Les chevaux ne cessaient d'aller au galop, et cependant Tallien, passant sa tête à la portière, criait à chaque instant:
—Plus vite! plus vite!
Nous arrivâmes à la Force. Il y avait à la porte les restes d'un rassemblement qui s'y était tenu toute la journée; c'étaient des parents et des amis dont les amis et les parents étaient enfermés dans la prison. On avait craint que, comme la veille, les charrettes ne continuassent de fonctionner, et chacun était venu avec une arme quelconque pour s'opposer en ce cas au départ des prisonniers. L'heure passée, le rassemblement avait continué d'avoir lieu la nuit sans que l'on sût pourquoi et par la seule raison qu'il avait eu lieu le jour.
On regarda curieusement les personnes qui descendaient du fiacre, et j'entendis tout bas murmurer le nom de Tallien par une personne qui avait reconnu l'ex-proconsul de Bordeaux.
Mais comme Tallien avait frappé en maître à la porte de la Force, la porte s'était ouverte rapidement, et rapidement s'était refermée.
Le commissaire nous servait de guide. J'eusse pu en faire autant, car je commençais à être familière avec la prison, et le père Ferney m'appelait en riant sa petite pensionnaire.
Tallien laissa au guichet le commissaire avec les papiers nécessaires à l'élargissement des prisonniers, et s'élança par les escaliers, ne voulant pas être retardé par ces formalités.
Le père Ferney nous donna un guichetier; mais, comme je connaissais le chemin aussi bien que lui et que j'étais plus légère, j'étais avant lui à la porte.
—C'est nous! criai-je en frappant trois coups.
Deux cris me répondirent, et des pas légers s'élancèrent vers la porte accourant au devant de moi.
—Et Tallien? dit la voix de Terezia.
—Il est là, répondis-je.
—Et mes enfants? demanda la voix de Joséphine.
—Eux aussi, ils y sont!
Une double exclamation monta au ciel.
Je démasquai la porte.
La clef grinça dans la serrure, la porte roula sur ses gonds, le flot se précipita dans la chambre, l'amant vers l'amante, les enfants vers la mère.
Je n'étais ni amante ni mère. J'allai m'asseoir sur le lit, je m'aperçus que seule j'étais seule! et je pleurai.
—Où étais-tu? mon Jacques bien-aimé!
Pendant quelques secondes on n'entendit que des baisers, des cris de joie, des mots entrecoupés: Ma mère! Mes enfants! Ma Terezia! Mon Tallien!
Puis, égoïstes à force d'amour, ne voyant plus qu'eux au monde, les prisonniers sortirent en deux groupes, sans s'inquiéter de celle qui restait derrière eux.
La chambre demeura vide. Oh! elle avait vu sans doute de grandes tristesses cette chambre, elle avait entendu sans doute de bien douloureux sanglots; elle avait vu des enfants s'arracher aux bras de leur mère, des femmes à ceux de leur époux, des pères à ceux de leurs filles. Eh bien! elle n'avait rien entendu de pareil, j'en suis sûre, au soupir que je poussai en me renversant sur ce lit.
Je fermai les yeux; j'aurais voulu me croire morte. Sous cette terre insensible j'avais plus de parents et plus d'amis que dans ce monde d'oublieux et d'ingrats.
C'était la seconde fois que je regrettais que la guillotine n'eût pas voulu de moi.
Je tombai dans un état de torpeur impossible à décrire.
Une voix connue me tira de mon abattement.
Elle disait:
—Eh bien! vous ne venez donc pas, vous?
Je rouvris les yeux; c'était mon commissaire qui venait me chercher.
Il ne m'avait pas oubliée, lui!
Il avait encore besoin de moi.
XXVI
Je le suivis la mort dans l'âme!
À la porte nous cherchâmes vainement une voiture, celle qui nous avait amenés avait disparu. Tallien, qui, je l'ai dit, avait été reconnu en entrant, avait trouvé en sortant une foule immense. On savait la part qu'il avait eue à la chute de Robespierre; on lui avait préparé une ovation. La voiture qui contenait les cinq prisonniers et leur libérateur fut escortée aux flambeaux; elle traversa Paris au cri de: Mort au dictateur! vive Tallien! vive la république! Ce fut le commencement de ses triomphes!
Rien ne laisse après soi plus d'obscurité que la lumière; rien ne laisse plus de silence que le bruit.
Nous avions l'air, Jean Munier et moi, de deux ombres errant dans une ville morte.
De temps en temps nous entendions au loin devant nous les hourras poussés par la foule.
Comme elle devait être heureuse cette amante qui revenait à la vie au milieu des cris du triomphe de son amant! Qu'elle devait être heureuse cette mère qui ressuscitait dans les bras de ses enfants, qu'elle avait cru ne revoir jamais.
Nous traversâmes Paris dans la moitié de sa longueur, de la Force à l'Ascension. Là je pris congé de mon compagnon, et je remontai chez moi, seule et désespérée.
Je me jetai tout habillée sur mon lit. Je ne m'y couchais point pour dormir, mais pour pleurer.
Le sommeil ou plutôt l'évanouissement de mes facultés vint au milieu des larmes et sans que je m'en aperçusse. Je continuais de pleurer en dormant.
Le lendemain, il me sembla entendre quelque bruit dans ma chambre, et, au milieu d'un rayon de soleil, je vis, me regardant, une créature si belle, que je la pris pour un ange du ciel.
C'était Terezia.
Elle s'était souvenue de moi; elle accourait me chercher, m'enlever de bonne volonté ou de force, me dire que je ne la quitterais plus.
Je crois que d'abord je me détournai de ses baisers; je secouai la tête.
—Seule je suis, lui dis-je, seule je dois rester.
Mais alors cette créature toute de flamme se jeta sur moi, me pressa contre son cœur, rit, pleura, pria, ordonna, mit au service de son cœur toutes les ressources de son esprit, et finit enfin par me soulever de mon lit et me porter devant ma glace.
—Regarde-toi, mais regarde-toi donc, me dit-elle; est-ce que l'on est seule, est-ce que l'on a le droit de rester seule quand on est belle comme toi? Oh! comme les larmes te vont bien, comme tes yeux sont beaux dans ce cercle de bistre! Moi aussi j'ai eu des yeux comme cela, moi aussi j'ai été seule et bien seule! Regarde-moi, est-ce qu'il y a trace de douleur sur mon visage? Non, une nuit de bonheur a tout effacé, et toi aussi tu auras une nuit de bonheur qui effacera tout.
—Ah! moi, m'écriai-je, tu le sais bien, Terezia, celui-là seul qui pouvait me donner le bonheur est mort. À quoi bon attendre un voyageur qui ne peut revenir? Mieux vaut l'aller rejoindre où il est, dans la tombe.
—Oh! les vilains mots! dit Terezia, est-ce que de pareils mots peuvent sortir d'une bouche jeune et fraîche comme la tienne. La tombe, dans soixante ans nous y penserons. Ah! vivons, ma belle Éva, tu vas voir dans quel paradis nous allons vivre. D'abord, tu vas quitter cette chambre, où tu ne peux respirer.
—Cette chambre n'est pas à moi, dis-je.
—À qui est-elle donc?
—À madame de Condorcet.
—Mais toi, où vivais-tu avant d'être ici?
—Je te l'ai dit: à bout de toutes ressources, j'avais pour mourir moi-même crié: Mort à Robespierre!
—Eh bien! raison de plus, tu vas venir avec moi. Ta chambre ou plutôt ton appartement est préparé à la chaumière. Tu m'as dit que tu étais riche avant la révolution?
—Très-riche, je le crois du moins, ne m'étant jamais occupée d'argent.
—Eh bien! nous te ferons rendre tes rentes, tes terres, tes maisons; tu redeviendras riche, nous allons rentrer dans une période de la société où les femmes seront reines; toi, belle comme tu es, tu seras impératrice; d'abord tu vas me laisser t'habiller, te parer, t'embellir ce matin; nous déjeunons chez moi avec Barras, Fréron et Chénier, quel malheur que son frère André ait été guillotiné il y a quatre jours, quels beaux vers il t'aurait faits. Il t'aurait appelée Néère, il t'aurait comparée à Galatée, il t'aurait dit:
Néère, ne va te confier aux flots,
De peur d'être déesse et que les matelots
N'invoquent au milieu de la tourmente amère
La blanche Galatée et la blanche Néère.
Et au milieu de ce flot de paroles, de promesses, de louanges, elle m'embrassait, me caressait, me serrait sur son cœur; elle voulait me faire croire que je n'étais pas seule et que la reconnaissance ferait pour moi d'elle une sœur.
Hélas! puisque je vivais encore, je ne demandais pas mieux que de me laisser persuader et de prendre la vie en patience.
Je souris.
Terezia surprit ce sourire; elle avait vaincu.
—Voyons, dit-elle, qu'allons-nous mettre qui puisse t'embellir encore? Je veut que tu éblouisses mes convives.
—Mais que voulez-vous que je mette. Je n'ai rien à moi. Tout ce qui est ici est à madame de Condorcet, et, en vérité, je ne puis sortir avec la robe que j'ai sur moi, souillée et fripée comme elle est.
—Et les robes d'une femme philosophe de quarante ans ne peuvent point t'aller. Non, il te faut les robes d'une folle comme moi. M. Munier? dit-elle.
Je me retournai.
Mon brave commissaire était debout sur le seuil de ma porte.
—M. Munier, dit-elle, descendez, prenez ma voiture; allez à ma petite maison qui fait le coin de l'allée des Veuves et du Cours-la-Reine, et dites à ma vieille Marceline de vous donner une de mes robes du matin, qu'elle choisira parmi les plus élégantes.
—Vous êtes folle, Terezia, lui dis-je; pourquoi me donner les apparences d'une fortune que je n'ai pas. Faites de moi votre humble dame de compagnie, mais n'en faites pas une rivale en richesse et en beauté.
—Faites ce que je vous dis, Munier.
Le commissaire avait déjà disparu pour obéir à la belle dictatrice.
—Oh! mais, dit Terezia, allons-nous les faire enrager, toutes ces femmes, car nous sommes plus jeunes et plus belles qu'elles!
—Joséphine est bien jolie, et vous êtes injuste pour elle, Terezia!
—Oui, mais elle a vingt-neuf ans, et elle est créole. Tu en as seize, toi; et moi, moi... J'en ai à peine dix-huit. Tu verras madame Récamier, elle est très-belle certainement, mais, pauvre femme, dit-elle avec un rire singulier, à quoi cela lui servira-t-il d'être belle; tu verras madame Krüdner, elle est belle aussi, peut-être à la rigueur même plus belle que madame Récamier, mais une beauté allemande. Oh! et puis, c'est une prophétesse qui prêche une religion nouvelle, le néo-christianisme ou quelque chose comme cela. Je ne suis pas forte sur les questions religieuses. Toi qui sais tout, tu verras bientôt à travers tout cela. Tu verras madame de Staël; elle n'est point belle, mais c'est l'arbre de la science.
Je mis mes mains sur mes yeux et cessai d'écouter ce qu'elle disait. Oh! mon bel arbre de la science! le roi de mon paradis d'Argenton, des racines duquel coulait le ruisseau qui avivait tous les jardins, où buvaient la tige de mes iris et les racines de mes roses.
Oh! depuis longtemps je n'écoutais plus ce qu'elle disait, lorsque le bruit de la voiture traversa ma rêverie et que le citoyen Munier rentra avec les robes de Terezia.
—Attendez-nous en bas, Munier, dit Terezia; vous viendrez avec nous, et je vous présenterai au citoyen Barras, qui sera probablement quelque chose dans le gouvernement qui succédera à celui-ci, et qui, aidé de Tallien, pourra faire pour vous ce que vous désirez.
Elle salua de la tête, et Munier, déjà dressé à obéir, s'inclina jusqu'à terre et disparut.
Terezia fut quelque temps à choisir dans ses deux robes celle qui me conviendrait le mieux; les femmes vraiment belles ne craignent pas les belles femmes et sont d'avis au contraire que la beauté fait valoir la beauté.
Je suis forcée de dire que, lorsque je sortis des mains de Terezia, j'étais aussi belle que je pouvais être.
Nous montâmes en voiture, nous traversâmes la place de la Révolution. Robespierre n'y était plus, mais la guillotine y était toujours.
Je cachai ma tête dans la poitrine de Terezia.
—Qu'as-tu? me demanda-t-elle.
—Ah! si vous aviez vu, lui dis-je, ce que j'ai vu hier.
—Ah! c'est vrai, tu les as vu guillotiner!
—Et je les verrai toujours. Pourquoi cette affreuse machine est-elle encore là?
—C'est nous autres femmes que cela regarde; ce matin à déjeuner, nous allons commencer à la démolir, ce sont nos mains à nous qui renversent les choses auxquelles les hommes n'osent toucher.
Nous arrivâmes à une petite maison cachée dans un massif de lilas au-dessus duquel se balançaient quelques peupliers.
On l'appelait la Chaumière; elle était en effet couverte de chaume, mais peinte à l'huile, ornée de bois grume, et tout enguirlandée de roses, comme une chaumière à l'Opéra-Comique.
C'était la demeure de Terezia.
Il était un peu plus de dix heures du matin quand nous arrivâmes; le déjeuner était pour onze heures.
Pour une maison abandonnée par sa maîtresse depuis six semaines, elle était parfaitement tenue par la vieille Marceline. Seulement le cuisinier et le cocher avaient été congédiés. Les voitures étaient sous la remise, prêtes à être attelées; les chevaux à l'écurie, prêts à être mis aux voitures; la cuisine éteinte, prête à être rallumée.
Le déjeuner devait être apporté tout servi de chez un des traiteurs en renom.
Terezia me conduisit d'abord à mon appartement: il se composait d'un petit boudoir, d'une chambre et d'un cabinet de toilette.
Tout cela ravissant de goût et d'élégance.
Je voulus refuser, je demandai à quel titre j'irais, en m'installant chez elle, me mêler à son existence et prendre une partie de sa maison.
Elle me répondit tout simplement:
—Ma chère Éva, tu m'as sauvé la vie; si je ne t'avais pas rencontrée sur ma route, c'était moi que l'on guillotinait hier, selon toute probabilité, à la place de Robespierre. Je suis ton obligée, j'ai donc droit absolu sur toi. Puis, j'ose te répondre que ce ne sera pas long, que dans quinze jours toute ta fortune te sera rendue, et que ce sera toi qui pourras m'offrir un appartement chez toi.
Alors elle me conduisit dans sa chambre; tandis qu'elle mettait la dernière main à sa toilette, Tallien entra doucement sur la pointe du pied. Tournée vers la porte, je le vis entrer.
Elle le vit, elle, dans la glace de la psyché où elle se regardait.
Elle se retourna vivement et lui ouvrit les bras.
—Lui aussi m'a sauvé la vie, dit-elle, mais après toi, Éva.
—Je veux bien accepter la place secondaire que tu me donnes, chère Terezia, enchanté que je serai toujours de céder le pas à une jolie femme, répliqua Tallien, mais elle vous dira que, lorsqu'elle est entrée chez moi venant de votre part, la mort de Robespierre était jurée.
—Oui, mais avouez que mon poignard et l'avis que je vous ai donné ont été pour quelque chose dans la résolution que vous avez prise?
—Pour tout, Terezia, pour tout! L'idée que si je tardais d'un jour, d'une heure, d'un moment, vous pouviez être la victime de ce monstre, m'a décidé non pas à renverser Robespierre, mais à hâter sa chute. C'est à toi que la France doit de respirer trois ou quatre jours plus tôt.
—Nous l'aimerons bien, n'est-ce pas? dit en me montrant Terezia à Tallien. Puis, le plus tôt possible, il faut lui faire rendre ses biens. C'est une Chazelay. La maison était noble et riche. Noble, ils n'ont pas pu lui ôter cela. Mais ils pouvaient la ruiner, et ils l'ont fait.
—Eh bien! rien de plus facile; elle n'est pas émigrée, elle a été victime de la terreur, puisqu'elle a failli mourir sur l'échafaud. J'en parlerai à Barras et nous arrangerons cela ensemble. Seulement, ajouta-t-il en riant, comme c'est une chose juste, ce sera un peu plus long et plus difficile que si c'était une chose arbitraire.
La vieille Marceline annonça que le citoyen Barras venait d'arriver.
—Va le recevoir, dit Terezia, nous descendons.
Tallien descendit après avoir échangé avec elle un coup d'œil d'intelligence dans lequel il était incontestablement question de moi.
Quelques minutes après lui, nous descendîmes à notre tour.
Le salon était plein de fleurs, et l'on y arrivait par des corridors fleuris comme le reste de la maison. Tallien avait en quelques heures changé le voile de tristesse jeté sur la maison pendant l'absence de Terezia en une robe de fête.
On sentait que la joie et l'amour venaient d'en ouvrir les fenêtres au splendide soleil de juillet.
Comme je l'ai dit, Barras était au salon et nous attendait.
Il était vraiment beau, plutôt élégant que beau, avec son costume de général de la révolution, à grands revers bleus brodés d'or, avec son gilet de piqué blanc, sa ceinture tricolore, son pantalon collant et ses bottes à retroussis. En apercevant Terezia, il lui tendit les bras.
Terezia lui sauta au cou comme à un ami intime, et s'effaça pour me faire place.
Barras demanda la permission de baiser la belle main qui savait si bien tirer les verrous des prisons. Tallien lui avait en deux mots raconté tout ce que j'avais fait.
Il me parla de la reconnaissance de son ami, qu'il avait pris à tâche d'acquitter envers moi, et le remercia d'avoir bien voulu le charger de ce rôle. Puis il me dit de lui faire une note de ce qu'était ma fortune avant la révolution.
—Hélas! citoyen, lui dis-je, vous me demandez là tout simplement une chose impossible. Je n'ai point été élevée chez mes parents; je sais seulement que mon père était riche. Mais il me serait impossible de donner sur cette fortune aucun détail.
—Il n'est pas nécessaire que l'on tienne ces détails de vous, citoyenne; mieux vaut même qu'ils nous arrivent envoyés par une main tierce; vous avez bien un homme de confiance que vous puissiez envoyer à Argenton et qui puisse s'entendre avec le notaire de votre famille.
J'allais répondre non, lorsque je pensai à mon brave commissaire, Jean Munier. C'était de tout point l'homme intelligent qu'il me fallait, et ce serait en même temps le moyen de lui offrir le payement des services rendus.
—Je chercherai, citoyen, répondis-je avec une révérence de remerciement, et j'aurai l'honneur de vous envoyer l'homme, afin qu'il puisse, grâce à un sauf-conduit de vous, accomplir tranquillement sa mission, dans laquelle il pourrait être troublé s'il n'y était soutenu par vous.
Barras, en homme du monde, comprit que ma révérence signifiait que la conversation avait duré assez longtemps. Il me salua et alla au devant de Joséphine et de ses enfants, qui venaient d'arriver.
Hélas! ils étaient vêtus tous trois de noir.
Madame de Beauharnais avait appris en sortant de sa prison seulement, et le lendemain même de sa sortie que, huit jours auparavant, son mari avait été exécuté; elle venait faire à Terezia sa visite de veuvage, mais se dégager de l'invitation qui lui avait été faite la veille.
Barras et Tallien savaient la nouvelle, mais n'avaient pas jugé à propos de la lui apprendre.
Elle reçut les compliments de condoléances de Barras et de Terezia, puis elle vint à moi.
—Oh! ma chère Éva, dit-elle, que de pardons pour l'abandon où nous vous avons laissée hier. Je croyais vous voir toujours avec nous, tant vous m'aviez jeté du bonheur plein les yeux. Le bonheur aveugle. Quand je me suis aperçue que vous n'étiez plus avec nous, nous étions trop loin. Et puis, chère Éva, que pouvais-je vous offrir, moi, l'hospitalité de l'auberge? Nous avons été coucher, mes enfants et moi, rue de la Loi, à l'hôtel de l'Égalité.
—Ainsi, lui dis-je, vous voilà dans la même situation que moi. J'ai perdu mon père, fusillé comme émigré, vous avez perdu votre mari, décapité comme aristocrate.
—Complétement. Les biens de M. le vicomte de Beauharnais sont sous le séquestre; toute ma fortune personnelle est aux Antilles; je vais vivre d'emprunts jusqu'à ce que le citoyen Barras arrive à me faire rendre les propriétés de mon mari. Croyez-vous que s'il n'y eût pas eu nécessité absolue, j'aurais mis mes chers enfants, l'un chez un menuisier, l'autre chez une lingère. Oh non! mais les voilà, ils ne me quitteront plus.
Joséphine fit signe à Hortense et à Eugène, qui accoururent à elle et se groupèrent de manière à faire d'elle la Cornélie antique.
Ils restèrent ainsi un instant embrassant et embrassés au milieu des larmes; puis, s'excusant encore une fois sur la tristesse que mettait parmi nous leur présence, ils se retirèrent, croisant Fréron, qui, lui aussi, connaissait la mort du général et s'inclina devant cette triple douleur.
XXVII
On devine ce que dut être comme élégance un déjeuner servi par Beauvillers à trois sybarites comme Barras, Tallien et Fréron.
Dans ces sortes de réunions, où les femmes ne comptent pas, tout est fait pour elles cependant, jusqu'à l'esprit qui pétille de tous côtés. L'esprit est au moral ce que le parfum des fleurs est au physique. Quoique je n'aie aucune idée de ce que c'est que la gourmandise, je compris dès les premiers mots la différence de saveur qu'il y a entre un déjeuner vulgaire et un déjeuner entre trois femmes jeunes et belles et trois hommes qui passaient alors comme les plus spirituels de Paris.
On disait le beau Barras, le beau Tallien, l'élégant Fréron.
Fréron, on se le rappelle, allait donner son nom à toute une jeunesse qui allait s'appeler la jeunesse dorée de Fréron.
J'entrais dans un côté de la vie que j'ignorais complètement, dans la vie sensuelle.
Le déjeuner était servi avec toute la finesse qui devait succéder à la brutale époque dont nous sortions. Les vins étaient versés dans des verres de mousseline qui laissaient presque les lèvres se toucher en buvant. Le café était versé dans des tasses du Japon frêles comme des coquilles d'œufs, et ornées de figures et de plantes des couleurs les plus capricieuses et les plus brillantes.
Il y a dans les excès du luxe une espèce d'ivresse. Je n'eusse bu que de l'eau dans ces verres et dans ces tasses, au milieu de cet air parfumé, que je n'en eusse pas moins eu l'esprit un peu troublé.
J'étais placée entre Barras et Tallien.
Tallien fut tout à Terezia; mais Barras n'eut à s'occuper que de moi.
Comme il y avait entre les deux femmes un complot pour me rendre Barras favorable, c'était à qui me ferait valoir aux yeux du futur dictateur.
Les parfums ont une immense influence sur moi. Lorsqu'on se leva après le déjeuner, j'étais pâle, et malgré ma pâleur mes yeux étincelaient.
Je passai devant une glace; je me regardai et m'arrêtai étonnée de l'étrange expression de mon visage. Ma narine se dilatait pour sentir, mes yeux s'ouvraient pour voir, comme si ces parfums étaient une chose saisissable. J'étendis les bras et les rapprochai de moi comme pour presser sur mon cœur l'arôme de toutes ces plantes, de tous ces vins, de toutes ces liqueurs, de tous ces mets auxquels j'avais à peine touché.
J'allai sans y songer m'asseoir devant un piano. Terezia en souleva le couvercle et je me trouvai le doigt sur les touches; alors je ne sais pas comment il se fit que je me reportai à ce jour où, excitée par l'orage, je répétai de moi-même les premières mélodies que tu m'avais fait entendre; mes doigts coururent sur l'ivoire, je ne dirai pas avec une science, mais je dirais tout à la fois avec une vigueur, une légèreté et une morbidezza qui m'étonnèrent moi-même. Je me sentais frissonner et frémir à ces mélodies inconnues qui s'éveillaient sous mes doigts; ce n'étaient plus des notes, c'étaient des pleurs, des soupirs, des sanglots, des retours à la joie, à la vie, au bonheur, un hymne de reconnaissance à Dieu; je ne vivais plus de ma vie ordinaire, mais d'une vie convulsive et fiévreuse où se résumait comme sensation tout ce que j'avais éprouvé, ressenti, souffert depuis un mois. J'improvisai en quelque sorte avec les doigts le récit terrible des événements qui venaient de s'écouler.
J'étais à moi seule le chœur et les personnages d'une tragédie antique.
Enfin je fermai les yeux, je jetai un cri et m'évanouis entre les bras de Terezia.
Je revins à moi par un éclat de rire nerveux; on avait fait sortir les hommes pour me donner les soins que nécessitait mon évanouissement. J'étais à moitié déshabillée; je tenais Terezia pressée contre mon cœur et ne voulais pas la lâcher. Il me semblait qu'en la lâchant je tomberais dans un précipice.
Je haletai longtemps avant de reprendre complètement et ma connaissance d'abord et mon pouvoir sur moi-même ensuite; puis enfin, au lieu d'une indisposition, me sentant noyée dans un bien-être étrange, je demandai moi-même où étaient nos convives.
En un instant je fus rajustée et on les fit rentrer.
Ils avaient parfaitement vu qu'il n'y avait rien de joué dans mon évanouissement; que j'avais succombé sous le poids d'une excitation nerveuse plus forte que moi.
Barras vint à moi et me tendit les deux mains en me demandant si j'allais mieux; elles étaient froides et tremblantes. On voyait que lui-même avait été fortement ému; la même émotion, mais à des degrés différents, se peignait sur les visages de Tallien et de Fréron.
—Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc eu, mademoiselle? me demanda Barras.
—Je ne sais moi-même. Ces dames viennent de me dire que je m'étais trouvée mal après avoir joué je ne sais quelle fantaisie sur le piano.
—Vous appelez ça une fantaisie, mademoiselle? Mais c'est une symphonie comme jamais dans ses plus beaux jours Beethoven n'en a composé une. Ah! s'il y avait eu là un sténographe musical, de quel chef-d'œuvre vous eussiez enrichi ce répertoire si restreint, qui, au lieu de parler à l'âme avec la voix seule, lui parle par le cœur à tous les sens!
—Je ne sais, lui dis-je en haussant légèrement les épaules. Je ne me souviens de rien.
—De sorte que si l'on vous priait de recommencer?... demanda Barras.
—Ce serait impossible, répondis-je. J'ai improvisé, je le présume du moins, et pas une des notes que vous avez entendues n'est restée dans mon souvenir.
—Oh! mademoiselle, dit Tallien, nos salons, avec la tranquillité qui est revenue, je l'espère, vont se reformer. Nous ne sommes point une société de tigres comme ont pu vous le faire croire les six ou huit derniers mois qui viennent de s'écouler. Nous sommes un peuple lettré; spirituel; accessible à toutes les sensations; il faut que vous ayez été élevée dans le meilleur monde. Quel est votre maître? qui vous a appris à composer de pareils chefs-d'œuvre?
Je souris tristement, car je pensais à vous, mon Jacques bien-aimé.
J'éclatai en sanglots.
—Ah! m'écriai-je, mon maître, mon bon maître chéri est mort.
Et je me jetai dans les bras de Terezia.
—Laissez-la tranquille, messieurs, dit-elle; ne voyez-vous pas que c'est encore une enfant, qu'elle n'a eu de maître encore en rien, qu'une nature exubérante et prodigue qui lui a donné avec la beauté le sentiment du beau. Donnez-lui un pinceau, elle peindra; hélas! c'est une de ces créatures réservées à toutes les délices de la vie ou à toutes ses douleurs.
—À toutes ses douleurs, oh! oui! m'écriai-je.
—Imaginez-vous, dit Terezia, qu'elle s'est trouvée, jeune et belle, tellement abandonnée de tout, qu'elle a voulu mourir, et que, ne voulant pas se tuer sans doute par respect pour ce chef-d'œuvre que la création avait fait en elle, elle a crié, à l'exécution de la Sainte-Amarante: À bas le tyran! Mort à Robespierre! Imaginez-vous que, ne trouvant pas la mort assez lente dans la prison où elle était enfermée, elle est montée sur la charrette de l'échafaud. C'est là qu'elle m'a rencontrée sur la charrette où on me conduisait moi-même aux Carmes; c'est là qu'elle m'a soufflé le bouton de rose qu'elle tenait à la bouche, et que j'ai reçu comme le dernier présent d'un ange qui va mourir. Descendue la dernière de la charrette fatale, il s'est trouvé qu'elle faussait le compte de têtes données au bourreau. Il l'a chassée de l'échafaud. Un brave homme que nous allons vous présenter tout à l'heure l'a conduite aux Carmes, où nous étions déjà réunies Joséphine et moi. Là, elle nous a raconté sa vie, un roman sublime comme celui de Paul et Virginie. Vous savez les services qu'elle nous a rendus; c'est elle qui a été mon messager près de vous, Tallien, et hier soir, pour la remercier, ingrates que nous étions, Joséphine et moi, nous l'oublions dans la prison de la Force. C'est moi qui, ce matin, ai été la chercher dans le petit entresol de madame Condorcet. Cette enfant, qui est née avec quarante ou cinquante mille livres de rentes, n'avait point une robe à elle, et vous la voyez avec une robe à moi.
—Oh! madame! murmurai-je.
—Laissez-moi dire tout cela, enfant. Il faut bien qu'ils le sachent, puisque c'est à eux de réparer les torts de la fortune. Son père a été fusillé comme émigré à Mayence, un Chazelay, une noblesse des croisades. De quoi était-elle accusée? D'avoir crié: À bas le tyran! à bas Robespierre! Tout cela, qui était un crime digne de mort il y a huit jours, est aujourd'hui un acte de vertu digne de récompense. Eh bien! Barras; eh bien! Tallien; eh bien! Fréron, il faut que vous fassiez rendre ses biens à celle qui m'a rendue à vous. Ses terres et son château sont situés dans le Berri, près de la petite ville d'Argenton. Vous ferez faire un rapport sur tout cela, n'est-ce pas, Barras? afin qu'elle sorte promptement de cette position de mon hôtesse que j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire accepter et dont elle rougit.
—Oh! non, madame, je ne rougis pas, m'écriai-je, et je ne demande pas qu'on me rende toute cette grande fortune, mais seulement de quoi vivre dans cette petite ville d'Argenton où j'ai été élevée et dans ma petite maison, que j'achèterai, si elle est à vendre.
—Il faut, mademoiselle, dit Barras, il faut nous occuper de cela le plus tôt possible; il va y avoir une foule de réclamations du genre de la vôtre, pas si sacrées, je le sais, mais il ne faut pas nous laisser prévenir. Vous avez quelque homme d'affaires, n'est-ce pas, à qui nous pourrions nous adresser pour aller faire là-bas le relevé de vos propriétés, pour savoir si elles sont toujours sous le séquestre ou si elles ont été vendues?
—J'ai, monsieur, répondis-je, le brave homme qui m'a recueillie sur la place de la Révolution au moment où le bourreau m'a repoussée. Il m'avait vu jeter à Terezia la fleur que je tenais dans ma bouche; il avait cru que je la connaissais, tandis que ce n'était point à une femme, mais à la statue de la beauté, que je jetais cette fleur. Il était commissaire de police; il m'a conduite aux Carmes sans m'y faire écrouer, pensant qu'une prison était l'asile le plus sûr pour mol. C'est lui qui, depuis ce temps, ne m'a pas quittée, qui m'a ramenée hier soir de la Force à l'entresol de madame Condorcet; c'est lui qui m'a aidée à aller trouver M. Tallien avec la mission que j'avais de Terezia pour vous; c'est lui qui était enfin ce matin chez moi quand Terezia est venue me chercher; et c'est à lui que j'ai pensé quand cette bonne amie m'a dit qu'il me faudrait un homme intelligent pour aller à Argenton relever la liste de mes biens.
—Et où est cet homme? demanda Barras.
—Il est ici, mon cher citoyen, répondit Terezia.
—Eh bien, dit Barras, si vous le permettez, nous allons le faire monter et causer avec lui de cette affaire.
On appela Jean Munier, qui monta aussitôt.
Barras, Tallien et Fréron l'examinèrent tour à tour et trouvèrent en lui un homme plein d'intelligence.
C'était tout à fait l'homme qu'il fallait pour une semblable commission.
—Maintenant, dit Barras, que pouvons-nous faire? nous n'avons aucune position constituée, nous ne pouvons donner des ordres.
—Oui, mais vous pouvez donner un certificat de civisme à un homme chargé par vous d'aller faire une enquête dans le département de la Creuse. Vos trois noms sont aujourd'hui le meilleur passe-port que l'on puisse emporter avec soi.
Barras regarda ses deux amis, qui lui firent chacun un signe d'adhésion.
Il prit alors sur le petit secrétaire de Terezia une feuille de papier parfumée sur laquelle il écrivit:
«Nous, soussignés, recommandons aux bons patriotes, amis de l'ordre et ennemis du sang, le nommé Jean Munier, qui nous a prêté aide et assistance dans la dernière révolution qui vient de s'opérer, et qui a conduit à la fin Robespierre à l'échafaud.
»Il s'agit tout simplement de faire des recherches sur la fortune réelle de l'ex-marquis de Chazelay, et de savoir si cette fortune a été séquestrée simplement ou si les biens mobiliers et immobiliers ont été vendus.
»Nous prions les magistrats, en les assurant de notre reconnaissance, de vouloir bien aider le citoyen Jean Munier dans ses recherches.
»Paris, ce 11 thermidor an II.»
Et ils signèrent tous trois.
N'était-il pas étonnant que ce fût Fréron, l'homme de Lyon; Tallien, l'homme de Bordeaux; et Barras, l'homme de Toulon, qui fissent un appel aux bons patriotes ennemis du sang versé.
Jean Munier partit dès le lendemain.
À trois heures, un cocher en livrée bourgeoise amena deux magnifiques chevaux que l'on attela à une calèche. Fréron avait affaire, il nous quitta; Terezia, Tallien, Barras et moi y montâmes seuls.
Il faisait un temps magnifique, les Champs-Élysées étaient pleins de monde, les femmes tenaient à la main des bouquets de fleurs, les hommes des branches de laurier, en souvenir de la victoire remportée quatre jours auparavant.
Il eût été difficile de dire d'où sortait la quantité innombrable de voitures que l'on rencontrait, quand huit jours auparavant on eût pu croire qu'il n'y avait plus dans Paris que la charrette du bourreau.
Paris avait un aspect si différent de celui que je lui avais vu quelques jours auparavant, que l'on ne pouvait s'empêcher de partager l'enivrement général.
Au milieu de tous les équipages, le nôtre était assez élégant pour être remarqué.
Bientôt il fut non-seulement remarqué, mais ceux qui l'occupaient furent reconnus.
Alors les noms de Barras, de Tallien, de Terezia Cabarrus se répandirent dans la foule qui gronda aussitôt.
Il y a quelque chose du tigre dans la foule; elle gronde d'amour comme de colère.
Cinq minutes après, la voiture était enveloppée et ne pouvait plus marcher qu'au pas.
Alors les cris de Vive Barras! Vive Tallien! Vive madame Cabarrus! éclatèrent, et au milieu de tous ces cris une voix retentit, c'était une voix de femme, qui cria:
«Vive Notre-Dame de thermidor!»
Le nom resta à la belle Terezia.
Nous fûmes reconduits jusqu'à la chaumière de l'allée des Veuves par ces cris frénétiques, car il nous fut impossible de continuer notre promenade.
Mais ce ne fut point tout; la foule stationna devant la porte et continua ses cris jusqu'à ce que Barras, Tallien et madame Cabarrus se fussent montrés à elle.
Cela dura jusqu'à ce qu'on eût demandé un peu de repos pour Terezia, qui se trouvait, disait-on, un peu indisposée.
Quant à moi, j'étais ivre d'un sentiment singulier, qui tenait encore plus de l'étonnement que de l'enthousiasme.
Barras ne me quitta pas un instant de toute la soirée, sans qu'il me fût possible, lui parti, de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'avait dit ou de ce que je lui avais répondu.
XXVIII
Lorsque Barras fut parti, Terezia s'empara de moi.
La conversation tomba sur Barras. Comment l'avais-je trouvé? N'était-il pas gai, spirituel, charmant?
C'est vrai, il était tout cela.
Terezia me conduisit à ma chambre; elle ne voulut pas me quitter qu'elle n'eût fait ma toilette de nuit, comme elle avait fait ma toilette de jour.
Aux lumières, ma chambre était encore plus coquette que dans la journée. Tout servait de réflecteur aux bougies: les cristaux des chandeliers, les potiches du Japon et de la Chine, les glaces de Venise et de Saxe semées le long de la muraille.
Mon lit, tout en étoffe de soie gris-perle avec des boutons de rose, faisait un si grand contraste avec la paille des Carmes et de la Force, le lit de madame Condorcet, celui de ma petite chambre que j'avais quitté faute de pouvoir la payer plus longtemps, que je le caressais de la main et des yeux comme les enfants font d'un joujou.
Puis, au milieu de toutes ces richesses, cette créature si belle, si élégante, si courageuse, que tout un peuple avait acclamée lorsqu'elle s'était montrée à lui, et qui avait voulu dételer sa voiture; qui disait vouloir faire de moi son amie, ne plus me quitter, vivre continuellement avec moi, me faire rendre ma fortune, joindre son luxe au mien pour mener une grande existence, tout cela, je l'avoue, était si opposé aux mauvais jours que je venais de traverser, à mon dégoût de la vie, aux tentatives que j'avais faites pour mourir, que lorsque je pensais à mon passé, je croyais sortir d'un rêve fiévreux et insensé, ou plutôt être entrée dans une nouvelle vie qui n'avait aucune raison d'être et qui allait s'évanouir comme les décorations de jardins enchantés et de palais splendides dans les contes de fées.
Je m'endormis sous les caresses de Terezia.
Des songes charmants les continuèrent.
En me réveillant, je vis des fleurs, des arbres, j'entendis chanter les oiseaux: étais-je encore à Argenton?
Hélas! non; j'étais à Paris, allée des Veuves, aux Champs-Élysées.
Une jeune femme de chambre, vraie soubrette d'opéra-comique, entra chez moi, riante, coquette, marchant sur la pointe du pied, pour me demander mes ordres.
On déjeunerait à onze heures, mais d'ici là que prendrais-je, café ou chocolat?
Je demandai du chocolat.
Combien cette vie de prison, si douloureuse pour moi, avait dû peser sur ces femmes habituées à ce luxe quotidien! et je compris que Terezia me fût reconnaissante de l'avoir aidée à reconquérir tout cela.
Nous étions encore à table après le déjeuner, lorsque Barras, sous prétexte de parler des affaires publiques avec Tallien, se fit annoncer.
Il nous fit ses compliments ordinaires, et prétendit que j'étais plus belle en négligé du matin qu'en toilette du soir.
—Ah! mon ami, je n'étais point habituée à ce langage, jamais vous ne m'aviez parlé ainsi, vous; jamais vous n'aviez loué ni ma beauté ni mon esprit; il vous suffisait de me dire:
—Je suis content de toi, Éva.
Puis de temps en temps vous me preniez la main, vous me regardiez et vous me disiez:
—Je vous aime.
Oh! si je vous voyais, même en rêve, me regarder ainsi; si je vous sentais me serrer la main ainsi; si je vous entendais me dire ainsi: «Je vous aime;» tout ce mirage qui m'enveloppe s'évanouirait, et je serais sauvée.
En sortant de chez Tallien, Barras entra.
—Je me suis déjà occupé de vous, me dit-il, et je crois vous avoir trouvé, dans un des quartiers élégants de Paris, une petite maison telle qu'elle vous conviendra sous tous les rapports.
—Mais, citoyen Barras, lui dis-je, il me semble que vous allez bien vite.
—Quelque chose qu'il arrive, reprit Barras, vous restez toujours à Paris, et il faudra bien que vous y logiez.
—D'abord, répondis-je, je ne sais si je resterai à Paris, et, dans tous les cas, pour que j'y achète une maison et pour que j'y demeure, il me faut une fortune indépendante; je n'en ai pas encore.
—Oui, mais vous aurez bientôt la vôtre, dit Barras. Je viens de voir Sieyès et de le consulter; c'est, comme vous le savez, un jurisconsulte habile; il m'a dit que rien ne s'opposerait à la restitution de vos biens, et je vais tout tenir prêt pour que, une fois vos biens rendus, vous n'ayez pas de temps à attendre. Non pas que Terezia ne tienne pas à vous garder chez elle le plus longtemps possible, mais je comprends votre gêne dans une maison qui n'est pas la vôtre.
Barras avait cinquante raisons pour une de venir trois ou quatre fois par jour chez Tallien; et quand il n'en avait pas, il en inventait.
Les journées passaient rapidement, et je me liais de plus en plus avec Terezia, abandonnée par madame de Beauharnais que les premiers jours de son veuvage laissaient toute à sa douleur.
Son mariage avec le vicomte n'avait point été heureux, mais elle le perdait si douloureusement, au moment où il allait être sauvé comme les autres par la mort de Robespierre, que, ne connaissant pas les décrets de la Providence sur elle, et qu'il fallait pour qu'ils s'accomplissent que son mari la laissât veuve, elle éprouvait dans son amour pour ses enfants plutôt que dans son amour pour lui un grand regret du présent, un grand doute de l'avenir.
Quinze jours se passèrent ainsi sans qu'un seul jour Barras manquât de se faire voir deux ou trois fois.
Comme on l'avait présumé, les thermidoriens étaient prêts d'hériter de la puissance qu'ils avaient abattue. Il était évident que, au premier changement qui se ferait dans la forme du gouvernement, ils arriveraient au pouvoir.
Tallien et Barras restaient en ce cas chefs de parti.
Au bout de huit jours, j'avais des nouvelles de Jean Munier. Il écrivait que les biens avaient été mis sous séquestre, mais non vendus. Il relevait maintenant leur valeur et promettait d'arriver aussitôt que ce relevé serait fait par l'arpenteur et le notaire.
En effet, le quinzième jour, il arriva.
Les biens, qui étaient en maisons, en châteaux, en plaines et en forêts, pourraient monter à la valeur d'un million et demi, dans ce temps de dépréciation. Dans tout autre, ils eussent valu deux millions, c'est-à-dire une soixantaine de mille livres de rente.
C'était là d'excellentes nouvelles, et j'avoue que j'en bondis de joie. Du degré d'espérance où j'étais arrivée, s'il m'avait fallu redescendre au niveau de cette douleur, de cet oubli de tout, de cet abandon de soi-même qui m'avaient fait chercher la mort, je ne sais si j'aurais eu le même courage.
Avec vous, mon bien-aimé Jacques, je me sentais la force de tout supporter, mais sans vous, mais en votre absence, mon pauvre cœur perdait toute sa force. Oh! Jacques, Jacques, vous avez plus soigné chez moi le corps que l'âme; vous avez eu le temps de faire ce corps d'une beauté qui, dit-on, éblouit les yeux; mais l'âme! l'âme! vous l'avez laissée faible, et n'avez pas eu le temps d'y insuffler votre puissante haleine.
Barras, mes pièces de propriété à la main, le procès-verbal de la mort de mon père reçu de Mayence, commença les démarches nécessaires. Loin d'être antipathique au mouvement qui venait de s'opérer, j'avais tout perdu et j'avais failli perdre la vie sous le gouvernement des jacobins.
La faveur, comme c'est l'habitude, commençait à revenir aux victimes de la révolution, et ceux-là même qui avaient été les plus furieux entre les démagogues commençaient, comme Fréron, à se laisser entraîner aux excès les plus opposés.
Quant à moi, je sortais tous les jours avec Terezia et Tallien. En vertu de la loi du divorce, elle avait pu se remarier, son premier mari vivant encore, et, chose étrange qui caractérise parfaitement l'Espagnole, elle avait voulu se remarier devant un prêtre, et un prêtre non assermenté.
Barras n'avait fait qu'augmenter d'attentions pour moi. Il était facile de voir qu'il obéissait à une irrésistible passion. De mon côté, soit dans l'espérance des services que j'attendais de lui, soit que je cédasse peu à peu et malgré moi, à ce charme qui l'entourait, soit enfin, mon ami, que l'absence opérât son effet habituel sur une âme vulgaire, moi j'avais pris une telle coutume de le voir que, s'il venait une fois de moins que d'habitude, j'étais inquiète le soir et l'attendais avec impatience.
Deux mois s'écoulèrent. Un jour Barras vint me chercher dans un joli coupé attelé de deux chevaux. Il avait quelque chose à me faire voir, disait-il.
Au point d'amitié où j'en étais vis-à-vis de lui, je ne voyais aucune difficulté à sortir en tête à tête.
Il me conduisit dans une petite maison de la rue de la Victoire, située entre cour et jardin. Un valet de chambre attendait sur le perron.
Il me fit visiter la maison, du rez-de-chaussée au second étage. Il était impossible de voir un plus charmant bijou, tout était d'une élégance parfaite auquel le luxe avait part sans qu'il fût possible de le reconnaître, tant il était déguisé sous le bon goût qui marche si rarement avec lui. Il y avait dans le salon deux charmants tableaux de Greuze. Dans une chambre à coucher, un Christ apparaissant à la Madeleine, de Prud'hon. La chambre à coucher avait l'air d'un boudoir taillé pour un colibri dans un bouton de rose.
Il ouvrit un secrétaire placé entre les deux fenêtres et me montra l'acte qui levait le séquestre de mes biens placé sur les titres de propriété, puis enfin, comme je voulais remonter en voiture pour partir avec lui.
—Restez, madame, dit-il, cette maison est à vous: elle est à moitié payée par les quatre années de revenus que votre père ni vous n'avez point touchés. Vous êtes riche d'un million et demi, et toutes vos dettes montent à quarante mille francs qui vous restent à payer sur cette maison; seulement je fais une réserve: Tallien, sa femme et moi venons aujourd'hui pendre la crémaillère avec vous. La voiture et les domestiques sont à vous, il va sans dire que, si nous sommes mécontents du cuisinier, après le dîner nous le changerons.
Et, avec la légèreté et l'élégance que savaient mettre en toutes choses ces hommes-là, Barras prit ma main, la baisa et sortit.
Sa voiture l'attendait à la porte.
La mienne restait attelée dans la cour.
Une jeune et jolie femme de chambre vint demander mes ordres, et m'ouvrit deux ou trois armoires pleines de robes les plus élégantes, qui avaient été commandées par Terezia et dont la mesure avait été prise sur elle.
Je restai confondue.
Mon premier mouvement fut de rouvrir l'armoire où étaient mes papiers d'affaires. Je trouvai le contrat de la maison passé en mon nom par Jean Munier, mon procurateur général. Elle avait été payée, dans ces jours de dépréciation mobilière, soixante-dix mille francs. Ce n'était pas la moitié de ce qu'elle valait.
Elle avait été payée sur les fonds arriérés restés entre les mains des fermiers, qui n'avaient su à qui rendre leurs comptes depuis quatre ans.
À la suite du contrat d'acquisition étaient les mémoires acquittés du tapissier qui avait fourni l'ameublement complet, lesquels montaient à quarante mille francs; puis venaient les notes isolées des peintres, des marchands d'objets de fantaisie, de ces mille riens ravissants qui parent les cheminées et les consoles; tout cela était parfaitement payé par moi, comme me l'avait dit Barras, avec l'argent de mes revenus, et la seule chose qu'il se fût permis de m'offrir était une montre enfermée dans un bracelet, marquant l'heure à laquelle j'étais entrée dans la maison.
Ce retour à ma fierté native satisfait, je n'eus plus d'hésitation à accepter une chose que j'avais payée de l'argent de ma famille et de l'héritage de mon père; je trouvai de plus une réserve de mille louis enfermés dans un petit coffret sur lequel étaient écrits ces mots:
«Reste des revenus de mademoiselle Éva de Chazelay pendant les années 1791, 1792, 1793 et 1794.»
Quant aux robes, les factures acquittées se trouvaient à part. Elles me furent remises par la femme de chambre, qui me renouvela la question:
—Madame a-t-elle des ordres à donner?
—Oui, lui dis-je, habillez-moi et dites au cocher de ne pas dételer.
Elle m'habilla, car j'avais pensé que, ayant quitté Terezia sans rien lui dire, la politesse la moins exigeante voulait que j'allasse lui renouveler l'invitation que lui avait sans doute faite Barras, de venir avec son mari pendre, comme il disait, la crémaillère chez moi.
Lorsque je fus habillée, je remontai en voiture et donnai l'ordre au cocher de retourner allée des Veuves à la Chaumière, à la porte même où il m'avait prise.
Un concierge, qui n'avait pas la prétention d'être un suisse, mais qui n'avait qu'à changer d'habit pour le devenir les jours de cérémonie, ouvrit les deux battants de la porte et les chevaux s'élancèrent.
Dix minutes après j'étais dans les bras de Terezia.
—Eh bien! ma chère, me dit-elle, es-tu contente?
—Émerveillée, lui dis-je, mais surtout de la manière délicate dont tout cela a été fait.
—Oh! cela, dit Terezia, je puis t'en répondre. Dans toutes choses j'ai été consultée, et dans toutes choses j'ai donné mon avis.
—Mais tu connais la maison? lui demandai-je.
—Ingrate! dit-elle, n'as-tu pas reconnu dans les moindres détails la main d'une femme et d'une amie, d'une amie un peu égoïste, car tu as vu que ton coupé ne contient que deux places. Je ne veux pas, quand nous irons au bois ensemble, qu'une troisième personne soit entre nous et nous empêche de nous faire nos plus intimes confidences.
—Eh bien, veux-tu que nous commencions? ma voiture est en bas, tu es habillée et moi aussi, allons faire un tour au bois.
Nous montâmes en voiture toutes deux et nous partîmes.
Je dois avouer que cette première promenade, dans une charmante voiture à moi, avec la plus jolie femme de Paris, se fit sous l'empire d'un charme inexprimable. N'étais-je pas cette même enfant idiote jusqu'à l'âge de sept ans, à la création de laquelle vous travaillâtes heure par heure, jour par jour, pendant sept autres années; qui vous fut arrachée un jour pour aller demeurer avec une tante quinteuse, dans une rue sombre de la vieille ville de Bourges; qui, mandée par son père à l'étranger, n'arriva à Mayence que pour y lire son procès-verbal d'exécution; qui ne sachant pas qu'au moment de la mort il avait autorisé son mariage avec vous, alla s'enfermer avec sa tante, et jusqu'à la mort de sa tante, dans une triste maison de Vienne; qui partit aussitôt, l'espoir dans le cœur, pour venir vous retrouver et se mettre sous votre protection en France? Vous étiez parti, vous étiez à l'étranger, vous étiez mort peut-être.
Tuée à moitié par ces nouvelles, j'ai continué de vivre en me rapprochant chaque jour de la misère et de la tombe. Nulle âme vivante n'a mis le pied plus avant dans le sépulcre que moi. J'en fus tirée par un miracle, et voilà que ce même miracle m'a rendu la liberté, la fortune, la vie et tout ce qui en fait l'éclat.
N'y avait-il pas de quoi tourner la tête d'une pauvre enfant idiote, comme je l'ai dit déjà pendant sept années?
Dieu avait été bien bon pour moi.
Pardonne-moi, Jacques, je me trompe, bien cruel.
XXIX
Je ne sais pas, ô mon bien-aimé Jacques, lorsque tu liras ces lignes, si tu comprendras ce qui se passait dans mon âme au moment où je les écrivais. Un trouble étrange était dans mon esprit, pareil à celui qu'éprouverait un homme, qui, étant resté dans une chambre où l'on aurait manipulé des liqueurs fortes, se serait grisé à leurs vapeurs sans en avoir approché une goutte de ses lèvres.
J'avais quelque chose de vague dans l'esprit et dans les yeux qui me faisait faire des compliments auxquels je ne comprenais rien.
Le jour où nous avions fêté mon entrée à ma petite maison de la rue de la Victoire, on m'avait fait improviser sur le piano des choses qui m'avaient paru folles à moi-même, mais qui avaient ravi à l'admiration ceux qui m'écoutaient.
Il n'y a pas de poison plus subtil et qui s'infiltre plus profondément dans les veines que la louange. Nul ne savait distiller ce poison goutte à goutte comme Barras. La musique avait sur moi cette influence fatale qu'elle m'enlevait le reste de ma raison.
Quand je tombais dans cet état cataleptique qui était presque toujours la suite de mes improvisations, j'étais littéralement à la merci de ceux avec qui je me trouvais. Les occupations de la journée au reste ne me prédisposaient que trop à cet état dangereux.
Tous les jours se passaient en fêtes. Paris tout entier semblait avoir échappé à l'échafaud et vouloir faire de la vie à venir une jouissance éternelle. Le matin, les amis se visitaient, se félicitant de se retrouver vivants. À deux heures, on allait promener au bois; on y apercevait des gens dont on n'avait pas osé demander de nouvelles, on faisait arrêter les voitures l'une près de l'autre, on passait de l'une dans l'autre, on se serrait les mains, on s'embrassait, on se promettait de se revoir beaucoup, on s'invitait à des bals, à des soirées, pour oublier ce qu'on avait souffert.
Tous les soirs il y avait grande réunion ou chez madame Récamier, ou chez madame de Staël, ou chez madame Krüdner, puis des bals où jamais femme du monde n'avait mis les pieds et qui étaient encombrés de femmes du monde.
On éprouvait non-seulement la joie de vivre, mais le besoin absolu d'être heureux en vivant. Des femmes, sur la vie desquelles les plus mauvais esprits n'avaient jamais eu à s'égayer, sortaient en tête-à-tête avec des hommes qu'on leur donnait pour amants sans que personne s'en formalisât. Bien des liaisons se formèrent à cette époque, desquelles personne ne s'inquiéta, et qui, un an plus tôt ou un an plus tard, eussent scandalisé tout le monde. Puis l'on s'occupait de littérature, chose inconnue pendant cinq ans.
D'un amour humain puisé dans le sein de Dieu il y avait des héros nouveaux qui ne ressemblaient à aucun autre, qui s'appelaient René, Chactas, Atala; il y avait des poëmes nouveaux qui, au lieu de s'appeler les Abencérages, les Numa Pompilius, s'appelaient le Génie du christianisme et les Martyrs.
L'or, ce métal peureux qui fuit ou qui se cache à l'approche des révolutions, semblait rentrer dans Paris par des chemins nouveaux et inconnus. À la vue de cet or, les marchands semblaient éblouis et pris de la fièvre de vendre; tout en vous cédant les choses aux prix ordinaires, ils semblaient les donner pour rien. Alors les femmes se couvraient de bijoux, de dentelles, défroques inventées pour les époques de luxe. Il se passait quelque chose de pareil à ce que Juvénal raconte du temps de Messaline et de Néron.
On demandait tout haut à de jeunes filles et à des femmes mariées des nouvelles de leurs amants. C'était un mélange singulier de naïveté et d'impudeur.
Où prirent leur appui les créatures assez heureuses pour avoir échappé à l'influence de ces jours d'immoralité. Celles-là avaient sans doute des croyances ou des superstitions qui leur donnèrent la force de résister.
Toute ma force à moi était en vous. Vous n'étiez plus là. J'ignorais si je vous reverrais jamais. Je vous aimais toujours, mais d'un amour solitaire et sans espérance, qui m'irritait plutôt qu'il ne me défendait. Je me rappelle m'être éveillée bien souvent au milieu de la nuit, au bruit de ma voix qui vous appelait à mon secours. Vous n'étiez pas là, et je me rendormais brisée d'une lutte dont je ne me rendais pas compte.
Souvent je racontais cet état étrange de mon corps et de mon âme à Terezia; elle souriait, m'embrassait, mais jamais elle ne leva le voile qui m'empêchait de lire en moi-même, jamais elle ne me donna un conseil que je puisse lui reprocher.
Tous les hommes élégants de l'époque semblaient s'être donné rendez-vous partout où j'allais; partout où je me trouvais, c'était le même bourdonnement d'admiration à mon arrivée. Les femmes dont la réputation n'avait jamais subi la moindre tache se donnaient à cette époque des plaisirs d'actrices ou de danseuses. Terezia jouait admirablement la comédie. Madame Récamier dansait cette fameuse danse du châle qui a été transportée sur le théâtre et qui y a fait fureur. Moi, l'on me faisait chanter ou improviser sur le piano, mais mes inspirations musicales seulement pouvaient donner une idée de ce qui se passait en moi. Aucun chant, aucune parole, aucune poésie ne pouvaient rendre l'état tumultueux de mon cœur. À tout moment j'entendais dire autour de moi: Quel malheur qu'une personne si bien organisée pour le théâtre soit une femme du monde riche d'un million. Ah! pourquoi vous a-t-on rendu votre fortune, vous eussiez été obligée d'avoir recours à votre talent, et alors, au lieu de n'avoir appartenu qu'à vous-même, vous nous eussiez appartenu à tous.
Moi-même je commençais à regretter de ne pas m'être jetée dans cette vie ardente et fougueuse de l'art. Au moins mon âme aurait eu quelque chose à dévorer, j'aurais combattu, j'aurais lutté, j'aurais souffert. Comprenez-vous cela, mon ami? Moi qui avais tant souffert, j'avais des besoins de souffrir encore.
Par malheur Terezia vint en aide, sans le savoir, à cette aspiration d'amour et de souffrance. C'était la mode à cette époque de jouer la comédie et même la tragédie. Barras et Tallien étaient liés avec Talma, elle les pria de lui présenter le grand artiste, à qui, disait-elle, elle voulait demander des conseils pour jouer la tragédie.
L'invitation fut faite; Talma ne se fit pas prier.
Il vint chez Terezia d'abord. Il était alors dans la toute-puissance de son talent, de sa jeunesse et de sa beauté. C'était un homme distingué sous tous les rapports; je n'avais jamais vu de près un comédien, ce fut pour moi un objet d'une attention toute particulière.
Mon étonnement fut grand de trouver en lui toute la courtoisie, toute la politesse, toutes les aptitudes de l'homme du monde.
En voyant deux jeunes femmes comme Terezia et moi, il crut avoir affaire à deux petites filles capricieuses qui voulaient, en jouant la comédie, se donner un ridicule de plus.
Madame Tallien était à sa toilette lorsque Barras l'introduisit au salon, où je me trouvais seule. Il laissa Talma avec moi et monta pour hâter la toilette de Terezia, ce qui n'était pas une petite affaire.
J'étais très émue, non pas de l'idée de me trouver en tête-à-tête avec un comédien, mais à celle d'avoir à répondre à un homme de génie. Il s'avança vers moi, me salua gracieusement, et me demanda si c'était moi qui voulais prendre de lui des leçons.
À un homme comme vous, monsieur Talma, lui répondis-je, on ne demande pas des leçons, mais des conseils.
Il s'inclina.
—M'avez-vous vu jouer? me demanda-t-il.
—Non, monsieur, lui répondis-je; je vais même vous faire un aveu étrange pour une personne de mon âge, avide d'instruction et de plaisirs; je n'ai jamais été au spectacle.
—Comment! mademoiselle, dit Talma, vous n'avez jamais été au spectacle? mais si nous ne sortions pas d'une révolution, je vous demanderais si vous sortez d'un couvent.
Je me mis à rire.
—Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais osé, ignorante comme je suis en question d'art, désirer vous voir. C'est Terezia qui est la coupable. Mon éducation diffère complètement de celle des autres femmes. Je n'ai jamais été au couvent, et je n'ai jamais été au spectacle. Vous dire que les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres me soient étrangers, oh! non, je les sais par cœur, quoiqu'ils ne me satisfassent point.
—Pardon, me-dit Talma, mais vous me paraissez bien jeune encore, mademoiselle.
—J'ai dix-sept ans.
—Et vous avez déjà des idées faites?
—Je ne sais pas, monsieur, ce que vous appelez des idées faites; je juge avec mes sensations. Je crois que les grandes émotions viennent, au théâtre, des grandes passions. L'amour, à ce qu'il m'a semblé, était une des passions les plus tragiques. Eh bien, je trouve que la façon dont nos poëtes dramatiques expriment l'amour contient plus de rhétorique amoureuse que de vérité du cœur.
—Excusez-moi, mademoiselle, reprit Talma, mais vous parlez d'art comme si vous professiez l'art vrai.
—Il y a donc un art vrai et un art faux? lui demandai-je.
—J'ose à peine l'avouer, moi qui suis tour à tour appelé à représenter Corneille, Racine et Voltaire; mais parlez-vous une autre langue que la nôtre, mademoiselle?
—Je parle l'anglais et l'allemand.
—Mais comment parlez-vous anglais et allemand? comme une pensionnaire.
Je rougis du doute du grand artiste sur ma philologie.
—Je parle anglais et allemand comme une Anglaise et comme une Allemande, répondis-je.
—Et vous connaissez les auteurs qui ont écrit dans ces deux langues?
—Je connais Shakespeare, Schiller et Gœthe.
—Et vous trouvez que Shakespeare ne parle pas bien la langue de l'amour?
—Oh! au contraire, monsieur, je trouve tant de vérité dans cette langue chez lui, que cela me rend probablement injuste envers les auteurs qui l'ont parlée après lui.
Talma me regarda avec étonnement.
—Eh bien? lui demandai-je.
—Eh bien, dit-il, je suis tout étonné de trouver cette justesse de raisonnement dans une jeune fille de votre âge; si ce n'était point trop indiscret, je vous demanderais si vous avez beaucoup aimé?
—Je vous répondrai, moi, j'ai beaucoup souffert.
—Savez-vous par cœur quelque chose de Shakespeare?
—Je sais tous les morceaux remarquables d'Hamlet, d'Othello, de Roméo et Juliette.
—Pouvez-vous me dire en anglais quelque chose de Roméo?
—Et vous, entendez-vous l'anglais?
—J'ai joué la tragédie dans cette langue avant de la jouer en français.
—Eh bien, je vais vous dire alors le monologue de Juliette au moment où le moine lui remet le narcotique qui doit la faire passer pour morte.
—J'écoute, dit Talma.
Je commençai un peu émue d'abord, mais bientôt la puissance de la poésie reprit le dessus, et ce fut avec une certaine poésie que je dis ces vers:
Adieu! le Seigneur sait quand nous nous reverrons.
La terreur sur mon front agite son vertige
Et mon sang suspendu dans mes veines se fige.
Elle se retourne du côté où sont sorties la nourrice
et la
signora Capulet.
Si je les rappelais pour calmer mon effroi?
Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!
Qu'ont à faire en ces lieux ta mère ou ta nourrice?
Il faut que sans témoins la chose s'accomplisse;
À moi breuvage sombre!
Hésitant.
Et si tu faiblissais
Demain je serais donc au comte, non! je sais
Un moyen d'échapper au terrible anathème.
Poignard, dernier recours, espérance suprême,
Repose à mes côtés.
Hésitant de nouveau.
Si c'était un poison
Que le moine en mes mains eût mis par trahison,
Tremblant qu'on découvrît mon premier mariage!
Mais non, chacun le tient pour un saint personnage;
Et d'ailleurs c'est l'ami de mon cher Roméo.
Qu'ai-je à craindre?
Un instant épouvantée.
Mais si, déposée au tombeau,
J'allais sous mon linceul dans la sombre demeure,
Seule au milieu des morts m'éveiller avant l'heure
Où doit mon Roméo venir me délivrer!
Cet air, que nul vivant ne saurait respirer,
Assiégeant à la fois ma bouche et ma narine,
De miasmes mortels gonflerait ma poitrine,
Me suffoquant avant que vainqueur du trépas
Mon bien-aimé ne pût m'emporter dans ses bras
Ou même si je vis, pour mon œil quel spectacle!
Ce caveau n'est-il pas l'antique réceptacle
Où dorment tes débris des aïeux trépassés
Depuis plus de mille ans, l'un sur l'autre entassés?
Où Thybald, le dernier étendu sur sa couche,
M'attend livide et froid la menace à la bouche.
Puis quand sonne minuit, mon Dieu! ne dit-on pas
Qu'éveillés par l'airain, les hôtes du trépas,
Pour s'enlacer hideux dans leurs rondes funèbres,
Se lèvent en heurtant leurs os dans les ténèbres
Et poussent dans la nuit de ces cris émouvants
Qui font fuir la raison du cerveau des vivants.
Oh! si je m'éveillais sous les arcades sombres,
Justement à cette heure où revivent les ombres;
Si se traînant vers moi dans le sépulcre obscur,
Ces spectres me souillaient de leur contact impur,
Et m'entraînant aux jeux que la lumière abhorre,
Me laissaient insensée au lever de l'aurore!
Je sens en y songeant ma raison s'échapper.
Oh! fuis! fuis! Roméo, je vois, pour te frapper,
Thybald qui lentement dans l'ombre se soulève.
À sa main décharnée étincelle son glaive.
Il veut, montrant du doigt son flanc ensanglanté,
Sur sa tombe te faire asseoir à son côté.
Arrête, meurtrier! au nom du ciel, arrête!