ÉTUDES THÉORIQUES
Le froid, les circonstances obligeaient d’interrompre les travaux. L’hiver pouvait être long. Le grand cousin et Paul se préparèrent donc à employer fructueusement ces loisirs forcés. Il fut décidé entre eux que non seulement on mettrait au net tous les détails nécessaires à l’achèvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces jours d’hiver pour donner à Paul bien des notions qui lui manquaient comme inspecteur des travaux.
Paul prenait chaque jour plus d’intérêt à ce travail. Jusqu’à ce moment, l’exécution avait suivi le labeur de cabinet, et l’exemple, la pratique venaient appuyer la théorie; mais il sentait bien que toute son attention et son désir de seconder le maître de l’œuvre ne suffisaient pas, et qu’à chaque pas il se trouvait en présence d’une difficulté. Plus le travail avançait, plus son impuissance lui semblait complète. Il se mit donc à l’œuvre avec la bonne envie d’apprendre, d’autant que tout ce qui l’entourait prenait un aspect plus triste et désolé. Paul n’avait point séjourné un hiver à la campagne; s’il venait dans sa famille aux fêtes du premier de l’an, les quelques jours passés au château de son père étaient si vite écoulés qu’il n’avait pas le loisir de se préoccuper de l’aspect des champs. D’ailleurs on recevait, à cette occasion, des amis; sa sœur aînée animait la maison; tout le monde était en fête. Il n’en était plus ainsi au commencement de décembre 1870; les villages des environs étaient déserts, ou occupés pendant quelques heures par des troupes mal vêtues, mourant de faim, allant combattre le plus souvent sans enthousiasme, laissant des traînards, des malades dans les chaumières. Puis c’étaient de longues files de voitures qui semblaient autant de convois funèbres.
La neige commençait à couvrir les champs et assourdissait les bruits lointains. Rarement un paysan se présentait-il au château; le facteur y venait encore régulièrement, et les lettres et journaux qu’il apportait ne faisaient qu’assombrir les visages. Parfois on logeait des mobiles ou des soldats, tous étaient muets; les officiers eux-mêmes demandaient à rester dans leur chambre, prétextant la fatigue, et ne descendaient pas au salon. M. de Gandelau, levé de grand matin, en dépit de sa goutte, semblait se multiplier; il était chez les fermiers, à la ville voisine, facilitant les transports, organisant des hôpitaux, approvisionnant des denrées, levant les difficultés imposées par la routine. «Faites travailler Paul, mon ami, disait-il chaque soir au grand cousin; c’est tout ce que je réclame de votre amitié, et c’est beaucoup; mais faites-le, je vous en prie.»
En effet, les journées se passaient en grande partie à étudier quelques questions de constructions; puis l’architecte et son inspecteur allaient faire une promenade avant la nuit, pendant laquelle le grand cousin ne manquait pas d’entamer quelque sujet intéressant. La campagne, les phénomènes naturels étaient le sujet habituel de ces conversations; et ainsi Paul apprenait à observer, à réfléchir, et il s’apercevait chaque jour combien il faut recueillir de connaissances pour faire peu de chose. Le grand cousin ne manquait pas de lui répéter souvent ceci: «Plus vous saurez, plus vous reconnaîtrez qu’il vous manque de savoir; et la limite de la science, c’est d’acquérir la conviction qu’on ne sait rien.
—Alors, répondit Paul un jour, à quoi sert d’apprendre?
—À être modeste; à remplir la vie d’autre chose que des préoccupations de la vanité; à se rendre quelque peu utile à ses semblables, sans exiger d’eux la reconnaissance.»
Le grand cousin faisait beaucoup dessiner Paul, et toujours d’après nature ou d’après des tracés préparés devant son élève, car il n’avait apporté avec lui aucun dessin d’architecture. Puis, Paul mettait au net les attachements des parties déjà élevées de la construction. Ainsi se rendait-il un compte exact de la structure de chacun des morceaux de pierre mis en œuvre.
Paul commençait donc à tracer proprement un détail d’architecture, et son cousin ne manquait jamais de répondre à chacune des questions qui lui étaient adressées. Paul eut bientôt laissé de côté toute timidité ou, si l’on veut, tout amour-propre, et, ne craignant plus de montrer son peu de savoir, il multipliait ses questions. Le grand cousin avait pour habitude d’attendre, pour faire une leçon sur un sujet, que son jeune inspecteur demandât à être éclairé. Il voulait que l’intelligence de son élève fût déjà préparée par la nécessité de savoir, avant d’enseigner. Aussi bien ces leçons traitaient de sujets très divers, mais le grand cousin avait le soin de les relier toutes par l’exposé de principes généraux qui revenaient sans cesse.
Un jour, Paul voulut savoir ce que c’est qu’un ordre et ce qu’on entend par ce mot, en architecture.
«Vous me faites là, petit cousin, une grosse question, à laquelle je ne sais trop si je répondrai de manière à vous éclairer. On peut entendre en architecture ce mot de deux manières: ordre signifie, si l’on veut, ordonnance, corrélation entre les parties. Mais je pense que ce n’est pas ainsi que vous l’entendez; vous me demandez probablement en quoi consistent ce qu’on appelle vulgairement les ordres d’architecture? L’idée d’ordre dans votre esprit implique une série de colonnes ou supports verticaux, portant un entablement ou une plate-bande horizontale! C’est bien cela, n’est-ce pas?
—Oui, c’est cela.
—Eh bien, à des époques reculées, les architectes ont eu la pensée, fort naturelle, d’élever des points d’appui verticaux, et de poser de l’un à l’autre sur leur sommet des traverses, soit de bois, soit de pierre; sur cette claire-voie ils ont établi un toit. Cela formait un abri ouvert par le bas, couvert: ce que nous appelons une halle. Mais comme en bien des cas il fallait aussi fermer ces espaces couverts, en arrière de ces points d’appui verticaux on a bâti des murs en laissant, entre eux et les supports isolés, un espace libre qu’on appelle portique. C’est ainsi, par exemple, que sont conçus certains temples des Grecs. Peu à peu, le génie des architectes, l’étude, l’observation de l’effet extérieur, ont fait donner à ces points d’appui verticaux et à ce qu’ils supportent, c’est-à-dire, à l’entablement, des proportions relatives, délicates, harmoniques, d’où l’on a déduit des lois; car, notez bien que l’exemple précède toujours la règle, que la règle n’est que le résultat de l’expérience. Les Grecs ont ainsi trouvé trois ordres: le Ionien, le Dorique et le Corinthien, qui possèdent chacun leur système harmonique de proportion et leur ornementation. Ces systèmes ne sont pas tellement absolus chez les Grecs qu’ils n’empiètent souvent l’un sur l’autre.
«Mais les Romains qui étaient des gens d’ordre et prétendaient l’imposer en tout et partout, en prenant ces dispositions aux Grecs, ont voulu formuler d’une manière à peu près absolue ces trois systèmes. Cela simplifiait les choses, et les Romains aimaient à enfermer les choses d’art dans un cadre administratif. On a fait pis, quand au seizième siècle on s’est mis à étudier l’antiquité; on a prétendu à tout jamais fixer les rapports entre les divers membres de chacun de ces ordres, et, pour laisser une certaine latitude aux architectes, on en a même ajouté deux aux trois premiers, qui sont: le Toscan et le Composite. Ces ordres momifiés ont été appliqués n’importe où et n’importe comment, ainsi qu’on attache une tapisserie à une muraille pour la décorer. Les architectes se sont souvent plus préoccupés de placer un ordre sur une façade que de disposer convenablement le bâtiment élevé derrière cette devanture. La colonnade du Louvre est certainement ce qui a été fait de plus contraire à la raison en ce genre, puisque son ordonnance n’a aucun rapport avec ce qu’elle couvre, et que cet immense portique, situé au premier étage, ne sert absolument qu’à obscurcir les jours ouverts dans sa longueur et que vous ne voyez jamais personne se promener sur son aire. Mais il fallait être majestueux quand même, alors. Nous ne sommes pas entièrement revenus de ces folies graves, et vous voyez encore aujourd’hui des ordres placés, sans qu’il soit possible de dire pourquoi, devant des bâtiments qui se passeraient volontiers de cette décoration parasite destinée à prouver au public qu’il existe des ordres et des architectes pour les mettre en proportion, suivant la formule.
«Mais vous étudierez ces parties de l’architecture un peu plus tard. Je crois que c’est une mauvaise méthode d’enseigner l’art de mettre des fleurs dans le discours, avant de savoir exprimer clairement sa pensée, et c’est ainsi qu’ont fait des auteurs ou des orateurs qui prennent le galimatias pour la saine rhétorique; des architectes qui, avant de songer à satisfaire pleinement aux exigences de la construction, à étudier les besoins de leur temps, s’amusent à reproduire des formes dont ils n’ont pas approfondi les origines, la raison d’être et le sens véritable. Pour le moment, tenons-nous terre à terre. Il s’agit d’une maison, non d’un temple ou d’une basilique. Il s’agit d’en étudier toutes les parties. La tâche nous suffit.
«Nous avons le loisir de bien étudier les détails de notre bâtisse, puisque le froid nous oblige à fermer le chantier. La construction, mon ami, c’est l’art de prévoir. Le bon constructeur est celui qui ne livre rien au hasard, qui n’ajourne aucune solution et qui sait donner à chaque fonction sa place, sa valeur par rapport à l’ensemble, et cela au moment opportun. Nous avons tracé les plans aux divers étages, nous avons donné les détails nécessaires à la construction des parties inférieures de la maison; maintenant, il nous faut combiner les détails des élévations avec l’ensemble. Nous allons donc, d’abord, établir le profil exact des murs de face, avec la hauteur des planchers, les niveaux des chaînages et les souches des combles.»
Le grand cousin, qui, comme on peut le supposer, avait par avance conçu, sinon tracé toutes les parties de la construction, eut bientôt fait d’établir ce profil devant Paul, qui s’émerveillait toujours de voir avec quelle promptitude son patron arrivait à tracer sur le papier un détail de construction. Il en fit l’observation encore cette fois.
«Comment pouvez-vous ainsi indiquer sans hésiter l’arrangement de toutes ces parties de la bâtisse? dit-il.
—Parce que j’y ai pensé, et que je me suis représenté toutes ces parties en traçant ou en vous faisant tracer les ensembles. Si elles ne sont pas sur le papier, elles sont dans ma tête; et quand il s’agit de les rendre intelligibles pour ceux qui sont chargés de l’exécution, je n’ai qu’à écrire, pour ainsi dire, ce que je sais d’avance par cœur. Et c’est toujours ainsi qu’il est utile de procéder. Voyez ce profil et ces quelques détails (fig. 42); examinons cela ensemble: vous reconnaîtrez bientôt que vous-même avez déjà vu tout ce que contient cette feuille de papier, et qu’avec un peu d’attention vous pourriez coordonner ces diverses parties. Vous voyez figurer l’épaisseur du mur à rez-de-chaussée, avec son axe ponctué; la hauteur de l’allége A et de son appui, la disposition du tableau de la fenêtre, son linteau, la hauteur du plancher, son épaisseur. Le bandeau B était à fixer; il doit avoir l’épaisseur de ce plancher, il s’accuse au dehors. Puis, réduisant les murs de face à 80 centimètres au premier étage, nous posons une assise de retraite en C; l’allége semblable à celle du rez-de-chaussée. La hauteur du premier étage de sol à sol a déjà été fixée. Le membre D inférieur de la corniche accuse l’épaisseur du deuxième plancher; reste à placer au-dessus la tablette en pierre dure qui reçoit le chéneau. Quant à la fenêtre de ce premier étage, elle est construite comme celle du rez-de-chaussée, seulement l’ébrasement est moins profond de 10 centimètres, puisque ce mur a 10 centimètres de moins d’épaisseur. Son linteau est le même, ainsi que les tableaux qui doivent recevoir les persiennes de tôle, et les chaînages passent sous ces linteaux. Comme nous avons des pignons, les corniches ne peuvent retourner et doivent s’arrêter contre une saillie E, laquelle, en s’élevant au-dessus du comble, permet de poser le chaperon F qui aura un filet saillant pour couvrir la rencontre de l’ardoise avec ce pignon. Je trace donc en G l’angle du bâtiment avec cette saillie E’, et l’appareil en besace dont nous avons parlé. Comme je prévois que les solives auront trop de portée en quelques points, je suppose les poutres H intermédiaires, pour les recevoir, et les cerceaux I pour soulager la portée de ces poutres.
«J’ai tracé en K le bandeau du premier étage avec les saillies cotées de l’axe du mur, l’assise de retraite au-dessus, puis en L la corniche et la tablette de couronnement. Vous observerez que cette tablette donne une pente vers l’extérieur, sous le chéneau, afin que, s’il survient une fuite, les eaux s’écoulent au dehors et ne pénètrent pas dans la maçonnerie. Cette tablette porte un larmier a aussi bien que le bandeau, afin que l’eau de pluie ne puisse baver le long des murs. Ces profils seront d’ailleurs tracés grandeur d’exécution pour le tailleur de pierres. C’est sur le bahut M que reposeront les lucarnes qui éclaireront l’étage du comble. Quant à la charpente, dont je ne trace ici qu’une amorce, je vous indiquerai ce qu’elle doit être. Prenez donc ces croquis et faites-en des dessins cotés à l’échelle de 5 centimètres pour mètre, afin qu’ils puissent servir à l’exécution.
«Pendant ce temps-là, je vais vous disposer un autre croquis perspectif des bretêches ou loges de la salle de billard et de la salle à manger, à l’aide duquel vous devrez établir ces détails. Nous verrons comment vous vous en tirerez.
«Les Anglais, dans leurs habitations de campagne, emploient volontiers ces sortes de cages saillantes ajourées. Ils les appellent bow-window et les construisent souvent en encorbellement. Tenez... voici un croquis, dans ce carnet, d’un bow-window d’une maison de Lincoln qui date du seizième siècle (fig. 43). Cette loge saillante portée sur un cul-de-lampe est terminée par un petit terrasson qui forme balcon au premier étage. Remarquez, en passant, comme cette construction est bien entendue. Cette partie de l’Angleterre possède de la pierre, mais cependant les matériaux sont moins communs que n’est la brique. Le constructeur n’a employé ces matériaux chers que pour la bretêche qu’il ne pouvait guère élever en brique et pour les jambages et linteaux des fenêtres. Le reste de la bâtisse est élevé en brique.
«Mais nous donnons trop de saillie à vos bretêches pour qu’il soit possible de les porter en encorbellement.
—Qu’est-ce que vous appelez un encorbellement?
—C’est une construction en saillie ne portant pas de fond, mais soutenue par des corbeaux, d’où lui vient le nom d’encorbellement. Le poids de la maçonnerie qui s’appuie sur la queue, ou la partie engagée des corbeaux, permet d’établir sur leur partie saillante une construction qui, étant moins lourde que celle reposant sur leur queue, est ainsi maintenue sans faire craindre une bascule. Encore faut-il calculer la longueur du bras de levier, c’est-à-dire le rapport de la saillie des corbeaux avec le poids qui maintient leur queue et celui qui repose sur leur tête. Bien entendu, plus les corbeaux sont saillants, plus le poids posé sur leur extrémité extérieure a d’action sur celui qui maintient la bascule. Si bien qu’un poids très minime posé à l’extrémité d’un corbeau très saillant pourrait faire basculer une construction lourde posée à la queue. Aussi a-t-on remplacé souvent les corbeaux par des trompes, c’est-à-dire par un système d’appareil qui reporte les poids extrêmes sur les murs.
L’architecte qui a composé le window que je viens de vous faire voir ne s’est pas préoccupé de ces combinaisons. Il a fait ce qu’on appelle un cul-de-lampe, c’est-à-dire une pyramide renversée, au moyen de trois assises en encorbellement, ou si vous voulez en saillie l’une sur l’autre, de manière à obtenir une portion d’un polygone. Sur ce plateau, il a élevé sa claire-voie qui n’a guère que 0m,24c d’épaisseur. Le cul-de-lampe étant engagé dans la construction du mur, supporte, à cause du poids de celui-ci, la claire-voie, sans basculer. On employait beaucoup ces sortes de balcons fermés pendant le moyen âge, parce qu’ils donnaient de la place dans les étages supérieurs sans empiéter sur le sol de la voie publique et parce qu’ils donnaient des vues de flancs. Si les règlements de voirie ne permettent plus d’établir ces saillies dans nos villes, rien n’empêche d’en ménager lorsque nous construisons à la campagne. Encore faut-il que ce soit motivé. Pour nous, dans le cas présent, ces constructions en encorbellement n’ont pas d’objet, et il nous en coûtera moins de faire porter nos bretêches de fond.»
Une heure plus tard, le grand cousin remettait à Paul le croquis ci-joint (fig. 44) donnant la disposition de la bretêche de la salle de billard, afin qu’il en étudiât la construction. Ce travail demanda beaucoup d’attention à notre inspecteur des travaux, et il ne put le mener à bonne fin qu’après avoir demandé bien des avis et renseignements au grand cousin.
SUITE DES ÉTUDES THÉORIQUES
La saison, de plus en plus rigoureuse, ne permettait pas de reprendre les travaux. Les constructions commencées étaient cachées sous une couche épaisse de chaume et de terre que recouvrait un manteau de neige. Les journées se passaient à faire les détails qui devaient être remis au père Branchu et au charpentier lorsque le temps permettrait de reprendre les travaux. Pendant les longues soirées, on s’entretenait de questions théoriques, touchant l’art de bâtir, lorsque la famille était rassemblée et qu’on s’était mis au courant des nouvelles du moment. C’était pour Paul un moyen de s’instruire et pour la famille une distraction au milieu des préoccupations qui pesaient sur tous en ces tristes circonstances. Paul avait vu son cousin tracer dans la journée un certain nombre de profils, grandeur d’exécution; et comme lui-même avait des dessins à mettre au net, il ne s’était pas interrompu pour questionner le patron. Mais le soir, Paul demanda quel était le procédé à employer pour tracer ces profils.—«Vous voudriez toujours qu’on vous donnât des recettes, Paul, lui répondit le grand cousin. Or, il n’y a pas plus de recettes pour tracer des profils qu’il n’y en a pour toutes les autres parties de la construction. Il y a des conditions imposées par la destination, la nature des matériaux, la manière de les mettre en œuvre, l’usage et l’effet à obtenir. À ces conditions joignez le bon sens, l’observation et l’étude, vous tracerez des profils.
«Reprenons, si vous voulez, ces conditions une à une.
«La destination: Un profil est fait, vous le devez supposer, pour remplir un objet; si vous tracez une corniche, c’est pour couronner un mur, porter un chéneau ou l’avancée d’un toit; éloigner les eaux pluviales de ce mur; donc il faut que cette corniche soit assez saillante pour remplir cet objet.—La nature des matériaux: il est clair que, si vous possédez des pierres résistantes, tenaces, fournies en larges morceaux, ou des pierres menues et friables, vous ne pourrez donner le même profil à ces deux natures différentes de matériaux. La manière de mettre en œuvre ces pierres doit également influer sur la forme à donner à ce profil. S’il nous faut monter les pierres à l’aide de moyens très simples, primitifs, qui ne permettent pas d’élever des poids considérables à d’assez grandes hauteurs, ou si vous possédez ces moyens: dans le premier cas, il vous faudra éviter les profils qui exigent de grands blocs; dans le second, vous les pourrez adopter.—L’usage: Vous devez nécessairement tenir compte des usages de la localité où vous bâtissez, parce que ces usages résultent le plus souvent d’une observation judicieuse des conditions imposées par le climat, par les besoins, le mode de travail et la nature même des matériaux. J’entends par usages, non certaines méthodes importées qui sont affaire de mode, et ne sont pas la conséquence de ces conditions, mais bien celles qui sont fournies, comme je viens de le dire, par une observation longue et judicieuse.—L’effet à obtenir: L’architecte habile peut, à l’aide du tracé d’un profil, donner un aspect robuste ou délicat à une construction. Il doit toujours subordonner le tracé à l’échelle de cette construction et à celle des matériaux. Il est ridicule de prétendre obtenir de grands profils si l’on ne possède que des pierres basses de banc ou d’une nature peu résistante, comme il est absurde de profiler délicatement des pierres grossières et dont la taille est difficile.
«Vous voyez donc que la recette, en ceci comme en tout ce qui touche à l’art de bâtir, est d’abord de raisonner.
«Les Athéniens, qui ont bâti des monuments en marbre blanc, ont pu se permettre des délicatesses dans le tracé de leurs profils qui ne sauraient s’appliquer au calcaire grossier de nos pays. Et quand les Grecs ont bâti des édifices en pierres d’une nature poreuse ou à gros grains, ils ont eu le soin de revêtir les tailles d’un enduit très fin qui leur permettait de cacher la grossièreté de la matière. Mais, s’ils pouvaient employer ce procédé sous un climat doux où il ne gèle jamais, cela ne saurait être pratiqué chez nous, où le thermomètre descend en moyenne, pendant deux mois d’hiver, à 4° au-dessous de zéro, et où, à certains jours, comme en ce moment, il atteint 15°. Il faudrait refaire ces enduits tous les printemps.
«Nos architectes du moyen âge qui ne suivaient pas l’enseignement dit classique, que l’on professe aujourd’hui à notre École des Beaux-Arts, et qui n’allaient pas étudier l’art de bâtir propre à la France à Rome et à Athènes, avaient cherché le tracé des profils qui convient à nos matériaux et à notre climat, ce qui semble assez rationnel; or, ce tracé... ils l’ont très bien trouvé et appliqué. Je vais vous en fournir la preuve.
«D’abord, comme ils ne faisaient pas de ravalements, ainsi que je vous l’ai dit, mais qu’ils posaient les pierres toutes taillées sans qu’il y eût à y retoucher une fois en place, ils avaient dû, nécessairement, tracer chaque profil dans la hauteur d’une assise. Si celles-ci étaient hautes, leurs profils pouvaient être grands; si elles étaient basses, leurs profils étaient petits.
«Prenons, par exemple, un bandeau. On appelle bandeau une assise de pierre qui indique un plancher, un repos intermédiaire dans la hauteur d’un mur. Et ce n’est pas sans raison qu’au niveau d’un plancher on pose une assise qui forme saillie au dehors: 1º parce qu’il est bon de donner plus de force au mur à ce niveau qui reçoit des entailles; 2º parce qu’il faut arraser la construction à ce même niveau, la régler pour monter un nouvel étage. Mais il ne faut pas que cette assise arrête les eaux pluviales et provoque ainsi la pénétration de l’humidité dans les murs; au contraire, il faut qu’elle soit profilée de telle sorte que cette humidité soit éloignée, afin de ne pas pourrir les bois. Voici donc (fig. 45 en A) comment les architectes qui songeaient plutôt à satisfaire aux nécessités de la construction qu’à emprunter des formes à des édifices sans relations avec les conditions imposées par notre climat et notre genre de structure, profilaient habituellement un bandeau. Ils traçaient la ligne a b suivant un angle de 60°. Du point c ils abaissaient sur cette ligne a b une perpendiculaire c b. L’angle a b c était alors un angle droit. Prenant de b en d une longueur plus ou moins étendue, suivant la résistance de la pierre, ils évidaient la moulure e que nous appelons coupe-larme ou mouchette; de telle sorte que l’eau de pluie tombant sur la surface inclinée a b, ne s’y arrêtait pas, suivait la pente b d et tombait forcément en d sur le sol, puisqu’elle ne pouvait remonter dans la gorge. Donc, le parement du mur c f était garanti. S’agissait-il d’une corniche (voir en B), on établissait une première assise g destinée à supporter la saillie de la tablette h, puis on posait, en seconde assise, cette tablette h, en ayant soin de ménager un coupe-larme en i. Si cette tablette devait recevoir un chéneau de métal ou de pierre, on avait le soin de tailler une pente de j en k, en laissant le lit horizontal au droit des joints, ainsi que vous l’indique le tracé perspectif C. Le chéneau portait donc sur ces réserves l, et, s’il venait à laisser échapper les eaux par les joints, ces infiltrations trouvant la pente k j, la suivaient, arrivaient au coupe-larme i, et tombaient sur le sol sans pénétrer dans l’épaisseur du mur. Suivant que la pierre employée était dure ou tendre, les moulures étaient plus ou moins vives ou molles. Ainsi, je suppose ici que le profil a été taillé dans une pierre d’une dureté médiocre, tandis que, si cette pierre est très résistante, vous pourrez accentuer le profil comme je l’indique en D. Vous obtiendrez alors un effet plus vif, des ombres plus noires, des clairs plus brillants. Mais il faut toujours penser, en traçant les profils extérieurs, à la projection des rayons solaires.
«Si, par exemple, vous tracez un profil tel que celui-ci, en E, il est évident que les rayons solaires étant suivant la direction O P, toutes vos moulures demeureront dans l’ombre et ne produiront aucun effet. Mais dès que le soleil s’abaissera suivant une direction plus inclinée R S, toutes les moulures recevront des filets de lumière à peu près égaux, et le profil donnera une succession d’ombres et de clairs uniformes qui n’indiqueront point la saillie. Mais si vous tracez ce profil conformément à la figure F, les rayons solaires, suivant la même direction o’ p’, rencontreront les saillies n m qui seront lumineuses, et cette direction s’abaissant, vous aurez toujours des différences de rapport entre les ombres et les lumières. Je ne vous donne ici que des vues générales; c’est à vous d’observer et de tirer profit de vos observations quand vous aurez l’occasion d’étudier les monuments.
«Il est aussi fort important de subordonner le tracé des profils à la nature des matériaux employés. Vous ne pouvez donner à une matière moulée, coulée ou traînée comme le plâtre ou les ciments et mortiers, les profils qui conviennent à de la pierre. Ces matières enduites ne se prêtent qu’à un moulurage fin et peu saillant. De même, si vous donnez des profils pour des ouvrages de bois, il faut les tracer en raison de la qualité ligneuse et tenace de cette matière, éviter les trop larges surfaces; il ne faut pas perdre de vue que le bois se prête à un travail délicat, n’est mis en œuvre qu’en pièces relativement peu épaisses, et demande, pour être travaillé convenablement, l’emploi d’outils étroits, tels que les ciseaux, les rabots, la varlope, lesquels courent suivant le fil et ne sauraient engager des surfaces étendues en largeur. En tout ceci, l’économie est d’accord avec le sens commun et le bon effet produit; car, s’il vous plaît d’imposer un tracé de profil qui ne s’accorde pas à la matière mise en œuvre, vous provoquerez l’emploi de procédés inusités, difficiles, et par conséquent dispendieux, et votre œuvre paraît pénible, cherchée, laborieuse. Il est des architectes qui pensent étonner en adoptant ainsi des procédés qui ne concordent pas avec les matériaux qu’ils mettent en œuvre; qui, s’ils construisent en briques, s’évertuent à donner l’aspect d’une construction de pierre à leur bâtisse; qui prétendent simuler du marbre avec de la menuiserie, ou de la menuiserie avec des enduits; qui semblent enfin prendre à tâche de donner à chacune des matières employées les formes qui ne sont pas appropriées à leurs qualités. Rendez-vous compte de ces procédés fâcheux, pour les éviter toujours, si vous voulez être architecte. Le goût faussé chez la plupart des gens du monde qui se mêlent de faire bâtir, est souvent un obstacle à l’emploi des méthodes sensées, car malheureusement, chez nous, les études classiques ont poussé les artistes dans cette voie fausse, et, par suite, le public s’est pris de passion pour les tristes résultats auxquels elle conduit; si bien qu’il est difficile souvent de faire entendre raison aux clients et de procéder suivant ce que commande une juste observation de l’emploi des matériaux. N’importe, il est des questions sur lesquelles un architecte qui respecte son art ne doit jamais céder.
—C’est, en effet, dit M. de Gandelau, une étrange manie chez certaines gens qui font bâtir, de prétendre imposer les fantaisies les plus burlesques à leurs architectes; et cela ne date pas d’aujourd’hui, puisque Philibert Delorme s’en plaignait déjà de son temps.
—Philibert Delorme, répliqua Paul, est, je crois, l’architecte qui a bâti le palais des Tuileries.
—Oui, en partie du moins, reprit le grand cousin; mais vous avez son livre, me semble-t-il, dans votre bibliothèque?
—Certes; je vais vous le chercher.» M. de Gandelau ne tarda guère à rentrer au salon, muni du vénérable in-folio.
«Tiens, dit-il à son fils, je te le donne, et tu feras bien de méditer ces pages. Voici le titre de la Préface: «Singuliers advertissements pour ceux qui légèrement entreprennent de bastir sans l’advis et conseil des doctes architectes; et des faultes qu’ils commettent, et inconvénients qui en adviennent.» C’est le commencement de ta bibliothèque d’architecte, si tu dois choisir cette carrière; et tu ne pourrais avoir sous les yeux un ouvrage mieux fait pour inspirer des sentiments droits, le respect de la profession. Je ne saurais en parler au point de vue du métier, auquel je n’entends rien; mais en lisant quelques-unes de ces pages, je me suis du moins épargné cette prétention dispendieuse de certains propriétaires à vouloir diriger eux-mêmes leurs bâtisses.
—La sincérité de Philibert Delorme ne lui a pas été profitable, répliqua le grand cousin.
—Soit; mais il a laissé un livre qui le fait estimer comme homme, indépendamment de son mérite comme architecte, trois cents ans après la publication, puisqu’il est daté de 1576; cet avantage se paye par quelques désagréments pendant la vie, car on ne sait gré aux gens de dire des vérités que quand ils ne sont plus là pour recevoir de l’opinion le prix de leur sincérité.
—Hum... alors il ne faut pas être surpris si peu de personnes osent énoncer ces vérités, et si les architectes,... puisqu’ils sont sur le tapis, préfèrent à cette gloire posthume, le calme et le bien-être que leur procurent, leur vie durant, des complaisances envers leur clients, dussent-elles donner à ceux-ci des regrets tardifs, ou leur occasionner des dépenses inutiles.
—Allons, allons, dit M. de Gandelau, vous n’êtes pas de ces architectes, vous qui parlez, et cependant vous avez encore une belle et bonne clientèle; je ne sais si dans trois siècles on parlera de vous, mais je sais qu’on vous estime aujourd’hui.
—Alors votre jugement de tout à l’heure n’est pas absolu?
—Non, certes...; l’esprit de conduite est pour beaucoup en tout ceci, et il y a manière de dire des vérités... Convenez cependant que vous avez manqué plus d’une affaire pour avoir été trop sincère à ses débuts?
—Sans nul doute; il est même à croire que si je n’avais pas été servi par certaines circonstances favorables qui m’ont mis en rapport avec des clients habitués à traiter de grandes affaires, avec des hommes à l’esprit trop élevé et sérieux pour s’occuper des détails de notre métier, je n’aurais pas grand’chose à faire. À un point de vue général, vous avez raison, et la plupart des personnes qui font bâtir redoutent de s’adresser à des architectes sachant bien leur métier, mais d’un caractère indépendant. Ce qu’elles cherchent (et en ceci les femmes ont une influence souvent fâcheuse), ce sont des médiocrités complaisantes, qui se prêtent à toutes leurs fantaisies, quitte à s’en repentir peu après.
—Vous nous attaquez à tort, reprit Mme de Gandelau, les femmes n’ont pas la prétention de se connaître en architecture, et elles ne demandent qu’un bon aménagement des intérieurs; ce qui est assez naturel, puisqu’elles ont la direction des affaires de la maison et que, plus que personne, elles souffrent des distributions incommodes ou mauvaises des habitations.
—D’accord; mais, d’une part, les maîtresses de maison demandant des distributions à leur convenance, souvent compliquées et exigeant des dispositions particulières; et de l’autre, les maîtres voulant des dehors qui présentent tel style ou tel aspect dont ils sont férus, il est difficile, sinon impossible, de concilier ces deux exigences qui, souvent, se contrarient; le malheureux architecte, désirant contenter tout le monde, accorder des volontés contradictoires, n’obtient rien de bon, et, l’œuvre achevée, chacun de son côté lui jette la pierre. Combien de fois n’ai-je pas été appelé pour réparer les bévues, les malfaçons qui étaient la conséquence de ces tiraillements et des complaisances funestes de l’architecte? On voulait bien me dire alors qu’on était désolé de ne m’avoir pas pris pour diriger l’entreprise. Il était un peu tard, et cet exemple ne servait pas à d’autres.
—Que faire? reprit Mme de Gandelau. Si les choses se passent ainsi que vous le dites, vous offrez à Paul une carrière qui me semble n’être qu’une impasse; et à moins qu’il n’obtienne des travaux du gouvernement...
—Oh! c’est là une chance trop éventuelle, et une carrière qui dépend du gouvernement n’en est pas une. Il faut qu’un homme puisse se tirer d’affaire sans compter sur cet appui très précaire. Puis, les élus sont en petit nombre.
—Alors?
—Alors il faut enseigner, il faut faire pénétrer le savoir, la raison, l’habitude de réfléchir, partout, et surtout au sein des générations qui s’élèvent. Quand les gens du monde, quand les personnes qui font bâtir et qui, par conséquent, sont favorisées de la fortune, en sauront un peu plus qu’elles n’en savent, elles s’apercevront qu’il leur reste tout à apprendre en quelque branche que ce soit des connaissances, que le mieux est de s’en rapporter aux hommes spéciaux pour traiter des questions spéciales, et de les laisser faire. Il n’est personne qui, autour d’un blessé, se permette de donner un avis au chirurgien sur la manière de pratiquer une opération. Pourquoi chacun se mêle-t-il de donner son opinion à un architecte sur la façon dont il devra conduire une entreprise?
—Ce n’est pas tout à fait la même chose.
—À peu près; seulement, Madame, comme il s’agit de la vie, on ne souffle mot devant le chirurgien; et comme il ne s’agit que de la bourse, parfois de la santé, mais à échéance, devant l’architecte, chacun dit son mot.
—Nous voilà loin des profils,» dit M. de Gandelau en se levant.
LACUNE
Peu de jours après cette conversation, un corps assez nombreux de troupe traversa la contrée. Les Allemands manœuvraient sur les deux rives de la Loire, ils menaçaient Tours. Un officier général vint loger chez M. de Gandelau, il connaissait le grand cousin. Celui-ci souffrait impatiemment de l’inactivité à laquelle il était réduit depuis que la guerre prenait une tournure si funeste.
Il eut avec cet officier général un assez long entretien le soir, et le lendemain matin il déclara à M. de Gandelau qu’il partait avec le corps qui traversait le pays; qu’on manquait d’officiers du génie, et qu’à la rigueur il pouvait en remplir les fonctions; que le général, son ami, approuvait fort sa détermination et que, dans des circonstances aussi graves, il croyait de son devoir de ne pas hésiter à partir, puisqu’il pouvait rendre quelques services. M. de Gandelau n’essaya pas de le retenir, il comprenait trop bien les sentiments qui dominaient son hôte.
«Que ferons-nous de Paul? lui dit-il.
—Vous avez dans votre bibliothèque une édition latine de Vitruve?
—Oui.
—Eh bien, confiez-la-moi; je vais, en une heure, avant mon départ, expliquer à Paul comment il devra travailler sur ce traité: cela l’empêchera d’oublier ce qu’il sait de latin, et il en tirera profit pour les études que nous avons commencées.
—Excellente idée.
—Vous exigerez de Paul que deux fois par semaine il vous remette la traduction d’un chapitre avec figures explicatives dessinées, cela lui entretiendra la main et occupera son esprit. Je ne pense pas que cette traduction puisse faire oublier même celle de Perrault: mais n’importe, il ne perdra pas tout à fait son temps. Dès que je pourrai revenir, vous me reverrez.»
Paul était désolé du départ du grand cousin et de ne pouvoir le suivre; il aurait bien voulu continuer ses études sur l’art de bâtir par un cours d’ingénieur militaire sur le terrain, mais c’eût été un embarras pour le grand cousin, et Mme de Gandelau en serait morte d’inquiétude. Paul fut nanti de l’édition de Vitruve, et le travail auquel il devait se consacrer lui fut expliqué.
Deux heures après, le grand cousin, muni d’une petite valise se mettait en marche avec son ami le général, dont le corps se dirigeait vers Châteauroux. De part et d’autre on s’était bien promis d’écrire.
On croira sans peine que la maison de M. de Gandelau prit l’aspect le plus triste après ce départ précipité. Le maître avait, dès le début de la guerre, équipé et fait partir tous les gens valides. Il n’y avait plus dans ce logis que deux ou trois vieux serviteurs et quelques femmes qui la plupart avait leurs maris ou leurs enfants à l’armée. M. et Mme de Gandelau n’allaient plus au salon, dans lequel des lits avaient été disposés pour des blessés, en cas qu’il en vînt. La famille se réunissait dans la chambre de Mme de Gandelau et on mangeait dans une petite pièce servant habituellement d’office.
Paul, le grand cousin parti, alla faire une visite au chantier. Il était désert; la neige couvrait les tas de moellons, les pierres de taille et les charpentes éparses. Les murs montés à une certaine hauteur, protégés par du chaume, surmontés d’une crête de neige, leurs parements brunis par l’opposition de la nappe blanche qui les entourait, quelques morceaux de bois noircis par l’humidité, donnaient à ces constructions ébauchées l’aspect des débris d’un incendie.
Bien qu’à l’âge de Paul on ne soit pas facilement accessible aux sombres pensées, le pauvre garçon ne put, en face de cette solitude, retenir ses larmes. Il revoyait par la pensée ce chantier si animé un mois auparavant, les gars occupés à leur ouvrage. Tous étaient partis. L’âme de cette future maison qui représentait pour lui la joie de la famille venait de le quitter.
Malgré le froid, il s’assit sur une pierre, et, la tête dans ses mains, de tristes pensées l’assiégeaient. C’était la première douleur, le premier dur mécompte qu’il éprouvât; il lui semblait que tout était fini, qu’il n’y eût plus pour lui ni espoir, ni bonheur possible au monde.
Une main appuyée sur son épaule le fit tressaillir; il leva la tête, son père était derrière lui. Le premier mouvement de Paul fut de se jeter dans ses bras en sanglotant. «Voyons, Paul, mon enfant, calme-toi, lui dit M. de Gandelau. Nous vivons dans un temps d’épreuves; qui sait celles qui nous sont réservées? À peine si, pour nous, elles ont commencé. Pense donc combien il est en ce moment de douleurs en France! Que sont nos inquiétudes et nos chagrins auprès de ces angoisses? Réserve tes larmes, peut-être n’auras-tu que trop l’occasion d’en répandre. Il est toujours temps de se désoler. J’ai vu que tu te dirigeais de ce côté et je t’ai suivi, prévoyant ton chagrin... Mais qu’est cela? rien, ou bien peu de chose... Remets-toi courageusement au travail, seul, puisque notre ami a dû nous quitter pour remplir un devoir sacré. Il reviendra; tu as appris à l’aimer et à l’estimer davantage, montre-lui que tu es digne de l’affection qu’il t’a marquée, en lui remettant alors un travail sérieux.
«Certes, il serait touché de ton chagrin, où il entre pour une bonne part; sois assuré qu’il sera plus touché encore de voir que tu as scrupuleusement suivi ses dernières instructions, et que sa présence n’est pas le seul mobile qui te fasse aimer le travail.»
Le père et le fils regagnèrent la maison. Les conseils de M. de Gandelau, le soin qu’il mettait à faire entrevoir à Paul des temps meilleurs, avaient peu à peu rendu à celui-ci, sinon la gaieté, au moins le calme et le désir de bien faire. M. de Gandelau craignait surtout pour son fils le découragement, cette tristesse vague, inféconde, dont la jeunesse aime parfois à se nourrir et qui énerve les âmes les mieux douées.
Il entra donc dans la chambre de Paul, et prenant le Vitruve laissé sur la table, il se mit à le parcourir. M. de Gandelau savait beaucoup, quoiqu’il ne fît en aucune circonstance parade de ses connaissances. C’est un bien qu’il réservait pour lui. Familier avec les auteurs de l’antiquité, il pouvait lire, sinon expliquer en architecte dans toutes ses parties, le texte de Vitruve: «Tiens, dit-il à Paul, voilà un chapitre qui doit être intéressant et qui peut t’enseigner beaucoup de choses, c’est le chapitre VIII: de generibus structurae et earum qualitatibus, modis ac locis. Comment traduirais-tu ce titre?
—Des genres de constructions, de leurs qualités suivant les usages et les localités, répondit Paul.
—Oui, c’est cela; mais en parcourant ce chapitre, je vois qu’il n’est question que de la maçonnerie; l’auteur, en se servant du mot structura, ne me paraît avoir voulu s’occuper que des constructions faites en briques ou en moellons. Il serait mieux, sans doute, de traduire ainsi: Des différents genres de maçonnerie, des propriétés de cette structure, en raison des usages et des circonstances locales.
«Eh bien, mets-toi à traduire ce huitième chapitre. Je vois que l’auteur a décrit les natures de maçonneries dont il recommande l’emploi en telle ou telle circonstance. Il faudra donc joindre des figures à ta traduction. Allons! bon courage et suppose que ton cousin est là tout prêt à rectifier tes erreurs.»
Paul se mit donc à la besogne, en essayant de rendre par des croquis chacune des descriptions de Vitruve. Il va sans dire que cela lui donnait beaucoup de peine; bien des mots lui étaient étrangers et le dictionnaire ne l’aidait que très incomplètement s’il s’agissait d’en connaître le sens exact. Cependant peu à peu ce travail l’attachait. Il cherchait, pour comprendre, à se rappeler des bâtisses qu’il avait vues; il se souvenait de quelques instructions données par le grand cousin; et, tant bien que mal, il mettait sur le papier, en regard de la traduction, des croquis passablement tracés, s’ils n’étaient pas la véritable expression de la description donnée par l’auteur.
Ainsi, pendant la fin du mois de décembre et le commencement de janvier, parvint-il à traduire une douzaine de chapitres que son père lui indiqua, en illustrant son texte. Cela lui donnait grande envie de connaître les monuments contemporains de l’auteur, et regardait-il avec attention un certain nombre de gravures de Piranesi d’après les antiquités de Rome, que son père possédait. M. de Gandelau avait conseillé à Paul d’écrire les questions que sa lecture faisait naître dans son esprit, pour les soumettre à son cousin dès son retour. Ses jours s’écoulaient ainsi rapidement; et bien que la tristesse et l’inquiétude assombrissent toutes les heures, M. de Gandelau s’occupant sans cesse au dehors à soulager des misères, à organiser la lutte contre les envahisseurs; Paul travaillant avec courage, et voyant son cahier grossir; Mme de Gandelau ayant organisé un atelier de lingerie avec les femmes du village, pour nos malheureux soldats dépourvus de tout, la nuit venue, les membres de la famille se réunissaient encore avec cette secrète joie que procure un devoir accompli. Vers les derniers jours de janvier, un journal annonça aux hôtes du château qu’un armistice était signé. Si cette nouvelle annonçait la fin de la lutte, elle présageait le commencement des humiliations les plus dures. Aussi fut-elle accueillie plutôt avec tristesse qu’avec un sentiment de soulagement.
Peu de jours après, le grand cousin revenait au château. Il n’est besoin de dire qu’il y fut accueilli à bras ouverts. Paul surtout manifestait sa joie. On parla de reprendre les travaux. Les dernières lettres de Mme Marie annonçaient qu’elle serait de retour vers la fin de l’hiver suivant. Ces lettres, toutes remplies des sentiments d’inquiétude, des angoisses éprouvées loin de la France, ne disaient pas un mot de la maison future. Si donc on la pouvait achever, la surprise serait complète. Pendant les jours de repos dont le grand cousin avait le plus grand besoin, celui-ci revit et corrigea la traduction de Paul, rectifia ses croquis. Le tout fut mis au net et on atteignit ainsi les premiers jours de mars, où il fut décidé qu’on rouvrirait le chantier.
REPRISE DES TRAVAUX.—LA CHARPENTE
Vers la mi-mars, le temps étant beau, les travaux furent repris et il fallut donner les détails nécessaires à la confection des planchers et combles au charpentier, pour n’être point retardés. Paul comprenait plus vite les croquis donnés par le grand cousin, et il commençait à pouvoir se rendre utile. Puis il avait pris l’excellente habitude de demander des explications quand au premier abord il ne croyait pas pouvoir interpréter fidèlement un tracé sommaire; et le grand cousin ne marchandait pas les éclaircissements ou commentaires. Sa patience était inépuisable. Cependant chaque fois que Paul était embarrassé et ne savait résoudre une question difficile, avant de le mettre sur la voie, le grand cousin le laissait chercher pendant un temps raisonnable.
«Réfléchissez, lui disait-il, vous trouverez toujours une solution; si elle n’est pas la bonne, je viendrai à votre aide; mais il faut de vous-même trouver quelque chose. On ne saisit bien une solution donnée par celui qui sait, que quand on a tourné autour, qu’on a fait quelques efforts pour résoudre soi-même le problème posé. C’est un exercice préalable nécessaire, et qui dispose l’esprit à comprendre. Faites une coupe générale du bâtiment principal sur la salle de billard et le cabinet de votre beau-frère, c’est-à-dire une coupe transversale qui indiquera les murs, les planchers, les cheminées et les combles. Vous possédez à peu près tous les éléments nécessaires. Essayez de coordonner tout cela, afin de bien vous rendre compte de toutes les parties du bâtiment. Je ne prétends voir cette coupe que quand vous aurez terminé. Alors seulement je la corrigerai et cette correction vous profitera.»
Se servant donc des détails déjà tracés, Paul établit la coupe transversale, non sans peine; mais les charpentes du comble étaient singulièrement conçues, leur composition lui semblait difficile et compliquée. Il n’avait su comment fermer l’ouverture large réunissant la salle de billard au salon. Les lucarnes de combles lui causaient des embarras sérieux. Puis il avait beaucoup de peine à imaginer dans son esprit l’emmanchement de toutes ces parties. Quelque effort qu’il fît, il ne se représentait pas nettement la position de chaque chose. Il n’était pas satisfait; et il le dit franchement à son cousin.
«J’espère bien, répondit celui-ci, que vous n’êtes pas satisfait! Ce serait mauvais signe, car cela prouverait que vous n’avez pas beaucoup cherché. Vos murs sont bien à leur place suivant le profil que nous avons adopté. Mais les charpentes, les lucarnes!... tout cela ne pourrait tenir et manque de simplicité. Pourquoi tant de pièces de bois?... Vous êtes-vous rendu compte de leur utilité? Nous avons des murs, profitons-en. Pourquoi ne pas vous servir, pour porter en partie la charpente du comble, du mur qui sépare la salle de billard du cabinet de travail, d’autant que ce mur reçoit des tuyaux de cheminée qu’il faut nécessairement conduire au-dessus de la couverture? Vous n’avez pas songé aux cheminées; c’est une étourderie, car vous les voyez marquées sur les plans du rez-de-chaussée, du premier étage et des combles.
—J’y ai bien songé, répondit Paul, mais je n’ai su comment les faire passer.
—Alors vous ne les avez pas tracées, c’est un moyen d’éviter la difficulté; mais vous savez qu’il faut bien cependant qu’elles traversent le comble? Voilà ce que je n’admets pas; mettre de côté une question, ce n’est pas la résoudre. Allons, revoyons tout cela ensemble.»