Je deviens étranger à tout.—Crainte des résultats de la malveillance.—Lecture des journaux.—Je commence à comprendre la grandeur de l'empereur.—Débarquement de Sa Majesté.—Le bon maître et le grand homme.—Délicatesse de ma position et incertitude.—Souvenir de la bonté de l'empereur.—Sa Majesté demandant de mes nouvelles.—Paroles obligeantes.—Approbation de ma conduite.—Malveillance inutile et justice rendue par M. Marchand.—Mon absence de Paris prolongée.—L'empereur aux Tuileries.—Détails circonstanciés.—Vingt-quatre heures de service d'un sergent de la garde nationale.—Déménagement des portraits de famille des Bourbons.—Le peuple à la grille du Carrousel.—Vive le roi et vive l'empereur!—Terreur panique et le feu de cheminée.—Le général Excelmans et le drapeau tricolore.—Cocardes conservées.—Arrivée de l'empereur.—Sa Majesté portée à bras.—Service intérieur.—Premières visites.—L'archi-chancelier et la reine Hortense.—Table de trois cents couverts.—Le père du maréchal Bertrand et mouvement de l'empereur.—Souper de l'empereur et le plat de lentilles.—Ordre impossible.—Deux grenadiers de l'île d'Elbe.—Puissance du sommeil.—Quatre heures de nuit pour l'empereur.—Sa Majesté et les officiers à demi-solde.—M. de Saint-Chamans.—Revue sur le Carrousel.—L'empereur demandé par le peuple.—Le maréchal Bertrand présenté au peuple par Sa Majesté.—Scène touchante et enthousiasme général.—Continuation de ma vie solitaire.—Larmes sur les malheurs de Sa Majesté.—Deux souvenirs postérieurs.—La princesse Catherine de Wurtemberg et le prince Jérôme.—Grandeur de caractère et superstition.—Treize à table et mort de la princesse Elisa.—La première croix de la légion d'honneur portée par le premier consul et le capitaine Godeau.


Devenu étranger à tout après le départ de l'empereur pour l'île d'Elbe, pénétré d'une ineffaçable reconnaissance pour les bontés dont Sa Majesté m'avait comblé pendant les quatorze années que j'avais passées à son service, je pensais sans cesse à ce grand homme, et je me plaisais à repasser dans ma mémoire jusqu'aux moindres souvenirs de ma vie. J'avais jugé qu'il était convenable à mon ancienne position de vivre dans la retraite, et je passais mon temps assez tranquillement et en famille dans la maison de campagne que j'avais acquise. Toutefois une idée funeste me préoccupait malgré moi; je craignais que des hommes jaloux de mon ancienne faveur ne fussent parvenus à tromper l'empereur sur mon inaltérable dévoûment à sa personne, et à l'entretenir dans la fausse opinion qu'on était un moment parvenu à lui donner de moi. Cette idée, contre laquelle me rassurait ma conscience, n'en était pas moins pénible; mais, comme on le verra bientôt, j'eus le bonheur d'acquérir la certitude que mes craintes à cet égard n'étaient nullement fondées.

Quoique tout-à-fait étranger à la politique, je lisais avec un vif intérêt le journal que je recevais dans ma retraite depuis le grand changement auquel on avait donné le nom de Restauration; et il ne me fallait que le plus simple bon sens pour voir la différence tranchée qui existait entre le gouvernement déchu et le gouvernement nouveau. Partout je voyais des séries d'hommes titrés remplacer les listes d'hommes distingués qui avaient donné, sous l'empire, tant de preuves de mérite et de courage; mais j'étais loin de penser, malgré le grand nombre des mécontens, que la fortune de l'empereur et les vœux de l'armée le ramèneraient sur le trône qu'il avait volontairement abdiqué pour ne point être la cause d'une guerre civile en France. Aussi me serait-il impossible de peindre mon étonnement et la multiplicité de sentimens divers qui vinrent m'agiter, quand je reçus la première nouvelle du débarquement de l'empereur sur les côtes de la Provence. Je lus avec enthousiasme l'admirable proclamation dans laquelle il annonçait que ses aigles voleraient de clochers en clochers, et que lui-même suivit de si près dans sa marche triomphale depuis le golfe Juan jusqu'à Paris.

C'est ici que je dois en faire l'aveu: ce n'est que depuis que j'avais quitté l'empereur que j'avais compris toute l'immensité de sa grandeur. Attaché à son service presque dès le commencement du consulat, à une époque où j'étais encore bien jeune, il avait grandi, pour ainsi dire, sans que je m'en aperçusse, et j'avais vu surtout en lui, à cause de la nature de mon service, un excellent maître plus encore qu'un grand homme; mais que l'éloignement avait produit sur moi un effet contraire à celui qu'il produit ordinairement! J'avais peine à croire, et je m'étonne souvent encore aujourd'hui de la franchise hardie avec laquelle j'avais osé soutenir devant l'empereur des choses que je croyais vraies: mais sa bonté semblait m'y encourager; car bien souvent, au lieu de se fâcher de mes vivacités, il me disait, avec une douceur accompagnée d'un sourire bienveillant: «Allons! allons! M. Constant; ne vous emportez pas.» Bonté adorable dans un homme d'un rang aussi élevé!... Eh bien! c'est tout au plus si je m'en apercevais dans l'intérieur de sa chambre; mais depuis j'en ai senti tout le prix.

En apprenant que l'empereur allait nous être rendu, mon premier mouvement fut de me rendre sur-le-champ au palais pour me trouver à son arrivée; mais la réflexion et les conseils de ma famille et de quelques amis me firent penser qu'il serait plus convenable d'attendre ses ordres, dans le cas où il voudrait me rappeler à son service. J'eus à m'applaudir de m'être arrêté à cette dernière idée, puisque j'eus le bonheur d'apprendre que Sa Majesté avait bien voulu approuver ma conduite; j'ai su effectivement, de la manière la plus positive, qu'à peine arrivé aux Tuileries, l'empereur daigna demander à M. Eible, alors concierge du palais: «Eh bien! que fait Constant? Comment va-t-il? Où est-il?—Sire, il est à sa campagne, qu'il n'a pas quittée.—Bien, très-bien... Il est heureux, lui; il plante ses choux.» J'ai su aussi que, dès les premiers jours du retour de l'empereur, Sa Majesté ayant fait faire un travail sur les pensions sur sa cassette, il avait eu la bonté de mettre une note à la mienne pour qu'elle fût augmentée. Enfin, j'éprouvai encore une vive satisfaction, d'un autre genre sans doute, mais non moins vive, la certitude de n'avoir point fait un ingrat. On a vu que j'avais été assez heureux pour placer M. Marchand auprès de l'empereur; or voici ce qui m'a été rapporté par un témoin. M. Marchand, au commencement des cent-jours, se trouvait dans un des salons du palais des Tuileries où étaient réunies plusieurs personnes, dont quelques-unes s'exprimaient sur mon compte d'une manière peu bienveillante. Mon successeur auprès de l'empereur les interrompit brusquement, en leur disant qu'il n'y avait rien de vrai dans les imputations dont on me rendait l'objet, et il ajouta que, tant que j'avais été en faveur, j'avais constamment obligé toutes les personnes de la maison qui s'étaient adressées à moi, et que jamais je n'avais nui à aucune. À cet égard, j'ose assurer que M. Marchand ne dit que la vérité; mais je ne fus pas moins sensible à l'honnêteté de son procédé envers moi, et surtout envers moi absent.

N'étant point à Paris au 20 mars 1815, ainsi qu'on vient de le voir, je n'aurais rien à dire sur les circonstances de cette mémorable époque, si je n'avais recueilli de quelques-uns de mes amis des détails sur la nuit qui suivit la rentrée de l'empereur dans le palais redevenu impérial; et l'on peut croire combien j'étais avide de savoir tout ce qui se rapportait au grand homme que l'on regardait en ce moment comme le sauveur de la France.

Je commencerai par rapporter exactement le récit qui me fut fait par un brave et excellent homme de mes amis, alors sergent de la garde nationale parisienne, et qui précisément se trouvait de service aux Tuileries le 20 mars. «À midi, me dit-il, trois compagnies de gardes nationaux entrèrent dans la cour des Tuileries pour occuper tous les postes intérieurs et extérieurs du palais. Je faisais partie d'une de ces compagnies, appartenant à la quatrième légion. Mes camarades et moi, nous fûmes tous frappés de l'incroyable tristesse qu'inspire la vue d'un palais abandonné. Tout, en effet, était désert; à peine apercevait-on çà et là quelques hommes à la livrée du roi, occupés à déménager et à transporter des tableaux représentant les divers membres de la famille des Bourbons. Nous étions d'ailleurs assaillis par les cris bruyans d'une multitude vraiment effrénée, grimpée sur les grilles, cherchant à les escalader, les pressant avec une force telle qu'en plusieurs endroits elles fléchirent au point de faire craindre qu'elles ne fussent renversées. Cette multitude présentait un spectacle effrayant, et semblait disposée à piller le palais.

»À peine étions-nous depuis un quart d'heure dans la cour intérieure, lorsqu'un accident, peu grave en lui-même, vint jeter la consternation parmi nous et parmi ceux qui se pressaient le long de la grille du Carrousel; nous vîmes des flammèches s'élever au dessus de la cheminée de la chambre du roi; le feu y avait été mis par la quantité énorme de papiers que l'on venait d'y brûler. Cet accident donna lieu aux plus sinistres conjectures, et bientôt le bruit se répandit que les Tuileries avaient été minées avant le départ de Louis XVIII. On forma sur-le-champ une patrouille de quinze hommes de la garde nationale, commandés par un sergent; ils parcoururent le château dans tous les sens, visitèrent tous les appartemens, descendirent dans les caves, et s'assurèrent qu'il n'existait nulle part aucun indice de danger.

»Rassurés sur ce point, nous n'étions toutefois pas sans inquiétudes. En nous rendant à notre poste, nous avions entendu des groupes nombreux crier: Vive le roi! Vivent les Bourbons; et nous eûmes bientôt une preuve de l'exaspération et de la fureur d'une partie du peuple contre Napoléon; car nous vîmes arriver à grande peine jusqu'à nous, et dans un état pitoyable, un officier supérieur qui avait imprudemment arboré trop tôt la cocarde tricolore, et que le peuple poursuivait depuis la rue Saint-Denis. Nous le prîmes sous notre protection en le faisant entrer dans l'intérieur, et certes il en avait besoin. En ce moment nous reçûmes l'ordre de faire retirer le peuple, qui s'opiniâtrait de plus en plus à escalader les grilles, et pour y parvenir nous fûmes contraints d'avoir recours à l'emploi de nos armes.

»Il y avait tout au plus une heure que nous occupions le poste des Tuileries, lorsque le général Excelmans, qui avait reçu le commandement en chef de la garde du château, donna l'ordre d'arborer le drapeau tricolore sur le pavillon du milieu. La réapparition des couleurs nationales excita parmi nous tous un vif mouvement de satisfaction; dès lors, aux cris de Vive le roi! le peuple substitua soudain le cri de Vive l'empereur! et nous n'en entendîmes plus d'autres de toute la journée. Quant à nous, lorsque l'on nous fit reprendre la cocarde tricolore, ce fut une opération bien facile; car un grand nombre de gardes nationaux avaient conservé leur ancienne, qu'ils avaient seulement recouverte d'un morceau de percale blanche plissée. On nous fit mettre nos armes en faisceau devant l'arc-de-triomphe, et il ne se passa rien d'extraordinaire jusqu'à six heures du soir. Alors on commença à allumer des lampions sur le passage présumé de l'empereur. Un nombre considérable d'officiers à demi-solde s'était réuni du côté du pavillon de Flore; et j'appris de l'un d'eux, M. Saunier, officier décoré, que c'était de ce côté que l'empereur ferait sa rentrée dans le palais des Tuileries; je m'y rendis en toute hâte, et comme je m'empressais pour me trouver sur son passage, j'eus le bonheur de rencontrer un officier—commandant qui me plaça de service à la porte même de l'appartement de Napoléon, et c'est à cette circonstance que je dois d'avoir été témoin de ce qui me reste à vous raconter.

»J'étais depuis long-temps dans l'attente et presque dans la solitude, lorsque, à huit heures trois quarts, un bruit extraordinaire que j'entendis à l'extérieur m'annonça l'arrivée de l'empereur. Peu d'instans après, je le vis en effet paraître au milieu de cris d'enthousiasme, porté par les officiers qui l'avaient accompagné à l'île d'Elbe. L'empereur les priait avec instance de le laisser marcher; mais ses prières étaient inutiles; et ils le portèrent ainsi jusqu'à la porte de son appartement, où ils le déposèrent tout près de moi. Je n'avais pas vu l'empereur depuis le jour de ses adieux à la garde nationale dans les grands appartemens du palais; et malgré la vive agitation où m'avait mis tout ce mouvement, je ne pus m'empêcher de remarquer que Sa Majesté était considérablement engraissée.

»À peine l'empereur fut-il entré dans son appartement, que mon service devint intérieur. Le maréchal Bertrand, qui venait de remplacer le général Excelmans dans le commandement des Tuileries, me donna l'ordre de ne laisser entrer personne sans l'avoir prévenu, et sans lui avoir fait connaître le nom de tous ceux qui se présenteraient pour voir l'empereur. Un des premiers qui se présentèrent fut Cambacérès, qui me parut plus pâle encore que de coutume. Peu après vint le père du général Bertrand; et comme ce vénérable vieillard voulait commencer par ses hommages à l'empereur: «Non, monsieur, lui dit Napoléon; d'abord à la nature.» Et en disant cela, par un mouvement aussi prompt que sa parole, l'empereur l'avait pour ainsi dire jeté dans les bras de son fils. Ensuite vint la reine Hortense, accompagnée de ses deux enfans; puis le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, et beaucoup d'autres personnes dont les noms m'ont échappé. Je ne revoyais point ceux dont j'annonçais la présence au maréchal Bertrand, car tous sortaient par une autre porte. Je continuai ce service jusqu'à onze heures du soir, heure à laquelle je fus relevé de ma faction, et je fus invité à souper à une table immense, qui me parut être au moins de trois cents couverts. Toutes les personnes présentes au palais y assistèrent les unes après les autres. J'y vis le duc de Vicence, et je me trouvai placé vis-à-vis le général Excelmans. Quant à l'empereur, il soupa seul dans sa chambre avec le maréchal Bertrand, et leur souper n'était pas à beaucoup près aussi splendide que le nôtre; car il se composait seulement d'un poulet rôti et d'un plat de lentilles: et pourtant j'appris d'un officier qui ne l'avait pas quittée depuis Fontainebleau que Sa Majesté n'avait rien pris depuis le matin. L'empereur était extrêmement fatigué; j'eus l'occasion d'en faire la remarque chaque fois que l'on ouvrait la porte de sa chambre. Il était assis sur une chaise en face du feu, ayant les deux pieds en l'air, appuyés sur le manteau de la cheminée.

»Comme nous étions tous restés aux Tuileries, on vint, à une heure du matin, nous dire que l'empereur venait de se coucher, et que, dans le cas où il arriverait dans la nuit des militaires qui l'avaient accompagné, il avait donné l'ordre de leur faire prendre le service du palais conjointement avec la garde nationale. Les pauvres malheureux n'étaient guère en état d'obéir à un pareil ordre. À deux heures du matin, nous en vîmes arriver deux dans un état à faire pitié; ils étaient exténués, et avaient les pieds tout écorchés: tout ce qu'ils purent faire fut de se jeter sur leurs sacs, où ils tombèrent pour ainsi dire tout endormis: car ils ne se réveillèrent pas pendant qu'on se mit en devoir de leur panser les pieds dans l'appartement même où ils étaient arrivés à grande peine. Il n'est sorte de soins que l'on ne se soit empressé de leur prodiguer; et j'avoue que j'ai toujours regretté de ne pas m'être enquis du nom de ces deux braves grenadiers, qui nous inspirèrent à tous un intérêt que je ne saurais peindre.

»Couché à une heure, l'empereur était debout à cinq heures du matin; et l'ordre fut immédiatement donné aux officiers à demi-solde de se tenir prêts à être passés en revue. À la pointe du jour, ils se trouvèrent disposés sur trois rangs. En ce moment, je fus chargé de surveiller un officier que l'on avait signalé comme suspect, et qui, disait-on, arrivait de Saint-Denis: c'était M. de Saint-Chamans. Au bout d'un quart d'heure de surveillance qui n'eut rien de pénible, il fut simplement prié de se retirer. Cependant l'empereur était descendu du palais, et passait dans les rangs des officiers à demi-solde, leur adressant à tous la parole, prenant les mains à beaucoup d'entre eux, et leur disant: «Mes amis, j'ai besoin de vos services; je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi.» Paroles magiques dans la bouche de Napoléon, et qui arrachaient des larmes d'attendrissement à tous ces braves, dont les services étaient méconnus depuis un an.

»Dès le matin, la foule se grossit rapidement à tous les abords des Tuileries, et une masse de peuple réunie sous les fenêtres du château demandait à grands cris à voir Napoléon. Le maréchal Bertrand l'en ayant prévenu, l'empereur se montra à la croisée, où il fut salué par les cris que sa présence avait si souvent excités. Après s'être montré au peuple, l'empereur lui présenta lui-même le maréchal Bertrand, tenant son bras passé sur l'épaule du maréchal, qu'il pressa sur son cœur avec les démonstrations de l'affection la plus vive. Pendant cette scène, dont tous les témoins furent émus, et qui fut saluée des plus vives acclamations, des officiers, placés derrière l'empereur et son ami, penchèrent au dessus de leur tête des drapeaux surmontés de leurs aigles, dont ils formèrent une espèce de voûte nationale. À onze heures, l'empereur monta à cheval, et alla passer en revue les divers régimens qui arrivaient de toutes parts et les héros de l'île d'Elbe qui avaient rejoint les Tuileries pendant la nuit. On ne se lassait point de contempler la figure de ces braves, que le soleil d'Italie avait basanée, et qui venaient de faire près de deux cents lieues en vingt jours.»

Tels sont les détails curieux qui me furent donnés par un ami; et je puis garantir l'exactitude de son récit comme si j'avais été moi-même témoin de tout ce qu'il a vu pendant la nuit mémorable du 20 au 21 mars 1814.

Ayant continué à vivre dans ma retraite pendant les cent jours, et long-temps encore après, je n'ai rien à dire que tout le monde n'ait pu savoir aussi bien que moi sur cette grande époque de l'histoire de l'empereur. J'ai versé bien des larmes sur ses souffrances au moment de sa seconde abdication, et sur les tortures que lui fit subir à Sainte-Hélène le misérable Hudson-Lowe, dont l'infamie traversera les siècles incrustée à la gloire de l'empereur. Je me contenterai seulement d'ajouter à ce qui précède un document certain qui m'a été confié sur l'ancienne reine de Westphalie, et enfin un mot sur la destinée que j'ai cru devoir donner à la première croix de la Légion-d'Honneur qu'ait portée le premier consul.

La princesse Catherine de Wurtemberg, mariée, comme l'on sait, au prince Jérôme, est d'une très-grande beauté; mais elle est douée en même temps de qualités plus solides, et que le temps augmente au lieu de diminuer. Elle joint à beaucoup d'esprit naturel une grande culture d'esprit, un caractère vraiment digne d'une belle-sœur de l'empereur, et pousse jusqu'au fanatisme l'amour de ses devoirs. Les événemens n'ont pas permis qu'elle devînt une grande reine; mais ils n'ont pu l'empêcher de demeurer une femme accomplie. Ses sentimens sont nobles et élevés, mais sans qu'elle montre de fierté envers personne; aussi tous ceux qui l'entourent se plaisent-ils à vanter les charmes de sa bonté dans son intérieur, et à dire qu'elle possède le plus heureux don de la nature, celui qui consiste à se faire aimer de tout le monde. Le prince Jérôme n'est pas dépourvu d'une certaine grandeur de manières et de cette générosité fastueuse dont il fit l'apprentissage sur le trône de Cassel; mais on le trouve en général très-hautain. Quoique depuis les grands changemens survenus en Europe par la chute de l'empereur le prince Jérôme doive en partie la belle existence dont il jouit encore à l'amour de la princesse, celle-ci ne s'en montre pas moins d'une soumission vraiment exemplaire à toutes ses volontés. La princesse Catherine s'occupe surtout de ses enfans; elle en a trois, deux garçons et une fille; et tous les trois sont fort beaux. L'aîné naquit au mois d'août 1814. Sa fille, la princesse Mathilde, doit son éducation aux soins particuliers qu'en prend sa mère; elle est jolie, mais moins pourtant que ses frères, qui ont tous les traits de leur mère.

Après le portrait non flatté que l'on vient de lire de la princesse Catherine, on sera surpris sans doute que, pourvue comme elle l'est de tant de qualités solides, elle n'ait jamais pu triompher d'un penchant inexplicable à de minuscules superstitions. Ainsi, par exemple, elle redoute à l'extrême de s'asseoir à une table où se trouvent treize convives. Voici même un fait dont on peut garantir l'authenticité, et qui peut-être caressera la faiblesse des personnes atteintes de la même superstition que la princesse de Wurtemberg. Un jour, à Florence, assistant à un dîner de famille, elle s'aperçut qu'il n'y avait que treize couverts: soudain elle pâlit, et refusa obstinément de s'asseoir. La princesse Elisa Bacchiocchi se moqua de sa belle-sœur, haussa les épaules, et lui dit en souriant: «Il n'y a pas de danger; nous serons quatorze, puisque je suis grosse.» La princesse Catherine céda, mais avec une extrême répugnance. Peu de temps après, elle dut prendre le deuil de sa belle-sœur; et la mort de la princesse Elisa ne contribua pas peu, comme on peut le croire, à la rendre plus que jamais superstitieuse sur l'influence du nombre treize. Eh bien! que les esprits forts se vantent tant qu'ils voudront; mais je puis consoler les faibles, car j'ose affirmer que si l'empereur avait été témoin d'un pareil événement arrivé dans sa famille, un instinct plus fort que sa réflexion, plus fort que sa toute puissante raison, lui aurait causé quelques instans de vague inquiétude.

Maintenant il ne me reste plus qu'à rendre compte de l'emploi que j'ai fait de la première croix d'honneur du premier consul. Qu'on soit tranquille; je n'en ai point fait un mauvais usage: elle est sur la poitrine d'un brave de notre vieille armée. En 1817, je fis la connaissance de M. Godeau, ancien capitaine dans la garde impériale. Il avait été grièvement blessé à Leipzig par un boulet de canon qui lui avait traversé la cuisse. Je vis en lui une admiration si pleine, si franche pour l'empereur, il me pressa avec tant d'instances de lui donner quelque chose, quoi que ce fût, qui eût appartenu à Sa Majesté, que je lui fis présent de la croix d'honneur dont je parle, lui-même ayant été depuis long-temps décoré de cet ordre. Cette croix est, je puis le dire, un monument historique: d'abord, c'est la première, comme je l'ai dit, que l'empereur ait portée. Elle est en argent, de moyenne grandeur, et n'est point surmontée de la couronne impériale. L'empereur l'a portée un an: elle décora pour la dernière fois sa poitrine le jour de la bataille d'Austerlitz. Depuis ce jour-là, en effet, Sa Majesté prit une croix d'officier en or avec la couronne, et ne porta plus jamais la croix de simple légionnaire.

Ici se termineraient mes souvenirs, si, en relisant les premiers volumes de mes Mémoires, les choses que j'y ai consignées ne m'en avaient rappelé quelques autres qui me sont revenues depuis. Dans l'impossibilité où je serais de les présenter avec ordre et liaison, j'ai pris le parti, pour n'en point priver le public, de les lui offrir comme des anecdotes détachées, que j'ai seulement l'attention de classer, autant que possible, selon l'ordre des temps.


L'empereur, comme j'ai eu souvent l'occasion de le faire remarquer, avait les goûts extrêmement simples pour tout ce qui tenait à sa personne; de plus il manifestait volontiers une certaine aversion pour les usages à la mode; il n'aimait point que l'on fît pour ainsi dire de la nuit le jour, comme cela avait lieu dans la plupart des plus brillantes sociétés de Paris sous le consulat et au commencement de l'empire. Malheureusement l'impératrice Joséphine n'était pas du tout dans les mêmes idées; esclave soumise de la mode, elle aimait à prolonger ses soirées, lorsque l'empereur était couché.

Elle avait donc pris l'habitude de réunir autour d'elle ses dames les plus intimes, quelques amis, et de leur donner un thé. Le jeu était entièrement proscrit de ces réunions nocturnes, dont la seule conversation faisait tous les charmes. Cette causerie de bon ton était pour l'impératrice le plus agréable délassement, et ce cercle d'élus s'assembla plusieurs fois sans que l'empereur en fût informé, et au fait c'était une réunion bien innocente. Cependant quelqu'officieux indiscret fit à l'empereur, sur ces assemblées, un rapport dans lequel il lui présenta les choses de manière à ce qu'il ne fut pas satisfait. Il témoigna donc son mécontentement à l'impératrice Joséphine, qui, dès ce moment, se coucha en même temps que l'empereur.

Voilà donc la réunion licenciée. Les personnes attachées au service de l'impératrice reçurent l'ordre de ne point veiller après le coucher de l'empereur, et voici, je me le rappelle, comment j'entendis Sa Majesté s'exprimer à cette occasion. «Quand les maîtres sont couchés, les valets doivent se mettre au lit; et quand les maîtres sont éveillés, les valets doivent être debout.» Ces paroles produisirent leur effet; dès le soir même, aussitôt que l'empereur fut au lit, tout le monde se coucha au palais, et à onze heures et demie il n'y eut plus d'éveillé que les sentinelles.

Peu à peu, comme cela arrive toujours, on se relâcha bien un peu de la stricte observation des ordres de l'empereur, toutefois sans que l'impératrice osât reprendre ses réunions nocturnes. Les paroles de Sa Majesté ne furent cependant pas mises en oubli, et bien en prit à M. Colas, concierge du pavillon de Flore.

Un jour, dès quatre heures du matin, M. Colas entendit un bruit inaccoutumé et un mouvement continuel dans l'intérieur du palais; cela lui fit présumer que l'empereur était levé, et il ne se trompait pas. Il s'habilla donc en toute hâte, et il y avait déjà dix minutes qu'il était à son poste quand l'empereur, descendant l'escalier avec le maréchal Duroc, l'aperçut. Sa Majesté se plaisait en général à faire voir qu'elle remarquait l'exactitude à remplir ses devoirs; aussi s'arrêta-t-elle un moment, disant à M. Colas: «Ah, ah! déjà levé, Colas?—Oui, Sire, je n'ai pas oublié que les valets doivent être debout quand les maîtres sont éveillés.—Vous avez de la mémoire, Colas; c'est bien cela.»

Voici qui allait très bien, et la journée commença pour M. Colas sous de favorables auspices; mais le soir la médaille du matin faillit avoir son revers. L'empereur était allé ce jour-là visiter les travaux du canal de l'Ourcq. Il avait été apparemment très-mécontent, car il revint au palais avec une humeur tellement visible que M. Colas, s'en étant aperçu, laissa échapper ces mots: «Il y a de l'oignon.» Bien qu'il eût parlé à voix basse, l'empereur l'avait entendu, et se retournant brusquement de son côté: «Oui, Monsieur, répéta-t-il avec colère; vous ne vous trompez pas: il y a de l'oignon.» Puis il monta rapidement l'escalier. Cependant le concierge, craignant d'avoir trop parlé, s'approcha du grand-maréchal, le suppliant de l'excuser auprès de Sa Majesté; mais elle ne songea jamais à le punir de la liberté qu'il avait prise et du mot qui lui était échappé, mot que l'on ne se serait guère attendu à trouver dans le vocabulaire impérial.

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La présence du pape à Paris pour y sacrer l'empereur est un des événemens qui suffisent pour marquer la grandeur d'une époque; l'empereur n'en parlait jamais qu'avec une vive satisfaction, et il voulut que sa sainteté fût reçue avec toute la magnificence que l'on pouvait attendre du fondateur d'un grand empire. Pour cela Sa Majesté avait fait donner elle-même des ordres, par le maréchal Duroc, pour que l'on fournît sans examen tout ce qui serait demandé, non-seulement pour le pape, mais pour toutes les personnes de sa suite. Hélas! ce n'était pas par ses dépenses personnelles que le saint père aurait contribué à vider la caisse impériale: Pie VII ne buvait que de l'eau et il était d'une sobriété vraiment apostolique; mais il n'en était pas de même de quelques abbés spécialement attachés à son service. Chaque jour il fallait à ces messieurs cinq bouteilles de Chambertin, sans compter des vins de toutes sortes, les liqueurs les plus délicates; aussi peut-on dire que pendant leur séjour aux Tuileries, ils arrosèrent dignement la vigne du seigneur.

Ceci me rappelle une autre particularité qui, toutefois, ne se rapporte qu'indirectement au séjour du pape à Paris. On sait que David fut chargé par l'empereur d'exécuter le tableau du sacre, ouvrage qui offrait un nombre inouï de difficultés presque insurmontables, et qui ne fut pas en effet un des chefs-d'œuvre du grand peintre. Quoi qu'il en soit, la confection de ce tableau donna lieu à des négociations dans lesquelles il fallut que l'empereur intervînt. Le cas était grave, comme on va le voir, puisqu'il s'agissait de la perruque d'un cardinal. David s'obstinait à ne point peindre la tête du cardinal Caprara avec une perruque, et de son côté le cardinal ne voulait point prêter sa tête si on la séparait de sa perruque. Les uns prirent parti pour le peintre, d'autres pour le modèle; on traita l'affaire diplomatiquement, mais sans pouvoir obtenir de concessions d'aucune des deux parties contractantes, lorsqu'enfin l'empereur donna gain de cause à son premier peintre sur la perruque du cardinal. Cela rappelle un peu l'histoire de cet homme simple qui ne voulait pas qu'on le représentât tête nue, à cause, disait-il, de l'extrême facilité qu'il avait à s'enrhumer, et que son portrait devait être placé dans une chambre sans feu.

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Lorsque M. de Bourrienne eut quitté l'empereur, il fut, comme l'on sait, remplacé par M. de Mennevalle, précédemment attaché au prince Joseph. Sa Majesté s'attacha beaucoup à son nouveau secrétaire intime à mesure qu'elle le connut. Peu à peu le travail du cabinet, où se faisaient la plupart des grandes affaires, devint si considérable qu'il fut impossible à un seul homme d'y suffire, et dès l'année 1805, deux jeunes gens, protégés par M. Maret, ministre de la secrétairerie d'état, furent admis à l'honneur de travailler dans le cabinet de l'empereur. Initiés par leurs fonctions dans les plus hauts secrets de l'état, jamais rien ne permit de soupçonner leur parfaite discrétion; ils étaient d'ailleurs très-laborieux et doués de beaucoup de talent, de sorte que Sa Majesté les voyait avec bienveillance. Leur sort aurait fait envie à bien du monde; logés au palais, et par conséquent chauffés et éclairés, ils étaient en outre nourris et recevaient un traitement de huit mille francs. On aurait pu croire que cette somme aurait dû suffire à ces messieurs pour être dans une grande aisance, mais il n'en était rien: s'ils étaient assidus aux heures du travail, ils ne l'étaient pas moins aux heures du plaisir, d'où il advint que le deuxième trimestre était à peine écoulé, que les appointemens de l'année étaient dissipés. Une partie avait passé au jeu; une autre dans les mains de ces femmes adroites dont fourmille Paris, et qui sont si savantes dans l'art d'inspirer de belles passions aux jeunes gens et de mettre leur bourse à sec.

Parmi les deux secrétaires adjoints de l'empereur, il y en avait un surtout qui avait contracté tant de dettes et dont les créanciers se montraient si impitoyables, que sans une circonstance imprévue, il aurait été infailliblement renvoyé du cabinet particulier, si le bruit en était parvenu aux oreilles de Sa Majesté.

Après avoir passé toute une nuit à réfléchir sur les embarras de sa position, cherchant dans son imagination par quel moyen il pourrait se procurer les sommes nécessaires pour satisfaire les créanciers qui le poursuivaient avec le plus d'acharnement, le nouveau dissipateur chercha des distractions dans le travail et se rendit dès cinq heures du matin à son bureau, afin de chasser d'abord ses pénibles réflexions; et ne pensant pas d'ailleurs qu'à cette heure personne pût l'entendre, tout en travaillant il se mit à siffler la linotte de toutes ses forces. Or, ce jour-là, et cela lui arrivait souvent, l'empereur avait déjà travaillé une grande heure dans son cabinet; il venait seulement d'en sortir quand le jeune homme y entra, et l'entendant siffler, il revint immédiatement sur ses pas.

«Déjà ici, Monsieur, lui dit Sa Majesté, diable!... voilà qui est très-bien. Maret doit être content de vous. De combien sont vos appointemens?—Sire, j'ai huit mille francs par an; de plus, je suis nourri et logé au grand quartier-général.—C'est fort beau cela, et vous devez être heureux, Monsieur.»

Le jeune homme, voyant que Sa Majesté était de bonne humeur, jugea que le hasard lui envoyait une occasion favorable pour sortir d'embarras. Il se résolut donc à lui faire connaître la difficulté de sa position. «Hélas! Sire, lui dit-il, je devrais être heureux sans doute, et pourtant je ne le suis pas.—Pourquoi cela?—Sire, il faut que je l'avoue à Votre Majesté: j'ai tant d'Anglais sur le dos! avec cela j'ai un vieux père, deux sœurs et une mère à soutenir.—Vous ne faites que votre devoir. Mais, que voulez-vous dire avec vos Anglais? Est-ce que vous nourrissez ces gens-là?...—Non, Sire, mais ce sont ceux qui ont nourri mes plaisirs avec l'argent qu'ils m'ont prêté. Tous ceux qui ont des dettes appellent aujourd'hui leurs créanciers des Anglais.—Assez, assez, Monsieur!... Ah! vous avez des créanciers!... Comment? avec les appointemens que vous touchez vous faites des dettes!... Il suffit, Monsieur, je ne veux pas avoir plus long-temps près de moi un homme qui a recours à l'or des Anglais, quand, avec celui que je lui donne, il pourrait vivre honorablement. Dans une heure vous recevrez votre démission.»

L'empereur, après s'être exprimé comme on vient de le voir, prit quelques papiers sur le bureau, lança un regard sévère au jeune secrétaire, et sortit, le laissant dans un tel état de désespoir qu'au moment où heureusement une autre personne entra dans le cabinet, il était sur le point d'attenter à ses jours en se frappant d'un poinçon qu'il tenait à la main. C'était l'aide-de-camp de service qui lui apportait une lettre de l'empereur; elle était conçue en ces termes:

«Monsieur, vous avez mérité d'être chassé de mon cabinet; mais j'ai pensé à votre famille, et je vous pardonne à cause d'elle. Comme c'est elle surtout qui souffre de votre inconduite, je vous envoie avec mon pardon dix mille francs en billets de banque. Payez avec cette somme tous les Anglais qui vous tourmentent, et surtout ne tombez plus dans leurs griffes, car alors je vous abandonnerais.

»napoléon

Un énorme vive l'empereur! sortit spontanément de la bouche du jeune homme, qui partit comme un éclair, pour aller annoncer à sa famille cette nouvelle preuve de la tyrannie impériale. Ce ne fut pas tout: son camarade, instruit de ce qui s'était passé, et désirant aussi avoir quelques billets de banque pour calmer ses Anglais, redoubla de zèle et d'activité au travail. Pendant plusieurs jours de suite il se rendit au cabinet dès quatre heures du matin; il y siffla aussi la linotte, mais ce fut peine inutile, l'empereur ne l'entendit pas.

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Je me suis peu appesanti, dans le cours de mes mémoires, sur les liaisons galantes de l'empereur, cherchant en cela à imiter la discrétion qu'il y mettait lui-même. Cependant il me revient à la mémoire quelques souvenirs que l'on ne retrouvera peut-être pas ici sans intérêt.

Ce fut à Saint-Cloud que l'empereur reçut pour la première fois mademoiselle G..., dans l'un des appartemens donnant sur l'orangerie. Ce serait ne rien apprendre à personne que de dire qu'elle fut la plus belle de toutes les personnes auxquelles Sa Majesté adressa ses hommages, et j'ai lieu de penser que ce fut aussi celle dont la connaissance lui fut le plus agréable. Sa conversation lui plaisait et l'égayait beaucoup, et je l'ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont mademoiselle G... savait animer les entretiens qu'elle avait avec lui. Aussi est-il de toute vérité que jamais l'empereur n'a été avec aucune autre femme aussi gracieux, aussi gai, aussi aimable, et je puis ajouter aussi magnifique dans ses cadeaux. J'ai vu plus d'une fois la belle tragédienne sortir des petits appartemens en jouant avec un assez bon nombre de chiffons de papier qui n'étaient pas sans prix, mais dont il est vrai elle ne s'amusait pas à faire des papillottes, ainsi que nous l'a révélé, pour elle-même, une autre dame contemporaine. Mais en rappelant la magnificence de l'empereur, je dois faire observer qu'elle fut toujours spontanée, car mademoiselle G... ne profita jamais de sa faveur pour demander quelque chose, soit pour elle, soit pour les siens, et jamais liaison ne me parut plus désintéressée. L'impératrice Joséphine lui fit aussi quelques cadeaux; elle lui donna, entre autres choses, un costume magnifique pour le rôle de Cléopâtre, dans Rodogune.

L'empereur vit encore mademoiselle G... plusieurs fois aux Tuileries, puis à Dresde, où elle vint faire juger des progrès que son talent avait faits après l'avoir fait admirer à la cour impériale de Russie.

Saint-Cloud fut également témoin de la première entrevue de l'empereur avec la belle madame P...; elle était extrêmement jolie, et surtout d'une grâce ravissante. L'empereur se conduisit aussi avec elle en amant magnifique, et elle ne dut pas douter de l'impression qu'elle avait faite sur Sa Majesté; mais ces impressions étaient toujours fugitives. Le mari de cette dame eut aussi part aux faveurs impériales. Il obtint une place de receveur-général. Au surplus, l'empereur ne vit guère madame P... que pendant trois ou quatre mois, à Saint-Cloud d'abord, comme je l'ai dit, puis quelquefois, mais rarement, aux Tuileries dans les petits appartemens. Le bruit se répandit plus tard que l'empereur avait été remplacé par son beau-frère, le roi de Naples; mais c'est une de ces choses que je ne saurais affirmer, dans la crainte d'être indiscret.

Pour en finir sur ce chapitre délicat, je mentionnerai ici une prétendue liaison que l'on a attribuée à l'empereur, avec une mademoiselle G..., jeune et jolie Irlandaise, mais je n'en parlerai que pour la démentir, dans l'intérêt de la vérité. Voici les faits: cette jeune personne venait d'être admise en qualité de lectrice auprès de l'impératrice Joséphine, quand nous partîmes pour Bayonne; elle fut du voyage, et l'empereur la remarqua. Mais ayant découvert qu'il y avait quelque intrigue sous jeu, que l'on avait d'avance bâti des châteaux en Espagne sur la passion que tant de charmes ne pouvaient manquer de lui inspirer, Sa Majesté donna l'ordre de la renvoyer à sa famille, et de la faire partir immédiatement pour Paris; ordre qui fut exécuté sur-le-champ, et auquel, comme on peut bien le penser, l'impératrice ne chercha pas à mettre obstacle. Voilà tout ce qu'il y a de vrai sur cette prétendue liaison.

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On a beaucoup parlé, dans Paris et à la cour, des ridicules de madame la maréchale Lefebvre; et l'on ferait un recueil des mots bizarres qu'elle a dits, et que probablement on lui a pour la plupart attribués; mais il faudrait un in-folio pour enregistrer tous les traits où se peint la bonté de son cœur. En voici un qui participe des deux genres, et qui m'a paru tout ensemble grotesque et touchant. Le cocher de madame la maréchale était grièvement malade, et ne voulait pas se soumettre à ce traitement rafraîchissant qu'Arlequin préférait à la saignée, par une raison qu'il m'est impossible de dire. Les médecins assuraient que cela seulement pouvait sauver le malade dont la vie était en danger. Madame Lefebvre, en ayant été informée, monte dans la chambre de son cocher, se fait donner l'instrument nécessaire, et après l'avoir sommé très-énergiquement de se soumettre aux ordonnances: «As-tu peur de montrer ton...?» ajouta-t-elle. Le pauvre malade voulait absolument s'opposer, par respect, aux soins que sa maîtresse voulait lui rendre; mais elle insista si bien qu'il promit tout ce qu'on voulut, et il reçut, des mains d'une maréchale, un service que peu de femmes de son rang auraient consenti à rendre à un pauvre cocher. Le malade, de qui j'ai su ces détails, était père d'une nombreuse famille. Il guérit, et sa guérison fut la récompense de la digne femme qui avait tant de bonté et d'humanité.

Un jour, à la Malmaison (je crois que c'est peu de temps après la fondation de l'empire), l'impératrice Joséphine avait donné des ordres sévères pour ne recevoir personne. Madame la maréchale Lefebvre se présente. L'huissier, enchaîné par sa consigne, lui refuse l'entrée; elle insiste; et, lui, s'obstine de son côté. Pendant cette discussion, l'impératrice, passant d'un salon à un autre, fut trahie par une glace sans tain qui séparait ce salon de celui où était la maréchale. L'impératrice l'ayant aussi aperçue, s'empressa de venir au devant d'elle et de l'engager à entrer. Avant de passer dans l'autre salon, madame Lefebvre se retournant vers l'huissier, lui dit d'un ton moqueur: «Eh bien! mon garçon, ça te la coupe!...» Le pauvre huissier devint rouge jusqu'aux oreilles, et se retira tout confus.

Le maréchal Lefebvre n'était pas moins bon, moins excellent que sa femme, et c'est bien d'eux que l'on a pu dire que les honneurs n'avaient pas changé leurs mœurs. On ne saurait se figurer le bien qu'ils faisaient l'un et l'autre; on aurait dit que c'était leur seul plaisir, le seul dédommagement qu'ils pouvaient se procurer contre un grand malheur domestique. Ils n'avaient qu'un fils, et c'était bien certainement le plus mauvais sujet de tout l'empire. Chaque jour il y avait des plaintes contre lui; l'empereur l'admonesta même plusieurs fois, à cause de la haute estime qu'il avait pour son brave père. Mais rien n'y faisait, et son naturel vicieux reprenait le dessus. Il fut tué dans je ne sais plus quelle bataille; et quelque peu regrettable qu'il fût, sa mort causa un violent chagrin à son excellente mère, quoiqu'il se fût oublié quelquefois jusqu'à la maltraiter de ses propos grossiers. C'était ordinairement M. de Fontanes qu'elle prenait pour confident de ses chagrins: car le grand-maître de l'université, malgré sa politesse exquise et sa littérature de bon ton, était très-intimement lié dans la maison du maréchal Lefebvre.

À cette occasion, je me rappelle une anecdote qui prouve, mieux que tout ce que l'on pourrait dire, toute la bonté, toute la simplicité du maréchal. Un jour, on lui annonce que quelqu'un qui ne se nomme pas demande à lui parler. Le maréchal sort de son cabinet, et reconnaît son ancien capitaine aux gardes françaises, où, comme l'on sait, le maréchal avait été sergent. Le maréchal lui demande la permission de l'embrasser, lui offre ses services, sa bourse, sa maison, le traite enfin presque comme s'il eût été encore sous ses ordres. L'ancien capitaine était émigré; il rentrait sans trop savoir ce qu'il ferait. D'abord sa radiation est promptement obtenue par les soins du maréchal; mais il ne voulait plus servir, et avait toutefois besoin d'une place. Ayant fait ressource dans l'émigration de donner des leçons de français et de latin, il témoigna le désir d'obtenir un emploi dans l'université: «Comment, mon colonel, lui dit le maréchal avec son accent allemand, mais je vais tout de suite vous mener chez mon ami M. de Fontanes.» On met les chevaux à la voiture du maréchal, et voilà le protecteur respectueux et son protégé dans les salons du grand-maître de l'université. M. de Fontanes se hâte de venir au devant du maréchal, qui, m'a-t-on dit, fit de la sorte son discours de présentation: «Mon cher ami, je vous présente M. le marquis de***. C'est mon ancien capitaine, mon bon capitaine! Il veut bien demander une place dans l'université. Ah! dam! ce n'est pas un homme de rien, un homme de la révolution, comme vous et moi. C'est mon ancien capitaine, M. le marquis de***.» Enfin le maréchal finit par dire: «Ah! le bon, l'excellent homme! Je n'oublierai jamais que, quand j'allais à l'ordre chez mon bon capitaine, il ne manquait jamais de me dire: Lefebvre, mon enfant, passe à l'office; va te rafraîchir: Ah! mon bon, mon excellent capitaine.»

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Tous les membres de la famille impériale avaient un goût marqué pour la musique, et particulièrement pour la musique italienne; mais ils n'étaient point musiciens, et la plupart chantaient presque aussi faux que Sa Majesté elle-même. Il faut cependant en excepter la princesse Pauline, qui avait fini par profiter un peu des leçons assidues que lui donnait Blangini, et chantait assez agréablement. Sous le rapport de la justesse de la voix, le prince Eugène se montrait bien digne d'être le fils adoptif de l'empereur. Il était cependant musicien, et chantait avec passion, mais non pas de manière à satisfaire ses auditeurs. En revanche, le prince Eugène avait un organe magnifique pour commander les évolutions militaires, avantage qu'il partageait avec le comte de Lobeau et le général Dorsenne; aussi était-ce toujours l'un d'eux que Sa Majesté désignait pour commander sous ses ordres aux grandes revues.

Quelque sévère que fût l'étiquette à la cour de l'empereur, il y eut toujours quelques personnes privilégiées qui conservèrent le droit d'entrer dans sa chambre, même quand il était au lit; mais le nombre en était borné. Il se composait ainsi:

MM. de Talleyrand, vice-grand-électeur; de Montesquiou, grand-chambellan; de Rémusat, premier chambellan; Maret, Corvisart, Denon, Murat, Yvan; Duroc, grand-maréchal; et de Caulaincourt, grand-écuyer.

Pendant long-temps je vis toutes ces personnes-là venir chez l'empereur presque tous les matins, et leurs visites furent l'origine de ce que l'on appela par la suite le petit lever. M. de Lavalette venait aussi quelquefois, aussi bien que M. Réal et MM. Fouché et Savary, alors que chacun d'eux fut ministre de la police.

Les princes de la famille impériale jouissaient également du droit de venir le matin dans la chambre de l'empereur. J'y ai vu bien souvent Madame Mère. L'empereur lui baisait la main avec beaucoup de respect et de tendresse, mais je l'ai entendu plusieurs fois lui adresser des reproches sur son excessive économie. Madame Mère l'écoutait, puis donnait, pour ne pas changer sa manière de vivre, des raisons qui ont plus d'une fois impatienté Sa Majesté, mais que les événemens ont malheureusement pris le soin de justifier.

Madame Mère avait été d'une remarquable beauté, et elle était encore très-belle, surtout quand je la vis pour la première fois. Il était impossible de voir une meilleure mère; excellente pour ses enfans, elle leur prodiguait les plus sages conseils, et elle intervenait toujours dans les brouilleries de famille pour soutenir ceux qui à ses yeux avaient raison; long-temps elle prit le parti de Lucien, et je lui ai souvent vu prendre avec chaleur celui de Jérôme, quand le premier consul était le plus mal disposé pour son jeune frère. La seule chose que l'on ait reprochée à Madame Mère est son excessive économie, et sur ce point on peut aller bien loin sans crainte d'atteindre l'exagération; mais tout le monde l'aimait au palais, parce qu'elle était bonne et affable pour tout le monde.

Je me rappelle, à l'occasion de Madame Mère, un fait qui divertit beaucoup l'impératrice Joséphine. Madame était venue passer quelques jours à la Malmaison; une de ses daines qu'elle avait fait appeler entre dans son appartement et voit... Qu'on juge de son étonnement!... Elle voit le cardinal Fesch, remplissant les fonctions de femme de chambre, enfin laçant sa sœur, qui n'avait alors sur elle que le vêtement le plus voisin de la peau et son corset.

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Un des chapitres sur lesquels l'empereur n'entendait jamais raillerie, c'était le chapitre des douanes. Pour tout ce qui était contrebande il se montrait d'une sévérité inflexible. C'était à un tel point qu'un jour M. Soyris, directeur des douanes à Verceil, ayant fait saisir un ballot de soixante cachemires, envoyé de Constantinople à l'impératrice, l'empereur ordonna le maintien de la saisie, et les cachemires furent vendus au profit de l'état. En pareille circonstance l'empereur disait souvent: «Comment un souverain fera-t-il respecter les lois, s'il ne commence pas par les respecter lui-même?» Je me rappelle cependant une occasion, et je crois que ce fut la seule, où il passa condamnation sur une infraction aux droits de la douane; et pourtant, comme on va le voir, il ne s'agissait pas d'un acte de contrebande ordinaire.

Les grenadiers de la vieille garde, sous les ordres du général Soulès, revenaient en France après la paix de Tilsitt. Arrivés à Mayence, les douaniers voulurent faire leur devoir, et par conséquent visiter les caissons de la garde et ceux du général. Toutefois, le directeur des douanes, cherchant à y mettre des procédés, alla prévenir le général de la nécessité où il était de faire exécuter la loi et les intentions bien précises de l'empereur. La réponse du général à cette ouverture courtoise fut simple et énergique: «Si un seul douanier, répondit-il, ose porter la main sur les caissons de mes vieilles moustaches, je les fais tous f... dans le Rhin.» Le directeur insista; les douaniers étaient en grand nombre, et se disposaient à procéder à la visite, quand le général Soulès fit mettre les caissons sur le milieu de la place et en confia la garde à un régiment. Le directeur des douanes, n'osant alors passer outre, se contenta d'adresser au directeur général des douanes un rapport qui fut mis sous les yeux de l'empereur. En toute autre circonstance le cas eût été grave; mais l'empereur était de retour à Paris, mais il était plus que jamais salué par les acclamations de tout un peuple, mais on célébrait les fêtes de la paix, mais cette vieille garde revenait couverte de tant de gloire, mais elle avait été si belle à Eylau! Tout cela se réunit pour faire tomber la colère de l'empereur, et s'étant résolu à ne pas punir, il voulut récompenser et ne point prendre au sérieux l'infraction faite par menaces à ses lois de douane. Le général Soulès, que l'empereur aimait beaucoup, étant donc de retour à Paris, se présenta chez l'empereur qui le reçut très-bien, et après quelques autres propos relatifs à la garde, ajouta: «À propos, dis-moi donc, Soulès: tu en as fait de belles là-bas!... On m'a donné de tes nouvelles... Comment!... tu voulais jeter mes douaniers dans le Rhin?... Est-ce que tu l'aurais fait?—Oui, Sire, répondit le général avec son accent allemand; oui, je l'aurais fait. C'était une insulte à mes vieux grenadiers, que de vouloir visiter leurs caissons.—Allons, allons, ajouta l'empereur avec beaucoup d'affabilité, je vois ce que c'est; tu as fait la contrebande.—Moi, Sire?—Je te dis que si; tu as fait la contrebande; tu as acheté du linge en Hanovre; tu as voulu monter ta maison, parce que tu as pensé que je te nommerais sénateur. Tu ne t'es pas trompé. Va te faire faire un habit de sénateur. Mais ne recommence pas, car une autre fois je te ferai fusiller.»

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Pendant notre séjour à Bayonne en 1808, tout le monde fut frappé de la gaucherie du roi et de la reine d'Espagne, du mauvais goût de leur toilette, de la disgrâce de leurs équipages et d'un certain air contraint et empesé qui était répandu sur toutes les personnes de leur suite. L'élégance française et la richesse des équipages de la cour formaient avec tout cela un contraste qui le rendait réellement plus ridicule qu'il ne serait possible de le dire. L'empereur, qui avait en toutes choses un tact si exquis, ne fut pas un des derniers à s'en apercevoir; mais il n'aimait pas que l'on trouvât l'occasion de se moquer des têtes couronnées. Un matin, à sa toilette, il me dit en me pinçant l'oreille: «Dites donc, monsieur le drôle, vous qui vous entendez si bien à tout cela, donnez donc quelques conseils aux valets de chambre du roi et de la reine d'Espagne; ils ont un air gauche à faire pitié.» Je mis beaucoup d'empressement à faire ce que souhaitait Sa Majesté; mais elle ne s'en tint pas là. L'empereur communiqua en effet à l'impératrice ses observations sur la reine et sur ses dames. L'impératrice Joséphine, qui était le goût lui-même, donna des ordres en conséquence; et pendant deux jours ses coiffeurs et ses femmes de chambre ne furent plus occupés qu'à donner des leçons de goût et d'élégance à leurs confrères d'Espagne. Il fallait bien certainement que l'empereur trouvât du temps pour tout, pour pouvoir descendre de ses hautes occupations à de si minces détails.

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Le grand-maréchal du palais (Duroc) était à peu près de la taille de l'empereur. Il marchait mal et sans grâce. Sa tête et son visage étaient assez bien. Il était vif, emporté, jurait comme un soldat. Mais il avait un grand talent pour l'administration, et il en a donné plus d'une preuve dans l'organisation, à la fois grande et sagement réglée, de la maison impériale. Quand le canon ennemi eut privé Sa Majesté d'un serviteur dévoué et d'un ami sincère, l'impératrice Joséphine dit qu'elle ne connaissait que deux hommes capables de le remplacer; c'étaient le général Drouot, ou M. de Flahaut. Toute la maison espérait que l'un ou l'autre de ces deux messieurs serait nommé; mais il en fut autrement.

M. de Caulaincourt, duc de Vicence, était d'une extrême sévérité, et même dur dans le service; mais il était juste et d'une loyauté chevaleresque; sa parole valait un contrat. On le craignait, et pourtant on l'aimait. Il avait le regard perçant, parlait vite et avec une grande facilité. On connaît l'affection que lui portait Sa Majesté, et certes personne n'en était plus digne que lui.

M. le comte de Rémusat, premier chambellan, était d'une taille moyenne, d'une figure douce et blanche, obligeant, aimable, d'une politesse naturelle et de bon goût; mais il aimait la dépense, manquait d'ordre pour ses affaires, et par conséquent pour celles de l'empereur. Cette profusion, qui a un beau côté, aurait pu convenir à un autre souverain; mais celui-là était économe, et quoiqu'il aimât beaucoup M. de Rémusat, il lui retira le gouvernement des dépenses de sa garde-robe, et le confia à M. de Turenne, qui y apporta une sévère économie. M. de Turenne avait peut-être un peu trop de ce qui manquait à son prédécesseur. Ce fut précisément cela qui plut au maître. M. de Turenne était un assez joli homme, s'occupant un peu trop de lui; grand parleur et anglomane, ce qui lui avait fait donner par l'empereur le nom de milord Kinsester (qui ne sait se taire); mais il contait avec agrément, et quelquefois Sa Majesté se plaisait à lui faire raconter la chronique de Paris.

Quand M. le comte de Turenne remplaça M. le comte de Rémusat dans la place de grand-maître de la garde-robe, pour ne pas dépasser la somme de 20,000 francs que Sa Majesté accordait pour sa toilette, il fit toutes les économies possibles sur la quantité, le prix et la qualité des choses indispensables pour le service. On m'a dit, mais je ne puis pas l'assurer, que, pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur les bénéfices des fournisseurs de l'empereur, il était allé chez divers fabricans de Paris, avec des échantillons de gants, de bas de soie, de bois d'aloës, etc.. Ce fait, s'il est vrai, ne peut, après tout, que faire honneur au zèle et à la probité de M. Turenne.

J'ai très-peu connu M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies. On disait dans la maison qu'il était fier, un peu raide, mais d'une politesse parfaite, plein d'esprit et de reparties délicates et fines.

Il faut avoir vu l'ordre qui régnait dans la maison de l'empereur pour se le figurer. Dès le consulat, le général Duroc avait apporté à l'administration intérieure du palais cet esprit de règle et d'économie qui le caractérisait particulièrement. Cependant, quelle que fût la confiance de l'empereur dans le général Duroc, il ne dédaignait point de jeter le coup d'œil du maître sur des choses qui semblent de détail, et dont en général les souverains ne s'occupent guère par eux-mêmes. Ainsi, par exemple, il y eut au moment de la fondation de l'empire un peu de profusion dans certaines parties du palais, notamment à Saint-Cloud, où les aides-de-camp se mirent à tenir table ouverte; ce qui toutefois était loin de ressembler aux prodigalités désordonnées de l'ancien régime; le vin de Champagne et les vins fins allaient surtout très-vite, et il n'en fallut pas plus pour que l'empereur établît un règlement pour sa cave. Il fit venir le chef de la maison Soupé-Pierrugues, et lui dit: «Monsieur, je vous prête les caves de tous mes palais impériaux; vous y entretiendrez des vins de toutes les espèces; il en faut dans mes palais des Tuileries, de Saint-Cloud, de Compiègne, de Fontainebleau, de Marrac, de Lacken et de Turin. Établissez un prix moyen pour chacune de ces résidences, et vous aurez seul la fourniture de ma maison.» Ce marché fut conclu, et toute espèce de fraude était impossible, attendu que le délégué de M. Soupé-Pierrugues ne délivrait de vins que sur un bon signé du contrôleur de la bouche; toutes les bouteilles non débouchées étaient reprises, et chaque soir on établissait le compte de ce qui était dû pour la journée.

Le service se faisait de la même manière auprès de l'empereur quand nous étions en campagne. Pendant la seconde campagne de Vienne, je me rappelle que le délégué de la maison Soupé-Pierrugues fut M. Eugène Pierrugues, bon, gai, spirituel et aimé beaucoup de nous tous. Une imprudence lui coûta cher. Par suite d'une étourderie naturelle à son âge, il eut la cuisse cassée. Nous étions alors à Schœnbrunn. Ceux qui connaissent cette résidence impériale savent que des avenues magnifiques s'étendent au devant du palais et conduisent jusqu'à la route de Vienne. Comme je montais souvent à cheval pour aller me promener dans la ville, M. Eugène Pierrugues voulut un jour y venir avec moi, et emprunta un cheval d'un des fourriers du palais. On le prévint que le cheval était extrêmement fougueux, mais il n'en tint pas compte, et à peine sur son cheval il lui fit prendre le galop. Je retins le mien pour ne pas animer celui de mon compagnon; mais, malgré cette précaution, le cheval s'emporta, se jeta dans les arbres, et brisa la cuisse de son malheureux et imprudent cavalier. M. Eugène Pierrugues ne fut cependant pas désarçonné du coup; il résista encore un moment après la blessure; mais elle était extrêmement grave, et il fallut le reporter chez lui. Je fus plus que tout autre affligé de cet affreux accident. Nous établîmes auprès de lui un service régulier, de manière à ce que l'un de nous au moins pût lui tenir compagnie quand nos devoirs nous le permettaient. Je n'ai jamais vu souffrir avec plus de courage; ce fut au point même que la cuisse de M. Pierrugues ayant d'abord été mal remise, il fit au bout de quelques jours briser la fracture, opération que l'on dit horriblement douloureuse.

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Mon oncle, qui était huissier du cabinet de l'empereur, m'a raconté une anecdote qui probablement ne peut être connue de personne, car tout, comme on va le voir, se passa dans l'ombre du plus profond mystère. «Un soir, me dit-il, le maréchal Duroc vint me donner lui-même l'ordre de faire éteindre les lustres du salon qui précédait le cabinet de Sa Majesté, et de ne laisser que quelques bougies allumées. Je ne concevais rien à un pareil ordre, d'un genre tout nouveau, et d'ailleurs le grand-maréchal n'était pas dans l'usage d'en donner ainsi directement. Je fis exécuter l'ordre, et j'attendis à mon poste. À dix heures le maréchal Duroc revint accompagné d'un personnage dont il me fut impossible de distinguer les traits; il était entièrement enveloppé dans un large manteau; il avait la tête couverte et son chapeau enfoncé jusque sur les yeux. Je me retirai et les laissai tous les deux. À peine j'étais sorti du salon que l'empereur y entra, et aussitôt le maréchal Duroc se retirant aussi, laissa l'inconnu seul avec Sa Majesté. Au ton dont parla l'empereur, il était facile de juger combien il était irrité. Il s'exprimait très-haut, et je lui entendis dire: «Eh bien! Monsieur, vous ne changerez donc jamais?... C'est de l'or qu'il vous faut, toujours de l'or!... Vous agiotez sur toutes les banques étrangères, et n'avez pas de confiance dans celle de Paris!... Vous avez ruiné la banque de Hambourg!... Vous avez fait perdre deux millions à M. Drouet!» (Ou Drouaut, car le nom fut prononcé très-vite.)

»L'empereur, poursuivit mon oncle, continua long-temps sur ce ton; l'inconnu ne répondait pas, ou bien répondait si bas, qu'il me fut impossible d'entendre une de ses paroles. Cette scène, qui dut être affreuse pour le personnage mystérieux, dura de la sorte près de vingt minutes. Enfin il lui fut loisible de sortir, ce qu'il fit avec autant de précautions qu'en arrivant, et se retira enfin du palais aussi secrètement qu'il y était venu.»

Rien de cette scène ne transpira dans le palais, et d'ailleurs ni mon oncle ni moi nous n'avons jamais cherché à savoir quelle était la personne à laquelle l'empereur avait adressé tant et de si sévères paroles.

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Toutes les fois que les circonstances le permettaient, la manière de vivre de l'empereur était extrêmement régulière, et voici à peu près quelle était la division ostensible de son temps: tous les matins, à neuf heures précises, l'empereur sortait de l'intérieur de ses appartemens; son scrupule pour l'exactitude des heures était poussé à un point extrême, et je l'ai vu quelquefois, étant prêt un peu plus tôt, attendre deux ou trois minutes pour que personne ne fût pris en défaut. À neuf heures il était habillé comme il devait l'être toute la journée. Quand il était dans le salon de réception, les officiers de service étaient les premiers admis, et recevaient les ordres de Sa Majesté pour le temps de leur service. Immédiatement après, ce que l'on appelait les grandes entrées étaient introduites, c'est-à-dire les personnages d'un haut rang qui y avaient droit par leurs charges ou par une faveur spéciale de l'empereur, et je puis dire que cette faveur était bien enviée; elle était acquise généralement à tous les officiers de la maison impériale, alors même qu'ils n'étaient pas de service. Tout le monde était debout et l'empereur aussi. Il parcourait le cercle de toutes les personnes présentes, adressait presque toujours un mot ou une question à tout le monde, et il fallait voir ensuite, pendant toute la journée, l'attitude noble et fière de ceux auxquels l'empereur avait parlé un peu plus long-temps qu'aux autres. Cette cérémonie durait ordinairement une demi-heure. Dès qu'elle était terminée, l'empereur saluait, et chacun se retirait.

À neuf heures et demie, on servait le déjeuner de l'empereur: c'était ordinairement sur un petit guéridon en bois d'acajou, et ce premier repas ne durait matériellement que sept ou huit minutes; mais quelquefois il se prolongeait davantage, et je l'ai vu même durer assez long-temps: c'était lorsque l'empereur était gai, et qu'il aimait à se livrer familièrement aux charmes de la conversation avec des hommes d'un grand mérite qu'il connaissait depuis long-temps et qui assistaient à son déjeuner. Là ce n'était plus l'empereur du lever; il continuait en quelque sorte le vainqueur de l'Italie, le conquérant de l'Égypte, et surtout le membre de l'Institut. Ceux qui y venaient le plus habituellement étaient MM. Monge, Bertholet, Costaz, intendant des bâtimens de la couronne; Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma et Fontaine, son premier architecte. Que de grandes pensées, que de choses d'un ordre élevé sont émanées de ces conversations que l'empereur avait coutume d'annoncer en disant: «Allons, Messieurs, je ferme la porte de mon cabinet.» C'était le signal, et ce qui était vraiment miraculeux, c'était l'aptitude de Sa Majesté à mettre son génie en communication avec des intelligences si fortes et si diverses.

Je me rappelle que pendant les jours qui précédèrent le couronnement, M. Isabey était extrêmement assidu au déjeuner de l'empereur; il y venait pour ainsi dire tous les matins, et ce n'était pas une chose vulgaire que voir un grand jouet d'enfant servir à faire la répétition de la vaste cérémonie qui allait avoir une si grande influence sur les destinées du monde. Le spirituel peintre de portraits du cabinet de l'empereur avait effectivement disposé sur une grande table une quantité énorme de petits bons-hommes représentant tous les personnages qui devaient figurer dans la cérémonie du sacre; chacun y avait sa place assignée, et nul n'était omis, depuis l'empereur et le pape, jusqu'aux enfans de chœur, et tous étaient revêtus du costume qu'ils devaient porter.

Ces répétitions eurent lieu plusieurs fois, et chacun était bien aise de consulter le modèle pour ne point se méprendre sur la place qu'il devait occuper. Ces jours-là, comme on peut le croire, la porte du cabinet fut fermée, d'où il résulta que les ministres attendirent pendant quelques instans.

C'était en effet après son déjeuner que l'empereur ouvrait à ses ministres et aux directeurs généraux, et ces audiences consacrées au travail spécial de chaque ministère, de chaque direction générale, duraient jusqu'à six heures du soir, à l'exception des jours où Sa Majesté se livrait encore plus en grand aux soins de son gouvernement, en présidant le conseil-d'état ou le conseil des ministres.

Le dîner était servi à six heures. Aux Tuileries et à Saint-Cloud l'empereur dînait tous les jours seul avec l'impératrice, à l'exception du dimanche, où toute la famille était admise au dîner. L'empereur, l'impératrice et Madame Mère étaient seuls assis sur des fauteuils; tous les autres, fussent-ils rois ou reines, n'avaient que des chaises. On ne faisait jamais qu'un seul service avant le dessert. Sa Majesté buvait ordinairement du vin de Chambertin, mais rarement pur, et guère plus d'une demi-bouteille. Au surplus le dîner chez l'empereur était plutôt un honneur qu'un plaisir pour ceux qui étaient admis, car il fallait, comme on dit vulgairement, avaler en poste, Sa Majesté ne restant à table que quinze ou dix-huit minutes. Après son dîner comme après son déjeuner, l'empereur prenait habituellement une tasse de café; c'était l'impératrice qui le lui versait. Sous le consulat, madame Bonaparte avait pris cette habitude, parce que le général oubliait souvent de prendre son café: elle la conserva étant devenue impératrice, et plus tard l'impératrice Marie-Louise adopta le même usage.

Après le dîner, l'impératrice descendait dans ses appartemens, où elle trouvait réunis ses dames et les officiers de service. L'empereur y venait quelquefois, mais il n'y restait pas long-temps. Telle était la vie coutumière de l'intérieur du palais des Tuileries les jours où il n'y avait ni chasse le matin, ni concert ni spectacle le soir; la vie de Saint-Cloud offrait d'ailleurs bien peu de différence avec celle des Tuileries. On y faisait de plus quelques promenades en calèche quand le temps le permettait, et le mercredi, jour fixé pour le conseil des ministres, ces messieurs avaient régulièrement l'honneur d'être invités à dîner avec leurs majestés. Quand il y avait chasse à Fontainebleau, à Rambouillet ou à Compiègne, l'étiquette était suspendue; les dames suivaient en calèche, et tout le service dînait avec l'empereur et l'impératrice sous une tente dressée dans la forêt.

Il arriva quelquefois à l'empereur, mais rarement, d'inviter extraordinairement un membre de sa famille à rester à dîner avec lui, et ceci me rappelle une anecdote qui doit trouver sa place ici. Le roi de Naples vint un jour faire une visite à l'empereur. Celui-ci l'invita à dîner, ce que le roi accepta; mais il n'avait point fait attention qu'il était en bottes, et il ne lui restait physiquement que le temps nécessaire pour changer de costume, sans avoir celui de retournera l'Élysée, qu'il habitait alors. Le roi monta rapidement chez moi et me conta son embarras. Je l'en tirai sur-le-champ, et, je puis le dire, à sa grande satisfaction. J'avais alors une garde-robe très-bien montée, et presque toujours plusieurs objets entièrement neufs. Je lui donnai donc chemise, culotte, gilet, bas et souliers, et je l'habillai. Le bonheur voulut que tout lui allât comme si tous ces vêtemens avaient été faits pour lui. Il fut, comme il voulait bien l'être toujours avec moi, d'une extrême bonté et d'une amabilité parfaite, et me remercia d'une manière charmante. Le soir, le roi de Naples, après avoir pris congé de l'empereur, remonta chez moi pour reprendre ses vêtemens du matin, et il m'engagea à venir le voir le lendemain à l'Élysée. Je m'y rendis ponctuellement, après avoir raconté à l'empereur ce qui s'était passé, récit qui le divertit beaucoup. Arrivé à l'Élysée, je fus immédiatement introduit dans le cabinet du roi, qui me renouvela ses remerciemens de la façon la plus gracieuse, et me donna une fort jolie montre de Bréguet.

Pendant nos campagnes, j'eus encore quelquefois l'occasion de rendre au roi de Naples quelques petits services de la même nature; mais il ne s'agissait plus comme à Saint-Cloud de bas de soie; plus d'une fois il m'est arrivé au bivouac de partager avec lui une botte de paille que j'avais été assez heureux pour me procurer. En pareil cas, je dois l'avouer, le sacrifice était beaucoup plus grand de ma part qu'en offrant une partie de ma garde-robe. Le roi alors ne tarissait pas en remerciemens; et n'est-ce pas une chose digne d'observation que de voir un souverain dont le palais était comblé de tout ce que la mollesse peut inventer de plus commode, de tout ce que les arts peuvent créer de plus brillant et de plus magnifique, trop heureux de trouver la moitié d'une botte de paille pour y reposer sa tête?

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Voici quelques nouveaux souvenirs qui me reviennent sur les spectacles de la cour. À Saint-Cloud, pour se rendre des appartemens à la salle de spectacle, il fallait traverser l'Orangerie dans toute sa longueur, et rien n'était plus élégant que la manière dont elle était alors décorée. On y voyait une grande abondance de plantes précieuses disposées en étages, le tout éclairé par des lustres. Si c'était pendant l'hiver, on masquait les caisses des orangers en les recouvrant avec de la mousse et des fleurs, ce qui produisait aux lumières un effet charmant.

Le parterre était généralement composé des généraux, des sénateurs et des conseillers d'état; on réservait les premières loges aux princes et princesses de la famille impériale, aux princes étrangers, aux maréchaux, à leurs femmes et aux dames d'honneur; et aux secondes loges se plaçaient toutes les personnes attachées à la cour. Pendant les entr'actes on servait des glaces, des rafraîchissemens; mais on y avait rétabli une partie de l'ancienne étiquette qui déplaisait beaucoup aux acteurs: on n'applaudissait pas, et Talma m'a dit souvent que l'espèce de froideur dont ce silence frappait la représentation nuisait bien souvent à de certains mouvemens, pour lesquels l'acteur éprouve le besoin d'être électrisé. Cependant il arrivait quelquefois que l'empereur, pour témoigner sa satisfaction, faisait un léger signe de la main, alors, et dans les plus beaux momens, on entendait sinon des applaudissemens, du moins un murmure flatteur que les spectateurs n'étaient pas toujours maîtres de retenir.

Ces brillantes réunions tiraient leur principal lustre de la présence de l'empereur; aussi était-ce une chose extrêmement précieuse qu'un billet pour le théâtre de Saint-Cloud. Du temps de l'impératrice Joséphine, il n'y avait point de représentations au palais en l'absence de l'empereur; mais quand l'impératrice Marie-Louise se trouva seule à Saint-Cloud, pendant la campagne de Dresde, elle y fit donner deux représentations par semaine. On joua successivement devant Sa Majesté tout le répertoire de Grétry. À la fin de chaque pièce il y avait toujours un petit ballet.

Le théâtre de Saint-Cloud, si l'on peut ainsi parler, fut plus d'une fois un théâtre d'essai. Ainsi on y joua pour la première fois les États de Blois de M. Raynouard, ouvrage que l'empereur ne permit pas de représenter en public, et qui ne fut joué en effet qu'après le retour de Louis XVIII. Les Vénitiens, de M. Arnaud, avaient aussi fait leur première apparition sur le théâtre de Saint-Cloud, ou plutôt de la Malmaison. L'époque ne fait pas grand chose à ceci; mais ce qui était prodigieusement remarquable, c'est le jugement que l'empereur portait des pièces et des acteurs. C'était ordinairement à M. Corvisart qu'il donnait la préférence pour traiter ce sujet, sur lequel il s'étendait avec complaisance quand ses hautes occupations le lui permettaient. Il était en général moins sévère et plus juste que Geoffroy, et il serait bien à désirer que l'on eût pu conserver le recueil des critiques et des jugemens de l'empereur sur les auteurs et les acteurs. Cela pourrait être d'une grande utilité pour les progrès de l'art.

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En parlant de la retraite de Moscou, j'ai raconté dans mes mémoires comme quoi j'avais été assez heureux pour pouvoir offrir une place dans ma calèche au jeune prince d'Aremberg, et l'aider à continuer sa route. Je me rappelle à cette occasion une autre circonstance de la vie de ce prince, dans laquelle un de mes amis lui fut fort utile; circonstance à laquelle se rattachent d'ailleurs quelques particularités qui ne sont pas sans intérêt.

Le prince d'Aremberg, officier d'ordonnance de l'empereur, avait, comme on sait, épousé mademoiselle de Tascher, nièce de l'impératrice Joséphine. Ayant été envoyé en Espagne, il y fut pris par les Anglais, et ensuite conduit prisonnier en Angleterre. Les premiers temps de sa captivité furent extrêmement pénibles; il me dit même depuis, qu'il avait été très-malheureux jusqu'au moment où il fit la connaissance d'un de mes amis, M. Herz, commissaire des guerres, homme d'esprit, fort intelligent, parlant bien plusieurs langues, et, comme le prince, prisonnier en Angleterre. La liaison qui se forma tout d'abord entre le prince et M. Herz devint bientôt tellement intime, qu'ils ne firent plus qu'un ménage commun. Ils vécurent ainsi aussi heureux qu'on peut l'être loin de sa patrie et privé de sa liberté.

Ils vivaient de la sorte, adoucissant l'un pour l'autre les ennuis de la captivité, quand M. Herz fut échangé, ce qui fut peut-être un malheur pour lui, comme on le verra tout à l'heure. Quoi qu'il en soit, le premier fut profondément affligé de se retrouver seul. Il chargea cependant M. Herz de plusieurs lettres pour sa famille, et en même temps il envoya à sa mère sa moustache, qu'il avait fait monter dans un médaillon suspendu à une chaîne. Un jour nous vîmes arriver à Saint-Cloud madame la princesse d'Aremberg, qui avait demandé une audience particulière à l'empereur. «Mon fils, lui dit-elle, demande à Votre Majesté la permission de tâcher de se sauver d'Angleterre.—Madame, lui répondit l'empereur, vous me demandez là une chose bien délicate! Je ne fais aucune défense à votre fils, mais je ne puis donner aucune autorisation.»