Mais ce petit et ce grand monde, où Faust va vivre avec Méphistophélès, je ne saisis pas leur analogie avec l'enfer et le purgatoire de Dante.
La même différence que nous venons de signaler entre Virgile et Méphistophélès, nous la retrouverons entre les deux règnes de Dante et les deux règnes de Goethe. L'enfer et le purgatoire de Faust ont quelque chose à la fois de moins réel et de moins idéal que l'enfer et le purgatoire de la Comédie. Dante, vous l'avez vu, y va de sa personne, mais ce n'est qu'en songe. Il ne fait que regarder, écouter ce qui s'y passe, il n'y prend part à aucune action; il n'y vient ni pour chercher Alceste ou Eurydice, ni pour ravir Proserpine ou délivrer Thésée, ni pour consulter Tirésias; tandis que Goethe, sous le nom et le masque du docteur Faust, au lieu de regarder en rêve un enfer et un purgatoire matériels qui ne feraient plus ni peur ni compassion à personne, vivra effectivement de la vie véritable, et s'y fera à lui-même, par ses fautes et par le sentiment des malheurs qu'elles entraînent, une damnation intérieure. D'un effort courageux, il se dégagera de cet enfer moral, il se purifiera dans un purgatoire intime, jusqu'à ce que, s'élevant toujours par le bon désir, innocenté par l'amour qu'il ressent et par l'amour qu'il inspire, délivré enfin des épreuves de l'existence terrestre, il entre dans les régions supérieures de la vie divine. Et cette vie divine, ce paradis de Goethe, il ne sera pas, comme le paradis dantesque, réalisé, matérialisé (le génie moderne ne pourrait plus tenter de décrire les demeures de Dieu); Goethe nous arrêtera au seuil. Il n'y aura pour son héros d'autre béatitude que le pressentiment extatique d'un dieu prochain, mais incommunicable aux mortels.
En d'autres termes, Goethe doutait de tout et Dante ne doutait de rien.
Celui-ci est un parfait croyant, l'autre un parfait sceptique.
Relisez le quatrième chant du Paradis, mon cher Marcel, vous y verrez si Dante ignorait le doute! Il le fait naître et pousser comme un surgeon au pied de toute vérité.
Nasce per quello, a guisa di rampollo,
Appie del vero il dubbio: ed è nutura
Ch' al sommo pinge noi di collo in collo.
C'est exactement, comme nous allons le voir, la pensée qui inspire à Goethe son Méphistophélès. N'avons-nous pas déjà constaté, d'ailleurs, dans la vie du poëte allemand, combien le scepticisme était contraire à la nature religieuse de son esprit? Goethe considérait avec Spinosa le scepticisme comme une maladie de l'âme, à laquelle il fallait «non dus raisonnements, mais des remèdes.» Sa foi n'était pas moins fervente que celle de Dante.
J'ai bien vu que Goethe avait un grand besoin d'adorer et que sa pensée montait naturellement vers Dieu, mais il ne faudrait pas, ce me semble, donner à cette religiosité vague le nom de foi; car enfin, sans la croyance positive à un Dieu personnel, sans la croyance à l'immortalité de l'âme, il n'y a pas de foi, il ne saurait y avoir de religion véritable.
Goethe croyait très-positivement en Dieu, mon cher Élie, non pas, à la vérité, à ce Dieu jaloux de la Genèse que l'on dirait inspiré de la Némésis antique et qui ne saurait souffrir la puissance et la noblesse de l'homme; il croyait à un Dieu unique, tout-puissant et conscient, je ne dirai pas beaucoup plus mais beaucoup mieux que Dante, car il ne laissait pas subsister à ses côtés, pendant toute l'éternité, cet anti-Dieu, ce Satan horrible qui demeure à jamais souverain de l'empire infernal. Goethe croyait aussi très-certainement à l'immortalité de l'âme.
À l'immortalité, peut-être; mais à la personnalité?
Goethe croyait à une âme qui avait, comme Dieu, conscience d'elle-même. Il croyait à une intelligence pure, à une monade humaine (il empruntait volontiers ce mot à la philosophie de Leibnitz), qui, tombée du sein de l'éternité dans l'existence terrestre, n'y épuisait pas toute sa puissance d'intention, et aspirait à remonter vers la monade suprême, vers Dieu, l'objet de son amour «toujours renaissant et toujours satisfait.» Il pensait, comme Épictète, que l'univers se compose d'une immense hiérarchie d'âmes ou de monades; qu'il y a des âmes de rosiers, de fourmis, d'étoiles. Il admettait que les âmes humaines étaient également hiérarchiques et douées d'une vertu d'immortalité variable. Il supposait (et cette supposition lui a fait écrire, dans une des plus belles scènes du second Faust, le choeur des suivantes d'Hélène) que les âmes ou monades inférieures, quand le corps se dissolvait à la mort, retournaient chacune où l'entraînait sa pente naturelle, à la terre, à l'eau, au feu, à l'air; et que, seules, les âmes purifiées de tout élément terrestre, les monades parfaites, essentielles, entéléchiques, comme il les appelait, celles que la raison pure, l'amour désintéressé, avaient gouvernées, entraient dans des régions supérieures, dans une vie plus éthérée, où, douées d'une faculté de développement indéfinie, elles devenaient, selon son heureuse expression: «de joyeuses coopératrices de Dieu dans l'univers.» Soit ressouvenir, soit imagination. Goethe se croyait certain d'avoir passé déjà par des états antérieurs et d'emporter avec lui dans la tombe des forces qui ne trouveraient à se satisfaire que par delà, dans une existence nouvelle. Il nourrissait à cet égard une espérance invincible, s'en remettant volontiers à Dieu, comme Herder, du soin de décider ce qui, de son existence terrestre, aurait mérité de survivre. Mais avec son imperturbable justesse, ne confondant jamais les deux ordres de la connaissance, notre poëte avouait que ces objets de son espoir étaient des vérités de sentiment pour lesquelles, quoi qu'en disent les théologiens, il n'est point de démonstration, autrement qu'insuffisante. Sur ces problèmes éternels, avait-il coutume de dire, les philosophes ne nous apprendront jamais rien de plus que ce que nous dit l'instinct.
Si je vous ai bien comprise, Goethe investissait les âmes d'un droit à l'immortalité conditionnel et en quelque sorte facultatif?
Il le dit explicitement: «Nous sommes tous immortels, mais nous ne le sommes pas de la même façon;» et ailleurs: «À mesure que nous nous rendons plus raisonnables, nous augmentons nos droits à l'immortalité.» C'était, vous le savez, la doctrine de Spinosa, qui est à Goethe ce que saint Thomas est à l'Allighieri. C'était, avant Spinosa, l'idée de Pythagore, de Platon, d'Épictète.
Ce que je vois de plus clair dans tout ce que vous venez de dire, c'est que votre Goethe est complètement spinosiste, autrement dit athée.
Spinosa est un athée, Marcel, absolument comme Socrate est un corrupteur de la jeunesse, Épicure un débauché, Mahomet un imposteur, Machiavel un scélérat, Voltaire un impie, le docteur Strauss un négateur du Christ. Laissons ces qualifications aux histoires édifiantes. Les impies et les athées, ce sont les bonnes gens qui répètent, sans y regarder, de pareilles choses; car, en vérité, ce serait grande confusion pour Dieu que des intelligences telles que Voltaire, Machiavel ou Spinosa n'eussent aucun rapport avec l'éternel foyer de toute lumière. Goethe était disciple de Spinosa, disciple fervent, il s'en fait gloire; non pas de ce Spinosa qu'un zèle détestable a marqué du signum reprobationis, mais du Spinosa véritable, de notre Spinosa à nous, de celui que j'appelle un saint, tant sa vie a été pure et désintéressée, tant il croyait profondément et passionnément en Dieu.
Mais Goethe, pas plus que Spinosa, ne croyait en Jésus-Christ?
Goethe, comme les plus éminents entre ses contemporains, comme les premiers initiateurs de ce grand mouvement religieux qui commence à Lessing, à Herder, et qui se continue sous nos yeux, au sein du protestantisme allemand, américain, hollandais et français, par Parker et par ses disciples, croyait à un Christ de plus en plus dégagé des étroites formules de l'orthodoxie, renouvelé et grandi, lui aussi, avec tout l'ensemble des conceptions humaine.
Vous voulez dire à un Christ de fantaisie, qui n'a aucun rapport avec le
Christ de l'Évangile, n'est-ce pas?
Goethe croyait de toute son âme au Christ de l'Évangile, mon cher Marcel; à ce Christ en qui, selon Spinosa, «l'éternelle sagesse de Dieu s'est manifestée plus qu'en aucun autre…»
Plus qu'en aucun autre homme, apparemment; mais aux miracles qui le font
Dieu? Goethe n'y croyait pas plus que Voltaire.
Assurément, Goethe ne croyait pas à ces miracles puérils par qui Dieu, à un certain jour, suspendrait, pour l'ébahissement des esprits grossiers, les lois que, dans son infaillible conseil, il a données de toute éternité à la nature. Il ne croyait pas à ce merveilleux charnel, insupportable aux intelligences élevées, qui change l'eau en vin dans un repas de noces, dessèche le figuier parce qu'il ne porte point de fruits, et pousse les démons dans le corps des pourceaux; cependant, il ne l'expliquait pas à la façon de l'école voltairienne, par la fourbe et la supercherie. Il considérait les miracles comme une création spontanée de l'imagination du peuple; à ce titre, il les respectait.
Vous voulez dire que Goethe avait pour Jésus-Christ les sentiments qu'il pouvait avoir pour Moïse, je suppose, pour Mahomet, pour Bouddha…
Goethe mettait la révélation chrétienne au-dessus de toutes les autres.
Par quelle raison, s'il ne croyait pas que le révélateur était Dieu?
Par la raison, c'est lui-même qui le dit, que le christianisme a apporté aux hommes un sentiment qui n'existait pas auparavant, ou qui, du moins, n'existait que d'une manière voilée: la sanctification de la souffrance (on a trop oublié les stoïciens et, bien avant eux, les héros d'Homère qui disent que les étrangers et les pauvres viennent de Dieu). C'est encore là une de ces grandes pensées qui viennent du coeur et qui abondent, quoi qu'on en ait dit, chez notre poëte. Goethe était chrétien, sincèrement chrétien, au sens le plus vrai et le plus spiritualiste, par cette grande reconnaissance historique et philosophique des mérites divins du christianisme. Il avait coutume de dire que la religion chrétienne était sublime et n'avait nul besoin des preuves de la théologie. Mais il était entré trop avant dans l'idée d'une éducation perpétuelle du genre humain, il admirait trop la grandeur du panthéisme oriental et la beauté du polythéisme hellénique, pour consentir à voir dans l'orthodoxie chrétienne, qui n'occupe qu'un moment dans le temps et dans l'espace, le salut exclusif et définitif du monde.
Voilà un singulier chrétien; qu'en dis-tu, Viviane?
Je ne sais pas trop de quel droit nous serions ici plus exigeants que les saints du quiétisme et que cette «belle âme» chrétienne, Suzanne de Klettenberg, qui ne concevait pas le moindre doute, nous dit Goethe, touchant son salut.
C'est-à-dire que cette demoiselle voulait faire de Goethe un saint à sa mode, et qu'elle avait probablement un grand faible pour les beaux yeux du jeune néophyte.
Mais la Faculté de théologie de l'université d'Iéna, direz-vous qu'elle était sensible aux beaux yeux de Goethe, quand, pour honorer le cinquantième anniversaire de sa naissance, elle lui offrait le diplôme de théologien (encore une ressemblance avec l'Allighieri), lui rendant grâces d'avoir «honoré, encouragé, protégé et avancé les vrais intérêts de l'Église chrétienne?»
Je voudrais me faire une idée plus nette de ce que Goethe entendait par l'Église.
Goethe qui, malgré sa puissante personnalité, ne croyait à rien de grand que par l'association des coeurs et des volontés, aimait les Églises. Il haïssait, au moins autant que Dante, l'esprit d'inquisition et de domination qu'engendre dans les sacerdoces la prétention à la possession de la vérité absolue; il croyait que vouloir l'immobilité d'une religion, c'est vouloir sa mort; mais il voyait dans la communauté des fidèles un moyen d'édification et de sanctification incomparable.
Les fidèles à qui et à quoi?
Les fidèles à un Dieu grand et bon; les fidèles à une humanité souffrante et méritante; les enfants d'un même père s'aimant les uns les autres, et persévérant ensemble, non dans la minutieuse observance de préceptes et de rites puérils ou ostentatoires, mais dans le culte désintéressé de l'idéal, dans la virile pratique de la justice et de la charité. Et nulle part Goethe ne voyait une telle assemblée de fidèles plus près de se réaliser que parmi les vrais chrétiens.
Réalisée, ce me semble, et non pas près de se réaliser.
Goethe, tout en faisant sa part, sa grande part à l'Église chrétienne dans l'éducation du genre humain, la trouvait encore trop étroite et trop incomplète. Pour devenir véritablement universelle et conquérir un légitime empire sur les âmes dans le monde tout entier, elle avait, selon lui, quelque chose de très-considérable à accomplir. Il lui restait, en laissant tomber de sa doctrine tout ce qui offense la raison, à se réconcilier pleinement avec la science et avec la philosophie. Il fallait que, au lieu d'exclure, comme elle l'a fait jusqu'ici, les religions antérieures, les schismes et les hérésies, elle leur ouvrit son sein. Il fallait que, à côté des révélateurs et des saints qui lui sont propres, elle fit place, dans un panthéon élargi, aux prophètes, aux saints, aux martyrs de l'humanité, dans tous les temps et chez tous les peuples. Il fallait enfin que, cessant de s'acharner à la possession exclusive et en quelque sorte matérielle d'un Christ dogmatique et surhumain, elle réalisât le type du Christ idéal, type humain d'une perfection toujours croissante, et que, dans une conciliation suprême, conforme au génie de Jésus, mais écartée par l'âpreté violente de ses successeurs, elle osât proclamer à la face du monde, avec la sanctification de la souffrance, la sanctification de la joie.
Mais permettez, c'est là une erreur renouvelée des Grecs et des Romains. Les philosophes païens n'ont-ils pas cru longtemps, même après la tentative avortée de Julien, à un Olympe rajeuni, renouvelé par l'admission de toutes les divinités de l'Orient? Platon, dans sa belle interprétation des mythes du paganisme et des fables populaires, ne s'efforçait-il pas d'en dégager le sens religieux? Les habiles et les sages du polythéisme n'ont-ils pas poursuivi très-longtemps la pensée d'une réforme, d'une épuration, d'une idéalisation des croyances païennes dégénérées? Qu'est-il advenu de tout cela? Quand les dogmes et les mythes périssent, force est bien que les cultes périssent avec eux… Oserai-je vous demander où vous trouvez exprimées ces opinions de Goethe touchant le christianisme de l'avenir?
Partout, dans ses romans, dans ses poésies, dans ses lettres, dans ses entretiens, dans le cycle entier de son oeuvre, des premières pages de Werther à la dernière scène de Faust, mais nulle part aussi explicitement, d'une manière aussi didactique, que dans son Wilhelm Meister, particulièrement à la fin des Wanderjahre, dans cette mystérieuse initiation des sanctuaires, des tabernacles d'une religion nouvelle, où Goethe s'est fait, comme il l'a dit, le prophète de ses propres songes.
Mais, en admettant cette religion progressive, à part la tolérance (et la tolérance, c'est au fond l'indifférence), je ne vois pas du tout ce que gagnerait la morale à perdre la sanction des dogmes. Car je suppose que, en rejetant le dogme chrétien, Goethe rejetait du même coup l'idée de récompense et de châtiment dans une autre vie, cette antique et utile croyance sur laquelle repose, avec la religion, la morale de tous les temps.
Les croyances qui inspirent l'Éthique de Spinosa, celles qui ont dicté le Manuel d'Épictète, et les pensées de Marc-Aurèle, ne me laissent, à parler vrai, aucune inquiétude touchant la morale qui en découle, mon cher Élie, bien que cette morale, d'une pureté parfaite, ne cherche d'autre sanction que celle de la conscience intime. Quand les stoïciens déclarent qu'il n'y a de vertu véritable que celle qu'on embrasse avec désintéressement, quand Spinosa écrit que la béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même, je me sens pénétrée pour la nature humaine d'un respect profond qui s'ébranle quoique peu, je l'avoue, au spectacle de ces châtiments et de ces béatitudes, de ces enfers et de ces paradis, que les législateurs des religions dogmatiques ont jugés indispensables pour porter les hommes au bien. Je ne vois pas du tout, par exemple, ce que perdrait la douce morale de Jésus à ne plus s'appuyer sur l'idée juive du Dieu jaloux et vengeur, et sur cette abominable loi du talion imposée par la barbarie des temps à la miséricorde éternelle et infinie.
Mettriez-vous au-dessus de la morale chrétienne la morale païenne?
La morale des païens, aussi bien celle de Zénon, de Marc-Aurèle et d'Épictète que celle de Pythagore et de Socrate, n'était pas plus pure assurément que la morale évangélique, mais elle avait cet avantage, qu'elle formait l'homme tout entier, pour la vie active, politique et même esthétique. La recherche du beau s'y confondait avec la recherche du juste. Les récits de l'Évangile, au contraire, et après eux les plus beaux livres de la sagesse chrétienne, ne font que reprendre la morale de l'Ecclésiaste pour qui toute chose terrestre est vanité, toute nature corruption. La beauté leur est suspecte et tient de près au péché. Ils n'enseignent que le renoncement; ils ne sont propres qu'à former des ascètes. Ils ont mis dans le monde moderne le marasme, le spleen, le dégoût de la vie. Dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, le principe même de la société est condamné; le désir de savoir a nom Satan. La civilisation a pour origine le péché de l'homme: les premières villes sont bâties, les premiers arts sont inventés par les méchants, par les fils de Caïn le fratricide, pour écarter de lui jusqu'à l'idée de famille, Jésus, d'ordinaire si doux, n'a que des paroles acerbes. L'image de la vie parfaite, il la tire du lis des champs et des oiseaux du ciel, ce qui devient de jour en jour moins conciliable avec l'opinion et l'état modernes, où tout se fonde sur la science, l'industrie, le travail et l'association; qui récompensent des plus grands honneurs les grandes poursuites de l'esprit, les découvertes, les entreprises; où la vie contemplative ne s'appellerait plus que la vie oisive.
Mais il me semble que la vertu stoïcienne, qui menait à la résignation conjugale de Marc-Aurèle et un suicide de Caton, reposait bien aussi sur l'idée du renoncement, et qu'elle n'était pas exemple d'exagération.
La résignation débonnaire de Marc-Aurèle aux déportements de Faustine, c'est encore là une histoire édifiante, inventée pour ridiculiser la sagesse païenne. Quant au suicide de Caton, c'était l'acte d'une volonté libre qui savait préférer, à une certaine heure, dans certaines circonstances fatales, la mort à la vie; tandis que l'idéal même de la perfection chrétienne ferait de toute la vie un long suicide. La morale stoïcienne avait pour fondement, il est vrai, la parfaite soumission à la nécessité des choses. Pour procurer à l'homme la liberté intérieure, elle mettait le frein aux sens, à l'emportement des passions, mais elle ne commandait rien qui ne fût selon la nature. Avec un sentiment profond de la mesure, de cette mesure souveraine qui fait la perfection de l'art grec, elle visait à faire des sages non des saints, des hommes, non des anges, des actions excellentes, non des miracles. Elle ignorait ces excès, ces tensions de l'imagination chrétienne qui touchent à l'insanité ou à l'insincérité, tant elles semblent contraires à la raison. Elle ne conseillait pas l'abstinence et l'humilité, mais la frugalité et la modestie. Elle ne souhaitait pas la maladie, comme Pascal, parce qu'elle est «l'état naturel du chrétien,» elle se contentait de dire avec Épictète: «Si tu supportes la fièvre comme il convient, tu as tout ce qu'il y a de meilleur dans la fièvre.» Elle ne contristait pas la nature enfin, elle n'amoindrissait pas la vie; elle ne fuyait pas le monde, comme le voudraient nos moralistes chrétiens; elle enseignait à y vivre courageusement, modérément, justement, en y pratiquant, non pas cette vertu servile et superstitieuse qui ploie sous la tyrannie céleste ou terrestre, mais cette vertu noble et libératrice qui s'appuie sur le droit et résiste énergiquement à toute usurpation, à toute tyrannie d'où qu'elle vienne, de César ou de Jupiter. De cette grande vertu sociale et politique des âmes républicaines, on ne trouve aucune trace dans l'Évangile. Elle n'y pouvait pas même être soupçonnée, tant elle était étrangère à la nation juive, à la personne contemplative de Jésus et aux circonstances du petit troupeau galiléen qui le suivait. Mais, après le long intervalle du moyen âge où le mysticisme chrétien l'avait obscurcie, elle a reparu lumineuse; elle a parlé avec force et gravité par la bouche du juif Spinosa; elle a retrempé le christianisme de Herder; elle a revêtu enfin, dans l'oeuvre de Goethe, sa forme idéale…
Mais si nous continuons à disserter de la sorte sur Dieu, sur l'immortalité, sur l'Évangile, sur le stoïcisme, sur tout au monde, vous me ferez perdre entièrement de vue mon sujet, et je m'en irai à l'aventure, au plus loin de Faust…
Vous avez raison; pour ma part, je tâcherai de ne plus interrompre.
Vous avez vu que la tragédie de Goethe repose, comme la Comédie de Dante, sur la donnée première des communications surnaturelles entre le monde terrestre et le monde céleste. Dès le prologue de Faust, le poëte germanique frappe l'accord qui nous ouvre les régions merveilleuses de la mythologie chrétienne. Nous sommes en pleine légende. La scène se passe dans le ciel. Les personnages sont Dieu le Père, les trois archanges, un suppôt de Satan, le démon Méphistophélès. Celui-ci, qui paraît en assez bons termes avec le Seigneur, vient de temps en temps causer avec lui et l'entretenir de ce qui se passe sur la terre. Cette fois le bon Dieu lui demande des nouvelles du docteur Faust, qu'il appelle son serviteur et qu'il qualifie d'homme juste. Méphistophélès, impatienté de ces louanges données à une espèce de fou, à un métaphysicien tout absorbé à la recherche de l'infini et qui ne sait rien de la vie réelle, veut gager avec le Seigneur qu'il ne lui sera pas difficile de tenter cet esprit malade et de l'entraîner hors de la droite voie. Le Seigneur, en souriant, accepte la gageure, bien certain qu'il est de ne pas la perdre, l'homme dans ses obscurs instincts ayant toujours, dit-il, conscience du droit chemin.
À la bonne heure! Voici un bon Dieu qui parle fort bien. Il est de l'avis de la demoiselle de Gournay, cette aimable fille de notre grand Montaigne, laquelle écrit quelque part: «L'homme naît à la suffisance et à la bonté tout ainsi que le cerf naît à la course.»
Après quelques paroles courtoises, échangées entre le bon Dieu et le démon, Méphistophélès quitte le ciel, et l'action terrestre commence.
C'est la vieille histoire de Job. Mais qu'est-ce au juste que ce démon qui n'est pas Satan en personne, et d'où vient ce nom de Méphistophélès?
Le nom de Méphistophélès, donné par Goethe à son démon, n'est qu'une variante du Méphistophel, Méphostophiles ou Méphistophilus qui figurent dans la légende, du Méphistophlès des marionnettes et du Méphostophilis de Marlowe. Les commentateurs ne s'accordent pas entièrement sur sa signification. On le suppose provenant d'une mauvaise étymologie grecque, et voulant dire ou bien celui qui n'aime pas la lumière ou bien celui qui aime Méphitis, la divinité qui préside aux miasmes. Quant au caractère moral de Méphistophélès, il est tout simplement, dans les livres populaires, le tentateur des Écritures, qui promet à nos premiers parents de les rendre semblables à Dieu, et qui offre à Jésus la domination sur tous les royaumes de la terre. Goethe, en transformant la légende du XVIe siècle selon le génie du XIXe, fait de son démon une incarnation du doute et de l'ironie inhérents à l'esprit humain. Son Méphistophélès est le Satan moderne, le Satan de bonne compagnie, comme l'a si bien dit Lamartine, le galant cavalier qui porte l'épée au côté, la plume au chapeau, le manteau court sur l'épaule, qui se fait appeler M. le baron et sait par coeur son Voltaire. C'est à peine si, au sabbat, les sorcières le reconnaîtront, tant il sent peu son enfer, si lestement il a dépouillé les attributs du vieux diable. Un des interprètes les plus profonds de Faust, le biographe de Hegel, Karl Rosenkranz, incline à croire que Goethe, en créant ce diable contemporain, a voulu en quelque sorte dédoubler son héros, et que Méphistophélès, à la façon des sorcières dans Macbeth, personnifie la lutte intime des passions ambitieuses dans l'âme de Faust. Ce qui est certain, ce qui est clairement énoncé dans le prologue, c'est que, aux yeux du poëte, le mal personnifié dans Méphistophélès n'est pas le mal absolu, infernal, de la théologie chrétienne, mais le mal relatif, inséparable de la condition humaine et qui, dans l'ordre universel, est subordonné au bien.
C'est là encore, si je ne me trompe, une idée toute spinosiste. Spinosa ne dit-il pas quelque part que rien n'arrive dans l'univers qu'on puisse attribuer à un vice de la nature?
En effet.—Méphistophélès, c'est lui-même qui le dit, voudrait le mal, mais quoi qu'il fasse, finalement, il se trouve avoir coopéré au bien. Il est railleur des ambitions spéculatives de l'homme et de sa prétention à la vie angélique; il est sensuel et libertin, convoiteux des plaisirs charnels; mais il n'est ni athée ni même méchant à outrance. Il a compassion des pauvres humains; il se fait quelque scrupule de les tourmenter; il se plaît dans la société du bon Dieu, qui, à son tour, le souffre et lui permet d'en agir à sa guise, afin d'exciter par la tentation et la contradiction la paresse naturelle de l'homme. Aussi Méphistophélès, tout en se flattant d'entraîner Faust à la perdition, va-t-il lui servir d'aiguillon et le pousser, de curiosité en curiosité, d'erreur en erreur, vers une vie plus haute. Nous en sommes avertis dès le prologue. Le sourire du Seigneur nous rassure, non-seulement quant au salut de Faust, mais encore quant au châtiment du démon, le Père Éternel voulant la confusion de Méphistophélès, non sa réprobation, et n'ayant d'autre but, en acceptant la gageure, que d'amener la créature démoniaque à reconnaître la bonté native de la créature humaine. Il paraît même que, à l'origine, Goethe avait formé le plan plus hardi de réhabiliter entièrement, de sauver Méphistophélès. Il avait pour lui un faible; il ne lui déplaisait pas du tout qu'on le reconnût lui-même dans son cher démon. Il avouait à son ami Merck, qui ne s'en offensait pas, lui avoir emprunté, pour en douer Méphistophélès, les traits les plus piquants de son esprit railleur et cette verve satirique qui tant de fois avait contenu et ramené à la raison les élans désordonnés, les enthousiasmes excessifs de notre jeune Werther. Méphistophélès, dans la conception de Goethe, n'est donc pas un obstacle au salut, mais un agent du salut, agent dont le concours est nécessaire, quoique subalterne. C'est en ce sens qu'il n'est pas très-différent du Virgile de la Comédie.
Comment cela?
Le Virgile de la légende, vous vous le rappelez, s'il n'est pas précisément un démon, est du moins un sorcier, un magicien. Il n'a pas connu le vrai Dieu; Dante le met au premier cercle de l'enfer,
Nel primo cerchio del carcere cieco.
Il fait de lui le représentant de la raison naturelle, de la sagesse antique, comme Méphistophélès est le représentant du doute, de la critique, qui sont les éléments essentiels de la sagesse moderne. Virgile, pas plus que Méphistophélès, ne saurait entrer au paradis. Il quitte Dante au seuil, non pas, il est vrai, moqué, bafoué comme le sera Méphistophélès par les anges qui lui enlèveront l'âme de Faust, mais négligé, oublié, nous l'avons vu, se reconnaissant lui-même un guide indigne, inutile du moment que l'âme du poëte s'est ouverte à la sagesse divine qui lui apparaît sous les traits de Béatrice.
Je trouve votre interprétation ingénieuse; mais j'ai besoin d'y réfléchir avant de l'adopter, car, je l'avoue, elle me surprend un peu.
Pas plus que pour tout le reste, Élie, je ne vous demande ici d'entrer dans mon sentiment sans le contrôler. Mon désir, c'est que, en nous quittant, vous emportiez de nos entretiens l'envie de relire les deux poëmes, et que, de la comparaison que je vous aurai suggérée, il naisse dans votre esprit quelques clartés nouvelles. Mais où en étais-je restée?
Vous ne nous avez parlé encore que du prologue de Faust.
La scène s'ouvre, comme dans la Comédie; aux premiers jours du printemps. C'est le moment où, selon la légende, le monde a pris naissance; c'est, pour l'Église chrétienne, le temps sacré de l'incarnation et de la résurrection du Sauveur. C'est, en astrologie, l'heure où brillent les constellations propices. En Allemagne comme en Italie, la douce saison, «la dolce stagione,» se célébrait en des fêtes charmantes.
Il n'y a pas longtemps que je lisais dans une lettre de Pétrarque le récit d'une fête du printemps à laquelle il assistait à Cologne. On ne peut rien imaginer de plus poétique. Ce devait être un reste de quelque solennité païenne. De longues processions de femmes, vêtues de blanc et ceintes de guirlandes, descendaient en chantant des cantiques sur les bords du fleuve. Elles lui portaient en offrande des touffes d'herbes symboliques qui, jetées au courant des flots rapides, entraînaient avec elles tous les malheurs de l'année.
Il existe encore à cette heure une coutume toute semblable au royaume de Siam. Un marin de mes amis, qui a fait partie de l'expédition en Cochinchine, m'a décrit ce que les bouddhistes appellent le Jour du pardon. Pour apaiser l'ange du fleuve, que l'on suppose irrité de la souillure de ses eaux, les talapoins et généralement tous les bons bouddhistes viennent sur le rivage réciter à haute vois de longues oraisons fluviales. Jusque très-avant dans la nuit, au son des instruments de musique, à la lueur des torches et des lanternes, on lance incessamment au flot des dons de toute sorte, ex-voto, amulettes, images peintes ou sculptées, monnaies d'or et d'argent, barques et radeaux chargés de fleurs et de fruits. Il paraîtrait que c'est le spectacle le plus curieux, le plus bariolé, le plus pittoresque du monde.
Pour nos deux poëtes, le printemps était la saison sacrée. Ce fut dans les fêtes de mai qu'apparut pour la première fois à Dante Béatrice Portinari, en compagnie de sa jeune amie Vanna, qui fut plus tard l'amante de Guido Cavalcanti et qui avait pour surnom de beauté, per sopranome di bellezza, Primavera. Quant à Goethe, il appelait le printemps la saison lyrique, et se plaisait à y voir éclore ses créations les plus chères. Mais, non contents de commencer leur poëme à l'aube de l'année, Dante et Goethe veulent encore qu'il s'ouvre à l'aube du jour.
Temp' era del principio del mattino,
dira l'Allighieri, en gravissant, au sortir du sommeil, la colline éclairée des premiers feux du matin. Ce sont les matines de Pâques, chantées aux lueurs crépusculaires du jour de la résurrection, qui vont arracher Faust aux appréhensions de la nuit, aux ténèbres de son propre coeur.
Il est là, le vieux docteur, seul et pensif sous les sombres voûtes du laboratoire; il est là, tel que l'a vu Rembrandt, assis sur son fauteuil vermoulu, dans une atmosphère épaisse, entouré de livres poudreux, de parchemins enfumés, de crânes, de squelettes, d'appareils et d'instruments de toute sorte, gisant pêle-mêle et dans un désordre affreux. Il a passé depuis longtemps, lui, «la moitié du chemin de notre vie;» il a perdu la droite voie, mais ce n'est pas dans la poursuite des plaisirs et des cupidités mondaines, dans les sentiers fleuris des vanités, c'est dans l'âpre recherche de cette science terrible du bien et du mal que notre premier père a payée de l'exil et de la mort. Au moment où le démon obtient la permission de le tenter, Faust n'est pas, comme Dante, endormi dans l'oubli de Dieu: il veille en proie aux tourments d'une âme ardente qui voudrait posséder Dieu à tout prix. Richesses, honneurs, plaisirs, amours, amitiés, toutes les joies périssables, Faust a tout négligé, tout dédaigné pour se vouer sans réserve à l'étude des lois éternelles, à la pénétration des causes. S'il a vieilli prématurément, s'il a pâli dans la solitude, c'est par amour pour la science, et par désir du bien de ses semblables; parce qu'il aurait voulu découvrir une vérité «capable de convertir les hommes et de les rendre meilleurs.» Philosophie, médecine, jurisprudence, théologie, magie même, toutes les sciences humaines, divines ou infernales, Faust a tout étudié, tout approfondi. Il sait tout ce qu'on peut savoir; il sait de plus «qu'on ne peut rien savoir.» Il est las de l'aridité des spéculations métaphysiques, las des formules de l'école. Il compare sa vie au vent d'automne qui souffle sur les feuilles sèches. Il sourit amèrement à la puérilité des satisfactions humaines, à l'éclat de la vaine gloire, au bruit de son nom, à la reconnaissance des hommes simples qui se croient guéris par son art, tandis qu'ils ne le sont que par la nature. Le mensonge des choses d'ici-bas répugne à sa conscience austère. Les élans de sa grande âme se heurtent et se blessent incessamment aux limites de son existence terrestre. Sa patrie est ailleurs. Son esprit, fait à l'image de Dieu, voudrait entrer en commerce avec ses pareils, les esprits divins qui président à l'harmonie des mondes, et plonger avec eux au sein toujours vivant de la nature infinie. À l'aide des formules de la magie qui lui sont familières, Faust évoque les esprits invisibles; il les interroge. Leur apparition fugitive, leurs réponses énigmatiques le consternent, car il voit que, s'il a eu la puissance de les appeler, il ne saurait ni les retenir ni les comprendre. C'est alors que le désespoir s'empare de lui, et que, n'attendant plus rien de la vie, il s'adresse à la mort. D'une main hardie il saisit la coupe des aïeux; il y verse le breuvage libérateur.
L'invocation de Faust, ce chant sacerdotal d'un sacrifice dont il est à la fois le prêtre et la victime, atteint aux plus sublimes hauteurs où puissent s'élever l'âme et la poésie. Pour Faust, la mort n'a rien de lugubre. Il n'y voit ni une fin, ni un néant, ni même un sommeil dans la tombe. Les images sous lesquelles elle s'offre à lui sont toutes de mouvement. C'est la vague qui l'emportera comme Dante «dans la grande mer de l'Être;» c'est le char de feu qui le ravira jusqu'aux sphères célestes:
Zu neuen Ufera lockt ein neuer Tag,
Ein Feuerwagen schwebt, auf leichten Schwingen,
An mich heran!
Le suicide de Faust a plus de grandeur encore que le suicide de Caton; car, en rejetant la vie, Faust ne proteste pas seulement, comme le vertueux Latin, contre l'esclavage politique dans la prison romaine: il proteste, vaincu dans le combat avec Dieu, contre l'esclavage de l'humanité dans sa prison terrestre.
Et pourtant, combien il faut peu de chose pour que Faust renaisse à l'espérance et pour que la coupe fatale échappe à sa main!
Un souvenir, le son lointain d'une cloche, un chant d'église, lui rappellent la fête de Pâques, où jadis son enfance heureuse célébrait, avec le retour du printemps, la résurrection du Sauveur des hommes. Il s'attendrit en songeant aux consolations apportées à la terre par le miséricordieux crucifié. Toute l'austérité de sa pensée s'amollit. Un souffle de tendresse dissipe les noires vapeurs amassées dans son cerveau par la science solitaire. Tout à l'heure, il va se faire simple avec les simples, enfant avec les enfants. Suivi de son disciple Wagner, il va se mêler à la foule des promeneurs, dont les gais propos, les rires, les chansons célèbrent à leur manière la fête chrétienne. Mais le spectacle de la vie extérieure ne saurait longtemps captiver l'âme de Faust. Lassé bientôt de ces joies bruyantes, il s'assied à l'écart; il contemple les magnificences du soleil couchant; son inquiétude renaît, sa soif de la lumière éternelle. Il voudrait suivre les rayons de l'astre qui va quitter notre hémisphère. Il envie à l'aigle son aile, à l'alouette son chant, à la grue qui traverse les airs la puissance de l'instinct qui la guide. Il appelle à son aide les génies qui planent invisibles entre la terre et le ciel, il les adjure de remporter avec eux dans l'espace. C'est alors qu'apparaît Méphistophélès. Sous la figure d'un chien, il s'attache aux pas de Faust; il le suit à son retour dans la ville; il entre avec lui dans le laboratoire. La nuit est venue.—Cette longue exposition terminée, qui dans la Comédie n'occupe que la moitié d'un chant, l'action proprement dite, la tentation va commencer.
Je suppose, ma chère Viviane, que vous n'avez pas eu de peine jusqu'ici à reconnaître, sous les traits de Faust, Wolfgang Goethe, à cette première période de sa jeunesse où nous l'avons vu, profondément troublé par l'incertitude et la discordance des choses de la vie, se jeter tout éperdu à l'enthousiasme de la mort.
La fiction est transparente, et Dante n'est pas plus Dante, ce me semble, que Faust n'est Goethe.
Un coup d'oeil sur la relation qui se noue entre Faust et Méphistophélès nous rendra plus sensible encore cette identité. Bien loin que le suicide de Faust et sa tentation nous soient donnés par Goethe comme un signe de déchéance, il les entoure d'une solennité religieuse. C'est au moment où l'âme de Faust vient de s'exalter dans la contemplation d'un grand spectacle de la nature, c'est lorsque, absorbé dans une profonde méditation, ému, attendri, il cherche d'un coeur droit «mit redlichem Gefuhl,» pour le mettre à la portée de tous, le sens véritable des Évangiles, c'est à l'heure du recueillement et d'un pieux travail que Méphistophélès, quittant son apparence de chien, se présent au grave docteur. De même, lorsque Faust consent à se laisser arracher par le démon à ses rêveries solitaires, pour se jeter avec lui au train du monde, lorsqu'il va signer le pacte et qu'il en dicte fièrement les conditions, il se montre de tout point supérieur à celui qu'il appelle avec dédain «un pauvre diable,» et la pensée intime du poëte devient manifeste. Faust n'admet pas un instant que l'esprit de l'homme puisse être compris de Méphistophélès et de ses pareils. «Si tu peux m'abuser par les flatteries, lui dit-il, de telle sorte que je me plaise à moi-même, si tu peux me séduire par la jouissance, si jamais je goûte le repos dans le plaisir, que ce soit là mon heure dernière et que mon âme soit ta proie!»
Mais que veut-il donc, qu'attend-t-il du démon, ce dédaigneux Faust? Lui-même il va nous le dire; il y va insister de peur qu'on ne s'y méprenne. «Tu m'entends bien, dit-il à Méphistophélès, il n'est pas question de plaisir. Mon esprit, guéri du désir de savoir, veut vivre désormais de la vie active, et telle qu'elle est faite à l'humanité tout entière. Je veux étreindre tout ce que la destinée humaine enferme de bien et de mal; toutes ses douleurs, toutes ses joies, je les veux ressentir; je veux éperdument me plonger dans l'immense tourbillon de son activité sans relâche; puis, comme elle et avec elle, à la fin, être brisé!»
Vous le voyez, à peine l'âme de Faust a-t-elle perdu l'espoir de pénétrer par la science et par la philosophie jusqu'à l'essence de Dieu, que, intrépide, elle se jette à l'espoir de pénétrer par le sentiment, par l'action, jusqu'à l'essence de l'humanité. Serait-ce là une défaillance, une dépravation de sa noble nature? Aucunement. C'est une ambition moindre à laquelle il se résigne, après qu'il a reconnu vaine son ambition première. De vulgaires appétits, de lassitude, nulle trace dans les conditions altières de son pacte démoniaque. Nous y sentons toujours le même Faust dont l'âme est «habitée de Dieu.» Nous y sentons notre insatiable Goethe dans la fougue généreuse, et que l'on disait endiablée, de son ardente jeunesse.
Pardon si je vous interromps. Vous venez de nous dire que Méphistophélès quittait son apparence de chien; pourquoi ce chien? aurait-il, comme les bêtes de la Comédie, un sens allégorique?
Dès l'antiquité, le chien est un animal démoniaque. La déesse protectrice des sorcières, Hécate, Luciféra, se plaît à ses aboiements. Elle-même, elle prend souvent la forme d'une chienne. De la sorcellerie païenne, le chien magique passe dans la sorcellerie chrétienne; de la légende d'Apollonius de Tyane, le chien noir passe dans celle d'Agrippa, le nécromancien allemand. Celle-ci nomme le chien du plus ancien Faust, qui n'est autre que le diable en personne, Proestigiar. Goethe, que nous avons vu très-superstitieux, n'était pas exempt d'une certaine antipathie fort peu rationnelle pour la race canine.
Mais continuons. La supériorité morale de Faust sur Méphistophélès se marque de plus en plus à mesure qu'on avance dans le drame. Quand Méphistophélès, qui a promis à Faust de lui faire faire un cours complet du petit et du grand monde, le mène à la taverne d'Auerbach, rendez-vous de gais compagnons et d'étudiants en goguette, quand il le conduit à la cuisine de la sorcière pour y boire le philtre qui lui rend la jeunesse, Faust n'exprime que répugnance et dégoût. Dans la taverne, il assiste, impassible, aux expansions bruyantes de l'insipide orgie, et n'exprime qu'un désir, celui de quitter de tels lieux. Chez la sorcière, son dégoût est au comble. Mais là, tout à coup, dans un miroir magique, il aperçoit une figure de femme qui attire et captive son regard. Cette femme qui ne ressemble à aucune autre, cette apparition céleste, cette beauté pure dont la seule image, au milieu des laideurs d'une basse sorcellerie, le fait tressaillir d'amour, c'est Marguerite.
Je vous admire, Diotime. Vous avez le talent de l'Église catholique en son premier génie; vous transformez les démons en saints ou en quasi-saints. Vous venez de nous habiller très-joliment Méphistophélès en Virgile; je suis curieux de voir comment vous allez vous y prendre pour vêtir la petite Gretchen des rayons de Béatrice.
Si vous voulez, nous dirons auparavant deux mots de l'idée générale que nos deux poëtes se faisaient de la femme, de son caractère, de sa vocation, de sa puissance morale; vous comprendrez plus aisément l'analogie que je crois voir entre Marguerite et Béatrice.
Je suis on ne peut plus curieux, sérieusement curieux, quoi que vous en puissiez croire, de connaître, à cet égard, vos idées.
Pour Goethe comme pour Dante, mon cher Marcel, la femme dans ce qu'on pourrait appeler sa double nature, doublement mystérieuse et sacrée, la femme vierge et mère est un être supérieur à l'homme.
Mais pourquoi? Elle est visiblement inférieure en force physique; elle est inférieure en génie, car elle n'a jamais rien inventé; et quant à son être moral, il me semble que les récits bibliques ne laissent aucun doute sur son infériorité.
À mes yeux, il n'y a ni supériorité ni infériorité d'un sexe sur l'autre. Les deux sexes ont des dons qui leur sont communs, et chaque sexe a une supériorité qui lui est propre. Mais si je devais traiter à fond ce sujet, il me faudrait vous dicter tout un livre; cela ne vous amuserait guère, et ce n'est pas ici le lieu. Nous n'avons besoin de savoir en ce moment qu'une seule chose: l'opinion de nos deux poëtes. C'est poétiquement que Dante et Goethe mettent la femme au-dessus de l'homme. Dante, tout pénétré de l'idéal catholique, tel qu'il s'est dégagé peu à peu des rudesses bibliques et des sévérités qui restent encore dans l'Évangile, a mis dans la prière de saint Bernard, au dernier chant du Paradis, toute la sublimité de son sentiment, tout son idéal de l'amour féminin. Béatrice, dans ses cantiques, semblablement à Marie, est toute beauté, toute grâce, toute miséricorde, toute compassion. Même au sein de la béatitude, elle se trouble à la vue des périls de Dante; elle est remplie d'angoisses pour son ami; pour «son ami qui n'est point l'ami de la fortune,»
L'amico mio e non della ventura.
dit-elle avec une subtilité charmante et toute féminine. Elle a une hâte, une impatience toute féminine aussi, de le voir délivré des ténèbres et des bêtes féroces. Elle presse Virgile de voler à son secours: au secours de son fidèle, de «celui qui l'aima tant et qui sortit pour elle de la foule du vulgaire.» Ses beaux yeux, «plus brillants que les étoiles,» se voilent de pleurs. Elle veut être consolée,
L'aiuta si ch' io ne sia consolata.
Est-ce que cette compassion, ces larmes, ce besoin de consolation dans le ciel, sont bien orthodoxes?
J'en doute; comme aussi du plaisir qui s'accroît dans les âmes bienheureuses quand elles peuvent satisfaire aux questions de Dante,
Per allegrezza nuova che s'accrebbe,
Quand' io parlai, all' allegrezze sue.
C'est le sentiment que nous verrons exprimé aussi dans le ciel de Faust quand le Père Séraphique et les jeunes anges s'exaltent dans la joie de voir arriver l'âme pardonnée du pécheur. En plusieurs rencontres déjà nous avons vu que nos poëtes, tout en traitant un sujet tiré de la légende chrétienne, en usaient librement avec l'orthodoxie, et qu'ils avaient, l'un et l'autre, de ces belles inconséquences sans lesquelles la plupart des dogmes seraient inacceptables. La compassion de Béatrice descendue en enfer pour secourir Dante, la joie qu'éprouve son royal ami, Charles Martel, à le revoir au ciel de Vénus, c'est la protestation éternelle du coeur humain qui repousse l'indifférence dogmatique des béatitudes du paradis, aussi bien que la justice implacable des châtiments de l'enfer.—Mais je reprends. Dante ne conçoit son propre salut, comme le salut de l'humanité, que par la médiation de cet amour miséricordieux, désintéressé, de cette grâce par excellence et véritablement divine qui réside au sein de la femme. C'est le rayon des yeux de Béatrice qui l'attire à sa suite dans la droite voie, tant qu'elle demeure ici-bas; c'est après qu'il l'a perdue qu'il se perd lui-même. C'est elle qui l'avertit, par des songes et des révélations, des dangers qui le menacent; c'est dans l'espoir de la retrouver, sur l'assurance que lui en donne Virgile, qu'il prend courage et s'avance au travers des flammes d'enfer. C'est par «l'occulte vertu qui d'elle émane,» qu'il peut gravir la montagne purificatrice. Parvenu au seuil de la béatitude, Dante reconnaît humblement «la grâce et la vertu, la puissance et la bonté, la magnificence de la femme aimée, qui l'a conduit de la servitude à la liberté, des choses mortelles aux choses divines, de la perdition au salut.»
Dal tuo podere e dalla tua bontate
Riconosco la grazia e la virtute.
Tu m'hai di servo tratto a libertate
Per tutte quelle vie, per tutt' i modi
Che di eio fare avean la potestate.
C'est le même idéal de la grâce féminine qui inspire à Goethe, au quatrième acte de Faust, les vers admirables où il décrit l'apparition céleste de Marguerite, ce mystérieux regard, cette forme pure qui s'élève dans l'éther et qui attire à elle «le meilleur de son âme.»
Wie Seelenschönheit steigert sich die holde Form.
Lös't sich nicht auf, erhebt sich in den Aether hin,
Und zieht das Beste meines Innern mit sich fort.
Et cette conception platonicienne de la beauté, de l'amour, Goethe la met à la fin de son poëme dans la bouche de la Reine du ciel:
Komm! hebe dich zu höhern Sphären!
Wenn er dich ahnet, folgl er nach.
«Viens, élève-toi vers des sphères supérieures; s'il te pressent, il te suivra,» dit la Mater Gloriosa à Marguerite déjà transfigurée.
Béatrice est semblable par un de ses aspects à Marguerite, elle symbolise comme elle l'amour pur, je le veux bien; mais Béatrice est aussi, dans les cantiques, la sagesse. Elle n'a jamais failli, que je sache; elle expose à Dante les vraies doctrines; elle parle pour le moins aussi bien que saint Thomas. Elle ressemble à la Dame Philosophie, à la superbe stoïcienne qui consolait Boëce, beaucoup plus qu'à cette ignorante Gretchen qui n'a jamais rien appris qu'un peu de catéchisme, qui se laisse abuser comme une pauvre villageoise qu'elle est, qui tue ou fait tuer, sans trop s'en douter, sa mère, son frère, son enfant, et qui perd à la fin de la tragédie le peu de bon sens, le peu d'esprit qu'elle avait au commencement.
À la fin de la première partie, Marcel; mais dans la seconde, où nous la verrons reparaître transfigurée, elle sera aussi puissante dans son humilité que l'altière Béatrice. Je ne veux pas nier cependant que votre remarque ne soit juste en une certaine manière. Marguerite, même dans la gloire céleste, reste toujours la candide et simple jeune fille qui a péché, qui a souffert. Una Poenitentium est son nom. Elle n'est ni une stoïcienne ni une héroïne, la pauvre enfant, mais une douce chrétienne. Elle n'a jamais rien su, rien voulu ici-bas qu'aimer, aimer de ce profond amour du coeur où les sens n'ont qu'une part inconsciente; et c'est pourquoi elle est demeurée pure, innocente jusque dans le crime, et c'est pourquoi, lorsque l'âme de Faust est tout éblouie encore des splendeurs célestes, elle est appelée à l'initier aux clartés du jour nouveau.
Vergönne mir ihn zu belehren.
Noch blendet ihn der neue Tag.
Je vous avoue que je trouve cet idéal tout chrétien assez étrange et fort peu d'accord avec ce qu'il y avait de si païen dans le génie de Goethe.
Rassurez-vous, Marcel. L'idéal païen ne perdra pas ses droits dans le poëme germanique. Pour l'y introduire, Goethe va dédoubler son type de femme. De même qu'il a représenté la nature virile sous deux faces dans la figure de Faust et de Méphistophélès, ainsi il montrera son Éternel-Féminin, sous son double aspect antique et moderne, dans la personne d'Hélène et de Marguerite. La légende l'autorisait comme Dante à cette introduction de l'élément païen dans son action chrétienne.
Mais n'anticipons pas trop sur la marche du drame. Nous n'en sommes encore pour le moment qu'à l'apparition de l'image de Marguerite dans le miroir de la sorcière. L'amour qui s'allume à sa vue dans l'âme de Faust et qui va former le noeud de la tragédie, a été célébré chez nous par tous les arts; il a obtenu grâce en France pour la philosophie du poëme. Rappelons brièvement son caractère et son développement. Lorsque Faust est conduit par Méphistophélès dans le modeste réduit de la jeune fille absente, à la vue de cet asile où s'écoulent ignorés des jours d'innocence, dans ce «sanctuaire,» c'est l'expression que Goethe ne trouve pas trop haute, Faust est saisi de respect. La présence de Méphistophélès, dans un tel lieu, l'importune; il le congédie; resté seul, il ouvre son âme à l'ineffable suavité de cette atmosphère de paix. Il contemple le fauteuil vénérable de l'aïeule; d'une main tremblante, il soulève les rideaux du lit virginal; il frémit à la pensée qu'il pourrait vouloir séduire tant de candeur. À Méphistophélès survenu brusquement pour l'avertir que Marguerite est là qui va rentrer: «Partons, partons, dit-il en s'éloignant avec précipitation, jamais, non jamais je ne reviendrai!»
Dans la promenade au jardin, ménagée par Méphistophélès qui poursuit son plan de séduction, les paroles de Faust à Marguerite sont empreintes encore d'un respect profond. Il admire du meilleur de son coeur, comme le plus beau don de la nature, la simplicité de la jeune fille; l'amour qu'elle lui inspire, il le sent «inexprimable, divin, éternel.» La fin d'un tel amour, s'écrie-t-il exalté, ce serait le désespoir! Non; point de fin! point de fin!
Qu'en dites-vous, Élie? Est-ce bien là le sceptique, le libertin, le poëte indifférent que la critique française a découvert en Goethe, et qu'il n'est pas permis de comparer à Dante?
J'ai bien peur que vous n'arrangiez un peu tout cela à votre belle façon imaginative.
Aucunement, je vous jure. Et ce que j'essaye de vous rendre dans ma prose sans génie, il n'est besoin de vous le dire, n'approche ni de près ni de loin des élans passionnés de la poésie de Goethe.
Le monologue de Faust sur les cimes alpestres où il a fui le tentateur, est d'une poésie plus profonde encore que le monologue si célèbre du commencement. Arraché par un effort de sa volonté à l'entraînement des sens, l'âme de Faust a repris l'empire d'elle-même. Au souffle pur des hautes solitudes, elle se rouvre au sentiment de la vie universelle. Mais le démon ne le laisse pas longtemps à ses contemplations. Il accourt vers lui; il raille sa vie d'anachorète. Par des images licencieuses, il essaye de réveiller en lui les appétits charnels. Puis, voyant que les suggestions des sens ne troublent plus la sérénité de Faust, il s'adresse à son coeur; il lui peint les tristesses de Marguerite, l'amour qui la consume, le regret qui la ronge dans le cruel abandon de celui qu'elle ne saurait plus oublier. Faust s'émeut. Ce coeur si fort ne saurait supporter la pensée des douleurs qu'il a causées. Il se défend encore contre Méphistophélès, mais sa défense faiblit. Il commande au tentateur de s'éloigner, mais sa voix tremble. Avec la pitié, la passion est rentrée dans son coeur. Toutes les péripéties, toutes les émotions de cette passion terrible qui entraînent l'innocence de Marguerite à la faute, au crime, à la plus épouvantable catastrophe, vous sont trop présentes pour que nous nous y arrêtions, malgré leur beauté. Je voudrais seulement vous rendre attentifs à l'idée morale qui en ressort.
Mais il me semble que c'est une morale très-simple et que notre curé n'a que trop fréquemment occasion de faire aux innocentes de sa paroisse.