Il y avait plusieurs jours que je n'avais eu le plaisir de voir jouer à l'hombre, je fis apporter des cartes. Don Fernand avec deux des chevaliers commencèrent une reprise; je m'intéressai à mon ordinaire, et Don Estève de Carvajal en fit autant; de sorte qu'après avoir regardé jouer quelques moments, je lui demandai auquel des trois chevaliers était la commanderie, d'où ils revenaient lorsque je les rencontrai. Il me dit qu'elle n'était pas à un d'eux; qu'ils y étaient allés voir un de leurs amis communs, sur un accident très-fâcheux qui lui était arrivé à la chasse. Me trouvant sur le chapitre des commanderies, je le priai de m'apprendre si les ordres de Saint-Jacques, de Calatrava et d'Alcantara étaient anciens. Il me dit qu'il y avait plus de cinq cents ans qu'ils subsistaient; que l'on appelait autrefois l'ordre de Calatrava, le Galant; celui de Saint-Jacques, le Riche; celui d'Alcantara, le Noble. Ce qui les faisait nommer ainsi, c'est que, d'ordinaire, il n'entrait dans Calatrava que des jeunes cavaliers; que Saint-Jacques était plus riche que les deux autres; et que, pour être reçu chevalier d'Alcantara, il fallait faire ses preuves de quatre races; au lieu que pour entrer dans les autres, il ne faut les faire que de deux. Dans les premiers temps que ces ordres furent établis, les chevaliers faisaient des vœux, vivaient très-régulièrement en communauté et ne portaient des armes que pour combattre les Maures; mais, ensuite, il y entra les plus grands seigneurs du royaume, qui obtinrent la liberté de se marier, sous cette condition qu'ils seraient obligés d'en demander une dispense expresse au Saint-Siége. Il faut avoir un brevet du Roi, faire ses preuves de noblesse et prouver aussi que l'on vient de Cristianos Viejos, c'est-à-dire qu'il n'est entré dans la famille du père ni de la mère aucun Juif ni Maure. Le Pape Innocent VIII donna, en 1489, au Roi Ferdinand et à ses successeurs la disposition de toutes les commanderies de ces trois ordres, que l'on nomme militaires. Le Roi d'Espagne en dispose, en effet, sous le titre d'administrateur perpétuel, et il jouit des trois grandes maîtrises, qui lui valent plus de quatre cent mille écus de rente. Lorsqu'il tient chapelle comme grand maître de l'ordre ou qu'il fait quelque assemblée, les chevaliers ont le privilége d'être assis et couverts devant lui. Don Estève ajouta que l'ordre de Calatrava avait trente-quatre commanderies et huit prieurés, qui valaient cent mille ducats de revenu; qu'Alcantara avait trente-trois commanderies, quatre alcaldies et quatre prieurés, qui rapportaient quatre-vingt mille ducats, et que les quatre-vingt-sept commanderies de Saint-Jacques, tant en Castille qu'au royaume de Leon, valaient plus de deux cent soixante-douze mille ducats. Vous pouvez juger par là, Madame, continua-t-il, qu'il y a des ressources pour les pauvres gentilshommes espagnols[62].
Je conviens, lui dis-je, que ce serait une chose très-avantageuse pour eux, s'ils étaient les seuls que l'on voulût admettre dans ces trois ordres; mais il me semble que vous venez de me dire que les plus grands seigneurs en possèdent les plus belles commanderies. C'est par une règle générale, interrompit-il, qui veut toujours que les biens aillent aux plus riches, quoiqu'il y eût de la justice d'en faire part aux autres; et les aînés de grande qualité auraient encore de quoi se satisfaire en obtenant l'ordre de la Toison, qui distingue extrêmement ceux que le Roi en honore. Cependant, comme c'est une faveur qui n'est accompagnée d'aucun revenu et qu'elle ne se donne pas même aisément, peu de gens la recherchent et l'on ne voit, d'ordinaire, l'ordre de la Toison qu'à des princes. Si vous savez qui l'a instituée, lui dis-je, vous m'obligerez de m'en informer. On prétend, reprit-il, que dans le temps que les Maures possédaient la plus grande et la meilleure partie de l'Espagne, un villageois, qui vivait selon Dieu, le priant avec ferveur de délivrer le royaume de ces infidèles, aperçut un ange qui descendait du ciel, lequel lui donna une toison d'or et lui commanda de s'en servir pour amasser des troupes, parce que, à cette vue, on ne refuserait pas de le suivre et de combattre les ennemis de la foi. Ce saint homme obéit, et plusieurs gentilshommes prirent les armes sur ce qu'il leur dit.
Le succès de cette entreprise répondit à l'espérance que l'on en avait conçue; de manière que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, institua l'ordre de la Toison d'or en l'honneur de Dieu, de la Vierge et de saint André, l'an 1429, et le propre jour de ses noces avec Isabeau, fille du roi de Portugal, fut choisi pour cette cérémonie. Elle se fit à Bruges; il ordonna que le duc de Bourgogne serait chef personnel de l'ordre, parce que saint André est patron de la Bourgogne. On appelle ceux qui l'ont Cavalleros del Tuzon, c'est-à-dire chevaliers de la Toison, et l'on peut remarquer par là que l'on fait une différence à l'égard de cet ordre, disant, quand on parle des autres: Fulano es cavallero de la orden de Santiago, ou de la orden de Calatrava, qui veut dire un tel est chevalier de l'ordre de Saint-Jacques ou de l'ordre de Calatrava.
Dans le temps que nous parlions ainsi, nous entendîmes un assez grand bruit, comme d'un équipage qui s'arrêtait. Au bout d'un moment, le valet de chambre de Don Frédéric de Cardone entra dans ma chambre, pour avertir son maître que M. l'archevêque de Burgos venait d'arriver.
C'est une rencontre heureuse pour moi, me dit-il, car j'étais parti de Madrid pour le voir, et, ne l'ayant pas trouvé à Burgos, j'en étais fort chagrin.
La fortune est toujours dans vos intérêts, lui dit Don Sanche en souriant; mais, pour ne pas vous retarder le plaisir de voir cet illustre parent, nous allons quitter notre reprise. Don Frédéric témoigna qu'il l'achèverait volontiers, et que son impatience céderait toujours à leur satisfaction.
Don Fernand et Don Sanche se levèrent. Apparemment, dit Don Estève, que Don Frédéric ne sera pas des nôtres de ce soir. J'en juge d'une autre manière, interrompit Don Fernand; l'archevêque est l'homme du monde le plus honnête; dès qu'il saura qu'il y a ici une dame française, il voudra la venir voir. Il me ferait beaucoup d'honneur, dis-je; mais avec tout cela j'en serais un peu embarrassée, car il faut souper et se coucher de bonne heure. J'achevais à peine ces paroles quand Don Frédéric revint sur ses pas. Dès que M. l'archevêque a su qu'il y avait une dame étrangère à Buitrago, me dit-il, il n'a plus songé à moi; et, si vous le voulez bien, Madame, il viendra vous offrir tout ce qui dépendra de lui en ce pays-ci.
Je répondis à cette civilité comme je le devais, et Don Frédéric, étant retourné vers lui, l'amena un moment après dans ma chambre. Je lui trouvai beaucoup de civilité; il parla peu et garda la gravité convenable à son caractère et à la nation espagnole. Il me plaignit fort de faire un si long voyage dans une saison si rigoureuse; il me pria de lui commander quelque chose en quoi il me pût obéir. C'est le compliment qu'on fait d'ordinaire en ce pays. Il avait par-dessus ses habits une soutanelle en velours violet, avec des hauts de manches tout plissés qui lui allaient jusqu'aux oreilles, et une paire de lunettes sur le nez.
Il fit apporter à ma fille un petit sagouin qu'il voulut lui donner; et, bien que j'en eusse de la peine, il fallut bien y consentir, par les instances qu'il m'en fit et par l'envie que mon enfant avait de l'accepter. Toutes les fois que M. l'archevêque prenait du tabac, ce qu'il faisait assez souvent, le petit singe lui tendait la patte et il en mettait dessus qu'il feignait de prendre. Ce prélat me dit que le Roi d'Espagne attendait avec une extrême impatience la réponse du marquis de Los Balbazes, sur les ordres qu'il lui avait donnés de demander, de sa part, Mademoiselle au Roi Très-Chrétien. S'il ne l'obtenait pas, ajouta-t-il, je ne sais ce qui en arriverait, car il est sensiblement touché de son mérite; mais toutes les apparences veulent que, si l'on considère bien la grandeur du Roi Très-Catholique, on souhaitera ce mariage. Quand le soleil se couche sur une partie de ses royaumes, il se lève sur l'autre; et ce monarque ne jouit pas seul de sa grandeur, il a le plaisir de la partager avec ses sujets; il est en état de les récompenser, de les rendre heureux, de les mettre dans des postes élevés où toute ambition est remplie, où ils reçoivent les mêmes honneurs que des souverains; et n'est-ce pas aussi ce que doit souhaiter un Roi, d'être en état de récompenser magnifiquement les services qu'on lui rend, de prévenir par ses bienfaits, et de forcer un ingrat à devenir reconnaissant? C'est une chose surprenante que le nombre d'emplois dans l'épée, de dignités dans l'Église et de charges de judicature que Sa Majesté donne tous les jours[63].
M. l'archevêque se retira en me priant de permettre qu'il m'envoyât son oille, parce qu'elle était toute prête et que je n'aurais rien de meilleur à mon souper. Je l'en remerciai et je lui dis que la même raison m'engageait à la refuser, puisque, sans elle, il ferait aussi mauvaise chère que nous.
Cependant Don Frédéric de Cardone l'était déjà allé quérir, et il revint chargé d'une grande marmite d'argent; mais il fut bien attrapé de la trouver fermée avec une serrure; c'est la coutume en Espagne. Il voulut avoir la clef du cuisinier qui, trouvant mauvais que son maître ne mangeât pas son oille, répondit qu'il en avait malheureusement perdu la clef dans les neiges et qu'il ne savait plus où la prendre. Don Frédéric, fâché, voulut, malgré moi, l'aller dire à l'archevêque qui ordonna à son majordome de la faire trouver; il menaça le cuisinier, et la scène se passait si près de ma chambre, que je l'entendais tout entière. Mais, ce que j'y trouvai de meilleur, c'était les réponses du cuisinier qui disait: No puedo padecer la riñà, sendo Cristiano viejo, hidalgo como el Rey, y proco mas, ce qui veut dire: Je ne puis souffrir qu'on me querelle, étant de race de vieux chrétiens, nobles comme le Roi, et même un peu plus[64].
C'est ordinairement de cette manière que les Espagnols se prisent. Celui-ci n'était pas seulement glorieux, il était opiniâtre, et, quoi que l'on pût faire et dire, il ne voulut point donner la clef de la marmite, de sorte que l'oille y demeura sans que nous y eussions goûté. Nous nous couchâmes assez tard; et, comme je n'ai pas été matinale, tout ce que j'ai pu faire avant de partir a été de finir cette lettre, et, dès demain, j'en recommencerai une autre, où vous serez informée de la suite de mon voyage. Continuez, ma chère cousine, d'y prendre un peu d'intérêt; c'est le moyen de me le rendre heureux et agréable.
A Buitrago, ce 13 mars 1679.
Il est bien aisé de s'apercevoir que nous ne sommes pas loin de Madrid; le temps est beau malgré la saison, et nous n'avons plus besoin de feu. Mais une chose assez surprenante, c'est que, dans les hôtelleries qui sont les plus proches de cette grande ville, on y est traité bien plus mal que dans celles qui en sont éloignées de cent lieues. L'on croirait bien plutôt arriver dans des déserts que d'approcher d'une ville où demeure un puissant roi, et je vous assure, ma chère cousine, que, dans toute notre route, je n'ai pas vu une maison qui plaise ni un beau château. J'en suis étonnée, car je croyais qu'en ce pays-ci, comme au nôtre, je trouverais de belles promenades et des petits palais enchantés; mais l'on y voit à peine quelques arbres qui croissent en dépit du terrain; et à l'heure qu'il est, bien que je ne sois qu'à dix lieues de Madrid, ma chambre est de plain-pied avec l'écurie; c'est un trou où il faut apporter de la lumière, à midi. Mais, bon Dieu! quelle lumière! il vaudrait mieux n'en point avoir du tout; car c'est une lampe qui ôte la joie, par sa triste lueur, et la santé, par sa fumée puante. L'on est allé partout, et même chez le curé, pour avoir une chandelle; il ne s'en est point trouvé, et je doute qu'il y ait des cierges dans son église. Il règne ici un fort grand air de pauvreté[65]. Don Fernand de Tolède, qui s'aperçoit de ma surprise, m'assure que je verrai de très-belles choses à Madrid; mais je ne puis m'empêcher de lui dire que je n'en suis guère persuadée. Il est vrai que les Espagnols soutiennent leur indigence par un air de gravité qui impose. Il n'est pas jusqu'aux paysans qui ne marchent à pas comptés. Ils sont, avec cela, si curieux de nouvelles, qu'il semble que tout leur bonheur en dépend. Ils sont entrés sans cérémonie dans ma chambre, la plupart sans souliers, et n'ayant sous les pieds qu'un méchant feutre rattaché par des cordes. Ils m'ont priée de leur apprendre ce que je savais de la cour de France. Après que je leur en eus parlé, ils ont examiné ce que je venais de dire, et puis ils ont fait leurs réflexions entre eux, laissant paraître un fonds d'esprit et de vivacité surprenant. Constamment cette nation a quelque chose de supérieur à bien d'autres. Il est venu parmi les autres femmes une manière de bourgeoise assez jolie: elle portait son enfant sur ses bras; il est d'une maigreur affreuse, et avait plus de cent petites mains, les unes de jais, les autres de terre ciselée, attachées à son col et sur lui de tous les côtés[66]. J'ai demandé à la mère ce que cela signifiait; elle m'a répondu que cela servait contre le mal des yeux. Comment, lui ai-je dit, est-ce que ces petites mains empêchent d'y avoir mal? Assurément, Madame, a-t-elle répliqué, mais ce n'est pas comme vous l'entendez; car vous saurez, si cela vous plaît, qu'il y a des gens en ce pays qui ont un tel poison dans les yeux, qu'en regardant fixement une personne, et particulièrement un jeune enfant, ils le font mourir en langueur. J'ai vu un homme qui avait un œil malin, c'est le nom qu'on lui donne, et comme il faisait du mal lorsqu'il regardait de cet œil, on l'obligea de le couvrir d'une grande emplâtre. Pour son autre œil, il n'avait aucune malignité, mais il arrivait quelquefois qu'étant avec ses amis, lorsqu'il voyait beaucoup de poules ensemble, il disait: Choisissez celle que vous voulez que je tue: on lui en montrait une, il ôtait son emplâtre, il regardait fixement la poule, et peu après, elle tournait plusieurs tours, étourdie, et tombait morte. Elle prétend aussi qu'il y a des magiciens, qui, regardant quelqu'un avec une mauvaise intention, leur donnent une langueur qui les fait devenir maigres comme des squelettes; et son enfant, m'a-t-elle dit, en est frappé. Le remède à cela, ce sont ces petites menottes, qui viennent d'ordinaire du Portugal. Elle m'a dit encore que c'est la coutume, lorsqu'on voit qu'une personne nous regarde attentivement, et qu'elle a assez méchante mine pour craindre qu'elle donne le mal d'ojos (on l'appelle ainsi, parce qu'il se fait par les yeux), de leur présenter une de ces petites mains de jais, ou la sienne même fermée, et de lui dire: toma la mano, ce qui veut dire, prends cette main. A quoi il faut que celui qu'on soupçonne réponde: Dios te bendiga, Dieu te bénisse; et s'il ne le dit pas, l'on juge qu'il est malintentionné, et là-dessus on peut le dénoncer à l'Inquisition, ou, si l'on est plus fort, on le bat jusqu'à ce qu'il ait dit Dios te bendiga.
Je ne vous assure pas, comme une chose certaine, que le conte de la poule soit positivement vrai; mais ce qui est de vrai, c'est qu'ici l'on est fortement persuadé qu'il y a des gens qui vous font du mal en vous regardant, et même il y a des églises où l'on va en pèlerinage pour en être guéri. J'ai demandé à cette jeune femme s'il ne paraissait rien d'extraordinaire dans ce qu'ils appellent les yeux malins. Elle m'a dit que non, si ce n'est qu'ils sont remplis d'une vivacité et d'un tel brillant, qu'il semble qu'ils soient tout de feu, et qu'on dirait qu'ils vont vous pénétrer comme un dard. Elle m'a dit encore que, depuis peu, l'Inquisition avait fait arrêter une vieille femme que l'on accusait d'être sorcière, et qu'elle croyait que c'était elle qui avait mis son enfant dans le pitoyable état où je le voyais. Je lui ai demandé ce que l'on ferait de cette femme. Elle m'a dit que, s'il y avait des preuves assez fortes, on la brûlerait infailliblement, ou qu'on la laisserait dans l'Inquisition, et que le meilleur parti pour elle, c'était d'en sortir avec le fouet dans les rues; qu'on attache ces sorcières à la queue d'un âne, ou qu'on les monte dessus, coiffées d'une mitre de papier peint de toutes les couleurs, avec des écriteaux qui apprennent les crimes qu'elles ont commis; qu'en ce bel équipage on les promène par la ville, où chacun a la liberté de les frapper ou de leur jeter de la boue. Mais, lui ai-je dit, par où trouvez-vous que si elle restait en prison, leur condition serait pire? Oh! Madame, m'a-t-elle dit, je vois bien que vous n'êtes pas encore informée de ce que c'est que l'Inquisition. Tout ce que l'on en peut dire n'approche point des rigueurs que l'on y exerce. L'on vous arrête et l'on vous jette dans un cachot, vous y passez deux ou trois mois, quelquefois plus ou moins, sans que l'on vous parle de rien. Au bout de ce temps, on vous mène devant les juges, qui, d'un air sévère, vous demandent pourquoi vous êtes là; il est assez naturel de répondre que vous n'en savez rien. Ils ne vous en disent pas davantage, et vous renvoient dans cet affreux cachot, où l'on souffre tous les jours des peines mille fois plus cruelles que la mort même. L'on n'en meurt pourtant point et l'on est quelquefois un an en cet état. Au bout de ce temps, on vous ramène devant les mêmes juges, ou devant d'autres, car ils changent et vont en différents pays. Ceux-là vous demandent encore pourquoi vous êtes détenu; vous répondez que l'on vous a fait prendre et que vous en ignorez le sujet. On vous renvoie dans le cachot, sans parler davantage. Enfin l'on y passe quelquefois sa vie. Et comme je lui ai demandé si c'était la coutume qu'on s'accusât soi-même, elle me dit que pour certaines gens, c'était assurément le meilleur et le plus court; mais que les juges ne tenaient cette conduite que contre ceux contre lesquels il n'y avait pas de peines assez fortes, car, d'ordinaire, lorsque quelqu'un accuse une personne de crimes capitaux, il faut que le dénonciateur reste en prison avec le criminel, et cela est cause que l'on y est un peu plus modéré. Elle m'a conté des particularités, des supplices de toutes les manières, dont je ne veux point remplir cette lettre; rien n'est plus effroyable. Elle m'a dit encore qu'elle a connu un Juif, nommé Ismaël, qui fut mis dans la prison de l'Inquisition de Séville, avec son père, qui était un rabbin de leur loi. Il y avait quatre ans qu'ils y étaient, lorsqu'Ismaël, ayant fait un trou, grimpa jusqu'au plus haut d'une tour, et se servant des cordes qu'il avait préparées, il se laissa couler le long du mur avec beaucoup de péril. Mais, lorsqu'il fut descendu, il se reprocha qu'il venait d'abandonner son père, et, sans considérer le risque qu'il courait de plus d'une manière, puisque son père et lui étaient jugés et devaient être conduits dans peu de jours à Madrid avec plusieurs autres, pour y souffrir le dernier supplice, il ne laissa pas de se déterminer; il remonta généreusement sur la tour, descendit dans son cachot, en tira son père, le fit sauver avant lui et se sauva ensuite[67]. J'ai trouvé cette action fort belle, et digne d'être donnée pour exemple aux chrétiens, dans un siècle où le cœur se révolte aisément contre les devoirs les plus indispensables de la nature.
«Je continuais d'entretenir avec plaisir cette bonne Espagnole, lorsque Constance, celle de mes femmes que vous connaissez, m'est venue dire, avec beaucoup d'empressement, qu'elle venait de voir M. Daucourt, et que, si je voulais, elle l'irait appeler. C'est un gentilhomme qui est riche et que j'ai connu à Paris. Il est honnête garçon, homme d'esprit et bien fait de sa personne. Je sais qu'il a à Madrid son frère, lequel est auprès de Don Juan d'Autriche. Ayant témoigné que je serais bien aise de lui parler, Constance l'est allée chercher et me l'a amené. Après les premières honnêtetés, et m'être informée des nouvelles de ma parente, que je croyais bien qu'il connaissait, je lui ai demandé de ses nouvelles particulières et s'il était bien content de son voyage. Ah! Madame, ne me parlez pas de mon voyage, s'est-il écrié, il n'en a jamais été un plus malheureux, et si vous étiez venue quelques jours plus tôt, vous m'auriez vu pendre. Comment, lui ai-je dit, qu'entendez-vous par là? J'entends, m'a-t-il dit; que tout au moins j'en ai eu la peur entière, et que voici bien le pays du monde le plus déplaisant pour les étrangers. Mais, Madame, si vous avez assez de loisir, et que vous en vouliez savoir davantage, je vous conterai mon aventure. Elle est singulière, et vous prouvera bien ce que j'ai l'honneur de vous dire. Vous me ferez beaucoup de plaisir, lui ai-je dit, nous sommes ici dans un lieu où quelque nouvelle, agréablement contée, nous sera d'un grand secours. Il la commença aussitôt de cette manière:
»Quelques affaires qui me regardent et l'envie de revoir un frère dont j'étais éloigné depuis plusieurs années, m'obligèrent, Madame, de faire le voyage de Madrid. Je ne savais guère les coutumes de cette ville-là; je croyais que l'on allait chez les femmes sans façon, que l'on jouait, que l'on mangeait avec elles; mais je fus étonné d'apprendre que chacune d'elles est plus retirée dans sa maison qu'un chartreux ne l'est dans sa cellule, et qu'il y avait des gens qui s'aimaient depuis deux ou trois ans, qui ne s'étaient encore jamais parlé. Des manières si singulières me firent rire; je dis là-dessus toutes les bonnes et les mauvaises plaisanteries qui me vinrent en l'esprit; mais je traitai la chose plus sérieusement, lorsque j'appris que ces femmes, si bien enfermées, étaient plus aimables que toutes les autres femmes ensemble; qu'elles avaient une délicatesse, une vivacité et des manières que l'on ne trouvait que chez elles; que l'amour y paraissait toujours nouveau, et que l'on ne changeait jamais une Espagnole que pour une autre Espagnole. J'étais au désespoir des difficultés qu'il y avait pour les aborder; un de mes amis, appelé Belleville, qui avait fait le voyage avec moi, et qui est un joli garçon, n'enrageait guère moins de son côté que je faisais du mien. Mon frère, qui craignait qu'il ne nous arrivât quelque fâcheux accident, nous disait sans cesse que les maris en ce pays-ci étaient très-jaloux, grands tueurs de gens, et qui ne faisaient pas plus de difficulté de se défaire d'un homme que d'une mouche. Cela n'accommodait guère deux hommes qui n'étaient pas encore las de vivre.
»Nous allions dans tous les endroits où nous croyions voir des dames; nous en voyions en effet, mais ce n'était pas contentement; toutes les révérences que nous leur faisions ne nous produisaient rien, chacun de nous revenait tous les soirs fort las et fort dégoûté de nos inutiles promenades.
»Une nuit que Belleville et moi fûmes veiller au Prado (c'est une promenade plantée de grands arbres, ornée de plusieurs fontaines jaillissantes, dont l'eau, qui tombe à gros bouillons dans des bassins, coule, quand on le veut, dans le cours pour l'arroser et le rendre plus frais et plus agréable), cette nuit-là, dis-je, était la plus belle que l'on pouvait souhaiter. Après avoir mis pied à terre et renvoyé notre carrosse, nous nous promenâmes doucement. Or, nous avions déjà fait quelques tours d'allées, lorsque nous nous assîmes sur le bord d'une fontaine; nous commençâmes là de faire nos plaintes ordinaires. Mon cher Belleville, dis-je à mon ami, ne serons-nous jamais assez heureux pour trouver une Espagnole qui soit de ces spirituelles et engageantes tant vantées? Hélas! dit-il, je le désire trop pour l'espérer; nous n'avons trouvé jusqu'ici que ces laides créatures qui courent après les gens pour les faire désespérer, et qui sont, sous leurs mantilles blanches, plus jaunes et plus dégoûtantes que des bohémiennes; je vous avoue que celles-là ne me plaisent point, et que, malgré leur vivacité, je ne puis me résoudre à lier une conversation avec elles.
»Dans le moment qu'il achevait ces mots, nous vîmes sortir d'une porte voisine deux femmes; elles avaient quitté leurs jupes de dessus, qui sont toujours fort unies; et, quand elles entr'ouvraient leurs mantes, le clair de la lune nous les faisait voir toutes brillantes d'or et de pierreries. Vrai Dieu! s'écria Belleville, voici tout au moins deux fées. Parlez mieux, lui dis-je, ce sont tout au moins deux anges. En les voyant approcher, nous nous levâmes et leur fîmes la plus profonde révérence que nous eussions jamais faite. Elles passèrent doucement et nous regardèrent, tantôt d'un œil et tantôt de l'autre, avec les petites minauderies qui siéent si bien aux Espagnoles. Elles s'éloignèrent un peu; nous étions en doute si elles reviendraient sur leurs pas, ou si nous devions les suivre; et pendant que nous délibérions ensemble, nous les vîmes approcher; elles s'arrêtèrent quand elles furent proche de nous; une d'elles prit la parole et nous demanda si nous savions l'espagnol. Je vois à vos habits, continua-t-elle, que vous êtes étrangers; mais dites-moi, je vous prie, de quel pays vous êtes? Nous lui répondîmes que nous étions Français, que nous savions assez mal l'espagnol, mais que nous avions grande envie de le bien apprendre; que nous étions persuadés que, pour y réussir, il fallait aimer une Espagnole, et qu'il ne tiendrait pas à nous, si nous en trouvions quelqu'une qui voulût être aimée. L'affaire est délicate, reprit l'autre dame qui n'avait point encore parlé, et je plaindrais celle qui s'y embarquerait; car l'on m'a dit que les Français ne sont pas fidèles. Ha! Madame, s'écria Belleville, on a eu dessein de leur rendre un mauvais office auprès de vous, mais c'est une médisance qu'il est aisé de détruire; et bien que je donnasse mon cœur à une jolie femme, je sens bien que je ne pourrais pas le reprendre de même. Eh quoi! interrompit celle qui m'avait déjà parlé, êtes-vous capable de vous engager sans réflexion et à une première vue? j'en aurais un peu moins bonne opinion de vous. Ha! pourquoi, s'écria-t-il, Madame, perdre un temps qui doit être si précieux. S'il est bon d'aimer, il est bon de commencer tout le plus tôt que l'on peut; les cœurs qui sont nés pour l'amour s'usent et se gâtent quand ils n'en ont point. Vos maximes sont galantes, dit-elle, mais elles me paraissent dangereuses; il ne faut pas seulement éviter de les suivre, je tiens qu'il faut éviter de les entendre. Et, en effet, elles voulaient se retirer, lorsque nous les priâmes, avec beaucoup d'instance, de rester encore quelques moments au Prado, et nous leur dîmes tout ce qui pouvait les obliger de se faire connaître et de nous donner la satisfaction de les voir sans leurs mantes. La conversation était assez vive et assez agréable; elles avaient infiniment d'esprit; et comme elles savaient ménager leurs avantages, elles nous montraient leurs mains en raccommodant sans affectation leurs coiffures; et ces mains étaient plus blanches que la neige: malgré le soin apparent qu'elles prenaient de se cacher, nous les voyions assez pour remarquer qu'elles avaient le teint fort beau, les yeux vifs et les traits assez réguliers. Nous les quittâmes le plus tard que nous pûmes, et nous les conjurâmes de revenir à la promenade, ou de nous accorder la permission d'aller chez elles. Elles ne convinrent de rien; et, en effet, nous fûmes plusieurs fois de suite au Prado, et toujours proche de la fontaine où nous les avions vues la première fois, sans que nous pussions les apercevoir. Voilà bien du temps perdu, disions-nous; quel moyen de passer sa vie dans cette grande oisiveté! il faut renoncer à des dames d'un accès si difficile. C'était bien aussi notre dessein, mais il ne dura guère; car, à peine l'avions-nous formé, que nous vîmes sortir de la même porte les deux inconnues. Nous les abordâmes respectueusement, et nos manières honnêtes ne leur déplurent pas. Belleville donna la main à la plus petite et moi à la plus grande. Je lui fis des reproches auxquels elle ne me parut point indifférente, et, devenant plus hardi, je lui parlai des sentiments qu'elle m'avait inspirés, et je l'assurai qu'il ne tiendrait qu'à elle de m'engager pour le reste de ma vie; elle me parut fort réservée sur la plus petite marque de bonté. Dans la suite de notre conversation, elle me dit qu'elle était héritière d'un assez grand bien, qu'elle s'appelait Inès, que son père avait été chevalier de Saint-Jacques et qu'il était d'une qualité distinguée; que celle qui l'accompagnait se nommait Isabelle, et qu'elles étaient cousines. Toutes ces particularités me firent plaisir, parce que je trouvais en elle une personne de naissance, et que cela flattait ma vanité. Je la priai, en la quittant, de m'accorder la permission de l'aller voir. Ce que vous désirez est en usage dans votre pays, me dit-elle, et si j'en étais, je me ferais un plaisir d'en suivre les coutumes; mais les nôtres sont différentes, et, bien que je ne comprenne aucun crime en ce que vous me demandez, je suis obligée de garder des mesures de bienséance auxquelles je ne veux point manquer. Je chercherai quelque moyen de vous voir sans cela, reposez-vous-en sur moi, et ne me sachez pas mauvais gré de vous refuser une chose dont je ne suis pas absolument la maîtresse. Adieu, continua-t-elle, je penserai à ce que vous souhaitez, et je vous informerai de ce que je puis. Je lui baisai la main, et me retirai fort touché de ses manières, de son esprit et de sa conduite.
»Aussitôt que je me trouvai seul avec Belleville, je lui demandai s'il était content de la conversation qu'il venait d'avoir. Il me dit qu'il avait sujet de l'être, et qu'Isabelle lui paraissait douce et aimable. Vous êtes bien heureux, lui dis-je de lui avoir déjà trouvé de la douceur. Inès ne m'a pas donné lieu de croire qu'elle en a, son caractère est enjoué, elle tourne tout ce que je lui dis en raillerie, et je désespère de lier une affaire sérieuse avec elle. Nous demeurâmes quelques jours sans les voir, ni personne de leur part; mais un matin que j'entendais la messe, une vieille femme, cachée sous sa mante, s'approcha de moi, et me présenta un billet, où je lus ces mots:
»Vous me paraissez trop aimable pour vous voir souvent, et je vous avoue que je me défie un peu de mon cœur; si le vôtre est véritablement touché pour moi, il faut songer à l'hymen. Je vous ai dit que je suis riche et je vous ai dit vrai. Le parti que je vous offre n'est point mauvais à prendre. Pensez-y, je me trouverai ce soir aux bords du Mançanarez, où vous me pourrez dire vos sentiments.
»Comme je n'étais pas en lieu où j'eusse de quoi lui faire réponse, je me contentai de lui écrire sur mes tablettes:
»Vous êtes en état de me faire faire le voyage que vous voudrez. Je sens bien que je vous aime trop pour mon repos, et que je devrais me défier beaucoup plus de ma faiblesse que vous n'avez sujet de vous défier de la vôtre. Cependant je me trouverai au Mançanarez, résolu de vous obéir, quoi que vous vouliez de moi.
»Je donnai mes tablettes à cette honnête messagère, qui avait la mine d'en voler les plaques et les fermoirs avant que de les rendre. Je priai Belleville de me laisser aller seul à mon rendez-vous. Il me dit qu'il en avait de la joie, parce qu'Isabelle l'avait fait avertir qu'elle lui voulait parler en particulier à la Floride. Nous attendîmes avec impatience l'heure marquée, et nous nous séparâmes tous deux, après nous être souhaité une heureuse aventure.
»Dès que je fus arrivé au bord de l'eau, je regardai avec soin tous les carrosses qui passèrent; mais il m'aurait été difficile d'y rien connaître, parce qu'ils étaient fermés avec des doubles rideaux. Enfin, il en vint un qui s'arrêta, et j'aperçus des femmes qui me faisaient signe de m'approcher. Je le fis promptement; c'était Inès, qui était encore plus cachée qu'à son ordinaire, et que je ne pouvais discerner d'avec les autres qu'au son de sa voix. Que vous êtes mystérieuse, lui dis-je; pensez-vous, Madame, qu'il n'y ait pas de quoi me faire mourir de chagrin de ne vous voir jamais et d'en avoir toujours tant d'envie? Si vous voulez venir avec moi, me dit-elle, vous me verrez, mais je veux dès ici vous bander les yeux. En vérité, lui dis-je, vous m'avez paru fort aimable jusqu'à présent; mais ces airs mystérieux, qui ne mènent à rien et qui font souffrir, ne me conviennent guère. Si je suis assez malheureux pour que vous me croyiez un malhonnête homme, vous ne devez jamais vous fier en moi; mais, au contraire, si vous m'avez donné votre estime, vous me la devez témoigner par un procédé plus franc. Vous devez être persuadé, interrompit-elle, que j'ai de puissantes raisons d'en user comme je fais, puisque, malgré ce que vous venez de me dire, je ne change point de résolution: la chose cependant dépend de vous; mais à mon égard, je ne souffrirai point que vous montiez dans mon carrosse qu'à cette condition. Comme les Espagnoles sont naturellement opiniâtres, je choisis plutôt de me laisser bander les yeux que de rompre avec elle. J'avoue que j'avais quelque sorte de vanité de ces apparences de bonne fortune, et je m'imaginais être avec quelque princesse qui ne voulait pas que je la connusse en ce moment, mais que je trouverais dans la suite une des plus parfaites et des plus riches de l'Espagne. Cette vision m'empêcha de m'opposer plus longtemps à ce qu'elle voulait. Je lui dis qu'elle était la maîtresse de me bander les yeux, et même de me les crever, si elle y trouvait quelque plaisir. Elle m'attacha un mouchoir autour de la tête, si serré, qu'elle me fit d'abord une douleur effroyable: je me mis ensuite auprès d'elle; il était déjà nuit, je ne savais point où nous allions, et je m'abandonnai absolument à sa conduite.
»Inès avait avec elle deux autres filles; le carrosse fit tant de tours, que nous courûmes la plus grande partie des rues de Madrid. Inès m'entretenait avec trop d'esprit pour que je m'aperçusse de la longueur du chemin; et j'étais charmé de l'entendre, lorsque notre malheureux carrosse, qui était assez mal attelé, fut accroché par un autre, et renversé tout d'un coup. Ainsi nous nous trouvâmes dans ce que l'on appelle la marée, c'est-à-dire dans un des plus grands et des plus vilains ruisseaux de la ville. Je n'ai jamais été si chagrin que je le fus; les trois señoras étaient tombées sur moi, elles m'étouffaient par leur pesanteur et me rendaient sourd par leurs cris. Mes yeux étaient toujours bandés, et mon visage se trouvait tourné d'une certaine manière que je ne pouvais crier à mon tour, sans avaler de cette eau puante. C'est là que je fis quelques réflexions sur les contre-temps de la vie, et quoique j'aimasse beaucoup Inès, je sentais que je m'aimais encore davantage, et que j'aurais souhaité de ne l'avoir jamais vue. Sans que j'aie positivement su ce qui se passa, je me sentis délivré du fardeau qui m'accablait, et lorsque je me fus relevé à l'aide de quelques gens qui me tirèrent de là, je ne trouvai plus Inès ni ses compagnes. Ceux qui étaient autour de moi riaient comme des fous de me voir les yeux bandés, et si mouillé de cette eau noire, qu'il semblait que l'on m'eût trempé dans de l'encre. Je demandai au cocher où était sa maîtresse. Il me dit que la dame avec qui j'étais n'était point sa maîtresse, et qu'elle s'en était allée en me maudissant; qu'elle était fort crottée, qu'il ne la connaissait point, et qu'elle lui avait seulement dit en partant que c'était moi qui le payerais. Et où l'as-tu donc prise, lui dis-je? A la porte de las Delcalças Reales, me dit-il; une vieille m'est venue quérir et m'a mené prendre celle-là. Je l'obligeai pour mon argent de me conduire chez moi. J'attendis Belleville avec une impatience mêlée de chagrin; il revint fort tard et fort content d'Isabelle, à laquelle il trouvait assez de bonté et bien de l'esprit.
»Je lui racontai mon aventure, il ne put s'empêcher d'en rire de tout son cœur; et comme il avait un fonds de joie extraordinaire, il me fit cent plaisanteries qui achevèrent de me mettre de très-mauvaise humeur. Nous ne nous couchâmes qu'au jour, et je me levai seulement pour aller faire un tour au Prado avec lui. Comme nous passions sous des fenêtres assez basses, j'entendis Inès qui me dit: Cavalier, n'allez pas si vite, il est bien juste de vous demander comment vous vous trouvez de la chute d'hier au soir. Mais vous-même, belle Inès, lui dis-je en approchant de la fenêtre, que devîntes-vous? Et n'étais-je pas déjà assez à plaindre sans avoir le malheur de vous perdre? Vous ne m'auriez pas perdue, continua-t-elle, sans qu'une dame de mes parentes qui passa dans ce moment, reconnût le son de ma voix; je fus obligée, malgré moi, de monter avec elle dans son carrosse, car je ne voulais pas qu'elle vît que nous étions ensemble. Bien que le cocher m'en eût parlé d'une autre manière, je n'osais entrer dans un plus grand éclaircissement, crainte de lui faire quelque peine, et je lui demandai, avec beaucoup de tendresse, quand je pourrais lui dire sans obstacles jusqu'où allaient ma passion et mon respect pour elle. Ce sera bientôt, me dit-elle, car je commence à croire que vous-m'aimez, mais il faut que le temps confirme cette opinion. Ah! cruelle, lui dis-je, vous ne m'aimez guère, de différer toujours ce que je vous demande avec tant d'instance. Avouez la vérité, continua-t-elle, et dites-moi si vous me voulez épouser. Je veux vous épouser si vous le voulez, lui dis-je; cependant je ne vous ai encore jamais bien vue, et je n'ai point l'avantage de vous connaître. Je suis riche, ajouta-t-elle, j'ai de la naissance, et l'on me flatte d'avoir quelque mérite personnel. Vous avez tout ce qu'il faut avoir, lui dis-je, pour me plaire plus que personne du monde: votre esprit m'a enchanté, mais vous me mettez au désespoir, et j'aimerais mieux mourir tout d'un coup que de tant souffrir. Elle se prit à rire, et depuis ce soir-là, il ne s'en passa point que je ne l'entretinsse au Prado, au Mançanarez, ou dans des maisons qui m'étaient inconnues, et où elle prenait soin de me faire conduire. A la vérité, je n'entrais point dans la chambre avec elle, et je lui parlais seulement au travers des jalousies, où je faisais, pendant quatre heures durant, le plus impertinent personnage du monde. J'avoue qu'il faut être en Espagne pour s'accommoder de ces manières, mais effectivement j'aimais Inès, je lui trouvais quelque chose de vif et d'engageant qui m'avait surpris et touché.
»Je l'avais été trouver dans un jardin où elle m'avait mandé de venir, et où elle m'avait fait plus d'amitiés qu'à son ordinaire. Comme elle vit qu'il était tard, elle m'ordonna de me retirer. Je lui obéis avec peine, et je passais dans une rue fort étroite, lorsque j'aperçus trois hommes qui, l'épée à la main, en attaquaient un tout seul et qui se défendait vaillamment. Je ne pus souffrir une partie si inégale; je courus pour le seconder; mais, dans le moment que je l'abordais, on lui porta un coup qui le fit tomber sur moi comme un homme mort. Ces assassins prirent la fuite avec une grande diligence; et le bruit ayant attiré beaucoup de gens qui me virent encore l'épée à la main, on ne douta point que je ne fusse du nombre des coupables. Ils se disposaient à me prendre, mais, m'étant aperçu de leurs mauvaises intentions, je cherchai plutôt mon salut dans ma fuite que dans mon innocence. J'étais poursuivi de près, et, de quelque côté que je pusse aller, l'on me coupait chemin. Dans cette extrémité, j'entrevis une porte entr'ouverte, je me glissai dedans sans que l'on m'eût vu entrer, et, tout à tâtons, je montai jusque dans une salle fort obscure; j'aperçus de la lumière au travers d'une porte, j'étais bien en peine si je devais l'ouvrir, et, au cas qu'il y eût du monde, ce que j'avais à dire. J'ai l'air effrayé, disais-je en moi-même, et l'on me prendra peut-être pour un homme qui vient de faire un mauvais coup et qui cherche les moyens d'en faire encore un autre. Je consultai longtemps; j'écoutai avec grande attention si l'on ne parlait point, et, n'ayant rien entendu, enfin je me hasardai. J'ouvris doucement la porte, je ne vis personne; je regardai promptement où je pourrais me cacher, il me sembla que la tapisserie avançait en quelques endroits, et, en effet, je me mis derrière dans un petit coin. Il y avait peu que j'y étais, lorsque je vis entrer Inès et Isabelle. Je ne puis vous représenter, Madame, combien je fus agréablement surpris de connaître que j'étais dans la maison de ma maîtresse; je ne doutai point que la fortune ne se fût mise dans mes intérêts, je n'appréhendais plus rien de ceux qui pouvaient encore me chercher, et j'étais prêt à m'aller jeter à ses pieds lorsque j'entendis Isabelle commencer la conversation.—Qu'as-tu fait aujourd'hui, dit-elle, ma chère Inès? As-tu vu Daucourt?—Oui, dit Inès, je l'ai vu et j'ai lieu de croire qu'il m'aime éperdument, ou toutes mes règles seraient bien fausses; il parle très-sérieusement de m'épouser. Ce qui m'embarrasse, c'est qu'il veut me voir et me connaître.—Et comment pourras-tu te défendre de l'un et de l'autre? poursuivit Isabelle.—Je ne prétends pas aussi m'en défendre, reprit Inès; mais je ménagerai mes avantages autant que je le pourrai. Je n'irai pas m'aviser de me mettre au grand jour avec tous les rideaux ouverts, je prétends qu'ils soient bien fermés et que les fenêtres ne laissent passer que de faibles rayons du soleil qui servent à embellir. A l'égard de ma naissance, j'ai fait dresser une généalogie authentique; il n'en coûte qu'un peu de parchemin demi-usé et rongé des souris, et, pour l'argent comptant, tu sais que mon amant, le fidèle Don Diego, m'en doit prêter. Lorsque Daucourt l'aura compté et reçu, il ne s'avisera pas de soupçonner que des voleurs doivent lui enlever la même nuit de notre mariage. J'ai loué aujourd'hui un bel appartement tout meublé; ainsi tu conviendras que je n'ai rien négligé de tout ce qui peut faire réussir une affaire qui m'est si avantageuse et que je souhaite tant.—Ces précautions paraissent justes, dit Isabelle; néanmoins je crains le dénoûment de la pièce.—Mais toi-même, ma chère, interrompit Inès, que fais-tu?—Bien moins de progrès du côté de l'hymen, dit Isabelle; mais, à la vérité, ce n'est point mon but. Je trouve que Belleville est un honnête homme, je sens que je l'aime; je ne souhaite que la possession de son cœur, et je crois que je serais fâchée qu'il voulût m'épouser.—Ton goût est bizarre, dit Inès, tu l'aimes, ta fortune n'est pas des meilleures, tu serais heureuse avec lui; et, cependant, tu ne serais pas bien aise d'être sa femme.—Et qui t'a dit que je serais heureuse avec lui? interrompit Isabelle. L'amour est si capricieux, qu'à peine les premiers moments de l'hymen en sont agréables; l'amour, dis-je, veut quelque chose qui le réveille et qui le pique. Il se fait un ragoût de la nouveauté, et quel moyen qu'une femme soit toujours nouvelle?—Et quel moyen aussi, s'écria Inès, qu'une maîtresse le soit toujours? Va, mon Isabelle, tes maximes à la mode ne sont pas raisonnables.—Ce que tu prétends, reprit Isabelle, l'est bien moins à mon gré, et, si tu m'en veux croire, tu feras de sérieuses réflexions sur ton âge; car, pour te parler naturellement, tu es vieille et fort vieille; est-il permis, à soixante ans, de vouloir tromper un homme de trente? Il sera enragé contre toi, il te quittera très-assurément, ou bien il te rouera de coups; il arrivera même qu'il ne te laissera qu'après t'avoir assommée. Inès était vive et prompte, elle prit pour un reproche sanglant ce qu'Isabelle lui disait sur son âge, et elle lui donna le plus furieux soufflet qui s'était peut-être jamais donné. L'autre, peu patiente de son naturel, lui en rendit deux. Inès riposta d'une douzaine de coups de poing qui ne lui furent pas dus longtemps. Ainsi nos deux championnes entrèrent dans le champ de bataille; elles commencèrent un si plaisant combat entre elles, que j'en étouffais de rire dans mon coin et que j'avais beaucoup de peine à m'empêcher d'éclater, car je n'y prenais plus d'intérêt, comme vous le pouvez bien penser, Madame, après ce que j'avais entendu de la pièce que l'on me préparait avec tant de malice, et il m'était bien naturel de ne regarder plus Inès que comme une insigne friponne. Isabelle, qui savait les endroits faibles de son ennemie, s'en prévalut si à propos, qu'étant plus jeune et plus forte, elle lui arracha sa coiffure et la laissa toute pelée. Je n'ai, de ma vie, été plus surpris que de voir tomber ainsi des cheveux qui m'avaient paru si beaux et que je croyais à elle; mais ce ne fut qu'un prélude, car, d'un coup de poing, elle lui fit sauter quelques dents de la bouche et deux petites boules de liége qui aidaient à soutenir ses joues creuses. La noise finit là, parce que leurs femmes de chambre, qui avaient entendu ce vacarme, accoururent et les séparèrent avec beaucoup de peine; elles se dirent les dernières duretés, jusqu'à se menacer de révéler à l'Inquisition des crimes affreux qu'elles se reprochaient.
Inès, se trouvant seule avec celle qui la servait, se regarda longtemps dans un grand miroir, et elle protesta qu'il n'y avait point d'outrages qu'elle ne fît à Isabelle pour se venger de ceux qu'elle venait d'en recevoir. Ensuite elle s'assit et prit un peu de repos; on apporta une petite table devant elle sur laquelle elle mit un œil d'émail qui remplissait la place de celui qui lui manquait; elle s'ôta aussitôt tant de blanc et tant de rouge que, sans exagération, on en eût bien fait un masque. Il serait difficile, Madame, de vous exprimer la laideur extraordinaire de cette femme qui m'avait semblé fort belle jusqu'à ce moment. Je me frottais les yeux; je faisais comme un homme qui croit rêver et faire un mauvais songe. Enfin elle se déshabilla et se mit presque nue; c'est ici que je ne vous représenterai rien de cette affreuse carcasse; mais, assurément, il n'a jamais été un pareil remède d'amour: elle avait des concavités partout où les autres ont des élévations. Il semblait que c'était un squelette qui courait dans la chambre par le moyen de quelque ressort. Elle était en jupe avec une mantille blanche sur les épaules, la tête chauve, et ses petits bras maigres tout découverts. Elle se souvint que, pendant le combat, ses bracelets de perles s'étaient défilés, elle voulut les ramasser et elle eut beaucoup de peine à les retrouver, sa femme de chambre lui aidait à les chercher; elles les comptaient ensemble et elles les avaient toutes, à la réserve de deux qui furent bien maudites pour moi. Inès jura par saint Jacques, patron d'Espagne, qu'elle ne se coucherait point avant qu'elle ne les eût retrouvées. Sa femme de chambre et elle regardèrent partout, tirant les tables, renversant les chaises, et jetant, deçà et delà, tout ce qu'elles rencontraient sous leurs mains, car Inès était de fort mauvaise humeur. Comme je la vis venir devers mon coin, la crainte d'être trouvé par une telle furie m'obligea de me reculer tout le plus loin que je pus; mais, par malheur, en reculant, je fis tomber plusieurs bouteilles qui étaient là sur des planches et qui firent beaucoup de bruit. Inès, qui crut que son chat venait de faire ce désordre, cria de toute sa force gato, gato; et, levant aussitôt la tapisserie pour punir le chat, elle m'aperçut, avec un étonnement et une rage qui faillirent à la faire mourir sur-le-champ. Elle se jeta à mes cheveux et me les arracha, elle me dit mille injures; elle était comme forcenée, les veines de son col étaient tellement enflées et ses rides étaient si affreuses, qu'il me semblait voir la tête de Méduse, et, dans ma juste frayeur, je méditais ma retraite, lorsqu'un grand bruit que j'entendis dans l'escalier me causa une nouvelle alarme. Inès me laissa et courut pour savoir ce qui se passait; en même temps toute la maison fut remplie de cris et de pleurs. La justice, qui avait trouvé ce jeune homme dont je vous ai parlé, Madame, étendu sur le carreau, et qui avait été cause que l'on m'avait poursuivi avec tant de chaleur, sut, après quelque perquisition, que c'était le fils d'une dame qui demeurait dans ce même lieu; on le lui rapportait percé de coups et tout sanglant; elle se désespérait à cette triste vue; et, comme j'avais dit quelque chose de mon aventure à Inès, pour lui rendre raison de ce qui m'avait fait venir dans sa chambre, cette mégère ne voulut pas me garder le secret, et, pour se venger et me punir de ce que j'avais découvert ses artifices, elle s'avisa de me dénoncer.—J'ai le meurtrier en mon pouvoir, s'écria-t-elle, venez, venez avec moi, je vais le remettre entre vos mains. Aussitôt elle ouvre la porte de sa chambre, et, suivie d'une troupe d'alguazils, ce sont ceux qui servent de sergents en ce pays-ci, elle me livra avec tous les témoignages nécessaires pour me faire faire diligemment mon procès. J'ai vu ce misérable, disait-elle, qui tenait encore son épée nue toute sanglante du coup qu'il venait de faire; il est entré dans ma chambre pour se sauver et il m'a menacée de la mort si je le décelais. Tout ce que je pus dire pour ma justification ne servit à rien, l'on ne voulut pas m'entendre; on me lia les mains avec des cordes et l'on me traînait en prison comme un malheureux criminel pendant que la charitable Inès, avec la mère et la sœur du blessé, me chargeaient de malédictions et de coups. Elles me firent mettre dans un cachot où je demeurai plusieurs jours sans avoir la liberté d'avertir mon frère et mes amis de ce qui se passait; ils étaient, de leur côté, dans une peine inconcevable, ne doutant plus que l'on ne m'eût assassiné dans quelque coin de rue ou à quelques-uns de mes rendez-vous nocturnes.
»Enfin Belleville, qui continuait de voir Isabelle, lui fit part de son déplaisir, et la pria de lui aider à découvrir tout au moins ce que l'on aurait fait de mon corps; elle fut si soigneuse de s'en informer, que la femme de chambre d'Inès, qui avait reçu d'assez mauvais traitements de sa maîtresse, lui apprit le secret de l'histoire, bien que cette bonne dame le lui eût fort défendu. A cette nouvelle, mon frère alla supplier le Roi d'avoir pitié de moi et d'ordonner que l'on me retirât de ce cachot qui ressemblait plutôt à l'enfer qu'à une prison. Je m'évanouis aussitôt que j'aperçus le jour, j'étais si faible et si exténué que je faisais peur; cependant je ne pus sortir de prison de quelque temps à cause des formalités, et je vous laisse à penser, Madame, ce que je méditais contre la perfide Inès; mais j'ignorais encore si je serais en état d'exécuter tous les projets de ma juste vengeance, à cause que le gentilhomme que l'on avait blessé était toujours fort mal, et que l'on désespérait de sa vie; la mienne en dépendait à un tel point que je faisais des vœux ardents pour lui, et je passais bien des mauvais quarts d'heure dans une si fâcheuse incertitude; mais mon frère, qui était persuadé de mon innocence, n'omettait rien pour découvrir ceux qui avaient fait cet assassinat.
»Il apprit enfin que ce jeune cavalier blessé avait un rival, et il suivit la chose avec tant de soin qu'il sut, de certitude, que c'était de cette part que le coup avait été fait; il fut assez heureux pour le faire prendre, et cet homme avoua son crime, ce qui me tira d'affaire. Je sortis donc et j'en eus une si grande joie, qu'elle me rendit malade pendant plusieurs jours, ou, pour mieux dire, ce fut l'effet du méchant air que j'avais pris dans la prison.
»La méchante Inès, qui n'était pas, de son côté, trop en repos sur ce qui pouvait lui arriver d'un tour aussi gaillard que celui qu'elle m'avait fait, ayant appris que j'étais en liberté et en état de lui faire perdre la sienne, plia bagage et partit une nuit sans que l'on sût quel chemin elle avait pris, de sorte que lorsqu'il fut question de la trouver pour en faire, tout au moins, un exemple parmi les friponnes, cela me fut impossible. Je m'en consolai parce que, naturellement, je n'aime point à faire du mal aux femmes; mais la crainte qu'elles ne m'en fissent davantage m'a fait partir de Madrid, afin d'éviter, tout au moins, celles d'Espagne. Je retourne en France, Madame, continua-t-il, où je porterai vos ordres si vous me faites l'honneur de m'en charger.
»Bien que j'aie eu du chagrin de ce qui est arrivé à ce gentilhomme, je n'ai pu m'empêcher de rire des circonstances de son aventure, et j'ai cru, ma chère cousine, que vous ne seriez point fâchée que je vous en fisse part. Je ne vous écrirai plus que je ne sois arrivée à Madrid; j'espère y voir des choses plus dignes de votre curiosité que celles que je vous ai mandées jusqu'ici.»
De Saint-Augustin, ce 15 mars 1679.
Ne grondez point, s'il vous plaît, ma chère cousine, de n'avoir pas eu de mes nouvelles aussitôt que j'ai été arrivée à Madrid. J'ai cru qu'il valait mieux attendre que je fusse en état de vous dire des choses plus particulières. Je savais que ma parente devait venir au-devant de moi jusqu'à Alcovendas, qui n'est éloigné de Madrid que de six lieues. Comme elle n'y était pas encore, je voulus l'attendre, et Don Frédéric de Cardone me proposa d'aller dîner dans une fort jolie maison, dont il connaissait particulièrement le maître. Ainsi, au lieu de descendre dans la petite ville, nous la traversâmes, et par une assez belle avenue, je me rendis chez Don Augustin Pacheco. Ce gentilhomme est vieux. Il a épousé depuis peu en troisièmes noces Doña Teresa de Figueroa, qui n'a que dix-sept ans, si agréable et si spirituelle que nous demeurâmes charmés de son esprit et de sa personne. Il n'était que dix heures quand nous arrivâmes. Les Espagnoles sont naturellement paresseuses; elles aiment à se lever tard, et celle-ci était encore au lit. Son mari nous reçut avec tant de franchise et de civilité, qu'il marquait assez le plaisir que nous lui avions fait d'aller chez lui. Il se promenait dans ses jardins, dont la propreté ne cède en rien aux nôtres. J'y entrai d'abord, car le temps était fort beau, et les arbres sont aussi avancés en ce pays au mois de mars qu'ils le sont en France à la fin de juin. C'est même la saison la plus charmante pour jouir de ce qu'ils appellent la Primavera, c'est-à-dire le commencement du printemps, car lorsque le soleil devient plus fort et plus chaud, il brûle et sèche les feuilles, comme si le feu y passait. Les jardins dont je parle étaient ornés de boulingrins, de fontaines et de statues; Don Augustin ne négligea pas de nous en faire voir toutes les beautés. Il s'y attache beaucoup, et il y fait aisément de la dépense, parce qu'il est fort riche. Il nous fit entrer dans une galerie où il y avait des tablettes de bois de cèdre pleines de livres. Il me conduisit d'abord près de la plus grande, et nous dit qu'elle contenait des trésors d'un prix inestimable, et qu'il y avait ramassé toutes les comédies des meilleurs auteurs. Autrefois, continua-t-il, les personnes vertueuses ne se pouvaient résoudre d'aller à la comédie; on n'y voyait que des actions opposées à la modestie, on y entendait des discours qui blessaient la liberté, les acteurs faisaient honte aux gens de bien, on y flattait le vice, on y condamnait la vertu; les combats ensanglantaient la scène, le plus faible était toujours opprimé par le plus fort, et l'usage autorisait le crime. Mais depuis que Lope de Vega a travaillé avec succès à réformer le théâtre espagnol, il ne s'y passa plus rien de contraire aux bonnes mœurs, et le confident, le valet, ou le villageois, gardant leur simplicité naturelle et la rendant agréable par un enjouement naïf, trouvent le secret de guérir nos princes, et même nos rois, de la maladie de ne point entendre les vérités où leurs défauts peuvent avoir part. C'est lui qui prescrivit les règles à ses élèves et leur enseigna de faire des comédies en trois jornadas, qui veut dire en trois actes. Nous avons vu depuis briller les Montalvanes, Mendozas, Rojas Alarcones, Velez, Mira de Mescuas, Coellos, Villaizanes; mais, enfin, Don Pedro Calderon excella dans le sérieux et dans le comique, et il passa tous ceux qui l'avaient précédé. Je ne pus m'empêcher de lui dire que j'avais vu à Vittoria une comédie qui m'avait semblé assez mauvaise, et que s'il m'était permis de dire mon sentiment, je ne voudrais point que l'on mêlât dans des tragédies saintes qui demandent du respect, et qui par rapport au sujet doivent être traitées dignement, des plaisanteries fades et inutiles. Il répliqua qu'il connaissait, à ce que je lui disais, le génie de mon pays, qu'il n'avait guère vu de Français approuver ce que les Espagnols faisaient; et comme cette pensée le fit passer à des réflexions chagrinantes, je l'assurai que naturellement nous n'avions pas d'antipathie pour aucune nation, que nous nous piquions même de rendre justice à nos ennemis; et qu'à l'égard de la comédie, que je n'avais point trouvée à mon gré, ce n'était point une conséquence pour les autres qui pouvaient être beaucoup meilleures. La manière dont je lui parlai le remit un peu, de sorte qu'il me pria de passer dans l'appartement de sa femme au bout de la galerie.
Don Fernand de Tolède et les trois chevaliers demeurèrent là, parce que ce n'est pas la coutume en Espagne d'entrer dans la chambre des dames pendant qu'elles sont au lit. Un frère n'a ce privilége que lorsque sa sœur est malade. Doña Teresa me reçut avec un accueil aussi obligeant que si nous avions été amies depuis longtemps. Mais il faut dire, à la louange des Espagnoles, qu'il n'entre point dans leurs caresses un certain air de familiarité qui vient du manque d'éducation, car, avec beaucoup de civilité et même d'empressement, elles savent fort bien observer ce qu'elles doivent aux autres et ce qu'elles se doivent à elles-mêmes. Elle était couchée sans bonnet et sans cornette, ses cheveux séparés sur le milieu de la tête, noués par derrière d'un ruban, et mis dans du taffetas incarnat qui les enveloppait. Sa chemise était fort fine, et d'une si grande largeur, qu'il semblait d'un surplis. Les manches en étaient aussi larges que celles des hommes, boutonnées au poignet avec des boutons de diamants. Au lieu d'arrière-points de fil au col et aux manches, il y en avait de soie bleue et couleur de chair, travaillés en fleurs. Elle avait des manchettes de taffetas blanc découpé, et plusieurs petits oreillers lacés de rubans et garnis de dentelle haute et fine. Un couvre-pied à fleurs de point d'Espagne d'or et de soie, qui me sembla fort beau. Son lit était tout de cuivre doré avec des pommettes d'ivoire et d'ébène; le chevet garni de quatre rangs de petites balustres de cuivre très-bien travaillées.
Elle me demanda permission de se lever; mais quand il fut question de se chausser, elle fit ôter la clef de sa chambre et tirer les verrous. Je m'informai de quoi il s'agissait pour se barricader ainsi; elle me dit qu'elle savait qu'il y avait des gentilshommes espagnols avec moi, et qu'elle aimerait mieux avoir perdu la vie qu'ils eussent vu ses pieds. Je m'éclatai de rire, et je la priai de me les montrer, puisque j'étais sans conséquence. Il est vrai que c'est quelque chose de rare pour la petitesse, et j'ai bien vu des enfants de six ans qui les avaient aussi grands. Dès qu'elle fut levée, elle prit une tasse pleine de rouge avec un gros pinceau, et elle s'en mit non-seulement aux joues, au menton, sous le nez, au-dessus des sourcils et au bout des oreilles, mais elle s'en barbouilla aussi le dedans des mains, les doigts et les épaules. Elle me dit que l'on en mettait tous les soirs en se couchant, et le matin en se levant; qu'elle ne se fardait point et qu'elle aurait assez voulu laisser l'usage du rouge, mais qu'il était si commun, que l'on ne pouvait se dispenser d'en avoir, et que quelques belles couleurs que l'on eût, on paraissait toujours pâle et malade auprès des autres quand on ne mettait point du rouge. Une de ses femmes la parfuma depuis la tête jusqu'aux pieds, avec d'excellentes pastilles, dont elle faisait aller la fumée sur elle; une autre la roussia[68], c'est le terme, et cela veut dire qu'elle prit de l'eau de fleur d'orange dans sa bouche, et qu'en serrant les dents, elle la jetait sur elle, comme une pluie; elle me dit que rien au monde ne gâtait tant les dents que cette-manière d'arroser, mais que l'eau en sentait bien meilleur: c'est de quoi je doute, et je trouverais bien désagréable qu'une vieille telle qu'était celle que je vis là vînt me jeter au nez l'eau qu'elle aurait dans la bouche.
Don Augustin ayant su par une des criadas de sa femme qu'elle était habillée, voulut bien passer par-dessus la coutume, et il amena Don Fernand de Tolède et les chevaliers dans sa chambre. La conversation ne fut pas longtemps générale, chacun se cantonna; pour moi, j'entretins Doña Teresa. Elle m'apprit qu'elle était née à Madrid, mais qu'elle avait été élevée à Lisbonne près de sa grand'mère, qui était sœur de Don Augustin Pacheco, de sorte qu'elle était petite-nièce de son mari, et ces alliances se font souvent en Espagne. Elle me parla fort de la jeune Infante de Portugal dont elle vanta l'esprit; elle ajouta que si je voulais entrer dans son cabinet, je jugerais de sa beauté, parce qu'elle avait son portrait. J'y passai aussitôt; et je demeurai surprise des charmes que je remarquai à cette Princesse. Elle avait ses cheveux coupés et frisés comme une perruque d'abbé, et un guard-infant si grand, qu'il y avait dessus deux corbeilles avec des fleurs, et des petits vases de terre sigillée, dont on mange beaucoup en Portugal et en Espagne, bien que ce soit une terre qui n'a que très-peu de goût. Doña Teresa me montra la peau d'un serpent que son mari, me dit-elle, avait tué dans les Indes, et tout mort qu'il était il ne laissait pas de me faire peur. Ceux de cette espèce sont extrêmement dangereux; mais il semble que la Providence a voulu en garantir les hommes, car ces serpents ont à la tête une espèce de clochette qui sonne quand ils marchent, et c'est un avertissement qui fait retirer les voyageurs.
Cette jeune dame qui aime fort le Portugal, m'en parla très-avantageusement. Elle me dit que la mer qui remonte dans le Tage rend cette rivière capable de porter les plus gros galions et les plus beaux vaisseaux de l'Océan, que la ville de Lisbonne est sur le penchant d'une colline, et qu'elle descend imperceptiblement jusqu'au bord du Tage; qu'ainsi les maisons étant élevées les unes au-dessus des autres, on les voit toutes du premier coup d'œil, et que c'est un objet très-agréable. Les anciens murs dont les Maures l'avaient entourée subsistent encore. Il y en a quatre enceintes, faites en divers temps; la dernière peut avoir six lieues de tour. Le château, qui est sur une montagne, a ses beautés particulières. L'on y trouve des palais, des églises, des fortifications, des jardins, des places d'armes et des rues, il y a toujours bonne garnison avec un gouverneur; cette forteresse commande à la ville, et de ce lieu on pourrait la foudroyer, si elle ne demeurait pas dans le devoir. Le palais où demeure le Roi est plus considérable, si ce n'est pas dans sa force, c'est dans la régularité de ses bâtiments. Tout y est grand et magnifique, les vues qui donnent sur la mer ajoutent beaucoup aux soins que l'on a pris de l'embellir. Elle me parla ensuite des places publiques qui sont ornées d'arcades, avec de grandes maisons autour du couvent des Dominicains, où est l'Inquisition, et devant le portail il y a une fontaine où l'on voit des figures de marbre blanc qui jettent l'eau de tous les côtés. Elle ajouta que la foire du Roucio se tient les mardis de chaque semaine sur une place que l'on pourrait prendre pour un amphithéâtre, parce qu'elle est environnée de petites montagnes sur lesquelles on a bâti plusieurs grands palais. Il y a un autre endroit au bord du Tage, où l'on tient le marché, et l'on y trouve tout ce que le goût saurait désirer de plus exquis, tant en gibier et en poisson qu'en fruits et en légumes. La douane est un peu plus haut, où sont des richesses et des raretés infinies; on a fait quelques fortifications pour les garder. L'église métropolitaine n'est recommandable que par son ancienneté, elle est dédiée à saint Vincent. On prétend qu'après lui avoir fait souffrir le martyre, on lui dénia la sépulture, et que les corbeaux le gardèrent jusqu'à ce que quelques personnes pieuses l'enlevassent et le portassent à Valence, en Espagne, pour le faire révérer; de sorte que l'on nourrit des corbeaux dans cette église, et qu'il y a un tronc pour eux, où l'on met des aumônes pour leur avoir de la mangeaille.
Bien que Lisbonne soit un beau séjour, continua-t-elle, nous demeurions à Alcantara; ce bourg n'est éloigné de la ville que d'un quart de lieue; il y a une maison royale, moins belle par ses bâtiments que par sa situation. La rivière lui sert de canal, on y voit des jardins admirables tout remplis de grottes, de cascades et de jets d'eau. Belem en est proche: c'est le lieu destiné à la sépulture des rois de Portugal dans l'église des Hiéronymites. Elle est tout incrustée de marbre blanc, les colonnes et les figures en sont aussi. Les tombeaux se trouvent rangés dans trois chapelles différentes, entre lesquelles il y en a de fort bien travaillées. Belem, Feriera, Sacavin, et quelques autres endroits autour de la ville, sont remarquables par le grand nombre d'orangers et de citronniers dont ils sont remplis; l'air qu'on y respire est tout parfumé, l'on est à peine assis au pied des arbres, que l'on se trouve couvert de leurs fleurs. L'on voit couler près de soi mille petits ruisseaux, et l'on peut dire que rien n'est plus agréable pendant la nuit que d'entendre les concerts qui s'y font très-souvent. Il y a de grands magasins à Belem remplis d'oranges douces et aigres, de citrons, de poncirs et de limes. On les charge dans des barques pour les transporter dans la plus grande partie de l'Europe.
Elle me parla des chevaliers del habito del Cristo, dont la quantité rendait l'ordre moins considérable, et des comtes du royaume, qui ont les mêmes priviléges que les grands d'Espagne. Ils possèdent las Comarcas, ce sont des terres qui appartiennent à la couronne, et divisées en comtés d'un revenu considérable. Elle me dit que, lorsque le Roi devait sortir du palais pour aller en quelque lieu, le peuple en était averti par une trompette qui sonnait dès le matin dans tous les endroits où Sa Majesté devait passer. Pour la Reine, c'étaient un fifre et un tambour, et pour l'Infante, un hautbois. Quand ils sortaient, tous ensemble, la trompette, le fifre, le tambour et le hautbois marchaient de compagnie, et, par ce moyen, si quelqu'un ne pouvait entrer au palais pour présenter son placet, il n'avait qu'à attendre le Roi sur son passage. L'on trouve, à huit lieues de Coïmbre, une fontaine dans un lieu appelé Cedima, laquelle attire et engloutit tout ce qui touche son eau. On en fait souvent l'expérience sur de gros troncs d'arbres et, quelquefois, sur des chevaux qu'on en fait approcher et que l'on n'en retire qu'avec beaucoup de difficulté.
Mais ce qui cause plus d'étonnement, ajouta-t-elle, c'est le lac de la montagne de Strella, où l'on trouve quelquefois des débris de navires, de mâts rompus, d'ancres et de voiles, bien que la mer en soit à plus de douze lieues et qu'il soit sur le sommet d'une haute montagne. On ne comprend pas par où ces choses peuvent y entrer. J'écoutais avec un grand plaisir Doña Teresa, lorsque son mari et le reste de la compagnie vinrent nous interrompre. Don Augustin avait de l'esprit, et, malgré sa vieillesse, il l'avait fort agréable. Si ma curiosité n'est pas indiscrète, me dit-il, apprenez-moi, Madame, de quoi cette enfant vous a entretenue. Mi tio, reprit-elle (tio veut dire oncle), vous pouvez bien croire que c'est du Portugal. Oh! je m'en doutais déjà, s'écria-t-il, c'est toujours là qu'elle prend son champ de bataille. Mon Dieu! dit-elle, nous avons chacun le nôtre; et quand vous êtes une fois à votre Mexique, l'on ne saurait vous en arracher. Vous avez été aux Indes, repris-je, Doña Teresa m'a montré un serpent qu'elle m'a dit que vous y avez tué. Il est vrai, Madame, continua-t-il, et je vous entretiendrais avec plaisir de ce que j'y ai vu, s'il n'était temps de vous faire dîner. Mais, ajouta-t-il, je dois aller à Madrid, et, si vous le permettez, je vous mènerai Doña Teresa. C'est là, en effet, que je prendrai mon champ de bataille, et que je vous apprendrai des choses que vous ne serez pas fâchée de savoir. Je l'assurai qu'il me ferait un sensible plaisir de me donner un témoignage, de son souvenir si obligeant, que je serais ravie de voir la belle Doña Teresa, et de l'entendre parler des Indes, lui qui parlait si bien de toutes choses. Il me prit par la main, et me fit descendre dans un salon pavé de marbre, où il n'y avait que des tableaux au lieu de tapisseries et des carreaux rangés autour. Le couvert était mis sur une table pour les hommes, et il y avait à terre, sur le tapis, une nappe étendue avec trois couverts, pour Doña Teresa, moi et ma fille.
Je demeurai surprise de cette mode, car je ne suis pas accoutumée à dîner ainsi. Cependant, je n'en témoignai rien, et je voulus y essayer, mais je n'ai jamais été plus incommodée; les jambes me faisaient un mal horrible; tantôt je m'appuyais sur le coude, tantôt sur la main; enfin, je renonçais à dîner, et mon hôtesse ne s'en apercevait point, parce qu'elle croyait que les dames mangent par terre en France comme en Espagne. Mais Don Fernand de Tolède, qui remarqua ma peine, se leva avec Don Frédéric de Cardone, et ils me dirent l'un et l'autre qu'absolument je me mettrais à table. Je le voulais assez, pourvu que Doña Teresa s'y mît; elle ne l'osait à cause qu'il y avait des hommes, et elle ne levait les yeux sur eux qu'à la dérobée. Don Augustin lui dit de venir sans façon, et qu'il fallait me témoigner qu'ils étaient bien aises de me voir chez eux: mais ce fut quelque chose de plaisant quand cette petite dame fut assise sur un siége, elle n'y était pas moins embarrassée que je l'avais été sur le tapis; elle nous avoua, avec une ingénuité très-agréable, qu'elle ne s'était jamais assise dans une chaise, et que la pensée ne lui en était même pas venue[69]. Le dîner se passa fort gaiement, et je trouvai qu'il ne se pouvait rien ajouter à la manière obligeante dont j'avais été reçue dans cette maison. Je donnai à Doña Teresa des rubans, des épingles et un éventail. Elle était ravie, et elle fit plus de remercîments qu'elle n'aurait dû m'en faire pour un gros présent. Ses remercîments n'étaient pas communs, et l'on n'y remarquait rien de bas ni d'intéressé. En vérité, l'on a bien de l'esprit en ce pays; il paraît jusque dans les moindres bagatelles.
Il n'y avait pas une heure que j'étais partie de cette maison, lorsque je vis venir deux carrosses attelés chacun de six mules, qui allaient au grand galop, et plus vite que les meilleurs chevaux ne pourraient faire. J'aurais eu peine à croire que des mules eussent couru de cette force; mais, ce qui me surprit davantage, c'était la manière dont elles étaient attelées. Ces deux carrosses et leur attirail tenaient presque un quart de lieue de pays. Il y en avait un avec six glaces assez grandes, et fait comme les nôtres, excepté que l'impériale était fort basse, et, par conséquent, incommode. Il y a dedans une corniche de bois doré, si grosse, qu'il semble que ce soit celle d'une chambre. Il était doré par le dehors, ce qui n'est permis qu'aux ambassadeurs et aux étrangers. Leurs rideaux sont de damas et de drap cousus ensemble. Le cocher est monté sur une des mules de devant. Ils ne se mettent point sur le siége, quoiqu'il y en ait un, et, comme j'en demandai la raison à Don Frédéric de Cardone, il me répondit qu'on lui avait assuré que cette coutume était venue depuis que le cocher du comte-duc d'Olivares, menant son maître, entendit un secret important qu'il disait à un de ses amis; que ce cocher le révéla, et que la chose ayant fait grand bruit à la cour, parce que le comte accusait son ami d'indiscrétion, bien qu'il fût innocent, l'on a toujours pris la précaution de faire monter les cochers sur la première mule. Leurs traits sont de soie ou de corde, si extraordinairement longs, que, d'une mule à l'autre, il y a plus de trois aunes. Je ne comprends pas comment tout ne se rompt point en courant comme ils font. Il est vrai que, s'ils vont bien vite par la campagne, ils vont bien doucement par la ville: c'est la chose du monde la plus ennuyeuse, que d'aller ainsi à pas comptés. Quoique l'on n'ait que quatre mules dans Madrid, l'on se sert toujours d'un postillon. Ma parente était dans ce premier carrosse avec trois dames espagnoles. Les écuyers et les pages étaient dans l'autre qui n'était pas fait de même. Il avait des portières comme à nos anciens carrosses; elles se défont, et le cuir en est ouvert par en bas; de telle sorte que, quand les dames veulent descendre (elles qui ne veulent pas montrer leurs pieds), on baisse cette portière jusqu'à terre pour cacher le soulier. Il y avait des glaces deux fois grandes comme la main, attachées aux mantelets, avec une autre devant, et une autre derrière, pour appeler par là les laquais. Rien ne ressemble mieux à nos petites lucarnes de grenier. L'impériale du carrosse est couverte d'une housse de bouracan gris, avec de grands rideaux de même qui pendent en dehors sur le cuir, tirés tout autour fort longs et rattachés par de gros boutons à houppes; cela fait un très-vilain effet, et l'on est enfermé là dedans comme dans un coffre.
Ma parente était habillée, moitié à la française, moitié à l'espagnole; elle parut ravie de me voir, et ma joie ne cédait en rien à la sienne. Je ne la trouvai point changée quant à sa personne; mais je ne pus m'empêcher de rire de sa manière de parler; elle ne sait plus guère le français, quoiqu'elle le parle toujours, et qu'elle l'aime tant, qu'il lui a été impossible d'apprendre parfaitement aucune autre langue; de sorte qu'elle mêle l'italien, l'anglais et l'espagnol avec la sienne naturelle, et cela fait un langage qui surprend ceux qui savent comme moi qu'elle a possédé la langue française dans toute sa pureté, et qu'elle pouvait en faire des leçons aux plus habiles. Elle ne veut pas qu'on lui dise qu'elle l'a oubliée, et, en effet, elle ne peut le croire, parce qu'elle n'a pas discontinué de la parler chez elle avec quelques-unes de ses femmes, ou avec les ambassadeurs et les étrangers qui la savent presque tous. Cependant elle parle fort mal; car, si l'on n'est pas à la source, l'on ne saurait guère bien parler une langue qui change tous les jours, et dans laquelle il se fait sans cesse de nouveaux progrès.
Je trouvai les dames qui étaient avec elle extrêmement jolies; je vous assure qu'il y en a ici de fort belles et de fort aimables. Nous nous embrassâmes beaucoup, et nous revînmes à Madrid. Avant d'y arriver, nous passâmes par une plaine sablonneuse d'environ quatre lieues, si peu unie que l'on se trouve à tous moments dans de grands creux qui font cahoter le carrosse, et qui l'empêchent de pouvoir aller vite. Ce chemin inégal continue jusqu'à un petit village nommé Mandis, qui n'est éloigné de Madrid que d'une demi-lieue. Tout le pays est sec et fort découvert, vous voyez à peine un arbre de quelque côté que la vue puisse s'étendre. La ville est située au milieu de l'Espagne dans la Nouvelle-Castille. Il y a plus d'un siècle que les Rois d'Espagne la choisirent pour y établir leur cour, à cause de la pureté de l'air et de la bonté des eaux, qui, en effet, sont si bonnes et si légères, que le Cardinal-Infant, étant en Flandre, n'en voulait point boire d'autre, et il en faisait apporter par mer dans des cruches de grès bien bouchées. Les Espagnols prétendent que le fondateur de Madrid était un prince nommé Ogno Biano, fils de Tibérino, roi des Latins, et de Menta, qui était une Reine plus célèbre par la science de l'astrologie, qu'elle possédait merveilleusement, que par son rang. L'on remarque que Madrid doit être au cœur de l'Europe, parce que la petite ville de Pinto, qui n'en est éloignée que de trois lieues, s'appelait en latin Punctum, et qu'elle est au centre de l'Europe.
La première chose que je remarquai, c'est que la ville n'est pas entourée de murailles ni de fossés; les portes, pour ainsi dire, se ferment au loquet. J'en ai déjà vu plusieurs toutes rompues. Il n'y a aucun endroit qui parle de défense, ni château, ni rien enfin que l'on ne puisse forcer à coups d'oranges et de citrons. Mais aussi, il serait assez inutile de fortifier cette ville; les montagnes qui l'environnent lui servent de défense, et j'ai traversé, dans les montagnes, des endroits que l'on peut fermer avec un quartier de roche et en défendre avec cent hommes le passage à toute une armée. Les rues sont longues et droites, d'une fort belle largeur, mais il ne se peut rien de plus mal pavé; quelque doucement que l'on aille, l'on est roué de cahots, et il y a des ruisseaux et des boues plus qu'en ville du monde. Les chevaux en ont toujours jusqu'aux sangles; les carrosses vont au milieu, de sorte qu'il en rejaillit partout sur vous, et l'on en est perdu, à moins de hausser les glaces ou de tirer ces grands rideaux dont je vous ai parlé. L'eau entre bien souvent dans les carrosses par le bas des portières qui ne sont pas fermées.