Fig. 46.—Coupe générale de la maison. Fig. 46.—Coupe générale de la maison.

La coupe fut bientôt rectifiée (fig. 46), et le grand cousin ne manqua pas de la meubler des détails que devaient recevoir les pièces sur lesquelles la section était faite: ce qui plut fort à Paul qui voyait ainsi la salle de billard terminée, avec son ouverture sur le salon, le cabinet de son beau-frère avec ses portes; puis, au-dessus, la chambre à coucher de celui-ci, son cabinet de toilette et les deux chambres des combles. Ce tracé lui parut charmant; il lui semblait déjà qu’il entrait dans les pièces et qu’il jouissait de la surprise de sa sœur en examinant ces intérieurs. Il voulait montrer à l’instant même toutes ces jolies choses à Mme de Gandelau; mais le grand cousin l’engagea à prendre patience.

Fig. 47. Fig. 47.
Fig. 48. Fig. 48.

«Tout cela, lui dit-il, ne signifie rien, ce n’est qu’une image; il faudra donner les détails de ces boiseries, de ces arrangements intérieurs, et à l’étude il y aura beaucoup à revoir. Laissez un peu ces intérieurs et examinons la charpente des combles. Établissons-la en plan (fig. 47). Les murs A B sont les pignons qui doivent porter les pannes. Nous avons en C D deux murs de refend qui forment également pignons et recevront de même les pannes. Mais les espaces E C sont trop larges pour recevoir de E en C des pannes. Entre eux, nous comptons 6m,60c; or, les pannes ne doivent pas avoir plus de 4 mètres de portée si l’on veut éviter leur flexion. Il faut donc poser des fermes intermédiaires en G H, le long des jouées des lucarnes milieux I. Ainsi les pannes de A en G n’auront que 4 mètres de longueur, et nous pourrons les soulager par des liens du côté des pignons extrêmes. De K en L nous aurons des branches de noues à la pénétration des combles. Établissons d’abord les fermes G H (fig. 48). La hauteur entre planchers de l’étage du comble devra avoir 3 mètres. Nous poserons donc les deux jambes A sur deux semelles reliées par un tirant qui passera sous le parquet. Sur ces jambes, un entrait B; puis pour relier les jambes avec l’entrait, les moises C. À l’extrémité de cet entrait porteront les pannes D. Les arbalétriers E s’assembleront sur cet entrait et viendront saisir le poinçon F. Sous les secondes pannes H, il faudra placer des moises G, formant entrait retroussé. Le faîtage I portera sur ce poinçon avec liens en écharpe. Ces pannes porteront de l’autre bout sur les pignons. Ainsi pourrons-nous poser le chevronnage qui recevra la volige et l’ardoise. Ces pièces (entraits, entraits retroussés, arbalétriers), pourront passer à travers le mur longitudinal K recevant les tuyaux de cheminée et réciproquement, la charpente étayera ce mur et celui-ci soulagera et raidera la charpente. Pour le milieu du bâtiment, ayant les deux murs C D, il nous suffira de poser le faîtage L avec les deux liens-décharges M assemblés aux extrémités d’une filière N qui arrêtera leur écartement. Nous poserons au même niveau les filières a b (voir la fig. 47) qui recevront les faîtages O des combles en pénétration. Ces filières seront de même déchargées par des liens R. C’est sur ces faîtages O que viendront s’assembler les branches de noues S rabattues en S’. Le chevronnage sera ainsi bien établi partout, et nous n’aurons, relativement à la surface du bâtiment, que peu de bois à mettre en œuvre, puisque nous nous servons autant que possible des murs intérieurs. Les pignons nous permettent d’éviter les croupes difficiles à bien établir et à couvrir, et qui demandent beaucoup de bois. Reste le comble de l’escalier. Pour vous faire comprendre la manière de le construire, je vais vous en donner le tracé perspectif. Ce comble porte sur des murs qui s’élèvent au-dessus de la corniche du bâtiment, mais il pénètre le toit de ce bâtiment principal en X (voir la fig. 47). Vous observerez, en examinant le tracé (fig. 39), que les murs de l’escalier laissent un angle sans point d’appui, sur le vestibule. Il faudra donc porter l’arêtier du comble sur ce vide. À cet effet, nous placerons une fermette sur les deux têtes du mur, laquelle recevra l’about de cet arêtier postérieur V indiqué sur la figure 47. Cette disposition est visible dans le tracé perspectif (fig. 49), qui donne la tour carrée de l’escalier principal avec sa charpente. Nous élèverons le noyau barlong A de cet escalier jusqu’au niveau de la corniche. Nous poserons sur les murs les sablières B; puis des trois angles jusqu’au noyau, les semelles C. Sur les abouts assemblés à mi-bois de ces semelles, nous élèverons les deux poinçons D et les trois arêtiers E. Le pied des deux poinçons sera réuni par les moises F. Quant à l’arêtier postérieur G, il viendra s’assembler sur la face du poinçon de la fermette, ainsi que je vous le trace en G’; et pour que cette fermette ne soit pas poussée par cet arêtier, des moises H réuniront la tête du poinçon de la fermette au poinçon du comble D’. Sur les angles des arêtiers, en I, il faudra fixer des chantignolles pour poser les abouts K des pannes qui soulageront la portée des chevrons.

Fig. 49.—Comble du grand escalier. Fig. 49.—Comble du grand escalier.

«En L vous voyez le pignon qui doit se joindre au comble de l’escalier, et n’oubliez pas qu’il faut incruster, le long des murs contre lesquels se tracent les couvertures en pénétration, des filets M en pierre, qui forment solins[63] au-dessus de ces couvertures pour empêcher les eaux pluviales de passer entre l’ardoise et le mur. On fait le plus souvent ces solins en plâtre ou en mortier, sur la couverture même; mais celle-ci étant sujette à des mouvements, ces solins se décollent et il faut les refaire sans cesse. Incrustés dans la maçonnerie au-dessus des pentes de la couverture, ils recouvrent la jonction de l’ardoise ou de la tuile avec les murs et, étant indépendants, ils ne sont pas sujets à se dégrader par suite des mouvements de la charpente.

«Vous allez tracer ces charpentes à une échelle de 0m,02c pour mètre; je corrigerai vos dessins, et nous les donnerons au charpentier pour qu’il dispose ses bois le plus tôt possible. Nous indiquerons les grosseurs de ces bois. Ainsi, les arbalétriers devront avoir 0m,20c x 0m,18c les moises 0m,08c x 0m,18c, les poinçons 0m,18c x 0m,18c, l’entrait de même, les jambes 0m,20c x 0m,20c, les chevrons 0m,08c x 0m,10c. Les pannes 0m,20c x 0m,20c au maximum et sans aubier ni flâches.

—Qu’appelez-vous flâches?

—Ce sont les dépressions, les manques de matière qui apparaissent aux arêtes lorsqu’on équarrit des bois quelque peu tors, et qui laissent ainsi de l’aubier visible sur ces arêtes et même une concavité, ainsi que je vous le marque ici en A (fig. 50).

Fig. 50. Fig. 50.

Vous aurez le soin de ne pas tolérer les flâches dans les bois que le charpentier devra mettre en œuvre pour les combles et solives.

«En étudiant nos planchers, je vois que pour la salle de billard, pour la salle à manger et pour le salon, nous ferons sagement de poser dans chacune de ces pièces deux poutres pour recevoir les solives, en raison de la portée et des cloisons posées au-dessus de ces planchers. Vous vous rappelez que nous avons réservé cette question et que, dans le détail (fig. 42) et dans la coupe (fig. 46), nous avons admis la présence de ces poutres. Les solives, dans ces trois pièces, au lieu de porter d’un mur latéral à l’autre, porteront des murs-pignons sur ces poutres. Mais ces poutres prises dans les meilleurs chênes, finissent toujours par fléchir, ce qui est au moins très désagréable à l’œil. Nous les ferons donc chacune de deux pièces refendues, ainsi que je vous l’ai montré pour les poitraux, et, entre les deux pièces, nous intercalerons une lame de tôle. Cela nous permettra de nous servir de ces poutres comme de lambourdes et d’assembler les solives sur leurs faces, au lieu de les poser par-dessus, et par conséquent de ne pas avoir sous les plafonds une saillie trop prononcée. Ainsi (fig. 51), ayant deux pièces A de 0m,15c x 0m,30c, nous intercalerons une lame de tôle B de 0m,003mm d’épaisseur. Nous boulonnerons le tout ensemble de distance en distance, comme il est marqué en D, et, dans les embrèvements C, nous poserons les abouts des solives E. On clouera quelques plates-bandes en fer pour réunir ces abouts les uns aux autres, et nous obtiendrons de la sorte des planchers parfaitement rigides. Des corbeaux soulageront les portées des poutres qui n’entreront dans l’épaisseur des murs que de 0m,15c. Encore un détail à préparer pour le charpentier. Vous veillerez à ce que les bouts des poutres engagés dans la maçonnerie soient imprimés au minium, et que ces bouts soient enfermés dans une boîte de zinc nº 14 pour empêcher l’humidité des murs de pénétrer le fil du bois. Voilà de la besogne taillée, mettez tout cela au net; demain, quand j’aurai revu vos tracés, nous ferons venir Jean Godard et nous irons choisir les bois dans la réserve coupée de votre père.»

Fig. 51. Fig. 51.

En effet, le lendemain, Paul présenta ses dessins. Il fallut bien y faire d’assez nombreuses corrections, mais cependant le grand cousin le félicita. Paul se donnait de la peine, cherchait à bien comprendre, et s’il ne trouvait pas toujours les solutions les plus simples et les plus naturelles, au moins prouvait-il qu’il réfléchissait avant de rien mettre sur le papier.

Jean Godard appelé, les tracés lui furent présentés. Quelques explications lui furent données, après quoi le grand cousin lui demanda s’il n’avait pas quelques observations à faire. Jean Godard se grattait l’oreille et ne disait mot.

«Y a-t-il dans tout cela quelque chose que vous ne compreniez pas bien, ou qui vous paraisse défectueux? lui dit le grand cousin.

—Non point, monsieur l’architecte, mais voilà tout de même des planchers qui ne vont point suivant l’usance; ça sera difficile... nous n’avons pas l’habitude... et vous sentez... c’est pas de la charpenterie ordinaire.

—Ce qui veut dire qu’il faudra vous la payer plus cher que celle des planchers faits suivant votre méthode?

—Dame... vous sentez... il y a de la main-d’œuvre tout de même... tous ces bois-là, faut que ça soit lavé à la scie, raboté peut-être.

—Examinez bien, Jean. Il faut que les solives soient lavées à la scie sur deux faces seulement, les deux faces vues; or, toutes les solives ordinaires sont prises dans des sciages. Si nous vous demandions de fournir le bois, vous pourriez prétendre que vous ne trouveriez pas des solives disposées ainsi; mais il s’agit de prendre dans des bois qui sont à nous. Si ce sont des bois de brin, il suffira que vous laviez deux faces ainsi (fig. 52); il m’importe peu que vous laissiez équarries grossièrement et seulement purgées d’aubier les faces A. Si vous prenez vos solives dans de gros bois (fig. 53), vous n’aurez qu’à les fendre à la scie comme je le trace ici en B. Mais je préfère prendre des bois de brin parce qu’ils ne tirent pas à cœur comme le feront nécessairement ceux refendus en quatre; et je crois que nous aurons assez des premiers pour n’être point contraints d’employer ce dernier moyen. Nous n’aurons donc à vous payer que les sciages de deux faces comme pour les solives que vous employez habituellement. Quant aux poutres, elles ne seront de même lavées à la scie que sur deux faces, car, si nous les prenons dans un seul brin, nous mettrons les deux sciages en dehors (fig. 54), et la feuille de tôle étant interposée en D, par-dessous, nous rapporterons une planche moulurée C pour masquer la jonction et les flâches s’il y en a. Pour les embrèvements triangulaires à faire en E, ils sont moins difficiles à façonner que ne le sont des mortaises et, les solives portant en plein, n’ont pas de tenons. Il en est de même pour les lambourdes qui, le long des murs, reçoivent les abouts des solives et remplacent les corniches... Eh bien, qu’en dites-vous?

Fig. 52. Fig. 52.
Fig. 53. Fig. 53.

—Dame... c’est pas toujours du plancher comme partout.

Fig. 54. Fig. 54.

—Qu’est-ce que cela fait, s’ils ne vous donnent pas plus de mal à établir? Nous tiendrons attachement du temps que vous passerez, puisque nous fournissons le bois, et, par conséquent, vous êtes assurés de ne rien perdre. Rendez-vous bien compte, et, si vous le voulez, nous pourrons faire un marché. Nous vous payerons la façon au mètre cube comme pour des planchers ordinaires, ou bien nous tiendrons attachement du temps employé en main-d’œuvre et nous vous payerons ce temps... Choisissez!»

Jean Godard tourna longtemps son chapeau, regarda les feuilles de papier dans tous les sens, se gratta derechef l’oreille droite, puis la gauche, et, après une bonne demi-heure, déclara qu’il consentait à ce qu’on lui payât la façon de ces planchers au prix des planchers ordinaires, en raison du cube mis en œuvre.—«Et vous avez raison, dit le grand cousin; car si vous dirigez bien votre travail, si vous ne faites pas de fausses manœuvres, vous gagnerez plus à ce marché que si nous vous payions en régie, par la raison que, pour établir ces sortes de planchers, à cube égal, il y a moins de main-d’œuvre que dans ceux que vous faites habituellement, surtout en ce pays-ci.» Jean Godard demanda cependant qu’il lui fût accordé une plus-value pour les lambourdes destinées à remplacer les scellements bruts dans les murs. «Soit, dit le grand cousin; nous faisons l’économie des corniches en plâtre, il est juste que nous vous en tenions compte.» Il fut donc résolu qu’on payerait à part la façon des lambourdes, c’est-à-dire leurs embrèvements et chanfreins.

Fig. 55. Fig. 55.

Dès le lendemain, quatre lames de scies étaient en mouvement pour débiter les bois mis en réserve. Le chantier avait repris toute son activité. Restait, pour la maçonnerie, un détail de lucarne à fournir et qui fut bientôt fait (fig. 55), puis le passage des tuyaux de cheminée.

Le grand cousin, en donnant à Paul le détail des lucarnes, coupe A et face extérieure B, attira son attention sur leur construction. Montées sur un bahut de 0m,50c d’épaisseur, elles devaient se composer de deux piédroits, en trois assises chacun. Les deux premières assises conserveraient un filet C, destiné à recouvrir l’ardoise de la couverture et à former solins. Sur ces deux jambages porteraient le linteau et deux pierres faisant corbelets. Deux morceaux, sur ce linteau, recevraient les petits gâbles latéraux et composeraient les jambages de l’ouverture supérieure destinée à donner de l’air dans les greniers. Le couronnement serait fait en deux assises, avec fleuron de terminaison. La coupe indiquait comment les glacis des rampants formeraient solins sur les petits combles de ces lucarnes par derrière et mouchette sur la face, pour empêcher l’eau de pluie de couler le long des parements.

CHAPITRE XXII

LA FUMISTERIE

«Pourquoi, demanda Paul au grand cousin, les cheminées fument-elles?

—Vous voulez me demander plutôt, répondit celui-ci, pourquoi certaines cheminées fument? Beaucoup de causes contribuent à faire fumer les cheminées, tandis qu’il n’est qu’une condition pour qu’elles ne fument pas. C’est donc à remplir cette condition qu’il faut s’attacher. Or, voici cette condition: tuyau de fumée proportionné au foyer et alimentation de celui-ci par une quantité d’air proportionnée à la combustion. Si le tuyau est trop étroit pour la quantité de fumée que donne la combustion, cette fumée ne s’élève pas assez facilement, sa marche ascensionnelle est ralentie par le frottement et, le débit étant insuffisant pour la production, il y a débordement de fumée en dehors de la cheminée. On active la combustion et, par suite, l’élévation de la fumée par un courant d’air extérieur qui vient frapper le bois ou le charbon. Le feu bien allumé chauffe la colonne d’air qui remplit la cheminée, et plus cette colonne est échauffée, plus l’air est léger et plus il tend à monter.

«C’est ce qui fait que dans certaines cheminées mal établies, il faut un certain temps pour que la fumée prenne son cours, c’est-à-dire qu’il faut que la colonne d’air soit échauffée. Et, en attendant qu’elle le soit, la fumée passe non dans le tuyau, mais dans la pièce: alors on ouvre une fenêtre pour alimenter d’air le foyer, celui-ci s’allume, chauffe le tuyau et la fumée prend son cours. C’est pourquoi aussi toutes les cheminées neuves fument. Les tuyaux en maçonnerie sont humides, froids, l’air qu’ils contiennent est lourd; il faut un certain temps pour l’alléger, le pénétrer de calorique.

«Au lieu d’ouvrir une fenêtre pour activer le feu (ce qui est un moyen passablement primitif), on établit pour chaque foyer une ventouse, c’est-à-dire qu’on lui donne un canal par lequel l’air extérieur vient frapper le combustible dès que se développe la moindre chaleur, comme celle, par exemple, d’un morceau de papier allumé. Aussitôt cet air extérieur est appelé pour remplir le vide que produit le commencement de combustion, et il active le feu en apportant son oxygène. Plus le feu s’anime, plus le courant d’air est rapide; plus cet air arrive rapidement, plus le bois ou le charbon brûle vivement. La ventouse est pour une cheminée ce qu’est pour un feu de forge le soufflet. Mais il n’en faut pas moins que la ventouse, aussi bien que le tuyau de fumée, soient en rapport avec le foyer. Si le tuyau de fumée est trop étroit, il y a engorgement de fumée; celle-ci déborde. S’il est trop large, il ne s’échauffe pas bien également; puis les courants d’air extérieurs, les vents exercent une pression à son orifice supérieur qui neutralise l’action de tirage; la fumée rabat. Si la ventouse est trop étroite pour l’étendue du foyer, elle n’amène pas la quantité d’air nécessaire à la combustion; le feu est languissant, il chauffe incomplètement, et la fumée tiède ne monte pas assez vite. Si cette ventouse est trop large, ou elle amène un volume d’air trop considérable dont l’oxygène n’est employé qu’incomplètement: alors une partie de l’air froid passe dans le tuyau de fumée et n’active pas le tirage; ou, s’il y a des changements de température, la ventouse attire l’air de la cheminée au lieu d’apporter celui du dehors. Il y a renversement, et la cheminée fume horriblement.»

C’était le soir, après dîner, devant l’âtre que le grand cousin développait cette théorie. «Cela me paraît simple, dit Mme de Gandelau; mais alors pourquoi donc la cheminée de ma chambre, que j’ai maintes fois fait retoucher, fume-t-elle à certains jours?

—Parce que votre chambre, madame, est située dans l’aile neuve de la maison dont les combles sont plus bas que ceux du vieux corps de logis. On n’a pu monter le tuyau de fumée assez haut pour qu’il dépassât les faîtages des combles de l’ancien bâtiment, car cette cheminée isolée n’eût pas résisté aux bourrasques. Quand le vent vient de votre côté, il trouve l’obstacle que lui oppose la bâtisse plus élevée, il rebondit: il y a remous et, en tourbillonnant sur lui-même, il s’engouffre dans le tuyau de votre cheminée, ou tout au moins fait obstacle, par moments, au passage de la fumée. Dans ce cas il faut bifurquer les tuyaux; la pression du vent ne s’exerçant jamais également sur les deux orifices, l’air en s’engouffrant dans l’un, fait passer violemment la fumée par l’autre. Je ne connais pas d’autre moyen; je vous l’ai déjà proposé, mais vous avez trouvé, non sans raison, que ces tuyaux qui semblent lever deux bras désespérés vers le ciel, seraient forts laids, et vous vous êtes résignée à être enfumée quand souffle une forte bourrasque de l’ouest.

—Le fumiste a cependant posé un tuyau de tôle avec un chapeau tournant... ce qu’il appelle, je crois, une gueule de loup; il m’avait assuré que cela marcherait à merveille, mais c’était pire qu’avant.

—Sans doute, quand il y a remous de vent, tourbillons, par suite d’un obstacle, comme ici, cette gueule de loup s’affole, tourne en tous sens et, dans ses mouvements brusques, elle présente parfois, ne fût-ce qu’une seconde, sa bouche à la bourrasque. Cette bouche remplit alors l’office d’un entonnoir, et l’air, se précipitant dans le tuyau, renvoie la fumée par bouffées jusqu’au milieu de la chambre.

—C’est bien cela; vous croyez donc qu’il faudra accepter ces deux affreux tuyaux?

—Assurément. Il y a des villes, voisines de montagnes, dont toutes les maisons, si hautes qu’elles soient, se trouvent dans ces conditions. Genève par exemple, bâtie entre le Salève et le Jura, est dominée, bien qu’à grande distance, par ces montagnes. Les vents violents qui régnent parfois sur le lac s’engouffrent entre ces deux chaînes, tourbillonnent, ressautent, poussent des rafales en tous sens, si bien que les Genevois sont obligés de couronner leurs cheminées par ces tuyaux doubles, qui de loin présentent l’aspect d’une forêt d’anciens télégraphes.

—J’espère bien que vous établirez les cheminées dans la nouvelle maison, de façon qu’elles ne fument pas. Vous savez que Marie prendrait fort mal la chose.

—Nous ferons en sorte; d’abord les conditions locales sont bonnes; nous ne sommes pas dominés, nous n’avons pas à craindre les remous du vent; le long du plateau sur lequel nous bâtissons, les brises sont régulières; puis nous n’avons que des couvertures simples, hautes, et tous les tuyaux dépassent le faîtage. Nous établirons ces tuyaux en briques avec de bonnes sections. Rien ne nous force à les dévier sensiblement; ils s’élèvent verticalement ou peu s’en faut. Puis enfin, nous aurons un système de ventouses établi depuis le sous-sol, au frais; car il faut encore faire attention à ceci; quand des ventouses sont, par exemple, ouvertes au midi, il arrive que l’air qu’elles reçoivent du dehors, même pendant l’hiver, est plus chaud que celui de la pièce où on allume du feu; alors la ventouse attire la fumée, qui rabat dans la pièce. Tout au moins ne peut-on allumer le feu. Le bois noircit et ne brûle pas.

«On emploie beaucoup à Paris maintenant le tuyau unique de fumée pour plusieurs foyers placés l’un sur l’autre et, parallèlement, un tuyau de ventilation qui dirige un embranchement sur chacun de ces foyers. Cela est bon surtout dans les maisons où l’on pose jusqu’à cinq foyers les uns au-dessus des autres, en ce qu’on évite ainsi d’affaiblir considérablement les murs par la quantité de tuyaux juxtaposés. Les foyers s’attirent réciproquement et ce système ne donne pas de fumée dans les pièces. Faut-il que ces tuyaux aient une section proportionnée à tous les foyers, c’est-à-dire qu’ils aient environ, pour cinq cheminées ordinaires superposées, une section de 0m,16c superficiels, soit un carré de 0m,40c de côtés. Mais ici, où nous n’avons que trois étages et de la place, je préfère adapter les tuyaux particuliers à chaque cheminée; d’autant qu’avec le système à tuyau unique il est nécessaire que toutes les cheminées soient allumées: ce qui a toujours lieu dans une grande ville. Faute de ce, il arrive, dans les changements brusques de température, que la fumée passe dans un foyer supérieur ou inférieur au lieu de suivre la colonne verticale. On remédie à cet inconvénient, qui n’est d’ailleurs qu’accidentel, par des trappes bien établies.

—Mais, dit Paul, est-ce que cet air froid des ventouses ne refroidit pas les pièces?

—Cet air froid arrive dans le foyer même, non dans la pièce; il est évident que si l’on ne fait pas de feu, cette ventouse donne de l’air froid qui contribue à abaisser la température d’une pièce; on peut la fermer par une trappe. Mais retenez bien ceci: pour faire du feu, pour brûler du bois ou du charbon ou quoi que ce soit, il faut de l’oxygène, vous avez appris cela dans vos cours de chimie et de physique; donc il faut de l’air; sans air, pas de feu. Autrefois on ne se donnait pas la peine d’établir des ventouses pour les foyers, parce que l’air arrivait dans les pièces par les dessous de portes, par des fenêtres mal fermées, et aussi parce que les pièces, étant très vastes, contenaient un cube d’air assez considérable pour alimenter longtemps un foyer. Puis, disons-le, les cheminées de nos aïeux fumaient passablement. Aujourd’hui nous sommes plus délicats, nous voulons des pièces peu étendues, bien fermées, nous redoutons les courants d’air; c’est bien, mais la cheminée en exige un, courant d’air, sans quoi son combustible ne brûle pas et ne vous chauffe pas. Il est évident que cette colonne d’air froid que vous appelez pour activer la combustion entraîne, en s’élevant dans le tuyau de fumée, une quantité notable de chaleur. Aussi a-t-on inventé plusieurs systèmes pour faire que cet air chauffé ne s’en aille pas rapidement. On le fait tourner dans des tuyaux, on le force à séjourner le plus longtemps possible, ou du moins à laisser, sur les parois des couloirs nombreux qu’il parcourt, une partie du calorique qu’il a absorbé. Ces couloirs chauffent à leur tour une cavité, une chambre qui les enveloppe et qui est aussi alimentée d’air. Cet air, dilaté par la chaleur, tend à s’extravaser. On lui ouvre des issues, qui sont les bouches de chaleur.

«C’est là le principe des calorifères.

—À propos de calorifère, dit Mme de Gandelau, vous comptez en établir un dans la nouvelle maison?

—Certainement; sa place est marquée dans le plan des caves au-dessous du vestibule et son tuyau de fumée passe dans l’angle intérieur du grand escalier. Un calorifère est indispensable dans une maison de campagne, surtout lorsqu’on n’y habite pas tout l’hiver. C’est le moyen d’éviter de nombreuses détériorations. Il suffit, pendant la saison humide et froide, de chauffer une ou deux fois par semaine pour entretenir les intérieurs bien secs.

—Est-ce que vous ne pensez pas que la chaleur des calorifères est malsaine?

—L’air chaud émis par les calorifères est malsain parce qu’en se chauffant, il a perdu une partie de son oxygène, et que l’oxygène nous est aussi nécessaire pour vivre qu’il est nécessaire aux matières combustibles pour brûler. On évite une partie des accidents causés sur l’économie animale par l’air désoxygéné en le faisant passer, au sortir du récipient de chauffe, sur des bassins remplis d’eau, mais ce moyen est un palliatif et on perd ainsi une partie de la chaleur. On peut aussi adopter les calorifères à la vapeur qui n’ont pas les inconvénients que je vous signale. Mais leur établissement est plus dispendieux.

«Je ne considère les calorifères à air chaud bons que pour chauffer des pièces où on ne séjourne pas, des vestibules, des escaliers, des galeries; mais si l’on établit des bouches dans les salons, les salles à manger et les chambres à coucher, il faut se garder de les ouvrir pendant l’habitation. Ne les ouvrez que pour sécher les intérieurs lorsque vous vous absentez; après quoi, ouvrez les fenêtres et fermez les bouches de chaleur en même temps que vous fermerez les fenêtres.

—Et les bains, comment les chaufferez-vous?

—Au moyen d’une chaudière disposée près du calorifère, avec colonne d’ascension jusqu’aux cabinets de bain du premier étage qui sont presque au-dessus du foyer.

—Vous avez aussi des bains pour les gens?

—Oui, au-dessous du fournil et de la buanderie, en sous-sol.

—Je vois que vous avez tout prévu... Voilà une conversation, à propos de fumisterie, que tu feras bien de résumer dans tes notes, Paul!

—Ainsi ferai-je, mère.»

CHAPITRE XXIII

CANTINE

Malgré les derniers désastres, la vie semblait revenir comme par enchantement dans les villes et campagnes. Partout chacun se remettait au travail pour réparer le temps perdu. Si l’on conservait le souvenir ineffaçable des malheurs qui avaient failli tarir toutes les sources de richesses en France, un instinct patriotique faisait redoubler d’efforts pour réparer tant de ruines sans se livrer à de vaines récriminations. Tous ceux qui parcoururent la France pendant ces mois de février et de mars 1871 pouvaient comparer le pays à l’une de ces fourmilières qu’un maladroit a bouleversées du pied. Ces merveilleux insectes n’emploient pas leur temps alors à se lamenter; ils se mettent aussitôt à l’œuvre, et si vous repassez le lendemain, les traces du cataclysme qui a failli détruire la colonie ont disparu.

Mais dans les derniers jours de mars, les journaux apportèrent au château les nouvelles désastreuses de Paris. M. de Gandelau avait songé à renvoyer son fils au lycée. Bien qu’il lui fût démontré que Paul ne perdait pas son temps, il lui semblait fâcheux d’interrompre pendant plus longtemps ses études classiques. Les dernières nouvelles ne permettaient pas à M. de Gandelau d’hésiter. Paul continuerait à travailler avec son cousin qui, de son côté, se décidait à séjourner au château en attendant les événements.

M. de Gandelau, aimé et respecté dans tout le voisinage, n’avait, en ce qui le concernait, aucune inquiétude. Quelques mauvaises figures s’étaient présentées dans les villages des environs, mais, pour ces émissaires, il n’y avait rien à faire; aussi disparurent-ils bientôt. Le père Branchu et Jean Godard étaient venus au château déclarer à M. de Gandelau, que les ouvriers le suppliaient de ne pas suspendre les travaux, et qu’ils consentiraient, si l’argent manquait, à attendre de meilleurs jours. Ils ne demandaient, pour l’instant, que la soupe et du pain. En effet, M. de Gandelau, ayant fait de grands sacrifices pendant la guerre, ne disposait pas en ce moment de sommes assez rondes pour pouvoir faire des payes régulières en raison de l’activité donnée aux travaux. Il pouvait tout au plus faire face aux dépenses des fournitures. Il fut donc décidé qu’on établirait une cantine près du chantier, que M. de Gandelau fournirait la farine, le bois, de la viande deux fois par semaine, des légumes, du lard, et que chaque ouvrier recevrait autant de portions que sa famille et lui en exigeraient pour vivre. Chaque portion fut évaluée au prix coûtant, et le surplus serait payé en argent plus tard d’après les rôles bien établis et contrôlés. Une demi-douzaine d’ouvriers qui n’étaient pas de la contrée n’acceptèrent pas cet arrangement et quittèrent le chantier. Les autres, ayant pleine confiance en la loyauté de M. de Gandelau, souscrivirent à ce marché, d’autant plus qu’ils voyaient ainsi en perspective les résultats d’économies forcées: une épargne. Paul fut chargé de ce nouveau détail, et de cumuler les fonctions d’inspecteur avec celles de pourvoyeur. Son cousin le mit au courant de la comptabilité qu’il devait tenir, afin que tous les intérêts fussent sauvegardés.

Fier de ce nouvel emploi, il s’en acquittait bien. Levé à cinq heures du matin, monté sur son poney, on le voyait courir du château au moulin, du moulin au village voisin, du village au chantier; chaque soir il rendait compte à son père des livraisons du jour et à son cousin des attachements pris sur le tas.

Cette existence fortifiait son corps; la responsabilité dont il se voyait chargé mûrissait son esprit. Vers la fin de mai on aurait eu de la peine à reconnaître en ce jeune homme robuste, sérieux, attentif, le petit collégien désœuvré du mois d’août précédent.

Un matin, le grand cousin lui dit: «Il vous faudra aller à Châteauroux, car nous n’avons pas ici de menuisiers capables d’exécuter nos travaux. Je vous donnerai un mot pour un bon entrepreneur de menuiserie résidant en cette ville, vous vous entendrez avec lui, mais il faut d’abord que nos détails soient prêts.»

CHAPITRE XXIV

LA MENUISERIE

«Tous les détails de la menuiserie, continua le grand cousin, devraient être donnés avant de commencer la construction d’une maison, car la première condition d’une œuvre de menuiserie est de choisir les bois et de n’employer que ceux qui sont bien secs et débités depuis plusieurs années. Nous sommes pris de court et nous n’avons pu nous occuper de cette partie importante de notre construction. Heureusement je connais à Châteauroux un menuisier qui possède des bois en magasin, qui en est avare et ne les emploie qu’à bon escient; j’obtiendrai de lui de nous les fournir. Votre père lui a rendu quelques services; il ne fera donc pas, je pense, de difficultés pour prendre dans ses magasins les bois secs et de bonne qualité qu’il réserve avec un soin jaloux pour les bonnes occasions.

«Mais s’il est nécessaire de n’employer, dans les œuvres de menuiserie, que des bois sans défauts et bien secs, il ne l’est pas moins de combiner ces sortes d’ouvrages en raison de la nature des matériaux et de ne pas sortir des conditions qu’ils imposent. Les bois sont débités suivant certaines dimensions données par l’usage et la grosseur des arbres. Ainsi, par exemple, une planche n’a en largeur que de 0m,20c à 0m,25c (8 pouces anciens), parce que les arbres propres à la menuiserie n’ont guère plus que ce diamètre, aubier déduit; donc, si l’on fait des panneaux, il est sage de ne leur pas donner plus de 0m,20c à 0m,25c de largeur, afin de les prendre dans une planche. Si, pour faire un panneau, on assemble deux ou plusieurs planches, celles-ci, en séchant, se disjoindront et laisseront voir entre elles un intervalle; tandis qu’en donnant seulement à chaque panneau la largeur d’une planche, en admettant que celle-ci subisse un retrait, ce retrait se produit dans la languette et il n’y a pas disjonction. Faut-il toutefois que ces languettes soient assez larges pour qu’elles puissent subir le retrait sans sortir de la feuillure. Vous allez mieux comprendre tout à l’heure.

«Dans le dernier siècle, on a fait beaucoup de portes à grands cadres, c’est-à-dire dont les panneaux, encadrés par des moulures, ont une largeur de 0m,40c à 0m,50c; c’était la mode. Mais on n’employait alors que des bois très secs, coupés et débités depuis un grand nombre d’années, et ces panneaux, faits de deux planches assemblées ou simplement jointives, ne subissaient pas de retraits. Vous voyez des portes ainsi faites dans le salon de votre père, et il n’en est qu’une dont le panneau se soit ouvert. Aujourd’hui, pour or ou argent, on ne trouve plus de ces bois; il faut donc en prendre son parti et renoncer à ces larges panneaux. Ou, si on veut absolument en faire, faut-il les prendre dans du bois blanc, dans du grisard qui est une sorte de peuplier, parce que ce bois sèche vite, ne se fend pas, ne coffine pas, ce qui veut dire qu’il ne se courbe pas en travers du fil. Mais le grisard est un bois tendre qui se pique des vers assez facilement, surtout à la campagne. Tenons-nous-en donc au chêne et combinons nos portes de telle sorte que les panneaux n’aient que 0m,20c environ de largeur. Nous avons des portes à deux battants et des portes à un battant. Celles à deux battants ont 1m,20c de largeur; celles à un battant 0m,80c à 1m,00. Leur hauteur varie entre 2m,10c et 2m,20c; car il est fort inutile de leur donner plus, puisqu’on ne se promène pas dans les appartements avec des croix et bannières et que la taille humaine ne dépasse guère 1m,80c. Les trop hautes portes ont bien des inconvénients; elles sont sujettes à voiler, elles se ferment difficilement, et, s’il fait froid, chaque fois qu’on les ouvre, elles laissent pénétrer dans les intérieurs un cube considérable d’air humide et glacial qui refroidit d’autant les pièces habitées.

Fig. 56. Fig. 56.

«Commençons donc par tracer une porte à deux battants. Nous ferons les bâtis et traverses de cette porte en bois de 0m,04c d’épaisseur (ancien 2 pouces). On appelle bâtis (fig. 56), les pièces d’encadrement, battements[64] ou battants, les pièces A; traverses, les pièces horizontales intermédiaires; chaque montant aura 0m,11c de largeur, les petits montants intermédiaires, 0m,05c. Chaque vantail, en déduisant 0m,015mm pour la feuillure milieu, aura donc 0m,595mm puisque la porte doit avoir en largeur 1m,20c; déduisant 0m,11c + 0m,05c + 0m,095mm pour les trois montants, total: 0m,255mm, il reste pour les deux panneaux 0m,34c, et pour chacun d’eux 0m,17c. Il faut poser la traverse de façon que son axe soit à 1m,00 au-dessus du sol; car c’est sur cette traverse que se pose la serrure, et il est nécessaire de donner à cette traverse 0m,15c de large, afin que, déduction faite des moulures, soit 0m,05c, il reste encore 0m,10c pour la place de cette serrure dont la boîte a généralement 0m,08c à 0m,10c de largeur. Ces sortes de portes sont dites: à panneaux de glaces; tous les assemblages étant faits d’équerre, sans onglets, les panneaux étant étroits, ces portes ne jouent pas et se maintiennent parfaitement.

Fig. 57. Fig. 57.

Voici le détail de ces assemblages (fig. 57): soit A le jambage en maçonnerie de la baie; on pose un dormant B scellé à l’aide de pattes à ce jambage. C’est sur lui que sont fixées à l’aide de vis les paumelles C sur lesquelles roulent les vantaux. D est le bâti; EE les battants; F le montant intermédiaire; G les panneaux avec leurs languettes embrevées. Les chambranles H forment feuillure autour du bâti. On rapporte le long de la feuillure des battants les moulures I destinées à donner à cette feuillure plus de résistance et à présenter un arrondi qui n’écorche pas les mains ou n’éraille pas les vêtements. En K, je vous indique la traverse haute avec son tenon L entrant dans une mortaise en M qui doit traverser le battant. Au droit de l’assemblage du montant intermédiaire N, la moulure O est coupée d’équerre pour laisser passer la tête de ce montant, dont le tenon P entre dans une mortaise R. En S, vous voyez les feuillures dans lesquelles viennent s’embrever les languettes T des panneaux, lesquels sont renforcés à une certaine distance de ces languettes, comme vous le voyez en V, de telle sorte que leur épaisseur soit de 0m,022mm. Vous observerez que les chanfreins X des montants s’arrêtent au-dessous des assemblages pour laisser au bois toute sa force au droit de ceux-ci. Pour des portes de cette dimension, il nous faudra trois paumelles par vantail.

«Cet aperçu vous donne la clef de toute la menuiserie de bâtiment ordinaire et bonne. La règle est simple, ne jamais affaiblir les bois au droit des assemblages, faire toujours ceux-ci d’équerre et ne pas dépasser les dimensions données par les bois débites.

Fig. 58. Fig. 58.

«Nos portes à un vantail seront établies d’après ce système. Il nous reste à nous occuper des croisées. Nous suivrons le même principe, c’est-à-dire que nous éviterons les assemblages défectueux d’onglet, que tous ces assemblages seront d’équerre. Voici (fig. 58) une de ces croisées qui se composent d’un dormant A scellé dans la feuillure de maçonnerie B et d’un châssis à deux battants. L’épaisseur des bois de ce châssis sera de 0m,04c et les montants de battements se réuniront à gueule de loup. Pour éviter la pose de verres d’une trop grande dimension, ou la nécessité de poser des glaces, nous diviserons les battants par un petit bois C. Les détails de ces châssis de croisée vous seront nécessaires; je vous les présente tracés par la figure 59.

Fig. 59. Fig. 59.

«En A, j’ai marqué la feuillure du tableau de la fenêtre; en B, le dormant; en C, l’un des montants qui entre par une languette dans le dormant pour arrêter le passage de l’air; en D, le montant du battement de droite avec sa gueule de loup et le battement E de gauche. C’est sur le renfort interne F que l’on pose la crémone. Le détail G vous donne le profil de la traverse d’appui du dormant et celui de H de la traverse basse des châssis de croisée avec son jet-d’eau[65] destiné à empêcher l’eau de pluie ou de neige de pénétrer dans l’intérieur. Mais comme il arrive que, malgré cette précaution, la pluie violemment poussée par le vent atteint la feuillure et est chassée à l’intérieur, il faut ménager dans cette feuillure un petit canal a avec deux exutoires, pour que l’eau ne puisse se répandre sur la paroi interne de l’allége I. Afin de masquer la jonction de la traverse d’appui de bois avec l’appui de pierre, nous rapporterons la cymaise K. En L, je vous marque l’assemblage de la traverse basse du châssis avec le montant, et en M, celui de petit bois avec ce même montant. Vous remarquerez en O les feuillures externes pour recevoir le verre et les chanfreins P avec arrêts à l’intérieur pour laisser aux assemblages toute leur force. Outre les trois paumelles nécessaires à chaque vantail, il faut compter des équerres entaillées hautes et basses pour empêcher les châssis de donner du nez, c’est-à-dire de fatiguer les assemblages et de peser sur le milieu de la croisée, car le verre ne peut remplir l’office des panneaux de porte qui raidissent les bâtis. Au contraire, par son poids, le verre tend à déformer ces châssis.

«Vous allez donc, mon cher Paul, vous mettre à ces détails, je rectifierai vos tracés; puis, muni de ces dessins, vous irez à Châteauroux et vous soumettrez tout cela à l’entrepreneur de menuiserie qui fera ses prix. Vous compléterez les dessins par des explications en retenant bien ce que je vous ai dit et vous rapporterez les propositions de votre entrepreneur. Je vous adresserai d’ailleurs à Châteauroux à un ingénieur de mes amis chez lequel vous serez reçu comme un parent et qui pourra compléter les renseignements qui vous manquent.»

Mme de Gandelau eut quelque peine à consentir au voyage de Paul; mais, sur les assurances que l’ami du grand cousin serait prévenu et qu’il serait à la gare pour recevoir le futur architecte, que celui-ci séjournerait au milieu d’une famille heureuse de le recevoir, la permission fut accordée. D’ailleurs le voyage ne serait que de trois ou quatre jours et Châteauroux est à quatre-vingts kilomètres de la propriété de M. de Gandelau.

CHAPITRE XXV

DES NOUVELLES CONNAISSANCES ACQUISES PAR M. PAUL PENDANT SON VOYAGE

Paul en savait assez déjà pour redouter un peu de se trouver seul chargé d’une mission qu’il considérait comme passablement importante. Il eût été fort simple d’écrire à l’entrepreneur de menuiserie de venir au château, mais le grand cousin avait demandé à M. de Gandelau d’envoyer Paul le trouver, afin de mettre à l’épreuve son inspecteur et savoir comment il se tirerait d’affaire. Le grand cousin avait amplement donné ses instructions, les avait fait répéter plusieurs fois; Paul avait pris note des points importants. Il était muni des plans pour donner le nombre des baies, les mains des portes, les surfaces des parquets, les développements des lambris, des cimaises, des plinthes, etc.

En arrivant à Châteauroux, vers dix heures du matin, Paul trouva en effet l’ingénieur, M. Victorien, l’ami du grand cousin, qui l’attendait à la gare.

M. Victorien était un homme jeune encore, bien que ses cheveux coupés en brosse fussent grisonnants. Un teint basané, l’œil clair, le nez aquilin, donnaient à sa physionomie un certain air martial qui plut tout d’abord à notre apprenti architecte. Une lettre du grand cousin l’avait informé des circonstances qui faisaient que Paul s’adonnait depuis six mois à la bâtisse; M. Victorien connaissait un peu M. de Gandelau et professait pour son caractère une estime particulière. Il n’en fallait pas tant pour qu’il reçût le voyageur comme un jeune frère. Mme Victorien, petite femme brune et rondelette, qui semblait être l’antithèse de son mari, grand et sec, ne trouvait rien d’assez bon pour son hôte. À déjeuner, Paul eut à répondre à toutes les questions qui lui furent adressées... Comment on avait supporté au château les épreuves dernières,... ce qu’était la maison nouvelle,... si elle était avancée... combien on y employait d’ouvriers... comment se faisaient les travaux? Paul répondit du mieux qu’il put et se hasarda même à faire quelques croquis pour expliquer à ses hôtes et la situation de la maison neuve et son degré d’avancement.

«Mais, lui dit M. Victorien, je vois que vous avez profité des leçons de votre cousin, l’homme de ma connaissance qui fait le plus rapidement un croquis explicatif.»

Ce compliment encouragea Paul, qui raconta comment s’était faite jusqu’à ce jour son éducation d’architecte.

«Nous avons tout le temps demain d’aller voir votre menuisier; si vous voulez, vous m’accompagnerez sur des travaux d’éclusage que je fais faire à deux lieues d’ici. Cela pourra vous intéresser.»

Paul s’empressa d’accepter, bien que Mme Victorien se récriât et prétendît que son jeune hôte devait être fatigué, qu’il fallait le laisser reposer; qu’il s’était levé de grand matin, etc.

«Allons donc! dit M. Victorien: fatigué... à son âge, avec cette mine, et parce qu’il est resté deux heures assis dans un wagon? Prépare-nous un bon dîner pour notre retour vers sept heures et tu verras si notre ami n’y fait pas honneur. Ne nous a-t-il pas dit, d’ailleurs, qu’il était à cinq heures sur pied chaque matin et qu’il courait tout le jour? Partons!»

Un petit char à bancs entraîna bientôt nos deux compagnons loin de la ville.

«Ainsi donc, dit M. Victorien à la première côte, votre cousin n’a pas été autrement fatigué de sa courte campagne. Je ne l’ai vu qu’un instant lorsqu’il est passé ici avec son corps... C’est un homme énergique, mais je sais qu’il ne se ménage pas toujours assez... Comme il s’explique clairement... n’est-ce pas?... Il y a plaisir à prendre de lui des leçons. Nous avons été camarades, et il a hésité quelque temps s’il se ferait architecte ou ingénieur civil. Il était capable d’être l’un ou l’autre.

—Quelle est donc la différence entre un architecte et un ingénieur? hasarda Paul.

—Diable, vous me faites là une question à laquelle il est difficile de répondre... Laissez-moi vous dire un apologue.

«Il y avait autrefois deux petits jumeaux qui se ressemblaient si bien que leur mère les confondait. Non seulement ils avaient les mêmes traits, la même taille, la même démarche, mais aussi les mêmes goûts et les mêmes aptitudes. Il fallait travailler de ses mains, car les parents étaient pauvres. Tous deux se firent maçons. Ils devinrent habiles, et ce qu’ils faisaient, chacun, était également bien. Le père, qui était un esprit étroit, pensa que ces quatre mains qui travaillaient aux mêmes ouvrages avec une égale perfection, produiraient davantage et mieux encore en divisant le travail par paires de mains. Donc, à l’une des paires il dit: «Vous, vous ne ferez que les travaux au-dessous du sol;» à l’autre: «Vous ne ferez que les travaux au-dessus du sol.» Les frères pensèrent que cela n’avait guère de sens, puisqu’ils s’aidaient aussi bien dans un cas que dans l’autre; mais comme ils étaient enfants soumis, ils obéirent. Seulement, ces ouvriers qui jusqu’alors étaient d’accord et se prêtaient un mutuel concours au bénéfice de l’ouvrage, ne cessèrent de se disputer depuis lors. Celui qui travaillait au-dessus des caves trouvait qu’on ne lui préparait pas convenablement ses fondements, et celui qui établissait ceux-ci prétendait qu’on ne tenait pas compte des conditions de leur structure. Si bien qu’ils se séparèrent, et chacun d’eux, ayant pris l’habitude de la spécialité qu’on lui avait imposée, demeura impropre à faire autre chose.

—Je crois saisir votre apologue, mais...

—Mais cela ne vous explique pas pourquoi on établit une différence entre un ingénieur et un architecte. De fait, un ingénieur habile peut être un bon architecte, comme un architecte savant doit être un bon ingénieur. Les ingénieurs font les ponts, les canaux, les travaux de ports, les endiguements, ce qui ne les empêche pas d’élever des phares, de bâtir des usines, des magasins et bien d’autres constructions. Les architectes devraient savoir faire toutes ces choses-là; ils les faisaient jadis, parce qu’alors les frères jumeaux n’étaient pas séparés, ou plutôt qu’ils ne faisaient qu’une seule et même personne. Mais depuis que cette unique individualité s’est divisée, les deux moitiés vont chacune de leur côté. Si les ingénieurs bâtissent un pont, les architectes disent qu’il est laid et ils n’ont pas toujours tort de le dire. Si les architectes élèvent un palais, les ingénieurs trouvent, non sans raison, que les matériaux y sont maladroitement employés, sans économie et sans une connaissance exacte de leurs propriétés de durée ou de résistance.

—Mais pourquoi les ingénieurs font-ils des ponts que les architectes ne trouvent pas beaux?

—Parce que la question d’art a été séparée de la question de science, de calcul, par ce père à l’esprit borné qui a cru que les deux choses ne pouvaient tenir dans un même cerveau. Aux architectes on a dit: «Vous serez artistes, ne voyez que la forme, ne vous occupez que de la forme;» aux ingénieurs on a dit: «Vous ne vous occuperez que de la science et de l’application scientifique; la forme ne vous regarde pas, laissez cela aux artistes qui rêvent les yeux ouverts et sont impropres à raisonner.»

«Ah! cela semble étrange à votre jeune esprit, je le vois bien. C’est tout simplement absurde, par cette raison que l’art de l’architecture n’est qu’une conséquence de l’art de construire, c’est-à-dire d’employer les matériaux suivant leurs qualités ou leurs propriétés, et que les formes d’architecture dérivent notoirement de ce judicieux emploi... Mais, mon jeune ami, en prenant de l’âge vous en verrez bien d’autres dans notre pauvre pays tout embourbé dans les routines... Psst! Coco en route! c’est tout plaine maintenant!»

On arriva bientôt à l’éclusage. Deux batardeaux, l’un en aval, l’autre en amont, barraient le cours d’eau; un gros siphon en fonte faisait passer le courant par-dessus les travailleurs occupés à fonder les murs (bajoyers) formant la chambre de l’écluse; Paul se fit expliquer la fonction de ce siphon, ce qu’il eut vite compris, puisqu’il en avait fait avec des tuyaux de plume et de la cire, et avait ainsi vidé des verres d’eau. Il n’avait jamais supposé que ce petit appareil hydraulique pût recevoir une si formidable application. Il vit comment se faisait le béton que l’on coulait sous les murs latéraux de la chambre, c’est-à-dire de l’espace compris entre les deux portes d’écluse. Un cheval tirait sur un grand levier de bois qui faisait mouvoir un arbre en fer pivotant dans un cylindre vertical, et qui, étant muni de palettes, mêlait la chaux éteinte avec le sable introduit au sommet de ce cylindre. Une vanne laissait, par le bas, s’échapper le mortier bien corroyé dans des brouettes que des hommes transportaient sur une aire de madriers où on le mêlait avec une quantité double de cailloux, au moyen de râteaux. Puis d’autres ouvriers transportaient le béton bien mélangé, jusqu’à une trémie qui le conduisait au fond de la fouille où d’autres ouvriers l’étalaient par couches et le pilonnaient à l’aide de dames de bois. Paul se fit expliquer également la disposition des portes, le radier, le busc ou seuil sur lequel devaient butter les vantaux busqués de l’écluse, c’est-à-dire présentant un angle obtus vers l’amont, pour résister à l’action du courant. Il vit l’atelier des charpentiers où l’on mettait les portes d’écluse sur épure. Tout en surveillant ses ouvrages et donnant ses ordres, M. Victorien expliquait à Paul la fonction de chaque partie du travail, et celui-ci prenait des notes et faisait des croquis sur son carnet, pour conserver le souvenir de ce qu’il entendait et voyait. Cette attention de Paul parut faire plaisir à M. Victorien. Aussi, quand on remonta en voiture pour rentrer à la ville, l’ingénieur ne manqua pas de compléter ses explications. Il lui décrivit les portes d’écluse des ports de mer, comment on en faisait actuellement qui avait jusqu’à trente mètres et plus d’ouverture, partie en fer, partie en bois, ou entièrement en fer, et promit de lui montrer, à la maison, les tracés de quelques-uns de ces éclusages. Les deux voyageurs en vinrent à parler des ponts et comment on parvenait à fonder leurs piles au milieu d’un courant.

M. Victorien lui fit comprendre comment, à l’aide des moyens fournis par l’industrie moderne, on arrivait à fonder des piles au milieu de fleuves larges, profonds et rapides, où, autrefois, on ne considérait pas cette opération comme praticable; comment on coulait des tubes en tôle jumeaux, verticalement, de façon que leur extrémité inférieure touchât le fond; comment, à l’aide de machines puissantes, on comprimait l’air dans ces énormes colonnes creuses, de manière à en chasser l’eau, et comment alors on établissait une maçonnerie remplissant ces cylindres, de telle sorte qu’on obtenait ainsi des piles parfaitement solides, stables, et pouvant résister à de fortes charges; que, la tôle devant se détruire à la longue, les colonnes de maçonnerie demeuraient intactes, ayant eu le temps de prendre une parfaite consistance.

Les explications de M. Victorien ouvraient ainsi à Paul un nouvel horizon d’études, et il se demandait s’il aurait jamais le temps d’apprendre toutes ces choses, car M. Victorien ne manquait pas de lui répéter à chaque instant qu’un architecte ne devait pas ignorer ces moyens de construction, parce qu’il pouvait se faire qu’il eût à les employer. Aussi paraissait-il préoccupé. M. Victorien s’en aperçut et lui dit: «Parlons d’autre chose, car il me semble que vous êtes un peu fatigué.

—Non point, reprit Paul, mais j’ai eu de la peine à mettre dans ma tête tout ce que mon cousin me disait, quand il s’agissait seulement de bâtir une maison, et je croyais que, quand j’aurais bien compris les choses diverses qu’il m’expliquait, j’aurais le résumé de tout ce que je devais apprendre, et voilà que je m’aperçois qu’il est bien d’autres choses relatives à la construction, qu’il est nécessaire de savoir, et... dame...

—Et cela vous inquiète, vous effraye... Prenez le temps, ne cherchez pas à comprendre tout à la fois: écoutez attentivement, voilà tout. Peu à peu cela se débrouillera dans votre esprit, se classera. Soyez tranquille,... les jeunes cerveaux sont composés d’une quantité de tiroirs vides. On ne doit demander à la jeunesse que de les ouvrir; chaque connaissance vient d’elle-même se classer dans celui qui lui convient. Plus tard, on n’a plus que la peine d’ouvrir le tiroir qui contient telle ou telle chose emmagasinée presque sans qu’on s’en doute; on la trouve intacte, propre à être employée à l’usage convenable. Seulement, il faut toujours tenir tous ses tiroirs ouverts à l’époque de la cueillette, époque qui est courte. Si on laisse fermés les tiroirs pendant la première jeunesse, c’est-à-dire de douze à vingt-cinq ans, plus tard, c’est une rude besogne que de les remplir, car les serrures sont rouillées; ou ils se sont remplis, on ne sait comment, d’un fatras inutile dont on n’a que faire.» Ainsi devisant, les deux voyageurs rentrèrent à la maison où Mme Victorien leur avait fait préparer un bon souper, égayé par la présence de deux bambins revenus de l’école, et qui furent bientôt au mieux avec Paul.

La journée suivante fut consacrée à voir l’entrepreneur de menuiserie, à lui expliquer les détails apportés et à préparer les marchés, ce à quoi M. Victorien aida quelque peu Paul. Cependant, celui-ci, bien stylé par son cousin, se tira de sa mission à son honneur, et il fut très flatté quand, au sortir de la conférence, l’entrepreneur ne l’appela plus que monsieur l’Inspecteur, en lui donnant toutes sortes d’explications techniques que Paul ne comprenait pas toujours, ce dont il se garda bien de rien laisser paraître, se réservant de demander à son cousin les éclaircissements qui lui faisaient défaut.

On alla voir le surlendemain matin quelques édifices curieux dans les environs, et le soir, à neuf heures, Paul rentrait au château, sa valise pleine de renseignements que M. Victorien lui avait donnés sur les ponts, les écluses, les matériaux du pays et leur emploi.

CHAPITRE XXVI

LA COUVERTURE ET LA PLOMBERIE

Bien qu’au mois de juin il fût possible de rentrer au lycée, à Paris, Mme de Gandelau insista pour que son fils restât l’été près d’elle. Elle craignait le typhus. Puis, on n’était pas sans inquiétudes sur la tranquillité de la grande ville, si cruellement éprouvée et ravagée. Un instituteur des environs, homme plus instruit que ne le sont en général ces modestes délégués de l’instruction publique, vint donc chaque jour donner une ou deux heures de leçons à Paul pour qu’il n’oubliât pas ce qu’il savait de latin, et le reste du temps fut consacré à la surveillance des travaux qui avançaient à vue d’œil. Les murs étaient élevés, les planchers posés, on commençait le levage de la charpente des combles; et s’il n’y avait plus autant de détails à donner aux ouvriers, la surveillance devait être plus minutieuse, d’autant que le grand cousin ne laissait rien passer et voulait qu’on lui rendît compte de chaque chose. Parfois, quand Paul revenait du chantier, le grand cousin lui demandait s’il avait vu telle ou telle partie; si Paul hésitait, il lui disait: «Eh bien! mon ami, il faut retourner voir cela et m’en rendre compte, non demain, mais tout de suite.» Et Paul enfourchait son poney. Aussi avait-il pris l’habitude, pour éviter ces allées et venues qui lui semblaient au moins monotones, de ne rentrer qu’après avoir examiné en détail tous les points qui pouvaient provoquer une question de la part du grand cousin. C’était surtout sur les chaînages que celui-ci avait fixé l’attention de Paul. Il lui demandait à plusieurs reprises comment les ancres étaient posées; et si les explications ne concordaient pas, il fallait retourner au chantier et ne pas le quitter que les choses ne fussent placées devant les yeux de l’inspecteur, ainsi qu’il avait été ordonné. D’ailleurs, les visites au chantier en compagnie de Paul avaient lieu trois fois par semaine, et, sur place, les instructions étaient données devant lui aux entrepreneurs. Le grand cousin avait toujours le soin de faire répéter ces instructions par son inspecteur, pour être assuré qu’elles étaient comprises.

Il fallut s’occuper des chéneaux, des écoulements des eaux pluviales et de la couverture.

«Les couvertures sont généralement assez mal faites dans les constructions de province, dit le grand cousin, et surtout les ouvrages de plomberie; aussi aurons-nous à prendre souci de cette partie importante de notre bâtisse, car une maison mal couverte est comme un homme incomplètement ou mal vêtu. L’un et l’autre contractent des maladies incurables. Ici nous n’avons pas de bons plombiers-couvreurs, il faudra se décider à en faire venir de Paris; cela nous coûtera un peu plus cher; mais, au fond, c’est une économie, car nous éviterons des réparations incessantes et des malfaçons irréparables. Nous adopterons la couverture en ardoises à crochets.

«On pose vulgairement l’ardoise sur de la volige de sapin ou de bois blanc, à l’aide de clous; mais pour enfoncer ces clous dans la volige, il faut percer l’ardoise de deux trous, puisqu’on maintient chacune d’elles avec deux clous. Sous l’effort du vent, les ardoises battent, élargissent les trous et finissent par échapper la tête de ces clous; alors elles tombent. Pour replacer une seule ardoise, il faut en enlever plusieurs, et la dernière doit nécessairement être percée de trous dans le pureau, c’est-à-dire sur la partie vue de l’ardoise. Avec les crochets, on évite ces inconvénients, et les réparations peuvent être faites par la première personne venue. Ces crochets sont fabriqués en cuivre rouge, ce qui permet de les ouvrir et de les fermer plus de vingt-cinq fois sans les casser. De plus, l’ardoise étant maintenue à sa pince, c’est-à-dire à sa partie inférieure, ne ballotte plus sous l’action du vent, et aucun effort ne la peut déranger. Dans le système ordinaire de couverture en ardoises, il y a, l’une sur l’autre, trois épaisseurs de chacune de ces lames. Le pureau étant de 0m,11c, les ardoises ont donc 0m,33c de longueur. Pour poser de l’ardoise à crochets, au lieu de volige, on cloue des lattes sur les chevrons, espacées de 0m,11c l’une de l’autre, d’axe en axe (fig. 60). Vous voyez ainsi en A la position des lattes et celle de chaque ardoise.