La Compagnie s’occupait du soin d’étendre les missions lorsque le contrecoup d’événements passés en Europe vint renverser dans le Nouveau Monde l’ouvrage de tant d’années et de patience. La cour d’Espagne, ayant pris la résolution de chasser les jésuites, voulut que cette opération se fît en même temps dans toute l’étendue de ses vastes domaines. Cevallos fut rappelé de Buenos Aires et don Francisco Bucarelli nommé pour le remplacer. Il partit instruit de la besogne à laquelle on le destinait et prévenu d’en différer l’exécution jusqu’à de nouveaux ordres qu’il ne tarderait pas à recevoir. Le confesseur du roi, le comte d’Aranda et quelques ministres étaient les seuls auxquels fut confié le secret de cette affaire. Bucarelli fit son entrée à Buenos Aires au commencement de 1767.
Lorsque dom Pedro Cevallos fut arrivé en Espagne, on expédia au marquis de Bucarelli un paquebot chargé des ordres tant pour cette province que pour le Chili, où ce général devait les faire passer par terre. Ce bâtiment arriva dans la rivière de la Plata au mois de juin 1767 et le gouverneur dépêcha sur-le-champ deux officiers, l’un au vice-roi du Pérou, l’autre au président de l’audience du Chili, avec les paquets de la cour qui les concernaient. Il songea ensuite à répartir ses ordres dans les différents lieux de sa province où il y avait des jésuites, tels que Cordoue, Mendoze, Corrientes, Santa Fe, Salta, Montevideo et le Paraguay. Comme il craignit que, parmi les commandants de ces divers endroits, quelques-uns n’agissent pas avec la promptitude, le secret et l’exactitude que la cour désirait, il leur enjoignit, en leur adressant ses ordres, de ne les ouvrir que le jour qu’il fixait pour l’exécution, et de ne le faire qu’en présence de quelques personnes qu’il nommait: gens qui occupaient dans les mêmes lieux les premiers emplois ecclésiastiques et civils. Cordoue surtout l’intéressait; c’était dans ces provinces la principale maison des jésuites et la résidence habituelle du provincial.
C’est là qu’ils formaient et qu’ils instruisaient dans la langue et les usages du pays les sujets destinés aux missions et à devenir chefs des peuplades; on y devait trouver leurs papiers les plus importants. Le marquis de Bucarelli se résolut à y envoyer un officier de confiance qu’il nomma lieutenant du roi de cette place, et que, sous ce prétexte, il fit accompagner d’un détachement de troupes.
Il restait à pourvoir à l’exécution des ordres du roi dans les missions, et c’était le point critique. Faire arrêter les jésuites au milieu des peuplades, on ne savait pas si les Indiens voudraient le souffrir, et il eût fallu soutenir cette exécution violente par un corps de troupes assez nombreux pour parer à tout événement.
D’ailleurs n’était-il pas indispensable, avant que de songer à en retirer les jésuites, d’avoir une autre forme de gouvernement prête à substituer au leur et d’y prévenir ainsi les désordres de l’anarchie? Le gouvernement se détermina à temporiser et se contenta pour le moment d’écrire dans les missions qu’on lui envoyât sur-le-champ le corrégidor et un cacique de chaque peuplade pour leur communiquer des lettres du roi. Il expédia cet ordre avec la plus grande célérité afin que les Indiens fussent en chemin et hors des réductions avant que la nouvelle de l’expulsion de la Société pût y parvenir. Par ce moyen il remplissait deux vues, l’une de se procurer des otages qui l’assureraient de la fidélité des peuplades lorsqu’il en retirerait les jésuites; l’autre, de gagner l’affection des principaux Indiens par les bons traitements qu’on leur prodiguerait à Buenos Aires et d’avoir le temps de les instruire du nouvel état dans lequel ils entreraient lorsque, n’étant plus tenus par la lisière, ils jouiraient des mêmes privilèges et de la même propriété que les autres sujets du roi.
Tout avait été concerté avec le plus profond secret et, quoiqu’on eût été surpris de voir arriver un bâtiment d’Espagne sans autres lettres que celles adressées au général, on était fort éloigné d’en soupçonner la cause.
Le moment de l’exécution générale était combiné pour le jour où tous les courriers auraient eu le temps de se rendre à leur destination et le gouverneur attendait cet instant avec impatience, lorsque l’arrivée des deux chambekins du roi, l’Andatu et l’Aventurero, venant de Cadix, faillit à rompre toutes ses mesures. Il avait ordonné au gouverneur de Montevideo, au cas qu’il arrivât quelques bâtiments d’Europe, de ne pas laisser communiquer avec qui que ce fut, avant que de l’en avoir informé; mais l’un de ces deux chambekins s’étant perdu, comme nous l’avons dit, en entrant dans la rivière, il fallait bien en sauver l’équipage et lui donner les secours que sa situation exigeait.
Les deux chambekins étaient sortis d’Espagne depuis que les jésuites y avaient été arrêtés: ainsi on ne pouvait empêcher que cette nouvelle ne se répandît.
Un officier de ces bâtiments fut sur-le-champ envoyé au marquis de Bucarelli et arriva à Buenos Aires le 9 juillet à dix heures du soir. Le gouverneur ne balança pas: il expédia à l’instant à tous les commandants des places un ordre d’ouvrir leurs paquets et d’en exécuter le contenu avec la plus grande célérité. À deux heures après minuit, tous les courriers étaient partis et les deux maisons des jésuites à Buenos Aires investies, au grand étonnement de ces Pères qui croyaient rêver lorsqu’on vint les tirer du sommeil pour les constituer prisonniers et se saisir de leurs papiers. Le lendemain, on publia dans la ville un ban qui décernait peine de mort contre ceux qui entretiendraient commerce avec les jésuites et on y arrêta cinq négociants qui voulaient, dit-on, leur faire passer des avis à Cordoue.
Les ordres du roi s’exécutèrent avec la même facilité dans toutes les villes. Partout les jésuites furent surpris sans avoir eu le moindre indice, et on mit la main sur leurs papiers. On les fit aussitôt partir de leurs différentes maisons, escortés par des détachements de troupes qui avaient ordre de tirer sur ceux qui chercheraient à s’échapper. Mais on n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité. Ils témoignèrent la plus parfaite résignation, s’humiliant sous la main qui les frappait et reconnaissant, disaient-ils, que leurs péchés avaient mérité le châtiment dont Dieu les punissait. Les jésuites de Cordoue, au nombre de plus de cent, arrivèrent à la fin d’août à la Encenada, où se rendirent peu après ceux de Corrientes, de Buenos Aires et de Montevideo. Ils furent aussitôt embarqués et ce premier convoi appareilla, comme nous l’avons déjà dit, à la fin de septembre. Les autres, pendant ce temps, étaient en chemin pour venir à Buenos Aires attendre un nouvel embarquement.
On y vit arriver le 13 septembre tous les corrégidors et un cacique de chaque peuplade, avec quelques Indiens de leur suite. Ils étaient sortis des missions avant qu’on s’y doutât de l’objet qui les faisait mander.
La nouvelle qu’ils en apprirent en chemin leur fit impression, mais ne les empêcha pas de continuer leur route. La seule instruction dont les curés eussent muni au départ leurs chers néophytes avait été de ne rien croire de tout ce que leur débiterait le gouverneur général. «Préparez-vous, mes enfants, leur avaient-ils dit, à entendre beaucoup de mensonges.» À leur arrivée, on les amena en droiture au gouvernement, où je fus présent à leur réception. Ils y entrèrent à cheval au nombre de cent vingt et s’y formèrent en croissant sur deux lignes: un Espagnol, instruit dans la langue des Guaranis, leur servait d’interprète. Le gouverneur parut à un balcon; il leur fit dire qu’ils étaient les bienvenus, qu’ils allassent se reposer, et qu’il les informerait du jour auquel il aurait résolu de leur signifier les intentions du roi. Il ajouta sommairement qu’il venait les tirer d’esclavage et les mettre en possession de leurs biens dont, jusqu’à présent, ils n’avaient pas joui. Ils répondirent par un cri général, en élevant la main droite vers le ciel et souhaitant mille prospérités au roi et au gouverneur. Ils ne paraissent pas mécontents, mais il était aisé de démêler sur leur visage plus de surprise que de joie. Au sortir du gouvernement, on les conduisit à une maison des jésuites où ils furent logés, nourris et entretenus aux dépens du roi. Le gouverneur, en les faisant venir, avait mandé nommément le fameux cacique Nicolas, mais on écrivit que son grand âge et ses infirmités ne lui permettaient pas de se déplacer.
À mon départ de Buenos Aires, les Indiens n’avaient pas encore été appelés à l’audience du général. Il voulait leur laisser le temps d’apprendre un peu la langue et de connaître la façon de vivre des Espagnols. J’ai plusieurs fois été les voir. Ils m’ont paru d’un naturel indolent, je leur trouvais cet air stupide d’animaux pris au piège. On m’en fit remarquer que l’on disait fort instruits; mais, comme ils ne parlaient que la langue guarani, je ne fus pas dans le cas d’apprécier le degré de leurs connaissances; seulement j’entendis jouer du violon un cacique que l’on nous assurait être grand musicien; il joua une sonate et je crus entendre les sons obligés d’une serinette. Au reste, peu de temps après leur arrivée à Buenos Aires, la nouvelle de l’expulsion des jésuites étant parvenue dans les missions, le marquis de Bucarelli reçut une lettre du provincial qui s’y trouvait pour lors, dans laquelle il l’assurait de sa soumission et de celle de toutes les peuplades aux ordres du roi.
Ces missions des Guaranis et des Tapes sur l’Uruguay n’étaient pas les seules que les jésuites eussent fondées dans l’Amérique méridionale. Plus au nord ils avaient rassemblé et soumis aux mêmes lois les Mayas, les Chiquitos et les Avipones. Ils formaient aussi de nouvelles réductions dans le sud du Chili du côté de l’île du Chiloé; et depuis quelques années ils s’étaient ouverts une route pour passer de cette province au Pérou, en traversant le pays des Chiquitos, route plus courte que celle que l’on suivait jusqu’à présent. Au reste, dans les pays où ils pénétraient, ils faisaient appliquer sur des poteaux la devise de la Compagnie; et sur la carte de leurs réductions faite par eux, elles sont énoncées sous cette dénomination, oppida christianomm.
On s’était attendu, en saisissant les biens des jésuites dans cette province, de trouver dans leurs maisons des sommes d’argent considérables; on en a néanmoins trouvé fort peu. Leurs magasins étaient à la vérité garnis de marchandises de tout genre, tant de ce pays que de l’Europe, et même il y en avait de beaucoup d’espèces qui ne se consomment point dans ces provinces. Le nombre de leurs esclaves était considérable, on en comptait trois mille cinq cents dans la seule maison de Cordoue.
Ma plume se refuse au détail de tout ce que le public de Buenos Aires prétendait avoir été trouvé dans les papiers saisis aux jésuites; les haines sont encore trop récentes pour qu’on puisse discerner les fausses imputations des véritables. J’aime mieux rendre justice à la plus grande partie des membres de cette Société qui ne participaient point au secret de ses vues temporelles.
S’il y avait dans ce corps quelques intrigants, le grand nombre, religieux de bonne foi, ne voyaient dans l’institut que la piété de son fondateur, et servaient en esprit et en vérité le Dieu auquel ils s’étaient consacrés. Au reste, j’ai su depuis mon retour en France que le marquis de Bucarelli était parti de Buenos Aires pour les missions le 14 mai 1768, et qu’il n’y avait rencontré aucun obstacle, aucune résistance à l’exécution des ordres du roi catholique. On aura une idée de la manière dont s’est terminé cet événement intéressant en lisant les deux pièces suivantes qui contiennent le détail de la première scène. C’est ce qui s’est passé dans la réduction Yapegu située sur l’Uruguay et qui se trouvait la première sur le chemin du général espagnol; toutes les autres ont suivi l’exemple donné par celle-là.
Traduction d’une lettre d’un capitaine de grenadiers du régiment de Mayorque, commandant un des détachements de l’expédition aux missions du Paraguay.
D’Yapegu, le 19 juillet 1768.
«Hier nous arrivâmes ici très heureusement; la réception que l’on a faite à notre général a été des plus magnifiques et telle qu’on n’aurait pu l’attendre de la part d’un peuple aussi simple et aussi peu accoutumé à de semblables fêtes. Il y a ici un collège très riche en ornements d’église qui sont en grand nombre; on y voit aussi beaucoup d’argenterie. La peuplade est un peu moins grande que Montevideo, mais bien mieux alignée et fort peuplée. Les maisons y sont tellement uniformes qu’à en voir une on les a vues toutes, comme à voir un homme et une femme, on a vu tous les habitants, attendu qu’il n’y a pas la moindre différence dans la façon dont ils sont vêtus. Il y a beaucoup de musiciens, mais tous médiocres.
Dès l’instant où nous arrivâmes dans les environs de cette mission, Son Excellence donna l’ordre d’aller se saisir du Père provincial de la Compagnie de Jésus et de six autres de ces Pères, et de les mettre aussitôt en lieu de sûreté. Ils doivent s’embarquer un de ces jours sur le fleuve Uruguay. Nous croyons cependant qu’ils resteront au Salto, où on les gardera jusqu’à ce que tous leurs confrères aient subi le même sort. Nous croyons aussi rester à Yapegu cinq ou six jours et suivre notre chemin jusqu’à la dernière des missions. Nous sommes très contents de notre général qui nous fait procurer tous les rafraîchissements possibles. Hier nous eûmes opéra, il y en aura encore aujourd’hui une représentation. Les bonnes gens font tout ce qu’ils peuvent et tout ce qu’ils savent.
Nous vîmes aussi hier le fameux Nicolas, celui qu’on avait tant d’intérêt à tenir renfermé. Il était dans un état déplorable et presque nu. C’est un homme de soixante et dix ans qui paraît de bons sens. Son Excellence lui parla longtemps et parut fort satisfaite de sa conversation.
Voilà tout ce que je puis vous apprendre de nouveau.»
Relation publiée à Buenos Aires de l’entrée de S. E. Don Francisco Bucarelli y Ursua dans la mission Yapegu, l’une de celles des jésuites chez les peuples guaranis dans le Paraguay, lorsqu’elle y arriva le 18 juillet 1768.
«À huit heures du matin, Son Excellence sortit de la chapelle Saint-Martin, située à une lieue d’Yapegu.
Elle était accompagnée de sa garde de grenadiers et de dragons, et avait détaché deux heures auparavant les compagnies de grenadiers de Mayorque pour disposer et soutenir le passage du ruisseau Guivirade qu’on est obligé de traverser en balses et en canots. Ce ruisseau est à une demi lieue environ de la peuplade.
Aussitôt que Son Excellence eut traversé, elle trouva les caciques et corrégidors des missions qui l’attendaient avec l’alferès d’Yapegu qui portait l’étendard royal. Son Excellence ayant reçu tous les honneurs et compliments usités en pareilles occasions, monta à cheval pour faire son entrée publique.
Les dragons commencèrent la marche; ils étaient suivis de deux aides de camp qui précédaient Son Excellence, après laquelle venaient les deux compagnies de grenadiers de Mayorque suivies du cortège des caciques et corrégidors et d’un grand nombre de cavaliers de ces cantons.
On se rendit à la grande place en face de l’église.
Son Excellence ayant mis pied à terre, dom Francisco Martinez, vicaire général de l’expédition, se présenta sur les degrés du portail pour la recevoir. Il l’accompagna jusqu’au presbytère et entonna le Te Deum, qui fut chanté et exécuté par une musique toute composée de Guaranis. Pendant cette cérémonie l’artillerie fit une triple décharge. Son Excellence se rendit ensuite au logement qu’elle s’était destiné dans le collège des Pères, autour duquel la troupe vint camper jusqu’à ce que, par son ordre, elle allât prendre ses quartiers dans le Guatiguasu ou la Casa de las recogidas, la maison des recluses.»
Reprenons le récit de notre voyage dont le spectacle de la révolution arrivée dans les missions n’a pas été une des circonstances les moins intéressantes.
Ce matin, les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au fond de la baie de Possession élevèrent un pavillon blanc sur une hauteur et nous répondîmes en hissant celui des vaisseaux. Ces Patagons étaient sans doute ceux que L’Étoile vit au mois de juin 1766 dans la baie Boucault, et le pavillon qu’ils élevaient était celui qui leur fut donné par M. Denys de Saint-Simon en signe d’alliance. Le soin qu’ils ont pris de le conserver annonce des hommes doux, fidèles à leur parole ou du moins reconnaissants des présents qu’on leur a faits.
Nous aperçûmes aussi fort distinctement, lorsque nous fûmes dans le goulet, une vingtaine d’hommes sur la Terre de Feu. Ils étaient couverts de peaux et couraient à toutes jambes le long de la côte en suivant notre route. Ils paraissaient même de temps en temps nous faire des signes avec la main, comme s’ils eussent désiré que nous allassions à eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite cette partie des Terres de Feu n’a rien des mœurs cruelles de la plupart des sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d’humanité l’équipage du vaisseau la Conception qui se perdit sur leurs côtes en 1765. Ils lui aidèrent même à sauver une partie des marchandises de la cargaison et à élever des hangars pour les mettre à l’abri. Les Espagnols y construisirent des débris de leurs navires une barque dans laquelle ils se sont rendus à Buenos Aires. C’est à ces Indiens que le chambekin l’Andalous se disposait à mener des missionnaires lorsque nous sommes sortis de la rivière de la Plata. Au reste, des pains de cire provenant de la cargaison de ce navire ont été portés par les courants jusque sur la côte des Malouines, où on les trouva en 1766.
On a vu qu’à midi nous étions sortis du premier goulet: pour lors nous fîmes de la voile. Le vent s’était rangé au sud, et la marée continuait à nous élever dans l’ouest. À trois heures l’un et l’autre nous manquèrent, et nous mouillâmes dans la baie Boucault sur dix-huit brasses fond de vase.
Dès que nous fûmes mouillés, je fis mettre à la mer un des mes canots et un de L’Étoile. Nous nous y embarquâmes au nombre de dix officiers armés chacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de la baie, avec la précaution de faire tenir nos canots à flot et les équipages dedans. À peine avions-nous pied à terre que nous vîmes venir à nous six Américains à cheval et au grand galop. Ils descendirent de cheval à cinquante pas et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains et les appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs bras, répétant à tue-tête chaoua, chaoua, que nous répétions comme eux. Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée. Deux des leurs, qui tremblaient en venant à nous ne furent pas longtemps sans se rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fîmes apporter de nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur distribuâmes et qu’ils mangèrent avec avidité. À chaque instant leur nombre augmentait; bientôt il s’en ramassa une trentaine parmi lesquels il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les premiers. Ils ne paraissaient point étonnés de nous voir et, en imitant avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui pouvait nous plaire. M. de Commerçon et quelques-uns de nos messieurs s’occupaient à ramasser des plantes; plusieurs Patagons se mirent aussi à en chercher, et ils apportaient les espèces qu’ils nous voyaient prendre.
L’un d’eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation, lui vint montrer un œil auquel il avait un mal fort apparent et lui demander par signes de lui indiquer une plante qui le pût guérir. Ils ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples et les applique à la guérison des hommes. C’était celle de Macaon, le médecin des dieux, et on trouverait plusieurs Macaon chez les sauvages du Canada.
Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer: aussitôt qu’ils apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient passer la main dessus et témoignaient en avoir grande envie. Au reste, à chaque chose qu’on leur donnait, à chaque caresse qu’on leur faisait, le chaoua recommençait, c’étaient des cris à étourdir. On s’avisa de leur faire boire de l’eau-de-vie, en ne leur laissant prendre qu’une gorgée à chacun. Dès qu’ils l’avaient avalée, ils se frappaient avec la main sur la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé qu’ils terminaient par un roulement avec les lèvres.
Tous firent la même cérémonie qui nous donna un spectacle assez bizarre.
Cependant le soleil s’approchait de son couchant, et il était temps de songer à retourner à bord. Dès qu’ils virent que nous nous y disposions, ils en parurent fâchés; ils nous faisaient signe d’attendre et qu’il allait encore venir des leurs. Nous leur fîmes entendre que nous reviendrions le lendemain et nous leur apporterions ce qu’ils désiraient: il nous sembla qu’ils eussent mieux aimé que nous couchassions à terre. Lorsqu’ils virent que nous partions, ils nous accompagnèrent au bord de la mer; un Patagon chantait pendant cette marche. Quelques-uns se mirent dans l’eau jusqu’aux genoux pour nous suivre plus longtemps. Arrivés à nos canots, il fallait avoir l’œil à tout. Ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d’eux s’était emparé d’une faucille; on s’en aperçut et il la rendit sans résistance. Avant que de nous éloigner, nous vîmes encore grossir leur troupe par d’autres qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne manquâmes pas en nous séparant d’entonner un chaoua dont toute la côte retentit.
Les Américains sont les mêmes que ceux vus par L’Étoile en 1766. Un de nos matelots, qui était alors sur cette flûte, en a reconnu un qu’il avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d’une belle taille; parmi ceux que nous avons vus, aucun n’était au-dessous de cinq pieds cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces; les gens de L’Étoile en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de six pieds. Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l’accroissement dont il est susceptible; leur figure n’est ni dure ni désagréable, plusieurs l’ont jolie; leur visage est rond et un peu plat; leurs yeux sont vifs, leurs dents extrêmement blanches n’auraient pour Paris que le défaut d’être larges; ils portent de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J’en ai vu qui avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur couleur est bronzée comme l’est sans exception celle de tous les Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui y naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns les joues peintes en rouge; il nous a paru que leur langue était douce, et rien n’annonce en eux un caractère féroce. Nous n’avons point vu leurs femmes, peut-être allaient-elles venir; car ils voulaient toujours que nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du côté d’un grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp à une lieue de l’endroit où nous étions, nous montrant qu’il en allait arriver quelqu’un.
L’habillement de ces Patagons est le même à peu près que celui des Indiens de la rivière de la Plata; c’est un simple braqué de cuir qui leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peaux de guanaques, attaché autour du corps avec une ceinture; il descend jusqu’aux talons, et ils laissent communément retomber en arrière la partie faite pour couvrir les épaules; de sorte que, malgré la rigueur du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut. L’habitude les a sans doute rendus insensibles au froid; car, quoique nous fussions ici en été, le thermomètre de Réaumur n’y avait encore monté qu’un seul jour à dix degrés au-dessus de la congélation. Ils ont des espèces de bottines de cuir de cheval ouvertes par-derrière, et deux ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d’environ deux pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqué que deux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont on fait des colliers.
Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds attachés aux deux bouts d’un boyau cordonné, semblables à ceux dont on se sert dans toute cette partie de l’Amérique et que nous avons décrits plus haut. Ils avaient aussi des petits couteaux de fer dont la lame était épaisse d’un pouce et demi à deux pouces. Ces couteaux de fabrique anglaise leur avaient vraisemblablement été donnés par M. Byron. Leurs chevaux, petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière des habitants de la rivière de la Plata. Un Patagon avait à sa selle des clous dorés, des étriers de bois recouverts d’une lame de cuivre, une bride en cuir tressé, enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture principale paraît être la moelle et la chair de guanaques et de vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers attachés sur leurs chevaux, et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs chevaux, boivent de l’eau de mer, l’eau douce étant fort rare sur cette côte et même sur le terrain.
Aucun d’eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres; ils ne témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois vieillards qui étaient dans cette bande. Il est très remarquable que plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants: manana, muchacho, bueno, chico, capitan. Je crois que cette nation mène la même vie que les Tartares. Errant dans les plaines immenses de l’Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants, suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se vêtant et se cabanant avec des peaux, ils ont encore vraisemblablement avec les Tartares cette ressemblance qu’ils vont piller les caravanes des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons depuis trouvé dans la mer Pacifique une nation d’une taille plus élevée que ne l’est celle des Patagons.
Nous fîmes aussi plusieurs voyages pour reconnaître les côtes voisines du continent et de la Terre de Feu; la première tentative fut infructueuse. J’étais parti le 22 à trois heures du matin avec MM. de Bournand et du Bouchage dans l’intention d’aller jusqu’au cap Hollande et de visiter les mouillages qui pourraient se trouver dans cette étendue. À notre départ il faisait calme et le plus beau temps du monde. Une heure après il se leva une petite brise du nord-ouest, et sur-le-champ le vent sauta au sud-ouest, grand frais. Nous luttâmes contre ce vent contraire pendant trois heures, nageant à l’abri de la côte, et nous gagnâmes avec peine l’embouchure d’une petite rivière qui se décharge dans une anse de sable protégée par la tête orientale du cap Forward.
Nous y relâchâmes, comptant que le mauvais temps ne serait pas de longue durée. L’espérance que nous en eûmes ne servit qu’à nous faire percer de pluie et transir de froid. Nous avions construit dans le bois une cabane de branches d’arbres pour y passer la nuit moins à découvert. Ce sont les palais des naturels de ce pays; mais il nous manquait leur habitude d’y loger. Le froid et l’humidité nous chassèrent de notre gîte, et nous fûmes contraints de nous réfugier auprès d’un grand feu que nous nous appliquâmes à entretenir, tâchant de nous défendre de la pluie avec la voile du petit canot.
La nuit fut affreuse, le vent et la pluie redoublèrent et ne nous laissèrent d’autre parti à prendre que de rebrousser chemin au point du jour. Nous arrivâmes à la frégate à huit heures du matin, trop heureux d’avoir gagné cet asile; car bientôt le temps devint si mauvais qu’il eût été impossible de nous mettre en route pour revenir. Il y eut pendant deux jours une tempête décidée, et la neige recouvrit toutes les montagnes.
Cependant nous étions dans le cœur de l’été et le soleil était près de dix-huit heures sur l’horizon.
Quelques jours après, j’entrepris avec plus de succès une nouvelle course pour visiter une partie des Terres de Feu et pour y chercher un port vis-à-vis le cap Forward; je me proposais de repasser ensuite au cap Hollande et de reconnaître la côte depuis ce cap jusqu’à la baie Française, ce que nous n’avions pu faire dans la première tentative. Je fis armer d’espingoles et de fusils la chaloupe de La Boudeuse et le grand canot de L’Étoile; et le 27, à quatre heures du matin, je partis du bord avec MM. de Bournand, d’Oraison et le prince de Nassau. Nous mîmes à la voile à la pointe occidentale de la baie Française pour traverser aux Terres de Feu, où nous atterrâmes sur les dix heures à l’embouchure d’une petite rivière, dans une anse de sable, mauvaise même pour les bateaux. Toutefois, dans un temps critique, ils auraient la ressource d’entrer à mer haute dans la rivière où ils trouveraient un abri. Nous dînâmes sur ses bords dans un assez joli bosquet qui couvrait de son ombre plusieurs cabanes sauvages.
Après midi nous reprîmes notre route en longeant à la rame la Terre de Feu; il ventait peu de la partie à l’ouest, mais la mer était très houleuse. Nous traversâmes un grand enfoncement dont nous n’apercevions pas la fin. Son ouverture d’environ deux lieues est coupée dans son milieu par une île fort élevée. La grande quantité de baleines que nous vîmes dans cette partie et les grosses houles nous firent penser que ce pourrait bien être un détroit, lequel doit conduire à la mer assez proche du cap de Horn. Étant presque passés de l’autre bord, nous vîmes plusieurs feux paraître et s’éteindre; ensuite ils restèrent allumés, et nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d’une baie où j’étais déterminé de m’arrêter. Nous allâmes aussitôt à leurs feux et je reconnus la même horde de sauvages que j’avais déjà vue à mon premier voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce que ce fut le premier mot qu’ils prononcèrent en nous abordant et que sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons répètent le mot chaoua. La même cause nous leur a fait laisser cette fois le même nom. J’aurai dans la suite occasion de décrire ces habitants de la partie boisée du détroit; le jour prêt à finir ne nous permit pas cette fois de rester longtemps avec eux. Ils étaient au nombre d’environ quarante, hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une anse voisine. Nous les quittâmes pour traverser la baie et entrer dans un enfoncement que la nuit déjà faite nous empêcha de visiter. Nous la passâmes sur le bord d’une rivière assez considérable, où nous fîmes grand feu et où les voiles de nos bateaux, qui étaient grandes, nous servirent de tentes; d’ailleurs, au froid près, le temps était fort beau.
Le lendemain au matin nous vîmes que cet enfoncement était un vrai port, et nous en prîmes les sondes, ainsi que celles de la baie. Le mouillage est très bon dans la baie depuis quarante brasses jusqu’à douze, fond de sable, petit gravier et coquillages. On y est à l’abri de tous les vents dangereux. La beauté de ce mouillage nous a engagés à le nommer baie et port de Beaubassin. Lorsqu’on n’aura qu’à attendre un vent favorable, il suffira de mouiller dans la baie. Si on veut faire du bois et de l’eau, caréner même, on ne peut désirer un endroit plus propre à ces opérations que le port de Beaubassin.
Je laissai ici le chevalier de Bournand, qui commandait la chaloupe, pour prendre dans le plus grand détail toutes les connaissances relatives à cet endroit important, avec ordre de retourner ensuite aux vaisseaux.
Pour moi, je m’embarquai dans le canot de L’Étoile avec M. Landais, l’un des officiers de cette flûte qui le commandait, et je continuai mes recherches. Nous fîmes route à l’ouest et visitâmes d’abord une île que nous tournâmes et tout autour de laquelle on peut mouiller. Sur cette île il y avait des sauvages occupés à la pêche. En suivant la côte, nous gagnâmes avant le coucher du soleil une baie qui offre un excellent mouillage pour trois ou quatre navires. Je l’ai nommée baie de la Cormorandière; nous y passâmes la nuit.
Le 29, à la pointe du jour, nous sortîmes de la baie de la Cormorandière, et nous naviguâmes à l’ouest, aidés d’une marée très forte. Nous passâmes entre deux îles d’une grandeur inégale que je nommai Les Deux Sœurs. Un peu plus loin nous nommâmes Pain de sucre une montagne de cette forme très aisée à reconnaître et, à cinq lieues environ de la Cormorandière, nous découvrîmes une belle baie avec un port superbe dans le fond; une chute d’eau remarquable, qui tombe dans l’intérieur du port, me les fit nommer baie et port de la Cascade. La sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité de faire l’eau et le bois, se réunissent ici pour en faire un asile qui ne laisse rien à désirer aux navigateurs.
La cascade est formée par les eaux d’une petite rivière qui serpente dans la coupée de plusieurs montagnes fort élevées, et sa chute peut avoir cinquante à soixante toises. J’ai monté au-dessus; le terrain y est entremêlé de bosquets et de petites plaines d’une mousse courte et spongieuse; j’y ai cherché et n’y ai point trouvé de traces du passage d’aucun homme; les sauvages de cette partie ne quittent guère les bords de la mer qui fournissent à leur subsistance. Au reste, toute la portion de la Terre de Feu, comprise depuis l’île Sainte-Elisabeth, ne me paraît être qu’un amas informe de grosses îles inégales, élevées, montueuses et dont les sommets sont couverts d’une neige éternelle. Je ne doute pas qu’il n’y ait entre elles un grand nombre de débouquements à la mer. Les arbres et les plantes sont les mêmes ici qu’à la côte des Patagons; et, aux arbres près, le terrain y ressemble assez à celui des îles Malouines.
Je joins ici la carte particulière que j’ai faite de cette intéressante partie de la côte des Terres de Feu. Jusqu’à présent, on n’y connaissait aucun mouillage, et les navires évitaient de l’approcher. La découverte des trois ports que je viens d’y décrire facilitera la navigation de cette partie du détroit de Magellan. Le cap Forward en a toujours été un des points les plus redoutés des navigateurs. Il n’est que trop ordinaire qu’un vent contraire et impétueux empêche de le doubler: il en a forcé plusieurs de rétrograder jusqu’à la baie Famine. On peut aujourd’hui mettre à profit même les vents régnants. Il ne s’agit que de hanter la Terre de Feu, et d’y gagner un des trois mouillages ci-dessus, ce que l’on pourra presque toujours faire en louvoyant dans un canal où il n’y a jamais de mer pour des vaisseaux. De là toutes les bordées seront avantageuses et, pour peu que l’on s’aide des marées qui recommencent ici à être sensibles, il ne sera plus difficile de gagner le port Galant.
Nous passâmes dans le port de la Cascade une nuit fort désagréable. Il faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura presque toute la journée du 30. À cinq heures du matin, nous sortîmes du port et nous traversâmes à la voile avec un grand vent et une mer très grosse pour notre faible embarcation. Nous ralliâmes le continent à peu près à égale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n’était pas question de songer à y reconnaître la côte, trop heureux de la prolonger en faisant vent arrière et en portant une attention continuelle aux rafales violentes qui nous forçaient d’avoir toujours la drisse et l’écoute à la main. Il s’en fallut même très peu qu’en traversant la baie Française un faux coup de barre ne nous mît le canot sur la tête.
Enfin j’arrivai à la frégate environ à dix heures du matin. Pendant mon absence, M. Duclos-Guyot avait déblayé ce que nous avions à terre et tout disposé pour l’appareillage; aussi nous commençâmes à démarrer dans l’après-midi.
Le 31 décembre, à quatre heures du matin, nous achevâmes de nous démarrer, et à six heures nous sortîmes de la baie en nous faisant remorquer par nos bâtiments à rame. Il faisait calme; à sept heures il se leva une brise du nord-est qui se renforça dans la journée et fut assez claire jusqu’à midi, le temps alors devint brumeux avec de la pluie. À onze heures et demie, étant à mi-canal, nous découvrîmes et relevâmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland. De midi à six heures du soir, nous doublâmes le cap Holland. Il ventait peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d’ailleurs étant fort sombre, je pris le parti d’aller mouiller dans la rade du port Galant, où nous ancrâmes à dix heures. Nous eûmes bientôt lieu de nous féliciter d’être logés: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand vent de sud-ouest.
Nous commençâmes l’année 1768 dans cette baie nommée baie Fortescû, au fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est fort exact dans M. de Gennes. Nous n’avons que trop eu le loisir de le vérifier, y ayant été enchaînés plus de trois semaines, avec des temps dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l’idée. Il est juste de faire un peu partager aux lecteurs le désagrément de ces journées funestes, en ébauchant le détail de notre séjour ici.
Mon premier soin fut d’envoyer visiter la côte jusqu’à la baie Élisabeth et les îles dont le détroit de Magellan est ici parsemé; nous apercevions du mouillage deux de ces îles, nommées par Narborough Charles et Montmouth. Il a donné à celles qui sont plus éloignées le nom d’îles Royales, et à la plus occidentale de toutes celui d’île Rupert. Les vents d’ouest ne nous permettant pas d’appareiller nous affourchâmes le 2 avec une ancre à jet. La pluie n’empêcha pas d’aller se promener à terre, où l’on rencontra les traces du passage et de la relâche de vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement scié et coupé, des écorces du laurier épicé assez récemment enlevées, une étiquette en bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pièces de filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales et des noms avec la date de 1767.
M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu’île qui forme le port, y observa à midi avec un quart de cercle cinquante-trois degrés quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.
Cette observation jointe au relèvement du cap Hollande, pris d’ici, et au relèvement du même cap Holland, fait le 16 décembre sur la pointe du cap Forward, détermine à douze lieues la distance du port Galant au cap Forward. Il y observa aussi par l’azimut la déclinaison de l’aiguille aimantée de vingt-deux degrés trente minutes trente-deux secondes nord-est, et son inclinaison du côté du pôle élevé de onze degrés onze minutes. Voilà les seules observations qu’il ait pu faire ici pendant près d’un mois, les nuits étant aussi affreuses que les jours.
Le 4 et le 5 suivants furent des journées horribles; de la pluie, de la neige, un froid très vif, le vent en tourmente; c’était un temps pareil que décrivait le Psalmiste en disant: nir, grando glacies, spiritus procellamm. J’avais envoyé le 3 un canot pour tâcher de découvrir un mouillage à la Terre de Feu, et on y en avait trouvé un fort bon dans le sud-ouest des îles Charles et Montmouth; j’avais aussi fait reconnaître quelle était dans le canal la direction des marées. Je voulais avec leur secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu’au sud, appareiller même avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre séjour ici, nous y remarquâmes constamment que le cours des marées dans cette partie du détroit est le même que dans la partie des goulets, c’est-à-dire que le flot porte à l’est et le jusant à l’ouest.
Le 6 après midi, il y avait eu quelques instants de relâche, le vent même parut venir du sud-est, et déjà nous avions désaffourché; mais, au moment d’appareiller, le vent revint à ouest-nord-ouest avec des rafales qui nous forcèrent de réaffourcher aussitôt. Ce jour-là nous eûmes à bord la visite de quelques sauvages.
Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant et, après s’y être tenues quelque temps arrêtées, trois s’avancèrent dans le fond de la baie, tandis qu’une voguait vers la frégate. Après avoir hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés de Pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La femme demeura dans la pirogue pour la garder, l’homme monta seul à bord avec assez de confiance et d’un air fort gai. Deux autres pirogues suivirent l’exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la frégate avec les enfants.
Bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser, entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils dévoraient ce qu’on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants et incommodes, et nous ne pûmes les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu’en y faisant porter à leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune surprise ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu’on y offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour être surpris de l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine comme ils traitaient les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la revîmes souvent à bord et à terre. Ces sauvages sont petits, vilains, maigres et d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour les envelopper, peaux qui servent également et de toits à leurs cabanes, et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses et les hommes semblent avoir pour elles peu d’égards. Ce sont elles qui voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du rivage; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.
Leurs pirogues sont d’écorces mal liées avec des joncs et de la mousse dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits, ainsi que les flèches, avec le bois d’une épine-vinette à feuille de houx qui est commune dans le détroit, la corde est de boyau et les flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d’art; mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis: elles sont aussi faibles que les bras destinés à s’en servir. Nous leur avons vu de plus des os de poisson longs d’un pied, aiguisés par le bout et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard? Je crois plutôt que c’est un instrument de pêche. Ils l’adaptent à une longue perche et s’en servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont des chiens et des lacs faits de barbe de baleine.
J’ai observé qu’ils avaient tous les dents gâtées, et je crois qu’on en doit attribuer la cause à ce qu’ils mangent les coquillages brûlants, quoique à moitié crus.
Au reste, ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer qu’ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants: aussi chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l’influence sont en même temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j’ai vus dans ma vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout: ils sont exactement dans ce qu’on peut appeler l’état de nature; et, en vérité, si l’on devait plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui même, sans devoir et sans affaires, content de ce qu’il a parce qu’il ne connaît pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux climat de l’univers. Ces Pécherais forment aussi la société d’hommes la moins nombreuse que j’aie rencontrée dans toutes les parties du monde; cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi eux des charlatans. C’est que, dès qu’il y a ensemble plus d’une famille, et j’entends par famille père, mère et enfants, les intérêts deviennent compliqués, les individus veulent dominer ou par la force ou par l’imposture. Le nom de famille se change alors en celui de société, et fut-elle établie au milieu des bois, ne fut-elle composée que de cousins germains, un esprit attentif y découvrira le germe de tous les vices auxquels les hommes rassemblés en nations ont, en se poliçant, donné des noms, vices qui font naître, mouvoir et tomber les plus grands empires. Il s’ensuit du même principe que dans les sociétés, dites policées, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l’état de nature, ne sont pas susceptibles.
Le 7 et le 8 furent si mauvais qu’il n’y eut pas moyen de sortir du bord; nous chassâmes même dans la nuit, et fûmes obligés de mouiller une ancre du bossoir. Il y eut, dans des instants, jusqu’à quatre pouces de neige sur notre pont, et le jour naissant nous montra que toutes les terres en étaient couvertes, excepté le plat pays dont l’humidité empêche la neige de s’y conserver. Le thermomètre fut à cinq degrés, quatre degrés, baissa même jusqu’à deux degrés au-dessus de la congélation. Le temps fut moins mauvais le 9 après midi. Les Pécherais s’étaient mis en chemin pour venir à bord. Ils avaient même fait une grande toilette, c’est-à-dire qu’ils s’étaient peint tout le corps de taches rouges et blanches; mais, voyant nos canots partir du bord et voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent. Une seule pirogue fut à bord de L’Étoile. Elle y resta peu de temps et vint rejoindre aussitôt les autres avec lesquels nos messieurs étaient en grande amitié. Les femmes cependant étaient toutes retirées dans une même cabane, et les sauvages paraissaient mécontents lorsqu’on y voulait entrer. Ils invitaient au contraire à venir dans les autres, où ils offrirent à ces messieurs des moules qu’ils suçaient avant que de les présenter. On leur fit de petits présents qui furent acceptés de bon cœur. Ils chantèrent, dansèrent et témoignèrent plus de gaieté que l’on n’aurait cru en trouver chez des hommes sauvages, dont l’extérieur est ordinairement sérieux.
Leur joie ne fut pas de longue durée. Un de leurs enfants, âgé d’environ douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fut intéressante à nos yeux, fut saisi tout d’un coup d’un crachement de sang accompagné de violentes convulsions. Le malheureux avait été à bord de L’Étoile où on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas le funeste effet qui devait suivre ce présent. Ces sauvages ont l’habitude de s’enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits morceaux de talc. Peut-être la superstition attache-t-elle chez eux quelque vertu à cette espèce de talisman, peut-être le regardent-ils comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils sont sujets. L’enfant avait vraisemblablement fait le même usage du verre. Il avait les lèvres, les gencives et le palais coupés en plusieurs endroits, et rendait le sang presque continuellement.
Cet accident répandit la consternation et la méfiance.
Ils nous soupçonnèrent sans doute de quelque maléfice; car la première action du jongleur qui s’empara aussitôt de l’enfant fut de le dépouiller précipitamment d’une caque de toile qu’on lui avait donnée. Il voulut la rendre aux Français; et sur le refus qu’on fit de la reprendre, il la jeta à leurs pieds. Il est vrai qu’un autre sauvage, qui sans doute aimait plus les vêtements qu’il ne craignait les enchantements, la ramassa aussitôt.
Le jongleur étendit d’abord l’enfant sur le dos dans une des cabanes et, s’étant mis à genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui et, avec la tête et les deux mains, il lui pressait le ventre de toute sa force, criant continuellement sans qu’on pût distinguer rien d’articulé dans ses cris. De temps en temps, il se levait et, paraissant tenir le mal dans ses mains jointes, il les ouvrait tout d’un coup en l’air en soufflant comme s’il eût voulu chasser quelque mauvais esprit. Pendant cette cérémonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l’oreille du malade à le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir autant du remède que de son mal. Le jongleur lui donna quelque trêve pour aller prendre sa parure de cérémonie; ensuite, les cheveux poudrés et la tête ornée de deux ailes blanches assez semblables au bonnet de Mercure, il recommença ses fonctions avec plus de confiance et tout aussi peu de succès. L’enfant alors paraissant plus mal, notre aumônier lui administra furtivement le baptême.
Les officiers étaient revenus à bord et m’avaient raconté ce qui se passait à terre. Je m’y transportai aussitôt avec M. de la Porte, notre chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane émolliente.
Lorsque nous arrivâmes, le malade était hors de la cabane; le jongleur, auquel il s’en était joint un autre paré des mêmes ornements, avait recommencé son opération sur le ventre, les cuisses et le dos de l’enfant.
C’était pitié de les voir martyriser cette infortunée créature qui souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà, tout meurtri, et les médecins continuaient encore ce barbare remède avec force conjurations. La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l’intérêt vif de toute la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience de l’enfant nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les sauvages s’aperçurent sans doute que nous partagions leur peine, du moins leur méfiance sembla-t-elle diminuée. Ils nous laissèrent approcher du malade, et le major examina la bouche ensanglantée que son père et un autre Pécherais suçaient alternativement. On eut beaucoup de peine à les persuader de faire usage du lait; il fallut en goûter plusieurs fois, et, malgré l’invincible opposition des jongleurs, le père enfin se détermina à en faire boire à son fils, il accepta même le don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs témoignaient de la jalousie contre notre chirurgien qu’ils parurent cependant à la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent même pour lui un sac de cuir qu’ils portent toujours pendu à leur côté et qui contient leur bonnet de plume, de la poudre blanche, du talc et les autres instruments de leur art; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu’ils le refermèrent aussitôt. Nous remarquâmes aussi que, tandis qu’un des jongleurs travaillait à conjurer le mal du patient, l’autre ne semblait occupé qu’à prévenir par les enchantements l’effet du mauvais sort qu’ils nous soupçonnaient d’avoir jeté sur eux.
Nous retournâmes à bord à l’entrée de la nuit, l’enfant soufflait moins; toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit appréhender qu’il ne fût passé du verre dans son estomac. Nous eûmes ensuite lieu de croire que nos conjectures n’avaient été que trop justes. Vers les deux heures après midi, on entendit du bord des hurlements répétés; et dès le point du jour, quoiqu’il fit un temps affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans doute un lieu souillé par la mort et des étrangers funestes qu’ils croyaient n’être venus que pour les détruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe occidentale de la baie; dans un instant plus calme, ils remirent à la voile, un grain violent les jeta au large et dispersa leurs faibles embarcations.
Combien ils étaient empressés à s’éloigner de nous!
Ils abandonnèrent sur le rivage une de leurs pirogues qui avait besoin d’être réparée: Satis est gentem eflugisse nefandam. Ils ont emporté de nous l’idée d’êtres malfaisants; mais qui ne leur pardonnerait le ressentiment de cette conjoncture? Quelle perte en effet pour une société aussi peu nombreuse qu’un adolescent échappé à tous les hasards de l’enfance!
Le vent d’est souffla avec furie et presque sans interruption jusqu’au 13 que le jour fut assez doux; nous eûmes même dans l’après-midi quelque espérance d’appareiller. La nuit du 13 au 14 fut calme. À deux heures et demie du matin, nous avions désaffourché et viré à pic; il fallut réaffourcher à six heures, et la journée fut cruelle. Le 15, il fit soleil presque tout le jour, mais le vent fut trop fort pour que nous pussions sortir.
Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fraîcheur vint ensuite du nord, et nous appareillâmes avec la marée favorable; elle baissait alors et portait dans l’ouest. Les vents ne tardèrent pas à revenir à ouest et ouest sud-ouest, et nous ne pûmes jamais, avec la bonne marée, gagner l’île Rupert. La régate marchait très mal, dérivait outre mesure, et L’Étoile avait sur nous un avantage incroyable. Nous passâmes tout le jour à louvoyer entre l’île Rupert et une pointe du continent qu’on nomme la pointe du Passage, pour attendre le jusant, avec lequel j’espérais gagner ou le mouillage de la baie Dapphine à l’île de Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth. Mais comme nous perdions presque à chaque bordée, j’envoyai un canot sonder dans le sud-est de l’île Rupert, avec intention d’y aller mouiller jusqu’au retour de la marée favorable. Le canot signala un mouillage et y resta sur son grappin; mais nous en étions déjà tombés beaucoup sous le vent.
Nous courûmes un bord à terre pour tâcher de la gagner en revirant; la frégate refusa deux fois de prendre vent devant, il fallut virer vent arrière; mais au moment où à l’aide de la manœuvre et de nos bateaux, elle commença à arriver, la force de la marée la fit revenir au vent: un courant violent nous avait déjà entraînés à une demi encablure de terre; je fis mouiller sur huit brasses de fond: l’ancre tombée sur des roches chassa, sans que la proximité où nous étions de la terre permît de filer du câble; déjà nous n’avions plus que trois brasses et demie d’eau sous la poupe, et nous n’étions qu’à trois longueurs de navire de la côte, lorsqu’il en vint une petite brise; nous fîmes aussitôt servir nos voiles, et la frégate s’abattit; tous nos bateaux, et ceux de L’Étoile venus à notre secours, étaient devant elle à la remorquer; nous filions le câble sur lequel on avait mis une bouée, et il y en avait près de la moitié dehors, lorsqu’il se trouva engagé dans l’entrepont et fit faire tête à la frégate qui courut alors le plus grand danger.
On coupa le câble, et la promptitude de la manœuvre sauva le bâtiment. La brise ensuite se renforça, et, après avoir encore couru deux bords inutilement, je pris le parti de retourner dans la baie du port Galant, où nous mouillâmes à huit heures du soir par vingt brasses d’eau, fond de vase. Nos bateaux, que j’avais laissés pour lever notre ancre revinrent à l’entrée de la nuit avec l’ancre et le câble. Nous n’avions donc eu cette apparence de beau temps que pour être livrés à des alarmes cruelles.
La journée qui suivit fut plus orageuse encore que toutes les précédentes. Le vent élevait dans le canal des tourbillons d’eau à la hauteur des montagnes, nous en voyions quelquefois plusieurs en même temps courir dans des directions opposées. Le temps parut s’adoucir vers les dix heures: mais à midi, un coup de tonnerre, le seul que nous ayons entendu dans le détroit, fut comme le signal auquel le vent recommença avec plus de furie encore que le matin; nous chassâmes et fûmes contraints de mouiller notre grande ancre et d’amener basses vergues et mâts de hune. Cependant les arbustes et les plantes étaient en fleur, et les arbres offraient une verdure assez brillante, mais qui ne suffisait pas pour dissiper la tristesse qu’avait répandue sur nous le coup d’œil continué de cette région funeste. Le caractère le plus gai serait flétri dans ce climat affreux que fuient également les animaux de tous les éléments, et où languit une poignée d’hommes que notre commerce venait de rendre encore plus infortunés.
Il y eut le 18 et le 19 des intervalles dans le mauvais temps; nous relevâmes notre grande ancre, hissâmes nos basses vergues et mâts de hune, et j’envoyai le canot de L’Étoile, que sa bonté rendait capable de sortir presque de tout temps, pour reconnaître l’entrée du canal de la Sainte-Barbe. Suivant l’extrait que donne M. Frezier du journal de M. Marcant qui l’a découvert et y a passé, ce canal devait être dans le sud-ouest et sud-ouest-quart-sud de la baie Elisabeth. Le canot fut de retour le 20, et M. Landais, qui le commandait, me rapporta qu’ayant suivi la route et les remarques indiquées par l’extrait du journal de M. Marcant, il n’avait point trouvé de débouquement, mais seulement un canal étroit terminé par des banquises de glace et la terre, canal d’autant plus dangereux à suivre qu’il n’y a dans la route aucun bon mouillage, et qu’il est traversé presque dans son milieu par un banc couvert de moules. Il fit ensuite le tour de l’île de Louis-le-Grand par le sud et rentra dans le canal de Magellan, sans en avoir trouvé aucun autre.
Ce rapport me fit penser que le vrai canal de la Sainte-Barbe était vis-à-vis de la baie même où nous étions. Du haut des montagnes qui entourent le port Galant, nous avions souvent découvert, dans le sud des îles Charles et Montmouth, un vaste canal semé d’îlots qu’aucune terre ne bornait au sud. J’avais l’intention d’envoyer deux canots dans ce canal, que je crois fermement être celui de la Sainte-Barbe, lesquels auraient rapporté la solution complète du problème. Le gros temps ne l’a pas permis.
Le 21, le 22 et le 23, les rafales, la neige et la pluie durèrent presque sans relâche. Dans la nuit du 21 au 22, il y avait eu un intervalle de calme; il sembla que le vent ne nous donnait ce moment de repos que pour rassembler toute sa furie et fondre sur nous avec plus d’impétuosité. Un ouragan affreux vint tout d’un coup de la partie du sud-sud-ouest, et souffla de manière à étonner les plus anciens marins. Les deux navires chassèrent, il fallut mouiller la grande ancre, amener basses vergues et mâts de hune, notre artimon fut emporté sur ses cargues. Cet ouragan ne fut heureusement pas long.
Le 24, le temps s’adoucit, il fit même beau soleil et calme, et nous nous remîmes en état d’appareiller.
Depuis notre rentrée au port Galant, nous y avions pris quelques tonneaux de lest et changé notre arrimage pour tâcher de retrouver la marche de la frégate; nous réussîmes à lui en rendre une partie. Au reste, toutes les fois qu’il faudra naviguer au milieu des courants, on éprouvera toujours beaucoup de difficultés à manœuvrer des bâtiments aussi longs que le sont nos frégates.
Le 25, à une heure après minuit, nous désaffourchâmes et virâmes à pic; à trois heures, nous appareillâmes en nous faisant remorquer par nos bâtiments à rames; la fraîcheur venait du nord; à cinq heures et demie, la brise se décida de l’est, et nous mîmes tout dehors, perroquets et bonnettes, voilures dont il est bien rare de pouvoir se servir ici. Nous passâmes à mi-canal, suivant les sinuosités de cette partie du détroit que Narborough nomme avec raison le bras tortueux. Entre les îles Royales et le continent, le détroit peut avoir deux lieues, il n’y a pas plus d’une lieue de canal entre l’île Rupert et la pointe du Passage, ensuite une lieue et demie entre l’île de Louis-le-Grand et la baie Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture couverte de goémons qui avance un quart de lieue au large. Depuis la baie Elisabeth, la côte court à l’ouest-nord-ouest pendant environ deux lieues, jusqu’à la rivière que Narborough appelle Batchelor et Beauchestie du Massacre à l’embouchure de laquelle il y a un mouillage. Cette rivière est facile à reconnaître; elle sort d’une vallée profonde, à l’ouest elle a une montagne fort élevée; sa pointe occidentale est basse et couverte de bois, et la côte y est sablonneuse. De la rivière du Massacre à l’entrée du faux détroit ou canal Saint-Jérôme, j’estime trois lieues de distance, et le glissement est le nord-ouest-quart-ouest. L’entrée de ce canal paraît avoir une demi lieue de largeur, et, dans le fond, on voit les terres revenir vers le nord. Quand on est par le travers de la rivière du Massacre, on n’aperçoit que ce faux détroit, et il est facile de le prendre pour le véritable, ce qui même nous arriva, parce que la côte alors revient à l’ouest quart sud ouest et l’ouest-sud-ouest jusqu’au cap Quade, qui, s’avançant beaucoup, paraît croisé avec la pointe occidentale de l’île Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de débouché. Au reste, une route sûre pour ne pas manquer le véritable canal est de suivre toujours la côte de l’île de Louis-le-Grand, qu’on peut ranger de près sans aucun danger.
Cette île peut avoir quatre lieues de longueur.
Comme, après avoir reconnu notre erreur au sujet du faux détroit, nous rangeâmes fort distinctement le port Phelippeaux qui nous parut une anse fort commode et bien à l’abri. À midi le cap Quade nous restait à l’ouest-quart-sud-ouest-2°-sud deux lieues, et le cap Saint-Louis à l’est-quart-nord-est environ deux lieues et demie. Le beau temps continua le reste du jour, et nous cinglâmes toutes voiles hautes.
Depuis le cap Quade, le détroit s’avance dans l’ouest-nord-ouest et nord-ouest-quart-ouest sans détour sensible, ce qui lui a fait donner le nom de longue rue. La figure du cap Quade est remarquable. Il est composé de rochers escarpés, dont ceux qui forment sa tête chenue ne ressemblent pas mal à d’antiques ruines.
Jusqu’à lui, les côtes sont partout boisées, et la verdure des arbres adoucit l’aspect des cimes gelées des montagnes. Le cap Quade doublé, le pays change de nature.
Le détroit n’est plus bordé des deux côtés que par des rochers arides sur lesquels il n’y a pas apparence de terre. Leur sommet élevé est toujours couvert de neige, et les vallées profondes sont remplies par d’immenses amas de glaces dont la couleur atteste l’antiquité. Narborough, frappé de cet horrible aspect, nomma cette partie la Désolation du Sud, aussi ne saurait-on rien imaginer de plus affreux.
Lorsqu’on est par le travers du cap Quade, la côte des Terres de Feu paraît terminée par un cap avancé qui est le cap Mundai, lequel j’estime être à quinze lieues du cap Quade. À la côte du continent, on aperçoit trois caps auxquels nous avons imposé des noms. Sa figure nous fit nommer le premier le cap Fendu. Les deux autres caps ont reçu les noms de nos vaisseaux, le cap de l’Étoile à trois lieues dans l’ouest du cap fendu et le cap de la Boudeuse dans le même gisement et la même distance avec celui de L’Étoile. Toutes ces terres sont hautes et escarpées; l’une et l’autre côte paraît saine et garnie de bons mouillages. Le détroit dans la longue rue peut avoir deux lieues de largeur, il se rétrécit vis-à-vis le cap Mundai, où le canal n’a guère plus de quatre milles.
À neuf heures du soir, nous étions environ à trois lieues dans l’est-quart-sud-est du cap Mundai. Le vent soufflant toujours de l’est grand frais, et le temps étant beau, je résolus de continuer à faire route à petites voiles pendant la nuit. Nous serrâmes les bonnettes, et nous prîmes les ris dans les huniers. Vers dix heures du soir, le temps commença à s’embrumer, et le vent renforça tellement que nous fûmes contraints d’embarquer nos bateaux. Il plut beaucoup, et la nuit devint si noire à onze heures que nous perdîmes la terre de vue.
Une demi-heure après, m’estimant par le travers du cap Mundai, je fis signal de mettre en panne, tribord au vent, et nous passâmes ainsi le reste de la nuit, éventant ou masquant, suivant que nous nous estimions trop près de l’une ou de l’autre côte. Cette nuit a été une des plus critiques de tout le voyage.
À trois heures et demie, l’aube matinale nous découvrit la terre, et je fis servir. Nous gouvernâmes à ouest-quart-nord-ouest jusqu’à huit heures et, de huit heures à midi, entre l’ouest-quart-nord-ouest et l’ouest-nord-ouest. Le vent était toujours à l’est petit frais très brumeux; de temps en temps nous apercevions quelque partie de la côte, plus souvent nous la perdions de vue tout à fait. Enfin, à midi, nous eûmes connaissance du cap des Piliers et des Évangélistes. On ne voyait ces derniers que du haut des mâts. À mesure que nous avancions du côté du cap des Piliers, nous découvrions avec joie un horizon immense qui n’était plus borné par les terres, et une grosse lame venant de l’ouest nous annonçait le grand Océan. Le vent ne resta pas à l’est, il passa à ouest-sud-ouest, et nous courûmes au nord-ouest jusqu’à deux heures et demie que nous relevâmes le cap des Victoires au nord-ouest, et le cap des Piliers au sud-3°-ouest.
Lorsqu’on a dépassé le cap Mundai, la côte septentrionale se courbe en arc, et le canal s’ouvre jusqu’à quatre, cinq et six lieues de largeur. Je compte environ seize lieues du cap Mundai au cap des Piliers qui termine la côte méridionale du détroit. La direction du canal entre ces deux caps est le ouest-quart-nord-ouest.
La côte du sud y est haute et escarpée, celle du nord est bordée d’îles et de rochers qui en rendent l’approche dangereuse: il est plus prudent de longer la partie méridionale. Je ne saurai rien dire de plus sur ces dernières terres; à peine les avons-nous vues dans quelques courts intervalles pendant lesquels la brume nous permettait d’en apercevoir les portions. La dernière terre dont on ait la vue à la côte du nord est le cap des Victoires, lequel paraît être de médiocre hauteur, ainsi que le cap Désiré, qui est en dehors du détroit à la Terre de Feu, environ à deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La côte, entre ces deux caps, est bordée, à près d’une lieue au large, de plusieurs îlots ou brisants connus sous le nom des Douze Apôtres.
Le cap des Piliers est une terre très élevée, ou plutôt une grosse masse de rochers, qui se termine par deux roches coupées en forme de tours, inclinées vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap. À six ou sept lieues dans le nord-ouest de ce cap, on voit quatre îlots nommés Les Évangélistes: trois sont ras; le quatrième, qui a la figure d’un meulon de foin, est assez éloigné des autres. Ils sont dans le sud-sud-ouest, et à quatre ou cinq lieues du cap des Victoires. Pour sortir du détroit, on peut en passer indifféremment au nord ou au sud; je conseillerais d’en passer au sud, si l’on voulait y rentrer.
Depuis deux heures après midi les vents varièrent du ouest-sud-ouest au ouest-nord-ouest, grand frais; nous louvoyâmes jusqu’au coucher du soleil, toutes voiles hautes, afin de doubler les Douze Apôtres.
Nous eûmes assez longtemps la crainte de n’en pas venir à bout et d’être forcés à passer la nuit dans le détroit, ce qui nous y eût pu retenir encore plus d’un jour: mais, vers six heures du soir, les bordées adonnèrent; à sept heures, le cap des Piliers était doublé; à huit heures, nous étions entièrement dégagés des terres et un bon vent de nord nous faisait avancer à pleines voiles dans la mer occidentale. Nous fîmes alors un relèvement d’où je pris mon point de départ par cinquante-deux degrés cinquante minutes de latitude australe et soixante-dix-neuf degrés neuf minutes de longitude occidentale de Paris.
C’est ainsi qu’après avoir essuyé pendant vingt-six jours au port Galant des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un bon vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi pour nous amener dans la mer Pacifique; exemple, que je crois être unique, d’une navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au débouquement.
J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues. Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire. La direction des marées dans le détroit de Magellan nous est apparue absolument contraire à ce que les autres navigateurs disent y avoir observé à cet égard. Ce ne serait cependant pas le cas d’avoir chacun son avis.
Au reste, combien de fois n’avons-nous point regretté de ne pas avoir les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu’ils sont sortis de leurs mains, et d’être obligés de n’en consulter que des extraits défigurés: outre l’affectation des auteurs de ces extraits à retrancher tout ce qui peut n’être qu’utile à la navigation, s’il leur échappe quelque détail qui y ait trait, l’ignorance des termes de l’art dont un marin est obligé de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux des expressions nécessaires et consacrées, qu’ils remplacent par des absurdités. Tout leur but est de faire un ouvrage agréable aux femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre ennuyeux à tout le monde et qui n’est utile à personne.
Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de Magellan, je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap de Horn depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. On y trouve en abondance de l’eau, du bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons; et, assurément, je ne doute pas que le scorbut ne fit plus de dégâts dans un équipage qui serait parvenu à la mer occidentale en doublant le cap de Horn, que dans celui qui y sera entré par le détroit de Magellan—lorsque nous en sortîmes, nous n’avions personne sur les cadres.