambre plus longue que large, des portes vitrées qui entrent dans des cabinets ou cellules. Il y a d'abord celle de la duchesse de Terranova, tapissée de gris avec un lit de même et le reste fort uni. A côté, était couchée sa fille, la duchesse de Monteleon, laquelle est veuve, et meublée comme la mère. Ensuite, on trouve la chambre de la princesse de Monteleon, qui n'est pas plus grande que les autres, mais dont le lit est de damas or et vert, doublé de brocart d'argent avec du point d'Espagne. Il y avait, autour des draps, un passement d'Angleterre d'une demi-aune de hauteur. Vis-à-vis étaient les chambres des petites de Monteleon et d'Hijar, toutes meublées de damas blanc. Elles sont nommées pour être menines de la Reine. Ensuite était la petite chambre de la duchesse d'Hijar, meublée de velours cramoisi à fond d'or. Elles n'étaient toutes séparées les unes des autres que par des cloisons de bois de senteur, et elles me dirent que six de leurs femmes couchaient dans la chambre sur des lits qu'elles y mettaient le soir.

Les dames étaient dans une grande galerie couverte de tapis de pied très-riches. Il y a, tout autour, des carreaux de velours cramoisi en broderie d'or; ils sont tous plus longs que larges. On voit encore de grands cabinets de pièces de rapport enrichis de pierreries, lesquels ne sont pas faits en Espagne; des tables d'argent entre-deux et des miroirs admirables, tant par leur grandeur que par leurs riches bordures, dont les moins belles sont d'argent. Ce que j'ai trouvé de plus beau, ce sont des escaparates. C'est une espèce de petit cabinet fermé d'une grande glace et rempli de tout ce qu'on peut se figurer de plus rare, soit en ambre gris, porcelaines, cristal de roche, pierre de bézoard, branches de corail, nacre de perle, filigrane d'or, et mille autres choses de prix. J'y vis la tête d'un poisson sur laquelle il y avait un petit arbre; il n'est ni de bois, ni de mousse. Il tient au crâne du poisson qui est assez petit; cela me parut fort curieux.

Nous étions plus de soixante dames dans cette galerie, et pas un pauvre chapeau. Elles étaient toutes assises par terre, les jambes en croix sous elles. C'est une ancienne habitude qu'elles ont gardée des Maures. Il n'y avait qu'un fauteuil de maroquin piqué de soie et fort mal fait. Je demandai à qui il était destiné. On me dit que c'était pour le prince de Monteleon, qui n'entrait qu'après que toutes les dames étaient retirées. Je ne pouvais demeurer assise à leur mode, et je me mis sur les carreaux. Elles étaient cinq ou six ensemble, ayant au milieu d'elles un petit brasier d'argent plein de noyaux d'olives pour ne pas entêter. Quand il arrivait quelque dame, la naine ou le nain le venait dire, mettant un genou en terre. Aussitôt elles se levaient toutes, et la petite princesse allait la première, jusqu'à la porte, recevoir celle qui venait la voir sur son mariage[78]. Elles ne se baisent point en se saluant. Je crois que c'est pour ne pas emporter le plâtre qu'elles ont sur le visage; mais elles se présentent la main dégantée; et, en se parlant, elles se disent tu et toi, et elles ne s'appellent ni madame, ni mademoiselle, ni Altesse, ni Excellence, mais seulement, Doña Maria, Doña Clara, Doña Teresa. Je me suis informée d'où vient qu'elles en usent si familièrement, et j'ai appris que c'est pour n'avoir aucun sujet de se fâcher entre elles; et que, comme il y a beaucoup de manières de se parler qui marquent, quand elles veulent, une entière différence de qualité et de rang, et que toutes ces différences ne sont pas aisées à faire sans se chagriner quelquefois, pour l'éviter, elles ont pris le parti de se parler sans cérémonie[79]. Il faut ajouter à cela qu'elles ne se mésallient point, et qu'ainsi ce sont toujours des personnes de condition. Les femmes de la robe ne vont pas même chez les femmes de la cour, et un homme de naissance épouse toujours une fille de naissance. On ne voit pas là de roture entée sur la noblesse comme en France; ainsi elles ne risquent guère quand elles se familiarisent ensemble. S'il vient cent dames de suite, on se lève autant de fois, et l'on marche comme à une procession pour les aller recevoir jusque dans l'antichambre. J'en fus si fatiguée ce jour-là, que j'en étais d'assez méchante humeur.

Elles étaient toutes fort parées; et, comme je vous l'ai déjà dit, elles ont des habits magnifiques et des pierreries d'une grande beauté. Il y avait deux tables d'hombre où l'on jouait gros jeu sans bruit. Je ne connais rien à leurs cartes; elles sont aussi minces que du papier, et peintes tout autrement que les nôtres. Il semble que l'on ne tient qu'une lettre pliée quand on a un jeu dans la main. Il serait bien aisé à un filou d'escamoter plusieurs cartes, ou un jeu tout entier.

L'on parlait de toutes les nouvelles de la cour et de la ville. Leur conversation est libre et agréable. Il faut convenir qu'elles ont une vivacité dont nous ne pouvons approcher. Elles sont caressantes, elles aiment à louer, elles louent d'une manière noble, pleine d'esprit et de discernement. Je suis surprise qu'elles aient tant de mémoire avec un si grand feu d'esprit. Leur cœur est tendre de même, et, beaucoup plus qu'il ne le faudrait. Elles lisent peu, elles n'écrivent guère; cependant le peu qu'elles lisent leur profite, et le peu qu'elles écrivent est juste et concis.

Leurs traits sont fort réguliers et délicats, mais leur grande maigreur choque ceux qui n'y sont point accoutumés. Elles sont brunes, leur teint est fort uni. Il faut que la petite vérole ne les gâte pas tant ici qu'elle gâte ailleurs, car je n'en ai guère vu qui soient marquées.

Leurs cheveux sont plus noirs que l'ébène et fort lustrés, bien qu'il y ait quelque apparence qu'elles se peignent longtemps avec le même peigne. En effet, je vis l'autre jour chez la marquise d'Alcañizas[80] (c'est la sœur du connétable de Castille qui avait épousé en premières noces le comte duc d'Olivares), sa toilette mise, et, bien que cette dame soit une des plus propres et des plus riches, cette toilette était sur une petite table d'argent, et consistant en un monceau de toile des Indes, un miroir de la grandeur de la main, deux peignes avec une pelote, et dans une tasse de porcelaine, du blanc d'œuf battu avec du sucre candi. Je demandai à une de ses femmes ce qu'elle en faisait. Elle me dit que c'était pour se décrasser et se rendre le visage luisant. J'en ai vu qui avaient le front si lustré que cela surprenait. L'on dirait qu'elles ont un vernis passé sur le visage, et, la peau en est tendue et tirée d'une telle manière, que je ne doute pas qu'elle ne leur fasse mal. La plupart des femmes se font les sourcils, elles n'en laissent qu'un filet. Rien n'est plus vilain, à mon gré, mais ce qui l'est bien davantage, c'est qu'elles se peignent le milieu du front afin que leurs sourcils paraissent joints, c'est, à leur gré, une beauté incomparable.

Il y en a beaucoup cependant qui n'ont pas cette inclination, et j'ai trouvé des Espagnoles plus régulièrement belles que nos Françaises, malgré leur coiffure de travers et le peu d'accompagnement qu'elles donnent à leur visage. L'on peut dire qu'il est comme hors-d'œuvre, sans aucuns cheveux dessus, ni cornettes ni rubans, mais aussi en quel pays y a-t-il des yeux semblables aux leurs? Ils sont si vifs, si spirituels; ils parlent un langage si tendre et si intelligible, que, quand elles n'auraient que cette seule beauté, elles pourraient passer pour belles et dérober les cœurs. Leurs dents sont bien rangées et seraient assez blanches si elles en prenaient soin; mais elles les négligent, outre que le sucre et le chocolat les leur gâtent. Elles ont la mauvaise habitude, et les hommes aussi, de les nettoyer avec un cure-dents, en quelque compagnie qu'ils soient. C'est une de leurs contenances ordinaires. On ne sait ce que c'est ici que de les faire accommoder par des gens du métier; il n'y en a point, et, quand il en faut arracher, les chirurgiens le font comme ils peuvent.

Je demeurai surprise, en entrant chez la princesse de Monteleon, de voir plusieurs dames fort jeunes avec une grande paire de lunettes sur le nez, attachées aux oreilles, et, ce qui m'étonnait encore davantage, c'est qu'elles ne faisaient rien où des lunettes leur soient nécessaires. Elles causaient et ne les ôtaient point. L'inquiétude m'en prit, et j'en demandai la raison à la marquise de la Rosa, avec qui j'ai lié une grande amitié. C'est une jolie personne, qui sait vivre et dont l'esprit est bien tourné; elle est Napolitaine. Elle se prit à rire de ma question, et elle me dit que c'était pour la gravité, et qu'on ne les mettait pas par besoin, mais seulement pour s'attirer du respect. «Voyez-vous cette dame», me dit-elle, en m'en montrant une qui était assez proche de nous, «je ne crois pas que depuis dix ans elle ne les ait quittées que pour se coucher. Sans exagération, elles mangent avec, et vous rencontrerez, dans les rues et dans les compagnies, beaucoup de femmes et d'hommes qui ont toujours leurs lunettes[81]». Il faut à ce propos, continua-t-elle, que je vous dise qu'il y a quelque temps que les Jacobins avaient un procès de la dernière conséquence; ils en craignaient assez l'événement pour n'y rien négliger. Un jeune Père de leur couvent avait des parents de la première qualité, qui, à sa prière, sollicitèrent très-fortement. Le prieur l'avait assuré qu'il n'y avait rien qu'il ne dût se promettre de sa reconnaissance, si, par son crédit, le procès se gagnait. Enfin, le procès se gagna. Le jeune Père, transporté de joie, courut lui en dire la nouvelle, et se préparait en même temps à lui demander une grâce qu'il avait envie d'obtenir; mais le prieur, après l'avoir embrassé, lui dit d'un ton grave: Hermano, ponga las ojalas; cela veut dire: mon Frère, mettez des lunettes. Cette permission combla le jeune moine d'honneur et de joie. Il se trouva trop bien payé de ses soins et il ne demanda rien davantage. Le marquis d'Astorga, ajouta-t-elle, étant Vice-Roi de Naples, fit tirer son buste en marbre, et il ne manqua pas d'y faire mettre ses belles lunettes. Il est si commun d'en porter, que j'ai entendu dire qu'il y a des différences dans les lunettes comme dans les rangs; à proportion que l'on élève sa fortune, l'on fait grandir le verre de sa lunette et on la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent de larges comme la main, que l'on appelle ojalas, pour les distinguer. Ils se les font attacher derrière les oreilles, et les quittent aussi peu que leur golille. Ils en faisaient autrefois venir les verres de Venise; mais, depuis que le marquis de la Cueva[82] fit cette entreprise qui fut nommée le triumvirat, parce qu'ils étaient trois qui voulaient mettre le feu dans l'arsenal de Venise avec des miroirs ardents, afin de rendre, par ce moyen, le Roi d'Espagne maître de cette ville; les Vénitiens, à leur tour, firent faire un grand nombre d'ojalas qu'ils envoyèrent à leur ambassadeur à Madrid. Il en régala toute la cour, et tous ceux qui les mirent pensèrent devenir aveugles. C'étaient des miroirs ardents très-bien travaillés et enchâssés dans une matière si combustible, que les moindres rayons de soleil mettaient tout en feu. Il arriva qu'un jour de conseil, on avait laissé une fenêtre ouverte dans le lieu où ils étaient assemblés, de manière que le soleil, tombant d'aplomb sur les lunettes, il se fit tout à coup une espèce de feu d'artifice fort dangereux pour les sourcils et les cheveux. Tout fut brûlé, et on ne peut s'imaginer jusqu'où alla l'épouvante de ces vénérables vieillards. Je voudrais bien, dis-je à la marquise, pouvoir croire à cette aventure, car elle me paraît fort plaisante. Comme je ne l'ai pas vue, reprit-elle en souriant, je ne veux pas vous assurer positivement qu'elle soit vraie, mais ce que j'ai d'original, c'est l'affaire des Jacobins que je vous ai racontée. J'ai remarqué depuis des personnes de qualité dans leurs carrosses, quelquefois seules, quelquefois plusieurs ensemble, le nez chargé de ces lunettes qui font peur à mon gré.

Nous fîmes collation chez la princesse; les femmes vinrent, au nombre de dix-huit, tenant chacune de grands bassins d'argent remplis de confitures sèches, tout enveloppées de papier coupé exprès et doré. Il y a une prune dans l'un, une cerise ou un abricot dans l'autre, et ainsi du reste. Cela me parut fort propre, car au moins on peut en prendre et en emporter sans salir ses mains ni sa poche. Il y a de vieilles dames qui, après s'être crevées d'en manger, ont cinq ou six mouchoirs qu'elles apportent exprès, et elles les remplissent de confitures. Bien qu'on les voie, on n'en fait pas semblant. On a l'honnêteté de leur en laisser prendre tant qu'elles veulent, et même d'en aller encore querir. Elles attachent ces mouchoirs avec des cordons tout autour de leur sacristain. Cela ressemble au crochet d'un garde-manger où l'on pend du gibier. L'on présenta ensuite le chocolat, chaque tasse de porcelaine sur une petite soucoupe d'agate garnie d'or, avec du sucre dans une boîte de même. Il y avait du chocolat à la glace, d'autre chaud, et d'autre avec du lait et des œufs. On le prend avec du biscuit, ou du petit pain aussi sec que s'il était rôti et que l'on fait exprès. Il y a des femmes qui en prennent jusqu'à six tasses de suite, et c'est souvent deux et trois fois par jour. Il ne faut pas s'étonner si elles sont si sèches, puisque rien n'est plus chaud. Outre cela, elles mangent tout si poivré et si épicé, qu'il est impossible qu'elles n'en soient point brûlées. Il y en avait plusieurs qui mangeaient des morceaux de terre sigillée. Je vous ai dit qu'elles ont une grande passion pour cette terre, qui leur cause ordinairement une opilation; l'estomac et le ventre leur enflent et deviennent durs comme une pierre, et elles sont jaunes comme des coings. J'ai voulu tâter de ce ragoût, tant estimé et si peu estimable; j'aimerais mieux manger du grès. Si on veut leur plaire, il faut leur donner de ces bucaros qu'elles nomment barros; et souvent leurs confesseurs ne leur imposent pas d'autre pénitence que d'être un jour sans en manger. On dit qu'elle a beaucoup de propriétés. Elle ne souffre point le poison, et elle guérit de plusieurs maladies. J'en ai une grande tasse qui tient une pinte, le vin n'y vaut rien, l'eau y est excellente. Il semble qu'elle bouille quand elle est dedans, au moins on la voit agitée et qui frissonne (je ne sais si cela se peut dire), mais quand on l'y laisse un peu de temps, la tasse se vide toute, tant cette terre est poreuse; elle sent fort bon[83]. On nous donna des eaux très-bien faites. L'on peut dire qu'il n'y a point de lieux où l'on boive plus frais. Ils ne se servent que de la neige, et tiennent qu'elle rafraîchit bien mieux que la glace. C'est la coutume ici, avant de prendre du chocolat, de boire de l'eau fort fraîche; on tient qu'il est malsain autrement.

Après que la collation fut finie, on apporta des flambeaux. Il entra un petit bonhomme tout blanc, qui était le gouverneur des pages. Il avait une grande chaîne d'or au col avec une médaille. C'était le présent qu'il eut aux noces du prince de Monteleon. Il mit un genou en terre au milieu de la galerie, et dit tout haut: Loué soit le Très-Saint Sacrement; à quoi tout le monde répondit: A jamais. On a cette coutume quand on apporte de la lumière. Ensuite vingt-quatre pages entrèrent deux à deux, et vinrent, les uns après les autres, mettre de même un genou en terre; ils portaient chacun deux grands flambeaux ou un belon, et quand ils les eurent posés sur les tables et sur les escaparates, ils se retirèrent avec la même cérémonie. Alors, toutes les dames se firent les unes aux autres une grande révérence, l'accompagnant d'un souhait, comme quand on éternue. Il faut vous dire que ces belons sont des lampes élevées sur une colonne d'argent, qui a son pied fort large. Il y a huit ou douze canaux à la lampe, quelquefois moins, par lesquels la mèche passe, de sorte que cela fait une clarté surprenante. Pour qu'elle soit encore plus grande, on y attache une plaque d'argent sur laquelle elle réfléchit. On n'est point incommodé de la fumée, et l'huile qu'on y brûle vaut l'huile de Provence que l'on mange en salade. J'ai trouvé cette mode fort jolie[84]. Lorsque tous les flambeaux eurent été posés dans la galerie où ils devaient être, la jeune princesse de Monteleon dit à ses femmes d'apporter ses habits de noces pour que je les visse. Elles allèrent querir trente corbeilles d'argent, aussi grandes et aussi profondes que celles que nous appelons des mannes, dans lesquelles on porte le couvert. Elles étaient si lourdes, qu'elles se mirent quatre à chacune. Il y avait dedans tout ce qui se peut voir de plus beau et de plus riche, selon la mode du pays. Entre autres, six justaucorps de brocart d'or et d'argent, faits en petites vestes pour s'habiller le matin, avec des boutons, les uns de diamants, les autres d'émeraudes, et ainsi chacun en avait six douzaines. Le linge et les dentelles n'étaient pas moins propres que tout le reste. Elle me montra ses pierreries, qui sont admirables, mais si mal mises en œuvre, que les plus gros diamants ne paraissaient pas tant qu'un de trente louis que l'on aurait mis en œuvre à Paris.

Je ne vous écrirai pas souvent, parce que je veux avoir toujours une provision de nouvelles à vous mander. C'est une récolte qu'on ne fait pas ici tout d'un coup. Pardonnez-moi la longueur de cette lettre, et le peu d'ordre que j'y ai gardé. Je vous dis les choses à mesure qu'elles me viennent dans l'esprit, et je les dis toutes fort mal; mais comme vous m'aimez, ma chère cousine, cela me rassure contre mes fautes.

De Madrid, ce 29 mars 1679.

NEUVIÈME LETTRE.


J'appréhende que vous ne soyez fâchée de ce que j'ai laissé passer un ordinaire sans vous écrire; mais, ma chère cousine, je voulais être informée de plusieurs choses dont je vais vous rendre compte.

Je vous parlerai d'abord des églises de Madrid. Je les trouve fort belles et très-propres. Les femmes de qualité n'y vont guère, parce qu'elles ont toutes des chapelles dans leurs maisons; mais il y a certains jours de l'année où elles ne manquent pas d'y aller. Ceux de la semaine sainte en sont; elles y font leurs stations et quelquefois elles vont s'y confesser.

L'église de Notre-Dame d'Atocha, c'est-à-dire Notre-Dame du Buisson, est fort belle. Elle est dans l'enceinte d'un vaste couvent, où il y a un grand nombre de religieux qui ne sortent presque jamais; c'est une de leurs observances. Leur vie est fort austère. L'on y vient en dévotion de toutes parts. Lorsque les rois d'Espagne ont quelque heureux événement, c'est le lieu où ils font chanter le Te Deum. Il y a une Vierge qui tient le petit Jésus. On la dit miraculeuse. Elle est noire; on l'habille souvent en veuve, mais aux grandes fêtes, elle est richement vêtue et si couverte de pierreries, qu'il ne se peut rien voir de plus magnifique. Elle a particulièrement un soleil autour de la tête, dont les rayons jettent un éclat admirable. Elle a toujours un grand chapelet dans sa main ou à sa ceinture. Cette chapelle est à côté de la nef de l'église, dans un lieu qui semblerait fort sombre, s'il n'y avait plus de cent grosses lampes d'or et d'argent toujours allumées. Le Roi y a son balcon avec une jalousie devant. L'on se sert dans toutes les églises de certains ronds de jonc fort propres, que l'on met sous ses genoux, et lorsqu'il arrive une personne de qualité ou une dame étrangère, le sacristain apporte un grand tapis devant elle, sur lequel il met un prie-Dieu et des carreaux, ou bien, il la fait entrer dans de petits cabinets tout peints et dorés, avec des vitres autour, où l'on est fort commodément. Il n'est pas de dimanche que l'autel ne soit éclairé de plus de cent cierges. Il est paré d'une prodigieuse quantité d'argenterie, et cela est ainsi dans toutes les églises de Madrid. L'on y fait des parterres de gazon ornés de fleurs; on les embellit de fontaines dont l'eau retombe dans des bassins, les uns d'argent, les autres de marbre ou de porphyre. L'on met autour un grand nombre de gros orangers aussi hauts que des hommes et qui sont dans de fort belles caisses. On y laisse aller des petits oiseaux qui font des manières de petits concerts. Cela est presque toute l'année, comme je viens de vous le représenter, et les églises ne sont jamais sans orangers et sans jasmins, qui les parfument bien plus agréablement que l'encens[85].

On voit dans la chapelle de Nuestra Señora de Alucinada, une Vierge que l'on dit que saint Jacques apporta de Jérusalem et qu'il cacha dans une tour, laquelle était dans l'enceinte de Madrid. Les Maures ayant assiégé la ville, les habitants se trouvèrent réduits à une grande famine: de sorte qu'ils délibéraient pour se rendre, lorsqu'on trouva cette tour pleine de blé. Une telle abondance ne pouvait qu'être l'effet d'un miracle; le peuple ravi prit courage, et se défendit si bien, que les Maures, fatigués de la longueur du siége, se retirèrent. On trouva ensuite l'image de la Vierge, et en reconnaissance on lui bâtit une chapelle où l'on peignit cette histoire à fresque sur les tours. L'autel, le balustre et toutes les lampes sont d'argent massif.

Les Minimes ont une église proche de là dans laquelle est la chapelle de Nuestra Señora de la Soledad, où l'on dit le salut tous les soirs. C'est un lieu de grande dévotion, j'entends pour les véritables dévots, car il y a bien des personnes qui s'y donnent rendez-vous.

La chapelle de Saint-Isidore passe toutes les autres en beauté. C'est le patron de Madrid, qui n'était qu'un pauvre laboureur. Les murailles de la chapelle sont tout incrustées de marbre de plusieurs couleurs, avec des colonnes de même, et des figures de quelques saints. Son tombeau est au milieu et quatre colonnes de porphyre soutiennent au-dessus une couronne de marbre qui représente des fleurs avec les couleurs qui leur sont naturelles. Rien ne peut être mieux travaillé, et l'on peut dire que l'art a surpassé la nature. Les figures des douze apôtres ornent au dehors le dôme de la chapelle.

J'ai vu à Saint-Sébastien (qui est à présent une paroisse) une chaise que la Reine mère a fait faire, pour porter le Saint-Sacrement aux malades quand il fait mauvais temps. Elle est de velours cramoisi en broderie d'or, couverte de chagrin et garnie de clous d'or. Le tour est orné de grandes glaces, et du milieu de son impériale il s'élève une manière de petit clocher rempli de plusieurs clochettes d'or. Quatre prêtres la portent, lorsque quelque personne de qualité est malade et demande à recevoir Notre-Seigneur. Il est suivi de tous les gens de la Cour. Plus de mille flambeaux de cire blanche éclairent, avec divers instruments, et l'on s'arrête dans les grandes places qui sont sur le chemin, pendant que le peuple, à genoux, reçoit la bénédiction et que les musiciens chantent et jouent de la harpe et de la guitare. C'est ordinairement le soir qu'on le porte ainsi avec beaucoup de cérémonie et de respect.

Lorsqu'on doit célébrer quelque fête dans une église, dès la veille l'on fiche de grandes perches en terre au haut desquelles sont des espèces de réchauds assez profonds, que l'on emplit de copeaux de bois avec du soufre et de l'huile. Cela brûle très-longtemps et rend une fort grande clarté. On forme des allées avec ces perches; c'est une sorte d'illumination très-agréable. L'on s'en sert aussi dans toutes les réjouissances publiques.

Les femmes qui vont à la messe, hors de chez elles, en entendent une douzaine et marquent tant de distractions, que l'on voit bien qu'elles sont occupées d'autre chose que de leurs prières. Elles portent des manchons qui ont plus d'une grande demi-aune de long. Ils sont de la plus belle martre zibeline que l'on puisse voir et valent jusqu'à quatre et cinq cents écus. Il faut qu'elles étendent leurs bras autant qu'elles peuvent pour mettre seulement le bout de leurs doigts à l'entrée de leurs manchons. Il me semble que je vous ai déjà dit qu'elles sont extrêmement petites, et ces manchons ne sont guère moins grands qu'elles. Elles portent toujours un éventail, et, soit l'hiver ou l'été, tant que la messe dure, elles s'éventent sans cesse. Elles sont assises, dans l'église, sur leurs jambes et prennent du tabac à tous moments, sans se barbouiller comme on fait d'ordinaire, car elles ont pour cela, aussi bien qu'en toute autre chose, des petites manières propres et adroites. Lorsqu'on lève Notre-Seigneur, les femmes et les hommes se donnent chacun une vingtaine de coups de poing dans la poitrine, ce qui fait un tel bruit que la première fois que je l'entendis, j'eus une grande frayeur, et je crus que l'on se battait.

Quant aux cavaliers (je veux parler de ceux qui sont galants de profession et qui portent un crêpe autour de leur chapeau), lorsque la messe était finie, ils allaient se ranger autour du bénitier; toutes les dames s'y rendaient, ils leur présentaient de l'eau bénite et leur disaient en même temps des douceurs. Elles y répondaient fort juste en peu de mots, car il faut convenir qu'elles disent précisément ce qu'il faut, et elles n'ont pas la peine de le chercher, leur esprit y fournit sur-le-champ. Mais M. le nonce a défendu, sous peine d'excommunication, que les hommes présentent de l'eau bénite aux femmes. On dit que cette défense est intervenue à la prière de quelques maris jaloux. Quoi qu'il en soit, on l'observe, et même elle porte que les cavaliers ne se donneront point d'eau bénite entre eux[86].

De quelque qualité que soient les Espagnoles, elles n'ont jamais de carreau dans l'église, et l'on ne leur porte point la robe. Pour nous, quand nous y entrons avec nos habits à la française, tout le monde s'assemble et nous environne; mais ce qui m'incommode fort, ce sont les femmes grosses qui sont beaucoup plus curieuses que les autres, et pour lesquelles on a ici les dernières complaisances, parce que l'on prétend que lorsqu'elles veulent quelque chose et qu'on leur refuse, il leur prend aussitôt un certain mal qui les fait accoucher d'un enfant mort. De sorte qu'elles sont en droit de tirailler, de déganter et de faire tourner les gens comme il leur plaît.

Les premiers jours que cela m'arriva, je n'y entendais point raillerie, et je leur parlai si sèchement qu'il y en eut qui se mirent à pleurer et qui n'osèrent y revenir. Mais il y en avait d'autres qui ne se rebutaient point; elles voulaient voir mes souliers, mes jarretières, ce que j'avais dans mes poches; et, sur ce que je ne le souffrais point, ma parente me dit que si le peuple voyait cela, il vous jetterait des pierres, et qu'il fallait que je les laissasse faire. Les filles qui me servent en sont encore plus tourmentées que moi. Je n'oserais vous dire jusqu'où va la curiosité de ces femmes grosses.

L'on m'a conté qu'un jeune homme de la Cour étant éperdument amoureux d'une fort belle dame que son mari gardait à vue, et ne pouvant trouver moyen de lui parler, se déguisa en femme grosse et fut chez elle. Il s'adressa au jaloux et lui dit qu'il avait l'antojo (c'est le terme) d'entretenir sa femme en particulier. Le mari, déçu par la figure, ne mit point en doute que ce ne fût une jeune femme grosse, et aussitôt il lui fit donner par son épouse une longue et très-agréable audience.

Quand il prend envie à ces femmes grosses de voir le Roi, elles le lui font dire, et il a la bonté de venir sur un grand balcon qui donne sur la cour du palais, et s'y tient autant qu'elles le veulent.

Il y a quelque temps qu'une Espagnole, nouvellement arrivée de Naples, fit prier le Roi qu'elle pût le voir, et quand elle l'eut assez regardé, transportée de son zèle, elle lui dit en joignant les mains: Je prie Dieu, Sire, qu'il vous fasse la grâce de devenir un jour Vice-Roi de Naples. L'on prétend que l'on fit jouer cette pièce pour informer le Roi que la magnificence du Vice-Roi d'alors, qui n'était pas aimé, passait de beaucoup la sienne. Il vient très-souvent des dames au logis que nous ne connaissons point, et auxquelles ma parente fait beaucoup d'honnêtetés, parce qu'elles sont grosses et qu'il ne faut pas les fâcher.

Grâces au ciel, le carême est passé, et bien que je n'aie fait maigre que la semaine sainte, ce temps-là m'a paru plus long que tout le carême n'aurait fait à Paris, parce qu'il n'y a point de beurre ici. Celui que l'on y trouve vient de plus de trente lieues, enveloppé comme des petites saucisses dans des vessies de cochon. Il est plein de vers et plus cher que celui de Vanvre. On peut se retrancher sur l'huile, car elle est excellente; mais tout le monde ne l'aime pas, et moi, par exemple; je n'en mange point sans m'en trouver fort mal.

Ajoutez à cela que le poisson est très-rare; il est impossible d'en avoir de frais qui vienne de la mer, car elle est éloignée de Madrid de plus de quatre-vingts lieues. Quelquefois on apporte des saumons dont on fait des pâtés qui se mangent à la faveur de l'épice et du safran. Il y a peu de poisson d'eau douce, et, l'on ne s'embarrasse guère de tout cela, puisque personne ne fait carême, ni maîtres, ni valets, à cause de la difficulté qu'il y a de trouver de quoi le faire. On prend la bulle chez M. le nonce; elle coûte quinze sous de notre monnaie[87]. Elle permet de manger du beurre et du fromage pendant le carême, et les issues les samedis de toute l'année. Je trouve assez singulier que l'on mange, ce jour-là, les pieds, la tête, les gésiers, et que l'on n'ose pas manger autre chose du même animal.

La boucherie est ouverte le carême comme le carnaval. C'est quelque chose de bien incommode que la manière dont on y vend la viande. Elle est enfermée chez le boucher, à qui on parle au travers d'une petite fenêtre; on lui demande la moitié d'un veau, et le reste à proportion; il ne daigne ni vous répondre, ni vous donner quoi que ce soit; vous vous retranchez à une longe de veau; il vous fait payer d'avance et puis vous donne, par sa lucarne, un gigot de mouton; vous le lui rendez, en disant que ce n'est point cela que vous voulez; il le reprend et vous donne à la place un aloyau de bœuf. On crie encore plus fort pour avoir la longe, il ne s'en émeut pas davantage, jette votre argent et vous ferme la fenêtre au nez. On s'impatiente, on va chez un autre qui en fait tout autant et quelquefois pis. De sorte que le meilleur est de leur demander la quantité de viande que l'on veut et de les laisser faire à leur tête. Cette viande fait mal au cœur, tant elle est maigre, sèche et noire; mais, telle qu'elle est, il en faut moins qu'en France pour faire une bonne soupe. Tout est si nourrissant ici, qu'un œuf vous profite plus qu'un pigeon ailleurs. Je crois que c'est un effet du climat.

Quant au vin, il ne me semble point bon. Ce n'est pas de ce pays-ci que l'on boit l'excellent vin d'Espagne. Il vient de l'Andalousie et des îles Canaries, encore faut-il qu'il passe la mer pour prendre cette force et cette douceur qui le rendent bon. A Madrid, il est assez fort et même un peu trop, mais il n'a point le goût agréable. Ajoutez à cela qu'on le met dans des peaux de bouc qui sont apprêtées, et il sent toujours la poix ou le brûlé. Je ne suis pas surprise que les hommes fassent si peu de débauche avec une telle liqueur. On en vend pour si peu d'argent que l'on en veut, pour un double ou pour deux; mais celui qui se débite ainsi aux pauvres gens devient encore plus mauvais, parce qu'on le laisse dans de grandes terrines de terre, tout le jour à l'air, et l'on en prend là pour ceux qui en veulent. Il s'aigrit et sent si fort, qu'en passant devant ces sortes de cabarets, l'odeur en fait mal à la tête.

Le carême ne change rien aux plaisirs; ils sont toujours si modérés, ou, du moins, ceux que l'on prend font si peu de bruit, qu'ils sont de toutes les saisons.

Personne ne se dispense, pendant la semaine sainte, d'aller en station; particulièrement depuis le mercredi jusqu'au vendredi. Il se passe, ces trois jours-là, des choses bien différentes entre les véritables pénitents, les amants et les hypocrites. Il y a des dames qui ne manquent point d'aller, sous prétexte de dévotion, en de certaines églises où elles savent, depuis un an entier, que celui qu'elles aiment se trouvera; et, bien qu'elles soient accompagnées d'un grand nombre de dueñas, comme la presse est toujours grande, l'amour leur donne tant d'adresse, qu'elles se dérobent en dépit des argus et vont dans une maison prochaine, qu'elles connaissent à quelque enseigne et qui est louée exprès sans servir à personne que dans ce seul moment. Elles retournent ensuite à la même église où elles trouvent leurs femmes occupées à les chercher. Elles les querellent de leur peu de soin pour les suivre; et le mari, qui a gardé pendant toute l'année sa chère épouse, la perd dans le temps où elle lui devrait être la plus fidèle. La grande contrainte où elles vivent leur inspire le désir de s'affranchir, et leur esprit, soutenu de beaucoup de tendresse, leur donne le moyen de l'exécuter[88].

C'est une chose bien désagréable de voir les disciplinants. Le premier que je rencontrai pensa me faire évanouir. Je ne m'attendais point à ce beau spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car, enfin, figurez-vous un homme qui s'approche si près qu'il vous couvre toute de son sang: c'est là un de leurs tours de galanterie. Il y a des règles pour se donner la discipline de bonne grâce, et les maîtres en enseignent l'art comme on montre à danser et à faire des armes. Ils ont une espèce de jupe de toile de batiste fort fine qui descend jusque sur le soulier; elle est plissée à petits plis et si prodigieusement ample qu'ils y emploient jusqu'à cinquante aunes de toile. Ils portent sur la tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de même; il est couvert de toile de Hollande; il tombe de ce bonnet un grand morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps; il y a deux petits trous par lesquels ils voient; ils ont derrière leur camisole deux grands trous sur leurs épaules; ils portent des gants et des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de la camisole et qui pendent sans être noués. Ils en mettent aussi un à leur discipline; c'est d'ordinaire leur maîtresse qui les honore de cette faveur. Il faut, pour s'attirer l'admiration publique, ne point gesticuler des bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la main; que les coups se donnent sans précipitation, et le sang qui en sort ne doit point gâter leurs habits. Ils se font des écorchures effroyables sur les épaules, d'où coulent deux ruisseaux de sang; ils marchent à pas comptés dans les rues; ils vont devant les fenêtres de leurs maîtresses où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La dame regarde cette jolie scène au travers des jalousies de sa chambre, et, par quelque signe, elle l'encourage à s'écorcher tout vif, et elle lui fait comprendre le gré qu'elle lui sait de cette sotte galanterie. Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une certaine manière qui fait ruisseler le sang sur elle. C'est là une fort grande honnêteté, et la dame reconnaissante les en remercie. Quand ils ont commencé de se donner la discipline, ils sont obligés, pour la conservation de leur santé, de la prendre tous les ans, et, s'ils y manquent, ils tombent malades. Ils ont aussi de petites aiguilles dans des éponges, et ils s'en piquent les épaules et les côtés avec autant d'acharnement que s'ils ne se faisaient point de mal[89]. Mais voici bien autre chose: c'est que le soir, les personnes de la Cour vont aussi faire cette promenade. Ce sont, d'ordinaire, de jeunes fous qui font avertir tous leurs amis du dessein qu'ils ont. Aussitôt on va les trouver, fort bien armés. Le marquis de Villahermosa[90] en a été cette année, et le duc de Vejar a été l'autre. Ce duc sortit de la maison sur les neuf heures du soir; il avait cent flambeaux de cire blanche que l'on portait deux à deux devant lui. Il était précédé de soixante de ses amis, et suivi de cent autres qui avaient tous leurs pages et leurs laquais. Cela faisait une fort belle procession. On sait quand il doit y avoir des gens de cette qualité. Toutes les dames sont aux fenêtres avec des tapis sur des balcons et des flambeaux attachés aux côtés, pour mieux voir et pour être mieux vues. Le chevalier de la discipline passe avec son escorte et salue la bonne compagnie; mais, ce qui fait souvent le fracas, c'est que l'autre disciplinant qui se pique de bravoure et de bon air, passe par la même rue avec grand monde. Cela est arrivé de cette manière à ceux que je viens de vous nommer. Chacun d'eux voulut avoir le haut du pavé, et aucun ne le voulut céder. Les valets qui tenaient les flambeaux se les portèrent au visage et se grillèrent la barbe et les cheveux. Les amis de l'un tirèrent l'épée contre les amis de l'autre. Nos deux héros qui n'avaient point d'autres armes que cet instrument de pénitence, se cherchèrent; et s'étant trouvés, ils commencèrent entre eux un combat singulier. Après avoir usé leurs disciplines sur les oreilles l'un de l'autre, et couvert la terre de petits bouts de corde dont elles étaient faites, ils s'entre-donnèrent des coups de poing comme auraient pu faire deux crocheteurs. Cependant il n'y a pas toujours de quoi rire à cette momerie-là, car l'on s'y bat fort bien, l'on s'y blesse, l'on s'y tue, et les anciennes inimitiés trouvent lieu de se renouveler et de se satisfaire. Enfin le duc de Vejar céda au marquis de Villahermosa. On ramassa les disciplines rompues que l'on raccommoda comme on put; le bonnet qui était tombé dans le ruisseau fut décrotté et remis sur la tête du pénitent; on emporta les blessés chez eux. La procession commença de marcher plus gravement que jamais et parcourut la moitié de la ville.

Le duc avait bien envie le lendemain de reprendre sa revanche, mais le Roi lui envoya défendre, ainsi qu'au marquis, de sortir de leurs maisons. Pour revenir à ce que l'on fait dans ces occasions, vous saurez que lorsque ces grands serviteurs de Dieu sont de retour chez eux, il y a un repas magnifique préparé avec toutes sortes de viandes; vous remarquerez que c'est un des derniers jours de la semaine sainte. Mais après une si bonne œuvre, ils croient qu'il leur est permis de faire un peu de mal. D'abord, le pénitent se fait frotter fort longtemps les épaules avec des éponges trempées dans du sel et du vinaigre, de peur qu'il n'y reste du sang meurtri; ensuite il se met à table avec ses amis et reçoit d'eux les louanges et les applaudissements qu'il croit avoir bien mérités. Chacun lui dit, à son tour, que de mémoire d'homme on n'a vu prendre la discipline de si bonne grâce. On exagère toutes les actions qu'il a faites; et surtout le bonheur de la dame pour laquelle il a fait cette galanterie. La nuit entière s'écoule en ces sortes de contes, et quelquefois celui qui s'est si bien étrillé en est tellement malade, que le jour de Pâques il ne peut pas aller à la messe. Ne croyez pas, au moins, que je m'avise d'embellir l'histoire pour vous réjouir. Tout cela est vrai à la lettre et je ne vous mande rien que vous ne puissiez vérifier par toutes les personnes qui ont été à Madrid.

Mais il y a de véritables pénitents qui font une extrême peine à voir. Ils sont vêtus tout de même que ceux qui se disciplinent, excepté qu'ils sont nus depuis les épaules jusqu'à la ceinture et qu'une natte étroite les emmaillotte et les serre à tel point, que ce qu'on voit de leur peau est tout bleu et tout meurtri, leurs bras sont entortillés dans la même natte et tout étendus. Ils portent jusqu'à sept épées passées dans leur dos et dans leurs bras[91]. Ces épées leur font des blessures dès qu'ils se remuent trop fort ou qu'ils viennent à tomber, ce qui leur arrive souvent, car ils vont nu-pieds, et le pavé est si pointu que l'on ne peut se soutenir dessus sans se couper les pieds. Il y en a d'autres qui, au lieu de ces épées, portent des croix si pesantes qu'ils en sont accablés. Ne pensez pas que ce soit des personnes du commun, il y en a de la première qualité. Ils, sont obligés de se faire accompagner par plusieurs de leurs domestiques qui sont déguisés et dont le visage est couvert, de peur qu'on ne les reconnaisse. Ces gens portent du vin, du vinaigre et d'autres choses pour en donner, de temps en temps, à leur maître, qui tombe bien souvent comme mort de la peine et de la fatigue qu'il souffre. Ce sont, d'ordinaire, les confesseurs qui enjoignent ces pénitences, et l'on tient qu'elles sont si rudes que celui qui les fait ne passe point l'année. M. le nonce m'a dit qu'il avait fait défense à tous les confesseurs de les ordonner. Cependant j'en ai vu plusieurs; apparemment cela venait de leur propre dévotion.

Depuis les premiers jours de la semaine sainte jusqu'à la Quasimodo, on ne peut sortir sans trouver un nombre infini de pénitents de toutes les sortes, et le vendredi saint, ils se rendent tous à la procession. Il n'y en a qu'une générale dans la ville, composée de toutes les paroisses et de tous les religieux. Ce jour-là, les dames sont plus parées qu'à celui de leurs noces. Elles se mettent sur leurs balcons, qui sont ornés de riches tapis et de beaux carreaux; elles sont quelquefois cent dans une seule maison. La procession se fait sur les quatre heures du soir, et à huit, elle n'est pas finie, car je ne vous puis dire la quantité innombrable de monde que j'y ai vu, à compter depuis le Roi, Don Juan, les cardinaux, les ambassadeurs, les grands, les courtisans et toutes les personnes de la Cour et de la ville. Chacun tient un cierge, et chacun a ses domestiques en très-grand nombre, qui portent des torches ou des flambeaux. On voit à cette procession toutes les bannières et les croix couvertes de crêpe. Il y a un très-grand nombre de tambours qui en sont couverts de même et qui battent comme à la mort d'un général. Les trompettes sonnent des airs tristes. La garde du Roi, composée de quatre compagnies de différentes nations, savoir: de Bourguignons, d'Espagnols, d'Allemands et de la Lancilla, porte ses armes couvertes de deuil, et les traîne par terre. Il y a de certaines machines qui sont élevées sur des théâtres, et qui représentent les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur. Les figures sont de grandeur naturelle, très-mal faites et très-mal habillées. Il y en a de si pesantes, qu'il faut cent hommes pour les porter, et il en passe un nombre surprenant, car chaque paroisse a les siennes. Je remarquai la Sainte Vierge qui fuyait en Égypte. Elle était montée sur un âne très-bien caparaçonné. La housse était toute brodée de belles perles; la machine était grande et fort lourde[92].

L'on appréhende ici qu'on ne manque quelquefois à faire ses dévotions à Pâques; c'est pourquoi un prêtre de chaque paroisse va dans les maisons savoir du maître combien il y a de communiants chez lui. Lorsqu'il en est informé, il l'écrit sur son registre. Quand on a communié, l'on vous donne un billet qui en fait foi. A la Quasimodo, on va dans toutes les maisons querir les billets que l'on doit avoir, suivant le premier mémoire, et si l'on ne peut les fournir, on fait une exacte perquisition de celui ou de celle qui n'a pas communié. En ce temps-là, les pauvres qui sont malades mettent un tapis à leurs portes et on leur apporte la communion avec une procession fort belle et fort dévote.

Depuis que je suis à Madrid, je n'ai guère vu d'enterrements magnifiques, excepté celui d'une fille du duc de Medina-Celi. Son cercueil était d'un bois rare des Indes, mis dans un sac de velours bleu, croisé de bandes d'argent, et les glands de même attachaient le sac par les deux bouts, comme une valise faite d'étoffe. Le cercueil était dans un chariot couvert de velours blanc, avec des festons et des couronnes de fleurs artificielles tout autour. On la portait ainsi à Medina-Celi, ville capitale du duché de ce nom.

Ordinairement, on habille les morts des habits de quelque ordre religieux, et on les porte le visage découvert jusque dans l'église où ils doivent être inhumés. Si ce sont des femmes, on leur met l'habit de carmélite. Cet ordre est en grande vénération ici; les princesses du sang s'y retirent. Les Reines même, lorsqu'elles deviennent veuves, sont obligées d'y passer le reste de leur vie, à moins que le Roi en ait ordonné autrement avant sa mort, comme fit Philippe IV en faveur de la Reine Marie-Anne d'Autriche, sa femme. Et à l'égard d'une Reine répudiée, il faut aussi qu'elle se mette en religion, car, répudiées ou non, elles n'ont pas la liberté de se remarier.

Les Rois d'Espagne se tiennent si fort au-dessus des autres rois, qu'ils ne veulent pas qu'une princesse qui a été leur épouse le devienne jamais d'un autre, en eût-elle la plus grande passion du monde.

Don Juan a une fille naturelle, religieuse carmélite de Madrid. Elle est d'une beauté admirable, et l'on dit qu'elle n'avait aucune envie de prendre le voile; mais c'était sa destinée, et c'est celle de bien d'autres de sa qualité qui n'en sont guère plus contentes qu'elle.

On les nomme les Descalzas Reales, ce qui veut dire les demoiselles royales. Cela s'étend même jusqu'aux maîtresses du Roi, soit qu'elles soient filles ou veuves. Quand il cesse de les aimer, il faut qu'elles se fassent religieuses.

J'ai vu quelques-unes des œuvres de sainte Thérèse, écrites de sa propre main; son caractère est lisible, grand et médiocrement beau. Doña Béatrix Carillo, qui est sa petite-nièce, les garde fort précieusement. C'est elle qui me les a montrées. Ce sont des lettres dont on a fait un recueil; je ne crois pas qu'on les ait jamais imprimées. Elles sont parfaitement belles, et on voit dans toutes un certain air de gaieté et de douceur qui marque beaucoup le caractère de cette grande sainte.

Pendant le Carême et même dans les autres temps, on trouve des prédicateurs à chaque coin de rue, qui font là des sermons fort mal étudiés et qui font aussi fort peu de fruit; mais, du moins, ils contentent et leur zèle et leur désir de prêcher. Leurs plus fidèles auditeurs sont les aveugles, qui tiennent lieu ici de nos chanteurs du Pont-Neuf. Chacun d'eux, conduit par un petit chien, qui les mène fort bien, va chantant des romances et des jacara (ce sont de vieilles histoires, ou des événements modernes que le peuple est bien aise de savoir); ils ont un petit tambour et une flûte dont ils jouent. Ils disent souvent la chanson du Roi François Ier: Quand le Roi partit de France, à malheur il en partit..... Vous la savez assurément, ma chère cousine, car qui ne la sait pas? Cette chanson est chantée en fort mauvais français par des gens qui n'en entendent pas un seul mot; tout ce qu'ils en savent, c'est que le Roi fut pris par les Espagnols, et, comme cette prise est fort à leur gloire, ils en veulent faire passer le souvenir à leurs enfants.

Il y a une fleur de lis toute dorée sur le haut de la chambre où ce Roi était prisonnier, et je ne dois pas oublier de vous dire que la prison est un des plus beaux bâtiments de Madrid; les fenêtres en sont aussi larges que celles des autres maisons. A la vérité, il y a des barreaux de fer, mais ils sont tous dorés et d'une distance assez éloignée pour ne pas faire soupçonner qu'on les a mis là pour empêcher qu'on ne se sauve[93]. Je demeurai surprise de la propreté apparente d'un lieu si désagréable en effet, et je pensai que l'on voulait démentir en Espagne le proverbe français qui dit: «Qu'il n'y a pas de belles prisons, ni de laides amours.» Pardonnez-moi ce proverbe, je ne les aime pas assez pour vous en étourdir souvent.

Tous les meubles que l'on voit ici sont extrêmement beaux, mais ils ne sont pas faits si proprement que les nôtres, et il s'en faut du tout qu'ils ne soient si bien entendus. Ils consistent en tapisseries, cabinets, peintures, miroirs et argenteries. Les vice-rois de Naples et les gouverneurs de Milan ont rapporté d'Italie de très-excellents tableaux; les gouverneurs des Pays-Bas ont eu des tapisseries admirables; les vice-rois de Sicile et de Sardaigne des broderies et des statues; ceux des Indes des pierreries et de la vaisselle d'or et d'argent. Ainsi, chacun revenant de temps en temps chargé des richesses d'un royaume, ils ne peuvent pas manquer d'avoir enrichi cette ville de quantité de choses précieuses.