De las Playas à Palenqué.—Le village de Santo Domingo.—Don Agustin Gonzalès.—Les deux bas-reliefs.—Les ruines.—Le palais et les temples.—Travaux photographiques.—Insuccès.—Les nuits, apparitions.—Les lucioles.—Les tigres.—Retour à Santo Domingo.

Au sortir de las Playas, le sentier, fermé d'abord par une ligne de forêts, s'ouvre bientôt sur une perspective de prairies entourées d'arbres où la nature épuise toutes les féeries de sa vierge fécondité. Des bosquets ombreux, semés au milieu des plaines verdoyantes, paraissent disposés pour le plaisir des yeux, tandis que la ceinture des grands arbres qui bornent l'horizon, lui donnent cet aspect apprêté des parcs anglais uni à la sauvage grandeur des œuvres de la création.

Tantôt le cheval qui vous emporte semble en vainqueur guider vos pas sous des arcs de triomphe où des lianes gigantesques pendent en festons splendides, et tantôt, courbant la tête sous des arceaux étroits, vous glissez comme un chevreuil égaré dans les massifs de la forêt.

Ici, la plaine s'ouvre de nouveau, et dans sa lutte avec le bois qui l'enserre, victorieuse ou vaincue tour à tour, elle se rétrécit, s'allonge, s'agrandit ou se ferme, déployant une variété de contours, une richesse de lignes où les molles ondulations des pelouses factices se mêlent aux âpretés des solitudes.

Là, s'épanouit la flore des savanes; mais plus loin, reprenant ses droits, la forêt jalouse, écrase toute végétation fleurie sous le poids formidable de ses ombres séculaires. Des lièvres effarés sillonnent en tous sens les hautes herbes de la prairie, pendant que des peccaris féroces, indifférents dans leur audace, poursuivent en longue file des sentiers déjà foulés. De grands aras mêlent leurs cris perçants aux hurlements des zaraguatos suspendus dans les dômes, tandis que le daim timide vous adresse de loin un regard étonné.

L'esprit est frappé par le rêve biblique de l'Éden, et l'œil cherche vainement l'Ève et l'Adam de ce jardin des merveilles: nul être humain n'y planta sa tente; sept lieues durant ces perspectives délicieuses se succèdent, sept lieues de ces magnifiques solitudes que bornent de trois côtés les horizons bleus de la Cordillère.

C'est au milieu de ces enchantements que le voyageur arrive à Santo Domingo del Palenqué. Étendu sur l'affaissement de deux collines, comme une paresseuse Indienne dans le creux d'un hamac, le village s'étiole dans son isolement, et n'offre plus au regard qu'une rue de gazon vert bordée de cabanes désertes; l'église, placée sur l'éminence, n'est qu'une masure en ruine sans pasteur pour la desservir.

Le village est néanmoins une sous-préfecture, et le fonctionnaire, don Agustin Gonzalès, voulut bien nous offrir l'hospitalité. Quatre ou cinq familles de race blanche habitent la bourgade: don Agustin, don Dionysio, le receveur; je ne fis qu'entrevoir les autres. Entre tous, je remarquai un jeune Allemand, grand admirateur des ruines, naturaliste passionné, qui, peut-être dégoûté du monde, est venu fixer sa demeure à Santo Domingo. Marié depuis avec une fille du pays, il y poursuit des recherches que sa santé chancelante rend de jour en jour plus pénibles.

Longtemps il m'entretint des ruines que j'allais visiter, m'exaltant leur grandeur et leur originalité: il avait découvert, disait-il, cinq ou six temples nouveaux, espacés dans la montagne; il comptait en découvrir d'autres. Mon hôte, don Agustin, me conduisit à la maisonnette faisant face à la sienne, dont le propriétaire possède, incrustés dans le mur de son logis, les deux bas-reliefs si connus et reproduits par tous les voyageurs, représentant: l'un, un personnage debout, couvert d'ornements d'une grande richesse, les jambes chaussées d'espèces de hauts cothurnes; par derrière, un enfant suspendu à sa ceinture, semble pousser des cris de désespoir; l'autre, un vieillard paraissant souffler dans un instrument bizarre, corne de guerre ou calumet, instrument qu'on retrouve dans les bas-reliefs de la chambre écroulée du palais du Cirque à Chichen-Itza; il a sur la tête, au-dessous de la coiffure symbolique, une couronne de laurier, et ses reins sont couverts d'une peau de tigre. Ces deux énormes pierres avaient été arrachées de l'autel d'un temple, près du grand palais, et apportées à grands frais jusqu'au village. Stephen, dans son ouvrage, les a fort exactement reproduites. Palenqué est encore un lieu d'exil où le gouvernement de Chiapas envoie ses administrés turbulents; six mois de séjour, me disait-on, calment les plus factieux, un exil de quatre ans équivaut à une sentence de mort. L'ennui, l'isolement, les fièvres abattent les plus vigoureux.

À mon arrivée, le village avait ainsi deux hôtes forcés; don Pio, l'un des bannis, était un personnage bien original. Jeune encore, et d'une taille infiniment petite, il s'agitait en de violentes démonstrations contre la tyrannie de ses persécuteurs. Il chantait sa patrie absente et me faisait des beautés lointaines de San Cristobal des récits enchanteurs. Puis il comptait les jours, désespérait de nouveau, et parlait de sa mort prochaine. C'étaient les Tristes d'Ovide dans son exil à Tomes.

Il mêlait souvent à ses discours le nom de la Pancha, et longtemps je crus qu'une jument favorite était sa compagne d'exil; il me contait les difficultés qu'elle avait eues à voyager par les sentiers rapides de la Cordillère, ses souffrances, et le déplorable état où elle était réduite.

—Venez la voir, me dit-il en me guidant à la maisonnette qu'il occupait. Il m'introduisit auprès d'une énorme et magnifique personne, doña Pancha, son épouse, de deux fois sa taille et de six fois au moins son poids.

Je frémis en pensant à la bévue que j'avais failli commettre, ayant été sur le point de lui demander si son précieux animal avait quelque blessure. Je compris, aux dimensions de cette aimable personne toutes les difficultés du passage de la sierra. La Pancha devait avoir éreinté bien des Indiens dans les âpres sentiers de la Cordillère.

Depuis deux jours, don Agustin avait envoyé à mon intention douze Indiens dans les ruines pour couper les bois et dégager les palais; l'ouvrage devait avancer, et je partis pour les rejoindre. J'étais accompagné de mon domestique et d'un guide que l'État de Chiapas impose aujourd'hui à chaque voyageur, moyennant une solde de cinq francs par jour. Celui-ci devait me servir à deux fins: guider mes explorations dans les monuments et surveiller ma conduite à l'égard des palais, sa consigne étant de m'empêcher de commettre toute dégradation quelconque; quatre Indiens nous suivaient également, chargés de mes bagages, d'une table, de divers ustensiles de cuisine et de provisions de bouche.

Les ruines sont à douze kilomètres au moins du village; c'est une course assez longue. Le bruit des cognées frappant sur les troncs d'arbres m'avertit que nous approchions; cependant on n'apercevait pas la moindre trace des monuments, la forêt vierge nous enveloppait dans l'épaisseur de ses ombres, et nous n'avancions qu'avec difficulté. J'arrivai bientôt dans l'éclaircie que venait de pratiquer la hache des travailleurs, et je n'apercevais toujours point le palais.

—Ah çà! mais l'ami, dis-je au guide, où donc se cache le palais?

—Le voilà, señor, répondit-il, me désignant une masse noirâtre, couverte d'une végétation aussi vigoureuse que celle du sol, et dont la façade était à moitié cachée sous un fouillis de lianes.

En vérité, l'on pouvait passer à dix mètres et ne point l'apercevoir.

Je compris aussitôt les difficultés qui m'attendaient dans la reproduction de ces monuments; tout était noir, vermiculé, ruiné, perdu; je ne pouvais, du reste, me mettre à l'œuvre de sitôt, car le travail des Indiens n'allait point aussi vite que je l'avais pensé d'abord, il leur fallait deux jours encore pour me permettre de prendre une perspective de la façade. Il fallait, de plus, abattre au moins les arbres les plus gênants qui couvraient les toits de l'édifice et débarrasser la façade des plantes grimpantes qui en obstruaient la vue.

On installa donc simplement mon bagage dans l'une des galeries; je laissai des ordres pour le dégagement de certaines parties, et je m'enfonçai de nouveau dans le bois, à la recherche des temples environnants.

Un Indien nous précédait, ouvrant un passage à l'aide du machete. Chacun de nous en avait un, et je portais de plus mon fusil sur l'épaule, pour les fauves, s'il nous arrivait d'en rencontrer.

Le premier temple, sur la droite du palais, à trois cents mètres environ, et de l'autre côté d'un petit ruisseau, est construit sur une pyramide d'une grande hauteur. L'ascension en est des plus pénibles; les pierres dont était doublée la pyramide s'éboulent sous les pieds; les lianes entravent la marche, et les arbres sont quelquefois serrés à barrer le passage. On se rend difficilement compte de ces ouvrages gigantesques et l'on se demande si les constructeurs ne profitèrent pas des éminences naturelles, si communes en Amérique, les modifiant suivant leur besoin, les élevant ou les aplatissant, après quoi ils doublaient de pierre l'extérieur du monticule.

Le temple en question est une bâtisse oblongue, avec trois ouvertures de face. Ces ouvertures, à angles droits, et dont les linteaux de bois ont disparu, donnent le jour à une galerie intérieure de huit à neuf mètres de long, qui communique elle-même avec trois petites chambres, dont l'une, celle du centre, renferme un autel.

Cet autel, qui rappelle par sa forme l'arche des Hébreux, est une espèce de caisse couverte, ornée d'une petite frise, avec encadrement. Aux deux extrémités de cette frise, dans le haut, se déploient deux ailes rappelant le même genre d'ornementation souvent employé sur les frontons des monuments égyptiens.

De chaque côté de l'ouverture, des ornements en stuc, et quelquefois en pierre, représentent divers personnages, et, tout au fond de l'autel, dans la demi-obscurité, se trouve un vaste panneau composé de trois immenses dalles parfaitement jointes et couvertes de sculptures précieuses.

Le temple dont nous parlons contenait la pierre de la croix que nous ne reproduisons qu'en partie dans notre ouvrage des Cités et Ruines américaines. Nous n'avons pu faire autrement. Arrachée de son emplacement primitif par une main fanatique qui voyait en elle la reproduction du signe chrétien miraculeusement employé par les anciens habitants de ces palais, elle était destinée à orner la maison d'une riche veuve du village de Palenqué; mais l'autorité s'émut de cette dévastation et s'opposa au transport de la pierre: elle fut donc abandonnée dans la forêt où je la foulai sans la connaître et sans la voir, lorsque mon guide me fit remarquer ce précieux débris.

Elle était couverte de mousses, et les sculptures avaient entièrement disparu. Lorsque plus tard je voulus la reproduire, il fallut la frotter avec des brosses, la laver et la dresser contre un arbre.

La partie reproduite dans notre grand ouvrage formait le centre, et représente une croix surmontée d'un oiseau fantastique, auquel un personnage debout, et d'un dessin parfaitement pur, offre en présent un enfant étendu sur ses bras; une inscription, composée de cinq caractères, se trouve à la hauteur de la tête du personnage; quatre autres caractères du même genre existent sur les bas côtés de la croix. Une hideuse figure d'idole forme la base de ce monument.

Les deux autres dalles, aujourd'hui en place dans l'autel du temple, contiennent: celle de gauche, un personnage debout et qui semble dans l'attente du sacrifice qui s'accomplit en sa présence. Derrière le bas-relief, s'étend une longue inscription; la dalle droite est de même couverte de caractères qui doivent donner l'explication de la croix et l'histoire du temple ou de ses fondateurs.

Outre l'appartement qui renferme l'autel, le temple en contient deux autres, à droite et à gauche du sanctuaire. La salle de gauche pénètre par un escalier dans un souterrain qui s'étend précisément sous l'autel même que nous avons décrit.

Il est probable que le prêtre, caché dans ce caveau ignoré des fidèles, rendait à haute voix des oracles que le consultant prenait pour la voix de ses dieux; tant il est vrai que, depuis la création, les moyens sont toujours les mêmes.

À quelque distance de ce premier édifice, presque sur la même ligne, nous trouvons un autre temple, de même architecture et de même distribution, mais plus petit. Les trois dalles du fond de l'autel sont en place et méritent une description étendue.

Un masque hideux et féroce occupe la partie centrale du bas-relief, les yeux injectés et sortant de l'orbite, la langue pendante, l'affreuse expression de la physionomie attachent à ce masque symbolique l'idée d'un dieu destructeur. Ce masque est porté par deux sceptres en croix qui s'appuient sur une estrade supportée par deux figures humaines accroupies, brisées par la douleur et d'une expression déchirante. Les figures rappellent le vieillard du panneau qui se trouve dans une maison du village de Palenqué et dont nous avons parlé plus haut.

À droite et à gauche, deux personnages debout, également supportés par deux figures prosternées, semblent offrir à la terrible divinité que représente le masque deux créatures humaines, d'une expression moins douloureuse que comique; des deux victimes, celle de droite paraît être une femme.

Quant aux grands bas-reliefs de l'offrande, le type est toujours semblable, et partout à Palenqué il offre les mêmes particularités: le nez et le front en ligne un peu courbe, la tête fuyante, le cerveau comprimé et s'allongeant en pointe.

Comme dans les autres tablettes, les caractères compliqués d'une inscription religieuse garnissent les extrémités.

Ce bas-relief prouve, à n'en pas douter, que les sacrifices humains étaient pratiqués dès l'époque la plus reculée. Ce n'est pas chose naturelle, mais cela montre du moins une filiation chez des peuples éloignés les uns des autres et à des siècles de distance.

On s'étonne de trouver les sacrifices humains établis comme une coutume générale du nord au sud de l'Amérique et se perpétuant aux époques les plus avancées de la civilisation chez ces peuples.

Pour nous, ce phénomène aurait deux causes: la prodigieuse fécondité de ces races et le manque d'animaux domestiques.

Les sacrifices humains auraient de ce côté la même origine que l'anthropophagie, qui n'existe que chez les peuplades privées d'animaux, et qu'on observe à l'état d'exception chez les peuples pasteurs.

Le prêtre, ne pouvant offrir à ses dieux une hécatombe de taureaux, lui sacrifiait une hécatombe humaine; le fait est naturel, tout aussi bien que l'homme mourant de faim qui dévore son semblable.

Nous voudrions voir étudier la question suivante:

L'histoire d'une race contenant une lacune dans sa marche à travers les diverses époques civilisées, passant de l'état sauvage à l'état chasseur, franchissant, par défaut de moyens, l'époque nomade des peuples pasteurs pour arriver aux établissements fixes d'une haute civilisation: ne pourrait-on pas tirer de cette étude des conclusions favorables à l'idée d'une race autochtone américaine, où se seraient fondues plus tard diverses immixtions de races étrangères qui ne purent en modifier les instincts?

La visite à ces temples, si courte que soit la distance, nous avait occupés une partie de la journée; je retournai donc au palais: il s'agissait de régler notre manière de vivre et d'encourager les Indiens dans leur travail.

Vers les quatre heures, ils abandonnèrent les ruines pour regagner le village et revenir le lendemain. Ce fut en vain que je les priai de rester, offrant comme conséquence une augmentation de paye; ils ne voulurent point y consentir. Comme les Indiens du Yucatan, ils conservent à l'égard des vieux palais des idées superstitieuses invincibles, et pour rien au monde ils ne consentiraient à y passer la nuit.

Notre installation fut vite faite; mon domestique établit nos hamacs sous les galeries. Trois pierres en triangle figurèrent le foyer où mijotaient dans des marmites de fer des ragoûts inconnus à Brillat-Savarin. Le soir, il fallait songer à la provision de bois pour la nuit; le guide avait, de ce côté, de bonnes raisons que je partageais du reste, car je n'aimais point à dormir à ciel ouvert dans une obscurité dangereuse avec cet entourage de forêts.

La première nuit fut déplorable, et bien que nous n'ayons été inquiétés d'aucune manière grave, il fut impossible de dormir. Des nuées de moustiques traversant draps et couvertures, dont je m'étais enveloppé malgré la chaleur, m'empêchèrent de fermer l'œil. Il fallut le lendemain renoncer au hamac et songer à ma moustiquaire. J'étendis par terre les deux ou trois paillassons qui servaient à envelopper mes instruments, et mon lit fut fait; la gaze, bordant le paillasson, fermait toute issue, et mes ennemis m'assiégèrent en vain.

Au jour, je vis arriver mes abatteurs de bois qui se mirent promptement en besogne. Le palais commençait à prendre tournure; j'espérais commencer mon travail le lendemain.

Ma seconde expédition fut dirigée au sud, à cinq cents mètres au moins du palais. Le guide me fit gravir, comme toujours, une pyramide que surmontait un temple, toujours le même, et dont les dimensions seules varient. Stephens, dans sa relation qui m'a paru si exacte dans certains cas, prodigue à ces petits oratoires des embellissements exagérés, ou qui ont disparu depuis, car je ne pus trouver la plupart d'entre eux.

Un autre édifice, tout auprès du grand palais, ne possède en fait d'ornementation que des dalles juxtaposées, couvertes de caractères. Heureux qui pourra trouver la clef de cette écriture, muette aujourd'hui, et qui nous dira quels furent ces peuples dont l'origine est le sujet des hypothèses les plus contraires! Les piliers de ce temple portent encore les empreintes des bas-reliefs en stuc qui les couvraient du haut en bas.

Au nord du grand palais et à une distance que je ne peux préciser, sur une pyramide moins élevée que les précédentes, existe un autre monument d'une étendue plus considérable et dont Stephens ne parle pas dans sa relation. Il est presque entièrement ruiné, et c'est seulement au moyen de moulages qu'il serait possible de recueillir les documents indispensables à la science pour qu'elle pût étudier avec fruit les débris de bas-reliefs et les inscriptions de cette race anéantie.

Voici la description du palais:

Orienté comme toutes les ruines que nous avons visitées, la façade est tournée à l'est. L'état de ruine de la pyramide oblongue sur laquelle se dressait l'édifice ne permet pas de lui assigner une hauteur exacte, je ne crois pas qu'elle dépasse quinze pieds, et la mauvaise photographie de notre album vient à l'appui de cette supposition. La base de la pyramide pouvait avoir cent mètres de face sur soixante-dix de côté. Un mur perpendiculaire, dans l'axe de la porte de communication des galeries intérieures et extérieures, séparait deux escaliers qui permettaient d'arriver jusqu'au monument.

Je ne sais à quoi peut tenir cette différence dans les plans des palais reproduits jusqu'alors; Stephens donne une pyramide à marches continues, Baradère et Saint-Priest figurent sur la même pyramide un simple escalier dans le milieu. Une partie de l'édifice s'est-elle écroulée depuis? C'est la seule supposition admissible pour expliquer cette divergence dans les dessins et représentations d'un même objet.

Je ne peux avoir inventé le mur perpendiculaire, et la photographie le reproduit.

Le palais se compose de quatre galeries parallèles bordées de bâtiments au sud et à l'ouest. Les galeries enferment deux cours, la première ayant vingt mètres de long sur dix-sept de large; la seconde, de moindre dimension, n'en a guère que quinze sur huit.

La galerie extérieure devait entourer le palais tout entier, et les restes de piliers existants le feraient croire; le plan donné par Stephens dans son ouvrage nous a paru d'une grande exactitude, et il lui a fallu de longues recherches pour le reconstruire aussi parfait.

Aujourd'hui, la galerie extérieure de face n'offre plus que huit piliers debout, et l'espace libre encore est de trente-deux à trente-cinq mètres. La galerie, affaissée à son extrémité de gauche, se trouve, par un plan incliné, reliée avec le toit de l'édifice.

Chaque pilier a huit pieds d'élévation, et chacun possède un bas-relief de même hauteur avec un riche encadrement. Le sujet représente généralement de un à trois personnages: l'un debout, guerrier, prêtre ou monarque dans l'attitude du commandement, la tête couverte d'une parure de plumes, de lauriers ou d'ornements bizarres, les deux autres prosternés en suppliants. Cinq de ces piliers ont le même genre de bas-reliefs; le sixième, celui de gauche, ne porte que des hiéroglyphes. Il est probable alors que les deux piliers suivants, portant aussi des inscriptions, étaient placés au milieu de l'édifice, et qu'un autre escalier correspondant à celui dont l'emplacement est marqué dans notre photographie, donnait accès sur une porte semblable à celle qui s'ouvre du côté de la première cour. L'autre se serait ouverte au sud vers les bâtiments d'habitation.

Tous les bas-reliefs sont dans le plus triste état; l'un n'a qu'une tête, une jambe, un bras, ou quelqu'autre partie du corps; il faut beaucoup d'habileté pour les reconstruire. Cependant, avec les profils marqués sur le plat du mur on pourrait y arriver. On reconnaît au décollage de certaines portions des bas-reliefs que les sujets ont été modelés sur le ciment déjà sec dont les piliers sont enduits.

Ainsi que nous l'avons fait observer pour les temples, chaque dessus de porte était formé par un linteau de bois composé de deux pièces dont les empreintes existent encore au sommet de chaque pilier. Comme ceux du Yucatan, le bâtiment lui-même n'était composé que d'une frise s'élevant du pilier à la hauteur du monument; mais cette frise était plus étroite que celles d'Uxmal, se rapprochant de celles de Chichen-Itza; seulement, au lieu d'être perpendiculaire, elle obliquait un peu sur elle-même.

Il est difficile, aujourd'hui, de juger de l'ornementation de cette frise, il en reste fort peu de chose, ce sont des espèces de méandres, modelés dans le ciment, et dont la manière ainsi que les matériaux employés rappellent le style des monuments d'Izamal.

L'encadrement de pierres est beaucoup plus développé que dans les monuments d'Uxmal et devait former et forme encore au-dessus de chaque pilier une saillie énorme.

L'intérieur de la galerie porte à hauteur d'homme six écussons au milieu desquels on voyait autrefois des figures d'homme et dont il ne reste aujourd'hui que des débris. Ces écussons, placés à l'abri, ont conservé une couleur claire.

Au-dessus des écussons, des ouvertures en forme de trèfle sont creusées dans le mur de soutènement des deux galeries, mais sans le perforer entièrement; elles n'ont guère que dix-huit pouces de creux. Les trois feuilles du trèfle n'ont pas même la forme complétement ronde, car les extrémités sont terminées par de petites dalles. Le dessus de la grande porte affecte la même figure.

La façade et la galerie que nous venons de décrire est noire et couverte de mousses; j'essayai de la nettoyer et de frotter les piliers, afin de leur donner une couleur plus photogénique, mais sans y réussir; je fus, du reste, obligé de le faire pour tous les objets que je voulus reproduire. Dans l'origine, l'édifice était entièrement peint, et l'on retrouve encore des traces de couleur.

La seconde galerie répète la première, moins les écussons; les trèfles y sont également très-profondément creusés.

Le sol de cette galerie devait s'élever à six ou sept pieds au-dessus du niveau de la cour, qui se trouve aujourd'hui fort exhaussée par les détritus de toutes sortes, arbres, pierres, etc. On descendait dans cette cour par un escalier parfaitement conservé; de droite et de gauche, partant du sol pour atteindre à la hauteur de la galerie, sur laquelle elles s'appuient en pente, se trouvent cinq dalles sculptées, représentant divers personnages dont quelques-uns d'une expression assez heureuse, mais d'un tout autre caractère que les bas-reliefs en pierre et en stuc déjà connus.

La troisième galerie a ses soutiens ornés de la même manière que celle déjà décrite, et ne se distingue que par les soubassements des piliers, en pierres chargées d'ornements et de sculptures bien conservées.

La seconde cour est sans ornementation. Les bâtiments d'habitation, placés au sud des deux cours se composent d'un enchevêtrement de galeries et d'intérieurs de diverses grandeurs, de couloirs et de souterrains où l'on remarque un autel et des pierres de sacrifice; il est fort difficile de pénétrer dans ces intérieurs: la plupart sont affaissés et les autres menacent ruine.

Le même tigre à deux têtes qu'on voit sur l'autel, au milieu de la vaste esplanade du palais à Uxmal, se retrouve à Palenqué, dans le bas-relief oval incrusté à l'intérieur d'un appartement du palais; il supporte une femme ou une déesse à laquelle un personnage à genoux semble offrir un diadème orné d'une haute aigrette de plumes. J'allais oublier de parler du canal souterrain qui coule aux pieds du palais; j'ignore jusqu'où il conduit, et je ne pénétrai pas au delà de dix mètres; d'une largeur de deux mètres sur une hauteur égale, il est couvert d'immenses pierres, qui lui donnent une solidité que n'ébranlent pas encore les dévastations de la forêt. L'eau, qui coule dans ses profondeurs, est toujours limpide et d'une fraîcheur remarquable dans ce climat dévorant.

Une tour carrée de deux étages s'élève dans une petite cour, au sud de la quatrième galerie. Percée de quatre fenêtres à chaque étage, elle domine l'ensemble du palais. Cette tour offre un coup d'œil des plus pittoresques: des arbres énormes ont poussé dans l'intérieur du second étage, et semblent sortir d'une caisse, comme les orangers dans nos serres. Les racines ayant percé les murailles, encerclent la tour comme les cerceaux d'une immense cuve, et menacent de la briser par l'irrésistible pression de leur croissante vigueur.

Je voulus prendre une vue de ce monument original dans son aspect sauvage, et c'était la meilleure de mes reproductions, mais elle fut perdue ainsi que beaucoup d'autres, et les quatre plus mauvaises me restèrent seules.

Du reste, je l'avoue, mon expédition à Palenqué fut un insuccès déplorable. Il m'eût fallu dix fois les ressources dont je disposais, et j'en eus là moins qu'ailleurs; il m'eût fallu des glaces et du collodion, et je n'avais que du papier ioduré dont l'exposition est d'une longueur énorme, la réussite toujours incertaine, et dont le développement demande de l'eau distillée que je n'avais pas, et des soins impossibles dans le désert. J'avais apprécié d'avance les difficultés qui m'attendaient, et chaque jour il en surgissait de nouvelles.

Ainsi, les Indiens ne voulurent point nettoyer les herbes qui couvraient la frise de la façade, pas plus que couper les arbres qui s'avançaient, cachant la plupart des détails. Ils craignaient, disaient-ils, de voir l'édifice s'écrouler sous leurs pieds.

J'avais établi mon cabinet noir dans un souterrain; j'y préparai mes feuilles le matin. Mais l'eau du canal toute pure et limpide qu'elle parût, amenait dans mes lavages des milliers de taches que je ne pouvais prévenir. J'exposais le jour, et, difficulté nouvelle! il faisait une telle humidité dans ces bois, que ma chambre noire, éprouvée par deux années de voyage, se resserrait jusqu'à briser ses jointures, de façon qu'il m'était impossible de faire jouer les châssis. Plus tard, vers le midi, la chaleur était tellement intense, que le bois se contractait avec la même puissance et que tout était à jour. Il fallait alors envelopper l'instrument du haut en bas avec des linges et des vêtements que je mis en lambeaux pour cet usage.

Le soir nous soupions, Dieu sait comment! Ma principale nourriture était le pozole, pâte de maïs crue délayée dans de l'eau, dont j'avalais des quantités effroyables. Je recommande cependant au lecteur une soupe d'escargots de la petite rivière, d'une saveur toute particulière, et dont je me régalai plusieurs fois pendant mon séjour à Palenqué.

La nuit venue, éreinté par un va-et-vient perpétuel, il fallait commencer le développement des clichés, opération qui durait jusqu'à minuit, une heure du matin.

Mon domestique et le guide dormaient quand la voix des tigres ne venait pas troubler leur sommeil. Le guide, un métis du village, aurait voulu nous quitter depuis longtemps, et plusieurs fois la frayeur qu'il éprouvait la nuit lui avait occasionné des accidents terribles. Le malheureux n'osait faire un pas en dehors des feux; j'avais beau lui dire que l'animal le plus féroce n'eût point osé l'attaquer dans une situation pareille, et que certainement, il n'oserait l'approcher, il ne voulait rien entendre et restait dans la zone des feux, c'est-à-dire beaucoup trop près de nous.

Quelquefois, je cédais à la lassitude et chargeais mon homme de surveiller les clichés dans leurs bains; mais, me réveillant en sursaut, je le trouvais plongé dans le plus profond sommeil. Ce fut ainsi qu'une nuit n'en pouvant plus et devant la présence de deux jaguars, révélée par leur râlement trois fois répété, je le priai de veiller deux heures et de m'appeler pour le remplacer. Mais à peine étais-je enseveli sous ma moustiquaire, qu'entendant les râlements se rapprocher, je lui criai de veiller; il me répondit qu'il veillait effectivement, et quelques minutes après, les bruits ayant cessé, j'allais m'endormir, quand j'entendis à dix pas de moi la marche prudente d'un animal; les feuilles sèches criaient sous ses pattes; un léger frisson me passa par le corps; ne faisant qu'un bond en dehors de ma moustiquaire, je passai par-dessus le premier feu, et arrachant mon fusil des mains du misérable qui dormait, je me retournai contre l'animal; mais je ne pus apercevoir qu'une ombre incertaine dans les profondeurs de la galerie.

Le jaguar, car c'en était un, remonta sur le toit du palais et vint précisément se tapir au-dessus de nos têtes. J'essayai, mais en vain, de le toucher avec mon révolver; je n'osai m'aventurer à sa poursuite dans l'obscurité, et je crus prudent, par la suite, de coucher entre les deux feux que nous allumions chaque soir à dix pas de distance l'un de l'autre. J'avoue même que je ne dormis guère cette nuit-là; le jaguar m'inquiétait, quoique n'ayant rien à craindre de lui. Le matin, au petit jour, il partit par le côté opposé; je le vis bondir du toit sur la pente de la pyramide et disparaître.

Combien souvent arrivait-il aussi que l'orage éteignait mes lumières, dispersait les feux, souillait mes bains chimiques de débris de toutes sortes: il fallait recommencer le lendemain pour échouer encore.

Comme compensation à mes fatigues, j'avais, après l'orage de chaque soir, le spectacle des nuits radieuses; la lune, se levant tard, glissait obliquement ses rayons argentés dans l'ombre épaisse de la forêt; puis, pénétrant dans l'espèce de clairière environnant le palais, elle jetait dans ma solitude, par le jeu des ombres et des lumières, tout un peuple de fantômes.

Gracieuses ou terribles, lourdes, légères ou diaphanes, mon imagination aidant, ces fantasques apparitions prenaient à mes yeux le corps de la réalité.

Une nuit, nuit merveilleuse, j'assistai à toute une création des plus sublimes mystères de notre histoire religieuse.

Je me rappelle encore une vaporeuse assomption, telle qu'en savait peindre Murillo: les nuées portant la Vierge, le croissant, les longues draperies flottantes, et dans l'ombre de vagues formes d'anges. Puis tout disparaissait, changeait de place, se transformait: une création nouvelle s'élevait comme un rêve au milieu des ombres de la création évanouie. Un moment vint où muet, atterré, confondu, je vis se formuler, mais dans toute sa puissance et dans toute son écrasante majesté, la plus haute expression du génie humain dans les arts: le Dieu de Raphaël séparant les ténèbres de la lumière. Oh! c'était bien là le créateur des mondes, tel que l'imagination humaine l'a pu concevoir, avec cette tête majestueuse, ce front divin, ce geste tout-puissant et sa marche souveraine dans les espaces. Le dessin, la couleur, le lieu, en faisaient non plus un fantôme, non plus une apparition, mais une terrifiante réalité. Tremblant, anéanti, je crus voir Dieu lui-même venant réveiller de leur sommeil séculaire les habitants de ces ruines. J'attendais que la trompette formidable donnât le signal, que la terre s'ouvrît et que les ombres de ces guerriers, de ces prêtres et de ces souverains comparussent devant le Maître de toutes choses. Étais-je le jouet d'un rêve? Je m'avançai doucement, sans détourner les yeux, de peur que la vision s'envolât, puis ayant touché Carlos endormi et l'ayant éveillé: «Tiens, regarde, lui dis-je; vois-tu?—Ah! que cela est beau, fit-il, que cela est grand!» Il était frappé comme moi; quant au guide, il ne comprit pas et ne vit pas d'abord, mais la puissante apparition s'empara bientôt de lui, il se mit à genoux et pria.

Quand la lune disparaissait derrière la montagne comme un flambeau qui s'éteint, la forêt entière semblait illuminée par des milliards de lucioles voltigeant en tous sens; alors, attirées par la lumière d'une branche enflammée que nous agitions, elles accouraient vers nous de tous les côtés à la fois, et j'en remplissais un sac de gaze bleue qui, pendu à la voûte de la galerie, composait un lustre d'un effet magique.

J'attendais chaque jour la visite du jeune Allemand; il m'avait promis de me conduire aux temples nouvellement découverts; mais il ne vint pas. Mon guide ne connaissait que les cinq édifices dont nous avons parlé. Je m'aventurai donc seul à la recherche des monuments. J'avais une petite boussole pour me guider, et du reste je n'avais pas l'intention d'aller très-loin. Je connaissais la direction des ruines, elles s'étendent sur une ligne parallèle aux lignes de la sierra; je n'avais qu'à suivre: tant mieux si je devais rencontrer quelque chose.

Je n'avançai qu'avec difficulté, et je pensais bien n'avoir parcouru qu'une faible distance après deux heures de marche; j'avais abattu un magnifique hocco à crête noire et blanche, que je destinais à notre souper; je tuai également un serpent vert de plus de deux mètres de longueur, dont je ne connais malheureusement pas le nom. Mais de ruines point. Je commençais à me fatiguer; pourtant, comme il était de bonne heure, je résolus de marcher encore, obliquant du côté de la montagne. Le terrain, coupé de montées et de descentes, m'indiquait assez que j'étais au pied même de la sierra. Je finis par trouver un monticule plus rapide que les autres, et quelques pierres taillées me firent espérer que j'avais enfin retrouvé l'un des temples; je gravis la pyramide et je me trouvai bientôt en présence d'un édifice du même genre que les ruines environnant le palais; la galerie de face, avec deux ouvertures, et les petits intérieurs du fond, l'autel et ses trois pierres, tout était identique. J'étais satisfait. Il s'agissait de regagner le campement et j'y mis plus de temps qu'il ne m'en avait fallu pour m'en éloigner. Je finis néanmoins par retrouver le petit ruisseau, et, suivant son cours, je reconnus la pyramide au temple de la croix: cinq minutes plus tard, je gravissais l'escalier du palais, où je me couchai dans mon hamac, rendu de fatigue et mourant de faim. Le hocco fut vite apprêté; nous le dévorâmes à belles dents.

Les ruines de Palenqué impriment à l'esprit l'idée de la plus haute antiquité; mais rien, dans ces monuments extraordinaires, ne peut lutter de grandeur, d'élégance, de richesse et d'harmonie avec les édifices d'Uxmal. Il n'est pas improbable que les fondateurs des villes yucatèques descendissent des habitants de Palenqué, ou, tout au moins, que leur civilisation ne procédât de cette civilisation beaucoup plus ancienne; dans ce cas, Uxmal en serait l'apogée.

Quant à la ville même, dont l'existence est l'appréciation d'études si diverses, nous ne croyons pas qu'elle exista jamais. Cette multitude de temples, semblables entre eux et fort éloignés les uns des autres, s'étendant sur une ligne de près de quatre-vingts lieues, partant de Palenqué, par Ocosingo jusqu'à Commitan, frontière de Guatémala, ne fait supposer qu'une même civilisation chez toutes les peuplades de ces montagnes, civilisation religieuse, organisation théocratique par excellence. Le grand palais, entouré de ses temples, ne représente, à notre avis, qu'un centre religieux plus considérable que les autres. En voici la raison: quand on parcourt la montagne et qu'on a vécu parmi les Indiens, on ne tarde pas à se convaincre que ces populations ont conservé leur antique manière de vivre, portant à l'idée chrétienne et aux prêtres qui les dirigent le même respect dont ils entouraient leur ancienne religion. Comme autrefois, ils vivent séparés, perdus dans les solitudes de la forêt, loin de l'église comme jadis loin du temple. Les jours de fête et de cérémonie publique, ils accourent au village, accomplissent leurs devoirs religieux, écoutent la voix du pasteur et vont retrouver l'habitation passagère qu'ils ont élevée dans les bois.

C'est ainsi qu'un village paraît ne se composer que d'une église entourée de quelques cabanes, et ne représente qu'une fort modeste population; mais si vous vous informez, on vous répondra que cette bourgade compte dix mille habitants. Du reste, la ville immense que l'on suppose avoir existé à Palenqué ne se compose pas que d'un palais et de quelques petits temples, mais d'édifices de tous genres et de monuments publics de toutes dimensions. Voyez le Yucatan: à Chichen-Itza, sur une arène de trois kilomètres vous comptez dix édifices et des ruines en quantité; à Uxmal, dans un rayon plus étendu, pyramides, temples et palais se succèdent sans interruption. Des ruines même de peu d'importance feraient croire à l'existence d'habitations particulières encore debout; il y avait agglomération et ville incontestablement; à Palenqué, rien de tout cela.

Ce n'est point à dire que Palenqué manque d'importance. Ses ruines nous paraissent être, pour la science, les plus précieuses, en tant qu'à notre avis, elles sont appelées à nous donner un jour la clef des civilisations américaines. Les nombreuses inscriptions que renferment Palenqué et les temples de la montagne attendent le Champollion qui doit faire cesser le mutisme de leur table de pierre. L'étude assidue des langues maia, zapotèque, toltèque doit amener ce beau résultat. Un homme nous semble destiné à jouer ce magnifique rôle dans l'avenir: M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui possède ces trois idiomes, pourra sans doute, dans son séjour prochain à Palenqué, nous rapporter ces paroles vivantes.

Cela ne nous dira pas à quelle époque Dieu jeta l'homme sur la terre, ni de quelle manière il le forma; la science, si haute qu'elle soit, recule impuissante devant ce problème. Mais ayant découvert, par les inscriptions de Palenqué, la date probable de la fondation de ces temples et de l'ère civilisée chez ces peuples, elle pourrait remonter à une époque assez reculée dans les siècles, pour nous dire si ces premiers créateurs furent les descendants du vieux monde ou si elle a le droit de les déclarer autochthones.

Il nous reste à formuler sur ces ruines, un vœu que bien d'autres avant nous ont déjà fait. N'appartient-il pas à une nation comme la nôtre, tête et lumière du monde, de s'emparer de ces monuments précieux, de leur offrir dans nos musées la place que leur importance réclame? Cette absence de tout document sur les origines américaines forme une vaste lacune dans l'histoire de l'humanité; c'est au gouvernement à la combler, et, s'il recule devant les frais immenses que comporterait le transport des originaux, n'a-t-il pas le moulage, si facile aujourd'hui avec le procédé de M. Lottin de Laval, et n'a-t-il pas des hommes pour l'exécuter?

L'Amérique a pris sur nous l'avance; à l'époque du voyage de Stephens, des Américains avaient déjà tenté cette lourde entreprise; ils échouèrent devant la mauvaise volonté du gouvernement de Chiapas. Aujourd'hui, que nos armes victorieuses portent au Mexique les idées civilisatrices et le repos, aujourd'hui que l'influence française va soustraire ce beau pays à l'engloutissement de la civilisation américaine, ne serait-il point à propos de mêler quelques idées d'art et de science à la gloire de nos armes? Une note du gouvernement suffirait pour aplanir toute difficulté et pour doter la France de documents que jalousent l'Amérique et l'Angleterre.

Mes opérations terminées, et comprenant que, malgré mes efforts, je ne pourrais faire mieux, je mandai les Indiens pour enlever mes bagages; ils partirent. J'avais vécu neuf jours dans les ruines.

Mon retour au village fut triste; j'avançais la tête basse, avec la contenance d'un vaincu, me promettant néanmoins, si Dieu me prêtait vie, de revenir un jour pour arracher à ces ruines des images plus fidèles et les moulages de ses précieux monuments.

XIV

TUMBALA

Départ pour San Cristobal.—De Palenqué au rancho.—Absence des Indiens.—Départ pour le rancho de Nopa.—Chemins affreux.—Désespoir de Carlos, mon domestique.—Famine.—Les singes.—Nopa.—San Pedro.—Trois jours d'attente.—Le cabildo.—Attitude hostile des habitants.—Arrivée des Indiens.—Leur abandon dans la nuit.—De San Pedro à Tumbala.—Trois nuits dans la forêt vierge.—Les jaguars.—Arrivée à Tumbala.

Don Agustin, à notre arrivée à Santo Domingo, s'informa près de l'alcade s'il n'aurait point à ma disposition des Indiens de la montagne se dirigeant vers San Cristobal. Six d'entre eux, du pueblo de Tumbala, retournaient précisément, le dos libre, à leur village de la sierra. Ils devaient suffire au transport de mon matériel et je les arrêtai. Il faut dire que, dans toute la montagne, les Indiens font métier de bêtes de somme, chevaux et mules étant fort rares et ne pouvant franchir les sentiers à pic, seules voies de communication des villages entre eux. Ceci s'applique spécialement au parcours de Palenqué à Iajalum; car, de ce dernier point à San Cristobal, la route devient praticable et les distances peuvent se franchir sur une mule ou à cheval.

Mes préparatifs terminés, je payai, car l'on paye d'avance, coutume déplorable qui amène toujours, du côté des Indiens, des difficultés sans nombre. Don Agustin m'avait donné l'itinéraire à suivre et j'avais inscrit sur mon carnet les noms des Indiens, afin que je pusse réclamer en cas d'accident.

J'avais en outre loué deux chevaux pour Carlos et moi; ils devaient nous porter jusqu'à une première station, au pied de la sierra même. C'était une distance de sept lieues épargnées à nos pauvres jambes qu'attendaient plus tard d'étranges épreuves. Un domestique de don Agustin nous suivait pour ramener les bêtes, et comme je n'apercevais pas les Indiens, on me tranquillisa, me disant qu'ils seraient bientôt en marche, et nous rejoindraient à la station. Je serrai donc la main de don Agustin, le remerciant de son obligeance. Don Pio, les larmes aux yeux me donna l'abrazo: j'allais revoir sa chère patrie dont trois mois d'exil le séparaient encore; je n'aperçus point la Pancha.

Nous arrivâmes au rancho vers les dix heures, et comme le guide voulait retourner immédiatement à Palenqué, j'exigeai qu'il restât jusqu'à l'arrivée des Indiens que je ne voyais point venir. La journée entière se passa dans l'attente, recherches, appels, sifflements aigus à l'usage des égarés; tout fut inutile, et l'écho même ne répondait pas. La position devenait gênante: comptant sur l'arrivée immédiate des porteurs, nous étions partis sans autres vivres qu'une énorme boule de posole, nourriture fade et peu fortifiante pour des estomacs affamés. Une rivière courait aux pieds du rancho, et le guide s'en alla à la recherche des escargots que nous connaissions déjà. Il en fit une ample récolte, ce fut là tout le menu de notre souper.

La nuit venue, et les feux allumés, je m'enveloppai dans mon zarape, m'efforçant de prendre mon mal en patience, et persuadé qu'à la première heure les Indiens arriveraient. Il n'en fut rien; je n'avais garde de laisser partir le guide et ses chevaux; il était le seul d'ailleurs avec lequel je pouvais m'entendre, les Indiens ne parlant pas l'espagnol, et je saurais au moins, si quelque voyageur arrivait de Palenqué, ce qui avait pu retarder ainsi mes compagnons de route. Je pouvais, au besoin, me servir des chevaux pour retourner en arrière.

Je passai la matinée dans le bois, où je fis une trouvaille extraordinaire, à mes yeux du moins: c'était une tortue de huit à dix pouces de long, dont l'écaille inférieure était garnie à ses extrémités de deux appendices à charnière qui lui permettaient de s'enfermer hermétiquement dans sa coquille et de braver toute espèce d'ennemis. J'éprouvai plusieurs fois la force de résistance de ces portes naturelles et je ne pus les ouvrir. Je pensai d'abord à conserver ce curieux animal, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, je le mangeai. À midi, le bruit d'un certain nombre d'hommes traversant la rivière me fit dresser l'oreille; nous allions donc partir, je m'élançai au-devant d'eux, mais je ne rencontrai que deux Indiens inconnus auxquels le guide adressa la parole. Ils venaient de Palenqué; j'appris alors que les porteurs s'étaient enivrés, puis battus et avaient occasionné une espèce d'émeute dans le village. Il avait fallu les arrêter et les enfermer dans la prison, où ils avaient cuvé leur anizado; que, du reste, on devait les relâcher ce jour même et que nous les verrions bientôt.

Le guide, dont les chevaux depuis deux jours ne mangeaient que du feuillage et qui lui-même ne demandait qu'à s'en aller, échangea quelques paroles avec les Indiens en question, me dit que ces deux hommes, moyennant une légère rétribution, consentiraient à porter nos couvertures et le paquet que j'avais avec moi; qu'ils nous serviraient de guides dans la forêt et que nous devions atteindre San Pedro dans la journée. Là, disait-il, nous trouverions des vivres en abondance et les porteurs nous y rejoindraient le soir même. Comme on n'aime peu généralement à retourner sur ses pas, que le village était loin et San Pedro à une demi-journée de là, suivant le guide, j'acceptai sa proposition; il enfourcha son cheval, prit l'autre en main et disparut.

Pour nous, munis d'un long piquet, le fusil en bandoulière et le revolver à la ceinture, nous nous mîmes à marcher à la suite des Indiens. La côte, d'abord assez douce, devint bientôt d'un escarpement extraordinaire; ce n'était plus une marche, mais une escalade. Les deux hommes semblaient infatigables, et nous avions peine à les suivre. Il fallut bientôt quitter veste et gilet dont ils se chargèrent encore; pour eux, nus comme la main, sauf une mince bande de coton remplaçant la feuille de vigne, ils continuaient le pas accéléré.

Je mis d'abord un certain amour-propre à ne point me laisser dépasser, mais il fallut bientôt parlementer; nous haletions, et Carlos n'en pouvait plus. De temps à autre, les Indiens faisaient une halte de quelques secondes, poussaient deux ou trois soupirs en manière de sifflements prolongés et repartaient de plus belle. Je leur fis signe d'aller moins vite, ils ne parurent y consentir qu'à contre-cœur.

Enfin, nous nous arrêtâmes au bord d'un torrent où notre boule de posole, notre seule ressource, fort diminuée déjà, s'évanouit tout entière. En fait de vivres, nos deux guides étaient aussi pauvres que nous; il me parut grand de partager.

Nous montions sans cesse, il était cinq heures, et San Pedro ne paraissait point. Estomacs vides, jambes faibles; quoique vigoureux, je ne gravissais plus avec la même facilité les rocs et les aspérités du sentier. Carlos se mit à gémir de plus belle, puis se coucha et refusa d'aller plus loin; je ne pouvais l'abandonner ainsi.

—Voyons, lui dis-je, ne vois-tu pas le sommet de la montagne? nous arrivons, courage! quelques minutes encore et tu te reposeras. Il se relevait, essayait de nouveau, puis s'arrêtait encore. Un moment vint où, les genoux ankylosés, la tête perdue, vraiment fou, il se roulait en désespéré.

—Partez, disait-il, partez, laissez-moi, je veux mourir; tenez, brûlez-moi la cervelle. Ah! maudit soit le jour où je consentis à vous suivre. Il blasphémait comme un damné, pleurait comme un enfant, et je ne pouvais le consoler. C'était en somme une pauvre nature.

Je dus menacer nos Indiens, pour les forcer à nous attendre. Ah! s'écriait Carlos, si nous descendions au moins, je pourrais marcher.

Une diversion vint heureusement lui donner le temps de reprendre ses esprits. Les Indiens, dans le parcours de la forêt, saisissaient tous les bruits, tous les sons, et les moindres murmures de la solitude étaient perceptibles pour eux. Ils avaient un instinct merveilleux pour apercevoir des choses dont je ne me doutais point, et plusieurs fois déjà, ils m'avaient montré des hoccos et des dindons sauvages qui se glissaient sans bruit dans les hautes branches des arbres. Ils n'auraient pas été fâchés de m'en voir abattre quelques-uns, car la soirée s'avançait et notre souper devenait plus que problématique; mais je leur donnai certainement une pauvre idée de mon adresse, car je manquai à quarante pas le hocco le mieux placé du monde; il faut ajouter que mon fusil contenait une balle et trois chevrotines.

Comme les porteurs de Palenqué avaient sur leur dos mes munitions de bouche et de guerre, il ne me restait plus qu'un coup chargé, mon pistolet ne devant m'être d'aucun usage à des hauteurs et à des distances semblables. Au moment dont je parle, nous avions entendu de grands cris sur la gauche, et les Indiens, par une pantomime expressive, me faisaient entendre qu'il y aurait là pour nous quelque belle proie. Nous laissâmes donc Carlos à son repos, et, nous enfonçant dans le bois, nous nous trouvâmes, a dix minutes au delà, en présence d'une colonie de singes hurleurs. Il y avait conciliabule apparemment: assis en rond dans les poses les plus singulières, couchés, debout ou suspendus, il y en avait de tout âge et de toutes conditions.

Un silence général accueillit notre approche; mais pas la moindre velléité de fuite: des regards curieux et quelques murmures d'improbation, ce fut tout.

En vérité, c'est encore une réputation d'esprit usurpée que celle de ces messieurs: j'eus tout le temps de choisir ma victime. Je m'adressai à un fort bel animal, tranquillement assis à cinquante ou soixante pieds au dessus de ma tête et m'offrant la surface entière de ses reins charnus; et qu'on ne me fasse point ici reproche d'attaquer mon ennemi par derrière, je n'étais pas très-sûr de mon adresse, je songeais au souper, et c'était le mieux placé de la bande. Je visai longtemps, la capsule humide rata. Je me hâtai d'essuyer la cheminée et d'y replacer une capsule de mon revolver, je n'en avais pas d'autres; je visai de nouveau et l'animal tomba lourdement: il était mort. La balle avait traversé le corps près du cœur, et l'une des chevrotines avait brisé la queue.

Il y eut alors une espèce de révolution dans le haut, et je crus à une prise d'armes; un singe ventru, de grande taille, le chef de la troupe assurément, poussa deux grondements terribles, s'agita, descendit de vingt pieds au moins, remonta, me lançant des regards furieux. Les Indiens, chargés des restes mortels du défunt, avaient repris la direction du sentier; je m'élançai sur leur trace. La troupe nous suivit un instant, passant d'un arbre à l'autre, toujours grondant, puis les rangs s'éclaircirent, et je n'en aperçus plus qu'un seul en arrivant près de Carlos; l'animal était accompagné de deux jeunes créatures.

Je pensai que c'était la veuve éplorée de ma victime. C'était bien elle, en effet, la malheureuse; elle nous suivait avec ses deux enfants. Nous étions alors sur un petit plateau qui débouchait à quelques centaines de pas, sur le rancho de Nopa, simple toit de chaume porté sur quatre piquets, à l'usage des voyageurs attardés. La nuit approchait, il fallut y rester.

La guenon nous avait suivis jusque-là, et s'étant arrêtée sur l'arbre le plus voisin, elle ne quittait plus des yeux le cadavre de son époux. Malgré cette preuve touchante de fidélité conjugale, je n'étais pas ému; je convoitai les jeunes orphelins et je n'eus, à ma honte, que des remords de crocodile, le regret de ne point avoir de munitions pour m'emparer de la mère.

—Mais San Pedro, dis-je à l'Indien, San Pedro? Il me comprit et me fit signe à son tour que San Pedro était encore au diable. Le guide de Palenqué m'avait fait un conte bleu et ne désirait qu'une chose, se débarrasser de nous. Enfin, nous avions des vivres et nous allions manger. Ah! quelle excellente perspective que celle de pouvoir briser un jeûne de vingt-quatre heures après une journée de marche!

Je me chargeai des préparatifs, laissant à un Indien le soin d'allumer le feu. Mon singe était d'un magnifique pelage d'un rouge noir avec les parties jaune orange: c'était un contraste par trop frappant, et je songeai à part moi que, si je m'étais emparé de ses enfants pour en faire des compagnons de route, il eût fallu leur imposer culotte.

Le dépouillement ne fut point aussi facile que je le pensais d'abord; il fallut se mettre à deux pour en venir à bout. La femelle était toujours là, témoin de ce navrant spectacle. L'opération terminée, je me hâtai de trancher la tête de l'animal, tête par trop humaine dans sa nudité sanglante, et dont la vue, malgré mon féroce appétit, m'eût enlevé toute envie de goûter à ce mets original.

Le feu étant allumé, le corps fut lavé, coupé en quatre, le foie et le cœur mis à part comme morceaux de choix, et le tout suspendu sur les branches vertes, au-dessus de la flamme pétillante, rôtissait avec ce petit grésillement plein de charmes que fait la graisse, tombant par gouttes sur les charbons ardents.

Nous soupâmes aux flambeaux, car la nuit était venue; je trouvai le rôti de bon goût, mais le sel manquant, un peu fade; mariné, le râble eût été délicieux. Le déjeuner se composa des reliefs de la veille. La descente commençait, et Carlos, un peu remis de ses chaudes alarmes, marchait d'un pas plus assuré.

Ce jour-là, le sentier se peupla de troupes d'Indiens chargés, se dirigeant vers las playas: nous en croisions à tout instant; à chaque nouveau passant, je m'informais de San Pedro. L'un d'eux enfin, parlant quelque peu l'espagnol, me répondit qu'il nous restait bien encore six lieues à faire. Nous marchions depuis trois heures, c'était donc, avec la course de la veille, un total approximatif de seize lieues au moins. Une grande et belle rivière, que je ne retrouve point dans la carte de Chiapas, nous barrait la route; un Indien nous fit passer en pirogue, et deux heures plus tard nous apercevions les cabanes du village.

Là devait commencer une série d'épreuves que la protection toute spéciale de la Providence me permit seule de franchir sain et sauf. San Pedro est un village d'Indiens à moitié barbares, et vous n'y rencontrez pas une figure indiquant le plus petit mélange de sang espagnol. Il se compose d'une centaine de cabanes, disséminées sans ordre sur les petits monticules d'une plaine moutonneuse; l'aspect en est pauvre, sans charme, et d'un sauvage abâtardi; l'église me fit croire à la présence d'un curé, mais il n'y en avait point.

Je me dirigeai vers le centre du village, comptant prendre gîte (en payant, naturellement) dans la première case venue; mais je n'avais plus affaire aux Indiens d'Oaxaca; dans le premier jacal où je mis les pieds, au lieu de la bienvenue que j'attendais, je ne trouvai que des femmes qui poussèrent à ma vue des cris d'effroi et s'enfuirent aussitôt. J'avais, il est vrai, mon fusil sur l'épaule, une grande barbe; mais, en vérité, je ne me croyais point d'apparence si redoutable.

Les cris de ces Indiennes avaient attiré, au dehors des cases, toute la population féminine de l'endroit; elle m'environnait avec une curiosité inquiète et se sauvait à mon approche. Comme nous ne parlions pas la même langue, il était difficile de nous entendre; cependant, à l'interrogation répétée du mot gobernador, gouverneur (car l'alcade s'appelle gouverneur dans cette partie de la montagne), l'une de ces femmes, plus courageuse que les autres m'indiqua sur la droite une cabane de grande apparence, et je m'y dirigeai, suivi de Carlos.

J'entrai; trois jeunes filles, nues jusqu'à la ceinture, écrasaient le maïs sur des metates (pièces de granit taillées en creux), tandis qu'une vieille femme, aux seins pendants, remuait, au moyen d'une cuiller de bois, un pot fumant, dont les exhalaisons graisseuses sinon délicates, ne laissaient pas que de chatouiller mon odorat. Deux gamins, de dix à douze ans, en nature, complétaient le tableau.

Je produisis moins d'effet dans la demeure du chef que dans les précédentes cabanes; cependant les jeunes filles suspendirent leurs travaux, et la gouvernante, sa cuiller à la main, fit mine de me barrer le passage, m'adressant dans son idiome une foule de questions inutiles. J'entrai néanmoins, et me servant de cette pantomime à l'usage de tous les peuples, qui consiste à faire agir en va-et-vient l'index devant la bouche ouverte; je lui lis comprendre que j'avais faim et que je désirais qu'elle me servit, le plus tôt possible, quelque peu du fricot qui mijotait dans sa marmite.

J'appuyai la démonstration de la vue d'une pièce blanche, l'assurant par là de la pureté de mes intentions.

Mais elle me répondit par un geste négatif des plus formels, insinuant qu'elle n'avait rien à m'offrir et que j'allasse voir ailleurs.

—Diable, dis-je à Carlos, nous ne sommes point précisément ici chez des montagnards écossais. Carlos ne comprit pas.

Je voulus reprendre le fil de la négociation interrompue; peine inutile, la vieille ne voulut rien entendre.

Comme je n'avais à espérer meilleur accueil nulle part, et qu'en somme j'étais dans la place, je résolus de ne point faire retraite devant le mauvais vouloir de la vieille.

Quant aux vivres, un coq blanc se pavanait dans la cour au milieu de ses poules, et soit préméditation de ma part, soit mauvaise chance de la sienne, il tomba le premier sous ma main; je lui tordis immédiatement le cou. Toute la famille avait jeté des cris à ameuter le village, je n'en avais pas moins continué ma poursuite, couronnée, comme on le voit, d'un plein succès.

Je présentai donc le coq à la gouvernante, la priant de le préparer: je lui remis deux réaux dans la main, comme prix du bipède, et m'allai coucher sur un banc. Carlos ronflait déjà.

Quelques instants après, l'Indienne m'apportait le coq parfaitement plumé, mais cru et non vidé; et qu'on n'aille pas croire que je charge les choses, je raconte un fait. L'aimable gouvernante me prenait pour un sauvage; la créature civilisée, c'était elle; je représentais à ses yeux la barbarie. Je lui pris donc le poulet des mains le plus respectueusement que je pus, et j'allai l'enfoncer moi-même dans le liquide bouillant de son pot au feu.

Le coq était dévoré depuis longtemps et je dormais, étendu sur mes couvertures, quand on me réveilla brusquement. Deux Indiens se trouvaient devant moi; c'étaient les premiers que j'eusse aperçus depuis mon entrée dans le village; ils vont à leur milpa dans la journée et ne rentrent que le soir.

Ils avaient des figures hostiles et me firent comprendre qu'il fallait absolument vider la place où je n'avais aucun droit; d'autres Indiens s'étaient joints aux premiers: toutes ces physionomies étaient menaçantes, je cédai prudemment. L'un d'eux me conduisit au cabildo, déjà rempli d'une foule d'Indiens de toutes les parties de la sierra, descendant à las playas ou remontant à leurs villages; mais des gens de Palenqué, pas de nouvelles.

Il y avait fort heureusement parmi ces hommes un métis de Chilon, parlant très-bien l'espagnol, auquel je contai ma pitoyable histoire; je le priai donc, s'il connaissait quelqu'un dans le village, de vouloir bien me recommander à lui, de façon que, si je devais longtemps encore attendre mes bagages, je pusse au moins me procurer le nécessaire sans avoir recours à la violence et sans m'exposer à des accidents fâcheux. Il arrangea l'affaire avec un bon vieux ménage qui, matin et soir, m'envoyait des vivres; il me promit, en outre, de hâter l'arrivée de mes porteurs s'il les rencontrait sur sa route. Je le remerciai; il partit.

La nuit que je passai dans cet infâme cabildo fut une des plus terribles que puisse retracer ma mémoire. Tous ces Indiens, nus ou en chemise, répandaient dans l'atmosphère une odeur sui generis qui soulevait le cœur: sales comme des peignes, ils avaient importé de leur village dans ce cloaque des échantillons de tous les parasites connus, et toute la vermine du globe semblait s'être donné rendez-vous dans cette infecte maison commune.

Je ne pouvais sortir, il pleuvait à torrent.

Enveloppé dans ma couverture, au milieu d'une poussière vivante, je croyais littéralement sentir mon corps se mouvoir et changer de place. Je ne pus fermer l'œil.

Trois nuits encore j'endurai ce supplice et la mauvaise volonté des habitants; je me rappelle qu'un jour je fus obligé de mettre mon revolver en avant pour me procurer un peu d'eau que me refusait un Indien.

Le troisième jour, j'eus une immense joie; mes Indiens arrivèrent, ils portaient la tête basse, comme des coupables, et l'un deux me montrait piteusement une large coupure à la jambe, conséquence de l'orgie et de la lutte qui l'avait suivie. Ne pouvant communiquer avec eux que par gestes, tout reproche devenait impossible; je me trouvais d'ailleurs trop heureux de pouvoir changer de linge et dormir dans un hamac, au-dessus de la pourriture où j'avais croupi trois jours.

J'avais sérieusement craint quelque hostilité des habitants du village; j'avais maintenant de la poudre et du plomb sous la main, j'étais rassuré: de plus, nous partions à cinq heures du matin, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Je dormis donc comme un loir, et quand je m'éveillai, il faisait grand jour. Mon premier regard fut pour mes Indiens et je ne les aperçus pas. Mes bagages étaient bien là, symétriquement rangés, tels que je les avais vus la veille; seulement les lanières d'écorce qui servent à les fixer sur le dos des porteurs avaient disparu.—Mes hommes sont dehors, pensai-je; ils ont voulu respecter mon sommeil. Néanmoins le soupçon me heurta comme un glaive; suivi de Carlos, je me précipitai au dehors: personne des nôtres; j'envoyai Carlos s'informer au village, je ne pouvais croire, après tant de misères déjà subies, à la lâcheté d'un tel abandon.

Cependant la moitié des Indiens du cabildo avait déjà disparu, d'autres, se préparant au départ, avalaient à la hâte quelques tortilles, suivies d'un coup de pozole, d'autres chargeaient et se mettaient en route. Quand Carlos revint, j'étais seul: il n'y avait plus d'illusion possible, les Indiens s'étaient dérobés pendant la nuit.

Cela sentait la conspiration d'une lieue, et mon parti fut bientôt pris. Je laissai Carlos se désolant, à la garde de mes bagages, et muni de mon fusil et du revolver nouvellement chargés, j'allai parcourir le village, à la recherche de nouveaux porteurs.

Partout je n'éprouvai que des refus; l'argent à la main, j'offris jusqu'à dix fois la valeur des services que je réclamais; je n'obtins que des regards de haine ou des sourires de défi. Résolu de partir envers et contre tous, je me rendis chez le vieil Indien qui, seul, m'avait montré quelques sympathies, et l'emmenant au cabildo, je lui fis comprendre qu'il eût à prendre soin de mes bagages, et sur l'heure, lui, Carlos et moi, nous les transportâmes dans son jacal.

Cela fait, je mis de côté ce que je pensais utile ou nécessaire pour une marche de trois jours, à savoir: nos couvertures, deux manteaux de gutta-percha pour l'orage, et devant servir de tente au besoin, une boule de posole que la vieille Indienne m'apporta, deux livres de jambon cru qui m'était resté de mes provisions avariées, des balles, de la poudre, ma hache et divers ustensiles, etc., le tout devant former deux fardeaux, l'un pour Carlos et l'autre pour moi.

J'avais pris la charge la plus lourde, cinquante livres environ, car je m'étais habitué depuis trois jours à n'être que le serviteur de mon domestique, et longtemps encore je devais continuer ce joli rôle.

Ces apprêts terminés, je hissai le tout sur mes épaules, comme un sac de soldat, au moyen de bandes d'écorce, et dans cet attirail à la Robinson qui devait être du plus haut comique s'il n'avait été des plus lamentables, j'enfilai, guidé par le vieux, le sentier de Tumbala. À la lisière de la forêt, l'Indien me montra le petit chemin s'enfonçant dans le bois, eut l'air de me souhaiter un bon voyage, et nous laissa seuls.

J'ignore si ses compatriotes du village avaient dessein de m'attaquer en route, en tout cas j'étais bien décidé à brûler la cervelle au premier qui se présenterait. J'avais huit coups à tirer, ce qui constituait une force respectable.

Il s'agissait d'atteindre Tumbala. Je regardais Tumbala comme le terme de mes misères. J'avais une lettre pour le padre du lieu; il me savait en route et devait m'attendre.

Mes premiers pas dans cette nouvelle carrière furent chancelants, je l'avoue; les lanières d'écorce me fatiguaient étrangement les épaules, et si j'avais eu quelques difficultés à gravir sans fardeau les premières pentes de la sierra, ce n'était que roses auprès de ce qui me restait à faire. Quant à Carlos, je n'en parle pas, il geignait plus que mon mulet des montagnes d'Oaxaca, et ses soupirs lamentables lui eussent à plus juste titre mérité le surnom de pujador, soupireur.

Malgré l'ombre épaisse et l'humidité de la forêt, la chaleur me semblait suffocante, et nous n'avancions qu'avec des peines inouïes.

Chaque cinq minutes nous faisions halte, je déchargeais mon sac et reprenais haleine.

Cependant le sentier devenait de plus en plus rapide, et le frottement du pantalon à l'endroit du genou, menaçait de paralyser l'articulation: je le coupai donc à la hauteur des cuisses et j'en éprouvai un immense soulagement. Toute innovation en appelle une autre: je quittai veste, pantalon, chemise, que je pendis à ma ceinture, et je me trouvai tout à fait à l'aise. Carlos ne m'imita point, il craignait de s'enrhumer. Ah! le charmant serviteur que j'avais là!

Je ris d'abord comme un fou de ma métamorphose, et dans cet étrange appareil, la hache et le pistolet au côté, le fusil en bandoulière, le bâton à la main et la poitrine à moitié couverte par une barbe de deux ans, je devais être fait à peindre; la nuit de bon sommeil que je venais de passer m'avait rendu quelque vigueur, et de temps en temps nous trouvions de l'eau pour nous désaltérer.

Comme la position n'était point si mauvaise, le déjeuner de jambon cru arrosé de posole, au bord du torrent, fut même assez gai, et Carlos, qui m'avait encore repassé quelques bibelots de son paquet, commençait à en prendre son parti. Vers les huit heures nous nous arrêtâmes; il eût été difficile d'aller plus loin; nous étions parvenus à de grandes hauteurs, il s'agissait donc de trouver de l'eau et d'établir notre campement. J'obliquai sur la droite; à cinq minutes au plus, je rencontrai une source, la place était bonne, et j'eus bientôt fait de nettoyer les broussailles qui garnissaient le sol au-dessous des grands arbres.