La Compagnie possède en propre une portion considérable de l’île de Java. Toute la côte du nord à l’est de Batavia lui appartient. Elle a réuni, depuis plusieurs années, à son domaine, l’île Maduré, dont le souverain s’était révolté, et le fils est aujourd’hui gouverneur de cette même île dont son père était roi. Elle a de même profité de la révolte du roi de Balimbuam pour s’approprier cette belle province qui fait la pointe orientale de Java. Ce prince, fier de l’empereur, honteux d’être soumis à des marchands et conseillé, dit-on, par les Anglais qui lui avaient fourni des armes, de la poudre, et même construit un fort, voulut secouer le joug. Il en a coûté deux ans et de grandes dépenses à la Compagnie pour le soumettre, et cette guerre venait d’être terminée deux mois avant que nous arrivassions à Batavia. Les Hollandais avaient eu le désavantage dans une première bataille; mais dans une seconde, le prince indien a été pris avec toute sa famille et conduit dans la citadelle de Batavia, où il est mort peu de jours après.

Son fils et le reste de cette famille infortunée devaient être embarqués sur les premiers vaisseaux, et conduits au cap de Bonne-Espérance, où ils finiront leurs jours sur l’île Roben.

Le reste de l’île Java est divisé en plusieurs royaumes. L’empereur de Java, dont la résidence est dans la partie méridionale de l’île, a le premier rang, ensuite le sultan de Mataran et le roi de Bantam. Tseribon est gouverné par trois rois vassaux de la Compagnie, dont l’agrément est aussi nécessaire aux autres souverains pour monter sur leur trône précaire. Il y a chez tous ces rois une garde européenne qui répond de leur personne. La Compagnie a de plus quatre comptoirs fortifiés chez l’empereur, un chez le sultan, quatre à Bantam et deux à Tseribon. Ces souverains sont obligés de donner à la Compagnie leurs denrées aux taux d’un tarif qu’elle-même a fait. Elle en tire du riz, des sucres, du café, de l’étain, de l’arak, et leur fournit seule l’opium dont les Javanais font une grande consommation, et dont la vente produit des profits considérables.

Batavia est l’entrepôt de toutes les productions des Moluques. La récolte des épiceries s’y apporte tout entière; on charge chaque année sur les vaisseaux ce qui est nécessaire pour la consommation de l’Europe et on brûle le reste. C’est ce commerce seul qui assure la richesse, je dirai même l’existence de la Compagnie des Indes hollandaises; il la met en état de supporter les frais immenses auxquels elle est obligée, et les déprédations de ses employés aussi fortes que ses dépenses mêmes. C’est aussi sur ce commerce exclusif et sur celui de Ceylan qu’elle dirige ses principaux soins. Je ne dirai rien sur Ceylan que je ne connais pas; la Compagnie vient d’y terminer une guerre ruineuse, avec plus de succès qu’elle n’a pu faire celle du golfe Persique, où ses comptoirs ont été détruits. Mais, comme nous sommes presque les seuls vaisseaux du roi qui aient pénétré dans les Moluques, on me permettra quelques détails sur l’état actuel de cette importante partie du monde, que son éloignement et le silence des Hollandais dérobent à la connaissance des autres nations.

On ne comprenait autrefois sous le nom de Moluques que les petites îles situées presque sous la ligne, entre quinze degrés de latitude sud et cinquante degrés de latitude nord, le long de la côte occidentale de Gilolo, dont les principales sont Ternate, Tidor, Mothier ou Mothir, Machian et Bachian. Peu à peu ce nom est devenu commun à toutes les îles qui produisaient des épiceries. Banda, Amboine, Ceram, Bouro et toutes les îles adjacentes ont été rangées sous la même dénomination, dans laquelle même quelques-uns ont voulu, mais sans succès, faire entrer Bouton et Célèbes. Les Hollandais divisent aujourd’hui ces pays, qu’ils appellent pays d’Orient, en quatre gouvernements principaux, desquels dépendent les autres comptoirs, et qui ressortissent eux-mêmes de la haute régence de Batavia. Ces quatre gouvernements sont Amboine, Banda, Ternate et Macassar.

D’Amboine, dont un edel-heer est gouverneur, relèvent six comptoirs; savoir, sur Amboine même, Hila et Larique, dont les résidents ont, l’un le grade de marchand, l’autre celui de sous-marchand; dans l’ouest d’Amboine, les îles Manipa et Boëro, sur la première desquelles est un simple teneur de livres, et sur la seconde notre bienfaiteur Hendrik Ouman, sous-marchand; Haroeko, petite île à peu près dans l’est-sud-est d’Amboine, où réside un sous-marchand; et enfin Saparoea, île aussi dans le sud-est et environ à quinze lieues d’Amboine. Il y réside un marchand, lequel a sous sa dépendance la petite île Neeslaw, où il détache un sergent et quinze hommes; il y a un petit fort construit sur une roche à Saparoea et un bon mouillage dans une jolie baie. Cette île et celle de Neeslaw fourniraient en clous la cargaison d’un navire. Toutes les forces du gouvernement d’Amboine consistent dans le fond de cent cinquante hommes, aux ordres d’un capitaine, un lieutenant et cinq enseignes. Il y a de plus deux officiers et un ingénieur.

Le gouvernement de Banda est plus considérable pour les fortifications, et la garnison y est plus nombreuse; le fond en est de trois cents hommes, commandés par un capitaine en premier, un capitaine en second, deux lieutenants, quatre enseignes et un officier d’artillerie. Cette garnison, ainsi que celle d’Amboine et des autres chefs-lieux, fournit tous les postes détachés. L’entrée à Banda est fort difficile pour qui ne la connaît pas. Il faut ranger de près la montagne de Gunongapi sur laquelle est un fort, en se méfiant d’un banc de roches qu’on laisse à bâbord. La passe n’a pas plus d’un mille de large, et on n’y trouve point de fond.

Il convient ensuite de ranger le banc pour aller chercher par huit ou dix brasses sous le fort London le mouillage dans lequel peuvent ancrer cinq ou six vaisseaux.

Trois postes dépendent du gouvernement de Banda Ouriën, où est un teneur de livres; Wayer, où réside un sous-marchand; et l’île Pulo Ry en Rhun, voisine de Banda, couverte aussi de muscades. C’est un grand marchand qui y commande. Il y a sur cette île un fort; il n’y peut mouiller que des sloops, encore sont-ils sur un banc qui défend les approches du fort. Il faudrait même le canonner à la voile, car tout attenant le banc il n’y a plus de fond. Au reste, il n’y a point d’eau douce sur l’île, la garnison est obligée de la faire venir de Banda. Je crois que l’île Arrow est aussi dans le district de ce gouvernement. Il y a dessus un comptoir avec un sergent et quinze hommes, et la Compagnie en retire des perles. Il n’en est pas ainsi de Timor et Solor, qui bien qu’elles en soient voisines, ressortissent directement de Batavia. Ces îles fournissent du bois de santal. Il est assez singulier que les Portugais aient conservé un poste à Timor, et plus singulier encore qu’ils n’en tirent pas un grand parti.

Ternate a quatre comptoirs principaux dans sa dépendance; savoir, Gorontalo, Manado, Limbotto et Xullabessie. Les résidents des deux premiers ont le grade de sous-marchands; les seconds ne sont que teneurs de livres. Il en dépend en outre plusieurs petits postes commandés par des sergents. Deux cent cinquante hommes sont répartis dans le gouvernement de Ternate, aux ordres d’un capitaine, un lieutenant, neuf enseignes et un officier d’artillerie.

Le gouvernement de Macassar, sur l’île Célèbes, lequel est occupé par un edel-heer, a dans son département quatre comptoirs: Boelacomba en Bonthain et Bima, où résident deux sous-marchands; Saleyer et Maros, dont les résidents ne sont que teneurs de livres.

Macassar ou Jonpandam est la plus forte place des Moluques; toutefois les naturels du pays y resserrent soigneusement les Hollandais dans les limites de leur poste. La garnison y est composée de trois cents hommes, que commandent un capitaine en premier, un capitaine en second, deux lieutenants et sept enseignes.

Il y a aussi un officier d’artillerie. On ne trouve pas d’épiceries dans le district de ce gouvernement, à moins qu’il ne soit vrai que Button en produit, ce que je n’ai pu vérifier. L’objet de son établissement a été de s’assurer d’un passage qui est une des clefs des Moluques, et d’ouvrir avec Célèbes et Bornéo un commerce avantageux. Ces deux grandes îles fournissent aux Hollandais de l’or, de la soie, du coton, des bois précieux, et même des diamants, en échange pour du fer, des draps et d’autres marchandises de l’Europe ou de l’Inde.

Ce détail des différents postes occupés par les Hollandais dans les Moluques est à peu de chose près exact.

La police qu’ils y ont établie fait honneur aux lumières de ceux qui étaient alors à la tête de la Compagnie.

Lorsqu’ils en eurent chassé les Espagnols et les Portugais, succès qui avaient été le fruit des combinaisons les plus éclairées, du courage et de la patience, ils sentirent bien que ce n’était pas assez, pour rendre le commerce des épiceries exclusif, d’avoir éloigné des Moluques tous les Européens. Le grand nombre de ces îles en rendait la garde presque impossible, il ne l’était pas moins d’empêcher un commerce de contrebande des insulaires avec la Chine, les Philippines, Macassar et tous les vaisseaux interlopes qui voudraient le tenter. La Compagnie avait encore plus à craindre qu’on n’enlevât des plants d’arbres et qu’on ne parvînt à les faire réussir ailleurs. Elle prit donc le parti de détruire, autant qu’il serait possible, les arbres d’épiceries dans toutes ces îles, en ne les laissant subsister que sur quelques-unes qui fussent petites et faciles à garder; alors tout se trouvait réduit à bien fortifier ces dépôts précieux. Il fallut soudoyer les souverains, dont cette denrée faisait le revenu, pour les engager à consentir à ce qu’on en anéantît ainsi la source. Tel est le subside annuel de vingt mille risdales que la Compagnie hollandaise paie au roi de Ternate et à quelques autres princes des Moluques. Lorsqu’elle n’a pu déterminer quelqu’un de ces souverains à permettre que l’on brûlât ses plants, elle les brûlait malgré eux, si elle était la plus forte, ou bien elle leur achetait annuellement les feuilles des arbres encore vertes, sachant bien qu’après trois ans de ce dépouillement les arbres périraient; ce qu’ignorent sans doute les Indiens.

Par ce moyen, tandis que la cannelle ne se récolte que sur Ceylan, les îles Banda ont été seules consacrées à la culture de la muscade; Amboine et Uleaster, qui y touchent, à la culture du girofle, sans qu’il soit permis d’avoir du girofle à Banda, ni de la muscade à Amboine. Ces dépôts en fournissent au-delà de la consommation du monde entier. Les autres postes des Hollandais dans les Moluques ont pour objet d’empêcher les autres nations de s’y établir, de faire des recherches continuelles pour découvrir et brûler les arbres d’épiceries et de fournir à la subsistance des seules îles où on les cultive. Au reste, tous les ingénieurs et marins employés dans cette partie sont obligés, en sortant d’emploi, de remettre leurs cartes et plans, et de prêter serment qu’ils n’en conservent aucun. Il n’y a pas longtemps qu’un habitant de Batavia a été fouetté, marqué et relégué sur une île presque déserte, pour avoir montré à un Anglais un plan des Moluques.

La récolte des épiceries se commence en décembre, et les vaisseaux destinés à s’en charger arrivent dans le courant de janvier à Amboine et Banda, d’où ils repartent pour Batavia en avril et mai. Il va aussi tous les ans deux vaisseaux à Ternate, dont les voyages suivent de même la loi des moussons. De plus, il y a quelques sénaus de douze ou quatorze canons destinés à croiser dans ces parages.

Chaque année, les gouverneurs d’Amboine et de Banda assemblent, vers la mi-septembre, tous les orencaies ou chefs de leurs départements. Ils leur donnent d’abord des festins et des fêtes qui durent plusieurs jours, et ensuite ils partent avec eux dans de grands bateaux nommés coracores, pour faire la tournée de leur gouvernement et brûler les plants d’épiceries inutiles. Les résidents des comptoirs particuliers sont obligés de se rendre auprès de leurs gouverneurs généraux et de les accompagner dans cette tournée qui finit ordinairement à la fin d’octobre ou au commencement de novembre et dont le retour est célébré par de nouvelles fêtes. Lorsque nous étions à Boëro, M. Ouman se disposait à partir pour Amboine avec les orencaies de son île.

Les Hollandais ont maintenant la guerre avec les habitants de Ceram, île riche en clous. Ces insulaires ne veulent point laisser détruire leurs plants, et ils ont chassé la Compagnie de tous les postes principaux qu’elle occupait sur leur terrain: elle n’a conservé que le petit comptoir de Savaï, situé dans la partie septentrionale de l’île, où elle tient un sergent et quinze hommes. Les Ceramois ont des armes à feu et de la poudre, et tous, indépendamment d’un patois national, parlent bien le malais. Les Papous sont aussi continuellement en guerre avec la Compagnie et ses vassaux. On leur a vu des bâtiments armés de pierriers et montés de deux cents hommes. Le roi de Salviati, l’une de leurs plus grandes îles, vient d’être arrêté par surprise, comme il allait rendre hommage au roi de Ternate, duquel il est vassal, et les Hollandais le retiennent prisonnier.

Quoi de plus sage que le plan que nous venons d’exposer? Quelles mesures pouvaient être mieux concertées pour établir et pour soutenir un commerce exclusif? Aussi la Compagnie en jouit-elle depuis longtemps, et c’est à quoi elle doit cet état de splendeur qui la rend plus semblable à une puissante république qu’à une société de marchands. Mais, ou je me trompe fort, ou le temps n’est pas loin auquel ce commerce précieux doit recevoir de mortelles atteintes. J’oserai le dire, pour en détruire l’exclusion, il n’y a qu’à le vouloir. La meilleure sauvegarde des Hollandais est l’ignorance du reste de l’Europe sur l’état véritable de ces îles, et le nuage mystérieux qui enveloppe ce jardin des Hespérides. Mais il est des difficultés que la force de l’homme ne peut vaincre, et des inconvénients auxquels toute sa sagesse ne saurait remédier. Les Hollandais peuvent bien construire à Amboine et à Banda des fortifications respectables, ils peuvent les munir de garnisons nombreuses; mais, après quelques années, des tremblements de terre, presque périodiques, viennent renverser de fond en comble tous ces ouvrages, et chaque année la malignité du climat emporte les deux tiers des soldats, matelots et ouvriers qu’on y envoie.

Voilà des maux sans remède. Les forts de Banda, bouleversés ainsi il y a trois ans, sont à peine reconstruits aujourd’hui; ceux d’Amboine ne le sont pas encore.

D’ailleurs la Compagnie a pu parvenir à détruire, dans quelques îles, une partie des épiceries connues; mais il en est qu’elle ne connaît pas, et d’autres même qu’elle connaît et qui se défendent contre ses efforts.

Aujourd’hui les Anglais fréquentent beaucoup les parages des Moluques, et ce n’est assurément pas sans dessein. Il y avait plusieurs années que de petits bâtiments qui partaient de Bancoui étaient venus examiner les passages et prendre les connaissances relatives à cette navigation difficile. On a lu que les habitants de Button nous ont dit que trois navires anglais avaient depuis peu passé dans ce détroit; nous avons aussi parlé des secours qu’ils ont donnés à l’infortuné souverain de Balimbuam, et il paraît certain que c’est d’eux aussi que les Ceramois tirent de la poudre et des armes; ils leur avaient même construit un fort que le capitaine Le Clerc nous a dit avoir détruit, et dans lequel il a trouvé deux canons. En 1764, M. Watson, qui commandait le Kinsberg, frégate de vingt-six canons, vint à l’entrée de Savaï, s’y fit donner à coups de fusils un pilote pour le conduire au mouillage et commit beaucoup de vexations dans ce faible comptoir. Il fit aussi je ne sais quelle tentative chez les Papous, mais elle ne lui réussit pas.

Sa chaloupe fut enlevée par ces Indiens, et tous les Européens qui étaient dedans, y compris un garde de la marine qui la commandait, furent faits prisonniers et depuis attachés à des poteaux, circoncis et massacrés dans les tourments.

Il semble, au reste, que les Anglais ne veulent point cacher leurs projets à la Compagnie hollandaise. Il y a quatre ans qu’ils établissent un poste dans une des îles des Papous, nommée Soloc ou Tafara. J’ignore quel fut le fondateur de cet établissement mais les Anglais ne l’ont gardé que trois ans. Ils viennent de l’abandonner, et le gouverneur a passé à Batavia en 1768 sur le Patty, capitaine Dodwell, d’où il s’est rendu à Bancoul, où le Patty a coulé bas dans la rade. Ce poste fournissait des nids d’oiseaux, de la nacre, des dents d’éléphant, des perles et des tripans ou swalopps, espèce de glu ou d’écume dont les Chinois font grand cas. Ce que je trouve merveilleux, c’est qu’ils venaient vendre leurs cargaisons à Batavia, je le sais du négociant qui les y achetait. Le même homme m’a assuré que les Anglais avaient aussi des épiceries par le moyen de ce poste; peut-être les tiraient-ils des Ceramois.

Pourquoi l’ont-ils abandonné? C’est ce que j’ignore. Il se peut qu’ayant déjà levé un grand nombre de plants d’épiceries, les ayant transplantés dans quelqu’une de leurs possessions aux Indes, et se croyant assurés de leur réussite, ils aient abandonné un poste dispendieux, trop capable d’alarmer une nation et d’en éclairer une autre.

Nous apprîmes à Batavia les premières nouvelles des vaisseaux dont nous avions plusieurs fois dans notre voyage retrouvé la trace. M. Wallis y était arrivé en janvier 1768, et reparti presque aussitôt. M. Carteret, séparé involontairement de son chef, peu après être sorti du détroit de Magellan, a fait un voyage plus long de beaucoup, et dont je crois les aventures plus compliquées. Il est venu à Macassar à la fin de mars de la même année, ayant perdu presque tout son équipage et son vaisseau étant délabré. Les Hollandais n’ont pas voulu le souffrir à Jonpandam et l’ont renvoyé à Bontain, consentant avec peine à ce qu’il y prît des Maures pour remplacer les hommes qu’il avait perdus; après deux mois de séjour dans l’île Célèbes, il s’est rendu le 3 juin à Batavia, où il a caréné, et d’où il n’est reparti que le 15 de septembre, c’est-à-dire douze jours seulement avant que nous y arrivassions. M. Carteret a peu parlé ici de son voyage; il en a dit assez cependant pour qu’on ait su que dans un passage qu’il nomme le détroit de Saint-Georges, il a eu affaire avec des Indiens dont il montrait les flèches, qui ont blessé plusieurs de ses gens, entre autres son second, lequel est reparti de Batavia sans être guéri.

Il n’y avait pas plus de huit ou dix jours que nous étions à Batavia, lorsque les maladies commencèrent à s’y déclarer. De la santé la meilleure en apparence on passait en trois jours au tombeau. Plusieurs de nous furent attaqués de fièvres violentes, et nos malades n’éprouvaient aucun soulagement à l’hôpital. J’accélérai, autant qu’il m’était possible, l’expédition de nos besoins; mais notre sabandar étant aussi tombé malade et ne pouvant plus agir, nous essuyâmes des difficultés et des lenteurs. Ce ne fut que le 16 octobre que je pus être en état de sortir, et j’appareillai pour aller mouiller en dehors de la rade; L’Étoile ne devait avoir son biscuit que ce jour-là. Elle ne finit de l’embarquer qu’à la nuit, et dès que le vent le lui permit, elle vint mouiller auprès de nous. Presque tous les officiers de mon bord étaient ou déjà malades, ou ressentaient des dispositions à le devenir. Le nombre des dysenteries n’avait point diminué dans les équipages, et le séjour prolongé à Batavia eût certainement fait plus de ravages parmi nous que n’avait fait le voyage entier. Notre Tahitien, que l’enthousiasme de tout ce qu’il voyait avait sans doute préservé quelque temps de l’influence de ce climat pernicieux, tomba malade dans les derniers jours, et sa maladie a été fort longue, quoiqu’il ait eu pour les remèdes toute la docilité à laquelle pourrait se dévouer un homme né à Paris; aussi, quand il parle de Batavia, ne la nomme-t-il que la terre qui tue, enoua maté.

CHAPITRE XIV

Le 16 octobre, j’appareillai seul de la rade de Batavia pour mouiller par sept brasses et demie, fond de vase molle, environ une lieue en dehors. L’Étoile, qui ne put avoir son pain que fort tard, appareilla à trois heures du matin; et gouvernant sur les feux que je tins allumés toute la nuit, elle vint mouiller auprès de moi.

Comme la route pour sortir de Batavia est intéressante, on me permettra le détail de celle que j’ai faite.

Le 17 nous fûmes sous voiles à cinq heures du matin et nous gouvernâmes au nord-quart-nord-est pour passer dans l’est de Rotterdam environ à une demi-lieue; puis au nord-ouest-quart-nord pour passer au sud de Horn et de Harlem; ensuite du ouest-quart-nord-ouest au ouest-quart-sud-ouest, pour ranger au nord les îles d’Amsterdam et de Middelbourg, sur la dernière desquelles est un pavillon; puis à l’ouest, laissant à tribord une balise placée dans le sud de la Petite Cambuis. À midi, nous observâmes cinq degrés cinquante cinq minutes de latitude méridionale, et nous étions pour lors nord et sud de la pointe sud-est de la Grande Cambuis, environ à un mille. J’ai de là fait route pour passer entre deux balises placées, l’une au sud de la pointe nord-ouest de la Grande Cambuis, l’autre est et ouest de l’île des Anthropophages, autrement dite Pulo Laki. Pour lors, on longe la côte à la distance qu’on veut ou qu’on peut. À cinq heures et demie, le courant nous affalant sur la côte, je mouillai une ancre à jet par onze brasses, fond de vase, la pointe nord-ouest de la baie de Bantam me restant à ouest-quart-nord-ouest-20-ouest environ cinq lieues, et le milieu de Pulo Baby au nord-ouest-5-ouest trois lieues.

Le 18, à deux heures du matin, nous étions à la voile, mais il nous fallut mouiller le soir; ce ne fut que le 19 après midi que nous sortîmes du détroit de la Sonde, passant au nord de l’île du Prince. Nous observâmes à midi six degrés trente minutes de latitude australe, et à quatre heures après midi, étant environ à quatre lieues de la pointe nord-ouest de l’île du Prince, je pris mon point de départ sur la carte de M. d’Après par six degrés vingt et une minutes de latitude australe et cent deux degrés de longitude orientale du méridien de Paris. Au reste, on peut mouiller partout le long de l’île de Java.

Les Hollandais y entretiennent de petits postes de distance en distance, et chacun d’eux a ordre d’envoyer un soldat à bord des vaisseaux qui passent avec un registre sur lequel on prie d’inscrire le nom du vaisseau, d’où il vient et où il va. On met ce qu’on veut sur ce registre; mais je suis fort éloigné d’en blâmer l’usage, puisque, par ce moyen, on peut avoir des nouvelles de bâtiments dont souvent on est inquiet, et que d’ailleurs le soldat chargé de présenter ce registre apporte aussi des poules, des tortues et d’autres rafraîchissements qu’il vend à fort bon compte. Il n’y avait plus de scorbut au moins apparent à bord de mes vaisseaux; mais beaucoup de gens y étaient attaqués du flux de sang. Je pris donc le pari de faire route pour l’île de France, sans attendre L’Étoile, et je lui en fis le signal le 20.

Cette route n’eut rien de remarquable que le beau et bon temps qui l’a rendue fort courte. Nous eûmes constamment le vent de sud-est très frais. Nous en avions besoin; car le nombre des malades augmentait chaque jour, les convalescences étaient fort longues, et il se joignit aux flux de sang des fièvres chaudes; un de mes charpentiers en mourut la nuit du 30 au 31. Ma mâture me causait aussi beaucoup d’inquiétude. Il y avait lieu d’appréhender que le grand mât ne rompît cinq ou six pieds au-dessous du trélingage. Je le fis jumeler, et pour le soulager, je dégréai le mât de perroquet et tins toujours deux ris dans le grand hunier.

Ces précautions retardaient considérablement notre marche; malgré cela, le dix-huitième jour de notre sortie de Batavia, nous eûmes la vue de l’île Rodrigue, et le surlendemain celle de l’île de France.

Le 5 novembre à quatre heures du soir, nous étions nord et sud de la pointe nord-est de l’île Rodrigue.

Nous avions eu connaissance de l’île Ronde le 7 à midi; à cinq heures du soir, nous étions nord et sud de son milieu. Nous tirâmes du canon à l’entrée de la nuit, espérant qu’on allumerait le feu de la pointe aux Canonniers; mais ce feu, mentionné par M. d’Après dans son instruction, ne s’allume plus, de manière qu’après avoir doublé le coin de Mire qu’on peut ranger d’aussi près qu’on veut, je me trouvai fort embarrassé pour éviter la batture dangereuse qui avance plus d’une demi-lieue au large de la pointe aux Canonniers. Je louvoyai, afin de m’entretenir au vent du port, tirant de temps en temps un coup de canon; enfin, entre onze heures et minuit, il vint à bord un des pilotes du port entretenus par le roi. Je me croyais hors de peine, et je lui avais remis la conduite du bâtiment, lorsque à trois heures et demie il nous échoua près de la baie des Tombeaux.

Par bonheur il n’y avait pas de mer, et la manœuvre que nous fîmes rapidement pour tâcher d’abattre du côté du large nous réussit; mais que l’on conçoive quelle douleur mortelle c’eût été pour nous, après tant de dangers nécessaires heureusement évités, de venir échouer au port par la faute d’un ignorant auquel l’ordonnance nous forçait de nous livrer. Nous en fûmes quittes pour quarante-cinq pieds de notre fausse quille qui furent emportés.

Le 8 dans la matinée, nous entrâmes dans le port où nous fûmes amarrés dans la journée. L’Étoile parut à six heures du soir et ne put entrer que le lendemain.

Nous nous trouvâmes être en arrière d’un jour, et nous y reprîmes la date de tout le monde.

Dès le premier jour, j’envoyai tous mes malades à l’hôpital, je donnai l’état de mes besoins en vivres et agrès, et nous travaillâmes sur-le-champ à disposer la frégate pour être carénée. Je pris tous les ouvriers du port qu’on put me donner et tous ceux de l’Étoile, étant déterminé à partir aussitôt que je serais prêt. Le 16 et le 18, on chauffa la frégate. Nous trouvâmes son doublage vermoulu, mais son flanc-bord était aussi sain qu’en sortant du chantier.

Nous fûmes obligés de changer ici une partie de notre mâture. Notre grand mât avait un enton au pied et devait manquer par là aussitôt que par la tête, où la mèche était cassée. On me donna un grand mât d’une seule pièce, deux mâts de hune, des ancres, des câbles et du filin dont nous étions absolument indigents. Je remis dans les magasins du roi mes vieux vivres, et j’en repris pour cinq mois. Je livrai pareillement à M. Poivre, intendant de l’île de France, le fer et les clous embarqués à bord de L’Étoile, ma cucurbite, ma ventouse, beaucoup de médicaments, et quantité d’effets devenus inutiles pour nous et dont cette colonie avait besoin. Je donnai aussi à la légion vingt-trois soldats qui me demandèrent à y être incorporés. Messieurs de Commerçon et Verron consentirent pareillement à différer leur retour en France; le premier pour examiner l’histoire naturelle de ces îles et celle de Madagascar; le second pour être à portée d’aller observer dans l’Inde le passage de Vénus; on me demanda de plus M. de Romainville, ingénieur, et quelques jeunes volontaires et pilotins pour la navigation d’Inde en Inde.

Il n’était pas malheureux, après un aussi long voyage, d’être encore en état d’enrichir cette colonie d’hommes et d’effets nécessaires. La joie que j’en ressentis fut cruellement altérée par la perte que nous y fîmes du chevalier du Bouchage, enseigne de vaisseau, sujet d’un mérite distingué, qui joignait aux connaissances qui font le grand officier de mer toutes les qualités du cœur et de l’esprit qui rendent un homme précieux à ses amis. Les soins affectueux et l’habileté de M. de la Porte, notre chirurgien major, n’ont pu le sauver. Il mourut dans mes bras le 17 novembre, d’une dysenterie commencée à Batavia. Peu de jours après, un jeune fils de M. le Moyne, commissaire ordonnateur de la marine, embarqué avec moi volontaire et nommé depuis peu garde de la marine, mourut de la poitrine.

J’admirai à l’île de France les forges qui y ont été établies par messieurs de Rostaing et Hermans. Il en est peu d’aussi belles en Europe, et le fer qu’elles fabriquent est de la première qualité. On ne conçoit pas ce qu’il a fallu de constance et d’habileté pour perfectionner cet établissement, et ce qu’il a coûté de frais.

Il y a maintenant neuf cents nègres, dont M. Hermans fait exercer un bataillon de deux cents hommes, parmi lesquels s’est établi l’esprit de corps. Ils sont entre eux fort délicats sur le choix de leurs camarades et refusent d’admettre tous ceux qui ont commis la moindre friponnerie. Comment se peut-il que le point d’honneur se trouve avec l’esclavage?

Pendant notre séjour ici, nous avions constamment joui du plus beau temps. Le 5 décembre, le ciel commença à se couvrir de gros nuages, les montagnes s’embrumèrent, tout annonça la saison des pluies et l’approche de l’ouragan qui se fait sentir dans ces îles presque toutes les années. Le 10, j’étais prêt à mettre à la voile, la pluie et le vent debout ne me le permirent pas; Je ne pus appareiller que le 12 au matin, laissant L’Étoile au moment d’être carénée. Ce bâtiment ne pouvait être en état de sortir avant la fin du mois, et notre jonction était dorénavant inutile. Cette flûte, sortie de l’île de France à la fin du mois, de décembre, est arrivée en France un mois après moi. À midi, je pris mon point de départ par la latitude australe observée de vingt degrés vingt-deux minutes, et par cinquante-quatre degrés quarante minutes de longitude à l’est de Paris.

Le temps fut d’abord très couvert, avec des grains et de la pluie. Nous ne pûmes avoir connaissance de l’île de Bourbon. À mesure que nous nous éloignâmes, le temps devint plus beau. Le vent était favorable et frais, mais bientôt notre nouveau grand mât nous causa les mêmes inquiétudes que le premier, il faisait à la tête un arc si considérable que je n’osai me servir du grand perroquet ni porter le hunier tout haut.

Depuis le 22 décembre jusqu’au 8 janvier, nous eûmes constamment vent debout, mauvais temps ou calme. Ces vents d’ouest étaient, me disait-on, sans exemple ici dans cette saison. Ils ne nous en molestèrent pas moins quinze jours de suite que nous passâmes à la cape ou à louvoyer avec une très grosse mer. Nous eûmes la connaissance de la côte d’Afrique avant que d’avoir eu la sonde. Lors de la vue de cette terre que nous prîmes pour le cap des Basses, nous n’avions pas de fonds. Le 30 nous trouvâmes soixante-dix-huit brasses, et, depuis ce jour nous nous entretînmes sur le banc des Eguilles, avec la vue presque continuelle de la côte. Bientôt, nous rencontrâmes plusieurs navires hollandais de la flotte de Batavia. L’avant-coureur en était parti le 20 octobre et la flotte le 26 novembre: les Hollandais étaient encore plus surpris que nous de ces vents d’ouest qui soufflaient ainsi contre saison.

Enfin, le 8 janvier au matin, nous eûmes connaissance du cap False, et, bientôt après, la vue des terres du cap de Bonne-Espérance. J’observai qu’à cinq lieues dans l’est-sud-est du cap False, il y a une roche sous l’eau fort dangereuse; qu’à l’est du cap de Bonne Espérance est un récif qui s’avance plus d’un tiers de lieue au large, et au pied du cap même un rocher qui met au large à la même distance. J’avais atteint un vaisseau hollandais aperçu le matin, et j’avais diminué de voiles pour ne pas le dépasser, afin de le suivre en cas qu’il voulut entrer de nuit. À sept heures du soir, il amena perroquets, bonnettes, et même ses huniers; pour lors je pris le bord du large, et je louvoyai toute la nuit avec un grand frais de vent de sud, variable du sud-sud-est au sud-sud-ouest.

Au point du jour, les courants nous avaient entraînés de près de neuf lieues dans l’ouest-nord-ouest; le vaisseau hollandais était à plus de quatre lieues sous le vent à nous. Il fallut forcer de voiles pour regagner ce que nous avions perdu. À neuf heures du matin, nous mouillâmes dans la baie du Cap, à la tête de la rade. Il y avait ici quatorze grands navires de toutes nations, et il en arriva plusieurs autres pendant le séjour que nous y fîmes. M. Carteret en était sorti le jour des Rois. Nous saluâmes de quinze coups de canon la ville, qui nous en rendit un pareil nombre.

Nous eûmes tout lieu de nous louer du gouverneur et des habitants du cap de Bonne-Espérance; ils s’empressèrent de nous procurer l’utile et l’agréable. Je ne m’arrêterai point à décrire cette place que tout le monde connaît. Le Cap relève immédiatement de l’Europe et n’est point dans la dépendance de Batavia, ni pour l’administration militaire et civile, ni pour la nomination des emplois. Il suffit même d’en avoir exercé un au Cap pour n’en pouvoir posséder aucun à Batavia.

Cependant le conseil du Cap correspond avec celui de Batavia pour les affaires de commerce. Il est composé de huit personnes, du nombre desquelles est le gouverneur qui en est le président. Le gouverneur n’entre point dans le conseil de justice auquel préside le commandant en second; seulement il signe les arrêts de mort.

Il y a un poste militaire à False baye et un à la Baie de Saldanha. Cette dernière, qui forme un port superbe à l’abri de tous les vents, n’a pu devenir le chef-lieu parce qu’il n’y a pas d’eau. On travaille maintenant à augmenter l’établissement de False-baye; c’est où les vaisseaux mouillent pendant l’hiver, quand la baie du Cap est interdite. On y trouve les mêmes secours et à tout aussi bon compte qu’au Cap. Il y a par terre huit lieues de mauvais chemin d’un de ces lieux à l’autre.

À peu près à moitié chemin des deux est le canton de Constance, qui produit le fameux vin de ce nom. Ce vignoble, où l’on cultive des plants de muscat d’Espagne, est fort petit, mais il est faux qu’il appartienne à la Compagnie et qu’il soit, comme on le croit ici, entouré de murs et gardé. On le distingue en haut Constance et petit Constance, séparés par une haie, et appartenant à deux propriétaires différents. Le vin qui s’y recueille est à peu près égal en qualité, quoique chacun des deux Constances ait ses partisans. Il se fait, année commune, cent vingt à cent trente barriques de ce vin, dont la Compagnie prend un tiers à un prix tarifé, le reste se vend aux acheteurs qui se présentent.

Le prix actuel est de trente piastres l’alvrame ou le baril de soixante et dix bouteilles de vin blanc, trente-cinq piastres l’alvrame de rouge. Mes camarades et moi nous allâmes dîner chez M. de Vanderspie, propriétaire du haut Constance. Il nous fit la meilleure chère du monde, et nous y bûmes beaucoup de son vin, soit en dînant, soit en goûtant des différentes pièces pour faire notre emplette.

Les plantations des Hollandais se sont fort étendues sur toute la côte, et l’abondance y est partout le fruit de la culture, parce que le cultivateur, soumis aux seules lois, y est libre et sûr de sa propriété. Il y a des habitants jusqu’à près de cent cinquante lieues de la capitale; ils n’ont d’ennemis à craindre que les bêtes féroces; car les Hottentots ne les molestent point. Une des plus belles parties de la colonie du Cap est celle à laquelle on a donné le nom de petite Rochelle. C’est une peuplade de Français chassés de leur patrie par la révocation de l’édit de Nantes. Elle surpasse toutes les autres par la fécondité du terrain et l’industrie des colons. Ils ont conservé à cette mère adoptive le nom de leur ancienne patrie, qu’ils aiment toujours, toute rigoureuse qu’elle leur a été.

Le gouvernement envoie de temps en temps des caravanes visiter l’intérieur du pays. Il s’en est fait une de huit mois en 1763. Le détachement perça dans le nord et fit, m’a-t-on assuré, des découvertes importantes; ce voyage n’eut pas cependant le succès qu’on devait s’en promettre; le mécontentement et la discorde se mirent dans le détachement et forcèrent le chef à revenir sur ses pas, laissant ses découvertes imparfaites. Les Hollandais avaient eu connaissance d’une nation jaune, dont les cheveux sont longs, et qui leur a paru très farouche.

C’est dans ce voyage que l’on a trouvé le quadrupède de dix-sept pieds de hauteur, dont j’ai remis le dessin à M. de Buffon; c’était une femelle qui allaitait un faon dont la hauteur n’était encore que de sept pieds.

On tua la mère, le faon fut pris vivant, mais il mourut après quelques jours de marche. M. de Buffon m’a assuré que cet animal est celui que les naturalistes nomment la girafe. On n’en avait pas revu depuis celui qui fut apporté à Rome du temps de César, et montré à l’amphithéâtre. On a aussi trouvé il y a trois ans, et apporté au Cap, où il n’a vécu que deux mois, un quadrupède d’une grande beauté, lequel tient du taureau, du cheval et du cerf, et dont le genre est absolument nouveau. J’ai pareillement remis à M. de Buffon le dessin exact de cet animal dont je crois que la force et la vitesse égalent la beauté. Ce n’est pas sans raison que l’Afrique a été nommée la mère des monstres.

Munis de bons vivres, de vins et de rafraîchissements de toute espèce, nous appareillâmes de la rade du Cap le 17 après midi. Nous passâmes entre l’île Roben et la côte; à six heures du soir, le milieu de cette île nous restait au sud-sud-est-4’’-sud environ à quatre lieues de distance; c’est d’où je pris mon point de départ par quarante-trois degrés quarante minutes de latitude sud, et quinze degrés quarante-huit minutes de longitude orientale de Paris. Je désirais de rejoindre M. Carteret sur lequel j’avais certainement un grand avantage de marche, mais qui avait encore onze jours d’avance sur moi.

Je dirigeai ma route pour prendre connaissance de l’île Sainte-Hélène, afin de m’assurer la relâche à l’Ascension, relâche qui devait faire le salut de mon équipage. Effectivement, nous en eûmes la vue le 29 à deux heures après midi, et le relèvement que nous en fîmes ne nous donna de différence avec l’estime de notre route que huit à dix lieues. La nuit du 3 au 4 février étant par la latitude de l’Ascension et m’en faisant environ à dix-huit lieues de distance, je fis courir sous les deux huniers. Au point du jour, nous vîmes l’île à peu près à neuf lieues de distance, et à onze heures nous mouillâmes dans l’anse du nord-ouest ou de la montagne de la Croix, par douze brasses, fond de sable de corail. Suivant les observations de M, l’abbé de la Caille, nous étions à ce mouillage par sept degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, et seize degrés dix-neuf minutes de longitude occidentale de Paris.

À peine eûmes-nous jeté l’ancre que je fis mettre les bateaux à la mer et partir trois détachements pour la pêche de la tortue; le premier dans l’anse du Nord-Est; le second dans l’anse du Nord-Ouest, vis-à-vis de laquelle nous étions; le troisième dans l’anse aux Anglais, laquelle est dans le sud-ouest de l’île. Tout nous promettait une pêche favorable; il n’y avait point d’autre navire que le nôtre, la saison était avantageuse et nous entrions en nouvelle lune. Aussitôt après le départ des détachements, je fis toutes mes dispositions pour jumeler, au-dessous du capelage, mes deux mâts majeurs: savoir, le grand mât avec un petit mât de hune, le gros bout en haut; et le mât de misaine, lequel était fendu horizontalement entre les jottereaux, avec une jumelle de chêne.

On m’apporta dans l’après-midi la bouteille qui renferme le papier sur lequel s’inscrivent ordinairement les vaisseaux de toutes nations qui relâchent à l’Ascension. Cette bouteille se dépose dans la cavité d’un des rochers de cette baie, où elle est également à l’abri des vagues et de la pluie. J’y trouvai écrit le Swallow, ce vaisseau anglais commandé par M. Carteret, que je désirais de rejoindre. Il était arrivé ici le 31 janvier et reparti le 1er février; c’étaient déjà six jours que nous lui avions gagnés depuis le cap de Bonne-Espérance.

J’inscrivis La Boudeuse et je renvoyai la bouteille.

La journée du 5 se passa à jumeler nos mâts sous le capelage, opération délicate dans une rade où la mer est clapoteuse, à tenir nos agrès et à embarquer les tortues. La pêche fut abondante; on en avait chaviré dans la nuit soixante et dix, mais nous ne pûmes en prendre à bord que cinquante-six, on remit les autres en liberté, Nous observâmes au mouillage neuf degrés quarante-cinq minutes de variation nord-ouest. Le 6, à trois heures du matin, les tortues et bateaux étaient embarqués, nous commençâmes à lever nos ancres; à cinq heures, nous étions sous voiles, enchantés de notre pêche et de l’espoir que notre mouillage serait dorénavant dans notre patrie. Combien nous en avions fait depuis le départ de Brest!

En partant de l’Ascension, je tins le vent pour ranger les îles du Cap Vert d’aussi près qu’il me serait possible. Le 11 au matin, nous passâmes la ligne pour la sixième fois dans ce voyage par vingt degrés de longitude estimée. Quelques jours après, comme malgré la jumelle dont nous l’avions fortifié le mât de misaine faisait une très mauvaise figure, il fallut le soutenir par des pataras, dégréer le petit perroquet, et tenir presque toujours le petit hunier aux bas-ris et même serré.

Le 25 au soir, on aperçut un navire au vent et de l’avant à nous, nous le conservâmes pendant la nuit, et le lendemain nous le joignîmes; c’était le Swallow.

J’offris à M. Carteret tous les services qu’on peut se rendre à la mer. Il n’avait besoin de rien; mais, sur ce qu’il me dit qu’on lui avait remis au Cap des lettres pour France, j’envoyai les chercher à son bord. Il me fit présent d’une flèche qu’il avait eue dans une des îles rencontrées dans son voyage autour du monde, voyage qu’il fut bien loin de nous soupçonner d’avoir fait. Son navire était fort petit, marchait très mal, et quand nous eûmes pris congé de lui, nous le laissâmes comme à l’ancre. Combien il a dû souffrir dans une aussi mauvaise embarcation! Il y avait huit lieues de différence entre sa longitude estimée et la nôtre; il se faisait plus à l’ouest de cette quantité.

Nous comptions passer dans l’est des îles Açores, lorsque le 4 mars, dans la matinée, nous eûmes connaissance des îles Tercere, que nous doublâmes dans la journée en la rangeant de fort près. Nous eûmes fond le 13 après midi, et, le 14 au matin, la vue d’Ouessant.

Comme les vents étaient courts et la marée contraire pour doubler cette île nous fûmes forcés de prendre la bordée du large, les vents étaient à l’ouest grand frais, et la mer fort grosse. Environ à dix heures du matin, dans un grain violent, la vergue de misaine se rompit entre les deux poulies de drisse et la grand-voile fut au même instant déralinguée depuis un point jusqu’à l’autre. Nous mîmes aussitôt à la cape sous la grand voile d’étai, le petit foc et le foc de derrière, et nous travaillâmes à nous raccommoder. Nous enverguâmes une grande voile neuve, nous refîmes une vergue de misaine avec la vergue d’artimon, une vergue de grand hunier et un boute-hors de bonnettes, et, à quatre heures du soir, nous nous retrouvâmes en état de faire de la voile. Nous avions perdu la vue d’Ouessant, et, pendant la cape, le vent et la mer nous avaient fait dériver dans la Manche.

Déterminé à entrer à Brest, j’avais pris le parti de louvoyer avec des vents variables du sud-ouest au nord-ouest, lorsque, le 15 au matin, on vint m’avertir que le mât de misaine menaçait de se rompre au-dessous du capelage. La secousse qu’il avait reçue dans la rupture de sa vergue avait augmenté son mal; et, quoique nous en eussions soulagé la tête en abaissant sa vergue, faisant le ris dans la misaine et tenant le petit hunier sur le ton avec tous ses ris faits, cependant nous reconnûmes, après un examen attentif, que ce mât ne résisterait pas longtemps au tangage que la grosse mer nous faisait éprouver au plus près; d’ailleurs toutes nos manœuvres et poulies étaient pourries, et nous n’avions plus de rechange; quel moyen, dans un état pareil, de combattre entre deux côtes contre le gros temps de l’équinoxe? Je pris donc le parti de faire vent arrière, et de conduire la frégate à Saint-Malo. C’était alors le port le plus prochain qui pût nous servir d’asile. J’y entrai le 16 après midi, n’ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre mois écoulés depuis notre sortie de Nantes.

Puppibus et loeti Nautae imposuere coronas.

Virgil. Aeneid. IV

Nota. Sur cent vingt hommes dont était composé l’équipage de M de la Giraudais, il n’en a perdu que deux de maladie pendant le voyage. Il est rentré en France le 14 avril, un mois juste après nous.