«Je me trouve fort heureux, Madame, que mon ami m'ait choisi pour satisfaire l'envie que vous avez de savoir ses aventures; mais j'appréhende de ne pas m'en acquitter aussi bien que je le voudrais. Celui dont vous voulez apprendre l'histoire a été un des hommes du monde le mieux faits; il serait difficile d'en bien juger, à présent qu'il est comme enseveli dans son habit d'ermite. Il avait la tête belle, l'air grand, la taille aisée, toutes les manières d'un homme de qualité; avec cela, un esprit charmant, beaucoup de bravoure et de libéralité. Il est né à Cagliari, capitale de l'île de Sardaigne, d'une des plus illustres et des plus riches maisons de tout ce pays.
»On l'éleva avec un de ses cousins germains, et la sympathie qui se trouva dans leur humeur et dans leurs inclinations fut si grande, qu'ils étaient bien plus étroitement unis par l'amitié que par le sang: ils n'avaient rien de secret l'un pour l'autre, et lorsque le marquis de Barbaran fut marié (c'est le nom de son cousin), leur tendresse continua de la même force.
»Il épousa la plus belle personne du monde et la plus accomplie: elle n'avait que quatorze ans, elle était héritière d'une très-grande maison; le marquis découvrait tous les jours de nouveaux charmes dans l'esprit et dans la personne de sa femme, qui augmentaient aussi tous les jours sa passion. Il parlait sans cesse de son bonheur à Don Louis de Barbaran; c'est le nom, Madame, de mon ami, et lorsque quelques affaires obligeaient le marquis de s'éloigner, il le conjurait de rester auprès de la marquise et de la consoler de son absence. Mais, ô Dieu! qu'il est malaisé, quand on est dans un âge incapable de réflexions sérieuses, de voir sans cesse une personne si belle, si jeune et si aimable, et de la voir avec indifférence. Don Louis aimait déjà éperdument la marquise et croyait encore ne l'aimer qu'à cause de son mari. Pendant qu'il était dans cette erreur, elle tomba dangereusement malade: il en eut des inquiétudes si violentes, qu'il connut alors, mais trop tard, qu'elles étaient causées par une passion qui devait faire tous les malheurs de sa vie. Se trouvant dans cet état et n'y pouvant plus résister, il se fit la dernière violence, et se résolut enfin de fuir et de s'éloigner d'un lieu où il risquait de mourir d'amour ou de trahir les devoirs de l'amitié. La plus cruelle mort lui aurait semblé plus douce que l'exécution de ce dessein; cependant, lorsque la marquise commença de se porter mieux, il fut chez elle pour lui dire adieu et ne la plus voir.
»Elle était occupée à choisir, parmi plusieurs pierreries de grand prix, celles qui étaient les plus belles, dont elle voulait ordonner un nouvel assortiment. Don Louis était à peine entré dans sa chambre, qu'elle le pria, avec cet air de familiarité que l'on a pour ses proches, de lui aller quérir d'autres pierreries qu'elle avait encore dans son cabinet. Il y courut, et par un bonheur auquel il ne s'attendait point, il trouva, parmi ce qu'il cherchait, le portrait de la marquise fait en émail, entouré de diamants et rattaché d'un cordon de ses cheveux; il était si ressemblant, qu'il n'eut pas la force de résister au désir pressant qu'il eut d'en faire un larcin. «Je vais la quitter, disait-il, je ne la verrai plus, je sacrifie tout mon repos à son mari. Hélas! n'en est-ce point assez, et ne puis-je point sans crime chercher dans mes peines une consolation aussi innocente que celle-ci.» Il baisa plusieurs fois ce portrait; il le mit à son bras, il le cacha avec soin, et, retournant vers elle avec ses pierreries, il lui dit en tremblant la résolution qu'il avait prise de voyager. Elle en parut étonnée; elle en changea de couleur. Il la regardait en ce moment; il eut le plaisir de s'en apercevoir, et leurs yeux d'intelligence en disaient plus que leurs paroles.—Hé! qui peut vous obliger, Don Louis, lui disait-elle, de nous quitter? Votre cousin vous aime si tendrement; je vous estime; nous sommes ravis de vous voir; il ne pourra vivre sans vous. N'avez-vous pas déjà voyagé? Vous avez sans doute quelque autre raison pour vous éloigner; mais au moins ne me le cachez pas. Don Louis, pénétré de douleur, ne put s'empêcher de pousser un profond soupir, et prenant une des belles mains de cette charmante personne, sur laquelle il attacha sa bouche: «Ah! Madame, que me demandez-vous, lui dit-il; que voulez-vous que je vous dise et que puis-je en effet vous dire dans l'état où je suis?» La violence qu'il se faisait pour cacher ses sentiments lui causa une si grande faiblesse, qu'il tomba demi-mort à ses pieds. Elle resta troublée et confuse à cette vue; elle l'obligea de s'asseoir auprès d'elle; elle n'osait lever les yeux sur lui, mais elle lui laissait voir des larmes qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre ni se résoudre de lui cacher.
»A peine étaient-ils remis de cette première émotion où le cœur n'écoute que ses mouvements, lorsque le marquis entra dans la chambre. Il vint embrasser Don Louis avec tous les témoignages d'une parfaite amitié; il fut inconsolable quand il apprit qu'il partait pour Naples. Il n'omit rien pour l'en dissuader; il lui montra inutilement toute sa douleur, il ne s'y rendit point; il prit congé de la marquise sur-le-champ et ne la revit plus. Le marquis sortit avec lui, il ne le quitta point jusqu'au moment de son départ. C'était une augmentation de peine pour Don Louis, il aurait bien voulu rester seul pour avoir une entière liberté de s'affliger.
»La marquise fut sensiblement touchée de cette séparation; elle s'était aperçue qu'il l'aimait avant qu'il l'eût bien connu lui-même, et elle lui trouvait un mérite si distingué, qu'à son tour elle l'avait aimé sans le savoir; mais elle ne le sut que trop après son départ. Comme elle sortait d'une grande maladie dont elle n'était pas encore bien remise, ce surcroît de chagrin la fit tomber dans une langueur qui la rendit bientôt méconnaissable; son devoir, sa raison, sa vertu la persécutaient également; elle sentait avec une extrême reconnaissance les bontés de son mari, et elle ne pouvait souffrir qu'avec beaucoup de douleur qu'un autre que lui occupât ses pensées et remplît sa tendresse; elle n'osait plus prononcer le nom de Don Louis; elle ne s'informait jamais de ses nouvelles; elle s'était fait un devoir indispensable de l'oublier. Cette attention qu'elle avait sur elle-même lui faisait souffrir un continuel martyre; elle en fit la confidence à une de ses filles qu'elle aimait chèrement.—Ne suis-je pas bien malheureuse, lui dit-elle? il faut que je souhaite de ne jamais revoir un homme pour lequel je ne suis plus en état d'avoir de l'indifférence; son idée m'est toujours présente; trop ingénieux à me nuire, je crois même le voir en la personne de mon époux; la ressemblance qui est entre eux ne sert qu'à entretenir ma tendresse. Ah! Marianne, il faut que je meure pour expier ce crime, bien qu'il soit involontaire; il ne me reste que ce moyen de me défaire d'une passion dont je n'ai pu jusqu'ici être maîtresse. Hélas! que n'ai-je point fait pour l'étouffer, cette passion qui ne laisse pas que de m'être chère!» Elle accompagnait ces paroles de mille soupirs; elle fondait en larmes, et bien que cette fille eût de l'esprit et beaucoup d'attachement pour sa maîtresse, elle ne pouvait lui rien dire qui fût capable de la consoler.
»Cependant le marquis reprochait tous les jours à sa femme son indifférence pour Don Louis. «Je ne puis souffrir, lui disait-il, que vous ne pensiez plus à l'homme du monde que j'aime davantage et qui avait pour vous tant de complaisance et tant d'amitié. Je vous avoue que c'est une espèce de dureté qui fait mal juger de la bonté de votre cœur; mais convenez au moins, Madame, qu'il n'était pas encore parti que vous l'aviez déjà oublié.—De quoi lui servirait mon souvenir? disait la marquise avec une langueur charmante; ne voyez-vous point qu'il nous fuit? Ne serait-il pas encore avec nous s'il nous avait véritablement aimés? Croyez-moi, Seigneur, il mérite un peu qu'on l'abandonne à son tour.» Tout ce qu'elle pouvait dire ne rebuta point le marquis; il la persécutait sans cesse pour qu'elle écrivît à Don Louis de revenir. Un jour, entre autres, qu'elle était entrée dans son cabinet pour lui parler de quelques affaires, elle le trouva occupé à lire une lettre de Don Louis qu'il venait de recevoir.
»Elle voulut se retirer, mais il prit ce moment pour l'obliger de faire ce qu'il souhaitait. Il lui dit fort sérieusement, qu'il ne pouvait plus supporter l'absence de son cousin; qu'il était résolu de l'aller trouver; qu'il y avait déjà deux ans qu'il était parti sans témoigner aucun désir de revoir son pays et ses amis; qu'il était persuadé qu'il aurait plus de déférence pour ses prières que pour les siennes; qu'il la conjurait de lui écrire, et qu'enfin elle pouvait choisir ou de lui donner cette satisfaction ou de se résoudre à le voir partir pour Naples, où Don Louis devait faire quelque séjour. Elle demeura surprise et embarrassée de cette proposition; mais connaissant qu'il attendait avec une extrême inquiétude qu'elle se fût déterminée: «Que voulez-vous que je lui mande, Seigneur? lui dit-elle d'un air triste. Dictez-moi cette lettre, je l'écrirai; c'est tout ce que je puis, et je crois même que c'est plus que je ne dois.» Le marquis, transporté de joie, l'embrassa tendrement; il la remercia de sa complaisance et lui fit écrire ces paroles devant lui:
«Si vous avez de l'amitié pour nous, ne différez pas votre retour, j'ai des raisons pressantes pour le souhaiter; je vous veux du mal que vous songiez si peu à revenir, et c'est payer les sentiments que l'on a pour vous d'une indifférence qui n'est pas ordinaire. Revenez, Don Louis, je le souhaite, je vous en prie, et s'il m'était permis de me servir de termes plus pressants, je dirais peut-être que je vous l'ordonne.»
»Le marquis fit un paquet seul de cette fatale lettre, afin que Don Louis ne pût croire que c'était par son ordre que la marquise la lui avait écrite; et l'ayant envoyé au courrier, il en attendait le succès avec une impatience qui n'est pas concevable. Que devint cet amant à la vue d'un ordre si cher et si peu espéré? Bien qu'il eût remarqué des dispositions de tendresse dans les regards de cette belle personne, il n'aurait osé se promettre qu'elle eût souhaité son retour, sa raison se révoltait contre sa joie. «Que je suis malheureux! disait-il; j'adore la plus aimable de toutes les femmes et je n'ose lui vouloir plaire; elle a de la bonté pour moi; l'honneur et l'amitié me défendent d'en profiter. Que ferai-je donc, ô ciel! que ferai-je? Je m'étais flatté que l'absence me pourrait guérir; hélas! c'est un remède que j'ai tenté inutilement; je n'ai jamais jeté les yeux sur son portrait, que je ne me sois trouvé plus amoureux et plus misérable que lorsque je la voyais tous les jours. Il faut lui obéir: elle ordonne mon retour, elle veut bien me revoir et elle ne peut ignorer ma passion. Lorsque je pris congé d'elle, mes yeux lui déclarèrent le secret de mon cœur, et quand je me souviens de ce que je vis dans les siens en ce moment, toutes mes réflexions deviennent inutiles, et je me résous plutôt à mourir à ses pieds que de vivre éloigné d'elle.»
»Il partit sans différer d'un seul jour et sans dire adieu à ses amis; il laissa un gentilhomme pour l'excuser auprès d'eux et pour régler ses affaires. Il avait tant d'empressement de revoir la marquise, qu'il fit, pour se rendre auprès d'elle, une diligence que personne que lui n'aurait pu faire. En arrivant à Cagliari, capitale de la Sardaigne, il apprit que le marquis et sa femme étaient à une magnifique maison de campagne, où le vice-roi les était allé voir avec toute sa cour. Il sut encore que le marquis de Barbaran lui préparait une grande fête où il se devait faire une course de cañas, à l'ancienne manière des Maures. Il était le tenant et devait soutenir avec sa quadrille: qu'un mari aimé est plus heureux qu'un amant.
»Bien des gens qui n'étaient pas de cette opinion se préparaient pour lui aller disputer le prix que la marquise, à la prière de la vice-reine, devait donner au victorieux: c'était une écharpe qu'elle avait brodée elle-même et semée de ses chiffres. L'on ne devait y paraître qu'en habit de masque, pour que tout y fût plus libre et plus galant.
»Don Louis eut un secret dépit de comprendre le marquis si satisfait. «Il est aimé, disait-il, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un rival et comme un rival heureux; mais il faut essayer de troubler sa félicité en triomphant de sa vaine gloire.» Ayant formé ce dessein, il ne voulut point paraître dans la ville; il se fit faire un habit de brocart vert et or; il avait des plumes vertes, et toute sa livrée était de la même couleur pour marquer ses nouvelles espérances.
»Lorsqu'il entra dans la lice où l'on devait courre, tout le monde attacha les yeux sur lui; sa magnificence et son air donnèrent de l'émulation aux cavaliers, et beaucoup de curiosité aux dames. La marquise en sentit une émotion secrète dont elle ne put démêler la cause; il était placé fort proche du balcon où elle était avec la vice-reine; mais il n'y avait là aucune dame qui ne perdît tout son éclat auprès de celui de la marquise: son air de jeunesse qui ne passait pas encore dix-huit ans, son teint de lis et de rose, ses yeux si beaux et si touchants, sa bouche incarnate et petite, un sourire agréable, et sa taille qui commençait à passer les plus avantageuses, la rendaient l'admiration de tout le monde.
»Don Louis fut tellement ravi de la revoir si belle et de remarquer, à travers de ses charmes, un air triste et abattu, qu'il se flatta d'y avoir quelque part; et ce fut le premier moment où il se trouva heureux. Quand son tour vint, il courut contre le marquis et lui lança ses cannes avec tant d'adresse, qu'il n'y en eut aucune qui manquât son coup. Il ne fut pas moins habile à se parer de celles qu'il lui jeta; et enfin il gagna le prix avec un applaudissement général.
»Il se rendit aux pieds de la marquise pour le recevoir de ses mains; il déguisa le son de sa voix, et lui parlant avec son masque assez bas pour n'être entendu que d'elle: «Divine personne, lui dit-il, veuillez remarquer ce que la fortune décide en faveur des amants.» Il n'osa lui en dire davantage; et, sans le connaître, elle lui donna le prix avec cette grâce naturelle dont toutes ses actions étaient accompagnées.
»Il se retira promptement, de peur d'être connu, car ç'aurait été un sujet de querelle entre le marquis et lui; et sans doute il ne lui aurait pardonné qu'avec peine la victoire qu'il venait de remporter. Cela l'obligea de se tenir encore caché pendant quelques jours. Le vice-roi et sa femme revinrent à Cagliari; et monsieur et madame de Barbaran les y accompagnèrent avec toute la Cour.
»Don Louis se fit voir alors; il feignit d'arriver et ne fit pas même semblant d'avoir appris ce qui s'était passé à la campagne. Le marquis de Barbaran fut transporté de joie en le voyant, et l'absence n'avait en rien altéré la tendresse qu'il avait pour ce cher parent. Il ne fut pas malaisé de se ménager un moment favorable pour entretenir son aimable marquise; il avait autant de liberté dans sa maison que dans la sienne propre, et vous jugerez bien, Madame, qu'il n'oublia pas de lui parler du prix qu'il avait reçu de ses belles mains. «Que je suis malheureux, lui disait-il, que vous ne m'ayez pas reconnu! Hélas! je me flattais, Madame, que quelques secrets pressentiments vous apprendraient qu'un autre que moi ne pouvait soutenir, avec tant de passion, la cause des amants contre les maris.—Non, Seigneur, lui dit-elle d'un air assez fier pour ne lui laisser aucune espérance, je ne voulais pas deviner que vous fussiez partisan d'une si mauvaise cause, et je n'aurais pas cru que vous eussiez pris des engagements si forts à Naples, que vous fussiez venu jusqu'en Sardaigne triompher d'un ami qui soutenait mes intérêts aussi bien que les siens.—Je mourrais de douleur, Madame, interrompit Don Louis, si je vous avais déplu dans ce que j'ai fait; et si vous aviez des dispositions un peu plus favorables et que j'osasse vous prendre pour ma confidente, il ne me serait pas difficile de vous persuader que ce n'est point à Naples que j'ai laissé l'objet de mes vœux.» Comme la marquise appréhenda qu'il ne lui en dît plus qu'elle n'en voulait entendre, et qu'il lui paraissait vivement touché du reproche qu'elle lui avait fait, elle prit un air enjoué et, tournant la conversation sur un ton de raillerie, elle lui répondit qu'il prenait trop sérieusement ce qu'elle lui avait dit. Il n'osa profiter de cette occasion pour lui déclarer son amour. S'il l'aimait plus que toutes choses au monde, il ne la respectait pas moins.
»Lorsqu'il l'eut quittée, il commença de se reprocher sa timidité. «Eh quoi! disait-il, souffrirai-je toujours sans chercher quelque soulagement à mes peines?» Il se passa assez de temps sans qu'il pût rencontrer une occasion favorable, parce que la marquise prenait soin de l'éviter. Mais étant venu un soir chez elle, il la trouva seule dans son cabinet. Le plafond en était tout peint et doré; il y avait, depuis le haut jusqu'en bas, de grandes glaces jointes ensemble; un lustre de cristal et des girandoles de même étaient remplis de bougies, qui rassemblaient toutes leurs lumières autour d'elle, et la faisaient paraître la plus belle personne du monde. Elle était couchée sur un lit d'ange, le plus galant que l'on eut jamais vu; son déshabillé était magnifique, et ses cheveux, rattachés de quelques nœuds de pierreries, tombaient négligemment sur sa gorge. Le trouble qu'elle sentit, en voyant Don Louis, parut sur son visage et la rendit encore plus belle. Il s'approcha d'un air timide et respectueux; il se mit à genoux auprès d'elle; il la regarda quelque temps sans oser lui parler; mais devenant un peu plus hardi: «Si vous considérez, Madame, lui dit-il, l'état pitoyable où vous m'avez réduit, vous comprendrez sans peine qu'il n'est plus en mon pouvoir de garder le silence; je n'ai pu parer des coups aussi inévitables que sont les vôtres, je vous ai adorée dès que je vous ai vue, j'ai essayé de me guérir en vous fuyant, je me suis arraché à moi-même en m'arrachant au plaisir d'être auprès de vous: ma passion n'en a pas eu moins de violence. Vous m'avez rappelé, Madame, de mon exil volontaire, et je meurs mille fois le jour, incertain de ma destinée. Si vous êtes assez cruelle pour me refuser votre pitié, souffrez au moins qu'après avoir appris ma passion je meure de douleur à vos pieds.» La marquise fut quelque temps sans se pouvoir résoudre de lui répondre. Enfin, se rassurant: «Je vous l'avoue, lui dit-elle, Don Louis, j'ai déjà connu une partie de vos sentiments, mais je voulais me persuader que c'était les effets d'une tendresse innocente; ne me rendez point complice de votre crime; vous en faites un quand vous trahissez l'amitié que vous devez à mon époux; mais, bon Dieu! vous n'en serez que trop puni; je sais que le devoir vous défend de m'aimer; à mon égard il ne me défend pas seulement de vous aimer, il m'ordonne de vous fuir. Je le ferai, Don Louis, je vous fuirai, je ne sais même si je ne devrais point vous haïr; mais, hélas! il me semble qu'il serait impossible de le faire.—Hé! que faites-vous donc, Madame, interrompit-il d'un air de douleur et de désespoir, que faites-vous, cruelle, quand vous prononcez l'arrêt de ma mort! Vous ne pourriez me haïr, dites-vous: ne me haïssez-vous pas, et ne me faites-vous point tout le mal dont vous êtes capable, lorsque vous prenez la résolution de me fuir? Achevez, Madame; achevez, ne laissez pas votre vengeance imparfaite; sacrifiez-moi à votre devoir et à votre époux, aussi bien la vie m'est odieuse si vous m'ôtez l'espoir de vous plaire.» Elle le regarda dans ce moment avec des yeux pleins de langueur. «Don Louis, lui dit-elle, vous me faites des reproches que je voudrais bien mériter.» En achevant ces mots elle se leva; elle craignait trop que la tendresse triomphât de sa raison, et, malgré l'effort qu'il fit pour la retenir, elle passa dans la chambre où toutes ses femmes étaient.
»Elle crut avoir beaucoup gagné sur elle d'être sortie de cette conversation sans répondre aussi favorablement que son cœur l'aurait souhaité; mais l'amour est un séducteur qu'il ne faut point du tout écouter, si l'on veut s'en défendre. Depuis ce jour, Don Louis commença de se croire heureux, quoiqu'il manquât beaucoup de choses à sa parfaite félicité: la marquise avait, en effet, un principe de vertu qui s'opposait toujours avec succès aux désirs de son amant.
»Il n'avait plus ces scrupules d'amitié pour le marquis de Barbaran, qui avaient si fort troublé son repos. L'amour avait entièrement banni l'amitié; il le haïssait même en secret.
»Enfin, Don Louis se flattant que, peut-être, il pourrait trouver un moment favorable pour toucher le cœur de la marquise de quelque pitié, il le cherchait avec soin, et pour le trouver, un jour qu'il faisait excessivement chaud, sachant bien que la marquise avait la coutume de se retirer pour dormir l'après-midi, comme c'est un usage que chacun suit en ce pays-là, il vint chez elle, ne doutant pas que tout le monde ne fût endormi.
«Elle était dans un appartement bas qui donnait sur le jardin; tout était fermé, et ce ne fut qu'à la faveur d'un faux jour qu'il vit sur son lit cette charmante personne; elle dormait d'un profond sommeil. Elle était à demi déshabillée, et il eut le temps de découvrir des beautés qui augmentaient encore la force de sa passion. Il s'approcha si doucement d'elle, qu'elle ne s'éveilla point; il y avait déjà quelques moments qu'il la regardait avec tous les transports d'un homme qui ne se possède plus, lorsque, voyant sa gorge nue, il ne put s'empêcher de lui faire un larcin amoureux. Elle se réveilla en sursaut, elle n'avait pas encore les yeux bien ouverts, la chambre était sombre, et elle n'aurait jamais pu croire que Don Louis eût été si téméraire. Je vous ai dit, Madame, qu'il ressemblait beaucoup au marquis de Barbaran; elle ne douta donc point que ce fût lui, et le nommant plusieurs fois mon cher marquis et mon cher époux, elle l'embrassa tendrement. Il connut bien son erreur; quelque plaisir qu'elle lui procurât, il aurait souhaité n'en être redevable qu'aux bontés de sa maîtresse. Mais, ô ciel! quel contre-temps! le marquis vint dans ce dangereux moment, et ce ne fut pas sans la dernière fureur qu'il vit la liberté que Don Louis prenait auprès de sa femme. Au bruit qu'il avait fait en entrant, elle avait tourné les yeux vers la porte, et voyant entrer son mari qu'elle croyait auprès d'elle, l'on ne peut rien ajouter à sa surprise et à son affliction de se trouver entre les bras d'un autre. Don Louis, désespéré de cette aventure, se flatta que peut-être il ne l'aurait pas reconnu; il passa promptement dans la galerie; et trouvant une fenêtre ouverte qui donnait sur le jardin, il s'y jeta et sortit aussitôt par une porte de derrière. Le marquis le poursuivit sans pouvoir le joindre. En revenant sur ses pas, il trouva malheureusement le portrait de la marquise qui était tombé du bras de Don Louis comme il courait. Il fit sur-le-champ de très-cruelles réflexions; un tête-à-tête de Don Louis et de sa femme à une heure où les dames ne voient personne, ce portrait rattaché de ses cheveux qu'il venait de laisser tomber, enfin avoir vu la marquise l'embrasser, tout cela ensemble lui donna lieu de soupçonner sa vertu. «Je suis trahi, s'écria-t-il, je suis trahi par tout ce que j'aimais au monde; qui peut être aussi malheureux que moi?» En achevant ces mots, il rentra dans la chambre de sa femme. Elle se jeta d'abord à ses pieds, et, fondant en larmes, elle voulut se justifier et lui faire connaître son innocence; mais le démon de la jalousie le possédait à un tel point, qu'il la repoussa avec violence, il n'écouta plus que les transports de sa rage et de son désespoir, et détournant les yeux, pour ne pas voir un objet aussi aimable et qu'il avait tant aimé, il eut la barbarie d'enfoncer son poignard dans le sein de la plus belle et de la plus vertueuse femme du monde. Elle se laissa égorger comme une innocente victime, et son âme sortit avec un ruisseau de sang.
«O Dieu! m'écriai-je, trop imprudent Don Louis, pourquoi abandonniez-vous cette charmante personne aux fureurs d'un mari amoureux, emporté et jaloux? Vous l'auriez arrachée de ses cruelles mains.—Hélas! Madame, reprit ce gentilhomme, il sortit sans réflexion, et s'il avait pu prévoir un tel malheur, que n'aurait-il pas fait?»
«Aussitôt que l'infortunée marquise eut rendu les derniers soupirs, son bourreau ferma son appartement, prit tout ce qu'il avait de pierreries et d'argent, monta à cheval et s'enfuit avec une diligence extrême. Don Louis, inquiet et plus amoureux qu'il ne l'avait jamais été, revint le soir chez elle, au hasard de tout ce qui pourrait lui arriver. Il fut surpris quand on lui dit qu'elle avait toujours dormi, que sa chambre était encore fermée et que le marquis était monté à cheval. Un pressentiment secret commença de lui faire tout craindre; il fut vite dans le jardin, et par la même fenêtre qu'il avait trouvée ouverte, il entra dans la galerie et de là dans la chambre. Il y faisait si sombre, qu'il marchait à tâtons, lorsqu'il sentit quelque chose qui faillit le faire tomber. Il se baissa et connut bien que c'était un corps mort. Il poussa un grand cri, et ne doutant point que ce fût celui de sa chère maîtresse, il tomba pâmé de douleur. Quelques-unes des femmes de la marquise se promenaient sous les fenêtres de son appartement; elles entendirent les cris de Don Louis; elles montèrent aisément par la même fenêtre et entrèrent. Quel triste spectacle, bon Dieu! peut-on se le figurer! l'amante morte, l'amant prêt à mourir; je ne trouve point de paroles qui vous puissent bien exprimer l'état où il était. Il ne fut pas plutôt revenu à soi par la force des remèdes, que sa douleur, sa rage et son désespoir éclatèrent avec tant de violence, que l'on croyait qu'il n'y aurait jamais rien qui pût le consoler, et je suis persuadé qu'il n'aurait point survécu à celle dont il venait de causer la perte, si le désir de la venger ne l'avait encore animé.
«Il partit comme un furieux à la quête du marquis de Barbaran, il le chercha partout sans pouvoir le trouver. Il parcourut l'Italie, passa par l'Allemagne, il revint en Flandre, il se rendit en France. On l'assura que le marquis était à Valence, en Espagne. Il y fut et ne l'y rencontra point. Enfin, trois ans s'étant écoulés sans qu'il pût trouver les moyens de sacrifier son ennemi aux mânes de sa maîtresse; la grâce qui peut tout, et particulièrement sur les grandes âmes, toucha la sienne si efficacement, que tout à coup il changea ses désirs de vengeance en des désirs sérieux de faire son salut et de sortir du monde.
«Étant rempli de cet esprit, il retourna en Sardaigne: il vendit tout son bien, qu'il distribua à quelques-uns de ses amis, qui avec beaucoup de mérites étaient fort pauvres, et par ce moyen il se rendit si pauvre lui-même, qu'il voulut être réduit à demander l'aumône.
«Il avait vu, en allant autrefois à Madrid, un lieu tout propre à faire un ermitage (c'est vers le Mont-Dragon). Cette montagne est presque inaccessible, et l'on n'y passe que par une ouverture qui est au milieu d'un grand rocher. Elle se ferme lorsqu'il tombe de la neige, et l'ermitage est enseveli plus de six mois dessous. Don Louis en fit bâtir un en ce lieu; il avait accoutumé d'y passer des années entières sans voir qui que ce soit. Il y faisait les provisions nécessaires, il a de bons livres et il demeurait seul dans cette affreuse solitude; mais cette année, on l'a forcé de venir ici à cause d'une grande maladie dont il a pensé mourir. Il y a déjà quatre ans qu'il mène une vie toute spirituelle et si différente de celle pour laquelle il était né, que ce n'est qu'avec peine qu'il voit les personnes qui le connaissent.
«A l'égard du marquis de Barbaran, il a quitté pour jamais l'île de Sardaigne, où il n'a pas la liberté de retourner. J'ai appris qu'il s'est remarié à Anvers, à la veuve d'un Espagnol nommé Fonceca.
«Et c'est lui-même qui a raconté à un de mes amis les particularités de son crime; il en est si furieusement bourrelé, qu'il croit toujours voir sa femme mourante qui lui fait des reproches, et son imagination en est si blessée, qu'il en a contracté une noire mélancolie dont on appréhende qu'il ne meure bientôt ou qu'il ne perde tout à fait l'esprit.»
«Ce cavalier se tut à cet endroit, et comme je n'avais pu m'empêcher de pleurer la fin tragique d'une si aimable personne, Don Fernand de Tolède, qui l'avait remarqué et qui n'avait pas voulu m'en parler, crainte d'interrompre le fil de l'histoire, m'en fit la guerre et me dit galamment, qu'il était ravi de me connaître sensible a la pitié, et que je pourrais n'être pas longtemps sans trouver des sujets dignes de l'exercer. Je m'arrêtai moins à lui répondre, qu'à remercier ce gentilhomme qui avait bien voulu me raconter une aventure aussi extraordinaire. Je le priai de faire mes compliments à Don Louis et de lui donner de ma part deux pistoles, puisqu'il recevait des aumônes. Don Fernand et chacun des chevaliers en donnèrent autant. «Voilà, nous dit ce cavalier, de quoi enrichir les pauvres de Vittoria, car Don Louis ne s'approprie pas des charités si fortes.» Nous dîmes qu'il en était le maître et qu'il en ferait tel usage qu'il jugerait à propos; mais pour en revenir à mes aventures.»
Bien que j'aie un passe-port du roi d'Espagne le mieux spécifié et le plus général qu'il est possible, j'ai été obligée de prendre un billet de la douane, car, sans cette précaution, on aurait confisqué toutes mes hardes. De quoi me sert le passe-port du roi? leur ai-je dit.—De rien du tout, ont-ils répliqué; les commis et les gardes des douanes ne daignent pas même jeter les yeux dessus; ils disent qu'il faut que le roi vienne les assurer que cet ordre vient de lui; lorsque l'on manque à la formalité de prendre ce billet, l'on vous confisque tout ce que vous avez. Il est inutile de s'excuser sur ce que l'on est étranger et qu'on est mal informé des coutumes du pays. Ils répondent sèchement que l'ignorance de l'étranger fait le profit de l'Espagnol[16]. Le mauvais temps m'a retenue encore deux jours ici, pendant lesquels j'ai vu la Gouvernante et la Comédie. La principale place de cette ville est ornée d'une fort belle fontaine, qui est au milieu; elle est entourée de la Maison de Ville, de la prison, de deux couvents et de plusieurs maisons assez bien bâties. Il y a la ville neuve et la vieille; tout le monde quitte cette dernière pour venir demeurer dans l'autre. On y trouve des marchands fort riches; leur commerce se fait à Saint-Sébastien ou à Bilbao. Ils envoient beaucoup de fer à Grenade, en Estramadure, en Galice et dans les autres parties du royaume. Je remarquai que les grandes rues sont bordées de beaux arbres, et ces arbres arrosés de ruisseaux d'eau vive. Du Mont Saint-Adrian ici, il y a sept lieues; enfin je vais partir et finir cette longue lettre; il est tard, et je vous ai tant parlé de ce que j'ai vu, que je ne vous ai rien dit de ce que je sens pour vous. Croyez au moins, ma chère cousine, que ce n'est pas manque d'avoir bien des choses à vous dire; votre cœur m'en sera caution s'il est encore à mon égard ce que vous m'avez promis.
De Vittoria, ce 24 février 1679.
Mes lettres sont si longues qu'il est difficile de croire, quand je les finis, que j'aie encore quelque chose à vous dire; cependant, ma chère cousine, je n'en ferme jamais aucune qu'il ne me reste toujours de quoi vous en écrire une autre. Quand je n'aurais à vous parler que de mon amitié, c'est un chapitre inépuisable. Vous en jugerez aisément par le plaisir que je trouve à faire ce que vous souhaitez. Vous avez voulu savoir toutes les particularités de mon voyage: je vais continuer de vous les raconter.
Je partis assez tard de Vittoria, à cause que je m'étais arrêtée chez la Gouvernante dont je vous ai parlé, et nous fûmes coucher à Miranda. Le pays est fort agréable jusqu'à Arigny. Nous arrivâmes ensuite par un chemin difficile au bord de la rivière d'Urola, dont le bruit est d'autant plus grand qu'elle est remplie de gros rochers sur lesquels l'eau frappe, bondit, retombe et forme des cascades naturelles en plusieurs endroits. Nous continuâmes de monter les hautes montagnes des Pyrénées où nous courûmes, mille dangers différents. Nous y vîmes les restes antiques d'un vieux château, où l'on ne fait pas moins revenir de lutins qu'à celui de Guebare; il est proche de Gargançon, et comme il nous y fallut arrêter pour montrer mon passe-port, parce que l'on paye là les droits du Roi, j'appris de l'alcade du bourg, qui s'approcha de ma litière pour lier conversation avec moi, que l'on disait dans le pays qu'il y avait autrefois un roi et une reine qui avaient pour fille une princesse si belle et si charmante, qu'on la prenait plutôt pour une divinité que pour une simple mortelle. On l'appelait Mira, et c'est de son nom qu'est venu le Mira des Espagnols, qui veut dire regarde; parce que, aussitôt qu'on la voyait, tout le monde attentif s'écriait: Mira, Mira; voilà l'étymologie d'un nom tirée d'assez loin. On ne voyait point cette princesse sans en devenir éperdument amoureux; mais sa fierté et son indifférence faisaient mourir tous ses amants. Le basilic n'avait jamais tant tué de monde que la belle et trop dangereuse Mira. Elle dépeupla ainsi le royaume de son père et toutes les contrées d'alentour. Ce n'était que morts et mourants. Après s'être adressé inutilement à elle, on s'adressait au ciel pour demander justice de sa rigueur. Les dieux s'irritèrent enfin, et les déesses ne furent pas les dernières à se fâcher; de sorte que, pour la punir, les fléaux du ciel achevèrent de ravager le royaume de son père. Dans cette affliction générale, il consulta l'oracle, qui dit que tant de malheurs ne cesseraient point jusqu'à ce que Mira eût expié les maux que ses yeux avaient faits, et qu'il fallait qu'elle partît; que les destins la conduiraient dans le lieu fatal où elle devait perdre son repos et sa liberté. La princesse obéit, croyant qu'il était impossible qu'elle fût touchée de tendresse. Elle ne mena avec elle que sa nourrice; elle était vêtue en simple bergère, de peur qu'on la remarquât, soit par mer, soit par terre. Elle parcourut les deux tiers du monde, faisant chaque jour trois où quatre douzaines d'homicides, car sa beauté n'était point diminuée par les fatigues du voyage. Elle arriva proche de ce vieux château qui était à un jeune comte appelé Nios, doué de mille perfections, mais le plus farouche de tous les hommes. Il passait sa vie dans les bois; dès qu'il apercevait une femme, il la fuyait, et, de toutes les choses qu'il voyait sur la terre, c'était celle qu'il haïssait davantage. La belle Mira se reposait un jour au pied de quelques arbres, lorsque Nios vint à passer, vêtu de la peau d'un lion, un arc à sa ceinture et une massue sur l'épaule. Il avait ses cheveux tout mêlés et il était barbouillé comme un charbonnier (cette circonstance est du conte). La princesse ne laissa pas que de le trouver le plus beau et le plus charmant des hommes. Elle courut après lui comme une folle; il s'enfuit comme un fou. Elle le perdit de vue; elle ne sut où le trouver; la voilà au désespoir, pleurant jour et nuit avec sa nourrice. Nios revint à la chasse; elle le vit encore, elle voulut le suivre; dès qu'il l'eut aperçue, il fit comme la première fois, et Mira de pleurer amèrement. Mais sa passion lui donnant des forces, elle courut mieux que lui, elle l'arrêta par ses longs cheveux et le pria de la regarder; elle croyait que cela suffisait pour le toucher. Il jeta les yeux sur elle avec autant d'indifférence que si elle eût été de bois. Jamais fille n'a été si surprise; elle ne voulut point le quitter; elle vint malgré lui à son château. Dès qu'elle y fut entrée, il l'y laissa et ne parut plus. La pauvre Mira, inconsolable, mourut de douleur, et depuis, l'on dit que l'on entend de longs gémissements qui sortent du château de Nios. Les jeunes filles de la contrée y allaient et lui portaient de petits présents de fruits, de lait et d'œufs, qu'elles posaient à la porte d'une cave où personne ne veut entrer. Elles disaient que c'était pour la consoler; mais cette coutume a été abolie comme une superstition. Bien que je n'aie rien cru de tout ce que l'on me dit à Gargançon de Mira et de Nios, je ne laissai pas de prendre plaisir au récit de ce conte dont j'omets mille particularités, dans la crainte de vous ennuyer par sa longueur.
Ma fille était si aise qu'il ne tint pas à elle que nous ne retournassions sur nos pas, pour mettre à la porte de la cave quelques perdrix rouges que mes gens venaient d'acheter. Elle comprenait que les mânes de la princesse seraient fort consolées de recevoir ce témoignage de notre bonne volonté; mais pour moi je compris que je serais plus contente qu'elle d'avoir ces perdrix à mon souper. Nous passâmes la rivière d'Urola sur un grand pont de pierre; et, après en avoir traversé un autre à gué assez difficilement, à cause des neiges fondues, nous arrivâmes à Miranda d'Ebro. C'est un gros bourg ou une fort petite ville. Il y a une grande place ornée de fontaines. La rivière de l'Èbre, qui est une des plus considérables de l'Espagne, la traverse; l'on voit sur le haut d'une montagne le château avec plusieurs tours. Il paraît être de quelque défense, et il sort une si grosse fontaine d'un rocher sur lequel il est bâti, que dès sa source elle fait moudre des moulins. Du reste, je n'y remarquai rien qui mérite de vous être écrit. Les trois chevaliers, dont je vous ai déjà parlé, étaient arrivés avant moi et ils avaient donné tous les ordres nécessaires pour le souper. Ainsi nous mangeâmes ensemble, et bien que la nuit parût avancée, parce que les jours sont courts en cette saison, il n'était pas tard. De sorte que ces Messieurs, qui ont beaucoup d'honnêteté et de complaisance pour moi, me demandèrent ce que je voulais faire. Je leur proposai de jouer à l'hombre, et dis que je me mettrais de moitié avec Don Fernand de Tolède. Ils acceptèrent la partie. Don Frédéric de Cardone dit qu'il aimerait mieux m'entretenir que de jouer. Ainsi les trois autres commencèrent, et je m'arrêtai quelque temps à les voir avec beaucoup de plaisir, car leurs manières sont tout à fait différentes des nôtres. Ils ne prononcent jamais un mot, je ne dis pas pour se plaindre (cela serait indigne de la gravité espagnole), mais je dis pour demander un gano, pour couper de plus haut ou pour faire entendre que l'on peut prendre quelque autre avantage. Enfin il semble des statues qui agissent par le moyen d'un ressort, et il est vrai qu'ils se reprocheraient à eux-mêmes le moindre geste.
Après les avoir examinés, je passai vers le brasier et Don Frédéric s'y plaça près de moi; il me demanda en quel état étaient les affaires lorsque j'étais partie de Paris; qu'il m'avouait que les grandes qualités du roi de France faisaient bien souvent le sujet de ses plus agréables réflexions; qu'il avait eu l'honneur de le voir, que son idée lui était toujours présente et que, depuis ce temps-là, il en avait parlé comme d'un monarque digne de l'amour de ses sujets et de la vénération de tout le monde. Je lui répliquai que les sentiments qu'il avait pour le Roi me confirmaient la bonne opinion que j'avais déjà de son esprit et de ses lumières; qu'il était certain que nos ennemis et les étrangers ne pouvaient, sans admiration, entendre parler des grandes actions de ce monarque, de sa conduite, de sa bonté pour ses peuples et de sa clémence. Que, quelque temps avant mon départ, on avait reçu les nouvelles de la ratification de la paix avec la Hollande; qu'il savait assez combien la guerre, qui avait commencé en 1672, avait intéressé de princes; que les Hollandais, mieux conseillés que les autres, avaient fait leur paix, et que le traité qui venait d'être conclu à Nimègue était su de toute l'Europe, et lui rendait la tranquillité qu'elle avait perdue.
J'ajoutai à cela que le roi venait de réduire ses compagnies de cavalerie à trente-sept maîtres et celles de dragons à quarante-cinq; que cette réforme allait à quatre mille chevaux, et que celle qu'il avait encore faite de quinze soldats par compagnie d'infanterie, montait à quarante-cinq mille hommes; qu'il avait aussi retranché dix hommes par chaque compagnie de cavalerie, ce qui allait à douze mille chevaux; que tout cela faisait voir ses dispositions pour entretenir les traités de bonne foi.
Il me répondit que le Roi son maître n'y était pas moins disposé; qu'il l'en avait entendu parler plusieurs fois, et qu'il y avait peu qu'il l'avait quitté; qu'il s'était rendu auprès de lui parce qu'il avait été député par la principauté de Catalogne, avec ceux du royaume de Valence, pour le supplier de faire sortir de leur pays les troupes qui y sont en quartier d'hiver; que bien loin de l'obtenir, ils s'estimaient heureux qu'on ne leur eût pas donné quelques-unes de celles qui étaient venues de Naples et de Sicile; qu'ils avaient paré les coups avec bien de la peine; qu'on les avait envoyées sur les frontières du Portugal et dans les royaumes de Galice et de Léon. Mais, continua-t-il, si on nous avait secondés, ce ne serait pas, à présent, au roi d'Espagne que nous nous adresserions pour être soulagés. Les peuples de Catalogne, accablés de l'oppression et de la violence inouïe des Castillans, cherchèrent, en 1640, les moyens de s'en affranchir. Ils se mirent sous la protection du Roi Très-Chrétien et, pendant l'espace de douze ans, ils s'y trouvèrent fort heureux. Les guerres civiles qui troublèrent le repos dont la France jouissait, lui ôtèrent les moyens de nous secourir contre le roi d'Espagne. Il sut bien profiter de la conjoncture, et il réunit Barcelone, avec la plus grande partie de cette principauté, sous son obéissance[17]. Je lui demandai s'il retournerait bientôt en ce pays-là; il me dit que la duchesse de Medina-Celi, sa proche parente, venait de gagner un grand procès contre la duchesse de Frias, sa belle-mère, femme du connétable de Castille; qu'il s'agissait du duché de Segorbe, dans le royaume de Valence, et du duché de Cardone, dans la principauté de Catalogne; que madame de Medina-Celi prétendait à ces deux terres, comme fille aînée et héritière du duc de Cardone; que la duchesse de Frias, l'ayant épousé en premières noces, en était en possession par le testament de son mari, qui lui en avait laissé la jouissance sa vie durant; mais qu'enfin madame de Frias avait été condamnée à rendre les terres à la duchesse de Medina-Celi, avec les jouissances de neuf ans, qui montaient à quarante mille écus par an[18]; qu'elle voulait l'engager d'aller, en son nom, prendre possession du duché de Cardone et qu'il ne pensait pas qu'il pût la refuser.
Il me dit ensuite qu'il y avait deux choses assez singulières dans ce duché, dont l'une est une montagne de sel, en partie blanche comme la neige, et l'autre plus claire et plus transparente que du cristal; qu'il y en a de bleu, de vert, de violet, d'incarnat, d'orangé et de mille couleurs différentes, qui ne laisse pas de perdre sa teinture et de devenir tout blanc quand on le lave; il s'y forme et y croît continuellement, et bien qu'il soit salé, et que d'ordinaire les endroits où l'on trouve le sel soient si stériles que l'on n'y voit pas même de l'herbe, il y a dans ce lieu-là des pins d'une grande hauteur et des vignobles excellents. Lorsque le soleil darde ses rayons sur cette montagne, il semble qu'elle soit composée des plus belles pierreries du monde, et le meilleur, c'est qu'elle est d'un revenu considérable[19].
L'autre particularité dont il me parla, c'est d'une fontaine dont l'eau est très-bonne et la couleur pareille à du vin clairet. On ne m'a rien dit de celle-là, interrompis-je; mais un de mes parents, qui a été en Catalogne, m'a assuré qu'il y en a une, près de Balut, dont l'eau est de sa couleur naturelle, et cependant tout ce que l'on y met est comme de l'or. Je l'ai vue, Madame, continua Don Frédéric, et je me souviens qu'un homme fort avare et encore plus fou y allait tous les jours jeter son argent, parce qu'il croyait qu'il se changerait en or; mais il se ruinait, bien loin de s'enrichir, car quelques paysans plus fins et plus habiles que lui, ayant aperçu ce qu'il faisait, attendaient un peu plus bas, et le coulant de l'eau leur conduisait cet argent. Si vous retourniez en France par la Catalogne, ajouta-t-il, vous verriez cette fontaine. Ce ne serait pas elle qui pourrait m'y attirer, lui dis-je, mais l'envie de passer par le Montserrat me ferait faire un plus long voyage. Il est situé, dit-il, proche de Barcelone, et c'est un lieu d'une grande dévotion: il semble que le rocher est scié par la moitié; l'église est un peu plus haut, petite et obscure. A la clarté de quatre-vingt-six lampes d'argent, on aperçoit l'image de la Vierge qui est fort brune, et que l'on tient pour miraculeuse. L'autel a coûté trente mille écus à Philippe second, et l'on y voit chaque jour des pèlerins de toutes les parties du monde. Ce saint lieu est rempli de plusieurs ermitages, habités par des solitaires d'une grande piété.
Ce sont, pour la plupart, des personnes de naissance, qui n'ont quitté le monde qu'après l'avoir bien connu et qui paraissent charmés des douceurs de leur retraite, bien que le séjour en soit affreux et qu'il eût été impossible d'y aborder si l'on n'avait pas taillé un chemin dans les rochers. On ne laisse pas d'y trouver plusieurs beautés, une vue admirable, des sources de fontaine, des jardins très-propres, cultivés de la main de ces bons religieux, et partout un certain air de solitude et de dévotion qui touche ceux qui s'y rendent. Nous avons encore une autre dévotion fort renommée, ajouta-t-il: c'est Nuestra Señora del Pilar. Elle est à Saragosse, dans une chapelle, sur un pilier de marbre; elle tient le petit Jésus entre ses bras. On prétend que la Vierge apparut sur ce même pilier à saint Jacques, et l'on en vénère l'image avec beaucoup de respect. On ne peut la remarquer fort bien, parce qu'elle est élevée et dans un lieu si obscur que, sans les flammes qui l'éclairent, on ne s'y verrait pas. Il y a toujours plus de cinquante lampes allumées; l'or et les pierreries brillent de tous côtés, et les pèlerins y viennent en foule[20]. Mais, continua-t-il, je puis dire, sans prétention pour Saragosse, que c'est une des plus belles villes qu'on puisse voir. Elle est située le long de l'Èbre, dans une vaste campagne; elle est ornée de grands bâtiments, de riches églises, d'un pont magnifique, de belles places et des plus jolies femmes du monde, agréables, vives, qui aiment la nation française et qui n'oublieraient rien pour vous obliger à dire du bien d'elles, si vous y passiez. Je lui dis que j'en avais déjà entendu parler d'une manière très-avantageuse. Mais, continuai-je, ce pays est fort stérile, et les soldats n'y subsistent qu'avec beaucoup de peine. En effet, répliqua-t-il, soit que l'air n'y soit pas sain, ou qu'il leur manque quelque chose, les Flamands et les Allemands n'y peuvent vivre; et s'ils n'y meurent pas tous, ils tâchent de trouver les moyens de déserter. Les Espagnols et les Napolitains sont encore plus portés qu'eux à cet esprit de désertion. Ces derniers passent par la France et retournent en leur pays; les autres côtoient les Pyrénées, le long du Languedoc et rentrent dans la Castille par la Navarre ou par la Biscaye. C'est une route que les vieux soldats ne manquent guère de tenir; pour les nouveaux, ils périssent dans la Catalogne, parce qu'ils n'y sont pas accoutumés, et l'on peut assurer qu'il n'y a pas de lieu où la guerre embarrasse tant le Roi d'Espagne qu'en celui-là. Il ne s'y soutient qu'avec beaucoup de dépense, et les avantages que les ennemis y remportent sur lui ne peuvent être petits. Je sais aussi que l'on est plus sensible à Madrid sur la moindre perte qui se fait en Catalogne, qu'on ne le serait sur la plus grande qui se ferait en Flandre, à Milan ou ailleurs. Mais à présent, continua-t-il, nous allons être plus tranquilles que nous ne l'avons été; l'on espère, à la Cour, que la paix sera de durée, parce que l'on y parle fort d'un mariage qui ferait une nouvelle alliance; et comme le marquis de Los Balbazes, plénipotentiaire à Nimègue, a reçu ordre de se rendre promptement auprès du Roi Très-Chrétien, pour demander Mademoiselle d'Orléans, l'on ne doute point que le mariage ne se fasse, et l'on pense déjà aux charges de sa maison. Il est vrai que l'on est surpris que don Juan d'Autriche consente à ce mariage. Vous me feriez un plaisir singulier, lui dis-je en l'interrompant, de m'apprendre quelques particularités de ce prince; il est naturel d'avoir de la curiosité pour les personnes de son caractère; et quand on se trouve dans une Cour où l'on n'a jamais été, pour n'y paraître pas trop neuve, on a besoin d'être un peu instruite. Il me témoigna que ce serait avec plaisir qu'il me dirait les choses qui étaient venues à sa connaissance, et il commença ainsi:
Vous ne serez peut-être pas fâchée, Madame, que je prenne les choses dès leur source, et que je vous dise que ce prince était fils d'une des plus belles filles qui fût en Espagne, nommée Maria Calderona. Elle était comédienne, et le duc de Medina-de-las-Torres en devint éperdument amoureux. Ce cavalier avait tant d'avantages au-dessus des autres, que la Calderona ne l'aima pas moins qu'elle en était aimée. Dans la force de cette intrigue, Philippe IV la vit et la préféra à une fille de qualité qui était à la Reine et qui demeura si piquée du changement du Roi, qu'elle aimait de bonne foi et dont elle avait eu un fils, qu'elle se retira à Las Descalzas Reales, où elle prit l'habit de religieuse. Pour la Calderona, comme son inclination se tournait toute du côté du duc de Medina, elle ne voulut point écouter le Roi qu'elle ne sût auparavant si le duc y consentirait. Elle lui en parla et lui offrit de se retirer secrètement en quelque lieu qu'il voudrait; mais le duc craignit d'encourir la disgrâce du Roi, et il lui répondit qu'il était résolu à céder à Sa Majesté un bien qu'il n'était pas en état de lui disputer. Elle lui en fit mille reproches; elle l'appela traître à son amour, ingrat pour sa maîtresse, et elle lui dit encore que s'il était assez heureux pour disposer de son cœur comme il le voulait, elle n'était pas dans les mêmes circonstances, et qu'il fallait absolument qu'il continuât de la voir, ou qu'il se préparât à la voir mourir de désespoir. Le duc, touché d'une si grande passion, lui promit de feindre un voyage en Andalousie et de rester chez elle, caché dans un cabinet. Effectivement, il partit de la Cour et fut ensuite s'enfermer chez elle, comme il en était convenu, quelque risque qu'il y eût à courir par une conduite si imprudente[21]. Le Roi, cependant, en était fort amoureux et fort satisfait. Elle eut dans ce temps-là don Juan d'Autriche, et la ressemblance qu'il avait avec le duc de Medina-de-las-Torres a persuadé qu'il pouvait être son fils; mais, bien que le Roi eût d'autres enfants, et particulièrement l'évêque de Malaga, la bonne fortune décida en sa faveur, et il a été le seul reconnu.
Les partisans de Don Juan disent que c'était en raison de l'échange qui avait été fait du fils de Calderona avec le fils de la reine Élizabeth, et voici comme ils établissent cet échange, qui est un conte fait exprès pour imposer aux peuples, et qui, je crois, n'a aucun fondement de vérité. Ils prétendent que le Roi était éperdument amoureux de cette comédienne; elle devint grosse en même temps que la Reine, et voyant que la passion du monarque était si forte qu'elle en pouvait tout espérer, elle fit si bien, qu'elle l'engagea de lui promettre que si la Reine avait un fils et qu'elle en eût un aussi, il mettrait le sien à sa place. Que risquez-vous, lui disait-elle, Sire? ne sera-ce pas toujours votre fils qui régnera, avec cette différence que, m'aimant comme vous me le dites, vous l'en aimerez aussi davantage[22]? Elle avait de l'esprit, et le Roi avait beaucoup de faiblesse pour elle. Il consentit à ce qu'elle voulait; et, en effet, l'affaire fut conduite avec tant d'adresse, que la Reine étant accouchée d'un fils et Calderona d'un autre, l'échange s'en fit; celui qui devait régner et qui portait le nom de Balthazar mourut à l'âge de quatorze ans. L'on dit au Roi que c'était de s'être trop échauffé en jouant à la paume; mais la vérité est qu'on laissait conduire ce prince par de jeunes libertins qui lui procuraient de fort méchantes fortunes. On prétend même que Don Pedro d'Aragon, son gouverneur et premier gentilhomme de sa chambre, y contribua plus qu'aucun autre, lui laissant la liberté de faire venir dans son appartement une fille qu'il aimait. Après cette visite, il fut pris d'une violente fièvre: il n'en dit point le sujet. Les médecins, qui l'ignoraient, crurent le soulager par de fréquentes saignées qui achevèrent de lui ôter le peu de force qui lui restait, et, par ce moyen, ils avancèrent la fin de sa vie. Le Roi sachant, mais trop tard, ce qui s'était passé, exila Don Pedro pour n'avoir pas empêché cet excès, ou pour ne pas l'avoir découvert assez tôt.
Cependant Don Juan d'Autriche, qui était élevé comme fils naturel, ne changea point d'état, bien que cela eût dû être, si effectivement il avait été fils légitime. Malgré cela, ses créatures soutiennent qu'il ressemble si parfaitement à la reine Élisabeth, que c'est son portrait; et cette opinion ne laisse pas de faire impression dans l'esprit du peuple qui court volontiers après les nouveautés, et qui aimait cette grande Reine si passionnément qu'il la regrette encore comme si elle venait de mourir; très-souvent même, l'on prononce son panégyrique, sans autre engagement que celui de la vénération que l'on conserve pour sa mémoire. Il est vrai que si Don Juan d'Autriche avait voulu profiter des favorables dispositions du peuple, il a trouvé bien des temps propres à pousser sa fortune fort loin. Mais son unique but est de servir le Roi et de tenir ses sujets dans les sentiments de fidélité qu'ils lui doivent.
Pour en revenir à la Calderona, le Roi surprit un jour le duc de Medina-de-las-Torres avec elle, et dans l'excès de sa colère il courut à lui, son poignard à la main. Il allait le tuer, lorsque cette fille se mit entre eux deux, lui disant qu'il pouvait la frapper s'il voulait. Comme il avait la dernière faiblesse pour elle, il ne put s'empêcher de lui pardonner, et il se contenta d'exiler son amant. Mais ayant appris qu'elle continuait à l'aimer et à lui écrire, il ne songea plus qu'à faire une nouvelle passion. Quand il en eut une assez forte pour n'appréhender point les charmes de la Calderona, il lui fit dire de se retirer dans un monastère, ainsi que c'est la coutume, lorsque le Roi quitte sa maîtresse. Celle-ci ne différa point; elle écrivit une lettre au duc pour lui dire adieu, et elle reçut le voile de religieuse de la main du nonce apostolique, qui fut depuis Innocent X[23]. Il y a beaucoup d'apparence que le Roi ne crut pas que Don Juan fût à un autre qu'à lui, puisqu'il l'aima chèrement. Une chose qui vous paraîtra assez singulière, c'est qu'un roi d'Espagne ayant des fils qu'il a reconnus ne peut les laisser entrer dans Madrid tant qu'il vit. Ainsi, Don Juan a été élevé à Ocaña, qui en est éloigné de quelques lieues. Le roi son père s'y rendait souvent, et il le faisait même venir aux portes de la ville, où il l'allait trouver. Cette coutume vient de ce que les grands d'Espagne disputent le rang que ces princes veulent tenir. Celui-ci, avant qu'il allât en Catalogne, demeurait d'ordinaire au Buen-Retiro, qui est une maison royale à l'une des extrémités de Madrid, un peu hors la porte. Il se communiquait si peu, qu'on ne l'a jamais vu à aucune fête publique pendant la vie du feu Roi; mais, depuis, les temps ont changé, et sa fortune est sur un pied fort différent.
Pendant que la reine Marie-Anne d'Autriche, sœur de l'Empereur et mère du Roi, gouvernait l'Espagne, et que son fils n'était pas encore en âge de tenir les rênes de l'État, elle voulut toujours que Don Juan fût éloigné de la cour; et d'ailleurs elle se sentait si capable de gouverner, qu'elle avait aussi fort grande envie de soulager longtemps le Roi du soin de ses affaires. Elle n'était point trop fâchée qu'il ignorât tout ce qui donne le désir, de régner: mais bien qu'elle apportât les dernières précautions pour l'empêcher de sentir qu'il était dans une tutelle un peu gênante, et qu'elle tâchât de ne laisser approcher de lui que les personnes dont elle pouvait s'assurer, cela n'empêcha pas que quelques-uns des fidèles serviteurs du Roi ne hasardassent tout pour lui faire comprendre ce qu'il pouvait faire pour sa liberté. Il voulut suivre les avis qu'on lui donnait, et enfin, ayant pris des mesures justes, il se déroba une nuit et fut au Buen-Retiro. Il envoya aussitôt un ordre à la Reine, sa mère, de ne point sortir du palais.
Don Juan est d'une taille médiocre, bien fait de sa personne; il a tous les traits réguliers, les yeux noirs et vifs, la tête très-belle; il est poli, généreux et fort brave. Il n'ignore rien des choses convenables à sa naissance, et de celles qui regardent toutes les sciences et tous les arts. Il écrit et parle fort bien en cinq sortes de langues, et il en entend encore davantage. Il a étudié longtemps l'astrologie judiciaire. Il sait parfaitement bien l'histoire. Il n'y a pas d'instrument qu'il ne sache et qu'il ne touche comme les meilleurs maîtres; il travaille au tour, il forge des armes, il peint bien. Il prenait fort grand plaisir aux mathématiques, mais, étant chargé du gouvernement de l'État, il a été obligé de se détacher de toutes ses autres occupations.
Il arriva au Buen-Retiro au commencement de l'année 1677, et aussitôt qu'il y fut, il fit envoyer la reine-mère à Tolède, parce qu'elle s'était déclarée contre lui et qu'elle empêchait son retour auprès du Roi. Don Juan eut une joie extrême de recevoir, par le Roi lui-même, l'ordre de pourvoir à tout et de conduire les affaires du royaume; et ce n'était pas sans sujet qu'il s'en déchargeait sur lui, puisqu'il ignorait encore l'art de régner. On apportait pour raison d'une éducation si tardive, que le roi son père était mourant quand il lui donna la vie; que même, lorsqu'il vint au monde, l'on fut obligé de le mettre dans une boîte pleine de coton, car il était si délicat et si petit qu'on ne pouvait l'emmaillotter; qu'il avait été élevé sur les bras et sur les genoux des dames du palais jusqu'à l'âge de dix ans, sans mettre une seule fois les pieds à terre pour marcher[24]; que dans la suite, la reine sa mère, qui était engagée par toutes sortes de raisons à conserver l'unique héritier de la branche espagnole, appréhendant de le perdre, n'avait osé le faire étudier de peur de lui donner trop d'application et d'altérer sa santé qui, dans la vérité, était fort faible; et l'on a remarqué que ce nombre de femmes avec lesquelles le Roi était toujours et qui le reprenaient trop aigrement des petites fautes qu'il commettait, lui avait inspiré une si grande aversion pour elles que, dès qu'il savait qu'une dame l'attendait en quelque endroit sur son passage, il passait par un degré dérobé, ou se tenait enfermé tout le jour dans sa chambre. La marquise de Los-Velez, qui a été sa gouvernante, m'a dit qu'elle a cherché l'occasion de lui parler six mois de suite fort inutilement. Mais, enfin, quand le hasard faisait qu'elles parvenaient à le joindre, il prenait le placet de leurs mains et tournait la tête, de crainte de les voir. Sa santé s'est si bien affermie, que son mariage avec l'archiduchesse, fille de l'Empereur, ayant été rompu par Don Juan, à cause que c'était l'ouvrage de la reine-mère, il a souhaité d'épouser Mademoiselle d'Orléans. Les circonstances de la paix qui vient d'être conclue à Nimègue lui firent jeter les yeux sur cette princesse, dont les belles qualités, Madame, vous sont encore mieux connues qu'à moi.
Il aurait été difficile de croire qu'ayant des dispositions si éloignées de la galanterie, il fût devenu tout à coup aussi amoureux de la Reine qu'il le devint sur le seul récit qu'on lui fit de ses bonnes qualités, et sur son portrait en miniature qu'on lui apporta. Il ne veut plus le quitter et le met toujours sur son cœur; il lui dit des douceurs qui étonnent tous les courtisans, car il parle un langage qu'il n'a jamais parlé; sa passion pour la princesse lui fournit mille pensées qu'il ne peut confier à personne; il lui semble que l'on n'entre pas assez dans ses impatiences, et dans le désir qu'il a de la voir; il lui écrit sans cesse, et il fait partir presque tous les jours des courriers extraordinaires pour lui porter ses lettres, et lui rapporter de ses nouvelles. Lorsque vous serez à Madrid, ajouta Don Frédéric, vous apprendrez, Madame, plusieurs particularités qui, sans doute, se seront passées depuis que j'en suis parti et qui satisferont peut-être plus votre curiosité que ce que je vous ai dit. Je vous suis très-obligée, répliquai-je, de votre complaisance; mais faites-moi la grâce encore de me dire quel est le véritable caractère des Espagnols. Vous les connaissez, et je suis persuadée que rien n'est échappé à vos lumières; comme vous m'en parlerez sans passion et sans intérêt, je pourrai m'en tenir à ce que vous m'en direz. Pourquoi croyez-vous, Madame, reprit-il en souriant, que je vous en parle plus sincèrement qu'un autre? il y a des raisons qui pourraient me rendre suspect; ils sont mes maîtres, je devrais les ménager, et si je ne suis pas assez politique pour le faire, le chagrin d'être contraint de leur obéir serait propre à me donner sur leur chapitre des idées contraires à la vérité. Quoi qu'il en soit, dis-je en l'interrompant, je vous prie de m'apprendre ce que vous en savez.
Les Espagnols, dit-il, ont toujours passé pour être fiers et glorieux: cette gloire est mêlée de gravité, et ils la poussent si loin, qu'on peut l'appeler un orgueil outré. Ils sont braves sans être téméraires: on les accuse même de n'être pas assez hardis. Ils sont colères, vindicatifs sans faire paraître d'emportement, libéraux sans ostentation, sobres pour le manger, trop présomptueux dans la prospérité, trop rampants dans la mauvaise fortune. Ils adorent les femmes, et ils sont si fort prévenus en leur faveur que l'esprit n'a point assez de part au choix de leurs maîtresses. Ils sont patients avec excès, opiniâtres, paresseux, particuliers, philosophes; du reste, gens d'honneur et tenant leur parole au péril de leur vie. Ils ont beaucoup d'esprit et de vivacité, comprennent facilement, s'expliquent de même et en peu de paroles. Ils sont prudents, jaloux sans mesure, désintéressés, peu économes, cachés, superstitieux, fort catholiques, du moins en apparence. Ils font bien les vers et sans peine. Ils seraient capables des plus belles sciences, s'ils daignaient s'y appliquer. Ils ont de la grandeur d'âme, de l'élévation d'esprit, de la fermeté, un sérieux naturel, et un respect pour les dames qui ne se rencontre point ailleurs. Leurs manières sont composées, pleines d'affectation; ils sont entêtés de leur propre mérite, et ne rendent presque jamais justice à celui des autres. Leur bravoure consiste à se tenir vaillamment sur la défensive, sans reculer et sans craindre le péril; mais ils n'aiment point à le chercher et ils ne s'y portent pas naturellement, ce qui vient de leur jugement plutôt que de leur timidité. Ils connaissent le péril et ils l'évitent; leur plus grand défaut, selon moi, c'est la passion de se venger et les moyens qu'ils y emploient. Leurs maximes, là-dessus, sont absolument opposées au christianisme et à l'honneur: lorsqu'ils ont reçu un affront, ils font assassiner celui qui le leur a fait. Ils ne se contentent pas de cela, car ils font assassiner aussi ceux qu'ils ont offensés dans l'appréhension d'être prévenus, sachant bien que s'ils ne tuent ils seront tués. Ils prétendent s'en justifier quand ils disent que leur ennemi ayant pris le premier avantage, ils doivent s'assurer du second; que s'ils y manquaient, ils feraient tort à leur réputation; que l'on ne se bat point avec un homme qui vous a insulté; qu'il se faut mettre en état de l'en punir, sans courre la moitié du danger. Il est vrai que l'impunité autorise cette conduite: car le privilége des Églises et des couvents d'Espagne est de donner une retraite assurée aux criminels, et, tout autant qu'ils le peuvent, ils commettent leurs mauvaises actions près du sanctuaire, pour n'avoir guère de chemin à faire jusqu'à l'autel; on le voit souvent embrassé par un scélérat, le poignard encore à la main, tout sanglant du meurtre qu'il vient de commettre[25].
A l'égard de leur personne, ils sont fort maigres, petits, la taille fine, la tête belle, les traits réguliers, les yeux beaux, les dents assez bien rangées, le teint jaune et basané. Ils veulent que l'on marche légèrement, que l'on ait la jambe grosse et le pied petit, que l'on soit chaussé sans talon, que l'on ne mette point de poudre, qu'on se sépare les cheveux sur le côté de la tête et qu'ils soient coupés tout droits et passés derrière les oreilles, avec un grand chapeau doublé de taffetas noir, une golille plus laide et plus incommode qu'une fraise, un habit toujours noir; au lieu de chemise des manches de taffetas ou de tabis noir, une épée étrangement longue, un manteau de frise noire par là-dessus, des chausses très-étroites, des manches pendantes et un poignard. En vérité, tout cela gâte à tel point un homme, quelque bien fait qu'il puisse être d'ailleurs, qu'il semble qu'ils affectent l'habillement le moins agréable de tous, et les yeux ne peuvent s'y accoutumer.
Don Frédéric aurait continué de parler, et j'avais tant de plaisir à l'entendre que je ne l'aurais point interrompu; mais il s'interrompit lui-même, ayant remarqué que la reprise d'hombre venait de finir, et comme il eut peur que je ne voulusse me retirer, et que nous devions partir le lendemain de bonne heure, il sortit avec les autres messieurs. Je me levai, en effet, fort matin, parce que nous avions une grande journée à faire pour aller coucher à Birbiesca. Nous suivîmes la rivière pour éviter les montagnes, et nous passâmes, à Oron, un gros ruisseau qui se jette dans l'Èbre. Nous entrâmes, peu après, dans un chemin si étroit qu'à peine nos litières pouvaient y passer. Nous montâmes le long d'une côte fort droite jusqu'à Pancorvo, dont je vis le château sur une éminence voisine. Nous traversâmes une grande plaine, et c'était une nouveauté pour nous de voir un pays uni. Celui-ci est environné de plusieurs montagnes, qui semblent se tenir comme une chaîne, et particulièrement la chaîne d'Occa; il fallut passer encore une petite rivière avant que d'arriver à Birbiesca. Ce n'est qu'un bourg qui n'a rien de remarquable que son collége et quelques jardins assez jolis le long de l'eau; mais je puis dire que nous nous y rendîmes par le plus mauvais temps que nous eussions encore eu. J'en étais si fatiguée, qu'en arrivant je me mis au lit; ainsi je ne vis Don Fernand de Tolède et les autres chevaliers que le lendemain à Castel de Peones; mais il faut bien vous dire, comme l'on est dans les hôtelleries, et comptez qu'elles sont toutes semblables. Lorsqu'on y arrive fort las et fort fatigué, rôti par les ardeurs du soleil ou gelé par les neiges (car il n'y a guère de milieu entre ces deux extrémités), l'on ne trouve ni pot-au-feu, ni plats lavés; l'on entre dans l'écurie et de là l'on monte en haut. Cette écurie est d'ordinaire pleine de mulets et de muletiers qui se font des lits des bâts de leurs mulets pendant la nuit, et le jour ils leur servent de tables. Ils mangent de bonne amitié avec leurs mulets et fraternisent beaucoup ensemble.
L'escalier par où l'on monte est fort étroit et ressemble à une méchante échelle. La Señora de la casa vous reçoit en robe détroussée et en manches abattues; elle a le temps de prendre ses habits du dimanche pendant que l'on descend de la litière, et elle n'y manque jamais, car elles sont toutes pauvres et glorieuses.
L'on vous fait entrer dans une chambre dont les murailles sont assez blanches, couvertes de mille petits tableaux de dévotion fort mal faits; les lits sont sans rideaux, les couvertures de coton à houppes passablement propres, les draps grands comme des serviettes et les serviettes, comme de petits mouchoirs de poche; encore faut-il être dans une grosse ville pour en trouver trois ou quatre, car ailleurs il n'y en a point du tout, non plus que de fourchettes. Il n'y a qu'une tasse dans toute la maison, et si les muletiers la prennent les premiers, ce qui arrive toujours s'ils le veulent (car on les sert avec plus de respect que ceux qu'ils conduisent), il faut attendre patiemment qu'elle ne leur soit plus nécessaire, ou boire dans une cruche. Il est impossible de se chauffer au feu des cuisines sans étouffer; elles n'ont point de cheminée. Il en est de même de toutes les maisons que l'on trouve sur la route. On fait un trou au haut du plancher et la fumée sort par là. Le feu est au milieu de la cuisine. L'on met ce que l'on veut faire rôtir sur des tuiles par terre, et quand cela est bien grillé d'un côté on le tourne de l'autre. Lorsque c'est de la grosse viande, on l'attache au bout d'une corde suspendue sur le feu, et puis on la fait tourner avec la main, de sorte que la fumée la rend si noire, qu'on a peine seulement de la regarder.
Je ne crois pas qu'on puisse mieux représenter l'enfer qu'en représentant ces sortes de cuisines et les gens que l'on trouve dedans; car, sans compter cette fumée horrible, qui aveugle et suffoque, ils sont une douzaine d'hommes et autant de femmes, plus noirs que des diables, puants et sales comme des cochons, et vêtus comme des gueux. Il y en a toujours quelqu'un qui racle impudemment une méchante guitare, et qui chante comme un chat enroué. Les femmes sont tout échevelées: on les prendrait pour des Bacchantes; elles ont des colliers de verre, dont les grains sont aussi gros que des noix; ils font cinq ou six tours à leur col et servent à cacher la plus vilaine peau du monde.
Ils sont tous plus voleurs que des chouettes, et ils ne s'empressent à vous servir que pour vous prendre quelque chose, quoi que ce soit, ne fût-ce qu'une épingle, elle est prise de bonne guerre quand on la prend à un Français.
Avant toutes choses, la maîtresse de la maison nous amène ses petits enfants, qui sont nu-tête au cœur de l'hiver, n'eussent-ils qu'un jour. Elle leur fait toucher vos habits, elle leur en frotte les yeux, les joues, la gorge et les mains. Il semble que l'on soit devenu relique et que l'on guérit tous les maux. Ces cérémonies achevées, l'on vous demande si vous voulez manger, et, fût-il minuit, il faut envoyer à la boucherie, au marché, au cabaret, chez le boulanger, enfin, de tous les côtés de la ville, pour assembler de quoi faire un très-méchant repas. Car, encore que le mouton y soit fort tendre, leur manière de le frire avec de l'huile bouillante n'accommode pas tout le monde; c'est que le beurre y est très-rare. Les perdrix rouges s'y trouvent en quantité et fort grosses; elles sont un peu sèches, et, à cette sécheresse naturelle, l'on y en ajoute une autre qui est bien pire; je veux dire que, pour les rôtir, on les réduit en charbon.
Les pigeons y sont excellents; et, en plusieurs endroits, on trouve de bon poisson, particulièrement des bessugos, qui ont le goût de la truite et dont on fait des pâtés qui seraient fort bons, s'ils n'étaient pas remplis d'ail, de safran et de poivre.
Le pain est fait de blé d'Inde que nous appelons en France blé de Turquie. Il est assez blanc, et l'on croirait qu'il est pétri avec du sucre, tant il est doux; mais il est si mal fait et si peu cuit, que c'est un morceau de plomb que l'on se met sur l'estomac. Il a la forme d'un gâteau tout plat et n'est guère plus épais que d'un doigt; le vin est assez bon, et dans la saison des fruits l'on a tout sujet d'être content, car les muscats sont d'une grosseur et d'un goût admirables; les figues ne sont pas moins excellentes. L'on peut alors se retrancher à coup sûr sur le dessert. L'on y mange encore des salades faites d'une laitue si douce et si rafraîchissante, que nous n'en avons point qui en approche.
Ne pensez pas, ma chère cousine, qu'il suffise de dire: allez quérir telles choses pour les avoir, très-souvent on ne trouve rien du tout. Mais supposez que l'on trouve ce que l'on veut, il faut commencer par donner de l'argent; de manière que, sans avoir encore rien mangé, votre repas est compté et payé, car on ne permet au maître de l'hôtellerie que de vous donner le logement. Ils disent pour raison qu'il n'est pas juste qu'un seul profite de l'arrivée des voyageurs, et qu'il vaut mieux que l'argent se répande en plusieurs endroits[26].
L'on n'entre en aucun lieu pour dîner; l'on porte sa provision, et l'on s'arrête au bord de quelque ruisseau où les muletiers font manger leurs mulets. C'est de l'avoine ou de l'orge avec de la paille hachée qu'ils ont dans de grands sacs; car pour du foin, on ne leur en donne point. Il n'est pas permis à une femme ou à une fille de demeurer plus de deux jours dans une hôtellerie sur les chemins, à moins qu'elle n'ait des raisons très-apparentes. En voilà assez pour que vous soyez informée des hôtelleries, et de la manière dont on y est reçu.
Après le souper, ces messieurs jouèrent à l'hombre, et, comme je ne suis pas assez forte pour jouer contre eux, je m'intéressai avec Don Frédéric de Cardone, et Don Fernand de Tolède se mit près du brasier avec moi. Il me dit qu'il aurait bien souhaité que j'eusse eu le temps de passer par Valladolid; que c'est la plus agréable ville de la vieille Castille; qu'elle avait été longtemps la demeure des rois d'Espagne et qu'ils y ont un palais digne de leur grandeur; que, pour lui, il y avait des parentes qui se feraient un plaisir de m'y régaler, et qu'elles n'auraient pas manqué de me faire voir l'église des Dominicains, que les ducs de Lerme ont fondée; qu'elle était fort riche, et le portail d'une singulière beauté, à cause des figures et des bas-reliefs qui l'enrichissent; que, dans le collége du même couvent, les Français y voyaient avec satisfaction toutes les murailles semées de fleurs de lis, et que l'on disait qu'un évêque qui appartenait au roi de France les avait fait peindre. Il ajouta qu'elles m'auraient menée aux religieuses de Sainte-Claire, pour voir, dans le chœur de leur église, le tombeau d'un chevalier castillan, dont on prétend qu'il sort des accents et des plaintes toutes les fois que quelqu'un de sa famille doit mourir. Je souris à cela, comme étant dans le doute d'une chose à laquelle effectivement je ne crois point. Vous n'ajoutez pas foi à ce que je vous dis, continua-t-il, et je ne voudrais pas non plus vous l'assurer comme une vérité incontestable, bien que tout le monde en soit persuadé en ce pays-ci. Mais il est certain qu'il y a une cloche en Aragon, dans un bourg appelé Vililla, sur l'Èbre, laquelle a dix brasses de tour; et il arrive qu'elle sonne quelquefois toute seule, sans que l'on puisse remarquer qu'elle soit agitée par les vents ni par aucun tremblement de terre, en un mot, par rien de visible. Elle tinte d'abord, et ensuite, d'intervalle en intervalle, elle sonne à volée tant le jour que la nuit. Lorsqu'on l'entend, on ne doute point qu'elle n'annonce quelque sinistre accident. C'est ce qui arriva en 1601, le jeudi 13 de juin jusqu'au samedi 15 du même mois. Elle cessa alors de sonner et elle recommença le jour de la Fête-Dieu, comme on était sur le point de faire la procession. Elle sonna aussi quand Alphonse, cinquième Roi d'Aragon, alla en Italie pour prendre possession du royaume de Naples. On l'entendit à la mort de Charles-Quint. Elle marqua le départ pour l'Afrique du Roi de Portugal Don Sébastien, l'extrémité du Roi Philippe second et le trépas de sa dernière femme, la Reine Anne. Vous voulez que je vous croie, Don Fernand, lui dis-je, il semble que je suis trop opiniâtre de ne me pas rendre encore; mais vous conviendrez qu'il est des choses dont il est permis de douter. Avouez plutôt, Madame, reprit-il d'un air enjoué, que c'est manque de foi pour moi; car je ne vous ai rien dit qui ne soit su de tout le monde; mais peut-être croiriez-vous davantage Don Estève de Carvajal, sur une chose aussi extraordinaire qui est en son pays. Il l'appela en même temps, et lui demanda s'il n'était pas vrai qu'il y avait, au couvent des Frères Prêcheurs de Cordoue, une cloche qui ne manquait pas de sonner toutes les fois qu'il doit mourir un religieux, et qu'ainsi l'on en sait le temps à un jour près. Don Estève confirma ce que disait Don Fernand, et si je m'en suis pas demeurée absolument convaincue, j'en ai, tout au moins, fait semblant.