Un nouveau Cromwell recrutait son armée, et ce matin j'ai pris ce poignard, qui dormait derrière le buste de Brutus, pour lui percer le cœur, si la Convention n'a pas le courage de le décréter d'accusation.

Et Tallien mit le poignard de Terezia sur la poitrine de Robespierre. Un rayon de soleil en fit briller la lame.

Robespierre ne fit pas un mouvement pour éviter le coup; mais à l'éclat de l'acier ses yeux clignotèrent comme ceux des oiseaux de nuit a l'éclat du jour.

—Mais non, dit Tallien en écartant son poignard de la poitrine qu'il menaçait; nous sommes des représentants du peuple et non des assassins; et ce tyran pâle et chétif n'a ni la puissance ni le génie de César. La France a remis entre nos mains le glaive de sa justice et non le poignard de ses vengeances. Accusons le traître, jugeons-le, ne l'assassinons pas! Plus de 31 mai, plus de proscriptions, même contre celui qui a fait le 31 mai et les proscriptions!

À la justice nationale Robespierre!

Jamais pareil tonnerre d'applaudissements n'avait ébranlé les voûtes de la Convention nationale.

—Et maintenant, ajouta Tallien, je demande l'arrestation du misérable Henriot, qui à cette heure et pour la troisième fois traîne ses canons contre nous. Désarmons le dictateur avant tout, enlevons-lui sa garde prétorienne d'abord, et nous le jugerons après.

Une espèce de rugissement se fit entendre dans toute l'assemblée; c'étaient deux ans de haine et de terreur qui se faisaient jour et qui grondaient par cette soupape que venait d'ouvrir Tallien.

—Je demande, continua-t-il, que nous décrétions la permanence de notre séance jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré l'existence de la République en frappant ceux qui conspirent contre elle.

Toutes les propositions de Tallien sont mises aux voix et votées d'enthousiasme.

Robespierre veut parler, il n'a pas abandonné la tribune, il y est resté cramponné, les lèvres palpitantes, les muscles des joues contractés.

Le rictus de sa bouche est à peine visible tant ses dents sont serrées.

Mais de tous côtés les cris s'élevèrent: À bas le tyran!!!

Le mot d'ordre donné par Sieyès a été tenu. Robespierre ne parlera pas. Donc il ne fera pas de phrases.

Tallien reprend:

—Il n'est pas un de nous qui ne puisse citer de cet homme un acte d'inquisition ou de tyrannie; mais c'est sur sa conduite d'hier aux Jacobins que j'appelle toute votre horreur. C'est là que le tyran s'est découvert! c'est par là que je veux le terrasser. Ah! si je voulais rappeler tous les actes d'oppression qui ont eu lieu, je prouverais que c'est depuis que Robespierre a été chargé de la police générale qu'ils ont été commis tous.

Robespierre fait un effort, arrive presque face à face avec Tallien, et s'écrie en étendant la main:

—C'est faux! je...

Mais le tumulte recommence plus terrible qu'auparavant.

Robespierre alors voit que jamais il ne pourra s'emparer de la tribune, qu'une conspiration la lui enlève; il cherche un endroit d'où sa voix puisse dominer l'assemblée. Il voit la Montagne, descend rapidement les escaliers de la tribune, s'élance parmi ses anciens amis, et d'une place vide veut parler.

—Tais-toi! lui crie une voix; tu es à la place de Danton?

Robespierre redescend au centre:

—Ah! vous ne voulez pas me laisser parler, montagnards, dit-il, eh bien, c'est à vous, hommes purs, que je viens demander asile et non à ces brigands.

—Arrière! crie une voix du centre, tu es à la place de Vergniaud.

Robespierre bondit hors des rangs de la Gironde, comme s'il était en effet poursuivi par les ombres de ceux qu'il a fait décapiter.

À moitié foudroyé, il s'élance de nouveau à la tribune, et, montrant le poing au président:

—Président d'une assemblée d'assassins, lui crie-t-il, pour la dernière fois veux-tu me donner la parole?

—À ton tour tu l'auras, répond Thuriot qui a remplacé au fauteuil Collot-d'Herbois brisé.

—Non! non! crient les conjurés; il se défendra, comme les autres, devant le tribunal révolutionnaire.

Mais lui s'obstine; on entend au-dessus de tous ces bruits, de tout ce tumulte, de tous ces cris, les glapissements de la voix de Robespierre qui tout à coup s'éteignent dans un enrouement subit.

—C'est le sang de Danton qui l'étouffe! crie une voix à ses côtés.

Sous ce dernier coup de poignard, Robespierre tressaille et se tort comme sous la pile voltaïque.

—L'accusation! crie une voix de la Montagne.

—L'arrestation! crie une voix du Centre.

L'assemblée tout entière appuie.

Robespierre anéanti, à bout de force, à bout d'espérance, tombe sur un banc.

—Puisqu'on accuse et qu'on juge Robespierre, s'écrient ensemble deux voix, je demande à être accusé et jugé avec lui!

L'une de ces deux voix est celle de Lebas; l'autre est celle de Robespierre jeune.

—Mon frère! s'écrie Robespierre en se relevant, qui se dévoue pour moi.

Si on l'eût laissé parler, peut-être sortait-il de l'accusation par cette porte ouverte sur la pitié; mais non, ces deux mots; l'accusation! l'arrestation! retombent sur lui comme le rocher de Sisyphe.

—Ah! qu'un tyran est dur à abattre! hurle Fréron, qui demande vengeance pour le sang de Camille Desmoulins et celui de Lucile.

L'arrestation est mise aux voix par le président Thuriot, et décrétée à l'unanimité.

—Maintenant ce n'est pas le tout de la voter, dit une voix: qu'on l'exécute.

Thuriot, pour la seconde fois, donne l'ordre d'exécuter le décret, qui comprend Robespierre, Lebas et Robespierre jeune. Couthon et Saint-Just vont se ranger près de lui. Ils sont au premier banc de la Plaine, et un grand vide s'établit autour d'eux.

Les huissiers hésitent à faire leur devoir; comment oseront-ils porter la main sur ces rois de l'assemblée dont ils ont si longtemps reçu les ordres?

Enfin ils se décident à s'approcher d'eux et leur signifient le décret de la Convention.

Les cinq accusés se lèvent et sortent lentement, pour être conduits devant les comités.

Toute l'assemblée respire. Cette lutte de quatre cents députés contre un seul homme, indique à quel point cet homme était puissant. Tant qu'il était là, chacun se demandait: Est-ce fini? Moi aussi je respire, moi aussi je m'élance.

Déjà le bruit de l'arrestation de Robespierre s'est répandu dans la cour du Carrousel, et de la cour du Carrousel a plané sur tout Paris.

Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble que tous les cœurs sont joyeux, que toutes les bouches sourient; des gens qui ne se connaissent pas courent les uns aux autres en criant:

—Eh bien! vous savez?

—Non... quoi?

—Robespierre est arrêté!

—Impossible!

—Je l'ai vu conduire aux comités.

Et celui qui vient de recevoir la nouvelle court la répandre.

Mais à travers les portes de chêne, à travers les barreaux de fer des prisons, les nouvelles sont lentes à passer. Je cherche des yeux mon commissaire, qui m'a promis de se tenir dans la cour du Carrousel.

Mes yeux se fixent sur un homme qui semble attendre que je le regarde. Je jette un cri: c'est lui.

Seulement il a devancé l'opinion publique; il ne porte plus son bonnet rouge, il a mis bas sa carmagnole, il est habillé comme tout le monde. C'est qu'il a assisté de la tribune à la chute de Robespierre.

Il s'approche de moi sans affectation:

—Avez-vous besoin de mes services? me dit-il.

—Je voudrais bien annoncer le triomphe de Tallien à mes pauvres amies, répondis-je.

—Faites-y attention, me dit-il, et ne vous lancez pas trop avant dans le domaine de l'espérance; les comités devant lesquels il est amené peuvent déclarer qu'il n'y a pas motif à l'accusation et rendre une ordonnance de non-lieu. Le tribunal révolutionnaire devant lequel il va être conduit et qui lui appartient entièrement, peut déclarer qu'il n'est pas coupable et lui faire un triomphe comme celui de Marat. En somme, ce n'est qu'une première manche.

—N'importe! répondis-je, elle est gagnée, n'est-ce pas? Maintenant, à la seconde.

—Marchez doucement, me dit-il, traversez le pont, entrez dans la rue du Bac, à la hauteur de la rue de Lille, je vous rejoindrai avec une voiture.

Je m'acheminai sans répondre vers la rue du Bac. Au moment où j'atteignais la rue de Lille, j'entendis un fiacre qui s'arrêtait derrière moi. J'y montai. Le commissaire m'y attendait.

Il ordonna au cocher de suivre la rue de Lille, de prendre les quais jusqu'à la Grève et de nous conduire à la Force.

Il avait ramené les prisonnières d'où elles étaient parties.

Je retrouvai mon brave concierge Ferney; je retrouvai Santerre qui jeta les hauts cris, il me croyait guillotinée. Je leur appris l'arrestation de Robespierre.

Chose bizarre! celui qui me parut le plus content fut le geôlier.

Aussi ne fit-il aucune difficulté lorsque mon conducteur, se faisant reconnaître, lui ordonna de me conduire à la chambre des deux nouvelles prisonnières.

En m'apercevant elles jetèrent un cri. Mon sourire leur disait que j'apportais de bonnes nouvelles.

—Triomphe! leur criai-je, triomphe! Robespierre est accusé et arrêté.

—Et Tallien, demanda Terezia, comment a-t-il été?

—Magnifique de courage et surtout d'amour.

—Le fait est que s'il ne s'était agi que de lui il se serait laissé couper le cou: il est si paresseux!

—Allons, allons, tu vas porter un beau nom, citoyenne Tallien, dit madame de Beauharnais.

—J'en ambitionne un plus beau encore, dit Terezia avec sa fierté tout espagnole.

—Lequel?

—Celui de Notre-Dame-de-Thermidor!

Mais, comme l'avait dit très-judicieusement mon commissaire, nous n'en étions qu'à la première manche, et Robespierre pouvait sortir de là plus puissant que jamais.

Nous convînmes avec mes deux amies que le lendemain je suivrais dans tous leurs détails les événements, non moins importants à coup sûr que ceux qui venaient de s'accomplir.

Terezia pensa alors combien il serait difficile de suivre les événements, qui peut-être allaient se passer au milieu de foules immenses, avec un costume de femme.

Elle m'offrit d'aller prendre dans sa maison des Champs-Élysées un de ses costumes d'homme, qu'elle avait l'habitude de prendre pour suivre son premier mari dans ses courses à cheval et à la chasse; elle me donna une lettre pour sa vieille nourrice qui la gardait. Je devais en même temps donner à la bonne femme de ses nouvelles et la rassurer sur son compte. Je lui racontai tout ce que je devais au brave homme qui m'avait pris sous sa protection, tout en prévenant d'avance que si nous étions victorieux c'était un protégé à ne point oublier. Elle promit tout ce que je voulus.

L'heure s'avançait, il fallait quitter la prison. Je ne promis pas de revenir le lendemain, attendu que si nous étions vainqueurs je comptais aller droit à Tallien, et, pour lui épargner toute recherche inutile, lui dire où il trouverait son amie. Mais je promis de lui écrire, mot par mot, heure par heure, tout ce que j'aurais vu. Grâce à l'intermédiaire de mon brave commissaire, j'étais sûre que ma lettre lui serait remise.

Nous nous embrassâmes étroitement, madame Beauharnais, Terezia et moi, et je descendis, légère et pleine d'espérance, cet escalier que la dernière fois j'avais descendu croyant aller à l'échafaud.

XXII

Nous rencontrâmes la voiture et nous allâmes droit à la maison de Terezia, située allée des Veuves. Là je trouvai la vieille Espagnole qui l'avait élevée. Je commençai par lui donner de bonnes nouvelles de sa maîtresse, puis la lettre par laquelle elle lui ordonnait de me laisser choisir parmi ses habits d'homme celui qui irait le mieux à mon goût et à ma taille. Je choisis une redingote marron à collet rabattu; un chapeau à larges bords qui abritait complètement mon visage, avec une boucle d'acier et un large ruban noir, sans plume; deux chemises à jabot, deux gilets, un blanc, l'autre chamois; une culotte de couleur claire et des bottes venant au-dessus du genou.

Nous remontâmes en voiture, et mon commissaire me reconduisit chez moi. Nous eûmes grand'peine à traverser la rue. Il y avait un rassemblement énorme devant la maison des Duplay. On venait d'y apprendre l'arrestation de Robespierre, et les cris de M. Duplay et de la vieille mère avaient attiré les voisins d'abord, puis ceux qui passaient, puis enfin ceux que la curiosité clouait à cette place, comptant que ce serait là qu'on aurait les plus fraîches et les meilleures nouvelles.

J'étais aussi curieuse qu'aucune des personnes réunies aux lamentations de ces braves gens; car, il faut le dire, dans tout le quartier, la famille passait pour la plus honnête qu'il y eût au monde. Comme mon entresol n'était qu'à quelques pas de leur magasin, je remontai rapidement et je jugeai que c'était le moment d'utiliser le costume de Terezia. J'étais peu accoutumée aux costumes masculins, mais cependant au bout de dix minutes j'étais assurée, grâce au manteau qui m'enveloppait tout entière, de pouvoir traverser les groupes sans être reconnue pour une femme. Je descendis et j'allai me mêler aux curieux. Madame Duplay, fanatique de son locataire, en appelait à l'inattaquable réputation de Robespierre comme honnête homme, comme citoyen incorruptible; à ceux qui doutaient ou qui avaient l'air de douter, elle disait:

—Ah! vous pouvez entrer, citoyens, vous pouvez visiter l'appartement qu'il habite, et, si vous y trouvez une pièce d'argent, un bijou ou un assignat de cinquante francs, je reconnais mes torts et j'avouerai que Robespierre était un homme vénal.

Et en effet on entrait comme à un pèlerinage, et dès l'entrée on sentait que c'était bien la maison de l'incorruptible. Dès le seuil, la cour avec son hangar, ses établis chargés de scies, de varlopes, de rabots, tout disait: Vous êtes ici chez l'ouvrier honnête et travailleur. Puis, si l'on montait à la mansarde habitée par Robespierre, c'était là où se déroulait véritablement la preuve de cette vie de labeur, pauvre et occupée. Les papiers, rangés sur les planches de sapin, entassés les uns sur les autres, disaient ces travaux infatigables. Et cependant on sentait qu'on avait mis là, comme dans le tabernacle d'un Dieu, les meilleurs meubles de la maison, un beau lit bleu et blanc comme un lit de jeune fille, avec quelques bonnes chaises; un bureau, en sapin, c'est vrai, mais fait par le maître de la maison, sur un plan donné certainement et avec toutes les exigences de son locataire, était tourné de façon à ce que celui-ci pût, en travaillant, plonger son regard dans la cour et se distraire à la vue des quatre jeunes filles, du fils et du neveu, qui formaient la famille du brave menuisier.

Dans une petite bibliothèque de sapin, bibliothèque non fermée, il y avait un Rousseau et un Racine, et, sur tous les murs, la main fanatique de madame Duplay et la main passionnée de sa fille Cornélie avaient suspendu tous les portraits que l'on avait pu se procurer de l'idole; de sorte que, de quelque côté que Robespierre se tournât, il avait toujours devant lui un portrait de Robespierre. Un de ces portraits le représentait avec une rose à la main; et, tour à tour, la vieille mère Duplay, la femme du menuisier et ses filles, faisant passer les curieux, disaient:

—Est-ce là la demeure du méchant homme qu'on veut faire croire un tyran et qui visait, disent ses misérables ennemis, à la dictature ou à la royauté?

Une des quatre filles de madame Duplay ne disait rien, ne se mêlait à rien, sanglotant dans un coin, assise sur une chaise; c'était la femme de Lebas, dont le mari venait de se sacrifier pour Robespierre et avait été arrêté avec lui. Au moment où je sortais, deux soldats gardaient la porte et deux autres entraient: ils venaient arrêter toute la famille du menuisier.

J'avoue que la vue de cet intérieur presque pauvre, l'inspection de cette chambre modeste, me produisit une profonde impression.

Est-ce que je m'étais trompée? Est-ce que ces gens qui avaient accusé Robespierre ne m'avaient pas dit la vérité? Je me rappelais, ce que tant de fois, mon bien-aimé Jacques, tu m'avais répété de cet homme, de la voie dans laquelle il marchait. Inflexible, mais incorruptible, me disais-tu; son inflexibilité l'a conduit trop loin, elle en a fait l'homme sanglant, haï de tous, et, à l'heure qu'il est, il faut qu'il meure ou que des milliers de têtes tremblent.

On emmena madame Lebas comme les autres. Elle ne se défendit point, elle ne se lamenta point de son arrestation; elle continua de pleurer celle de son mari, voilà tout.

Je rentrai chez moi; j'avais le cœur profondément serré; j'avais sans cesse devant les yeux cette chambre si modeste où les Duplay désiraient qu'on trouvât une pièce d'argent, un bijou ou un assignat de cinquante francs. Cet homme qui avait si peu de besoins, de quoi pouvait-il donc être ambitieux? D'or? On voyait partout, écrit en toutes lettres, son mépris de l'argent. De puissance peut-être. D'orgueil à coup sûr. Tous ces portraits dans sa chambre, ce cortége de Robespierres entourant Robespierre criait tout haut que c'était au besoin de bruit, à l'avidité de renommée, que cette apparence si modeste avait tout sacrifié. C'était cet orgueil si longtemps froissé, c'était cette bile extravasée au fond du cœur qui lui avait fait abattre toute tête dépassant la sienne.

Il répétait sans cesse, disait la mère Duplay, que l'homme, quel qu'il fût, n'avait pas besoin de plus de trois mille francs par an pour vivre. Que de souffrances avait dû éprouver ce cœur envieux chaque fois qu'il avait regardé au-dessus de lui!

Toute la nuit il se fit grand bruit dans la rue; il n'était resté dans la maison que la plus jeune des filles de Duplay et une vieille servante; elles ne fermèrent pas la porte; c'était inutile; il leur aurait fallu l'ouvrir trop souvent. L'enfant et la vieille femme s'endormirent brisées de fatigue, laissant la maison vide à la merci de ceux qui voulaient y entrer.

Il s'était passé une chose terrible que je ne sus que le lendemain. Au moment où le bruit de l'arrestation de Robespierre se répandit par la ville, le cri qui sortit de toutes les bouches, cri unanime, en joyeux, fut:

—Robespierre est mort, plus d'échafaud!

Tant, dans ce terrible mois de messidor qui venait de s'écouler, il avait identifié son nom avec celui de la guillotine!

Et cependant, comme si Robespierre n'eût pas été arrêté, le tribunal révolutionnaire continuait de juger. Une accusée, en s'asseyant sur son banc, fut prise d'un accès d'épilepsie; la violence de l'accès fut telle que les juges eux-mêmes lui demandèrent si elle était affectée habituellement de ce mal.

—Non, répondit-elle, mais vous m'avez fait asseoir juste à la même place où vous avez fait asseoir hier mon fils, et le malheureux enfant vous l'avez condamné!

Comme la séance de la Convention avait été terminée à trois heures, comme à trois heures et demie tout le monde savait dans Paris la chute de Robespierre, le peuple espérait (car, nous l'avons dit, c'était le peuple surtout qui était las de ces boucheries), le peuple espérait qu'il n'y aurait plus d'exécution. Le bourreau lui-même répondait à ceux qui l'interrogeaient en secouant la tête, et lorsque, selon son habitude, le tribunal révolutionnaire eut préparé sa fournée quotidienne, lorsque les lourdes et pesantes charrettes vinrent à l'heure accoutumée rouler dans la cour du palais de justice, l'exécuteur demanda à Fouquier-Tinville:

—Citoyen accusateur public, n'avez-vous pas d'ordre à me donner?

Fouquier ne se donna même pas la peine de réfléchir, et répondit sèchement:

—Exécute la loi.

C'est-à-dire: Continue de tuer!

Ce jour-là, il y avait quarante-cinq condamnés, et ce qui rendait la mort plus cruelle encore, c'est qu'ils avaient tout entendu dire, tout raconter, qu'ils savaient Robespierre arrêté et qu'ils avaient eu l'espérance que cette arrestation était leur salut.

Mais non, on vit sortir de la noire arcade cinq charrettes chargées de condamnés qu'on conduisait à la barrière du Trône pour y être exécutés.

Ces malheureux criaient grâce, levaient au ciel leurs mains liées, demandant comment, puisqu'on allait faire le procès de leur ennemi, leurs procès à eux pouvaient être bons, condamnés qu'ils étaient par celui qu'on était en train de condamner.

La foule commença de gronder; elle trouva que ces pauvres gens avaient bien raison, et, comme eux, elle criait grâce. Quelques-uns sautèrent à la bride des chevaux, arrêtèrent les charrettes, voulurent les faire rétrograder; mais Henriot, sur lequel on n'avait pu exécuter l'ordre d'arrestation donné par l'assemblée, arriva au galop avec ses gendarmes, sabra tout, condamnés et libérateurs, et la foule se dispersa en jetant au ciel une dernière malédiction et en disant:

—Ce n'était donc pas vrai, cette bonne nouvelle qu'on nous avait annoncée, que Robespierre était arrêté et que nous étions délivrés de l'échafaud?

Vers sept heures du soir j'entendis battre le rappel de tous côtés; mon déguisement m'encourageant, j'allais sortir au risque de ce qui pouvait m'arriver, lorsque, dans l'escalier, je rencontrai mon brave commissaire. Il était très-pâle.

—Vous n'allez pas sortir, me dit-il; ce que j'avais prévu est arrivé. La Commune se met en insurrection contre l'assemblée. Henriot, arrêté au Palais-Royal, à son retour de l'exécution de la barrière du Trône, a été presque immédiatement délivré; le geôlier de la prison du Luxembourg, où l'on conduisait Robespierre et ses amis, a refusé d'ouvrir la porte de la prison, disant qu'il agissait d'après un ordre de la commune. Robespierre, au contraire, insistait pour être écroué: le tribunal révolutionnaire c'était pour lui le connu, tous les membres en avaient été nommés par lui et étaient à sa dévotion; au contraire, l'insurrection de la Commune, la lutte qui en serait la suite, le combat qu'il faudrait soutenir contre la Convention, c'était l'inconnu.

C'était plus que l'inconnu pour lui, c'était l'illégalité. Avocat comme Vergniaud, il était prêt à sacrifier sa vie, et, comme Vergniaud, il voulait mourir dans la légalité.

Voyant que le Luxembourg ne voulait pas ouvrir ses portes pour lui, Robespierre ordonna à ses gardiens de le conduire à l'administration de la police municipale; ils obéirent. Il leur eût ordonné de le laisser libre qu'ils eussent obéi de même. Tout prisonnier qu'il était, son immense pouvoir contre-balançait le pouvoir exécutif de la Convention.

Voilà où l'on en était; il y aurait certainement un conflit pendant la nuit. Mon commissaire me supplia de me tenir renfermée au moins jusqu'au lendemain matin, où il viendrait me délivrer et m'annoncer ce qui serait arrivé pendant la nuit. J'étais une chose si précieuse pour lui, qu'il m'eût volontiers mise sous clef. Et, en effet, Robespierre triomphant, on ignorait tout ce qu'il avait fait pour moi, il se retrouvait sur ses pieds. Robespierre abattu, les services qu'il nous avait rendus étaient pour lui une source de fortune.

J'étais très-fatiguée; sa position lui permettait d'être mieux renseigné que moi: je lui promis de ne pas sortir, mais à la condition que le lendemain dès le matin je connaîtrais par lui tous les renseignements de la nuit.

Il m'offrit de me faire monter à souper; j'acceptai: je n'avais rien pris depuis le matin, et il était près de minuit.

Je dormis mal, au milieu de soubresauts continuels: moi qui avais voulu mourir, moi qui avais été poser ma tête sous la hache, moi qui croyais n'avoir plus un seul motif d'intérêt dans ce monde, moi dont la guillotine enfin n'avait pas voulu, je tressaillais au moindre bruit, mon cœur battait au galop des chevaux qui passaient.

Étrange chose que cet amour de la vie! la mienne, à défaut de l'homme que j'aimais, s'était rattachée à deux femmes inconnues; j'eusse donné ma vie pour les sauver certainement encore, mais je ne l'eusse pas donnée sans regrets.

Quelques minutes après le départ du commissaire, on m'apporta mon souper. Depuis quelque temps déjà le tocsin de la Commune sonnait, et comme mes fenêtres étaient ouvertes et mes jalousies seules fermées, j'entendais ses vibrations qui m'annonçaient que quelque chose de grave venait de se passer.

Je demandai au garçon de café ce que signifiait ce tocsin. Il me dit que le bruit courait que Robespierre était délivré.

—Mais, lui dis-je, délivré!... Je croyais que Robespierre ne voulait pas l'être.

—Bon, dit le garçon, on ne lui a pas demandé son avis. La Commune a tout simplement envoyé un Auvergnat nommé Coffinhal, qui lèverait les tours de Notre-Dame, avec ordre de lui apporter Robespierre.

Coffinhal n'a fait ni une, ni deux, il a été à la mairie, et, quand il a vu que Robespierre ne voulait pas venir avec lui, il a pris Robespierre et l'a emporté.

Ses amis le suivirent tout joyeux. Ils n'avaient pas le regard perçant de Robespierre; mais lui savait bien qu'on l'arrachait à la prison pour le porter à la mort, et il criait à cette foule:

—Vous me perdez, mes amis, vous perdez la République!

Si bien qu'à l'heure qu'il est, continua le garçon de café, le citoyen Robespierre est maître de Paris s'il n'en est pas le roi!

Je me couchai sur cette nouvelle, qui ne laissa pas de m'inquiéter pendant le reste de la nuit.

Le matin, mon commissaire fut fidèle au rendez-vous. Dès huit heures, il frappait à ma porte. Depuis deux heures j'étais levée et habillée, regardant à travers mes jalousies.

La nuit s'était passée dans une singulière situation. La Convention était restée calme et digne, s'arrangeant pour mourir avec dignité, et Collot-d'Herbois, au fauteuil de président, disait:

—Citoyens, sachons mourir à notre poste!

La Commune attendait comme la Convention; son secours principal lui devait venir de la société des jacobins, et aucune députation sérieuse n'arrivait de la société: Robespierre et Saint-Just se regardaient comme abandonnés. Couthon, cul-de-jatte, qui, dans les grands événements, se considérait plutôt comme un embarras que comme un aide, s'était retiré chez lui avec sa femme et ses enfants. Comme c'était l'homme éminent des jacobins, Robespierre et Saint-Just lui écrivirent de l'Hôtel-de-Ville:

«Couthon,

»Les patriotes sont proscrits; le peuple entier s'est levé: ce serait le trahir que de ne pas te rendre à la Commune, où nous sommes.»

Couthon vint, et, Robespierre lui tendant la main, tandis que Collot-d'Herbois disait à la Convention: «Sachons mourir à notre poste», Robespierre disait à Couthon: «Sachons supporter notre sort.»

Trois mois auparavant, un pareil événement eût bouleversé Paris. Les partis se fussent armés, se fussent rués les uns sur les autres et eussent combattu. Mais les partis étaient épuisés. Tous avaient perdu le meilleur de leur sang, la vie publique était anéantie.

Ce que tout le monde ressentait, c'était une lassitude immense, un ennui universel. Paris avait semblé revivre un instant dans ces repas publics qui paraissaient le repas libre de la pauvre ville agonisante. La Commune les avait défendus.

La nuit tout entière s'était donc passée à des mesures sans efficacité. Un député inconnu, nommé Beaupré, avait fait voter la création d'une commission de défense, laquelle se contentait de chauffer les comités. Les comités se rappelèrent un certain Barras, qui avait été collègue de Fréron lors de la reprise de Toulon sur les Anglais; ils le nommèrent général. Mais, général sans armée, Barras ne put que faire quelques reconnaissances autour des Tuileries.

Comme mon narrateur en était là de son récit, nous entendîmes un grand bruit de cavalerie, de caissons et de canons roulants. Nous nous mîmes à la fenêtre: c'était la section de l'Homme-Armé qui, convoquée pendant la nuit à son de caisse, avait décidé que ses canons seraient envoyés à l'assemblée.

Tallien était cause de ce mouvement. Comme il demeurait rue de la Perle, au Marais, il avait couru à cette section et avait annoncé que la Convention était en danger, que la municipalité se mettait au-dessus de la Convention nationale en donnant asile aux députés décrétés par elle d'arrestation. La section de l'Homme-Armé envoyait ses canons aux Tuileries et se chargeait de courir de quartier en quartier afin d'entraîner les quarante-sept autres sections de Paris.

Les choses commençaient à se dessiner en faveur de la Convention. J'obtins de mon guide qu'il me conduirait jusqu'à la Commune afin que je pusse juger par mes yeux de quel côté pencherait la fortune de la journée.

XXIII

La Convention était parvenue à grand'peine à réunir à peu près dix-huit cents hommes dans la cour du Carrousel. Elle les avait mis sous les ordres de Barras, son général. Nous les vîmes en passant aux Tuileries. Barras était occupé à les aligner sur les quais.

C'était un jeune gendarme de dix-neuf ans qui, la veille, avait arrêté Henriot. Il avait manqué être assassiné quand Henriot avait été délivré, et il avait couru au comité de salut public pour annoncer la délivrance d'Henriot.

Il y trouva Barrère et lui apprit que le général de la Commune était en liberté.

—Comment, lui dit Barrère, tu le tenais et tu ne lui as pas brûlé la cervelle! Je devrais te faire fusiller.

Le jeune homme se le tint pour dit. Son ambition était de faire dans la journée quelque grand coup qui le distinguât de ses camarades et lui ouvrit la carrière militaire. Armé de son sabre et de deux pistolets chargés de plusieurs balles, il prit le chemin de l'Hôtel-de-Ville, où étaient Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas et Robespierre jeune.

En arrivant quai Le Peletier, nous vîmes un immense rassemblement qui arrêtait toute circulation. Nous demandons ce que c'est, et l'on nous répond d'une voix effarée:

—Ce sont eux!

—Qui eux?

—Les députés hors la loi, Robespierre, Couthon.

À ces mots nous redoublons d'efforts pour pénétrer jusqu'au centre occupé par la compagnie de la section des Gravilliers. Là, à terre, sur le pavé, étaient deux hommes couchés, perdant leur sang par d'horribles blessures. L'un de ces hommes était tellement défiguré par un coup de pistolet qui lui avait brisé la mâchoire, que nous ne le reconnûmes point. Il fallut que l'on nous dît que c'était Robespierre.

Nous n'en voulions rien croire, jusqu'à ce que mon compagnon, lui ayant levé la tête, se tourna de mon côté et me dit épouvanté:

—C'est bien lui!

Comment une telle catastrophe avait-elle pu s'opérer? comment trouvions-nous dans un ruisseau, entourés d'hommes féroces qui criaient: «Jetons ces charognes à la Seine!» deux hommes dont le regard, trois jours auparavant, faisait trembler tout Paris.

—Écoutez, me dit mon compagnon, il ne s'agit point ici de faire les aristocrates. Vous êtes en homme, nous allons entrer dans le cabaret le plus proche, vous vous assoirez à une table. Je commanderai le déjeuner, et, tandis que vous m'attendrez, vous, je me glisserai parmi tous ces hommes et je reviendrai avec la clef de cette énigme qui nous paraît impossible. Comme ils sont là tous les deux, Couthon et Robespierre, c'est-à-dire les deux gros bonnets du parti, on ne fera rien sans eux. Si on les emmène, suivez-les; je saurai toujours bien où on les aura conduits, et je vous rejoindrai.

Comme ce qu'il me proposait était ce qu'il y avait de mieux à faire, j'acceptai. Nous trouvâmes un petit cabaret. Je montai à l'entresol; une table était dans l'embrasure de la fenêtre, et, assise près de cette table, je pourrais voir tout ce qui se passerait dans la rue.

—Allez et revenez vite, dis-je à mon compagnon.

Il partit. J'appelai le tavernier sous prétexte de lui donner la carte de notre déjeuner, mais en réalité pour lui demander l'explication de toute cette terrible tragédie. Il n'en savait pas beaucoup plus que nous. Robespierre, au moment d'être arrêté, disait-il, s'était tiré un coup de pistolet dans l'intention de se brûler la cervelle, mais il s'était manqué ou plutôt il avait atteint le bas de sa figure au lieu d'en atteindre la haut.

D'autres disaient que c'était un gendarme qui avait voulu l'arrêter, et que, comme Robespierre se défendait, il avait tiré sur lui le coup de pistolet qui l'avait mis hors de combat.

Au bout d'un quart d'heure, mon compagnon revint. Il avait été à la source, c'est-à-dire à l'Hôtel-de-Ville, et il apportait des renseignements exacts.

Le jeune gendarme qui, la veille, avait arrêté Henriot et que Barrère avait menacé de faire fusiller pour l'avoir laissé échapper, avait résolu, comme nous l'avons dit, de faire un coup d'État, et nous l'avons vu partir avec son sabre et ses pistolets chargés pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville.

Son intention était d'arrêter Robespierre.

En arrivant sous l'Hôtel-de-Ville, il trouva la place de Grève à peu près vide. La moitié des canons d'Henriot était tournée contre la Commune; les autres ouvraient leurs gueules dans toutes les directions; mais rien n'indiquait l'intelligence de la défense ou de l'attaque dans ceux qui les avaient abandonnés ainsi.

Il y avait deux sentinelles à la porte de la Commune, et, sur les escaliers, les jacobins les plus fanatiques et les plus obstinés.

On veut empêcher de passer le jeune gendarme.

—Ordonnance secrète, répond-il.

Devant ce mot, tout s'écarte. Il franchit le perron, monte l'escalier, passe la salle du conseil, entre dans un corridor, où tant de gens se pressent qu'il ne sait plus comment faire pour passer.

Mais là il avise un homme qu'il reconnaît pour appartenir à Tallien. C'est Dulac, l'homme à la canne, le même qui m'a reconduite la surveille. Le gendarme et lui échangent deux mots.

Ils arrivent ensemble à la porte du secrétariat. Dulac frappe plusieurs fois; la porte s'entr'ouvre; il pousse le gendarme par l'entrebâillement, tire la porte à lui et regarde par les carreaux ce qui va se passer.

C'était dans cette salle qu'étaient Robespierre et ses amis.

Le jeune gendarme cherche un instant des yeux, voit Couthon assis à terre à la manière turque, Saint-Just debout tambourinant contre un carreau, Lebas et Robespierre jeune causant ensemble de la façon la plus animée, Robespierre aîné au fond, assis dans un fauteuil, les coudes sur les genoux et la tête appuyée sur sa main.

À peine l'a-t-il reconnu qu'il tire son sabre, court à lui, lui en met la pointe sur le cœur et lui crie:

—Rends-toi, traître!

Robespierre, qui ne s'attendait pas à cette agression, fait un soubresaut, regarde le gendarme en face, et lui dit tranquillement:

—C'est toi qui es un traître, et je vais te faire fusiller!

À peine ces mots sont-ils prononcés qu'on entend un coup de pistolet, que le groupe sur lequel tous les yeux étaient tournés se perd dans la fumée, et que Robespierre roule sur le parquet.

La balle l'avait pris au menton et lui avait brisé la mâchoire gauche inférieure. Un grand tumulte se fait alors, que dominent les cris de Vive la république! Les gendarmes et les grenadiers qui accompagnaient l'assassin entrent violemment dans la salle. La terreur se répand parmi les conjurés qui se dispersent; tous fuient, excepté Saint-Just, qui se précipite sur Robespierre gisant à terre, le relève et le rassied dans le fauteuil duquel le coup de pistolet l'a fait tomber.

À ce moment on vient dire au jeune homme qui a causé tout ce tumulte que Henriot se sauve par un escalier dérobé.

Il lui restait encore un pistolet armé et chargé; il court à cet escalier, atteint un fuyard, croit que c'est Henriot, tire sur le groupe d'hommes qui emportait Couthon; ces hommes s'enfuient, abandonnant celui qu'ils essayaient de sauver. Les grenadiers et les gendarmes traînent Couthon par les pieds jusque dans la salle du conseil général; on fouille Robespierre, on lui prend son portefeuille et sa montre; et comme on croit Couthon et Robespierre morts, que Robespierre est trop blessé et Couthon trop fier pour se plaindre, on les traîne hors de l'Hôtel-de-Ville, jusqu'au quai Le Peletier. Là on va les jeter à l'eau, lorsque Couthon, de sa voix calme que n'avaient pu altérer toutes les douleurs qu'il venait de souffrir:

—Un instant, citoyens, dit-il, je ne suis pas encore mort.

Alors la colère des assassins s'était tournée en curiosité; ils avaient appelé les passants, criant:

—Venez voir Couthon; venez voir Robespierre.

Des grenadiers de la section des Gravilliers avaient alors entouré les deux agonisants, le quai s'était encombré de curieux. C'est dans ce moment que nous étions arrivés.

Il était inutile de chercher d'autres détails que ceux que m'apportait mon compagnon; ils devaient être vrais, et nous fûmes confirmés en cette certitude lorsque nous vîmes apporter un cadavre et des blessés.

Le cadavre était celui de Lebas. Au moment où les gendarmes firent invasion dans la salle, au moment où il vit tomber Robespierre frappé d'une balle, il tira un pistolet de sa poche, l'appuya contre sa tempe et se fit sauter la cervelle.

Robespierre jeune essaya de fuir; il croyait son frère mort et ne pouvait plus donner l'exemple d'amour fraternel qui lui avait fait demander de mourir avec lui. Il avait ôté ses souliers, il avait passé par la fenêtre et marché pendant quelques secondes, tenant ses souliers à la main, sur le fronton de pierre qui règne autour du monument. Puis alors, voyant la place de l'Hôtel-de-Ville complètement abandonnée, et que, gagnât-il la fenêtre voisine, et que cette fenêtre le conduisit-elle à un escalier, il n'avait aucune chance de fuite et de salut, il se laissa tomber du deuxième étage et se brisa sur le pavé, mais sans se tuer du coup.

C'étaient ces pauvres débris, cadavres ou agonisants, que l'on avait ramassés et que, par le quai Le Peletier, on conduisait à la Convention, qui rallièrent en passant Robespierre blessé et Couthon mourant.

Saint-Just seul, la tête haute et sans blessure, suivait ses amis, attaché à l'extrémité d'une corde. Robespierre était porté sur une planche; le mort et les autres blessés étaient traînés dans une voiture de commissionnaire à bras.

Nous suivîmes ce triste cortège.

Robespierre fut déposé sur une table dans la salle du comité de salut public. On lui mit par pitié, sous la tête, une boîte de sapin qui avait renfermé des pains de munition.

Tout le monde disait qu'il était mort.

Si horrible que fût ce spectacle, comme je voulais porter des nouvelles sûres à nos prisonnières, je parvins à pénétrer avec mon compagnon dans la salle d'audience, juste au moment où il commençait à ouvrir les yeux. Il était sans chapeau; sans doute avait-il ôté lui-même sa cravate, qui devait l'étouffer. Sa mâchoire gauche pendait jusque sur sa poitrine, dégouttante de sang et montrant ses dents brisées. Un chirurgien, que l'on appela, le pansa, remit la mâchoire à peu près à sa place, banda sa blessure, et fit placer à côté de lui une cuvette remplie d'eau.

J'assistai à ce pansement, qui dut lui causer des douleurs atroces; il ne jeta pas un cri, ne poussa pas une plainte; seulement son teint avait déjà pris la lividité de la mort.

Tout était fini de ce côté, il n'y avait plus rien à craindre.

Je pensai que le plus pressé était de rassurer mes deux belles amies. Mon protecteur n'avait plus de raison, dans l'état où était Robespierre, de cacher la protection qu'il m'accordait. Il ne fit donc aucune difficulté pour monter en fiacre avec moi et venir à la Force, où j'étais attendue, comme on le comprend, avec toute l'impatience de deux cœurs qui ne demandent qu'à vivre et à aimer et qui ont peur de mourir.

Nous arrivâmes à la prison vers onze heures du matin. Les prisonniers, sans savoir précisément ce qui était arrivé, en avaient quelque idée et étaient en pleine révolte. Il eût été difficile de les conduire à l'échafaud comme on avait encore fait la veille. Chacun s'était fait une arme de ce qu'il avait pu trouver; presque tous avaient brisé leurs lits, et des pieds s'étaient fait des espèces de massue. On n'entendait que cris et hurlements, et l'on se serait cru non pas dans une prison politique, mais dans une maison de fous.

Je trouvai mes deux compagnes enfermées dans leur chambre, tremblantes de tout ce vacarme dont elles ignoraient la véritable cause, se tenant embrassées et serrées l'une contre l'autre.

À ma vue, à la joie qui éclatait sur mon visage, elles jugèrent qu'elles n'avaient plus rien à craindre, jetèrent un cri d'espoir et se précipitèrent dans mes bras.

Mais à peine eus-je prononcé le mot sauvées! que madame de Beauharnais tomba à genoux, criant:

—Mes enfants!

Et que Terezia s'évanouit.

J'appelai du secours, la porte s'ouvrit, mon commissaire accourut; il avait un flacon de vinaigre qu'il fit respirer à Terezia qui revint bientôt à elle. Je profitai de ce moment pour leur présenter mon compagnon et leur dire tous les services qu'il nous avait rendus.

—Ah! monsieur, vous pouvez être tranquille, dit Terezia, qui avait renoncé bien vite à l'appellation de citoyen; si nous sommes quelque chose, et si nous pouvons quelque chose dans le gouvernement qui va s'établir, nous n'oublierons pas vos services. Éva va me dire votre nom et me donner votre adresse, et c'est Tallien que je chargerai d'acquitter ma dette envers vous.

Je ne pus m'empêcher de rire.

—Le nom et l'adresse de monsieur? lui dis-je. Il était trop prudent pour me les donner avant de savoir comment les choses tourneraient; mais maintenant je crois qu'il n'a plus aucun motif pour nous les cacher.

Notre homme sourit à son tour, alla à une table sur laquelle il y avait de l'encre, du papier et des plumes et écrivit:

«Jean Munier, commissaire de police de la section du Palais-Égalité.»

—Maintenant, mes bonnes amies, leur dis-je, il est probable que le citoyen Tallien va courir aux Carmes pour vous délivrer. Aux Carmes on ne saura pas lui dire où vous êtes, mais seulement qu'on est venu vous enlever hier dans la matinée; je crois que l'important serait de le rejoindre et de vous l'amener le plus vite possible. Il doit avoir une foule de choses à dire à Terezia, qui, de son côté, ne sera pas fâchée, je le présume, qu'il lui rapporte son poignard.

Terezia se jeta à mon cou.

—Je vais donc me mettre à sa recherche, continuai-je, et vous ne me reverrez qu'avec lui, ou, si au milieu de cet effroyable bouleversement il lui était impossible de venir, qu'avec votre ordre de mise en liberté.

J'allais sortir; madame de Beauharnais s'était accrochée à mon bras et me regardait suppliante.

—Que puis-je faire pour vous, chère Joséphine? demandai-je.

—Oh! dit-elle, bonne Éva, j'ai deux enfants; est-ce que je ne pourrais pas voir mes enfants avant de sortir d'ici? Ou tout au moins est-ce que vous ne pourriez pas leur donner de mes nouvelles?

—Oh! grand Dieu! m'écriai-je avec bonheur. Dites-moi où ils sont, et je courrai à eux.

—Mon fils Eugène est chez un menuisier de la rue de l'Arbre-Sec, la troisième ou quatrième maison à gauche en entrant par la rue Saint-Honoré. Ma fille est presque en face, chez une grande lingère à la barrière des Sergents. Et comme on pourrait refuser de vous les confier parce qu'on ne vous connaît pas, je vais vous donner un mot qui tout au moins les rassure, si vous ne pouvez me les amener.

Et Joséphine, en effet, me donna quelques lignes qui devaient me faire reconnaître comme une amie du menuisier et de la lingère où ses deux enfants étaient en apprentissage.

Comme il était probable que le citoyen Jean Munier trouverait le citoyen Tallien plus tôt que moi, il fut convenu qu'il allait se mettre en quête de lui et que je les attendrais tous les deux rue Saint-Honoré, à l'entresol de madame Condorcet.

Je pris congé avec de nouveaux embrassements de mes deux amies, et nous traversâmes les corridors et descendîmes les escaliers en criant:

—Plus de Robespierre! plus d'échafaud!

Santerre, que je rencontrai sur les degrés du perron, me retint quelques secondes; mais en dix paroles je le mis au fait.

Nous sautâmes dans notre voiture.

La rue Saint-Honoré était pleine de monde, tout ce monde avait un air de fête et de joie que la population parisienne n'avait pas présenté depuis longtemps. À peine si l'on pouvait se faire jour, tant chacun se pressait de demander des nouvelles et de savoir où en étaient les événements.

Mon commissaire, que je pouvais désormais appeler par son nom, ce qui me donnait une grande facilité pour dialoguer avec lui, me remit à ma porte et me promit de m'amener Tallien.

Quant à faire entrer à la Force les deux enfants de madame de Beauharnais, il s'en chargeait comme d'une chose facile à lui.

Je remontai à mon entresol, n'ayant plus aucune raison de me cacher; j'ouvris en conséquence mes persiennes toutes grandes et je me mis à la fenêtre.

La porte de la maison des Duplay avait été fermée, soit qu'on eût enlevé les deux personnes qui y restaient encore, soit que, lasses d'insultes et de grossières injures, elles s'y fussent enfermées.

Je ne m'attendais à l'exécution que pour le lendemain; je fus donc bien étonnée lorsque, vers quatre heures, j'entendis de grands cris du côté du palais Égalité, je vis la foule se heurter, se ruer, se culbuter. La tête et le buste des gendarmes apparaissaient au-dessus de la foule, et dans les mains de ces archers de la mort leurs sabres flamboyaient comme l'épée de l'ange exterminateur.

C'était la hideuse exhibition dont Fouquier-Tinville et ses juges gratifiaient une fois encore le public.

Les cris: «Les voilà! les voilà!» se firent entendre.

Et, en effet, c'étaient les guillotineurs qui allaient à leur tour, hués et maudits, subir la terrible loi du talion.

XXIV

Ne remarques-tu pas, mon bien-aimé Jacques, combien il semble que le caprice de mon génie, bon ou mauvais, me fait voir tout ce qui se passe, soit que moi-même j'aille au-devant des événements, soit que les événements viennent au-devant de moi.

Aussi je ne saurais moi-même me rendre compte de l'ébranlement étrange qui secoue mon cerveau. Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que je ne suis plus complètement maîtresse de moi-même, et qu'il y a en moi une fatalité plus forte que ma volonté qui, à un moment donné, me poussera malgré moi sur la pente de quelque grand malheur.

J'ai parfois des espèces d'hallucinations pendant lesquelles il me semble que, le jour où j'ai pris place dans la charrette, j'ai été véritablement guillotinée. Je crois parfois en rêve que je sens la douleur de la hache passant entre les vertèbres de mon cou; je me dis que depuis ce jour je suis morte et que c'est mon ombre qui croit vivre et s'agite encore sur la terre.

Dans ces moments de visions sépulcrales, je te cherche partout. Il me semble que nous ne sommes séparés que par des brouillards épais, dans lesquels nous errons tous les deux, et dans lesquels, en punition de quelque faute que je cherche à me rappeler en vain, nous sommes condamnés à errer continuellement sans nous retrouver jamais.

Dans ces moments-là, je crois que mon pouls ne bat plus que quinze ou vingt fois à la minute, que mon sang se refroidit, que mon cœur s'endort; dans ces moments-là, je serais aussi incapable de me défendre d'un homme qui en voudrait à ma vie, que d'un homme qui en voudrait à mon honneur. Je suis comme ces malheureux tombés en catalepsie, que l'on croit morts, devant lesquels on discute la question de leurs funérailles, dans quel cercueil on les mettra, de plomb ou de chêne, qui entendent tout, dont le cœur bondit de terreur, mais qui cependant ne peuvent s'opposer à rien.

Eh bien! j'étais en voyant apparaître les fatales charrettes, dans un de ces moments-là: je croyais faire un rêve; tout ce que j'avais accompli depuis huit jours n'était point des actions de la vie, mais des actes de la mort.

Allons donc! si j'étais pour quelque chose dans les blessures, dans l'agonie, dans le supplice de tous ces gens-là, est-ce que je me le pardonnerais jamais?

Voilà une chose hideuse. Voilà des morts, des mourants; voilà des êtres humains, des frères, oui, des frères,—car nul ne peut renier la fraternité humaine,—que l'on conduit à la guillotine. Ils sont cassés, brisés, disloqués; l'un deux est déjà entré dans la mort, les autres y ont un pied. Et je suis pour quelque chose dans cette horreur?... Impossible!

Moi, ton Éva, Jacques, comprends-tu? moi que tu appelais ta fleur, ton fruit, ton oiseau chanteur, ton ruisseau, ta goutte de rosée, ton souffle d'air!

Si fait! Je me rappelle. Mon destin m'a jetée dans une prison. Dans cette prison j'ai connu deux femmes, belles comme des anges de lumière. Elles aimaient. L'une était mère et avait des enfants; l'autre, d'un amour moins pur, aimait un homme qui n'était pas son mari. Toutes deux avaient peur de mourir; moi, qui n'avais pas peur pour moi, j'eus peur pour elles. Je me jetai, dans ce terrible labyrinthe politique où je n'avais jamais mis le pied.—Et moi aussi, alors, la soif du sang m'a prise; j'ai dit: Je voudrais que ces hommes-là mourussent pour que ces femmes-là ne mourussent point; et je vais aider à faire mourir les uns pour faire vivre les autres.

Et dès lors j'ai oublié que j'étais une jeune fille, une femme timide; j'ai couru les rues de Paris la nuit; j'ai porté un poignard qui parlait; il disait: je demande à tuer! et un rhéteur lui répondait: Tue sans phrases!

Ce poignard, le lendemain je l'ai vu briller dans la main d'un homme sur la poitrine d'un autre homme. Il n'a pas tué, c'est vrai, mais il a dit: Prenez garde, si vous ne tuez pas avec la voix, je tuerai avec le fer.

Et l'on a tué avec la voix. Voilà pourquoi le poignard que j'avais porté n'a pas tué avec le fer.

Mais au reste celui que je poussais à tuer était un homme maudit, un homme exécré, un homme dont la mort sera comme un source de vie pour des milliers de personnes qui, s'il vivait, peut-être allaient mourir.

Mais c'est lui qui va mourir, et le voilà qui vient à moi.

Horrible! horrible! horrible! comme dit Shakespeare. Il a la tête enveloppée d'un linge sale taché d'un sang noir. Le voilà qui vient, écrasé, pliant le front sous sa douleur et sous les malédictions qui courbent sa tête. Ah! tu sens donc le remords!

Mais non; sa roide attitude est la même; son œil sec est fixé sur moi. Grand Dieu! l'approche de la mort le rend-elle voyant? Devine-t-il, sous ce déguisement où je me cache, que c'est moi qui ai crié: «Sus au tyran!» que c'est moi qui ai porté le poignard? Mais détourne donc les yeux de moi, démon! ne me regarde donc plus, fantôme!!!

Ah! par bonheur, voilà quelque chose qui détourne ses yeux de moi. Il regarde la maison de Duplay; cette maison qu'il a habitée et où sa vue, qui partout ailleurs répandait la crainte, répandait la joie;—là on attendait son retour avec des palpitations d'orgueil, on l'écoutait avec délices, on l'applaudissait avec enthousiasme. Cette maison a vu les seules heures heureuses de sa vie. La regardera-t-il en passant et ne se rappellera-t-il pas que Dante, ce peintre des grandes douleurs, a dit:

«Le plus grand supplice qu'il y ait au monde est de se rappeler les jours heureux pendant les jours d'infortune!»

Non-seulement il la regarde, mais les charrettes font halte. Ah! l'on va faire pour Robespierre ce que l'on a fait pour Philippe-Egalité, on va lui montrer une dernière fois son palais.

Ce fut alors seulement que je m'aperçus de l'effroyable affluence de monde qui s'était agglomérée sur ce point. Sans doute on avait lancé d'avance le programme de la funèbre comédie qui devait être jouée à cette place, et les spectateurs y étaient accourus en foule. Pas une fenêtre qui ne fût occupée, beaucoup avaient été louées des prix insensés. Des parents des victimes attendaient là Robespierre pour jouer autour de sa charrette et jusqu'au pied de l'échafaud le rôle du chœur de la vengeance antique.

Il me passa comme un éblouissement: non-seulement j'étais pour quelque chose dans le supplice de ces malheureux, j'étais le grain de sable, c'est vrai, qui avait fait pencher la balance, mais encore j'étais pour quelque chose dans l'évocation de tout ce monde qui sortait on ne sait d'où, de ces hommes à cheveux poudrés, à habits et à culottes de soie, qui jusque-là s'étaient contentés d'errer la nuit, comme des phalènes, dans les rues de Paris, et qui, pour la première fois, osaient s'y montrer le jour; de ces femmes barbouillées de rouge, coiffées de fleurs, à quatre heures de l'après-midi, demi-nues, accoudées aux fenêtres comme au jour de la Fête-Dieu, sur des tapis de velours et sur des châles de pourpre; si mon mauvais génie ne m'eût point conduite à la prison des Carmes, si je n'eusse point porté ce poignard rue de la Perle à Tallien, tout ce monde ne serait point là, ce seraient ceux qui vont à l'échafaud en ce moment qui y en enverraient d'autres.

Mais enfin ne pourrait-on pas les y conduire, à cet échafaud dont ils ont frayé le chemin, sans cette augmentation de supplice? La peine de mort est la privation de la vie, voilà tout, mais non une vengeance.

On s'était arrêté pour faire exhibition des patients; ces mêmes gendarmes, ces sbires d'Henriot qui sabraient la veille ceux qui voulaient sauver les condamnés, piquaient aujourd'hui les condamnateurs d'hier de la pointe de leurs sabres et disaient à Couthon, affaissé sur ses jambes paralysées: «Lève-toi donc, Couthon!» et à Robespierre, brisé par une horrible blessure: «Tiens-toi donc droit, Robespierre!» Et, en effet, la fatigue avait fait retomber celui-ci sur son banc. Mais, au premier appel à son orgueil, il s'était redressé, avait promené sur la foule ce regard terrible, dont j'eus ma part: il m'avait revue.

Mais aussi pourquoi n'avais-je pas quitté ma fenêtre? Qui me tenait clouée à cette fenêtre?

Un pouvoir plus fort que ma volonté.

Je devais voir ce qui allait se passer: c'était ma punition à moi.

Cette sanglante féerie devait avoir son ballet: c'était pour cela que l'on s'était arrêté devant la maison Duplay. Une ronde se forma. Des femmes, si cela peut s'appeler des femmes, se mirent à danser en rond en criant:

«À la guillotine, Robespierre! À la guillotine, Couthon! À la guillotine, Saint-Just!»

Je n'oublierai jamais de quel calme et fier regard le beau jeune homme, le seul qui n'eût point essayé d'échapper à la mort ou qui n'eût point attenté à sa vie, regarda cette ronde de furies et écouta ces cris de malédictions. C'était à tout remettre en doute; on voyait la conscience transparaître dans ces grands yeux méprisants et pleins de dédain de la vie.

Mais ce n'était pas le tout, et la fête devait avoir son dénoûment immonde comme le reste. Un de ces horribles gamins qui sortent des égouts, un de ces bâtards du ruisseau, que l'on ne voit, comme certains reptiles, que les jours de pluie, était là avec un seau plein de sang pris à l'abattoir. Il trempa un balai dans le sang, et se mit à peindre en rouge l'innocente maison de Duplay.

Oh! cette dernière injure, il ne put la supporter; il plia la tête, et, qui sait! de cet œil fixe et sec peut-être une larme tomba-t-elle!

Mais lorsque les charrettes se remirent en mouvement au cri de: À la guillotine! à la guillotine! cette tête livide dont on ne voyait plus que les yeux se redressa, et ses yeux se fixèrent sur moi.

Alors, tu te rappelles, mon Jacques bien-aimé, cette ballade allemande que nous lûmes ensemble, où un fiancé mort enleva sa fiancée vivante, dont le crime a été de blasphémer en apprenant sa mort, partout où ils passent, à un cri que jette le sombre cavalier, tous les morts soulèvent la pierre de leur tombeau et le suivent, contraints par une force magique. Eh bien! ce fut ainsi que son regard me déracina pour ainsi dire de l'endroit où j'étais, et m'entraîna par une force contre laquelle ma volonté ne pouvait rien, à la suite de ce spectre vivant.

Je quittai ma fenêtre, je descendis dans la rue, je suivis le cortège. J'avais les yeux sur la charrette, je ne pouvais pas les en détourner; il y avait une foule à faire trembler, elle m'emportait avec elle sans que je sentisse son étouffante pression. Je marchais et cependant il me semblait que mes pieds ne touchaient pas la terre.

Arrivée à la place de la Révolution, je me trouvai, je ne sais comment cela se fit, une des mieux placées.

Je vis porter Couthon, je vis monter Saint-Just. Celui-ci mourut le sourire aux lèvres. Lorsque le bourreau montra sa tête au peuple, le sourire n'était pas encore effacé.

Le tour de Robespierre vint. Certes cet homme ne pouvait plus aspirer qu'à une chose: à mourir! La tombe, c'était le port où devait jeter l'ancre ce vaisseau brisé. Il monta calme et ferme. Il me sembla que son œil me cherchait et jetait une étincelle de haine en me rencontrant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! permettrez-vous que ce regard d'un mourant me porte malheur?

Mais alors, au moment où je m'en doutais le moins, il se passa sur l'échafaud une chose odieuse, infâme, inouïe.

Un des aides du bourreau, une bête féroce,—il y a des hommes indignes du nom d'homme,—voyant cette rage, entendant ces malédictions, voulut jouer son rôle dans la symphonie infernale: il saisit par un de ses angles cette serviette qui soutenait sa mâchoire et l'arracha.

C'était plus de douleur que la machine humaine n'en pouvait supporter. La mâchoire brisée retomba comme celle d'un squelette.

Robespierre poussa un rugissement.

Je ne vis plus rien.

J'entendis un coup sourd qui frappait dans l'ombre.

J'étais évanouie.

XXV

Lorsque je revins à moi, j'étais seule dans ma chambre et couchée sur mon lit.

Je me levai sur mon séant, je laissa glisser mes jambes hors de mon lit et me trouvai assise.

—Oh! murmurai-je, quel abominable rêve!

En effet, tout ce que j'avais vu en réalité se représentait à moi sous la forme d'un rêve.

J'étais au milieu de l'obscurité la plus complète, mais je voyais se dessiner sur la muraille tout l'effrayant spectacle auquel j'avais assisté.

Les charrettes fatales défilaient devant moi avec ces misérables, mutilés, disloqués, brisés. Au milieu d'eux, seul, Saint-Just sain et sauf, la tête haute et le sourire dédaigneux, puis cette halte à la porte du menuisier, ce misérable gamin barbouillant la porte de sang, enfin, sur la place de la Révolution, ce valet de bourreau arrachant à Robespierre cet appareil qui conservait seul à son visage une forme humaine. J'entendais ce cri, ce rugissement sous lequel j'étais tombée écrasée, me demandant par quelle fatalité, à la même place, mon cœur avait défailli devant la victime et devant le bourreau.

Je fus tirée de cette hallucination par le bruit de ma porte qui s'ouvrait. J'ignorais complètement où j'étais; je me crus dans un cachot et qu'on venait me chercher pour me conduire à mon tour à la mort.

Je jetai un cri et demandai:

—Qui va là?

—Moi, me répondit la voix bien connue de Jean Munier.

—De la lumière! de la lumière! demandai-je.

Il alluma une bougie. Je m'assis sur mon lit, la main sur mes yeux d'abord, puis je regardai où j'étais, et je reconnus mon entresol.

Alors tout me revint en mémoire.

—Ah! dis-je, eh bien! le citoyen Tallien?

—Je l'ai vu, je l'ai rassuré sur sa belle Terezia, mais je lui ai dit que par vous seule il pouvait savoir où elle était, ne voulant pas vous priver du bonheur de le réunir à votre amie. Par malheur il est président de la Convention. La Convention s'est déclarée en permanence; jusqu'à minuit il est au fauteuil; si à minuit il est parvenu à faire remplacer ou à modifier dans son sens le comité de salut public, il aura l'ordre de liberté.

—Mais là bas! m'écriai-je, nos deux malheureuses amies?

—Elles savent qu'elles ne seront pas guillotinées, c'est le principal. Je retourne à la Convention, Tallien m'a fait promettre d'y revenir; je l'attends, et, à quelque heure que ce soit, je viens vous prendre ici avec lui. Pendant ce temps, rhabillez-vous en femme et allez chercher votre garçon menuisier et votre apprentie lingère; avec votre habit d'homme, peut-être ne vous les confierait-on point.

Il me sembla que mon brave commissaire pouvait bien avoir raison; aussitôt son départ, je me hâtai de me transformer, et je descendis pour prendre un fiacre et aller chercher les deux enfants.

Mais il n'était plus question de fiacre; la rue Saint-Honoré était en fête et les voitures n'y circulaient pas. Il y avait des feux de joie de vingt en vingt pas, et devant ces feux, autour de ces feux de joie, des danseurs de toutes les classes de la société.

D'où sortaient tous ces jeunes gens en habit de velours, en culotte de nankin, en bas de soie chinés? D'où sortaient toutes ces femmes barbouillées de rouge comme des roues de carrosse, décolletées jusqu'à la ceinture! Qui avait dicté les paroles, qui avait fait la musique de ces carmagnoles royalistes plus déhanchées que la carmagnole républicaine? Jamais je n'eusse imaginé pareille folie.

Je traversai toute cette saturnale repoussant vingt bras qui voulaient m'entraîner dans ces rondes insensées. Sur la place du Palais-Égalité on ne savait où mettre le pied; les fusées vous inondaient, les pétards vous éclataient dans les jambes, la population était, aux flambeaux et aux torches, visible comme s'il eût été grand jour.

Sans cette circonstance j'eusse bien certainement trouvé les portes de mes deux magasins fermées; mais elles étaient toutes grandes ouvertes, et maîtres, maîtresses et commensaux de la maison prenaient part à la fête. De vieilles servantes qui ne pouvaient trouver de cavaliers dansaient avec leurs balais.

J'entrai au magasin des Deux-Sergents; on me prit pour une pratique qui, malgré l'heure avancée, venait acheter quelque objet de lingerie, et l'on me remit au lendemain. On avait bien le temps de vendre, la terreur était finie, le commerce allait refleurir.

Je me fis reconnaître; je dis le motif de ma visite. J'appris, chose qu'on ne savait pas, que madame de Beauharnais n'avait point été exécutée pendant les derniers jours, qu'elle vivait encore et qu'elle attendait ses enfants.

La joie de ces braves gens fut grande. Ils adoraient la petite Hortense. On l'appela à grands cris; elle s'était retirée dans sa chambre et pleurait pendant que les autres se réjouissaient; mais à peine eut-elle su que sa petite mère vivait toujours et qu'il ne lui était rien arrivé, qu'elle se mit à sauter et à rire. C'était une charmante enfant de dix à onze ans, avec une peau satinée, de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus transparents comme l'éther.

On ne fit sur le billet aucune objection, et l'on s'apprêta à me remettre l'enfant; mais pour une pareille solennité la maîtresse de la maison voulut absolument qu'on la fit belle. On vêtit Hortense de sa plus jolie robe et on lui mit un bouquet à la main, et pendant ce temps j'allai chercher son frère.

Le menuisier, sa femme et tous les apprentis dansaient et chantaient autour d'un grand feu qui brûlait dans la rue de l'Arbre-Sec; je m'informai du jeune Beauharnais et on me le montra accoudé à une borne et regardant tristement toute cette joie à laquelle il ne prenait aucune part.

Mais lorsque j'eus été à lui, quand je me fus fait reconnaître, que je lui eus dit de quelle part je venais, lui, au lieu d'éclater en rires joyeux, il se mit à pleurer, ne prononçant que ces deux mots: Ma mère! ma mère!

Lequel des deux enfants aimait le mieux sa mère; autant l'un que l'autre, mais tous deux l'aimaient avec un caractère différent.

En un instant Eugène eut fait sa toilette. C'était un grand jeune homme de seize ans, avec de beaux yeux noirs, de beaux cheveux noirs tombant sur ses épaules. Il m'offrit son bras, je le pris, et nous nous hâtâmes de traverser la rue pour aller prendre sa sœur.

Elle nous attendait tout habillée, son bouquet à la main; elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche et un chapeau de paille rond avec un ruban bleu; de son chapeau de paille s'échappaient des flots de cheveux blonds. Elle était charmante.

Nous reprîmes en courant la rue Saint-Honoré.

Onze heures sonnaient à l'horloge du Palais-Égalité; les feux commençaient de s'éteindre et l'on circulait un peu plus librement. Tout le long de la route, je n'étais occupée, à droite et à gauche, qu'à répondre aux questions des deux enfants sur leur mère.

Nous arrivâmes à mon entresol, à la porte duquel j'avais laissé la clef, mais mon commissaire n'était pas encore de retour. J'expliquai aux deux enfants que j'étais obligée d'attendre le citoyen Tallien, qui pouvait seul ouvrir les portes de la prison de leur mère. Ils le connaissaient de nom, mais ni l'un ni l'autre n'était fort au courant de l'histoire de la révolution, qui ne leur était venue que tamisée par le milieu commercial dans lequel ils vivaient.

Il y avait deux fenêtres à ma chambre, les enfants se mirent à l'une, moi à l'autre; nous attendîmes.

Il faisait un temps magnifique, un de ces temps qui font croire, lorsqu'il arrive de grands événements, que pour leur accomplissement le ciel donne la main à la terre. J'entendais le jeune homme, qui avait quelques notions d'astronomie, dire à sa sœur le nom des étoiles.

Puis tout à coup, un peu après minuit sonné, le roulement d'un fiacre se fit entendre, venant par la petite rue qui longe la grille de l'Ascension, et il s'arrêta à notre porte.

La portière s'ouvrit, deux hommes sautèrent sur le pavé.

C'étaient Tallien et le commissaire.

Celui-ci leva le nez, m'aperçut à la fenêtre, arrêta Tallien qui allait se lancer dans l'allée, et m'appela.

Puis, se retournant vers Tallien:

—Inutile de perdre son temps à monter, dit-il, elle descend.

En effet, je descendais avec les deux enfants.

—Ah! mademoiselle, me dit Tallien, je sais tout ce que je vous dois. Croyez que Terezia et moi ne l'oublierons jamais.

—Vous vous aimez, vous allez vous revoir, vous allez être heureux, lui dis-je, ce sera pour moi une bien douce récompense.

Il serra mes mains dans les siennes et me montra la portière du fiacre ouverte; j'y montai, pris Hortense sur mes genoux, mais notre complaisant commissaire déclara que, pour ne pas nous gêner, il montait sur le siège avec le cocher.

Peut-être n'était-il pas fâché de me laisser le temps de causer avec Tallien au moment où le feu de la reconnaissance n'avait pas encore eu le temps de s'attiédir.

Si c'était là son intention; il devina juste. À peine la portière refermée, le cocher eût-il pris au galop le chemin de la Force, que j'entamai le chapitre des faits et gestes de messire Jean Munier.—Un mot que je dirais tout bas à Terezia, lui ferait ajouter ses recommandations aux miennes.