Aucune de ces machines ne l'ayant satisfait, il entreprit d'en construire une lui-même. Il essaya un nombre de combinaisons infini, garda pendant plusieurs années à son service des mécaniciens qui travaillaient uniquement à l'exécution de ses plans, sans cesse changés ou modifiés, et ne s'arrêta, en fin de compte, qu'aux deux machines compliquées, incomplètes, inutilisables, que nous avons mentionnées.
Vers le même temps, Matthieu Hann, pasteur de Kornswestheim, près de Ludwigsbourg (Wurtemberg), (Page ) après de longues années de travail et de grandes dépenses, montra une machine arithmétique avec laquelle il exécutait des opérations fort difficiles. Cette machine commença par exciter un étonnement général; mais bientôt on reconnut que les calculs exécutés avec cet instrument étaient très-limités, très-inexacts; l'invention de Hann fut abandonnée. On n'en connaît pas la structure intérieure, le Mercure de Wieland n'en ayant décrit que la forme extérieure.
La machine que construisit, bientôt après, le capitaine du génie Müller était plus exacte que celle de Hann, mais était aussi incomplète. L'auteur donne la description de la forme extérieure de sa machine et les indications sur la manière de s'en servir, dans sa brochure intitulée: Description d'une nouvelle machine.
La machine arithmétique dite de Diderot étant longuement décrite dans la grande Encyclopédie, nous n'en dirons rien. Nous nous contenterons de rappeler que presque tous les savants de l'Encyclopédie sont aujourd'hui réputés avoir contribué de toute leur science, de tout leur génie, à la création de cette lourde machine, dont la mémoire de Diderot a seule longtemps supporté la responsabilité.
L'instrument inventé par Prahl et connu sous le nom d'Arithmetica portabilis, n'est qu'une sorte de reproduction de la Mensula pythagorica de Michaël Poetius. Il n'en diffère qu'en ceci: les cercles mobiles sont beaucoup plus grands et portent des chiffres qui vont de 1 à 100, de sorte qu'au moyen de cette machine (Page ) on peut additionner et soustraire jusqu'au nombre 100.
La machine à calculer dont Gruson donne la description dans une brochure qu'il publia en 1790, à Hagdebourg, n'est également qu'une imitation de la Mensula pythagorica et consiste dans un disque de carton, avec index au milieu.
En 1797, Jordans publia à Stuttgart une brochure portant pour titre: Description de plusieurs machines à calcul, inventées par Jordans. Cette brochure ne fait guère que reproduire, sous des formes modifiées, le promptuarium de Néper.
En 1795, Leblond avait transporté sur un cadran les divisions logarithmiques de Günther; mais cette modification ne constitue pas une machine proprement dite.
Il faut en dire autant de l'arithmographe que Gottey construisit en 1810, qui n'est également qu'une forme nouvelle, la forme circulaire, donnée à l'instrument de Günther.
Il faut en dire autant des règles logarithmiques de Mountain et de celles de Makay; autant des règles de Scheflelt et de la double règle de Lambert; autant de la règle à coulisse de Lenoir, qui n'est que la reproduction de celle, non pas de Jones, qui n'était lui-même qu'un reproducteur, mais de Ch. Leadbetter.
La Société royale des Sciences, de Varsovie, fut appelée, en 1814, à examiner une véritable machine arithmétique, c'est-à-dire propre à exécuter les quatre règles. L'auteur de cette invention, Abraham Stern, (Page ) s'était montré très-ingénieux dans la conception et la construction de sa machine; cependant, malgré ses savantes combinaisons, il n'avait pu réussir à lui donner les qualités exigées des créations de cette espèce. Sa machine était très-compliquée, très-difficile à manœuvrer et exigeait une attention plus fatigante que celle des calculs faits à la plume. Elle fut abandonnée.
La fameuse machine de Babbage n'est pas, à proprement parler, une machine arithmétique, puisqu'elle n'exécute pas les quatre règles de l'arithmétique. Cet appareil, infiniment compliqué et excessivement volumineux, n'est destiné qu'à donner les différents termes d'une série qui procède par différences. Babbage l'a construite ou plutôt a commencé à la construire en 1821, sur l'invitation du gouvernement anglais. Celui-ci voulait qu'elle pût calculer les tables mathématiques et astronomiques.
L'ingénieur anglais, après avoir travaillé à cette machine pendant plus de douze ans, et y avoir dépensé 17,000 livres sterling (425,000 francs), dues, en partie, à la munificence du roi Georges III, n'était arrivé en 1833 qu'à l'exécuter pour trois colonnes.
Depuis ce temps, Babbage a paru ne plus s'en occuper. Est-ce parce que les mouvements excessivement lents de cette machine ne permettaient pas d'en attendre ultérieurement des résultats utiles? Est-ce parce que le demi-million qu'il faudrait encore dépenser pour l'exécuter sur une grande échelle effraie le gouvernement (Page ) anglais? L'inventeur, enfin, se trouve-t-il arrêté dans l'exécution de son œuvre par des difficultés dont ne peuvent triompher ni sa science ni son génie?
Sans chercher une réponse à ces questions, contentons-nous de dire que depuis 1833 la machine de Babbage est restée à l'état de promesse, et que rien n'en annonce la réalisation ultérieure.
Quelque temps après que Babbage eut fait connaître que sa machine avait reçu un commencement d'exécution, un Suédois, M. Schentz, annonça qu'il avait, de son côté, inventé une machine pour la formation des séries. Cette machine n'a pas été exécutée, et l'auteur n'en a pas fait connaître le mécanisme.
Après que le brevet d'invention que M. Thomas de Colmar avait pris en 1822 fut expiré et eut été publié, les annonces d'inventions de nouvelles machines à calculer se multiplièrent d'une manière inouïe jusque-là. Il y eut telle année où il fut pris jusqu'à quatre brevets d'invention pour machines de cet ordre.
Tous ces brevets montrent que les inventeurs qui vont réchauffer leurs inspirations dans le recueil des inventions tombées dans le domaine public, et qui, quelquefois même, n'attendent pas si longtemps pour se procurer le secours du génie d'autrui, ne s'étaient pas fait faute de faire à l'arithmomètre des emprunts plus ou moins habilement déguisés.
Parmi ces inventions de seconde main, les unes sont à peu près restées à l'état de projet; les autres n'ont profité qu'aux mécaniciens par qui les inventeurs les (Page ) ont fait construire, et sont allées aux mains du ferrailleur.
Cependant, depuis l'invention de l'arithmomètre, trois autres machines à calculer, recommandables par d'autres qualités que celles de l'imitation, ont été exécutées.
La première, c'est l'additionneur de M. le docteur Roth. Cette machine est fondée sur le même principe que celle de Pascal; mais ses roues ne marchent pas de la même manière. Dans la machine de Pascal, les roues se commandent, comme on dit en mécanique, elles marchent ensemble. Dans la machine de M. Roth, elles sont indépendantes; l'une ne marche qu'après que celle qui la précède a accompli son mouvement. Le mécanisme de Pascal est fondé sur la transmission simultanée; celui de M. Roth, sur la transmission successive. Le premier exige d'autant plus de force pour être manœuvré, que les roues sont plus nombreuses; le second n'exige jamais que la même force, quel que soit le nombre des roues.
En somme, la machine de M. Roth est une bonne machine pratique; malheureusement, elle ne peut servir que pour faire les additions.
À l'Exposition de l'industrie de 1849, une nouvelle machine à calculer: l'arithmaurel, fut présenté par MM. Maurel et Jayet. Cette machine, ainsi que l'a reconnu l'Académie des sciences, en la jugeant digne du prix de mécanique de la fondation Monthyon, exécute très-bien les quatre principales opérations de (Page ) l'arithmétique; mais, comme l'a dit M. Mathieu, il est à craindre que les combinaisons mécaniques très-ingénieuses, mais très-délicates, sur lesquelles elle repose, n'entraînent dans des frais de construction trop élevés pour que l'arithmaurel devienne jamais bien usuel.
Cependant cette machine, quoique la délicatesse de ses organes et le prix énorme qu'elle coûterait, si elle devait opérer avec un nombre de chiffres un peu considérable, semblent la condamner à n'être guère qu'un simple objet de curiosité, n'en fait pas moins beaucoup d'honneur à l'imagination et à l'habileté mécanique de MM. Maurel et Jayet.
C'est une véritable gloire que l'arithmaurel aurait procurée à ses constructeurs, s'il pouvait se faire que l'année 1822 ne fût pas antérieure à l'année 1849, c'est-à-dire que l'arithmomètre n'eût pas précédé l'arithmaurel de plus de vingt-cinq ans.
Nous voulons dire par ce qui précède que MM. Maurel et Jayet ont certainement mis dans la construction de leur machine des combinaisons très-ingénieuses et dont personne ne songe à leur contester la priorité; mais ils ont donné pour principal organe à cette machine de 1849 le même organe principal que M. Thomas de Colmar avait donné à son arithmomètre de 1822.
En d'autres termes, la machine de MM. Maurel et Jayet a été construite sur le principe de celle de M. Thomas de Colmar.
(Page ) Le Jury central de l'Exposition de 1849 s'est exprimé ainsi par l'organe de son rapporteur:
«MM. Maurel et Jayet ont présenté, sous le nom d'arithmaurel, une machine à calculer, dans laquelle on retrouve le principal organe de l'arithmomètre de M. Thomas, à savoir: des cylindres cannelés et des arbres parallèles sur lesquels glissent des pignons destinés à représenter des nombres.»
Le Comité des arts mécaniques de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale disait, dans sa séance du 12 mars 1851, dans un rapport à la suite duquel une médaille d'or fut décernée à M. Thomas de Colmar:
«Ces organes de la machine de MM. Maurel et Jayet sont réellement les organes des machines de M. Thomas, leurs organes caractéristiques.»
Dans la séance de l'Académie des Sciences du 11 décembre 1854, une commission composée de MM. Cauchy, Piobert et Mathieu, à l'examen de laquelle avait été renvoyée la machine perfectionnée, ou plutôt la nouvelle machine de M. Thomas de Colmar, reconnaissait également dans des termes explicites que le principal organe de l'arithmaurel existait dès 1822 dans la machine primitive de M. Thomas.
Nous disons dans la Machine primitive, parce que M. Thomas, ayant reconnu les inconvénients des cannelures, les a remplacées, dans sa nouvelle machine, par un système de denture infiniment plus simple et plus doux à mouvoir.
(Page ) Voici les termes dont se servit M. Mathieu, rapporteur de la commission académique dont nous venons de parler, pour rappeler les titres de priorité de M. Thomas:
«M. Thomas, en employant des cylindres cannelés, était parvenu dès 1822 à construire une machine simple avec laquelle on pouvait exécuter, sans tâtonnement, les opérations ordinaires de l'arithmétique.
»L'idée du cylindre cannelé se retrouve dans une machine nommée arithmaurel, construite postérieurement par MM. Maurel et Jayet, et pour laquelle ils ont obtenu le prix de mécanique de la fondation Monthyon.»
Il n'est pas absolument impossible que l'idée des cylindres cannelés et des arbres parallèles sur lesquels glissent les pignons destinés à représenter les nombres, se soit présentée en 1849 à l'esprit de MM. Maurel et Jayet, comme elle s'était présentée à celui de M. Thomas de Colmar plus de vingt-cinq ans auparavant; mais nos règles de justice, dans les matières de ce genre, n'admettent pas des rencontres semblables, et attribuent tout l'honneur que peut valoir une idée scientifique ou industrielle à celui qui l'a authentiquement émise le premier.
La troisième machine à calculer remarquable qui a paru depuis la publication des plans de celle de M. Thomas de Colmar, est celle qu'un savant constructeur russe, M. Staffel, présenta à l'Exposition (Page ) universelle de Londres. Cette machine exécute d'une manière fort satisfaisante les principales opérations de l'arithmétique; mais l'extrême délicatesse de son mécanisme et son prix excessif, si elle devait servir pour des calculs à chiffres nombreux, ne permettent pas de la regarder comme un instrument susceptible d'entrer dans le commerce.
Quant au principe de cette machine, il est effectivement le même que celui de la machine de M. Thomas de Colmar, quoiqu'il soit appliqué d'une manière différente, c'est-à-dire quoique les cylindres soient verticaux, au lieu d'être horizontaux.
La machine de M. Staffel se trouve donc vis-à-vis de celle de M. Thomas de Colmar frappée, comme l'arithmaurel, du cachet de la postériorité, pour nous servir d'un mot qui réserve tous les droits de l'inventeur de l'arithmomètre, sans préciser d'autre fait que le malheur qu'ont eu MM. Staffel, Maurel et Jayet d'avoir été devancés dans la découverte du principe qui nous a valu la solution du problème qu'avait stérilement cherché le génie des siècles.
Il n'a été présenté à notre Exposition universelle que deux machines à calculer: l'arithmaurel et l'arithmomètre perfectionné, ou plutôt le nouvel arithmomètre.
Les deux machines à calcul de l'Autriche: l'une, exposée par M. Rettembacher, d'Isch, et l'autre, par M. Stach, de Trieste, appartiennent à la catégorie des règles à coulisses.
(Page ) Une revue scientifique de Paris avait annoncé qu'une véritable machine à calculer devait être exposée par un Suédois; mais nous croyons savoir que la commission suédoise n'a pas même entendu parler d'une machine de ce genre.
Il a été certainement construit bien plus de machines arithmétiques que nous n'en avons mentionné. Chez combien de savants, en effet, n'a pas dû naître l'ambition de résoudre un problème qui avait véritablement été posé devant le génie de l'homme dès l'origine de la société! Dès l'origine de la société, disons-nous, puisque, chez les peuples qui ne sont pas encore nés à la civilisation, nous trouvons un commencement de lutte contre ce problème, c'est-à-dire, l'emploi, pour calculer plus facilement, de cordes à nœuds, de tablettes percées de petits trous, dans lesquels on fait manœuvrer des chevillettes; d'espèces de damiers calculateurs; de chapelets de coquillages ou de graines de fruits, d'abaques plus ou moins élémentaires, etc.
De toutes les tentatives infructueuses qui ont été faites pour arriver à la découverte d'une véritable machine arithmétique, nous n'avons pu connaître que celles qui étaient regardées comme heureuses par leurs auteurs, car il n'est pas naturel que l'homme publie des insuccès qui constatent sa faiblesse; et cependant combien est longue la liste des chercheurs connus de la rebelle machine!
Quelle était donc, au fond, la grande difficulté qu'il (Page ) s'agissait de vaincre?—Francœur va répondre à cette question:
Dans la séance de 20 février 1822, ce savant s'exprimait ainsi devant la Société d'encouragement, dans son rapport sur la machine de M. Thomas:
«Le défaut de toutes les machines arithmétiques est de ne se prêter qu'a des calculs très-simples. Dès qu'il s'agit de multiplier, il faut convertir l'opération en une suite d'additions; ainsi, pour obtenir 7 fois 648, on est obligé d'ajouter d'abord 648 à lui-même, puis la somme à 648, celle-ci encore à 648, etc., jusqu'à ce que 648 ait été pris 7 fois. À quelles longueurs ne faut-il pas se soumettre lorsque le multiplicateur a deux ou trois chiffres! Celle de M. Thomas donne de suite les résultats du calcul.
»La plus grande difficulté à vaincre donc, difficulté contre laquelle le génie même de Pascal a échoué, c'était de faire porter les retenues sur le chiffre à gauche. Dans la multiplication de 8 par 7, on ne pose pas le produit 56, mais seulement le chiffre 6, parce qu'on reporte les cinq dizaines sur le produit prochain. Le mécanisme par lequel M. Thomas opère ce passage est extrêmement ingénieux; ce report se fait de lui-même, sans qu'on y songe. Pour multiplier 648 par 7, par exemple, l'opérateur tire le cordon sans s'embarrasser s'il y a ou non des chiffres à retenir, sans même savoir ce que c'est, et il lit de suite le produit 4,536.»
La gloire de M. Thomas de Colmar consiste donc (Page ) essentiellement dans la découverte du principe ou, si l'on veut, du procédé mécanique qui a permis de triompher de la difficulté qui avait arrêté jusqu'à lui tous les chercheurs d'une véritable machine à calculer.
Le principe, le procédé mécanique à l'aide duquel se résout la grande difficulté qu'il s'agissait de vaincre ayant été trouvé par M. Thomas, est modifiable comme toutes les choses matérielles. Il est, par conséquent, facile de construire des machines arithmétiques dont les organes diffèrent par la forme, par le mode de fonctionnement, de la machine de M. Thomas. Ce qui ne serait pas facile, ce serait de pouvoir raisonnablement prétendre que le principe fondamental de l'arithmomètre n'a pas été le point de départ des machines arithmétiques construites dans ces dernières années.
Une pareille prétention, si elle était émise, paraîtrait probablement tout aussi singulière que celle du photographe qui, ne se servant ni des plaques, ni des substances, ni des objectifs employés par Daguerre et Niepce, dénierait à ces deux noms une part dans le mérite de ses œuvres.
Le triomphe obtenu par M. Thomas de Colmar sur les difficultés que la science avait en dernier lieu déclarées invincibles, ne serait pas apprécié comme il mérite de l'être, si on oubliait que ses devanciers, dans la recherche de la machine à calculer, n'avaient pas craint de multiplier les organes de leurs machines, et (Page ) qu'il s'était interdit, lui, l'emploi de tout mécanisme compliqué.
Avec un peu d'imagination et de patience, on peut, pour ainsi dire, tout faire en mécanique, quand on ne se limite pas dans l'emploi des roues, des pignons, des échappements, etc.; mais il faut autre chose que de l'imagination et de la patience pour produire des effets d'une complication et d'une variété infinies avec des moyens simplifiés jusqu'à l'unité.
C'est cette simplicité absolue qui caractérise éminemment l'arithmomètre et empêche qu'on ne le confonde avec les conceptions qui ne viennent pas en droite ligne du génie.
Dans son mémoire officiel sur l'arithmomètre, un savant ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Lemoyne, a dit:
«Les premières locomotives ont excité une surprise qu'on a exprimée en les appelant des chevaux de fer, des machines vivantes. La machine à calcul doit exciter une surprise d'une autre sorte, mais non moins grande, car c'est un appareil qu'on pourrait appeler machine intelligente... Néper appréciait bien l'invention qui a immortalisé son nom, lorsqu'il intitulait son ouvrage: Mirifici logarithmorum canonis descriptio. L'invention de M. Thomas de Colmar mérite tout autant le titre de mirifique, ou merveilleuse, en français de notre époque. Il a fallu autant d'efforts de génie et de persévérance pour concevoir et perfectionner dans ses nombreux détails le mécanisme (Page ) de l'arithmomètre, que de génie pour concevoir les propriétés des deux progressions par différences et par puissances qui forment les logarithmes et de persévérance pour calculer la première table de logarithmes publiée par Néper... On apprécie d'autant plus le mérite de M. Thomas, que l'on voit combien d'esprits éminents ont tenté sans succès de résoudre avant lui le problème qu'il a glorieusement résolu.»
Ayant, par l'exposé des faits qui précèdent, donné une idée suffisante de l'étendue des difficultés qu'il a fallu vaincre pour arriver à la découverte de l'arithmomètre, nous allons, non pas énumérer, mais chercher à concevoir quels services ce merveilleux instrument est appelé à rendre.
Pour atteindre ce dernier but, il nous suffira certainement de citer quelques-uns des résultats mentionnés dans le rapport fait le 12 mars 1851 à la Société d'encouragement de l'industrie.
Soit, par exemple, à multiplier le nombre 2,749 par 3,957. En moins de 18 secondes, l'arithmomètre donne le produit 10,877,793. 17 secondes suffisent pour trouver 1,111,111,088,888,889, produit de 99,999,999 par 11,111,111.
Qu'il s'agisse de soustraire 69,839,989 de 75,639,468: un tour de manivelle qui ne dure pas une demi-seconde fait apparaître dans les lucarnes le nombre 5,799,479, excès du premier nombre sur le second.
(Page ) Voici une énorme division:
Dividende: 9,182,736,456,483,022; diviseur: 69,889,989. En 75 secondes, l'arithmomètre donne pour quotient 131,482,501, et pour reste 32,950,533.
La réduction d'une fraction ordinaire en fraction décimale se fait instantanément, et on obtient autant de chiffres décimaux qu'on en désire.
La somme ou la différence d'une suite de produits simples, telle que A × B ± C × D ± E × F ± etc., s'obtient aussi très-rapidement avec l'arithmomètre.
Même facilité et même rapidité pour l'extraction des racines carrées et des racines cubiques, pour l'obtention du quatrième terme d'une proportion; pour le calcul, d'après la propriété du carré de l'hypothénuse, du troisième côté d'un triangle rectangle dont deux côtés sont donnés; pour la résolution générale des triangles, avec le concours des tables des lignes trigonométriques naturelles.
Avec l'arithmomètre, on peut également calculer de la même manière les formules, telles que
sin a cos b ± sin b cos a et cos a cos b ± sin a sin b
| et celles | sin a + f cos a | Q et | tang. a + f | Q, |
| cos b ± f sin b | 1 ± f tang. a |
et autres expressions de forme analogue, qui se présentent dans les applications mécaniques.
Mais c'est surtout dans l'obtention de la plupart des tables numériques et de tous les barèmes que l'on trouve dans le commerce de la librairie que l'arithmomètre de M. Thomas eût pu rendre de précieux services. (Page ) Par exemple, la table de multiplication dressée par ordre du ministre de la marine et des colonies, imprimée par Didot jeune, en l'an VIII, aurait été dictée avec cette machine infiniment plus vite qu'on eût pu l'écrire, puisque chaque tour de manivelle en eût fourni un des nombres. Il en serait de même de tous les tarifs que l'on aurait à calculer ou à vérifier.
La table des carrés des nombres 1, 2, 3, 4, 5, etc., eût pu aussi être dictée avec une vitesse extrême, puisqu'en moins de trois minutes M. Benoît, l'un des savants fondateurs de l'École centrale des arts et des manufactures, a fait écrire dans les lucarnes de la machine les cinquante carrés 240281001, 240312004, 240343009, 240374016, etc., à 241803500, des nombres 15501, 15502, 15503, 15504, etc., à 15550.
La table des cubes aurait pu être dictée avec la même facilité.
L'arithmomètre n'est pas seulement applicable à certaines interpolations numériques, il l'est encore à la solution de beaucoup de problèmes par des tâtonnements ou essais successifs qui conduisent assez rapidement à un résultat aussi approché qu'on le désire. L'extraction des racines 4e, 5e, 6e, etc., d'un nombre donné est dans ce cas.
M. Benoît l'a appliqué au calcul de la formule d'Arago et Dulong,
p = 1,033 (0,2847 + 0,007155 t)5,
donnant la pression p de vapeur sur une surface de 1 centimètre carré, en fonction de sa température t.
(Page ) Pour t = 128°,8, il l'a conduit, en cinq minutes, à p = 2 kil. 6382267345, et pour t = 265°,89 à p = 51 kil. 690472436. Au lieu de ces valeurs exactes, on lit respectivement dans les tables ordinaires, les nombres 2 kil. 582 et 51 kil. 650 qui en diffèrent sensiblement.
«L'arithmomètre coûte 300 fr., a dit, dans les Annales des ponts et chaussées, le savant ingénieur en chef dont nous avons déjà parlé, M. Lemoyne; c'est trente fois plus que ne coûte une table des logarithmes. Cette proportion considérable est cependant dépassée de beaucoup, si on évalue l'utilité pratique des deux choses. J'ai à ma disposition des tables de logarithmes et un arithmomètre. C'est tout au plus si trois ou quatre fois par an je me sers des tables, tandis que c'est trois ou quatre fois par semaine que j'emploie l'arithmomètre. Le rapport d'utilité serait, d'après cette expérience personnelle, d'environ 1 à 50.»
Le même savant, refusant de mettre en doute l'avenir réservé à la grande découverte de M. Thomas de Colmar, s'exprime à ce sujet dans les termes que voici:
«Il y a des milliers d'ignorants pour qui la machine à calcul vaut mieux que les logarithmes destinés aux savants. On ne peut donc pas douter, même en réduisant beaucoup, que la popularité de l'arithmomètre, s'il était connu, serait dix fois celle des tables. Or, il y a bien actuellement en France 100,000 exemplaires (Page ) des tables de logarithmes. Il pourrait donc y avoir à ce compte un million d'arithmomètres. Ce nombre, si colossal qu'il soit, n'a rien d'extraordinaire, lorsque l'on examine l'étonnante propagation des montres et horloges; c'est à peu près 10 millions qui sont actuellement en service en France, et si l'on remonte à quatre siècles, une horloge était un appareil cher et rare, qu'on ne ne voyait que dans les palais des souverains.
»Quittons ces nombres, réels pour l'avenir, mais fantastiques pour le présent; disons que si l'arithmomètre pouvait parvenir seulement à se répandre à 10,000 exemplaires, on pourrait le construire pour moins de 100 fr. au lieu de 300 qu'il coûte actuellement. Réciproquement, dès qu'on pourrait le livrer au prix de 100 fr., on aurait bientôt des commandes pour en exécuter au moins 10,000.
»De la rareté actuelle de l'arithmomètre, nous ne concluons rien de défavorable à sa propagation future. On trouvera peut-être que ma comparaison de l'arithmomètre aux horloges manque d'exactitude, parce que le besoin d'une machine à montrer l'heure est d'un autre ordre que celui d'une machine à calculer. Je crois que celui qui aurait parlé d'horloges avant leur grande vulgarisation, se serait fait dire que l'on s'en passait fort bien, que c'était un petit besoin; enfin que, comme cette mécanique devait coûter cher, elle ne se répandrait pas. Nos perfectionnements de sociabilité ne tendent-ils pas, d'ailleurs, sans pour cela (Page ) nuire à l'idéal et au poétique de l'existence, à introduire de plus en plus le calcul précis dans les habitudes de tous. Peut-être qu'avant un siècle chacun tiendra des livres de comptabilité.»
Les exemples et les témoignages que nous venons de citer nous dispensent évidemment d'énumérer les services que l'arithmomètre est appelé à rendre au monde commercial, industriel et financier, aux grandes administrations, etc. Qui peut plus peut moins; si l'arithmomètre exécute avec une infaillibilité absolue les calculs les plus compliqués de la science, à plus forte raison exécute-t-il toutes les opérations arithmétiques usitées dans le commerce, la banque, etc.
L'arithmomètre considéré comme difficulté vaincue n'humilie point la science, car M. Thomas de Colmar est un savant d'un ordre élevé et s'est servi de la science pour résoudre le grand problème qui jusqu'ici avait résisté aux recherches de la science; mais l'arithmomètre est l'œuvre d'un homme qui n'appartient pas à la science constituée en corps, à la science officielle, et, par cette raison, la science officielle n'est pas directement intéressée à user de tout son crédit et de tous ses moyens pour mettre en relief la valeur scientifique de la découverte de M. Thomas de Colmar.
L'arithmomètre, considéré au point de vue de l'utilité pratique, se trouve en présence de deux inerties, de deux résistances à vaincre.
(Page ) Ces deux inerties, ces deux résistances sont: l'incrédulité d'abord, la routine ensuite.
Les nombreuses machines qui peuplent nos ateliers et nos manufactures sont, à la vérité, animées; elles ont des bras, des mains, des doigts, à l'aide desquels elles exécutent des travaux plus ou moins compliqués; mais ces travaux ne sont que le résultat de l'intelligence directe; ils sont suivis, prévus; ils ont eu le même point de départ, ils suivent constamment la même voie, ils arrivent toujours au même but.
Les machines existantes, voulons-nous dire, ne font qu'exécuter le travail qui leur a été tracé; elles ont des membres qui obéissent docilement aux ordres précis que l'homme leur a donnés; mais elles ne font que cela, elles ne raisonnent pas, elles n'ont pas de cerveau qui leur soit propre, en un mot.
L'arithmomètre, lui, semble avoir reçu plus que des membres, plus que des organes dociles à une inspiration extérieure; l'arithmomètre est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, comme doué d'une véritable intelligence, car ses opérations sont de l'ordre de celles qu'on appelle réfléchies.
On nous pardonnera l'exagération des termes dont nous nous servons, si l'on veut bien remarquer qu'il s'agit ici d'une machine d'un ordre tout nouveau, c'est-à-dire d'une machine qui, au lieu de reproduire tout simplement les opérations de l'intelligence de l'homme, épargne à cette intelligence le soin de faire ces opérations; d'une machine qui, au lieu de répéter (Page ) des réponses qui lui ont été dictées; dicte, au contraire, elle-même, instantanément, à l'homme qui l'interroge, les réponses qu'il doit se faire.
La découverte d'une simple machine, d'une machine intelligente, comme M. Lemoyne qualifie l'arithmomètre, est un événement d'une nature trop exceptionnelle, pour que le public puisse ajouter foi de prime abord à la réalité des merveilleux résultats produits par le petit coffret de M. Thomas de Colmar.
Cette incrédulité sera cependant plutôt vaincue que la routine, parce que celle-ci sera nécessairement fortifiée dans son inertie et son indifférence par les intérêts que l'emploi de l'arithmomètre devra froisser.
Toutes les améliorations, en effet, tous les progrès ne se réalisent malheureusement qu'à ce prix: blesser quelques hommes dans leurs intérêts. L'arithmomètre causera sans doute énormément moins de préjudice aux personnes qui, dans le commerce, dans la banque, dans les administrations publiques, ont pour occupation spéciale le travail des chiffres, que n'en causèrent l'invention de l'imprimerie aux écrivains copistes, l'invention du métier à bas aux tricoteuses, l'invention des mull-jenny aux fileuses, etc.; cependant il est évident que la rapidité et l'infaillibilité avec lesquelles l'arithmomètre permet à chacun de faire les calculs les plus longs et les plus difficiles, amoindriront sensiblement l'importance des calculateurs de profession.
Nous avons dit, vers le commencement de ce travail, que M. Thomas de Colmar avait compris (Page ) dès 1822, aussitôt qu'il eut inventé l'arithmomètre, que sa découverte était de la nature de celles qui ne laissent guère espérer à leurs auteurs qu'une gloire posthume, si ces auteurs ne disposent pas de moyens qui leur permettent de mettre ces découvertes en relief et de les populariser.
De longues années de travail ont mis ces moyens dans les mains de M. Thomas de Colmar, en même temps qu'elles lui ont permis de donner à son arithmomètre primitif des perfectionnements tels qu'il semble aujourd'hui impossible soit d'en rien retrancher, soit d'y ajouter quelque chose.
L'exemplaire qu'il a mis à l'Exposition universelle de l'industrie, permettant de calculer avec 32 chiffres à la fois pour additionner, soustraire, multiplier, diviser, etc., et pouvant opérer avec une vitesse telle que plusieurs écrivains se partageant les chiffres ne pourraient le suivre, donne une sorte de vertige à la raison quand on le voit fonctionner.
Pour la gloire attachée aux machines de toutes les sortes, des noms plus ou moins nombreux se présentent et en revendiquent des parts plus ou moins considérables. L'un a inventé le principe, un autre en a fait la première application, un troisième a introduit tel ou tel perfectionnement, etc. Il en est ainsi pour la machine à vapeur, ainsi pour les machines de filature et de tissage, ainsi pour la locomotive et le bateau à vapeur, ainsi pour les presses d'imprimerie, ainsi pour tous les outils de travail: machines pour (Page ) percer, pour aléser, pour raboter les métaux, etc.; ainsi pour les machines agricoles, ainsi pour la télégraphie privée, ainsi pour l'électro-chimie, l'électro-plastie, etc.
M. Thomas de Colmar n'a à partager avec personne la gloire d'avoir conçu et exécuté l'arithmomètre.
Parmi les créations dont le génie de l'homme s'enorgueillit le plus, n'en est-il pas quelques-unes, n'en est-il pas plusieurs dont le principe a été trouvé sans être cherché, et dont, par conséquent, le hasard a été l'auteur bien plus que le génie de l'homme?
Les anciens savaient que la vapeur est une force. Est-ce qu'ils s'avisèrent jamais de rechercher quel homme avait le premier remarqué que l'eau, à l'état d'ébullition, chasse violemment l'obstacle qui ferme le vase dans lequel elle est contenue ou fait éclater ce vase lui-même? Non, sans doute, parce que cette découverte de la puissance de la vapeur dut être faite presque aussitôt que l'homme se servit d'un vase pour faire bouillir un liquide.
Ces mêmes anciens regardèrent-ils comme une conception venant du génie l'éolipyle de Héron? Non, parce que le hasard, c'est-à-dire la vue d'un vase rempli d'eau bouillante s'échappant en partie par une fente existant sur le côté de ce vase et le faisant tourner sur la chaîne qui le tenait suspendu, avait suggéré à Héron l'idée de son éolipyle. Des observations analogues et tout aussi incontestablement justes pourraient (Page ) être faites sur l'électricité. Il est hors de doute, en effet, que ni l'électricité par pression, ni l'électricité par frottement, ni l'électricité par la chaleur, ni l'électricité par contact n'ont été cherchées; car on ne cherche évidemment pas une chose dont on n'a pas l'idée. Il suffit, d'ailleurs, de savoir comment se produisent ces diverses électricités, pour être forcé de reconnaître que les phénomènes électriques ont dû se présenter à l'attention de l'homme, pour ainsi dire, dès l'origine de la société.
Le mérite des modernes, en ce qui concerne ces phénomènes, c'est de les avoir pris au sérieux et d'avoir cherché à les étendre et à en faire des applications utiles, au lieu de les ranger, comme avaient fait les anciens, au nombre des faits curieux, à la vérité, mais n'ayant ni portée scientifique, ni valeur utilisable.
En parlant comme nous allons le faire, nous irons peut-être nous choquer contre des opinions contraires à notre manière de reconnaître les signes par lesquels se manifestent les œuvres du génie; mais ce n'est pas notre faute si de trop grandes complaisances ont tellement perverti notre langue, qu'elle semble avoir besoin d'un nouveau tenue pour exprimer ce qu'on entendait autrefois par le mot génie.
Le génie est tout autre chose que la raison réfléchie, que l'imagination, que l'esprit d'observation, que le talent, que la science acquise. Le génie se sert, selon les circonstances, de ces facultés et de ces forces; (Page ) mais il s'en sert comme d'autant d'instruments auxiliaires, et rien de plus, tant il est vrai de dire qu'il les domine et leur est supérieur par sa nature.
À quels signes donc distinguer les œuvres qui appartiennent au génie de celles qui ne lui appartiennent pas?
La réponse la plus juste que l'on puisse, selon nous, faire à cette question, c'est de dire:
Le génie ne revendique comme siennes que les œuvres que lui seul peut faire; ne sont, par conséquent, pas des œuvres de génie celles qui peuvent être faites par la raison, par l'imagination et par la science, agissant isolément ou se prêtant un mutuel appui.
Sans doute la raison, l'imagination et la science arrivent quelquefois à faire des œuvres telles que l'on est tenté de se demander s'il faut les leur attribuer ou en faire honneur au génie; mais ces œuvres mixtes, si nous pouvons appeler ainsi celles sur lesquelles le génie a laissé tomber quelques-uns de ses rayons, forment précisément la ligne de séparation qui nous facilite la comparaison des travaux de la raison, de l'imagination et de la science avec les créations du génie.
Comme la puissance mystérieuse d'où naissent les éclairs et la foudre, le génie a ses moments de calme et de repos; mais, de même que le merveilleux fluide n'abandonne jamais l'atmosphère, de même aussi le génie ne cesse jamais, soit sous une forme, soit sous (Page ) l'autre, de manifester sa présence chez celui à qui le ciel l'a donné.
Nous cherchons la différence qui existe entre les inspirations de l'homme de génie et celles des intelligences ordinaires. Eh bien, nous venons d'indiquer implicitement cette différence, en disant que le génie n'abandonne pas plus celui qui l'a reçu que l'électricité n'abandonne l'atmosphère. Les inspirations, parfois heureuses, des intelligences ordinaires, sont passagères, fugitives, épuisent leur source en naissant; celles de l'homme de génie, au contraire, se succèdent et se multiplient au gré de celui qui les dirige, parce que le réservoir d'où elles sortent est inépuisable.
La durée, la succession, la variété dans la force des inspirations, voilà, disons-nous, ce qui distingue le génie de ce qu'on appelle les éclairs de génie.
C'est parce que le génie possède seul une force de cette nature qu'il peut seul produire des œuvres qui soient à la fois dignes d'exciter l'admiration et propres à la conserver.
Mais les hommes doués de génie ne possèdent pas à un égal degré cette rare faculté. Il y a des génies d'un ordre plus ou moins élevé, des génies qui sont plus ou moins puissants. Comment les classer?
Comment les classer! Voyez leurs œuvres; cherchez à savoir combien d'hommes se sont efforcés d'en faire de semblables, sans pouvoir y réussir; étudiez la valeur intellectuelle de ces chercheurs ou de ces (Page ) imitateurs malheureux, et vous aurez la mesure du génie de l'homme à qui vous voulez assigner le rang qui lui est dû.
Voulez-vous, par exemple, avoir la mesure du génie d'Homère? Mettez en présence de l'Iliade, l'Énéide de Virgile, la Pharsale de Lucain, la Jérusalem délivrée du Tasse, le Paradis perdu de Milton, la Lusiade de Camoëns, la Messiade de Klopstock, la Henriade de Voltaire, et tous les découragements dont se sont sentis frappés devant le chef-d'œuvre du chantre d'Ilion des milliers de poëtes dont le poëme épique fut toujours la suprême ambition; faites cette comparaison, disons-nous, et vous saurez ce que vaut le génie d'Homère.
Si nous voulons de même savoir de quelle sorte de génie il a fallu être doué, et quelle somme de génie il a fallu dépenser pour créer l'arithmomètre, nous n'avons qu'à faire une comparaison analogue à celle qui précède, c'est-à-dire, passer la revue de tous les grands hommes qui ont vainement tenté de résoudre le problème dont la solution a été si magnifiquement trouvée par M. Thomas de Colmar.
Lorsque, dans cette revue de chercheurs malheureux, viennent se présenter des noms tels que ceux de Thalès, de Pythagore, d'Archimède, de Gerbert, d'Albert le Grand, de Roger Bacon, de Blaise Pascal, de Poleni, de Leupold, de Leibnitz, de Clairaut, etc., on n'ose plus dire, de peur de paraître flatteur, quelle place mérite l'auteur de l'arithmomètre parmi les intelligences (Page ) d'un ordre supérieur, surtout quand on songe que les récompenses qu'il a reçues dans son pays semblent le classer parmi les inventeurs d'un ordre ordinaire.
Voici, en effet, quelles ont été jusqu'à présent les récompenses qu'a values à M. Thomas de Colmar la merveilleuse création sur laquelle nous n'avons plus rien à dire.
En 1822, la Société d'encouragement pour l'industrie nationale approuva sa machine à calculer, et accompagna son approbation des compliments les plus expressifs.
À l'Exposition de l'industrie nationale de 1849, l'arithmomètre valut à son auteur une médaille d'argent.
En 1851, l'arithmomètre fut récompensé d'une médaille d'or par la Société d'encouragement pour l'industrie nationale.
En 1851 encore, à l'Exposition universelle de Londres, le jury français fit décerner une médaille de prix à M. Thomas de Colmar.
En avril 1852, le président de la république, aujourd'hui empereur des Français, lui fit présent d'une magnifique tabatière en or, ornée de son chiffre.
En 1854, l'Académie des Sciences a donné sa haute approbation à l'arithmomètre, et l'a admis pour le concours de mécanique de 1855.
En 1854 encore, le directeur de l'Observatoire a officiellement adressé des félicitations à M. Thomas de Colmar.
(Page ) Voilà tout ce qu'a valu, en France, l'arithmomètre à son auteur.
La croix d'honneur dont est décoré M. Thomas ne lui vient point, en effet, de son arithmomètre, qui n'avait pas encore été inventé lorsqu'elle lui fut décernée, mais de ses services comme employé supérieur de l'administration des armées sous l'empire.
Des récompenses telles que celles dont nous avons fait l'énumération sont très-honorables par elles-mêmes, sans doute; mais, qu'on nous permette cette expression, elles ont été préjudiciables à M. Thomas de Colmar.
Qu'est-ce, au fond, qu'une récompense donnée à un inventeur par l'Académie des sciences, par la Société d'encouragement, par un jury d'exposition, par le chef de l'État? Est-ce que le public ne regarde pas les récompenses venues de ces sources comme étant la mesure approximative de l'importance des découvertes auxquelles ces récompenses s'appliquent?
Il est donc vrai de dire qu'aux yeux du public l'arithmomètre ne peut aujourd'hui valoir que ce que valent les récompenses accordées à l'inventeur de cette machine.
Or, que valent ces récompenses, ou plutôt quelle idée donnent-elles de l'invention de M. Thomas?
L'idée naturelle, logique, qu'elles en donnent, c'est que l'arithmomètre a tout simplement une valeur analogue à celle des inventions et des œuvres dont les (Page ) auteurs sont récompensés comme l'a été M. Thomas de Colmar.
Il suffit de savoir combien sont nombreux les travaux dont les auteurs ont été récompensés comme l'a été M. Thomas de Colmar, pour pouvoir comprendre que nous avons eu raison de dire que les récompenses reçues par l'inventeur de l'arithmomètre lui sont véritablement préjudiciables.
Insister sur ce point serait inutile. Il est de toute évidence, en effet, que des récompenses d'un ordre commun, lorsqu'elles sont décernées à des travaux d'un ordre élevé, déprécient ces travaux, les font descendre à un niveau qui n'est pas le leur, leur assignent dans l'opinion publique un rang inférieur à celui qui leur est dû.
Ici se présente une question délicate: Pourquoi l'arithmomètre, passant devant quatre jurys officiels: Exposition de l'industrie de 1849, Société d'encouragement pour l'industrie nationale en 1851, Exposition universelle de Londres, Académie des sciences en 1854, n'a-t-il obtenu la plus haute récompense dont disposaient ces jurys qu'à la Société d'encouragement?
Ne pouvant répondre catégoriquement à cette question, sans aborder un ordre de faits qu'il nous convient de laisser à l'écart, nous nous contenterons de dire que M. Thomas ne doit, en grande partie, attribuer qu'à lui-même les erreurs de jugement qui l'ont privé, jusqu'ici, de jouir de la gloire à laquelle (Page ) lui donne de si légitimes droits la création de son admirable machine.
Après avoir travaillé près de trente ans à perfectionner l'intelligence, si nous pouvons parler ainsi, de cette fille de son génie, M. Thomas crut tout naïvement qu'il suffisait que l'arithmomètre fonctionnât quelques minutes devant une commission, devant le rapporteur d'une commission, pour que la valeur scientifique de cet instrument pût être appréciée par cette commission, par ce rapporteur.
M. Thomas de Colmar, en présentant son arithmomètre à l'Exposition de l'industrie de 1849, oublia que, pour être compris et apprécié, cet instrument avait besoin d'être expliqué; il oublia surtout de faire entendre à la commission d'examen, ou plutôt au rapporteur de cette commission, que l'arithmomètre est encore plus un principe qu'il n'est une machine, c'est-à-dire que la découverte du principe de l'instrument représente seule la grande difficulté vaincue, et que la machine elle-même ne représente que le côté secondaire de l'arithmomètre.
À l'Exposition universelle de Londres, les membres du jury français qui demandèrent au jury international une récompense pour l'auteur de l'arithmomètre étaient les mêmes qui lui avaient fait décerner une médaille d'argent à l'Exposition française de 1849. Ils ne pouvaient naturellement pas solliciter pour M. Thomas de Colmar une récompense plus élevée que celle qu'ils lui avaient accordée eux-mêmes. M. Thomas (Page ) ne reçut donc du jury international qu'une médaille de prix.
Présenté en 1854 à l'Académie des sciences, l'arithmomètre fut renvoyé à l'examen d'une commission qui choisit pour rapporteur l'auteur du rapport de l'Exposition de l'industrie de 1849, auteur également du rapport à la suite duquel l'arithmaurel avait obtenu le prix de mécanique de la fondation Montyon.
L'auteur de tous ces rapports se trouvait vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de l'Académie dans une position qui n'était pas exempte d'embarras. Sur son rapport, l'Académie avait, quelque temps auparavant, accordé le prix de mécanique à une machine dont l'organe principal était le même que celui de l'arithmomètre, inventé, publié depuis de longues années.
S'il ne s'était agi que de son propre jugement, l'honorable M. Mathieu aurait certainement proclamé les droits de priorité de M. Thomas d'une manière plus claire et plus expressive; mais il s'agissait aussi d'un jugement de l'Académie, et le savant rapporteur ne crut pas pouvoir, en parlant de l'arithmomètre, aller au delà des expressions qui suivent:
«L'idée du cylindre cannelé se retrouve dans cette machine nommée arithmaurel, construite POSTÉRIEUREMENT par MM. Maurel et Jayet, et pour laquelle ils ont obtenu le prix de mécanique de la fondation Montyon.»
Postérieurement! Si ce mot, dont M. Mathieu et ses savants collègues ont bien connu la portée, n'était pas (Page ) aux yeux de M. Thomas un hommage assez explicitement rendu à ses droits de priorité, M. Thomas serait, en vérité, trop exigeant.
La priorité du principe, l'antériorité dans l'invention de l'organe principal, voilà la gloire de M. Thomas de Colmar; il serait puéril de sa part de vouloir disputer aux mécaniciens et aux industriels à qui il conviendra de construire des machines arithmétiques d'après son principe, leurs succès dans les modifications qu'ils pourront faire aux organes fondamentaux de l'arithmomètre. Ainsi que l'a dit lui-même M. Thomas, le principe des retenues et l'organe fondamental étant trouvés, la machine à calculer peut être construite de vingt, de cent manières par le premier mécanicien venu.
Le premier mécanicien venu pourra tout aussi facilement faire écrire par l'arithmomètre tous les chiffres, tous les calculs qu'il faut aujourd'hui copier sur la tablette de l'instrument.
L'arithmomètre, à peu près inconnu en France, et n'y ayant valu à son auteur que des récompenses d'un ordre ordinaire, a déjà obtenu au dehors des succès qui ne surprennent nullement ceux qui connaissent l'admirable instrument, mais qui étonneront grandement, nous en sommes sûrs, les lecteurs de cet écrit.
Au mois de décembre 1851, S. A. le bey de Tunis envoya à M. Thomas de Colmar son Nichan en diamants de deuxième classe, qui correspond au grade de commandeur.
(Page ) En mai 1852, S. M. le roi des Deux-Siciles le nomma chevalier de son ordre de François Ier.
En août 1852, S. M. le roi des Pays-Bas lui envoya le brevet de chevalier de la Couronne de Chêne.
En décembre 1852, S. A. R. le duc de Nassau lui fit remettre une bague en diamants avec le chiffre du prince.
En mai 1853, S. S. le pape Pie IX l'éleva au grade de commandeur de son ordre de Saint-Grégoire le Grand.
En décembre 1853, il fut anobli à perpétuité de mâle en mâle, par lettres-patentes de S. A. I. le grand-duc de Toscane.
En juillet 1854, S. M. le roi de Sardaigne le nomma chevalier de son ordre royal des SS. Maurice et Lazare.
Cette liste et les dates de ces distinctions disent quel empressement l'étranger a mis à donner au créateur de l'arithmomètre de glorieuses compensations de l'oubli de ses concitoyens; mais il ne faut pas croire que l'arithmomètre n'ait été apprécié que dans les pays dont les souverains ont honoré M. Thomas des distinctions que nous venons d'indiquer. Les chaleureuses félicitations qui lui arrivaient de toutes les parties de l'Allemagne et du Nord, avant les graves événements qui sont venus en 1854 troubler le repos de l'Europe, nous autorisent à supposer, à dire que M. Thomas de Colmar ferait aujourd'hui partie de presque toutes les chevaleries de l'Europe, si la marche de ces événements (Page ) n'était pas venue détourner l'attention des souverains des choses qui appartiennent aux arts de la paix.
M. Thomas de Colmar sait à quoi l'obligent les hautes récompenses que nous avons énumérées ci-dessus, et celles qui l'attendent, aussitôt que la pacification de l'Europe sera accomplie.
Les ateliers où se construisent ses arithmomètres n'ont guère travaillé jusqu'à ce jour que pour les grandes académies d'Europe et les grandes maisons de banque de Paris ou de quelques autres capitales. Ils travailleront désormais pour les facultés, pour les colléges, pour les séminaires, pour les écoles, pour les commerçants, pour les industriels, pour les ingénieurs de tous les ordres, pour quiconque, en un mot, veut enseigner la science des nombres sans fatigue, ou faire pour ses propres besoins, et pour ainsi dire en s'amusant, tous les calculs qui se font avec tension d'esprit et perte énorme de temps. Assez riche pour payer sa gloire, M. Thomas de Colmar, qui a déjà dépensé des sommes si considérables pour perfectionner son arithmomètre, a résolu d'en sacrifier de plus considérables encore pour le propager, pour le populariser, pour le mettre, en un mot, à la portée des bourses les plus modestes.
Ne voulant pas préjuger l'avenir réservé à l'arithmomètre, nous terminons ici ce travail; mais, n'ayant encore rien dit des motifs qui nous ont porté à l'entreprendre, (Page ) le lecteur trouvera bon sans doute que nous réparions en quelques mots notre omission.
Nous nous sommes assurément proposé de mettre en relief la grande découverte de M. Thomas de Colmar, et de bien constater les droits exclusifs de notre pays à une gloire que tous les peuples et tous les siècles ont vainement ambitionnée; mais nous n'aurions atteint notre but que par ses points secondaires, si cet écrit devait avoir pour unique résultat de démontrer qu'en s'immortalisant par une création de l'ordre le plus élevé, M. Thomas de Colmar a ajouté à la couronne de nos gloires l'un de ses rayons les plus brillants.
La grande démonstration que nous désirerions avoir faite, c'est celle de la nécessité de l'institution d'un grand jury, ayant pour mission unique, incessante, de rechercher dans les lettres, dans les sciences, dans les arts et dans l'industrie, les conceptions, les inspirations, les œuvres marquées du sceau du génie, propres à donner à notre pays gloire ou profit.
Ce n'est pas ici que nous pouvons dire comment devrait être organisé ce grand jury pour pouvoir fonctionner utilement; mais nous affirmons avec assurance que, s'il eût existé tel que nous le concevons, il y a trente ans seulement, Philippe de Girard ne serait pas allé manger le pain de l'exil, Sauvage ne serait pas devenu fou de misère, M. Thomas de Colmar ne serait pas resté inconnu depuis 1822.
Le jury dont nous parlons est une chose nouvelle! Mais n'est-ce donc pas une chose nouvelle aussi que (Page ) de voir la célébrité, la gloire, s'acheter à prix d'argent, se tarifer comme la plus vile des marchandises?
Un jury tel que celui que nous avons en vue était inutile dans le temps où la Renommée avait un temple et parcourait les airs la trompette sacrée à la main. Il est devenu une nécessité depuis que la noble déesse, métamorphosée en marchande vulgaire, s'est assise à un comptoir d'annonceur et y vend la célébrité et la gloire à tant la ligne.
FIN.