Le conseil est oeuvre de prudence. La prudence est négative de sa nature, d'où il suit que généralement les faibles font bien de suivre l'avis des conseillers, mais que les forts font mieux de passer outre…

Vous n'avez pas oublié, Viviane, ce passage de la Vita Nuova où notre poëte rappelle, dans une prose digne de Platon, l'effet que produit sur lui le salut gracieux de Béatrice?

VIVIANE.

Je n'en ai pas souvenir.

DIOTIME.

Il me revient si souvent à la pensée que je crois bien l'avoir retenu: «Lorsque je la voyais paraître quelque part, écrit Dante, tout entier à l'espoir de son salut ineffable, je ne me connaissais plus d'ennemi; tout au contraire, je me sentais embrasé d'une flamme de charité telle, que j'avais hâte de pardonner à quiconque m'avait offensé. Et mon unique réponse à qui m'aurait alors demandé quoi que ce fût, c'eût été Amour!»

VIVIANE.

Que cela est singulier d'expression!

DIOTIME.

Et plus singulier encore si l'on songe dans quelles circonstances cette flamme de charité s'allumait au coeur de Dante; combien était insolite et prodigieux le besoin de pardonner dans cette Florence des guelfes et des gibelins, des noirs et des blancs, barricadée, tendue de chaînes, semée d'embûches, où la vengeance criait à tous les angles des rues, où l'honneur commandait le meurtre.

Convenez qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour ne voir là que les jeux d'une imagination oisive, et pour ne pas reconnaître dans ces accents inimitables la simplicité des affections profondes. Mais continuons. Dante, comme la plupart des Florentins de son temps, était possédé tout ensemble d'un grand désir de savoir et d'un grand besoin d'agir. Les conjonctures étaient très-propices à ce complet développement de la personnalité, qui fait l'homme à la fois propre à l'action et capable de contemplation. On a beaucoup trop dit que la paix fait fleurir les arts; que les temps calmes, que les gouvernements réguliers favorisent l'éclosion des talents. Cela est faux comme la plupart des sentences de la sagesse vulgaire. La Grèce, l'Italie, l'Angleterre, la Hollande, toute l'Europe enfin, aux époques révolutionnaires: Eschyle, Sophocle, Socrate, l'exilé Phidias, le condamné Galilée, le régicide Milton, Lavoisier sur l'échafaud, Condorcet qui n'échappe à l'échafaud que par le suicide, sans parler de tant d'autres, montrent assez que le génie se plaît aux orages. Ce qu'il faut à ses créations, comme aux créations de la nature, c'est la chaleur et le mouvement; ce sont ces grands courants de la vie publique, qui, dans les démocraties, plus que dans tous les autres États, mêlent et combinent l'élément populaire, c'est-à-dire l'instinct, le sentiment, l'imagination spontanée, avec l'élément aristocratique par excellence, le goût, la réflexion, la délicatesse.

Jamais, peut-être, plus qu'au temps de l'Allighieri, ces courants de chaleur, de lumière et d'électricité n'avaient pénétré ce que nous appellerions aujourd'hui le corps social, ce que l'on appelait alors en Italie la patrie, la cité: grands mots dont nous avons perdu le sens. Tout le monde se connaissait, se jalousait, s'aimait ou se haïssait fortement dans cette vivante Florence où le peuple enthousiaste et railleur, prenant part à tous les progrès, convié à toutes les études, véritablement souverain même dans les choses de l'esprit, déversait en acclamations, en ostracismes, en attributs, en sobriquets, honorifiques ou ironiques, la gloire ou l'ignominie sur les citoyens, nobles et riches, chevaliers, artistes ou artisans, qui combattaient pour lui ou contre lui sur la place publique. Il y avait assurément dans cette vie florentine bien des périls; il s'y commettait bien des injustices. On y voyait de rapides extinctions de familles. Les maisons, à peine édifiées, étaient rasées de fond en comble; aucune propriété n'était assurée contre la confiscation ou le pillage; d'iniques persécutions abrégeaient l'existence; mais la chaleur et le mouvement étaient partout, réparaient tout, entretenaient la fécondité des coeurs et des esprits. Et toute cette guerre intestine, cette lutte acharnée des instincts et des passions, produisait dans les régions de l'art quelque chose d'analogue à ce qui se voit dans les grandes scènes de la nature: au-dessus du combat, de la destruction, du carnage, au-dessus du struggle for life, dirait Darwin, une majestueuse et calme apparence de douceur, d'harmonie et de sérénité.

ÉLIE.

Je voudrais croire avec vous à ces effets merveilleux de la turbulence démocratique. Athènes et Florence en sont des persuasions assez vives. Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant démenti à votre opinion! Voyez ce qu'elle inspire aux arts, cette démocratie que vous vantez! Regardez les édifices qu'elle se construit! Quelle pauvreté de l'esprit et quelle ostentation de la matière dans ces masses monotones, symétriques et froides, sans caractère et sans vie, dont on ferait indifféremment, à l'occasion, des églises ou des théâtres, des casernes ou des maisons de ville! Que diraient nos reines florentines, si elles étaient condamnées à voir ce que, d'année en année, deviennent, sous la main de nos embellisseurs, les palais du Luxembourg, du Louvre et des Tuileries? Et notre grand Le Nôtre, le plus vraiment français entre les artistes français, par la clarté, la logique, la mesure, par l'art suprême de la composition, qu'aurait-il à répondre, ce Racine des jardins, à vos démocrates affairés qui se plaignent que les magnificences de son architecture végétale sont une gêne à la circulation? Comment obtiendrait-il grâce pour ces solennels ombrages qui annonçaient la demeure des demi-dieux, des héros, auprès de nos spéculateurs de la Bourse qui voudraient là une rue pavée, afin d'arriver plus vite à la grande bataille des cupidités?—Et ce présomptueux palais de l'Industrie qui s'étale sottement, en nous dérobant la vue de la coupole de Mansard, sur un des rares points de Paris où l'on pouvait encore admirer la belle ordonnance d'un massif d'arbres séculaires, ces galeries où la lumière entre à flots contrariés par des ouvertures banales, et qui servent tantôt à l'exposition de l'art étrusque, tantôt à l'exposition des bêtes à cornes, ces statues qui déploient dans le brouillard leurs grands bras stupides, qu'en dirons-nous, je vous prie?

DIOTIME.

Il ne faut pas rendre la démocratie responsable des circonstances dans
lesquelles elle se produit, et qui font qu'elle ne saurait avoir à
Paris, au XIXe siècle, le goût et la passion du beau qu'elle avait à
Florence au temps de Dante…

Nous l'avons laissé comme accablé sous la puissance de ce Dieu plus fort, de cet amour de nature divine qui s'est emparé de lui dès avant l'éveil des sens et de la raison. Mais il ne s'abandonne pas long-temps lui-même dans ce ravissement de tout son être; bien au contraire. Comme il arrive dans les grandes âmes, la passion exalte en lui le sentiment de la personnalité, avec le besoin de l'excellence en toutes choses et le vertueux désir d'une vie glorieuse. Il souhaite la gloire ardemment; et non pas seulement cette gloire abstraite, telle que nous la concevons dans nos sociétés vieillies, et dont le froid éclat ne resplendit que sur les tombeaux; il en veut sentir à son front le rayon vivant. Avec la naïveté de ces jours de florissante jeunesse où l'esprit se confondait encore avec l'imagination, où toute pensée prenait figure, Dante ambitionnait de ceindre, dans ce beau temple de Saint-Jean où il avait reçu les eaux du baptême, la couronne de lauriers, «l'honneur des empereurs et des poëtes,» comme parle Pétrarque. Pour l'obtenir, il s'efforce de tout apprendre: il veut se mêler à tout, être le premier partout. Dans l'intervalle qui s'écoule entre sa première rencontre avec Béatrice et son exil, on le voit s'attacher à Brunetto Latini qui lui enseigne la science et la philosophie; visiter les universités; fréquenter l'atelier des peintres; rechercher les sociétés élégantes, celle des femmes surtout, la conversation des poëtes et des artistes; combattre «vigoureusement à cheval, nous dit Léonard Arétin, à la bataille de Campaldino, dans les rangs des guelfes, ses amis et ses proches; se signaler au siége de Caprona; participer activement aux affaires de la commune; s'acquitter avec honneur d'importantes ambassades; exercer les fonctions de Prieur de la république: poëte, soldat, citoyen, ami, amant passionné, homme enfin dans le sens le plus élevé et le plus complet du mot, dans le sens qu'y attachait le poëte antique.

Mais s'il nous importe assez peu de connaître avec détail, selon un ordre chronologique, d'ailleurs très-contesté, les faits dont se compose la carrière extérieure de Dante, il convient de nous arrêter à l'événement qui imprime à l'ensemble de sa vie un caractère religieux; à ce profond et douloureux ébranlement de son âme d'où devait sortir un jour la Comédie, que ses contemporains, et après eux la postérité, ont déclaré divine: il nous faut rappeler la mort de Béatrice.

Dante avait alors vingt-cinq ans. Il rentrait dans Florence, après la victoire de Campaldino, où il avait eu tour à tour, et selon les hasards de la journée, c'est lui-même qui l'écrit avec une simplicité antique, «beaucoup de peur et beaucoup d'allégresse.» Il allait déposer ses armes heureuses dans le temple de Saint-Jean, lorsqu'il apprit inopinément la mort de Béatrice Portinari.

ÉLIE.

Mais, si j'ai bonne mémoire, Béatrice ne portait plus alors le nom de Portinari, que vous lui donnez. La Béatrice de Dante, tout comme la Laure de Pétrarque, était mariée; et, si elle n'avait pas onze enfants comme l'angélique marquise de Sades, c'est uniquement parce que le temps avait manqué.

DIOTIME.

Le mariage de Béatrice avec un gentilhomme de la maison de Bardi est un de ces faits sur lesquels les commentateurs ont longuement disputé. Il ne paraît plus douteux aujourd'hui qu'elle fut mariée, vers l'âge de vingt-un ans, au chevalier Simon de Bardi. Quoi qu'il en soit, Béatrice était frappée dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, le 9 juin 1290. Ce coup terrible jette notre poëte à la solitude. Il fuit toute compagnie, il s'absorbe dans sa douleur. Chose grave, dans cette ville des élégances attiques, Dante néglige tout soin de sa personne; il demeure inculte de corps et d'esprit. Son ami Guido lui en fait de tendres reproches.

«Que de fois, lui dit-il dans un sonnet charmant, je viens vers toi dans la journée, et toujours je te trouve dans une attitude abattue; et je déplore ces grâces de ton esprit, ces grands talents qui te sont ôtés.» Les exhortations d'un tel ami et aussi cette forte vitalité qui est propre au véritable génie arrachent Dante à son accablement; il ouvre son esprit à la consolation. Comme plus tard Élisabeth d'Angleterre, blessée dans ses royales espérances par l'abjuration du Béarnais, il lit Boëce. Il étudie le traité de Cicéron sur l'Amitié; il cherche à pénétrer le sens difficile des auteurs latins. Il assiste dans les cloîtres à des discussions théologiques. Il trace sur ses tablettes de belles figures d'anges. Sa douleur s'attendrit, son intelligence se ranime. Il commence, dit-il, «à entrevoir beaucoup de choses.» Enfin, une vision extraordinaire achève de le relever. La grande consolatrice lui apparaît sous les traits de celle qu'il a aimée. «La fille très-belle et très-sage de l'empereur de l'univers, nous dit-il dans le langage hyperbolique du temps, celle à qui Pythagore a donné le nom de Philosophie,» vient à lui et l'exhorte. À peu de temps de là, sous son inspiration, il met la main à cet écrit mystique qu'il a intitulé la Vie nouvelle. Il l'écrit tout d'un trait et le termine en annonçant la résolution «de ne plus rien dire de cette bienheureuse (Béatrice), jusqu'à ce qu'il en puisse parler d'une manière plus digne d'elle.» Il confie à ceux qui le liront l'espérance de dire d'elle, un jour, «ce qui n'a jamais été dit d'aucune femme.»

Remarquez, Viviane, ce travail latent, ce progrès de la consolation dans les grandes âmes. Elle commence à naître quand, du sein de l'accablement, de la prostration de toutes les facultés, se produit un vague besoin de laisser couler les larmes, de donner une issue, quelle qu'elle soit, au désespoir. À ce besoin correspond d'ordinaire une circonstance fortuite, une voix du dehors qui nous rappelle à nous-mêmes, un ami, un Guido Cavalcanti qui nous tend la main. L'âme alors se soulève un peu et regarde autour d'elle. Elle cherche dans les douleurs semblables à la sienne un écho sympathique. Elle généralise sa souffrance, et, d'un état personnel, d'une misère en quelque sorte égoïste, elle passe à la considération de la parité des misères humaines. C'est là un grand progrès dans la consolation, parce qu'il élève la tristesse sur les hauteurs de la philosophie. C'est ce progrès que fit Dante en lisant le livre de Boëce. De la méditation des pensées d'autrui, de l'impression reçue, de ce que j'appellerai la consolation passive, qui vient à nous du dehors, par la voix de nos amis, de nos proches dans la vie spirituelle; de ce premier degré d'acceptation philosophique de la douleur, où s'arrêtent la plupart des hommes, les plus doués s'élèvent encore à une région supérieure. Ils se sentent pleins d'un grand désir de confesser leur douleur. Ils veulent que son objet soit connu, aimé, admiré de tous; ils le veulent exalté dans la mémoire des hommes. C'est l'éveil de la faculté créatrice; c'est la consolation suprême du génie. C'est, chez Dante, la Vita Nuova et la Commedia; chez Goethe, Werther et Faust.

MARCEL.

Brava, Diotime! j'admire votre éloquence. Mais ne me sera-t-il pas permis de hasarder une observation?… Ne te fâche pas, Viviane, il me semble que je garde depuis assez longtemps le plus humble silence. Je me mords les lèvres de peur qu'il ne leur échappe quelque sottise.

DIOTIME.

Voyons, quelle est l'observation qui vous étouffe?

MARCEL.

Oh, mon Dieu! c'est au fond toujours la même. Votre très-grand esprit prend son vol vers l'idéal, le tout petit mien s'accroche à la réalité. Là où vous voyez Dante consolé par Boëce et la philosophie, adorant à genoux la pure image de la bienheureuse Béatrice, je le vois, moi, qui se distrait et se divertit dans la galanterie; épris en un clin d'oeil d'une jolie femme qui le regarde de sa fenêtre; amoureux, perpétuellement amoureux à Florence, à Lucques, à Bologne, à Padoue; et, en fin de compte, acceptant de la main de ses parents la plus bourgeoise des consolations, celle d'une femme légitimement possédée, en vertu du sacrement de mariage, et qui lui donne la bénédiction de six à sept enfants, tant mâles que femelles! Je me rappelle bien avoir lu à sa décharge que, à une des filles qu'il eut de Gemma Donati, il donne le nom de Béatrice; te serais-tu contentée, Viviane, de ce singulier mode de fidélité?

DIOTIME.

Béatrice ne s'en contentait pas non plus. Dans le Purgatoire, elle adresse à Dante de sévères reproches. «Pourquoi t'es-tu éloigné de moi après ma mort? lui dit-elle fièrement. Mon souvenir seul aurait dû te maintenir dans la route de la vertu et t'élever toujours vers le ciel.» Et Dante, les yeux baissés, muet, fait assez voir qu'il se sent coupable. Tous les commentateurs, les uns après les autres, se sont affligés de rencontrer dans un divin génie ces faiblesses humaines. Le premier en date, Boccace, après avoir reproché à Dante ses amours mondaines qu'il appelle sans euphémisme «sa luxure,» le tance vertement au sujet de son mariage avec Monna Gemma. Ce n'est pas moi qui me chargerai de le disculper. Voyons seulement, pour rester équitable, ce qu'étaient alors l'amour et le mariage, et ne tombons pas dans l'erreur commune qui nous ferait juger les hommes d'une époque selon la conscience d'une autre.

MARCEL.

Je vous supplie de croire que je ne m'érige point ici en censeur. Bien que j'aie assez mal profité des leçons du catéchisme, je n'ai pas oublié mon Évangile. Je ne me sens ni le droit ni l'envie de jeter à Dante amoureux la première pierre. Je proteste seulement contre l'hypocrisie de cette désolation immense et de cette religion sévère du souvenir qui, selon vous, enfanta la Divine Comédie.

DIOTIME.

L'amour de Dante pour Béatrice fut un amour platonique dans le grand sens que ce mot gardait au moyen âge; dans le sens que lui donne, au banquet de Platon, l'Étrangère de Mantinée, cette Diotime, de qui, un jour, dans vos gaietés ironiques, vous m'avez infligé le nom. C'était l'adoration de la beauté éternelle, dans sa plus exquise représentation ici-bas, la femme; c'était le désir de la béatitude divine, exalté dans les âmes par le désir non satisfait d'une béatitude humaine, dont la femme était considérée comme le plus pur miroir; c'était une initiation, un charme médiateur et purificateur; c'était en même temps une sorte de possession séraphique. Mélange presque incompréhensible pour nous d'ascétisme et de sensualité, pieuse équivoque qui donna au culte de Marie une incroyable puissance, amena à Jésus tant d'épouses passionnées, et dont le dangereux attrait ne s'explique que trop lorsque l'on considère le délaissement où restèrent toujours dans le platonisme christianisé à qui l'on a donné le nom de mysticisme, et le Père éternel que l'on se figurait vieux, et le Saint-Esprit qui n'avait pas revêtu la forme humaine! Ce qu'osaient dire de très-saintes femmes touchant leurs noces spirituelles avec Jésus, cette montagne de contemplation dont il est si souvent parlé, où on languit, où l'on meurt, où l'on vit d'amour, ces délectations du souper mystique d'une sainte Claire avec un saint François, ces délires, ces extases, ces violences de l'imagination, ces métaphores hardies renouvelées du Cantique des Cantiques, aujourd'hui scandaliseraient nos timides esprits; alors, elles édifiaient la communauté chrétienne, elles remplissaient le vide, elles animaient la monotonie des cloîtres. Mais chez les hommes de la vie publique, chez un Dante, homme de parti, poëte célèbre et conséquemment recherché de toutes les femmes, un tel amour ne pouvait ni dompter les instincts ni préserver les sens des séductions du siècle. Lorsque Béatrice dit à son amant que son seul souvenir aurait dû régner sur lui sans partage, elle exprime la théorie, l'idée de l'amour platonique, où la beauté de l'âme a plus de part que la beauté du corps. Elle rappelle un vertueux effort vers la perfection spirituelle, un desideratum beaucoup plus qu'un précepte qui n'aurait pu être scrupuleusement observé par personne dans la vie réelle.

Quant au mariage, il était d'une mince considération parmi les esprits d'élite, chez les fidèles d'amour et les fidèles de science. L'esprit chevaleresque des universités le dédaignait comme un lien trop charnel. Rappelez-vous le refus opiniâtre d'Héloïse qui, tout éprise de la gloire d'Abélard, ne saurait souffrir pour lui les embarras du ménage et les tracas de la vie domestique. L'opinion sur ce point était unanime. L'Apôtre, et avec lui la plupart des théologiens, rangeaient le mariage parmi ces nécessités vulgaires que ne subissent point les grandes âmes. De doctes religieuses enseignaient dans les couvents ce qu'avaient décidé les cours d'amour: à savoir que le véritable amour ne saurait exister entre les époux. On répétait, après Théophraste et Cicéron, qu'il est impossible de donner à la fois ses soins à une épouse et à la philosophie. On estimait glorieux, digne des poëtes et des chevaliers, de célébrer sa maîtresse, sa dame, comme on disait alors; on ne parlait jamais de la mère de ses enfants. Pas une seule fois, dans ses nombreux écrits, Dante ne prononce le nom de Monna Gemma. Il n'a jamais parlé de ses fils, de sa famille, bien qu'il parle constamment de lui-même, de ses amis, de ses proches. Nous ne saurions plus rien comprendre à ces moeurs; mais, dites-moi, les nôtres vaudraient-elles beaucoup mieux? Qu'est-ce donc que l'amour aujourd'hui? Un passager entraînement des sens, une faiblesse. Qu'est devenu chez nous le mariage? Un contrat de vente honteux, qui cherche à s'ennoblir par l'éclat, par l'ostentation des vaines cérémonies dont il s'entoure.

* * * * *

Depuis quelques instants Viviane était entrée en rêverie. Elle prenait comme au hasard, quelque tige dans la gerbe de fleurs, et l'y remettait aussitôt avec distraction… À ce moment, la couronne qu'elle oubliait de tresser échappait à ses doigts. Elle tombait, elle se flétrissait sur le sable, si, d'un mouvement plus prompt que la pensée, Élie ne l'avait retenue.

DIOTIME.

Qu'avez-vous, Viviane? Vous voici toute pâle.

VIVIANE.

Ce n'est rien… Marcel, donne-moi mon châle. Le temps fraîchit un peu.
Si nous marchions?

DIOTIME.

Nous ferons sagement. Je crains que le froid ne vous ait saisie. Vous voici couleur de perle comme Béatrice; couleur d'amour, disait encore l'Allighieri, ajouta Diotime en baissant la voix.

* * * * *

Viviane ne répondit pas. On se mit à marcher sur le sable que la mer, en se retirant, laissait à sec, et qui étincelait comme des paillettes d'or sous les rayons du soleil couchant. Quelque lointain orage, pressenti des mouettes, les poussait vers la rive. Elles arrivaient par bandes, se ralliaient, se pressaient contre le rocher de la Maure. Le sombre et rude granit se couvrait ainsi peu à peu d'un duvet blanc de neige. Il prenait l'apparence d'un oiseau fantastique. On eût dit qu'il allait ouvrir ses ailes gigantesques et s'envoler vers de fabuleuses contrées. D'autres mouettes, plus hardies, se berçaient à la cime des vagues. Elles se confondaient avec l'écume, dont elles semblaient, apparaissant et disparaissant dans le mouvement houleux, comme une fugitive métamorphose.

Viviane s'appuyait au bras d'Élie; elle marchait pensive. On pria
Diotime de reprendre l'entretien.

DIOTIME.

La Vita Nuova, en se répandant, avait fait à Dante une grande renommée. Le parti guelfe en voulut tirer honneur. On lui confia des négociations difficiles où il obtint des succès. On cite plusieurs occasions où les harangues latines, françaises ou italiennes de Dante (il parlait éloquemment ces trois idiomes) persuadèrent, à l'avantage florentin, les princes et les peuples. Vers la fin de l'année 1299, on le nomma prieur de la République.

Ce fut le commencement de ses calamités. À ce moment, Florence était plus que jamais en proie aux factions. L'envie qui couvait depuis longtemps entre deux familles voisines et rivales, les Donati et les Cerchi, avait éclaté. Corso Donati que le peuple, à cause de son antiquité et de sa superbe, appelait le baron, comme s'il n'y en eût eu qu'un seul, n'avait pu souffrir l'insolence des Cerchi, gens de petite origine, récemment établis, venus de la campagne, gens inurbains, comme disaient les raffinés florentins, sauvages (d'où le nom de parte selvaggia donné à leurs adhérents et que nous retrouverons dans la Comédie), qui se crénelaient dans leurs palais agrandis et faisaient ostentation de leurs richesses. Aux fêtes de mai, dans une querelle survenue entre deux femmes de ces deux maisons ennemies, le sang avait coulé. Les superstitions populaires étaient entrées en alarme sur cette observation que la statue de Mars, ôtée de la place qu'elle occupait sur le ponte Vecchio, au lieu de regarder vers l'orient, comme elle le faisait du temps immémorial, avait désormais la face tournée vers l'occident. De cette volte-face du vieux dieu païen, les chrétiens de Florence pronostiquaient les plus grands malheurs; et, dans cette croyance superstitieuse, le peuple souffrait comme une fatalité les rivalités qui ensanglantaient la place publique.

Sous le prétexte de rendre la paix à la fille de Rome (c'était le nom dont Florence se glorifiait), et aussi pour demander réparation d'un grief personnel, le pape Boniface envoyait un légat, un pacier à la République. Vers le même temps, il négociait avec Charles du Valois, l'invitait, selon la tradition pontificale, à descendre en Italie, lui promettait ce qu'il n'avait ni le droit ni le pouvoir de donner, la souveraineté de Florence. C'était alors, comme aujourd'hui, la querelle du spirituel et du temporel. Les Florentins repoussaient énergiquement toute immixtion du pontife romain dans leurs affaires. De son côté, le pontife, pour mieux marquer son droit, excommuniait en masse les Florentins. C'est dans de telles circonstances que Dante paraît pour la première fois sur la scène politique avec le grand prestige qui s'attachait au nom de poëte, avec l'autorité d'un caractère éprouvé déjà dans les guerres civiles.

Rien de plus singulier que cette magistrature des prieurs. Comme toutes les autres charges du gouvernement populaire, elle avait subi de fréquentes altérations. À cette heure, les prieurs, au nombre de dix, étaient élus par leurs prédécesseurs et pour deux mois seulement, pendant lesquels ils demeuraient enfermés dans le palais du peuple, sans aucune communication avec le dehors, hormis pour les affaires de la République. En dépit de la jalousie populaire, on n'élevait au priorat que des grands, c'est-à-dire des riches, nobles ou plébéiens d'origine. Les prieurs, ainsi que le capitaine du peuple ou défenseur des corporations, avaient des attributions assez mal déterminées, politiques ou judiciaires, avec l'initiative de toutes les mesures que réclamait le bien public.

En entrant dans cette magistrature suprême, Dante qui appartenait par ses origines au parti populaire, mais dont le génie et le tempérament étaient patriciens, fit voir aussitôt de quelle hauteur il dominerait l'esprit de faction. On lui attribue un décret qui, en vue de la paix publique, frappait d'ostracisme, comme on l'avait fait aux plus beaux temps de la démocratie athénienne, les chefs des Noirs et des Blancs (c'est le nom qu'avaient pris les guelfes divisés après leur victoire sur les gibelins). Et il n'avait pas hésité à écrire, en tête de la liste des exilés, d'une main impartiale et politique, à côté du nom haï de Corso Donati, le chef des Noirs, le nom de son ami le plus cher, de celui qu'il aimait comme un autre lui-même, le nom de Guido Cavalcanti.

Cependant, l'approche de Charles de Valois que l'on savait d'accord avec le pape pour établir la domination des Noirs, jetait les Blancs en alarme. Dante fut envoyé par eux à Rome pour tâcher d'écarter ce péril. C'est dans la délibération du conseil, au sujet de cette ambassade, que Boccace lui fait dire ce mot fameux, qui montre assez en quel dédain il tenait ceux de son parti, et quelle opinion il était autorisé à concevoir de lui-même au milieu des médiocrités dont il était forcé de prendre l'avis: «Si je vas, qui reste? et si je reste, qui va?»

Je ne garantis pas l'authenticité du mot, mais il n'en est pas moins historique, en ce sens qu'il caractérise la hauteur de fierté propre à l'esprit du patriciat toscan. Cette hauteur s'est transmise de génération en génération, et j'entendais récemment attribuer à celui que les Florentins appellent, comme jadis Corso Donati, le baron, par excellence…

ÉLIE.

Le baron Ricasoli?

DIOTIME.

Précisément; je lui entendais attribuer un mot analogue à celui qu'on met dans la bouche de l'Allighieri: «Resterez-vous longtemps dans les conseils du roi?» lui aurait demandé un député piémontais, en 1862.—«Aussi longtemps qu'il en sera digne!» Vous voyez que le vieux sang florentin, étrusque ou romain, ne s'est pas beaucoup christianisé, du moins en ce qui concerne la vertu par excellence du christianisme, l'humilité. Mais passons… Nous avons laissé Dante partant pour Rome. Il y est reçu avec honneur, choyé, caressé, trompé à la manière traditionnelle de la diplomatie cléricale. Pendant ce temps, Charles de Valois entre à Florence, en compagnie de Corso Donati. Il y rétablit le gouvernement des Noirs; il livre la ville à ses soldats.

Ce ne furent, pendant huit jours entiers, que massacres, incendies, viols et pillages; puis, la soldatesque lassée, on régularisa les choses. Un décret général de bannissement fut prononcé contre les Blancs, et bientôt une sentence particulière, rendue sans jugement, dans un latin barbare, condamne Dante Allighieri, lui onzième, pour cause de baraterie, d'extorsions et de lucre, à être brûlé vif, si jamais il remet les pieds sur le territoire florentin. Dante, qui revenait à Florence, apprend à Sienne que sa maison est rasée, que ses biens sont dévastés, qu'il est ruiné, proscrit. Il va rejoindre ses compagnons d'exil; il commence à trente-huit ans ce long et douloureux pèlerinage qui ne devait finir qu'avec sa vie.

L'exil était alors pour les Florentins, amoureux, idolâtres de la terre natale, ce qu'il avait été dans l'antiquité pour les enfants d'Athènes, une sorte de mort morale. Mais ce qui devait le rendre plus cruel encore pour l'Allighieri, et tout à fait insupportable, c'était, il nous l'apprend lui-même, la compagnie mauvaise et inepte, malvaggia e scempia, avec laquelle il s'y voyait envoyé. Au lieu de son cher Guido, dont il pleurait, non sans remords peut-être, la fin prématurée…

VIVIANE.

Pourquoi, non sans remords?

DIOTIME.

Parce que Guido était mort à la suite des fièvres de la malaria qu'il avait prises à Sarzana, pendant son exil, sous le priorat de Dante, avec les Cerchi, les Tosinghi, les Bonaparte. Au lieu de son noble ami Guido, il ne voyait à ses côtés que des gens sans valeur, des insensés, des impies (c'est ainsi qu'il les qualifie), dont il lui fallait entendre et subir les sottises infinies. Ce que les grands hommes ont à souffrir des partis auxquels ils se rangent, même alors qu'ils paraissent les commander, n'est pas croyable. Ce serait un triste, mais salutaire enseignement, de voir quelle puissance malfaisante peut exercer sur les caractères généreux, sur les hommes de génie, la médiocrité enrégimentée sous le drapeau d'un parti. J'en ai vu de nos jours plus d'un exemple. Peut-être avez-vous entendu raconter comment, accouru du fond de sa Bretagne pour défendre des conspirateurs qu'il ne connaissait pas, l'abbé de Lamennais fut raillé, bafoué dans la prison où il venait offrir, avec une naïveté sublime, à ces hommes grossiers, l'appui de son nom et de sa plume illustre. Vous n'avez pas oublié Manin, accusé de trahison pour avoir dit que la maison de Savoie pouvait avancer l'oeuvre de l'unité italienne. J'ai ouï dire d'Armand Carrel qu'il avait souhaité de mourir, tant lui était à charge le soin de conduire les républicains infatués et indisciplinables. Elle serait longue et tragique l'histoire de ces âmes fières et justes que la révolution jette en pâture à la vulgarité des partis. Ce serait un martyrologe, la liste de ces grands coeurs méconnus, calomniés, étouffés, navrés, succombant enfin, non sous les coups de leurs adversaires, mais dans les dégoûts dont les accablent leurs prétendus amis politiques. Dante, qui était envoyé en exil sous le prétexte qu'il penchait vers le parti gibelin, se voyait en quelque sorte solidaire des passions gibelines. Il dut participer à des entreprises insensées. Avec les chefs des gibelins, il erra de ville en ville. On le voit tour à tour à Vérone qui était la capitale du gibelinisme lombard, à Padoue, à Bologne, à Pistoïa, dans la Lunigiana chez les Malaspini, à Venise, puis enfin à Ravenne chez les Polentani.

VIVIANE.

Est-il venu à Paris comme on le raconte?

DIOTIME.

Une fois tout au moins, peut-être deux fois. Cela ne fait pas doute; on ne varie que sur l'époque. Dégoûté de l'esprit de faction, préoccupé comme il l'était alors de ses Cantiques, il lui fallait approfondir la science de la théologie. L'Université de Paris était fameuse entre toutes, surtout parmi les Italiens. Pierre Lombard, saint Thomas, saint Bonaventure, Remi de Florence, Gilles de Rome, y avaient professé avec éclat. Robert de Bardi en fut chancelier. Le pape Jean XXII y fit ses études. On disait dans le langage du temps que les sept arts y brillaient comme les sept chandeliers de l'Apocalypse, et qu'entre tous y brillait la théologie. On sait avec certitude que Dante y vint lui aussi, comme un peu après Pétrarque et Boccace; qu'il y soutint contre d'habiles et nombreux adversaires un quod libet, réputé prodigieux, ce qui valut à l'amant de Béatrice, avec le renom de poëte, le renom de théologien à jamais consacré par la fresque de Raphaël où il prend place parmi les Docteurs, et fit inscrire sur son tombeau ce vers curieux:

Teologus Dantes nullius dogmatis expers.

À part deux ou trois faits comme celui-ci, il n'y a rien, d'ailleurs, de plus controversé que les traditions qui se rapportent à l'exil de Dante. Ce qui est positif, c'est que cet exil douloureux fut sinon consolé, du moins ennobli et animé par les plus belles études et par des travaux glorieux. C'est alors que Dante refait et achève en italien l'Enfer commencé en langue latine; c'est alors qu'il écrit il Convito, le Banquet. Malgré les préjugés régnants sur l'indignité de l'idiome vulgaire en matière philosophique, malgré la difficulté extrême de rendre des idées abstraites dans une langue populaire à peine formée, Dante écrit il Convito en prose italienne, afin de mettre à la portée des humbles, de ceux qui ne se repaissent que d'une nourriture bestiale, la nourriture spirituelle, le pain des anges, comme il l'appelle, qui fait la joie des âmes d'élite. Il écrit aussi le traité de l'Éloquence vulgaire, de vulgari Eloquentia. Dans le même temps, il avance son oeuvre suprême: il conduit à bien le Purgatoire et le Paradis.

Le sentiment qui soutenait Dante, qui l'animait dans ses travaux, c'était, avec le grand désir d'excellence en toutes choses et d'immortalité, le désir passionné de rentrer dans sa patrie; de se rendre illustre à ce point que Florence, l'ingrate Florence, ne pût souffrir de rester plus longtemps privée d'un citoyen dont elle recevrait tant de gloire.

ÉLIE.

Il ne me faudrait, entre toutes les ingratitudes dont est remplie l'histoire des républiques, que cet exil de Dante pour haïr la démocratie.

DIOTIME.

Je vous demande une seule chose avant de vous abandonner à cette haine, mon cher Élie, c'est de relire dans les annales de la royauté les ingratitudes célèbres des princes, et, à l'occasion, dans le premier livre des Discours de Machiavel, ce que pense à ce sujet le plus sagace des politiques… il suffit. Dante eut un instant d'illusion. Les guelfes, lassés eux-mêmes de leurs rigueurs, voulurent, après seize années, rappeler quelques bannis. Dans le nombre était Dante. Il fut invité par la commune de Florence à se présenter à l'église de Saint-Jean pour y être offert.

VIVIANE.

Offert! Qu'est-ce que cela signifie?

DIOTIME.

C'était une ancienne coutume. À la fête de saint Jean-Baptiste, avocat, protecteur, maître de la République, ce sont les titres que lui donnait encore, deux siècles après, le secrétaire de la République florentine, Machiavel, on graciait d'ordinaire quelques malfaiteurs; on les offrait au saint patron de la ville, devant lequel ils devaient paraître pieds nus, un cierge à la main, dans l'attitude du repentir, et faire amende honorable.

Cette année-là, on eut la pensée d'étendre la grâce à des condamnés politiques, et Dante fut de ceux que l'on désigna pour rentrer dans Florence. Avant de savoir à quel prix, il s'exalta dans la joie. Mais aussitôt que, selon l'usage, un religieux lui eut notifié les conditions de l'amnistie, il entra en grande colère. À ses amis, à ses proches, qui lui conseillaient vivement de subir les conditions imposées, il répond par des accents indignés: «C'est donc là, s'écrie-t-il, la révocation glorieuse par laquelle Dante Allighieri est rappelé dans sa patrie après trois lustres d'exil! C'est là ce qu'a mérité un citoyen dont l'innocence est manifeste! Loin de moi, loin de celui qui s'est élevé au culte de la philosophie, une telle bassesse! S'il n'est pas d'autre chemin pour rentrer dans Florence, je n'y rentrerai jamais. Eh quoi! ne pourrai-je donc, où que je sois, contempler la splendeur du soleil et des étoiles! Ne pourrai-je spéculer sur la très-douce vérité, dolcissima verità, n'importe sous quel ciel, plutôt que de reparaître devant le peuple florentin, dénué de gloire, nudato di gloria, que dis-je? couvert d'ignominie!» Et il rejette, comme une dernière insulte à son malheur, la grâce qu'on lui apporte.

À peu de temps de là, une grande nouvelle, un événement inattendu, rallument dans son coeur, comme une flamme subite, l'espoir de rentrer triomphant dans sa patrie. Henri de Luxembourg est élu roi des Romains; il va passer les Alpes. L'accord des deux puissances impériale et papale promet aux Italiens une ère de paix. La renommée dit merveille de l'empereur d'Allemagne. Guelfes et Gibelins, lassés de combats, attendent sa venue comme celle d'un Messie. L'Italie, toujours trompée, mais toujours facile à tromper, et qui attend toujours du dehors un sauveur, se précipite au-devant de Henri avec des frémissements de joie. Plus que personne, Dante avait droit de se réjouir. Ce qu'annonçait la venue de Henri VII, c'était l'accomplissement de son idéal politique. Dans son traité de Monarchia, une de ses dernières oeuvres, il venait d'exposer avec une précision parfaite sa doctrine sur le meilleur gouvernement des choses humaines.

ÉLIE.

Vous dites qu'il a exposé ses doctrines avec précision: d'où vient donc qu'il a passé tantôt pour guelfe, tantôt pour gibelin?

DIOTIME.

La doctrine de Dante n'était, à bien parler, ni guelfe ni gibeline dans le sens étroit du mot, tel que l'avait fait l'esprit de faction; et c'est pourquoi elle a servi de texte à des assertions opposées. Elle était catholique et particulièrement latine. Dante, en homme qui avait subi les maux auxquels sont exposés, plus que d'autres, les communes, les républiques, les gouvernements populaires, considérait que l'unité et la stabilité des pouvoirs étaient la condition essentielle de l'État.

Un seul empire là-haut, un monarque de l'univers qui réside dans le ciel; un seul empire d'institution divine ici-bas, le saint Empire romain, gouverné par l'empereur, qui représente Dieu dans les choses temporelles, et par le saint pontife, qui représente Dieu dans les choses spirituelles, l'un inattaquable dans sa souveraineté politique, l'autre inviolable dans son Église, tous deux entièrement distincts dans leurs attributions, tel était, selon l'Allighieri, et selon l'opinion la plus répandue de son temps, l'ordre éternel et parfait. Selon ces opinions, le règne d'Auguste, sous lequel voulut naître Jésus-Christ, était le moment idéal de l'histoire. Les usurpations, les querelles des papes et des empereurs, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, avaient tout gâté; mais tout serait un jour rétabli. La paix et la concorde seraient ramenées dans le monde par la réconciliation des deux pouvoirs, à la grande édification de la chrétienté, au plus grand bien des nations, à la plus grande gloire de l'Italie.

Telle était l'utopie de la science politique au moyen âge, où l'on croyait fermement, comme le font encore de nos jours certaines écoles, qu'il appartient aux spéculations des philosophes de régler exactement le cours des choses humaines. Tel était l'avenir rêvé par Dante, et qui tout à coup lui apparut comme réalisé dans la personne de Henri VII, qui, de concert avec le Pontife, venait revendiquer ses droits, imposer aux factions l'obéissance, remettre en Italie l'ordre et la paix, et lui rendre l'unité qu'elle avait perdue.

ÉLIE.

Pardon si je vous interromps. Mais dans cet idéal dantesque de pouvoir absolu, de stabilité, d'ordre et de paix, que devenait la liberté?

DIOTIME.

Lorsque Dante parlait de l'unité du pouvoir, il n'entendait en aucune façon le pouvoir absolu, croyez-le bien. Dante aimait la liberté par-dessus toutes choses: rappelez-vous ce vers d'un accent si tendre:

Libertà va cercando ch' è si cara!

Son système d'une souveraineté unique ne porte aucune atteinte aux droits des communes et des citoyens. «Les nations ne sont pas pour les rois, mais les rois pour les nations,» dit-il dans sa Monarchie. Le héros véritable de son livre, c'est le peuple romain bien plutôt que l'empereur, qui n'est à ses yeux qu'un personnage éloigné, un peu abstrait, et qui n'a pas des attributions plus étendues que celles d'un président de république. Quant au pape, Dante le circonscrit avec rigueur dans ses attributions spirituelles. Ni plus ni moins que le philosophe Gioberti et Camille de Cavour, ce grand homme d'État, Dante voulait l'Église libre dans l'État libre; et, tout gibelin qu'on l'a fait faute de le bien connaître, il maintient dans son système à l'abri de tout empiétement, il croit préserver de toute atteinte la cité, le municipe, cet antique et solide fondement de la civilisation latine.

Il serait difficile, si nous n'en avions des témoignages écrits de sa main, de se figurer l'exaltation de Dante, ses transports à la venue de Henri de Luxembourg. Pour lui, nul doute: ce chevaleresque, ce pacifique Henri, que précède une si haute renommée, c'est le rédempteur attendu. Dans un juste sentiment de son pouvoir intellectuel et de son ascendant sur les esprits, Dante s'adresse aux princes, aux tyrans, aux peuples. Il leur parle d'égal à égal, d'un accent de tribun et de prophète, avec l'autorité du sacerdoce. Il les adjure d'accueillir ce souverain de l'Italie. «Levez-vous, s'écrie-t-il, levez-vous, rois et ducs, seigneuries et républiques, sortez de vos ténèbres! Le fiancé de l'Italie, la joie du siècle, la gloire des peuples, le vrai héritier des Césars, vient au-devant de sa fiancée!» Et il répand à longs flots d'éloquence son espoir, son enthousiasme, ses ardentes illusions. Il se croit si près de leur accomplissement qu'il ne saurait plus tenir en place. Il accourt sur les pas de Henri, se figurant déjà voir s'ouvrir les portes de sa chère Florence. Il s'avance jusqu'à l'extrême frontière; il est à Pise.

C'est là, tout près de son terrestre paradis, presque à portée d'ouïr les cloches de son beau temple de Saint-Jean, qu'un coup violent du sort l'en repousse à jamais et le rejette désespéré dans l'exil.

C'est à Pise que Dante apprend la mort soudaine de l'empereur Henri VII. C'est de Pise que, navré d'une blessure mortelle, et quittant lui aussi toute espérance, il reprend seul et triste le chemin de Ravenne. Un protecteur généreux, Guido da Polenta, l'y attendait. Il y est reçu avec respect, entouré de soins et d'honneurs. De plusieurs points de l'Italie, on s'empresse, pour distraire ses peines, de lui offrir le triomphe poétique. Giovanni da Virgilio l'appelle à Bologne pour y recevoir la couronne de lauriers. Dante refuse. C'était dans sa ville natale, «dans le doux bercail où il avait dormi agneau,» dans ce temple de Saint-Jean, où il avait reçu le baptême de la foi, qu'il souhaitait de recevoir le baptême de la gloire; il ne voulait pas ceindre son front d'un laurier cueilli sur la terre étrangère. D'ailleurs, il en venait peu à peu à retirer ses esprits des choses de la terre. Comme de nos jours, Lamennais, qui lui était si semblable par les ardeurs de son âme superbe et toujours trompée, Dante était «las de ce qui passe et qui nous déchire en passant.»

VIVIANE.

Quel sombre dédain d'expression! Où donc M. de Lamennais a-t-il écrit cela?

DIOTIME.

Dans une lettre à Mme de Senft, si je ne me trompe.—Dante avait accepté une mission à Venise, où il croyait pouvoir servir les intérêts de son hôte; il ne réussit pas. Ce lui fut un avertissement de quitter les soucis de ce monde et de tourner désormais toutes ses pensées vers le ciel.

Que de fois j'ai cherché, j'ai cru suivre sa trace sur ces grèves de Ravenne, dans cette forêt désolée où gémit le vent de l'Adriatique, dans cette pineta qui mêle au bruit des flots le bruit de ses cimes sonores! Que de fois j'ai cru entendre le poëte se parler à haute voix, se réciter dans cette vaste solitude les dernières tercines de sa divine cantique, se préparant, s'initiant ainsi lui-même, par l'exaltation de son propre génie, à cette vie en Dieu dont il était tout proche!

Le 14 du mois de septembre 1321, après cinquante-six années d'une existence en proie à tant de trouble, Dante Allighieri exhala son dernier soupir dans cet asile de Ravenne qu'il avait appelé «amica solitudo» et où l'on peut croire, en effet, qu'une noble amitié, le recueillement, la claire vue de son immortalité, donnèrent quelques heures d'une paix suprême à sa grande âme inquiétée.

Sa destinée, nous l'avons vu, avait été étroitement liée aux destinées de sa patrie. Il avait été, avec toute sa génération, profondément agité par de vives curiosités, par d'extrêmes terreurs, par de fortes passions, de grandes joies et de grands désastres. Il avait reçu de son siècle tout ce qu'il était possible d'en recevoir. Il avait su ce que savaient les plus doctes; il avait rêvé, espéré, agi, pensé, douté, aimé, haï avec les plus vaillants et les plus fiers.

Plus heureux qu'eux tous, il laissait dans une création de son génie, dans une oeuvre qui lui appartient en propre, l'image impérissable de ce qu'avaient été son temps, son peuple et lui-même.

* * * * *

Un moment de silence suivit ces mots. Diotime avait parlé longtemps. Les heures s'étaient écoulées. Déjà le soleil, descendu très-bas à l'horizon, plongeait à demi dans les flots.

Le premier, Marcel en fit la remarque:—La nuit vient, dit-il en s'arrêtant brusquement. Nous n'avons pas moins de trois lieues à faire pour regagner Portrieux.

VIVIANE.

Te voilà bien pressé! Moi, je ne quitte pas la grève qu'on n'ait promis d'y revenir demain. Je ne me sentirais pas ailleurs aussi recueillie, aussi bien disposée à entendre ce que Diotime doit nous dire encore.

DIOTIME.

Vous me voyez couverte de confusion. J'ai disserté sans fin, et je m'aperçois qu'à peine j'ai abordé mon sujet.

VIVIANE.

C'est bien pourquoi il nous faudra revenir. Le silence de cette grève m'attire. Le lointain accompagnement des vagues fait merveille quand vous prononcez ces grands noms, Dante et Goethe.

DIOTIME.

En ceci, comme en toutes choses, qu'il soit fait selon le bon plaisir de la fée Viviane.

* * * * *

Pendant qu'on échangeait encore quelques paroles et qu'on jetait un dernier regard vers les splendeurs du soleil couchant, Marcel était allé chercher les chevaux. De son côté, le cocher, après avoir attendu à Tréveneuc bien au delà de l'heure fixée, venait au-devant des promeneurs. Un moment, Grifagno hésita; il ne savait s'il suivrait la voiture d'où l'appelait Élie, ou bien Viviane qui, du bout de sa cravache, lui montrait le chemin des cavaliers. Mais lorsqu'il vit son ami, le petit cheval breton, partir gaiement au galop en secouant au vent sa crinière, la tentation fut trop forte; Grifagno désobéit à son maître et s'élança de toute sa vitesse vers la rapide Viviane.

À huit heures, les amis s'asseyaient à une table où les attendait un repas frugal de poissons et de coquillages. Un monstrueux homard, que la bonne hôtesse du Talus, Mme Évenous, descendante, à en croire son nom, des anciens rois d'Écosse, avait jeté tout vivant, ni plus ni moins que si c'eût été un hérétique, dans la chaudière d'eau bouillante, en était ressorti couleur d'écarlate, les yeux hors de tête, dans une attitude crispée. Pendant que Marcel, aussi bon gastronome qu'il était mauvais métaphysicien, l'accommodait d'un condiment de son invention, fort goûté dans tous les châteaux des Côtes-du-Nord, Viviane était montée à sa chambre où elle avait noué d'un ruban aux trois couleurs italiennes sa guirlande de verveines. S'avançant, sans être vue, derrière Diotime, elle posa doucement sur le front de son amie cette agreste couronne.

C'était le signal. Les verres s'emplirent.

—Vive à jamais Diotime! s'écrièrent Élie et Marcel.

—Vive la Nina du vrai Dante! reprit l'aimable Viviane.

DEUXIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Le lendemain, en se réunissant dans la matinée pour l'excursion projetée au cap Plouha, on s'aperçut que le temps n'y était pas favorable. Le vent soufflait de l'ouest; les nuages s'amoncelaient, bas et lourds; par intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des flots et poussaient leur cri aigu. On délibéra s'il serait prudent de se mettre en route; et, comme la fatigue du jour précédent se faisait encore sentir, on s'accorda vite sur les motifs de rester à Portrieux, et l'on s'établit dans le pavillon.

Ce pavillon, bâti sur une légère élévation de terrain isolé, abrité d'un bouquet d'arbres, était très en renom dans le pays. On y venait de fort loin, dans les longs jours d'été, respirer la brise de mer et s'égayer au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l'épaisse feuillée. La bonne Mme Évenous, qui tirait quelque vanité de ce lieu de plaisance où se donnaient les plus beaux repas de la saison, l'avait fait décorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrément était tout entier dans ses deux fenêtres d'où la vue s'étendait, d'une part, jusqu'à la jetée, de l'autre, jusqu'à un promontoire de roches granitiques que le flot, à la marée haute, recouvre et qu'il laisse en se retirant tout enveloppées de goëmons, ce qui leur donne un air échevelé et pleureur singulièrement pittoresque.

À ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire à Portrieux les approvisionnements de l'île de Jersey, était dans le port, prêt à remettre à la voile. De longues files de boeufs s'avançaient sur la plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin par les mugissements qui partaient de l'extrémité de la jetée, où l'on procédait à l'embarquement des animaux. Quelques-uns s'arrêtaient comme frappés de stupeur, et demeuraient dans un état d'immobilité presque incroyable. Des enfants de pêcheurs suivaient cette procession morne, les plus grands portant les plus petits, tous déguenillés, infirmes, chétifs et hâves, plus hébétés d'aspect que le bétail, et consternants à voir pour qui veut croire à la providence divine et à la bonté humaine. Grifagno, à qui ces enfants et ces boeufs ne plaisaient pas, avait essayé de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque désordre dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s'émeuvent de rien, et le premier d'entre les boeufs à qui s'attaqua le gai lévrier lui ayant fait sentir d'une atteinte de ses cornes qu'il n'entendait pas la plaisanterie, Grifagno s'était résigné. Il regardait à distance et en bâillant ces lenteurs champêtres, que le bruit du fléau aux mains de quatre vieilles femmes qui battaient le blé dans une aire voisine accompagnait de son rhythme pesant et sourd.

Viviane avait pris ses crayons. Assise à la fenêtre, elle essayait de rendre l'effet étrange de ces profils d'animaux qui se découpaient en noire silhouette sur l'immense pâleur de la mer et du ciel. À la prière de sa jeune amie, Diotime était allée chercher son portefeuille et les deux petits volumes dont il avait été question la veille. Après qu'Élie en eut curieusement examiné la reliure romaine en blanc parchemin, quand Marcel, avec l'agrément des deux dames, eut allumé sa longue pipe de cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la Nina di Dante reprit ainsi:

DIOTIME.

Si j'ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, après les innombrables commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s'efforcent d'expliquer la Divine Comédie, le plus sûr est encore de s'en tenir à Dante lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le commentaire véritable de son oeuvre. C'est la condition première d'une interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut suppléer à tout.

MARCEL.

À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d'un grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu'on baptise du nom de commentateurs, et qui s'abattent sur les oeuvres du génie comme les sauterelles sur les moissons d'Égypte.

DIOTIME.

Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs. À mon sens, ceux de la Comédie ont rendu de vrais services. Sans eux, je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace d'une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un accent de vérité familière, la solennité de l'ensemble. Selon l'opinion de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d'Homère, ils auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l'Italie.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Quand le classicisme grec ou latin menaçait d'étouffer l'idiome national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou de peuple, s'imposait au goût perverti, ces querelles d'érudits ont, à diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie que Dante a fait jaillir du sol toscan.

MARCEL.

C'est possible; mais enfin vous l'avez à peu près dit tout à l'heure: s'il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de dissertations, une vie d'homme n'y suffirait pas.

VIVIANE.

Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l'un l'autre? Il me semble que, bien loin d'éclaircir les textes, ils doivent embrouiller très-fort la cervelle du pauvre lecteur.

DIOTIME.

Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Viviane. Durant cette longue controverse qui n'a pas encore pris fin et qui remplirait à elle seule toute une bibliothèque, on a subtilisé, sophistiqué à l'envi sur un hémistiche ou sur un mot, sans parvenir à s'entendre, et les opinions les plus modernes ne sont pas, peut-être, les moins opposées.

VIVIANE.

Et vous avez eu le courage de lire tout cela?

DIOTIME.

Presque tout, et je ne le regrette pas; car c'est précisément parce que ma passion pour Dante m'a fait entreprendre ce dur labeur qu'aujourd'hui, comme je vous le disais quand Marcel m'a interrompue, il me sera facile, je l'espère, de vous faire comprendre de prime abord tout ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment beau dans la Comédie. Après cela, si vous y prenez goût et que vous souhaitiez d'en apprendre davantage, vous n'aurez plus qu'à consulter les meilleurs entre les commentaires.

VIVIANE.

Malgré toute la clarté de votre esprit, j'ai quelque peine à croire qu'il vous soit facile de dégager la pensée de Dante de ses nuages. À différentes reprises, j'ai essayé, à moi toute seule, de lire la Divine Comédie, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Dès les premiers chants, les aspérités du sens et du style se dressaient devant moi; les froideurs de l'allégorie, ces interminables expositions de dogmes et de doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient sur moi un effet de monotonie insupportable. J'étais déconcertée par l'impossibilité du suivre à la fois le sens triple ou quadruple de ces tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais m'intéresser à des personnages énigmatiques à ce point qu'on ne sait jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Béatrice ou la théologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande persévérance, mais c'était plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y reprenais, le livre me tombait des mains.

DIOTIME.

Nous le relèverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez, nous suivrons l'exemple de ce sage prélat qui un jour, à Oxford, sommé par des théologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs querelles, prit de leurs mains les saintes Écritures et y déposa un pieux baiser.

VIVIANE.

Mais la Comédie n'est pas la Bible.

DIOTIME.

Elle a été longtemps appelée le poëme sacro-saint, il sacratissimo poema, et, assurément, elle est, elle restera toujours le Livre par excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple de Dieu.

MARCEL.

Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple de Dieu?

DIOTIME.

Tout comme les Hébreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas. Savonarole, en leur donnant pour roi Jésus-Christ, ne les appelle pas autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando, quand triomphait à Florence le tumulte des Ciompi, se faisait proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, Gonfalonier de la République du Peuple de Dieu… Mais je reviens à vos objections, Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la Comédie une critique qui allége singulièrement ma tache. D'un trait vous avez marqué les défauts, les grands défauts de la trilogie dantesque; je n'y veux pas contredire. Je ne suis pas de ces idolâtres qui transforment en beautés les défauts du maître. Je ne confonds pas l'obscurité avec la profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la perfection. Pas plus que vous je ne parviens à ranimer dans mon esprit cette triple orthodoxie théologique, métaphysique et scientifique que saint Thomas, Aristote et Ptolémée imposaient au moyen âge, et dont le génie de Dante lui-même était si bien pénétré, que, à part certaines opinions particulières et quelques idées empruntées aux Arabes et à Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en dehors d'elle. J'admire Dante non pas à cause des doctrines et des symboles qui lui sont suggérés par son siècle, mais en dépit de tout cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son génie qui, dans ce monde d'abstractions, dans ces régions d'un surnaturel qui n'a plus aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine, la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie réelle, et l'éternelle jeunesse d'un coeur héroïque. Songez donc, Viviane, à tout ce que la Comédie a inspiré aux arts de chefs-d'oeuvre qui nous charment encore! Rappelez-vous ces églises, ces palais de Florence, que nous visitions ensemble l'an passé! ces fresques du Dôme, de Santa Maria Novella, du Bargello, les peintures de Saint-François d'Assise, celles d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la chapelle Sixtine, où la personne et l'oeuvre de l'Allighieri ont reçu de la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio, des Michel-Ange et des Raphaël, une réalité pittoresque et sculpturale qui suffirait à elle seule, à supposer que la Comédie eût péri, pour la rendre immortelle! et de nos jours, tout à l'heure, les plus grands artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le sujet de compositions qui deviennent aussitôt populaires! et le culte passionné d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le gran' Padre Allighieri! et l'enthousiasme de la Jeune Italie qui fait de la Divine Comédie son Évangile! et la piété d'un Manin qui consacre les veilles de l'exil à l'étude et à l'enseignement du poëme dantesque! et les supplications répétées de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les veut garder comme un glorieux dépôt, les ossements sacrés de l'Allighieri! et la fête solennelle qui se prépare en ce moment même, à Florence, par les soins de toutes les municipalités italiennes, pour célébrer l'anniversaire du Grand Italien! Tout cela, que serait-ce donc, Viviane, si ce n'était le signe manifeste de cette puissance de vie que cinq siècles de durée n'ont point affaiblie, qui nous attire, nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientôt sentir, soyez-en sûre, se communiquer à vous, si vous ne craignez pas de tenter une fois encore avec moi le voyage dantesque?

VIVIANE.