«Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des mois et des années. Quoiqu'ils n'eussent point une écriture comme nous, ils avaient, toutefois, leurs figures et caractères, à l'aide desquels ils entendaient tout ce qu'ils voulaient, et de cette manière ils avaient leurs grands livres composés avec un artifice si ingénieux et si habile, que nous pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d'une bien grande utilité... Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs; car, outre que c'était une profession qui passait de père en fils et fort considérée dans la république, toujours il arrivait que celui qui en était chargé instruisait deux ou trois frères ou parents de la même famille en tout ce qui concernait ces histoires; il les y exerçait continuellement durant sa vie, et c'était à lui qu'ils avaient recours lorsqu'il y avait du doute sur quelque point de l'histoire. Mais ce n'était pas seulement ces nouveaux chroniqueurs qui lui demandaient conseil, c'étaient les rois, les princes, les prêtres eux-mêmes...»

Ces chroniqueurs, ces juges, consultés par les princes, avaient plus d'un rapport avec les mages; ce texte ne laisse à cet égard aucun doute, et il est difficile de leur chercher une autre souche que celle d'où sortaient ces personnages essentiels de la société antique de l'Asie. Les traditions mexicaines donnent aux populations de ces contrées trois origines. Elles prétendent que toutes vinrent du nord et de l'orient; les premières, les Chichimèques, étaient des sauvages vivant de chasse et n'ayant ni villes ni cultures; les secondes, les Colhuas, qui enseignèrent à cultiver la terre et donnèrent les premières notions de la vie civilisée; les dernières, venues longtemps après, furent les Nahuas, qui instituèrent un gouvernement, apportèrent une religion et un culte. Les Colhuas seraient arrivés, à travers l'Océan, de l'orient, neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne, et leurs descendants seraient les fondateurs de ces monuments merveilleux de Palenqué et de Mayapan. Quant aux Nahuas, descendus par le nord-est, ils se seraient, après des luttes acharnées, emparés du Mexique. Nation guerrière, important avec elle un culte farouche, mais intelligente et superbe, elle aurait imposé un joug théocratique aux habitants de ces contrées. Ces immigrations du nord-est paraissent n'avoir pas cessé jusqu'au xiie siècle de notre ère. Ces Nahuas procèdent vis-à-vis les possesseurs du pays comme le faisaient les nations belliqueuses du nord en face du vieil empire romain. Ils demandent d'abord un territoire pour établir une colonie et pour vivre; ils acceptent l'état de vassaux et de tributaires; puis, quand ils se sentent assez forts, ils attaquent la puissance suzeraine.

L'État de Guatémala et de Chiapas, de Xibalba dans le Popol-Vuh, était le centre de la domination des Quinamés ou Colhuas[51]. Le Livre sacré représente le roi de ces contrées et ses fils comme des géants; l'un se dit l'égal du soleil et de la lune, ses enfants roulent des montagnes. C'est contre cette race orgueilleuse que les Nahuas ouvrent la lutte, personnifiés en deux frères, Zaki-Nim-Ak (le grand Sanglier blanc), et Zaki-Nima-Tzyiz (le grand-blanc-piqueur d'épines)[52]. Les géants sont vaincus et écrasés. Cependant (toujours d'après le Popol-Vuh) la guerre continue et se termine à l'avantage des Nahuas. L'auteur du Livre sacré, après une sorte d'anathème jeté aux gens de Xibalba, porte sur eux ce jugement suprême... «Mais leur éclat ne fut jamais bien grand auparavant; seulement ils aimaient à faire la guerre aux hommes; et véritablement on ne les nommait pas non plus des dieux anciennement; mais leur aspect inspirait l'effroi; ils étaient méchants hiboux, inspirant le mal et la discorde.—Ils étaient également de mauvaise foi, en même temps blancs et noirs, hypocrites et tyranniques, disait-on. En outre, ils se peignaient le visage et s'oignaient avec de la couleur[53]...»

Les traditions toltèques, conservées par Ixtlilxochitl[54], présentent les princes nahuas comme souverains de villes riches, puissantes et à peu près indépendantes des rois chichimèques. Leur cité principale, Tlachiatzin, avait été fondée par des hommes sages et d'une grande habileté dans les arts, ce qui avait fait donner à cette ville le surnom de Toltecatl, qui, dans la langue nahuatl, signifie ouvrier ou artiste[55]

D'après les mêmes traditions conservées par Ixtlilxochitl et Veytia[56], le soulèvement des Toltèques ou Nahuas et leurs victoires auraient eu lieu à la fin du iiie siècle de notre ère[57]. Leur domination ne dura pas toutefois plus d'un siècle. Vaincus à leur tour par la race asservie, ils auraient recommencé une longue série d'émigrations vers l'ouest, puis vers le nord, jusqu'à la hauteur de la Californie, puis vers les contrées du centre et le Pérou, laissant partout des traces de leur passage, fondant des villes, civilisant des pays, mais regrettant toujours le lieu de leur domination, ainsi que le constate le Livre sacré.

La race nahuatl, quelques siècles avant l'ère chrétienne et jusqu'au moment de la chute de Xibalba, aurait occupé le pays montagneux situé dans les États de Chiapas et de Guatémala. Le Tulan dont parlent les traditions guatémaliennes était situé entre les ruines de Palenqué et la ville moderne de Comitan; aussi les mythes qui personnifient les vainqueurs de Xibalba sont-ils présentés comme descendant des degrés pour combattre leurs oppresseurs; mais les héros quichés Hun-Ahpu et Xbalanqué, de race nahuatl pure, ayant fait appel aux animaux, aux brutes, pour détruire l'empire de Xibalba, sont reçus froidement par leurs concitoyens, lorsqu'ils reviennent après la victoire, car ils ont vaincu avec l'aide des races inférieures, des barbares. La mention de ces animaux que les mythes quichés appellent à leur aide dans toutes les circonstances graves, animaux gagnés par des menaces ou des promesses, indiquerait assez que la race nahuatl pure était peu nombreuse et dominait sur des vassaux indigènes considérés comme appartenant à une race inférieure; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué, voués aux travaux d'art, changés en singes au moment de la lutte et assimilés ainsi aux brutes, montrent que les arts étaient pratiqués, non par la féodalité nahuatl, mais par ses vassaux de race métisse probablement. Il paraîtrait donc que les édifices de Palenqué, déjà ruinés et oubliés au moment de la conquête des Espagnols, appartiendraient à la race indigène au milieu de laquelle des tribus quichées de race supérieure seraient venues s'établir quelques siècles avant notre ère; mais que les monuments de l'Yucatan, tels que ceux d'Isamal, de Chichen-Itza et d'Uxmal, auraient été élevés, à la suite de la destruction de l'empire xibalbaïde, par les Nahuas.

En effet, entre les monuments de Palenqué et ceux de l'Yucatan, il y a des différences profondes; le système de construction, à Palenqué, ne consiste pas, comme à Chichen-Itza ou à Uxmal, en des revêtements d'appareil devant des massifs en blocage, mais en des enduits de stucs ornés et de grandes dalles recouvrant les blocages. Le caractère de la sculpture, à Palenqué, est loin d'avoir l'énergie de celle que nous voyons dans des édifices de l'Yucatan; les types des personnages représentés diffèrent plus encore; ils accusent des traits éloignés de ceux de la race aryane à Palenqué, s'en rapprochent sensiblement à Chichen-Itza. Enfin, ce n'est que dans les monuments de l'Yucatan qu'apparaissent ces traditions si sensibles de la structure de bois.

On se souvient de l'analyse très-sommaire de l'origine des Quichés donnée plus haut d'après le Livre sacré. C'est à Tulan que les Quichés arrivent et qu'ils viennent chercher l'arche qui personnifie la divinité. Jusqu'à leur arrivée à Tulan, les Quichés n'ont pas de culte apparent, ils adorent le soleil, les splendeurs célestes. Il leur faut un signe pour le peuple. Ces émigrants d'une race supérieure, arrivant du nord-est, n'auraient-ils pas trouvé à Tulan un culte établi par une race moins élevée, et ne l'auraient-ils pas en partie adopté, puisque c'est à dater de leur séjour à Tulan que le dieu Tohil exige les sacrifices humains, et que toutes les tribus toltèques, sauf une seule, se soumettent à cette nouveauté, entraînées probablement par l'exemple des traditions puissantes, qui existaient dans le pays avant leur arrivée? Ces tribus qui viennent ainsi, dit le Livre sacré, s'établir au milieu d'un pays où vivaient «des hommes noirs et des hommes blancs, ayant un doux langage, d'un aspect agréable,» et présentant tous les caractères d'un état social avancé, ces tribus qui se considèrent comme issues des dieux, ne nous montrent-elles pas l'introduction d'une race blanche relativement peu nombreuse chez des peuples déjà très-civilisés, protégeant les arts, possédant un culte et forçant ainsi les nouveaux venus à se façonner aux mœurs du pays? Mais, bien que se considérant toujours comme appartenant à une caste supérieure, les Quichés font alliance avec les peuples tributaires de Xibalba, ils se mettent à leur tête et les entraînent contre leurs oppresseurs vers le iiie siècle de notre ère. Vainqueurs, ils fondent des villes sur la péninsule yucatèque, et bâtissent les monuments étranges que nous y trouvons encore aujourd'hui, se servant naturellement des artistes et ouvriers du pays pour élever ces énormes constructions; ils leur imposent cependant un goût nouveau; eux aussi, les Quichés, ont leurs traditions, la structure de bois[58]; ils aiment les étoffes riches, les plumes, les bijoux, et, en moins d'un siècle probablement, surgissent ces monuments dont nous voyons les ruines entourées de villes considérables. Sur un sol où l'on ne peut trouver d'eau pendant neuf mois de l'année, ils font creuser d'immenses citernes enduites avec soin, ou profitent des excavations naturelles qui laissent passer des cours d'eau sous une épaisse couche calcaire.

Cependant les conquérants de Xibalba, les Quichés ou Toltèques, ainsi qu'alors on les désigne, vivant sous une sorte de régime féodal, car l'esprit de la tribu ne s'éteint pas, se livrent à des querelles incessantes, sont peu à peu chassés du pays, et recommencent une longue série d'émigrations jusqu'à une époque voisine de la conquête espagnole.

De Tulan, d'après le Livre sacré, trois émigrations principales auraient eu lieu, l'une vers Mexico, les deux autres vers Tepeu et Oliman[59]. L'empire de Mexico acquit une grande puissance en peu de temps et penchait déjà vers la décadence au moment de l'arrivée de Fernand Cortez. À Mexico même, il ne reste pas un seul monument des Toltèques; mais ceux de Mitla, dont une partie est si bien conservée, nous paraissent appartenir à la civilisation quichée, quoique postérieurs à ceux de l'Yucatan. La perfection de l'appareil, les parements verticaux des salles avec leurs épines de colonnes portant la charpente du comble, l'absence complète d'imitation de la construction de bois dans la décoration extérieure ou intérieure, l'ornementation obtenue seulement par l'assemblage des pierres sans sculpture, donnent aux édifices de Mitla un caractère particulier qui les distingue nettement de ceux de l'Yucatan et qui indiquerait aussi une date plus récente. Une seule tribu, partie de Tulan, s'établit à Mexico, c'est dire qu'elle venait civiliser une contrée déjà peuplée, mais qu'elle se trouvait numériquement peu importante, au milieu de populations indigènes qui déjà possédaient des arts. L'influence des Toltèques ne put donc exercer, dans le Mexique proprement dit, une action aussi complète que dans l'Yucatan, où ils étaient relativement nombreux, et l'architecture devait participer davantage des mœurs et des habitudes appartenant aux indigènes.

Nous voyons que les Quichés avaient une aptitude particulière pour la sculpture et la peinture; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué s'adonnent aux arts du dessin. Les sacrificateurs réfugiés sur le mont Hacavitz peignent des étoffes[60]. Quand, après la mort des trois héros Balam-Quitzé, Balam-Agab et Mahucutah, les tribus victorieuses se séparent, elles fondent partout où elles émigrent des villes pleines de monuments, de palais magnifiques «bâtis de pierre et de chaux[61].» Mais ces édifices, qui demandaient le concours de tant de bras, étaient nécessairement construits par les nations indigènes soumises et devaient se ressentir des traditions et habitudes locales, suivant que les tribus conquérantes et civilisatrices formaient une caste plus ou moins considérable. Il y aurait donc lieu de voir dans les édifices de Mitla, éloignés déjà du centre de la domination primitive des Toltèques, un art ayant conservé plus que dans l'Yucatan des traditions étrangères à cette domination et appartenant aux populations indigènes. Cette façon de construire par compartiments de dessins formés de petites pierres imitant la structure en brique, ces terrasses en charpente établies sur des colonnes et des murs verticaux, et jusqu'aux méandres composés par le petit appareil, rappellent les monuments anciens de la race malaye beaucoup plus que ceux de l'Yucatan.

Remarquons, d'ailleurs, qu'aujourd'hui encore les habitants de l'Yucatan sont d'une race beaucoup plus belle et se rapprochant plus du type blanc que ceux des plateaux du Mexique, qui, comme nous l'avons dit en commençant, présentent un mélange assez confus de races diverses où cependant le type de la race malaye semble dominer.

Pour nous résumer donc en peu de mots, il y a tout lieu de croire que l'Amérique centrale, le Mexique et l'Yucatan étaient occupés, quelques siècles avant notre ère, par une race ou un mélange de races participant surtout des races jaunes; que ces populations, de mœurs assez douces, arrivées à ce degré de civilisation matérielle à laquelle les jaunes sont particulièrement aptes, tout en pratiquant cependant les sacrifices humains et des épreuves religieuses cruelles, ce qui n'est pas incompatible chez ces peuples avec une organisation très-parfaite, avec le culte des arts et les habitudes de bien-être; que ces populations, disons-nous, virent s'implanter au milieu d'elles des tribus d'une race blanche venue du nord-est, possédant à un degré beaucoup plus élevé les aptitudes civilisatrices; que ces nouveaux venus, guerriers, braves, se seraient bientôt emparés du pouvoir, auraient institué un régime théocratique, et, avec cette prodigieuse activité qui distingue les races blanches, auraient fondé quantité de villes, soumis le pays à une sorte de gouvernement féodal ou plutôt de castes supérieures, et élevé ces immenses monuments qui nous surprennent aujourd'hui par leur grandeur et leur caractère étrange.

Nous rangerions ainsi les édifices de Palenqué dans la série des monuments construits par les indigènes, avant la soumission de Xibalba, ceux de l'Yucatan sitôt après la domination des Quichés, de la race conquérante et supérieure, et ceux de Mitla parmi les dérivés de l'influence quichée, postérieurement à la séparation des tribus réunies à Tulan. Les monuments dont les restes se voient encore dans l'Amérique centrale, que notre ami M. Daly a visités et dont nous attendons une description, seraient dus au retour des tribus quichées vers le nord et le nord-est, après la chute de leur domination sur la péninsule yucatèque, affaiblies qu'elles étaient par leurs querelles et un soulèvement de l'antique population indigène. Peut-être sommes-nous arrivés au moment où une intervention européenne au Mexique permettra de déchirer les voiles qui couvrent encore l'histoire de cette belle contrée. M. Charnay a rendu un service signalé à l'étude de l'archéologie en offrant au public cette collection de photographies recueillies à travers mille périls et aux dépens de sa fortune privée. Nous ne pouvons que souhaiter le voir compléter ces renseignements déjà si curieux pendant un second voyage que, cette fois, nous l'espérons du moins, il entreprendrait sous la protection de la France. Mais ces études ne seront complètes que lorsqu'on aura pu faire, dans l'Amérique centrale, dans celle du Nord et dans le Pérou, une série de photographies entreprises avec méthode, des relevés de plans dressés avec exactitude et ces observations comparatives à l'aide desquelles l'archéologie peut formuler des conclusions certaines. À nos yeux, l'architecture antique du Mexique se rapproche, sur bien des points, de celle de l'Inde septentrionale; mais comment ces rapports se sont-ils établis? Est-ce par le nord-est? est-ce par le nord-ouest? C'est une question réservée jusqu'au moment où la connaissance de ces monuments indo-septentrionaux sera complète.

Viollet-Le-Duc.

LE MEXIQUE

1858-1861

SOUVENIRS ET IMPRESSIONS DE VOYAGE

Un pays est un livre que chaque voyageur a
le droit de commenter à sa manière, en s'appuyant
sur la vérité.


CHAPITRE PREMIER

Départ de Paris.—La Vera-Cruz.—Saint-Jean d'Ulloa.—Aspect général de la ville—Le port.—Le môle.—Excursion aux environs.—Le nord à Vera-Cruz.—Le départ.—Médellin.—La route de Mexico.

Chargé d'une mission par le ministre d'État, à l'effet d'explorer les ruines américaines, je quittai Paris le 7 avril 1857, me dirigeant sur Liverpool par New-Haven et Londres: deux amis m'accompagnaient. Le lendemain, nous étions à bord de l'America, paquebot transatlantique de la compagnie Cunard, en partance pour Boston.

Je l'avoue humblement, quoiqu'ayant beaucoup voyagé, je ne m'embarque jamais sans une certaine appréhension; je n'aime point l'Océan, il me fait peur. Je suis peut-être moins poëte qu'homme de mer, et, dès l'instant du départ, je ne rêve qu'au jour de l'arrivée. Voyez à quoi peut tenir une question d'art? En mer, j'ai le cœur sensible, un autre ne l'a point; il admire tout, rien n'est beau pour moi; je suis malade, il est bien portant.

Je ne dirai rien d'un séjour de huit mois aux États-Unis: c'est pourtant un beau voyage que celui qui vous montre New-York et Boston, le Saint-Laurent, ses chutes et ses rapides, les grands lacs, le Niagara, les plaines de l'Ouest et le parcours prodigieux du Mississipi. Je réserve à ces belles choses une étude à part, et j'arrive à Vera-Cruz, où nous abordâmes à la fin de novembre.

On donne généralement à Vera-Cruz une physionomie orientale; quelques coupoles assez basses pourraient seules rappeler le style des mosquées, mais il faudrait une bonne volonté singulière pour prêter à ses lourds clochers l'élégance des minarets. Quant à ces bouquets de verdure qui distinguent et réjouissent les villes d'Orient, on ne trouve à la porte de Mexico que cinq à six palmiers rabougris, seuls échantillons de l'espèce; encore n'existent-ils plus aujourd'hui.

Vu de la mer, l'aspect de Vera-Cruz est des moins flatteurs; c'est une ligne monotone de maisons basses, noircies par les pluies et par les vents du nord. Les bâtiments de la douane, d'un style moderne, et la porte monumentale qui les décore sont, en fait d'architecture, ce que la ville offre de plus remarquable.

Les églises sont pauvres, comparativement à la richesse qu'elles déploient dans toute la république; elles y sont mal suivies, et la population de Vera-Cruz ne brille point par sa piété. Essentiellement commerçante, entrepôt de toutes les marchandises qui montent à l'intérieur, Vera-Cruz est peuplée d'un grand nombre d'étrangers; les affaires lui font oublier l'Église; comme partout au monde, l'amour du lucre éloigne de Dieu.

Assise sur les sables de la mer, entourée de dunes arides et de lagunes croupissantes, Vera-Cruz est pour l'étranger le séjour le plus malsain de la république. La fièvre jaune y règne en permanence, et, quand un centre d'émigration lui fournit de nouveaux aliments, elle devient alors épidémique et d'une violence extrême.

En fait de port, Vera-Cruz n'a qu'un mauvais mouillage où les bâtiments de commerce ne sont point en sûreté; l'abri du fort est leur seule défense contre les vents du nord, et souvent, dans les tempêtes, ils dérapent et sont jetés à la côte. Les gros bâtiments et les navires de guerre vont mouiller à Sacrificios, à quatre kilomètres au sud, ou bien à l'île Verte, à plus de deux lieues de distance. Quand vient le vent du nord, rien ne peut donner une idée de sa violence; il souffle par terribles rafales, soulevant des tourbillons de sable qui pénètre les habitations les mieux closes; aussi, tout se ferme aux premiers symptômes: les barques rentrent, on les enchaîne, les navires doublent leurs ancres, le port se vide, tout mouvement est suspendu, la ville paraît déserte et inhabitée. Un froid subit envahit l'atmosphère, le Cargador s'enveloppe grelottant dans sa couverture, le paletot de laine remplace la jaquette de toile, on gèle; le môle disparaît sous les vagues monstrueuses que soulève la tempête; les vaisseaux se heurtent dans le port, heureux quand la tourmente ne les jette pas à la côte. Néanmoins, le vent du nord est un bienfait pour la ville; sa première venue est le signe d'une époque plus saine qui ramène l'étranger dans ses murs; le vomito diminue de violence, quelquefois disparaît et n'offre que rarement des cas mortels.

Vera-Cruz est, pour l'homme d'affaires, la ville la plus désirable comme résidence; la vie y est plus facile et sinon plus confortable, à cause des grandes chaleurs, du moins plus grande, plus large, plus abondante. Les vins y sont aussi communs qu'en France, le golfe abonde en poissons délicieux: toutes choses considérées comme luxe et que les gens riches hésitent à s'offrir dans l'intérieur de la république. Le marché abonde en fruits des tropiques et l'Indien y apporte toute la famille des oiseaux du soleil, depuis le moqueur et le perroquet jusqu'au grand ara rouge de Tabasco. Le caractère des habitants est plus liant, moins gourmé, et l'on se sent au milieu d'eux plus vite chez soi.

Puis, cette allée et venue des navires européens, cet échange de nouvelles qui vous tient sans cesse au courant de la politique du vieux monde et des fluctuations de la littérature dans la mère patrie, rapprochent Vera-Cruz de la France; il semble qu'on puisse partir à toute heure. Ajoutez à cela le golfe et ses eaux bleues, les bains de mer, ce môle, si modeste qu'il soit, où l'on va rêver le soir sous un magnifique dais d'étoiles, où, le jour, on épie la marche incertaine d'une voile à l'horizon: imaginez ce ciel merveilleux, dont parfois l'azur vous lasse; animez-le de ces bandes criardes d'oiseaux de mer et de ces petits vautours noirs qui le virgulent à des hauteurs prodigieuses; voyez à vos pieds ces deux pélicans vénérables, antiques habitués du port, qui plongent silencieusement, s'élèvent et replongent pour venir se reposer pleins d'une burlesque majesté sur la hampe du drapeau de la douane, et vous aurez la plage de Vera-Cruz.

Ce qui donne à la ville une physionomie toute particulière, c'est la foule innombrable de ces petits vautours noirs qui encombrent les rues, couvrent les maisons et les édifices. Ils se dérangent à peine quand vous passez, et lorsque les ménagères viennent déposer sur le devant des portes les immondices de la maison, ils se précipitent avec acharnement; c'est une mêlée générale, une dispute, des tiraillements, un véritable combat, où les chiens se mêlent et dont ils ne sortent point toujours vainqueurs. Les zopilotes sont chargés de l'édilité de la ville; aussi chacun les respecte; une amende assez forte est même infligée à qui les tue.

À la porte de Mexico se trouve une petite promenade, déserte la semaine, et qui n'offre une certaine animation que le dimanche. Dans le faubourg, qui le suit, les matelots et les gens du port viennent danser le soir, en même temps qu'offrir à quelque danseuse émérite des hommages vivement disputés. Le couteau joue souvent un rôle actif dans ces réunions de famille; la danse, menée par la guitare et le chant monotone de l'instrumentiste, n'est qu'un piétinement cadencé, accompagné de mouvements lascifs propres à exciter les passions de la galerie; aussi le triomphe de la danseuse n'est complet que consacré par quelque sanglante dispute.

Si vous sortez de Vera-Cruz, la côte nord ne vous offre qu'une vaste plaine de sable. Au sud, vous avez le cimetière, puis les abattoirs; un peu plus loin, vous entrez dans les dunes et vous tombez au milieu de marais couverts de garzas, de hérons et de canards sauvages. Les îles sont peuplées d'iguanes et de serpents; la perspective se continue couverte d'affreuses broussailles, et rien n'anime ces solitudes mortelles, que les cris de quelques fauves, le passage d'un aigle pêcheur ou le tournoiement du vautour en quête d'une proie facile.

Certains romanciers en vogue ont cependant choisi ces déserts sablonneux comme siége d'aventures impossibles. Ils peuplent, à l'envi, ces marais fangeux d'habitations délicieuses, de palais magiques où s'agitent, au milieu des luxes réunis de la nature et de l'art, d'enivrantes créatures et des héros dignes de l'Arioste. Ô capitaine Maine-Read, que d'affreuses bourdes vous racontez à vos indulgents lecteurs!

Pour trouver la végétation tropicale, il faut franchir quatre ou cinq lieues au moins de ces broussailles marécageuses; ou bien, remontant la rivière de Boca del Rio, vous arriverez, par une suite de charmants paysages, jusqu'à Médellin, village délicieux au milieu des bois, et dont la fête patronale attire à ses jeux toute la population de la Vera-Cruz et des environs.

Deux diligences vont de Vera-Cruz à Mexico: l'une passant par Jalapa, l'autre par Orizaba; c'est la route la plus courte, mais la plus ennuyeuse. Il reste au touriste les chariots. Les chariots partent ordinairement par convois de douze, vingt-quatre ou trente-six, et ce n'est pas une des choses les moins pittoresques de la route que le spectacle de cette immense file de voitures et les soins qu'un tel matériel comporte. Ces convois ont une organisation parfaite: une douzaine possède d'habitude un majordome, un sergent, puis un caporal; chaque voiture a dans la marche une place spéciale, un numéro qu'elle doit conserver jusqu'au jour de l'arrivée. Le conducteur, toujours à cheval sur la timonière de gauche, a quatorze mules qui sont les siennes et rien n'égale l'instinct extraordinaire qui lui permet de distinguer dans l'obscurité et de reconnaître, au milieu d'un troupeau de deux cents mules qui paraissent à peu près de la même couleur, les mules de son chariot. Je me rappelle, à ce sujet, une anecdote qui prouve à quel point un arriero possède cette faculté presque divinatoire.

Un Français de mes amis, se rendant avec sa famille de Tehuantepec à San Cristobal, dans l'État de Chiapas, voyageait avec des mules qui lui appartenaient, une douzaine au moins, sous la conduite d'un arriero, son domestique. La course est longue et c'est un grand voyage que quinze journées de marche avec femme et enfants.

Là, point de routes royales, mais d'étroits sentiers coupant la plaine ou longeant les précipices de la Cordillère. Le voyageur n'a souvent pour auberge qu'un abri de chaume et pour ses mules d'autres ressources que les broussailles de la forêt. Chaque soir, il faut donc donner aux bêtes la liberté d'errer où bon leur semble, et chaque matin les reprendre au lasso, ce qui n'est pas toujours facile besogne. On comprend que cette manière de voyager ne soit pas des plus expéditives et que, pour une famille, un déplacement lointain est chose considérable.

Il arriva donc que l'une des mules s'égara, disparut dans quelque abîme ou fut volée; en tout cas, les recherches pour la retrouver furent vaines et l'on dut repartir sans elle.

M. L... vivait depuis deux ans à Tuxtla, quand, se trouvant sur la place de Chiapas avec son domestique, ils entendirent au loin les hennissements d'une mule.

Aquí está la mula, señor, s'écria celui-ci. Voilà votre mule monsieur.

—Quelle mule? répondit le maître, car dès longtemps il avait oublié l'aventure de la bête perdue.

—Eh parbleu! reprit le domestique, la mule que nous perdîmes, il y a deux ans, lorsque vous vîntes en ce pays.

—Tu plaisantes?

—Oh! non pas, mon maître, fit l'Indien; je reconnais sa voix. C'est bien elle, et du reste vous allez voir.

Il disparut aussitôt dans la direction des hennissements et revint, une demi-heure après, traînant une mule après lui.

—Caramba! fit M. L..., c'est bien elle.

En effet, outre la physionomie et la couleur de la mule en question, celle-ci avait bien encore les deux lettres J. L., marque et initiales de mon ami.

Comme notre voyage n'avait d'autre but que de bien voir, et qu'en diligence on ne voit rien; que de plus, nous étions légers d'argent et qu'il eût fallu près de trois mois pour faire venir d'Europe les fonds qui nous manquaient, nous suivîmes, le fusil sur l'épaule, les chariots qui transportaient nos dix-huit cents kilos de bagage. La première étape est celle de la Tejeria. Le chemin de fer s'en charge; au delà, vous trouvez la plaine coupée de taillis et d'arbustes épineux.

Nous étions à la fin de novembre, et les prairies avaient une toison verte encore; les bois étaient feuillus; aussi, la campagne avait cet aspect délicieux et jeune qu'elle ne saurait garder longtemps dans ce pays de pluies périodiques, où pendant neuf mois la terre est privée d'eau. La chaleur était forte, la marche pénible, et parfois nous nous couchions dans les hautes herbes pour attendre que les mules nous rejoignissent. Nous étions donc mollement étendus, la paupière à demie fermée, dans le doux farniente d'un homme qui repose, quand le galop d'un cheval se fit entendre: ne sachant comment expliquer une course semblable, nous crûmes à la poursuite de quelque malheureux par des coureurs de route, et nous nous levâmes aussitôt pour le secourir. Le cavalier était à dix pas de nous; il était seul, nul ne le poursuivait; à l'aspect de trois hommes armés, surgissant des hautes herbes à son approche, d'un effort désespéré il s'arrêta court, la figure pleine d'épouvante, fit volte-face et disparut, nous laissant ébahis; persuadé qu'il était tombé sur trois audacieux brigands, auxquels il n'avait échappé que par miracle; voilà comment les meilleures intentions sont dénaturées. Ainsi donc, à notre premier pas sur la terre mexicaine, nous passâmes pour des voleurs! Quelle éclatante revanche ces messieurs prirent par la suite, et que de fois il nous fallut retourner nos poches sur la poussière des grands chemins!

Le convoi n'atteignit Zopilote qu'à cinq heures du soir: c'était un simple rancho, avec parc pour les mules et une tienda. Nous passâmes la nuit sous une veranda de chaume, exposés à la voracité des moustiques qui sont, en Terre Chaude, les plus terribles tourmenteurs. À minuit, les chariots se mirent en marche. L'étape est longue de Zopilote à Paso de Ovegas; l'obscurité rendait la marche difficile dans des chemins démantelés, coupés de profondes ornières; mais le matin dédommage et les levers de soleil sont splendides: comme d'habitude, nous prîmes les devants; les bois devenaient plus touffus, les arbres plus élevés et des nuées de perruches, aux cris perçants, s'élevaient de toutes parts; nous courions comme des enfants après elles, sans pouvoir les atteindre; souvent nous quittions la route, nous enfonçant dans les bois à la poursuite d'une poule de Montézuma, au risque d'en sortir dévorés par les pinolillos ou couverts de garrapatas; mais la chasse était maigre et nous n'avions que des perroquets verts à tête jaune, des toucans au grand bec et de ces jolies tourterelles, grosses comme des moineaux et qui fourmillent sur les routes.

À midi, nous étions à San Juan, où la Terre Chaude déploie toutes ses splendeurs et, vers les quatre heures, nous arrivâmes à Paso de Ovegas, moulus de fatigue, couverts de poussière et le corps enflé de piqûres d'insectes. Aussi, nous hâtâmes-nous d'aller prendre un bain dans la rivière qui traverse le village. Un compatriote nous offrit l'hospitalité, c'est-à-dire une planche et un établi pour nous étendre. C'était un menuisier, à qui la fortune ne semblait pas sourire, et qui depuis plusieurs années traînait dans cette pauvre bourgade une vie de misère. On rencontre, sur tous les chemins du globe, de ces pauvres écloppés de la civilisation, que des espérances trompeuses amènent dans les pays lointains et qui ne forment qu'un vœu, souvent stérile, celui de revoir la France.

Celui-ci s'informait avec une fiévreuse curiosité des nouvelles de son pays, des grandes victoires que nous avions remportées en Orient; il semblait pour lui que tout était nouveau, et des événements oubliés en Europe avaient à ses yeux la fraîcheur d'une chose récente. Cependant il fallait nous reposer, mais d'affreuses démangeaisons rendaient la chose impossible; l'un de nous éprouvait aux pieds quelques picotements inquiétants.—Auriez-vous des niguas, nous dit notre hôte.

Des niguas! Nous ne savions ce que cela voulait dire, mais nous l'apprîmes aussitôt; nous en avions, hélas! La nigua est un des plus terribles insectes parmi les parasites de Terre Chaude: c'est un petit être imperceptible, qui se loge sous les ongles des doigts de pied, dans le pouce surtout; il s'y creuse un nid, dépose ses œufs sous la forme d'une boule blanche; puis une fois éclos, ceux-ci fondent à l'entour des colonies semblables; de telle sorte, qu'un beau jour, quand vous y pensez le moins, il vous tombe une phalange.

Cet insecte est d'autant plus dangereux qu'il ne trahit sa présence que par un picotement insignifiant, auquel l'étranger ne prend pas garde; le travail ténébreux s'accomplit sans douleur, et les Indiens eux-mêmes en sont souvent victimes. Pour éviter le danger, il faut, au premier symptôme, ouvrir le pouce à l'endroit du picotement; l'on découvre alors une petite boule de la grosseur d'un pois, qu'il faut enlever de la plaie, puis remplir l'espace de cendres de tabac: c'est du moins la méthode suivie sur place. Je fis mieux, je remplis les cavités, car j'en avais plusieurs au pied droit, d'ammoniaque, afin d'anéantir toute la génération. La térébenthine les chasse également; il est bon, dans ce cas, d'en imbiber la chaussure à l'intérieur.

De Paso de Ovegas on passe à la Rinconada pour tomber à Puente Nacional. Puente Nacional se trouve au bas d'une gorge pittoresque, et de l'autre côté d'un torrent, que traverse un pont magnifique reconstruit par Santa-Anna. Point fortifié de la route de Vera-Cruz à Mexico, c'est un passage des plus faciles à défendre. Mille hommes déterminés arrêteraient une armée; mais le Mexicain, qui se bat bien à l'abri des murailles, ne sait pas résister en rase campagne; l'ardeur lui manque et les chefs ne payent pas d'exemple. Comment les Américains forcèrent-ils Puente Nacional défendu par une armée aussi nombreuse que la leur? On ne peut le comprendre. Outre la difficulté des lieux, le défilé se trouve balayé par des batteries d'un petit fort placé à gauche sur un rocher à pic, qui, de tous côtés, domine la route. Une autre batterie, sur la droite, appuyait les feux de la première; le site est d'un sauvage grandiose. Santa-Anna s'y était fait bâtir une magnifique habitation, aujourd'hui abandonnée; sous son administration, le village était riche, et quoi qu'on ait à lui reprocher sous le rapport de la tyrannie de son gouvernement et de l'impudeur de ses concussions, du moins les routes étaient sûres, le commerce florissant; chaque village répondait des vols ou des attentats commis sur son territoire; de telle sorte que les coureurs de routes avaient disparu, et que de Vera-Cruz à Mexico on pouvait voyager sans crainte. Il n'en est plus ainsi.

Le village porte l'empreinte de la misère; la guerre civile qui désole la république a fait de ce lieu naturellement fortifié un camp de guerillas: aussi, les Indiens s'enfuient-ils chaque jour, et vous ne rencontrez aujourd'hui que maisons vides et cabanes désertes. Voilà Plan del rio, situé comme Puente Nacional, moins gai, moins riant, plus sauvage encore: la route alors tourne brusquement, traverse des bois épais et monte sans cesse avant d'aboutir à Cerro Gordo, premier village de la Terre Tempérée, autre témoin de la victoire des Américains en 47, et de la défaite de Santa-Anna; tout auprès se trouve la barranca de Cerro Gordo.

Les barrancas sont des ravins dus à l'action des eaux, et qui, dans certaines parties du Mexique, prennent des proportions gigantesques; celle de Cerro Gordo, sans être une des plus considérables, est néanmoins fort importante.

En obliquant à droite de la route, et pénétrant dans le monte, le voyageur étonné voit tout à coup le plateau se dérouler sous ses pas pour faire place à un énorme ravin presque à pic, dont il distingue à peine le fond, et dont le bord opposé se trouve à plus d'un kilomètre. Le bruit d'un torrent monte jusqu'à lui, mais il l'aperçoit à peine dans la profondeur. S'il veut descendre, il lui faut s'ouvrir un passage au milieu des arbustes et des broussailles épineuses; le sol s'éboule et des quartiers de roc, une fois ébranlés, bondissent, entraînant avec eux toute une avalanche de pierres. Il y a des barrancas de plusieurs mille pieds de profondeur. Vous êtes dans la zone tempérée, le fond du précipice est terre chaude; du haut d'un plateau où croissent tous les produits de terre froide, vous voyez à vos pieds la verdure des bananiers, des orangers chargés de fruits, et toute la végétation tropicale. À partir de Corral falso, la route, de plateau en plateau, et par des pentes toujours plus rapides s'élève jusqu'à Jalapa, la reine des terres tempérées.

Mollement étendue sur l'un des contre-forts de la Cordillère, Jalapa s'épanouit au soleil dans un climat délicieux. Peu de villes au monde réunissent comme elle les productions des trois zones. Le voisinage des montagnes lui amène, quelle que soit la saison, des ondées bienfaisantes qui tempèrent les ardeurs de l'atmosphère et lui donnent cette robe d'éternelle verdure. Le café, cependant, n'y arrive pas à maturité complète, et l'humidité permanente entraîne avec elle des fièvres dangereuses. L'étranger doit s'y préserver de la fraîcheur des nuits.

Après avoir gravi la dernière pente qui dérobe la ville à ses yeux, le voyageur l'aperçoit tout à coup à ses pieds à demi cachée sous des flots de verdure. Le coup d'œil est charmant et grandiose, c'est un nid de colombes dans les branches d'un laurier-rose; au loin, l'horizon est fermé par les lignes sévères de la sierra que dominent sur la gauche le pic neigeux de l'Orizaba et les cimes plus rapprochées du coffre de Perote. Les pentes lointaines, bleuies par la distance, passent, en se rapprochant, au vert sombre sous les sapins qui les couvrent, pour arriver au vert tendre des chênes d'Europe. Dans le fond des vallées, quelques fermes aux murs blanchis animent le paysage un peu désert; quant au chemin qui vous conduit à la ville, c'est un fouillis de roses grimpantes, de caféiers aux baies rouges et de dahlias arborescents; d'énormes daturas agitent à la brise leurs grandes fleurs blanches au parfum pénétrant et des bosquets de bananiers abritent à l'ombre de leurs feuilles gigantesques les régimes de leurs fruits succulents. Les maisons placées en amphithéâtre sont blanches et propres, ornées de ces balcons espagnols en fer ou en bois, qui leur donnent un air de défiance jalouse. Les cours intérieures sont entourées de portiques, garnies d'habitude d'une fontaine et plantées d'orangers et de grenadiers fleuris. Partout vous entendez le bourdonnement de l'oiseau-mouche; des cages pleines de moqueurs et de sensontlis se suspendent aux voûtes, pendant qu'un perroquet, vieux favori de la maison, traîne au hasard sa marche bancale, en poussant quelques éclats de son parler ventriloque.

Les femmes de Jalapa ont une réputation de beauté méritée, et se distinguent par une grâce toute créole. Les forêts qui entourent la ville sont peuplées d'oiseaux rares, la chasse y est abondante et l'amateur peut y réunir de magnifiques collections. On s'éloigne à regret de cette ville charmante pour s'enfoncer dans les gorges de la Cordillère; le paysage change graduellement et s'assombrit; les vallées se rétrécissent, des pentes abruptes s'élèvent de toutes parts et semblent barrer la route; vous êtes alors en pleine sierra; ainsi vous arrivez au village de Pajarito. Mais ce qui surprend le plus, c'est le changement subit qui s'opère dans les populations.

À partir de Jalapa, il faut renoncer à la gracieuse et légère cabane de roseau pour le jacal délabré, d'aspect sombre; il faut dire adieu à ces beaux types d'Indiennes et de métis que vous avez si souvent admirés; vous laissez derrière vous les teintes claires, la superbe beauté des chairs, et vous ne retrouverez plus ces femmes en chemisettes brodées, laissant voir leurs bras, deviner leur sein robuste, étalant sur des épaules pleines les longues nattes de leurs cheveux noirs; plus de grâces, plus de rires, plus de beaux enfants nus, se roulant à l'entour des mères souriantes; vous n'avez plus devant les yeux que des femelles hideuses, aux crins hérissés, aux seins pendants, recouvertes de lambeaux d'étoffes de couleur sombre. Des hommes, les mâles, au buste nu, marchant en silence, courbés sous le poids d'un fardeau, tout cela, noir, misérable et sale à faire peur. C'est l'Indien de la montagne, vieil esclave affranchi, sans le savoir, des tyrannies de l'Espagne. Du reste, les types se croisent, se modifient, changent d'un village à l'autre, et, nulle part au monde, il ne serait possible de trouver dans un diamètre aussi restreint une telle diversité de races.

Mais la route poursuit, contournant les escarpements de la montagne, et vous arrivez à San Miguel del Soldado; là s'éteignent les dernières traces de la végétation tempérée; un pas de plus, vous êtes en Terre Froide. Avant d'atteindre la Hoya, jetez un regard derrière vous; le coup d'œil est admirable. De cette hauteur, de 3,000 mètres environ, vous voyez se dérouler tout le panorama du versant du golfe. Au premier plan, les maisons de San Miguel; autour de vous, sur les plateaux d'alentour, quelques villages perchés comme des nids d'aigles, avec leurs clochers étincelant au soleil; plus loin, l'œil suit, sous les vapeurs transparentes comme au travers d'un voile, le cours sinueux des torrents; plus bas, les divers plateaux étages se fondent par la distance en une vaste plaine d'où surgissent ça et là les sommets des derniers contre-forts ou que sillonnent en lignes foncées les profondeurs des barrancas; quelques éclaircies de champs cultivés varient les couleurs, et tout à l'horizon qui va s'éteindre dans le ciel, des miroitements lointains laissent deviner la mer.

Après avoir traversé la Hoya, village pauvre et froid, placé comme étape pour les convois qui vont et reviennent de Mexico, le voyageur s'enfonce dans des gorges pittoresques et sauvages, qu'il serait difficile d'enlever à une poignée d'hommes résolus; la route s'ouvre alors sur des champs de lave refroidie, s'enfonce sous les sapins et débouche, par une descente rapide, sur le versant de l'Anahuac, en passant par las Bigas et Cruz Blanca. En cet endroit, le chemin se bifurque; à gauche, il mène à la ville de Perote; la droite conduit à Céruleum.

En temps de guerre, les partis qui veulent éviter le fort de Perote, dont les feux défendent l'entrée de la ville, prennent cette dernière direction. La forteresse, bâtie par des ingénieurs américains, est une des plus importantes et la mieux construite du Mexique. Lors de la guerre de 1847, les Américains ne s'en emparèrent qu'avec difficulté. La ville de Perote est triste et déserte; les nuits y sont froides et glaciales, surtout en arrivant de Jalapa; le contraste est brusque, violent, inattendu; vous passez de la puissante végétation de la zone tempérée et des grandes forêts pleines de bruits et de chansons, à la plus désolante aridité; on se croirait transporté dans les steppes arides de la Russie.

Il était tard quand, après avoir traversé la ville, nous arrivâmes au mezon de San Antonio, vaste enclos pour les mules, premier abri des caravanes qui s'engagent dans le désert.

Nous étions harassés de fatigue, et, roulés dans nos couvertures, nous nous étendîmes autour des feux de bivouac allumés dans l'intérieur de la cour. À trois heures, tout se préparait pour le départ. Il régnait une animation extraordinaire; dans la demi-obscurité de la nuit, à la flamme vacillante des feux mourants, on voyait des multitudes d'hommes s'agiter et courir, tandis que des mules rétives fuyaient en tous sens les atteintes du lasso. Cependant le jour commençait à poindre, et la cime neigeuse de l'Orizaba se teignait rapidement d'une nuance pourpre qui du sommet s'étendit bientôt à la base. Ces levers de soleil sont splendides.

L'intérieur du mezon offrit alors un curieux tableau: des milliers de mules, rangées par troupes ou atajos, attendaient, frissonnantes et les yeux bandés, que les ballots de marchandises, symétriquement rangés devant les énormes bâts qui les soutiennent, fussent hissés sur leur dos. C'étaient alors des luttes d'hommes et de bêtes, une mêlée, une foule incroyable, où les appels de l'un à l'autre, les cris, les jurons, les hennissements composaient un concert de clameurs impossibles.

Les mules une fois chargées, la jument conductrice, la clochette au cou, prenait les devants, et chacune la suivait, ployant sous la charge, gémissant, lançant ruades et pétarades. Le défilé dura deux heures.

Le désert de Perote s'étend sur un diamètre de vingt-cinq lieues au moins. Il n'a d'autre végétation que des nopals rabougris: de nombreuses trombes de poussière le sillonnent; le sol est semé de scories volcaniques et de ponces, coupé de marais couverts de canards et de nuées de bécassines; on y remarque de fréquents effets de mirage. Pour les voyageurs, comme pour les convois, deux pauvres villages se trouvent échelonnés dans la plaine; gîtes souvent assaillis par les voleurs, Tepeahualco et Ojo de Agua. Quelques kilomètres au delà, la contrée monte et perd cet aspect marécageux; les efflorescences salines ennemies de toute végétation disparaissent, et les sables se fertilisent jusqu'à présenter aux regards des champs d'orge rabougri, de maïs nains et de gigantesques agaves. La culture de cette dernière plante devient l'une des principales industries du pays, et la petite ville de Nopaluca n'offre, en fait de plantation et de culture, que de vastes champs d'aloès.

Au sortir de Nopaluca, les convois n'avancent plus qu'avec défiance; des hommes à cheval éclairent leur marche et vont sonder à l'avant les plis du terrain: le front du majordome se rembrunit; nous approchons du Pinal et de la barranca Del Aguila. Vingt années de vol, de pillage et d'assassinat ont fait, des environs du Pinal, l'un des endroits le plus redouté de la république. Le terrain, brisé, hérissé de monticules, coupé de ravins, est essentiellement propice aux attaques à main armée; la route se perd dans ce dédale, et le voleur, surpris la main dans le sac ou le poignard sur la gorge de sa victime, a dix chances pour une d'échapper.

Le paysage a toute la physionomie de sa triste réputation: à droite, les sommets dénudés de la Malincha étalent sur leurs flancs arides quelques fermes clair-semées; à gauche et devant vous, la plaine déserte s'étend à perte de vue, sans autre végétation que de grands magueyes, dont les profils sévères rompent seuls la monotonie désespérante. La route, toujours ensablée, semble retenir dans le sol mobile le pied du voyageur pressé de fuir ces lieux sombres; de distance en distance, des monticules de pierre surmontés de croix attristent l'âme par les réminiscences de leurs tableaux de mort et demandent à l'étranger tantôt un souvenir de commisération pour la victime et tantôt une prière de pardon pour l'assassin.

La rencontre d'un corps de troupes nous permit de franchir le défilé sans crainte, et nous atteignîmes Amozoc sans accident.

Quatre lieues au delà, nous traversons la Puebla de los Angeles, la seconde ville de la république, la plus propre et la mieux bâtie; son nom de ville des anges indique assez la tendance de ses mœurs et de son esprit. Centre d'action du parti clérical, les corporations religieuses et le clergé possèdent ou possédaient les trois quarts au moins des propriétés mobilières.

Du haut de la colline de Guadalupe qui la domine, la ville étale, orgueilleuse, le panorama de ses quatre-vingts églises et de ses innombrables clochers. La cathédrale, immense édifice d'un style noble et sévère, le dispute en magnificence à celle de Mexico; la place est plus belle, mieux ornée, et, du milieu des arbres qui l'ombragent, l'œil peut se perdre sur les pics lointains du Popocatepetl et de l'Ixtaccihuatl. De magnifiques maisons aux corniches énormes, plaquées de faïences aux milles couleurs reproduisant soit des mosaïques, soit des figures humaines, témoignent de la richesse des habitants. Les deux forts de Loretto et de Guadalupe défendent et maîtrisent Puebla.

En se dirigeant vers Mexico, les alentours de la ville sont peuplés de fabriques de rebozos, étoffe de coton, produit essentiellement mexicain. Le rebozo est une espèce d'écharpe étroite et longue, dans laquelle les femmes se drapent avec une certaine élégance. Puebla fournit cet article à la république et l'exporte jusque dans l'Amérique du Sud.

Mais nous passons Rio Prieto, Puente Quebrado, de sinistre mémoire, et, laissant sur la gauche la pyramide de Cholula, nous arrivons à San Martin. En se rapprochant des montagnes, la plaine prend un aspect des plus riants; de nombreux villages dispersés çà et là donnent l'idée d'une grande population.

Artificiellement arrosée par les cours d'eau de la Cordillère, cultivée comme un jardin, la terre n'offre partout que l'image d'une admirable fécondité. Le maïs, le froment, le frijol et la fève s'y succèdent tour à tour. Les gracieuses ondulations des blés, le bruissement de la brise dans les hauts maïs rappellent les cultures de France: moins déboisée, la plaine de Puebla offrirait le plus délicieux aspect.

Avant d'arriver à Mexico, il nous reste à gravir toute la haute chaîne de Rio Frio.

D'habitude, la route est gardée; de nombreuses escortes glissent ou bivouaquent dans les bois, car une fois le voyageur engagé dans les gorges, les hauts sapins sont remplis de terribles mystères, et souvent à la plainte du vent dans le feuillage sombre se mêlent les gémissements de victimes inconnues. Dans la partie la plus élevée de la sierra, quelques Indiens se sont groupés en village; presque tous occupés à l'abatage du bois dans la forêt, ils ne cultivent que des champs d'avoine et de seigle, qui mûrissent péniblement par cette latitude élevée.

Un maître d'hôtel français tient table ouverte pour tous les voyageurs que la fatigue et la faim rendent ses tributaires. Le malheureux n'y fait point fortune, et le plus clair de ses bénéfices passe en impositions forcées, en dons involontaires sollicités par les sourires menaçants des chefs de bandes.

II

MEXICO