Troisième Lettre.


Bravo! Ce n'est pas une leçon que je vous adresse aujourd'hui. Mais bien une analyse critique de votre sonate. (Première sonate pour piano et violon.)

Le premier morceau est bien.

L'Andante est très beau.

L'Intermezzo est un morceau complet, digne d'un maître; je suis convaincu que ce morceau orchestré prendrait sa place parmi les meilleures pièces de ce genre. Vous êtes un symphoniste. Croyez-moi et courage.

Le final est audacieux, chaleureux au possible. J'y trouverai quelques taches que je vous signalerai.

Premier morceau.—J'aime beaucoup votre première idée; elle est malheureusement un peu courte et vous répétez quatre fois de suite la tête de votre motif (deux fois en la mineur et deux fois en ut). N'essayez pas de rien changer.—C'est bon, malgré ma légère critique.—Excellent développement.—Les deux dernières lignes de la page 3, bravo!—La deuxième idée me séduit moins que la première.—Cela manque un peu d'originalité. Je veux louer cependant les quatre mesures en mi qui sont une très heureuse rentrée.—Vous rentrez bien dans l'agitato.—J'aime infiniment la fin de votre première reprise. Tout le travail de la deuxième me paraît complètement réussi.

—La rentrée du motif sur

musique ecrite

est une trouvaille.

J'aime beaucoup la coda.—Cependant, je regrette que vous n'ayez pas terminé dans le Chaud.—Je ne veux pas vous faire d'observations bourgeoises quant à l'effet... Mais je crois qu'une péroraison absolument agitée et vigoureuse serait plus à sa place....

Je puis me tromper... il y a là une de ces nuances délicates dont l'auteur est généralement le meilleur juge.—Si vous n'êtes pas de mon avis, après réflexion, je retire ma critique.

Andante.—Nous voici en plein Beethoven! pas de réminiscences cependant.—Votre belle idée vous appartient. Soyez en fier. Ces grosses notes graves se posant sur le dernier temps m'ont fait penser à l'andante de la grande sonate en fa mineur de Beethoven.—J'ai joué vingt fois ce morceau,—et, chaque fois, je l'ai trouvé plus élevé, plus pur... Je ne veux pas exagérer mes éloges. Pourtant je dois vous avouer qu'un passage de cet andante me semble d'une grande beauté!... Je veux parler de la rentrée en la ♭ (page 17) par le 3/4 d'ut ♭ et l'altération du sol.—Le

musique ecrite

qui succède à cette magnifique mesure est d'un charme inexprimable.—Voilà de l'inspiration!... Mettez le nom que vous voudrez là-dessus... et ça ne bougera pas d'une semelle.—J'arrive au contre-sujet du violon sur le motif

musique ecrite

page 18.—C'est beau, tellement que votre accompagnement un peu fouillé, un peu cherché ne soutient pas la comparaison.—Voulez-vous un conseil? Ne répétez pas deux fois chaque période du motif.—Faites entendre l'idée entière au piano pendant que le violon se développe sur le contre-sujet, qui est des plus inspirés,—et enchaînez avec la coda.—J'ai essayé souvent les deux versions. Celle que je vous indique est, je crois, de beaucoup préférable. La lin est belle jusqu'à la dernière note!

Intermezzo.—Ici, pas une critique, je vous le répète.—C'est parfait.—C'est délicieux! Mon ami Guiraud, l'auteur de Sylvie[52], un très grand musicien, auquel je me suis permis de montrer ce Scherzo, en a été aussi enchanté que moi.—Je ne vous cite rien; tout est intéressant.—Quel délicieux effet produirait une clarinette faisant entendre

musique ecrite

pendant que les violons murmureraient le

musique ecrite

Ce serait exquis. Je vous en supplie,—mettez-vous à la symphonie.—Est-ce l'orchestre qui vous effraie? Quelle folie!... Vous savez orchestrer, je vous en réponds! Vous n'avez pas le droit de ne pas faire de la symphonie. Il faut un peu d'ambition, que diable!... Je ne veux pas que vous écriviez toute votre vie pour Carcassonne.—Tenez; orchestrez votre andante et votre intermezzo. Je les montrerai à Pasdeloup.—Ou je me trompe fort, ou il sera empoigné. Nous avons ici les concerts de l'Athénée... Allons... à l'œuvre!

Avez-vous remarqué que Mozart, Haydn et même Beethoven ratent trois finals sur quatre? Je ne puis rien ouïr de plus agréable que le vôtre, qui se soutient très crânement après vos trois premiers morceaux. C'est fiévreux, agité, dramatique et clair.

—La phrase

musique ecrite

est remplie d'une vive douleur.—C'est ému, bien inspiré. J'aime bien le

musique ecrite

bien que cela ne s'harmonise pas avec le reste.—Cette petite excursion Verdissienne m'a un peu surpris,—mais c'est bien. La chute surtout est très heureuse.—Le développement marche bien; j'aime vos quatre entrées chromatiques. C'est fameusement écrit. La dernière ligne de la page 32 me plaît beaucoup. C'est neuf d'harmonie.—Plus rien à dire jusqu'à la dernière page. Ici, vous avez une mesure de trop; cela me choque. Je ne puis me tromper sur ces sortes de choses.—Tenez: dédoublons la mesure:

musique ecrite

Vous finissez en l'air. C'est boiteux. J'ai besoin de:

musique ecrite

Essayez,—Vous allez être de mon avis. J'en suis sûr.

Maintenant, je vous en prie.—Faisons de l'orchestre. Comme composition idéale, je puis remplir vis-à-vis de vous le rôle de critique, de confrère sincère. Je puis vous donner mon impression, des conseils comme voue pourriez m'en donner à l'occasion.—Mais être votre professeur...! Vous n'en avez pas besoin.—Ce mot-là ne doit pas se prononcer entre nous, pas plus que celui d'élève! Pour l'instrumentation, j'espère vous être plus utile.... Quand vous viendrez à Paris, je vous mettrai en relations avec quelques musiciens: Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Guiraud, le prince Polignac, etc.... et vous serez là avec vos pairs. Personne en ce moment ne fait mieux que votre andante et votre intermezzo.—À la symphonie! À la symphonie!... Il le faut.—J'ai reçu la visite de votre charmant ami. J'espère le revoir bientôt et passer une soirée avec lui.—J'ai bien tardé à vous écrire; c'est votre faute. Je tenais à bien connaître, à bien étudier votre sonate.

Il est 3 heures du matin.—Je vais vous quitter.—Encore une fois, mille félicitations et mille témoignages de ma bien affectueuse confraternité.

Georges Bizet.

Ah! J'oubliais de vous parler de la feuille détachée qui accompagne votre envoi. C'est un nouveau plan de deuxième reprise pour le premier morceau.... J'aime mieux l'autre.


Quatrième Lettre.


....avril 1867.

1º Modification du deuxième motif du premier morceau
de la sonate pour piano et violon».

Pour bien juger le changement, il faudrait entendre le morceau complet. Cependant, je crois que ce deuxième motif, tout en étant par lui-même supérieur au premier, sera d'un moins bon effet dans l'ensemble du morceau. Un défaut est toujours difficile à corriger dans une œuvre bien venue. Bref, je conclus à la conservation du premier motif.

2º Harmonie du motif de l'andante.

Les deux versions sont excellentes. Peut-être préféré-je l'ancienne. Mais vous êtes le seul juge compétent.—Pourtant, la triple appogiature donne beaucoup d'accent à la phrase.

3º Deuxième idée du final.

Oh! ici pas d'hésitation. Laissez votre forme Verdi. Ne châtiez pas votre idée. Laissez le défaut.—Votre changement amollit tout le morceau. J'aime mieux un peu moins de pureté dans la forme et plus d'élan dans la pensée. Donc, conservez la première idée.

4º Andante du trio.

C'est un joli morceau, un peu mou, un peu mendelssohnien.—Mendelssohn, entre autres défauts, traite quelquefois ses andantes symphoniques en romances sans paroles.—Vous n'avez pas évité cet écueil!... L'idée est très agréable. Finissez le morceau; il vaut la peine d'être achevé. Mais, à l'avenir, évitez cette mollesse. L'élégance, le goût sont d'excellentes qualités à condition de n'exclure ni la netteté ni la fermeté. Le développement est bon et la rentrée est charmante. C'est bien, mais ce n'est pas très bien.

5º À Elvire.

Je comprends le succès de cette pièce; j'y trouve de fort bonnes choses; et, cependant, je n'en suis pas absolument satisfait. La première idée a un parfum 1830 ou même 1829, qui ne me pince qu'à moitié. C'est du Loïsa Puget, plus le talent.

musique ecrite

me rappelle un horrible chant patriotique qui courait les rues en 1848. Le souvenir de cette révolution inutile, ridicule et bête me rend peut-être injuste pour votre mélodie, qui, je le répète, renferme de bonnes choses. Il y a de l'amour et de la chaleur dans la phrase refrain et, n'était la forme romance, j'en serais complètement satisfait. Cette forme est moins bonne encore lorsque vous faites le si ♭♭.—Le développement et la rentrée (deuxième strophe) sont réussis. C'est chaud et l'idée refrain rentre à merveille.—Même éloge pour la troisième strophe.—La dernière page est excellente. C'est bien pensé, bien exécuté. En somme, et sans être enthousiaste de cette mélodie, j'y trouve la touche du musicien, du penseur intelligent. C'est mieux que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des mélodies à succès.

6º Chœur.

Le début a de la grandeur; votre brusque voyage en majeur me chagrine un peu. L'idée en ut est bonne. Le développement en sol à bouche fermée est un peu longuet. L'allegro suivant, bien.—Bonne phrase à la Meyerbeer...

La coda en 6/8 me paraît bien syllabique. Il faudra en modérer le mouvement, pour en rendre l'exécution possible.

Les sociétés chorales de Bruxelles, d'Anvers et de Liège exécuteraient facilement cette péroraison. Mais les exécutions véritablement miraculeuses sont trop exceptionnelles pour servir de base d'opération.—La fin extrême est trop élevée pour les premiers ténors. Les trois grandes sociétés belges se jouent de ces difficultés. Mais, je vous le répète, ces exceptions, tout à fait extraordinaires, inimaginables même pour ceux qui n'ont pas entendu ces admirables et vaillants chanteurs, ne font que confirmer la règle.

En somme, ce chœur est bon et vous fait honneur.

Pourquoi n'est-il pas meilleur?

Pourquoi n'est-il pas très beau?

Parce que vous ne vous êtes pas assez élevé.—Vous m'avez rendu exigeant; vous êtes un grand musicien et vous devez faire mieux encore.

J'attends avec impatience vos premiers travaux d'orchestre. Vous allez marcher à pas de géant. C'est si amusant l'orchestre! Jusqu'à présent, vous avez dessiné; vous avez exécuté des grisailles, réalisant vos effets d'ombre et de lumière avec des valeurs différentes, mais dans le même ton. Maintenant, vous allez peindre.—Faites votre palette... et à l'œuvre! Si vous avez un coloris riche et séduisant, avec vos qualités de forme et de couleur, la route sera longue et belle à parcourir.—Allons, courage et à bientôt.

Votre confrère et ami dévoué

Georges Bizet

P. S. Le Roméo de Gounod va à moitié; il ne passera que dans les derniers jours du mois[53].

Je vais flâner et déloger. Je ne veux arriver au plus tôt que fin novembre. Je crains les chaleurs et je me défie du public cosmopolite qui va nous envahir.


Cinquième Lettre.


Cher Monsieur,

J'ai été absent quatre jours. C'est ce qui vous explique le retard involontaire de ma réponse.—Je ne suis pas encore à la campagne.—En tout cas, mon habitation d'été n'étant qu'à une demi-heure de Paris, je ne serai pas privé du plaisir de vous voir,—d'autant plus que mes répétitions me forceront sans doute de venir tous les jours à Paris.

J'ai annoté votre envoi.—En général, vous écrivez trop les instruments à vent comme le quatuor. Le timbre de chacun des instruments en bois étant particulier, il n'est pas bon de les employer en corps, si ce n'est pour des effets particuliers. Les cordes, au contraire, ne sont qu'un immense instrument, parfaitement homogène.—C'est la base de l'orchestre symphonique.—Et, plus je vais, plus je suis convaincu qu'il ne faut user des bois et des cuivres qu'avec circonspection. Il faut employer deux flûtes, deux hautbois, deux clarinettes, deux ou quatre bassons et quatre cors. Il est impossible de bien orchestrer en ne disposant que d'un seul instrument de chaque espèce. En effet, une rentrée en tierces, par exemple, sera bien meilleure, exécutée par deux clarinettes ou deux hautbois, que par une clarinette ou un hautbois.

Avez-vous le traité d'instrumentation de Berlioz? Si non, faites-en l'acquisition au plus vite,—C'est un admirable ouvrage, le Vade mecum de tout compositeur écrivant pour l'orchestre.—C'est parfaitement complet—Les exemples y abondent.—C'est indispensable!

Vous employez le cor comme un instrument ordinaire. C'est un grand tort.—Le timbre spécial de cet instrument, la grande difficulté qu'il éprouve à faire entendre certains sons bouchés le rendent impossible comme instrument d'harmonie. Je vous envoie un exemple tiré de votre joli allegretto de symphonie.

En somme, c'est bien.—Soyez simple; ne mettez que ce que vous entendez;—pas autre chose,—ne chargez pas;—il y en a toujours trop!

L'exercice que vous vous proposez serait bon, s'il était fait d'après une réduction bien complète. Autrement, vous ne pouvez deviner les détails que vous ne voyez pas.—Prenez une bonne réduction à quatre mains.... Tenez..., par exemple..., un andante de symphonie de Beethoven par Czerny.—Mais, un morceau ne peut bien être orchestré que par l'auteur... ou il faut être bien fort; sans compter qu'on peut faire bien et autrement. Le meilleur est de vous orchestrer vous-même. Lisez les symphonies de Beethoven; lisez et travaillez Berlioz.

Le petit morceau en si mineur est très bon. J'aime beaucoup le fragment de ballet,—et c'est bien instrumenté.

Mille choses bien aimables et bien affectueuses et croyez-moi toujours votre mille fois dévoué

Georges Bizet.


Sixième Lettre.


Décembre 1867.

Cher Monsieur,

Je tiens, avant tout, à vous remercier de tout cœur de votre dédicace. Je serai heureux de voir mon nom attaché à votre excellente sonate. C'est pour moi plus qu'un honneur, c'est une marque d'estime et de sympathie d'un excellent musicien, d'un galant homme pour lequel je professe, je vous assure, une vive et chaude amitié.—Donc, une chaude poignée de mains pour votre bonne pensée et mille fois merci.

Je viens de lire votre envoi: Votre andante de Trio est de l'art et votre andante de sonate—c'est un morceau de maître.—Je vous dois la vérité ou du moins ce que je crois la vérité.—Si l'idée première de ce morceau était absolument originale, si elle n'attestait pas l'influence de Beethoven et de Schumann,—ce serait absolument de premier ordre.—Cette critique (est-ce bien une critique?) est celle qu'on peut faire des meilleures choses de notre temps.—Vous aurez plus d'une fois l'occasion de me la retourner—(du moins, je l'espère, sans modestie).—Gounod a écrit deux symphonies et, dans les huit morceaux qui les composent, il n'y a rien qui vaille votre andante.—Votre intermezzo est fort bon; mais je le place au-dessous de l'andante.—Je préfère de beaucoup celui de la sonate.—Celui-là est original.—L'idée de celui qui nous occupe est moins trouvée.—Du reste, le morceau est charmant, intéressant, bien conduit.—Rien à dire dans le détail.—J'aime beaucoup mieux le majeur que le mineur et je parie que vous êtes de mon avis.—Je reviens à l'andante pour vous signaler votre superbe rentrée.—Cela, c'est du Beethoven du bon cru.—L'idée rentre avec une puissance remarquable.—C'est empoignant.—Vous m'avez ému.—Merci.—Il n'y a pas une note à changer dans tout le morceau; la coda est charmante,—et avant—la phrase en sol sous la double tenue est excellente.—Bravo!

Votre première reprise de Symphonie me plaît beaucoup,—excepté la seconde idée,—c'est trop court, c'est essoufflé! Et gare la Rosalie! Si vous êtes courageux, vous chercherez quelque chose de plus saillant et vous pourrez alors faire un excellent morceau.—Je ne vous conseille pas d'indiquer la reprise.—À mon avis, la reprise a vieilli—et la plupart des symphonies de Beethoven et de Mendelssohn (et bien entendu Mozart) gagneraient à être exécutées sans reprises.—C'est bien orchestré, peut-être un peu trop trombonisé; mais il faudrait entendre; je n'ai pas d'opinion faite à cet égard. Vous trouverez sur votre manuscrit plusieurs remarques qui sont utiles, je crois.—Vous écrivez très bien le quatuor.—C'est tout!

Je vais recommencer mes répétitions[54].—Je ne sais si ma distribution ne sera pas modifiée.—Mes collaborateurs veulent à toute force Madame Carvalho.—Ils ont raison,—mais c'est bien dur pour Mlle Devriès.—Je vous dis cela sous le sceau du secret.—Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, j'espère que cela ne se fera pas.—J'y perdrai 10,000 francs, dit-on, c'est possible! Mais... et Dieu sait si une différence de 10,000 francs est quelque chose pour moi! Enfin tout sera décidé cette semaine! (Tout ceci absolument entre nous.)

J'ai envoyé promener l'Athénée! Mais ils sont venus pleurer chez moi et je leur ai bâclé le premier acte[55].—Legouix s'est chargé du second, Jonas du troisième, et Delibes du quatrième.—Le secret est assez bien gardé; mais une femme vient de le découvrir, tout est perdu. Je nierai, du reste, effrontément. J'ai envie de siffler le premier acte,—sans compter que le public s'en acquittera bien sans moi! J'ai été totalement refait et enfoncé.—On m'a reproché mon manque de parole, on a pleuré et j'ai donné mon premier acte.—Cela ne me rapportera pas un rouge liard.—Décidément, je ne fais pas de progrès en affaires.

Allons, à bientôt.—Je vous tiendrai au courant de ma Jolie Fille!

En attendant, croyez à la sympathie la plus vive de votre dévoué confrère et ami

Georges Bizet.


Septième Lettre.


Cher ami,

Que direz-vous donc, lorsque vous aurez vu Rome et Naples?

Quel pays!

Vivre en Italie, même sans musique, quel rêve!

Gounod va partir pour Rome, afin d'entrer dans les ordres!....

Il est absolument fou!... Ses dernières compositions sont navrantes!

Au diable la musique catholique!

Pasdeloup va jouer ma symphonie.—Du moins, il le dit et fait copier les parties d'orchestre.

Ce que vous avez lu des Italiens est vrai: M. Bagier m'a commandé un ouvrage.—Mais cela a raté,—le poème ne m'allait pas.—J'ai lâché.

On me fait mon poème pour l'Opéra.—C'est long, long! Quels raseurs que ces auteurs et directeurs!

J'ai lu votre concerto avec le plus vif intérêt.

Le début est très beau. La seconde phrase est peut-être moins trouvée; mais elle est délicieusement amenée. En somme tout le solo marche à merveille.—Quant au second pour le juger, je voudrais le voir encore... Cela est bon en soi; mais je ne me rends pas bien compte de l'effet.—C'est peut-être un peu long d'arpéges.—Mais, je vous le répète, je ne puis vous donner qu'une appréciation vague, tant que le morceau n'est pas terminé.

Comme détail, je crois qu'il manque une mesure, à la fin du premier solo... J'ai indiqué l'endroit au crayon.

Autre chose:

À la première entrée du piano, il y a comme une réminiscence de la grande sonate à Kreutzer de Beethoven.

À la fin de la page 9, deux dernières mesures, réminiscence assez accentuée du premier concerto de Chopin.

musique ecrite

Voyez cela; c'est un peu vif.

En somme, votre concerto marche à merveille.—À quand le trio?

Je suis embêté!

Le grand lama de l'Opéra me fait relancer par tous mes amis.—Il veut que je fasse la Coupe du Roi de Thulé... Il insiste avec rage!—

Ça m'embête!... quel fichu métier!

Si je pouvais en essayer un autre!...

À vous, cher, mille fois.—Écrivez plus souvent à votre ami

Georges Bizet.


Huitième Lettre.


Le Vésinet, 26 août 1868.

Mon cher ami,

Vous êtes un vrai musicien!... Et c'est mal à vous de venir me troubler dans masolitude par des portraits erotiques... Vous êtes un affreux gredin... Moi qui depuis plus de trois jours ne songeais plus à la femme!...

Je suis plein d'indulgence pour ce genre de crimes... et pour cause... mais allez à Capoue!...

Il faut travailler... Quand on a ce que vous avez dans le ventre, il ne faut pas tout dépenser de la même manière.

Le voyage va vous remettre.—Et après... à la besogne (...Excusez ce papier à lettres... Tout ce qu'on achète au Vésinet est du même tonneau).

Ces Allemands ne sont plus que des Prussiens et l'article dont vous me citez des extraits est tout simplement idiot!

Je suis absolument de votre avis sur la nouvelle partition de Wagner.—Du génie, certes! Mais quel poseur! Quel raseur! Quel goujat! Il a publié dans le Guide musical de Bruxelles des articles avec lesquels j'aimerais à lui torcher la figure.—Selon lui, le Faust de Gounod est de la musique de cocottes!...[56] «La Prusse, dit-il, est destinée à détruire la France politiquement.—La Bavière, son prince à la tête, la détruira intellectuellement.»—Ce républicain de carton m'amuserait beaucoup, s'il ne me dégoûtait pas.—Ce monsieur, qui acceptait en 1847 150,000 marcs du roi de Saxe pour faire monter un de ses opéras, était le premier à tirer des coups de fusil sur le même roi de Saxe en 1848.—Assez!

J'ai été très malade... trois angines!

On fait en ce moment deux opéras sur lesquels j'ai l'œil très ouvert.—Un des deux intéresse beaucoup Perrin—et d'ici à quelques mois j'aurai probablement un ouvrage en train.—Mais que c'est long!

J'orchestre ma symphonie.—Tout en me promenant, j'ai composé le premier acte du Roi de Thulé.—Mais je suis décidé à ne pas concourir.

Je vous enverrai trois morceaux de piano, dont un, intitulé: Variations chromatiques, vous intéressera, je crois.

Gounod est malade... il ne peut plus travailler,—mais il communie à force et commente saint Augustin!

Je deviens, moi, de plus en plus misanthrope.—Les indifférents me deviennent odieux—et je ne peux plus supporter que le commerce des hommes qui, comme vous, ont dans la tête et dans le cœur des idées et des sentiments qui s'accordent avec les miens!

Soyez moins rare, écrivez-moi d'Italie.—Vos lettres me font toujours plus que du plaisir.

À bientôt donc, j'espère, et à vous de tout cœur, de toute amitié.

Georges Bizet.


Neuvième Lettre.


1869?

Mon cher ami,

Je viens de passer six semaines dans les tapissiers, serruriers, menuisiers, etc... Enfin me voici installé.—Depuis treize mois, je n'ai pas composé une note de musique et je m'en trouve à merveille.—Quel dommage d'être obligé de sortir de ce charmant far-niente!—À la vérité, j'ai beaucoup travaillé depuis trois mois; j'ai eu l'aplomb de me charger de Noé, opéra posthume d'Halévy.—Halévy a laissé trois actes à peu près faits; mais il a fallu tout instrumenter..., presque tout deviner—et j'ai à composer un quatrième acte assez court—et j'espère avoir fini le 30 novembre, ainsi que l'exige mon traité avec le Théâtre lyrique.—Pasdeloup est enthousiasmé de cette œuvre et je crois qu'il a raison... Mais, moi, je suis peu enthousiasmé des chanteurs de son théâtre et j'empêcherai l'ouvrage de passer, grâce à une clause relative à la distribution et qui me laisse absolument maître de la situation.

Je suis fixé; je vais faire un Calendal. Avez-vous lu Calendal de Mistral? Je crois avoir mis la main sur un bon poème.—Il y a longtemps que j'y songe.—Je ne sais si le public sera de mon avis.—Mais, il y a là une partition à faire et je vais le tenter.

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Quand viendrez-vous à Paris? Vous savez que vous trouverez 22, rue de Douai un bon ami ou plutôt deux amis.

Hélas! Il faut se remettre au travail.—Lire, rêver, observer, apprendre, voilà mon affaire.—Mais produire!!

Enfin...

À vous de tout cœur.

Georges Bizet.


Dixième Lettre.


...1869.

Mon cher ami,

Mille fois merci pour votre lettre si charmante, si affectueuse.—Je suis très heureux que vous ayez emporté de Paris un peu de courage.

Saint-Saëns, qui a lu votre sonate, me charge de vous adresser les compliments les plus sincères.

Gounod m'a reparlé de votre œuvre dans les termes les plus chaleureux.

Je verrai prochainement Thomas et Delaborde, et j'aurai, je n'en doute pas, de bonnes et agréables choses à vous communiquer.

Il y a peu de critiques en état d'entendre et encore moins de lire une sonate. Gasperini mort, il ne reste plus que Johannès Weber 10 ou 11 rue Saint-Lazare (du Temps), auquel vous puissiez vous adresser pour un ouvrage de cette nature.—C'est triste; mais c'est ainsi!

J'ai envoyé votre sonate à Reyer; il en parlera dans les Débats et je vous enverrai l'article.

Je suis allé hier au ministère à votre intention. Adressez au ministre de la Maison de l'empereur une lettre conçue à peu près en ces termes:

Monsieur le Ministre,

Désirant prendre part au concours du Théâtre impérial de l'Opéra, je viens prier Votre Excellence de vouloir bien me confier un exemplaire de la Coupe et les lèvres. Daignez agréer etc...

Votre adresse.

Envoyez-moi cette lettre, je la porterai moi-même au ministère et je prierai ces messieurs de vous envoyer de suite le poème en question.

J'ai complètement lâché Noé[57] et j'ai bien fait, je crois.—

L'exécution (à Bruxelles) de ma pauvre Jolie Fille a été monstrueuse.—Malgré cela, succès très sérieux. J'ai reçu nombre de lettres très encourageantes.—Presse excellente, etc...

Allons, travaillez, travaillez, faites le concours de l'Opéra.—Vous devez être un grand musicien,—à l'œuvre donc et courage.

Croyez, mon cher ami, aux sentiments les plus dévoués, les plus affectueux de votre ami,

Georges Bizet.


Onzième Lettre.


Mars 1871.

Cher ami,

Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de famille. En rentrant, je trouve un paquet de lettres datées de septembre, octobre, novembre, décembre, janvier et février. En ouvrant la vôtre, j'éprouve une vive joie et cette joie se manifeste par une bêtise incroyable: je tiens votre lettre de la main droite, et de la main gauche je jette l'enveloppe au feu. Or, votre lettre n'étant pas datée, il m'est absolument impossible, même après dix lectures consécutives, de savoir si vous l'avez écrite avant ou après le siège. Éclaircissez ce point, je vous prie.

Ce n'est pas ici le lieu de parler du gredin du 2 Décembre, ni des idiots du 4 Septembre. Nous voilà sortis vivants et bien portants, ma femme et moi[58], de toutes ces stupides horreurs; nous sommes donc parmi les heureux.

J'ai en ce moment un ouvrage à terminer et un autre à faire presque complètement. Dès que Sardou sera rentré à Paris, je vais le tourmenter pour qu'il termine un quatrième acte qu'il veut changer presque entièrement. Une fois ce point réglé, je songerai à choisir une retraite pour l'été. J'ai très envie d'aller dans le Midi, et il se pourrait que j'allasse vous dire un petit bonjour. Je veux avoir mes deux opéras prêts pour l'hiver prochain. Si les théâtres marchent, je m'en tirerai; si non, je ne sais à quel genre d'industrie je pourrai me livrer pour vivre.—À ce propos, donnez-moi donc quelques renseignements sur vos contrées. Y a-t-il des bois dans l'Aude? Les bois me sont ordonnés pour Geneviève. J'aurais voulu m'installer dans un port de mer. Mais le tempérament de ma femme s'y oppose absolument.

Et vous, avez-vous travaillé?...

Comment prend-on chez vous la situation de petite Pologne que nous font les événements, ou plutôt que nous ont faite notre stupidité et notre immoralité?...

Nous attendons ici l'entrée des Allemands!

Triste! triste!

À vous, cher ami, de tout cœur et mille souvenirs de Geneviève.

Georges Bizet.


Douzième Lettre.


20 juin 1871.

Cher ami,

Merci! J'ai quitté Paris lorsque le rôle des honnêtes gens était fini dans cette bagarre.

Sortirons-nous de cette situation?... Serons-nous républicains, communards, légitimistes, ultramontains ou Prussiens?...

J'espère, mais je crains.

Paris essaie de reprendre sa physionomie ordinaire; mais c'est difficile.

Perrin, Du Locle et de Leuven n'ont pu encore rouvrir nos pauvres théâtres lyriques.—Ils sont arrêtés par des difficultés sans nombre et de toute nature. Pasdeloup, qui, comme Guzman, ne connaît point d'obstacles, a rouvert hier les Concerts populaires.—Il divise ses programmes en deux parties: musique classique et musique moderne. Il a fait exécuter hier du Gounod, du Massenet, etc... Il redira ma symphonie un de ces jours. Beaucoup de gens sont pleins de bonne volonté et ne seront pas au-dessous des efforts qu'il faut faire pour relever ce pays politiquement, littérairement et artistiquement. Mais la grande masse est sotte, vaniteuse et les terribles leçons que nous venons de recevoir seront, je le crains, inutiles en grande partie.—En somme, le Français se console en disant: «Bah! si nous avions été 500,000, la campagne se serait terminée à Berlin et non à Paris!»

Quant aux ruines que nous lègue la Commune, on trouve que «cela fait bien

Je vais passer l'été au Vésinet. J'y suis près de Sardou et bien placé pour terminer ma Griselidis.

Ma Clarisse Harlowe avance aussi et vous, vous remettez-vous au travail?

Quand vous verrai-je?

En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué

Georges Bizet.

Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.


Treizième Lettre.


Cher ami,

Les premiers morceaux de l'andante me paraissent bien instrumentés. J'y vois deux ou trois points douteux. Mais j'aime mieux ne vous en pas parler, car j'aurais besoin de l'audition pour avoir une opinion nette sur ces deux ou trois passages.

Quant au final, avec la franchise qui est de rigueur entre vous et moi, je le trouve trop inférieur à ce qui précède et surtout trop inférieur à vous-même. L'idée première est un trait quelconque,—et le morceau, quoique bien conduit et fort bien fait, est au-dessous de ce que l'on est en droit d'attendre de l'auteur du trio, de la sonate pour piano et violon, et des quatre Morceaux qui me sourient de plus en plus.—Il ne faut qu'un moment... qui viendra, soyez-en sûr.

Mille amitiés de votre

Georges Bizet.


Quatorzième Lettre.


Mon cher ami,

Votre premier morceau est excellent.—La première idée est robuste, rythmée.—La deuxième est charmante et la rentrée qui l'amène, ravissante. C'est bien écrit pour l'instrument et intéressant d'orchestre.

On pourrait critiquer les premières mesures du motif de l'andante; il y a là quelque chose d'un peu mou.—Mais le morceau est si bien fait, si intéressant que je vous conseille de le laisser tel qu'il est. Je crois qu'à l'orchestre vous obtiendrez un excellent effet. Donc, les deux premiers morceaux sont complètement réussis.

Votre final est à refaire; du moins, je le crois. La première idée meilleure que la seconde me semble insuffisante. Il n'y a pas d'effet pour l'exécutant et l'orchestre sera forcément peu amusant. L'entrée (motif du deuxième morceau) est bonne. Vous ferez bien de le conserver.—Vous trouverez facilement j'en suis sûr, un meilleur final; il serait fâcheux de laisser inachevée ou incomplète une œuvre de cette valeur. Croyez-moi et ne soyez pas paresseux.

Offenbach vient de faire ici trois fours remarquables. Est-ce la fin?... ou simplement un moment de lassitude?... Nous verrons.

Je vous renverrai demain votre concerto.

Vous devriez vous mettre à l'orchestre.

Si vous veniez passer un mois à Paris, cela suffirait pour mettre tout en train.

Je suis fatigué en ce moment. J'ai beaucoup de leçons qui me servent à préparer l'entrée d'un baby!.....

On commence à me tourmenter à l'Opéra-Comique.—Je suis indécis et mou!... Je vois si peu de chanteurs!

À bientôt et mille amitiés de votre tout dévoué

Georges Bizet.

Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.


Quinzième Lettre.


Mai 1872.

Merci.—Votre approbation m'est précieuse; car je vous crois incapable de manquer de sincérité.

J'ai aussi de bonnes félicitations à vous adresser: votre musique a été fort bien accueillie à la Société Nationale et, malgré votre éloignement, nous aurons désormais le plaisir de vous entendre. Je n'ai pu assister aux dernières auditions de la Société; Djamileh et la fatigue m'ont privé de ces intéressantes séances. Mais tous mes amis m'ont parlé de la bonne impression que leur ont produite les morceaux que vous leur avez envoyés.

J'attends un baby dans deux ou trois semaines. Ma femme va à merveille et tout nous présage un heureux résultat.

Djamileh n'est pas un succès, dans le sens ordinaire du mot.—Mme Prelly[59] a été au-dessous du médiocre et la pièce est trop en dehors des habitudes de l'Opéra-Comique. Pourtant on fait des recettes raisonnables et le public écoute avec un intérêt évident. La presse a été excellente.—Les grands journaux ont loué la partition et les Lundistes mélodistes, tout en blâmant mes tendances wagnériennes (?), m'ont traité si sérieusement et si courtoisement que je n'ai pu m'attrister de leurs critiques.—Quoiqu'il arrive, je suis content d'être rentré dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter et dont je ne sortirai jamais[60].—De Leuven et Du Locle m'ont commandé trois actes. Meilhac et Halévy seront mes collaborateurs. Ils vont me faire une chose gaie que je traiterai aussi serré que possible.—La tâche est difficile; mais j'espère en sortir.—On paraît décidé à me demander quelque chose à l'Opéra.—Les portes sont ouvertes; il a fallu dix ans pour en arriver là.

J'ai des projets d'oratorios, de symphonies, etc., etc...—Et vous, travaillez-vous? Il faut produire, le temps passe et il ne faut pas claquer sans avoir donné ce qu'il y a en nous.

Mille fois merci encore et à vous de tout cœur.

Georges Bizet.


Seizième Lettre.


Novembre 1872.

Mon cher ami,

Je suis à giffler!

Depuis quinze jours, j'aurais dû vous écrire pour vous féliciter! Vos quatre Duos sont ravissants. Le 2, le 3, le 4, tout cela est exquis. Mais le nº 1 est une grande chose. C'est d'une personnalité saisissante et d'un charme! La lecture de ce beau morceau a été pour moi une véritable joie.

Poursuivez et travaillez davantage, vous le devez.

Mille amitiés de votre

Georges Bizet.

On a joué l'Arlésienne dimanche chez Pasdeloup. Bis et gros effet![61]


Dix-septième Lettre.


Mon cher ami,

Voici une lettre de Gounod, qui vous concerne. Gardez-la, allez voir Gounod.—Portez-lui votre sonate,—allez-y.

Encore adieu—et à vous mille fois de tout mon cœur.

Georges Bizet.

Gounod demeure 17, rue de la Rochefoucauld.


Dix-huitième Lettre.


1873?

Mon cher ami,

Je voulais vous donner des nouvelles de Delaborde et c'est ce qui a retardé ma réponse et mes remerciements.—Delaborde est absent, en Angleterre, je crois?... et l'on ne peut me dire la date de son retour. Si j'ai quelque chose de nouveau à ce sujet, je m'empresserai de vous en informer.

J'ai été enchanté de vos quatre morceaux. La première idylle et la chromatique surtout m'ont ravi. Mon opinion sur votre trio est toujours la même. Pourtant cette nouvelle lecture m'a donné encore une impression meilleure que la première.

Je suis heureux de vous voir travailler; il faut que tous les producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre l'envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach!... L'animal, non content de son Roi Carotte à la Gatté, va nous gratifier d'un Fantasio à l'Opéra-Comique.—De plus, il a racheté à Heugel son Barkouf, a fait déposer le long de cette ordure de nouvelles paroles et a revendu le tout 12,000 francs à Heugel. Les Bouffes-Parisiens auront la primeur de cette malpropreté.—L'hiver sera pauvre en nouveautés.—Les directeurs de l'Opéra-Comique m'ont déclaré qu'il leur était impossible de monter cette année ma Griselidis (Sardou), vu la grande dépense que nécessite cet ouvrage.—Ils m'ont offert, en compensation, une Namouna en un acte (qui sera mise en deux actes).—J'ai fini ou à peu près.—J'attends une distribution.

Je travaille à Clarisse Harlowe.—Pasdeloup rejouera, cet hiver, ma symphonie et probablement aussi mes petites suites d'orchestre en cinq morceaux.—Ces morceaux, qui sont de simples esquisses, sont accompagnés de cinq autres. Durand (Flaxland) m'a acheté le recueil qui sera intitulé: Jeux d'enfants!...

Dix morceaux à quatre mains.
 
1.Les Chevaux de bois.Scherzo.
»2.La Poupée.Berceuse.
»3.La Toupie d'Allemagne.Impromptu.
»4.L'Escarpolette.Rêverie.
»5.Le Volant. 
»6.Les Soldats de PlombMarche.
»7.Colin-Maillard.Fantaisie.
»8.Saute-Mouton.Caprice.
»9.Petit Mari—Petite Femme.Duo.
»10.Le Bal.Galop.

La suite d'orchestre est composée des nºs 1, 2, 3, 9 et 10, dont j'ai supprimé les titres trop enfantins[62].

Êtes-vous un peu remis de votre inondation? Sommes-nous destinés à être la proie de tous les fléaux.—Allons-nous enfin être tranquilles?... Je l'espère; mais bien des gens ont peur.

Mille amitiés et à bientôt je l'espère.—Envoyez-moi quelque chose de vous et toujours à vous de tout cœur.

Georges Bizet.

Ma femme vous envoie ses meilleurs souvenirs.


Dix-neuvième Lettre.


Cher ami,

Mille, mille, mille millions d'excuses!... Il y a quinze jours que j'ai mis votre rouleau sur ma table.—Je le retrouve à l'instant et je le croyais chez vous depuis deux semaines! Je suis un étourdi et je ne sais comment me disculper à vos yeux.

Le morceau est très joli.—C'est bien instrumenté. Cela manque peut-être d'un peu de clarté. Les bois surtout sont un peu trop traités à quatre et cinq parties.—Mais la nature du morceau explique ce procédé.—Votre effet de cor et de basson est neuf.—C'est bon.—Page 3: l'entrée du quatuor vient quatre mesures trop tôt.—Évitez les frottements.—Que chaque partie ait autour d'elle une atmosphère suffisante pour se mouvoir.

Je voudrais que vous instrumentassiez (pardon!) une chose vigoureuse, à grandes masses.—Deux ou trois flûtes,—quatre cors,—deux trompettes, trombones etc...

Faites-moi vite quelque chose et je vous retournerai de suite.

À partir du 8 juin, envoyez rue de Paris, 17, à Port-Marly (Seine-et-Oise).

J'ai fini le premier acte de Carmen; j'en suis assez content.

Mille amitiés et pardon excuse!

Georges Bizet.


Vingtième Lettre.


1874?

Cher ami,

Vous voyez que je n'ai pas grand chose à vous reprocher.—Vous êtes en état et vous instrumentez très bien. L'ouverture est amusante et je crois que cela réussira à merveille.

J'ai fait cet été un Cid en cinq actes. C'est Fauré qui m'a lancé dans cette affaire.—Je vais lui faire entendre son rôle un de ces jours. Si la chose lui plaît, il y aura espoir d'arriver à la grande boutique.

Carmen s'achève.—J'entrerai en répétitions en décembre.

Pardonnez-moi d'avoir gardé si longtemps votre ouverture.—Mais ma rentrée à Paris m'a fait perdre huit jours.

Mille amitiés et votre dévoué ami

Georges Bizet.


Vingt-et-unième Lettre.


1874

Mon cher ami,

Votre aimable lettre m'a trouvé au lit en tête à tête avec une angine des plus aiguës.—Depuis deux heures, les abcès ont disparu—et je vais me remettre rapidement à grand renfort de côtelettes.

Je vais partir dans quelques jours.—J'ai trouvé à Bougival un petit coin très tranquille, très agréable au bord de l'eau (1, rue de Mesmes, Bougival, Seine-et-Oise).

J'y vais terminer Carmen qui entre en répétition au mois d'août pour passer fin novembre ou commencement décembre,—et y commencer, peut-être y finir Sainte Geneviève, oratorio sur lequel je compte beaucoup.

Tenez-moi au courant de vos travaux, cher ami, et recevez pour toutes vos chatteries et gâteries les remerciements des Bizet, père, mère et enfant.

Georges Bizet.


Vingt-deuxième Lettre.


Mon cher ami,

Le Nocturne est très joli et fort bien orchestré.—À la cinquième mesure vos violoncelles ou votre violoncelle fait la sol. C'est un chant, mais c'est un chant qui fait basse; je n'aime donc pas ce la sol doublé par la deuxième flûte et les violons.—Au lieu de la sol mettez si si dans le premier temps; le sol sol viendra au deuxième temps. Le solo de violoncelle peut faire très bien; pourtant je préférerais tous les violoncelles. Ne décidez rien avant d'avoir entendu.—Faites copier sur toutes les parties et faites essayer des deux manières.—Pages 4 et 5 je crains que les bassons ne soient un peu bas; il faut se défier des tenues de bassons dans le grave.—Ceci est une règle générale à laquelle le cas présent peut faire exception.—La harpe fera très bien.—Ne trouvez-vous pas que la fin tourne un peu court? Ceci n'est pas un jugement définitif.

Quant au finale du concerto, il me paraît avoir deux gros défauts:—1º Ce n'est pas un morceau de piano (même piano et orchestre); 2º Ce n'est pas un finale de concerto et votre joli petit morceau ne me semble pas bien placé là...—Les traits me semblent cherchés et je ne crois pas qu'un pianiste y trouve son compte. Le morceau est loin d'être mauvais. Le début ferait très bien, mais à l'orchestre. Du reste, en relisant ce morceau, je vois que le piano vous a gêné.—En somme: bon morceau, mais qui n'est pas apte à faire un finale de concerto de piano. C'est horriblement difficile! Depuis trois ou quatre ans, je rêve un concerto et je ne puis parvenir à faire à la fois du piano et de la symphonie.

Ne vous découragez pas et écrivez beaucoup.—Vous ne travaillez pas assez.—Produisez, produisez.

J'entre en répétition dans quelques jours. Ma Carmen passera fin novembre ou commencement décembre[63]. Je viens de passer deux mois à orchestrer les 1200 pages que renferme ma partition.

J'ai une Sainte Geneviève[64] sur le métier, mystère en trois parties.—Mais je ne sais si je serai prêt pour cet hiver.

Mille amitiés de votre affectionné et dévoué:

Georges Bizet.

Ma femme vous envoie ses meilleurs compliments.

LETTRES À ERNEST GUIRAUD


PROSCENIUM


Ernest Guiraud fut l'ami de la première heure, le compagnon d'armes de Georges Bizet. Avec lui, il vécut les dures luttes de la vie d'artiste; il connut ses misères comme ses joies, les premières souvent plus profondes que les dernières. À peu près du même âge[65], l'un et l'autre vivaient côte à côte et ne faisaient rien sans se consulter: Georges Bizet paraissait avoir une véritable confiance dans le jugement de son aîné.

Les voici, aujourd'hui, disparus! Aussi avons-nous pensé qu'il y avait intérêt à publier les petites lettres intimes que Georges Bizet adressait journellement à son «vieux» camarade et qui, si elles ne présentent pas, en raison de leur brièveté, une grande valeur artistique, laissent entrevoir la tendresse qui unissait ces deux natures d'élite[66].

Nous devons la communication de cette correspondance à l'obligeance de M. Croisilles, oncle d'Ernest Guiraud, qui a tenu avec maîtrise, depuis de si longues années, le pupitre de violon-solo à l'Opéra-Comique. Nous lui adressons ici tous nos remerciements.

H. I.


Première Lettre.


Cher,

Merci de ta lettre.—J'ai vu C.—Reçu mon deuxième acte.

Je t'envoie quatre vers—une primeur! un amour!

«La fleur des champs boit la rosée
Qui l'attendait à son réveil.
La lune même assez osée
Boit la lumière du soleil.»

Quel physicien-astronome! Quel poète! et quel...!

Je compte sur toi dimanche. Viens samedi soir à l'heure qui te convient.

Ton vieux

Georges.


Deuxième Lettre.


Jeudi.

Vieux,

J'oubliais!... C'est ce soir le lapin!... à 6 heures précises; il faut que je file à 8 heures 1/2.

Amène Diane pour avaler les os et les eaux...

À tantôt ton

Georges Bizet.


Troisième Lettre.


Voilà ton fauteuil, cher ami, tu seras à côté de X... que je n'ose pas placer auprès de Nephtali; je crains les scènes!... Si Azevedo est de l'autre côté... allez-y, mais pendant les entr'actes seulement.

Ton vieux

Georges Bizet.

P. S. J'ai vu hier une dame qui se plaint de ce que vous voulez toujours lui imposer votre volonté. Je vous reconnais bien là!!![67].


Quatrième Lettre.


1870.

1º Tous les hommes (mariés ou non mariés) de 20 à 30 partent-ils?...

J'ose espérer qu'on ne poussera pas jusqu'à 35, nous serions gentils!

2º Sommes-nous à la garde nationale, oui, n'est-ce pas? Dans ce cas, que faut-il que je fasse?... Faut-il attendre une convocation?... ou faut-il aller me faire inscrire?

Faudra-t-il que je rentre à Paris pour aller faire l'exercice?

Tu serais bien gentil d'avoir l'œil sur tous ces détails que tu seras à même de me donner, puisque tu es dans les mêmes conditions que moi.—Je tiens à n'être pas le dernier à faire mon devoir.—Oh! les 7,300,000 C...!!!...

Si tu as quelque idée sur ce que nous allons devenir, tu seras aussi bien aimable de me le communiquer.

Massenet, Paladilhe, Cormon se font-ils mobiles?...

Nous allons pouvoir chanter avec variante:

Tutti son mobili!...

Le précepteur de Louis s'est distingué là-bas!... et le collaborateur de la vie de César, Lebœuf!... ils vont bien!... du coup d'œil!... de la prévoyance!... Quels œufs!... On dit que Bazaine, qui a, ajoute-t-on, des talents, va nous sauver... espérons-le!

C'est égal!... les 7,300,000 C...!...

Ton vieux

Georges Bizet.


Cinquième Lettre.


J'ai un conseil a te demander.

Ce monsieur de Lyon ne te fait-il aucun effet? Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit.

Je connais quelqu'un qui a menti hier en nous annonçant la Traviata pour ce soir.

Voilà une occasion de rompre, à moins d'une grosse erreur.

Viens.

Il faut que je prenne mes mesures avec une grande prudence.

Je ne vais pas chez toi.—Mon père est ici.

À toi

Georges Bizet.


Sixième Lettre.


Cher,

Carvalho et sa femme comptent sur toi à dîner ce soir.

Tu n'es donc pas rentré chez toi hier. Tu n'as donc pas reçu la dépêche?

Suis libre ce soir.

Madame Carvalho te désire beaucoup.

À toi, vieux,

Georges Bizet.


Septième Lettre.


Cher,

Nephtali et Jadin viennent dîner demain jeudi dans ma cambuse—toi aussi ou je crie.

Nephtali nous invite à dîner samedi.—Dis oui ou ne dis rien; j'ai déjà dit oui pour toi.

À toi

Georges Bizet.


Huitième Lettre.


Cher,

Je n'irai pas à Paris avant huit jours.

D'ici là, je serai chez moi toujours excepté jeudi.

As-tu reçu ma lettre?... Viens déjeuner ou dîner ou coucher—et plutôt tout cela à la fois,—si tu es en travail.—Je ne te garderai pas longtemps.

Vas-tu mercredi chez le président?—J'ai été en voyage samedi, dimanche.—Je suis rentré lundi au Vésinet. Je repars aujourd'hui, mardi, et ne rentre pas vendredi.—Ne te coupe pas!

À toi mille fois de tout cœur.

Georges Bizet.


Neuvième Lettre.


Cher,

C'est fini d'hier. Jamais je n'ai autant souffert! C'est horrible!

Mercredi, il faut que j'aille à Paris; y seras-tu?... et dînerons-nous ensemble? Irons-nous chez le président? Moi, oui, il faut que j'y aille.

Réponds un mot.

À toi de tout cœur.

Georges Bizet.


Dixième Lettre.


Mon cher ami,

Je t'engage vivement à aller trouver Perrin.—Moi je ne veux plus entendre parler de cette ordure. Les cinq voix m'humilient profondément, quand je songe aux onze voix d'Elwart.—C'est à tout lâcher.—Pour deux sous et, si je n'avais peur de poser, j'irais retirer mon bibelot.

C'est fait d'avance; sois-en convaincu.—On choisira celui qui présentera les chances de four les plus accentuées.

Quant au jury, il ne sera pas trop idiot.

En cas de refus de David, on aura Duprato. Sauf Elwart, ce sera possible.

Cher vieux, va chez Perrin et n'aie pas l'air de croire que je suis de cette stupide épreuve. Quant à moi, je ne veux plus, je te le répète, m'occuper de tout cela. Je n'irai plus à l'Opéra d'ici deux mois.

J'ai été extrêmement triste depuis l'autre soir. J'ai le chagrin avant,—tant mieux.

Bonne chance, cher, et à toi de tout cœur, de toute affection. Ma femme te serre la main.

Georges Bizet.


Onzième Lettre.


Cher ami,

Peux-tu me donner un quart d'heure aujourd'hui dimanche? il s'agit du deuxième acte de Mignon, quatre mains.

Je passerai chez toi vers 5 heures 1/2. Si je ne te trouve pas, laisse-moi un mot chez ton concierge pour dire s'il t'est possible de me recevoir (j'irai chez toi à cause du piano) vers 10 ou 11 heures!

Ton vieux

Georges Bizet.

Ah! mercredi prochain, tu viens manger une poularde truffée,—ne l'oublie pas.