Le bois mort ne manque pas et j'en fis une provision à pouvoir entretenir un feu de joie toute la nuit. À l'aide de ma hache, je plantai des piquets formant palissade; en quelques instants, j'eus la carcasse d'une petite tente, que je recouvris d'un manteau de gutta; l'autre, étendu par-dessous, nous permettait de braver l'humidité.

J'avais orienté la tente contre le vent, et garni les côtés de feuilles et de branchages; aussi, lorsque l'orage de tous les jours arriva, le feu flambait c'était un plaisir, et nous pouvions défier les intempéries.

La nuit venue, nous devions faire alternativement, Carlos et moi, une veillée de deux heures; on entendait au loin la voix des jaguars, et c'est toujours un voisinage désagréable.

La nuit se passa sans encombre; je dormis peu, mais on pouvait s'attendre à plus mal. À l'aube j'entendis retentir les chants d'un coq; il y avait donc des habitations auprès de nous. Je ne cherchai pas à découvrir la cabane, je n'avais d'ailleurs rien à demander; il nous restait encore un peu de posole, et je pouvais bien, en tout cas, tuer un singe, une dinde sauvage ou quelque autre gibier. D'ailleurs, à mon appréciation, nous devions arriver à Tumbala sur les midi. Déplorable erreur! nous n'avions fait, avec nos haltes perpétuelles, que fort peu de chemin. Midi vint, deux heures, et, nos provisions épuisées, le bois désert, ne nous faisait plus espérer qu'une nuit semblable à la précédente, moins le souper qui l'avait rendue supportable.

À chaque pas en avant, nos haltes se répétaient plus longues; je sentais avec terreur que l'énergie baissait et que le courage allait m'abandonner; j'eus une défaillance de cœur, elle ne dura point heureusement. Ah! si ma mère me rencontrait! disais-je, et me reportant à la patrie lointaine, j'ambitionnais le sort des plus infinies et des plus pauvres; ils boivent au moins, ils mangent, ils causent, et les fatigues de leurs travaux s'évanouissent au milieu des compensations de toutes sortes que prodigue la vie civilisée.

Il faut avoir souffert un long temps de la privation de ces choses, que dans le monde on traite de satisfactions grossières, pour comprendre tout le prix qui s'attache à leur jouissance, et quelle gloutonnerie se développe chez l'homme le plus maître de lui, à la pensée d'un morceau de viande et d'une simple bouteille de vin.

Alors, mon ambition n'allait pas jusque-là; un morceau de pain m'eût semblé pitance merveilleuse, et je jurai bien de ne plus quitter la France, si Dieu me permettait jamais de la revoir. Vain serment, que bien des voyageurs ont dû faire comme moi, s'ils ont traversé les mêmes épreuves. Cependant la forêt était d'une grandeur merveilleuse, nous entrions dans la zone des fougères arborescentes, et je m'extasiais devant les tiges élancées de ces magnifiques arbustes. Rien ne peut donner l'idée de leur gracieuse élégance, et dans la famille des palmiers, on ne trouve rien à lui comparer; le cocotier est lourd et gauche auprès de la grande fougère, et la couronne de petites feuilles du dattier n'est plus qu'un ornement écourté près de son magnifique diadème. Le tronc de l'une devait s'élever à quarante pieds, ses feuilles gigantesques en mesuraient au moins quinze, et la tige n'avait pas six pouces de diamètre.

Les plantes parasites s'étalaient en couches épaisses sur l'écorce des arbres, et la famille des orchidées émaillait de ses fleurs rouges, bleues et blanches, la verdure de ce parterre aérien. D'immenses colonies de fourmis arrieras croisaient le sentier qu'elles couvraient sur une largeur de plusieurs mètres, toutes chargées de découpures de feuilles, qu'elles portent en l'air comme une voile, ce qui les faisait ressembler à une bande de verdure animée. À la vue de tant de choses belles et nouvelles pour moi, j'oubliais la fatigue et la faim, qui reprenaient bien vite leurs droits.

Vers le soir, je fis la rencontre d'un Indien; j'en avais croisé d'autres dans la journée, me bornant à leur demander Tumbala, que tous m'avaient indiqué dans la même direction. Celui-ci portait sur son dos une assez grosse boule de pâte de maïs; il consentit à m'en céder une partie pour une pièce d'argent. C'était une réserve pour la nuit.

Je campai, comme la veille, dans un fourré, et tout alla bien d'abord; mais l'orage, d'une violence extraordinaire, se changea en véritable tempête. L'eau envahit notre fragile abri, et j'avais toutes les peines du monde à tenir allumé le feu qui nous gardait. Les arbres s'abattaient autour de nous avec un bruit épouvantable, et des gémissements de bêtes fauves se mêlaient à la voix de l'orage; ce fut une nuit terrible. Sur les onze heures, la pluie s'arrêta; mais le bois, mouillé, charbonnait sans jeter de flamme: nous étions dans la plus affreuse obscurité, je grelottais sous ma couverture trempée; pour comble, les rauques soupirs d'un jaguar se rapprochaient insensiblement. Je priai Carlos de souffler le feu à son tour; il était tombé dans un affaiblissement complet et ne me répondit que par un gémissement de désespoir. Le tigre avait fini par se rapprocher et se tenait à dix pas dans les broussailles qui nous entouraient; ses cris gutturaux se répétaient par intervalles de cinq minutes et m'empêchaient de songer au repos; le fusil à la main, soufflant le feu dont les lueurs mouraient, je m'efforçais de découvrir l'endroit exact où se tenait mon ennemi; ce fut en vain; l'ombre épaisse, ces fourrés impénétrables masquaient sa présence, et je ne pus que tirer au jugé les six coups de mon revolver, sans pour cela lui faire abandonner la place.

Il nous tint bloqués jusqu'à quatre heures du matin, et j'avais passé cette affreuse nuit sans fermer l'œil, soufflant mon feu, grelottant de froid. Il était temps que Tumbala se présentât, et je ne crois pas que j'eusse pu braver encore deux jours de privations et de fatigues semblables; nous y arrivâmes à dix heures. J'avais mis trois jours à faire quatorze lieues.

XV

SAN CRISTOBAL

Tumbala.—Le curé.—La chasse aux dindes.—Jajalun.—Chilon.—Citala.—Le dominicain et son ami.—Mœurs indiennes.—Ouikatepec.—Cankuk.—Les Indiens porteurs.—Ténéjapa.—San Cristobal.—Hospitalité de M. Bordwin.—Les mœurs.—Les églises.—Le psalterion.—Le gouvernement.—Ruines aux environs de Comitan.

En l'absence du curé, à la vue de nos visages terreux et de nos vêtements souillés de fange, la gouvernante du presbytère refusait de nous recevoir. Je lui fis part de l'abandon des Indiens et des événements qui en avaient été la suite, et lui présentai la lettre à l'adresse de son maître; il se trouvait en promenade aux environs, on l'envoya chercher aussitôt. Du haut de la galerie de sa maison, je le vis venir: c'était un jeune homme de trente ans au plus, en redingote noire et en chapeau de feutre; sa figure était avenante et sympathique: je m'empressai au-devant de lui, et, m'ayant donné la main:

Hombre! s'écria-t-il, ah! mon ami, comme vous voilà fait!

Je le mis au courant de mes infortunes, ce qui lui fit pousser des exclamations de pitié.

—Ah! les misérables, fit-il, parlant des Indiens qui s'étaient enfuis; avez-vous leurs noms?—Je lui en donnai la liste.—Justice pour tous, me dit-il, chacun aura son affaire; mais les drôles sont capables de ne pas revenir au village avant deux mois d'ici.

Je confiai au padre que je mourais de faim.

—Venez, nous allons prendre un bol de caldo (bouillon) en attendant le dîner qui ne peut tarder.

J'avalai le bol de bouillon d'un trait, formant tout bas le vœu que la cuisinière se hâtât de servir.

Je n'avais pas oublié mes bagages, laissés au soin du vieux de San Pedro. Le padre fit venir le gouverneur et lui demanda six hommes sur l'heure. Ils arrivèrent, le curé les paya, leur donnant, au sujet de mon matériel, les indications voulues, avec ordre de revenir immédiatement.

Mon hôte alors s'informa de mes travaux, de mon voyage, et surtout des choses du vieux monde. Cependant la table avait été dressée, et ce fut au milieu d'une causerie pleine de charmes que je me livrai aux jouissances d'un dîner, à la somptuosité duquel je n'étais plus habitué; le padre vivait bien, et je notai entre autres une dinde sauvage à la chair noirâtre, d'un fumet délicieux; une bouteille de xérès arrosa le tout, et nous terminâmes par quelques copitas de Comiteco (eau-de-vie de Comitan). Mais j'étais si faible, que la liqueur du padre, que j'aurais supportée sans fatigue en tout autre cas, me grisa comme un enfant: il était deux heures environ; j'allai m'étendre sur une peau de bœuf tendue en lit de camp, et je ne m'éveillai que le lendemain à midi.

Toute trace de fatigue avait disparu, je me sentais frais et dispos, prêt à recommencer. Le cher curé m'avait prêté l'une de ses culottes, en attendant que mes malles arrivassent. Je pus donc l'accompagner dans une promenade au milieu de son village.

Les villages indiens se ressemblent tous, et Tumbala n'a rien qui le distingue.

Élevé sur l'un des points culminants de la sierra Madre, l'œil domine, du haut de ses rochers, une vaste étendue de forêts. Les deux cents cabanes disséminées sur le plateau ne donnent aucune idée de l'importance du village, dont la population s'élève de dix à douze mille habitants; mais, vivant pour la plupart dans les bois, ils ne viennent que rarement au village. Souvent, me disait le padre, je suis trois et quatre mois sans revoir quelques-uns de mes administrés.

Cette existence sauvage entretient chez ces hommes une vie insouciante et libre, affranchie des liens que leur imposent la présence des blancs.

Indépendants de fait, ils ne reconnaissent le gouvernement de l'État que par une taxe d'un réal par tête et par mois, ce qui donne un total de sept francs cinquante centimes par année. Aussi les revenus de la province de Chiapas sont-ils fort modiques et ne dépassent point, malgré l'étendue du territoire, la somme de soixante mille piastres, trois cent mille francs.

Les seules autorités du village sont le gouverneur, chargé de la collection des taxes; c'est d'habitude un Indien de la commune, nommé par élection, et dont le pouvoir, tout fictif, consiste à recevoir les ordres du curé; puis le curé: à lui reviennent tous les pouvoirs, il est prêtre, roi, maître absolu. Non pas qu'il en abuse, car son influence est la seule efficace et peut seule balancer les penchants intraitables de ses sauvages subordonnés. Tous ne s'adressent à lui qu'avec le plus profond respect; ses paroles sont des oracles et ses arrêts ont force de loi. Il punit ou récompense, et le châtiment qu'il applique est accepté sans murmure. La prison et la bastonnade sont les seules applications de la loi pénale; elle est simple et primitive, mais suffit à tous les délits; le nombre des coups varie de douze à cent cinquante, ce qui peut bien entraîner mort d'homme.

Une chose remarquable entre toutes, c'est de voir le système de la réhabilitation établi chez ces peuplades. Il ne peut entrer dans les idées de ces natures primitives qu'un homme puni soit un homme coupable. Tout châtiment lave la faute. Quoi de plus logique, en effet; le forfait commis, la loi purgée, la société déclare l'individu quitte envers elle comme envers la loi, et le reçoit dans son sein sur le pied de l'égalité la plus complète; ce privilège s'étend aux fautes les plus graves.

Il arrive souvent qu'un coupable, jugeant sa faute au-dessus du châtiment appliqué, réclame, pour la satisfaction de sa conscience, un supplément de peine, chose toujours accordée; d'autres fois, il lui arrive de demander tant en plus pour une faute à venir; cela rappelle quelque peu le temps de la vente des indulgences, et l'histoire de ce voleur émérite achetant d'un moine chargé d'or le pardon de ces fautes passées et de ses forfaits à venir, tuant le moine une fois l'indulgence accordée, puis s'emparant du trésor.

Pendant mon séjour à Tumbala, je vis une mère demander justice contre son fils, qui, disait-elle, lui avait manqué de respect.

Le fils, grand gaillard de vingt-cinq ans, la suivait en riant; tous deux étaient ivres. Le curé fit à la mère quelques remontrances, elle ne voulut rien entendre, elle criait justice et réclamait douze coups de bâton; c'était son chiffre, elle n'en voulait pas démordre. Le grand garçon riait toujours.—Baste, dit-il au curé, señor padre, donnez-les moi; ça ne les vaut pas, je le sais bien, mais c'est ma mère et ça lui fera plaisir. Il reçut les douze coups, faiblement appliqués à la vérité, puis mère et fils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et durent aller boire en l'honneur d'une si belle réconciliation. Deux frères, dans un autre cas, préférèrent douze coups de fouet au déplaisir de se réconcilier.

L'ivresse est de coutume au village; l'on ne voyait qu'Indiens en goguette et l'on n'entendait que le bruit du tambour et des chansons. Je soupçonnai fort les habitants de ne quitter leurs habitations des bois que dans la louable intention de venir se rafraîchir au village, qu'ils abandonnaient, une fois leurs finances épuisées.

En fait d'espèces cependant, ils sont pauvres et n'exportant rien, ne vendant rien, ils ne possèdent d'autre numéraire que l'argent gagné dans les transports qu'ils font pour les blancs des communes plus rapprochées de San Cristobal. Il faut même ajouter que la plus grande partie de ce salaire revient au padre par les mille et une ventouses de l'Église. C'est: un mariage, 100 à 125 fr.; un baptême, 25 fr.; un enterrement, 25 fr.; une confession, tant; une messe, tant; le droit d'étole, tant, etc., etc., de façon que la cure de Tumbala rapportait quelque chose comme 25,000 fr. par an. Le curé en expédie la moitié à l'évêque de Chiapas et garde l'autre. Cela n'empêche pas les prestations en nature; chaque jour tant de poules, tant de mesures de maïs, tant de mesures de haricots; au premier appel du padre, l'Indien accourt et répare la maison; vous les voyez alors groupés comme les abeilles d'une ruche, travaillant au tambour et, pour ainsi dire, en mesure; ils soignent les chevaux, s'envolent au loin, porteurs d'une missive, et reviennent heureux, leurs commissions remplies. Si le curé voyage, une troupe nombreuse s'élance en avant pour préparer la route, la rétablir, en aplanir les difficultés; et si le cheval ne peut suivre son maître, c'est à qui échoiera l'honneur de porter le saint homme.

En vérité, cela est touchant et fort beau, surtout quand cela s'adresse à des hommes de cœur comme ceux que j'eus le bonheur de rencontrer dans ces montagnes, et le gouvernement de Chiapas pourrait utiliser plus grandement encore une si noble influence.

En toute circonstance, l'Indien consultera le padre, ivresse à part, cas auquel celui-ci ne peut rien; il exerce son influence dans tous les détails de la vie de ce grand enfant; quelques-uns semblent croire à sa toute-puissance.

La seconde nuit que je passai dans le presbytère, il y eut un orage assez violent, la foudre tomba deux fois au milieu du village et consuma au ras du sol la cabane d'un habitant. Celui-ci, probablement en partie fine dans une case des alentours, ignorait son malheur, et lorsqu'il revint, en chancelant au logis, il chercha d'abord, mais vainement, sa cabane, ne pouvant en croire ses yeux; il finit par en retrouver la place et s'assit, se désolant, au milieu des cendres de la masure; puis une idée lui vint, le padre! Il arriva et se prosternant:

—Ah! padrecito, ma maison a disparu, la foudre l'a brûlée; ayant l'air de lui dire: faites, oh! padre, qu'elle soit rebâtie et elle le sera.

—Eh! mon pauvre ami, répondit le curé, si tu t'étais moins enivré, peut-être l'aurais-tu préservée de ruine. Va, travaille et reconstruis-la toi-même. Ces incendies sont peu de chose; avec l'aide des amis, deux ou trois jours suffisent à l'érection d'une nouvelle hutte.

Le curé avait à son service un jeune métis qui se chargeait de fournir à la table de son maître les savoureux gibiers de la montagne; je le suivis un matin, et notre chasse s'ouvrit au sortir du village. Comme les pentes sont toujours et partout d'une prodigieuse rapidité, nous passâmes en peu d'instants de la froide atmosphère du petit plateau à la brûlante température des vallées: quand je dis vallée, c'est une simple épithète pour désigner le fond des gorges. On ne peut appeler ce chaos de pics et de précipices, de descentes et de montées perpétuelles chaîne de montagne, et les vallées n'existent que près des grands cours d'eau.

Nous étions en pleine forêt et souvent nous nous trouvions en présence de ces habitations isolées où l'Indien vit en vrai sauvage, en compagnie de sa femme, de ses poules et de ses chiens. Plusieurs fois déjà, nous avions rencontré des compagnies de dindes et nous en avions deux sur nos épaules; nous ne vîmes point de hoccos, ils habitent plus bas et plus près de la Terre Chaude; mais il y avait une si grande quantité de dindes et si familières, que mon fusil rata six fois sur l'une d'elles sans qu'elle partît pour cela, me donnant le loisir de déboucher mes cheminées, de replacer d'autres capsules et de l'abattre au septième coup. Le zaraguato, le singe hurleur, ne vient pas non plus jusqu'à ces hauteurs; il est remplacé par un confrère de même taille, à queue prenante, mais beaucoup plus léger et d'une défiance extraordinaire. On l'appelle tucha: ceux-ci, d'habitude, vont par couple et chaque fois que j'en aperçus, ils étaient deux. Ce jour-là, nous en rencontrâmes une paire; il fallut, pour ainsi dire, les tirer au vol. J'abattis la femelle; quant au mâle, loin d'imiter la touchante sollicitude de celle qui, si longtemps, avait suivi le corps de son époux, il abandonna sa femme entre nos mains et disparut comme une flèche. Ceci me fit faire d'étranges réflexions à l'égard des hommes. Mais nous étions plus que chargés, nous avions cinq dindes; mon compagnon en avait tué trois pour sa part et moi deux, mais la tucha que j'avais abattue rétablissait l'égalité. J'eusse passé une charmante journée sans l'ascension nouvelle qu'il fallait recommencer pour atteindre le village.

Je trouvai mes bagages arrivés, aucun ne manquait à l'appel, et comme rien ne me retenait plus à Tumbala, je pris, le lendemain, congé du brave curé, bien muni de vivres et chargé de lettres d'introduction pour les padres de la route. Je me dirigeai sur Jajalun. La course se faisait à pied, mais au delà, je devais trouver des chevaux.

Une descente de quatre lieues nous conduisit au bord d'un torrent large, profond et rapide; le padre m'avait averti qu'une fois la saison des pluies avancée, on ne pouvait plus le franchir: c'était donc une perspective de trois mois d'isolement dans la montagne; mais il n'en fut rien heureusement, il commençait à peine à déborder.

Un Indien, muni d'une perche, nous passa ballot par ballot, homme par homme, sur trois petites pièces de bois brut, formant radeau; il fallait s'accroupir sur ce fragile esquif, sous peine de le voir chavirer, et l'on n'arrivait à l'autre bord qu'avec une déviation de cent mètres au moins.

Jajalun est un village appartenant au versant du Pacifique; il doit occuper le milieu de la chaîne des Cordillères; aussi, quoique beaucoup moins élevé que Tumbala, les collines sont meublées de sapins et de conifères. Les productions ne varient point, c'est toujours le maïs, le frijol, et l'on ne rencontre la canne et le tabac qu'en arrivant à Ouikatepec. On y parle l'espagnol, et plusieurs familles de métis y possèdent des maisons à murailles de terre, blanchies à la chaux. Les mœurs y sont autres que dans les villages que nous avions laissés derrière nous, et rappellent la vie des plateaux du haut Mexique. Les tapirs sont communs dans les forêts et sur le bord des torrents; les Indiens les nomment ante burros.

Le curé nous reçut, le sourire aux lèvres, la coupe à la main, et se montra, comme celui de Tumbala, plein d'obligeance et de généreuse amitié. Le préfet voulut voir nos papiers, formalité que nécessitait l'état agité des populations, où des Espagnols s'étaient glissés, soufflant la révolte. Il fallut encore se résigner à faire l'étape suivante à pied, impossible de se procurer des chevaux; mais, à Chilon, je devais assurément en trouver.

Le chemin, du reste, était plan et facile, comparé à celui que nous avions parcouru; la route fut donc des plus gaies, et Carlos se permit une romance espagnole en signe de joie: le courage lui revenait, alors qu'il n'en fallait plus.

Nous arrivâmes de Chilon à Citala, sur le dos de deux braves bêtes qui nous déposèrent, frais et dispos, à la cure d'un dominicain chargé de l'administration de l'église.

Mon nouvel hôte séduisait de prime abord, par des manières d'une douceur et d'une distinction remarquables; sa causerie indiquait de l'instruction et beaucoup de lecture. Il n'était point ignorant des choses de l'Europe et, s'il n'était pas très au courant de la politique actuelle, il connaissait du moins l'histoire; mais le caractère qu'il avait étudié, l'homme qu'il admirait par-dessus tout, était le premier empereur. Il s'étendait avec complaisance sur les hauts faits de ce héros, et ne connaissait rien d'admirable comme cette épopée du xixe siècle.

Il avait porté, dans l'appréciation des réformes religieuses, un esprit d'investigation qui peut-être lui eût valu de son évêque un léger soupçon d'hérésie. En somme, il était au-dessus des siens de toute la hauteur de l'homme instruit qui domine l'ignorance. Plusieurs fois il m'interrogea sur les grandes qualités du nouveau souverain qui nous gouverne, et je l'édifiai de mon mieux. Je passai près de cet homme d'élite une journée délicieuse, cherchant en vain comment je pourrais lui prouver ma reconnaissance. D'une nature impressionnable, tendre et communicative, il souffrait cruellement de l'espèce d'exil où sa santé dépérissait, où se consumaient dans l'isolement les plus beaux jours de sa jeunesse: je pensai combien il fallait de mérite, d'abnégation et de dévouement à tous ces jeunes prêtres, pour sacrifier ainsi leur vie à la tâche ingrate qu'ils s'efforçaient de remplir.

Auprès du curé de Citala j'entrai plus avant dans les mœurs indiennes, et je pus me convaincre de l'influence qu'avait la religion sur des esprits barbares, à peine dégrossis. Le dominicain était au confessionnal, et, me trouvant dans l'église, je le vis avec surprise confesser deux personnes à la fois; chacun des pénitents parlait assez haut pour que je l'entendisse, seulement je ne comprenais point; mais quiconque d'entre eux se fût trouvé là, ils n'auraient en rien modifié leur voix.—Il m'arrive assez souvent, me disait le prêtre au sortir de son tribunal, il m'arrive assez souvent de confesser le mari et la femme, et comme mes administrés sont, ainsi que toutes personnes au monde, tributaires de l'inconstance humaine, femmes et maris avouent leurs fautes, où amants et maîtresses jouent un grand rôle. Les deux coupables se lancent bien quelques regards furibonds, au travers de mon grillage de bois; mais absolvant l'un et l'autre sur leur promesse de mieux faire, sans leur épargner une pénitence toujours exactement remplie, les deux époux, réconciliés avant d'avoir vu la paix du ménage troublée, regagnent ensemble leur cabane. La confession s'est faite devant Dieu, Dieu a pardonné, tout est bien: mais si l'Indien surprenait sa femme ou qu'il fût instruit de sa faute d'une autre manière, il la tuerait.

C'est encore une conséquence du système de la réhabilitation. Ne partez pas encore, me disait le dominicain, je vais procéder demain au mariage en masse de plus de vingt jeunes couples; cela m'évite, ainsi qu'à eux, une perte de temps, et puis au lieu de vingt orgies, nous n'en avons qu'une: c'est de la moralité.

Je m'aperçus que les Indiens de Citala regardaient leur pasteur avec plus de respect que les Indiens des précédents villages; ils reconnaissaient en quelque sorte sa valeur, et c'était, en tout cas, un témoignage de reconnaissance pour les soins qu'il prenait d'eux; chaque soir ils venaient en longue file, les jeunes filles en tête, baiser ses mains et lui demander sa bénédiction; les étrangers présents doivent accorder la même faveur et je m'empressai de le faire. J'avais donc passé en revue tout le personnel de Citala, et je n'avais point été séduit par les beautés de l'endroit; le padre, qui m'observait, me dit alors: «Avouez qu'il est facile de résister à la tentation.» Je m'inclinai; mais sans doute mon hôte faisait exception à la règle, car la gouvernante, est bien de la plus haute antiquité.

La route se poursuit montueuse et difficile jusqu'à Cankuk. Un ami du dominicain, en visite à la cure, me voulut prêter ses deux chevaux, de sorte que nous fîmes la traversée sans fatigue. À Cankuk, plus de chevaux; mais le padre du lieu, toujours aimable et charmant, mit à ma disposition quatre Indiens qui, meublés d'une chaise, devaient nous porter à Ténéjapa, c'est-à-dire fournir une carrière de neuf lieues moyennant, je crois, 6 réaux par homme: l'Indien libre relayait son camarade fatigué. C'est un moyen de locomotion fort usité dans la montagne et qui n'a rien de bien attrayant; on éprouve, à monter sur cette bêle humaine un sentiment désagréable, où se mêle un profond dégoût pour l'humiliation qu'on impose à l'être de même nature que vous et qui vous porte, ainsi qu'un âne, sur son bât.

Mais le malheureux a si peu conscience de sa dégradation, qu'on s'y fait d'abord, et d'ailleurs vous vous trouvez bientôt absorbé dans les soins de votre conservation personnelle, car il va, vient, repart et s'arrête sans plus s'inquiéter de son ballot vivant que s'il portait une charge de sucre ou quelque baril d'eau-de-vie. Plusieurs fois même je trouvai prudent de soulager ma monture, et je fis à pied toute la scabreuse descente de Ténéjapa; il était nuit quand nous y arrivâmes.

Six lieues seulement nous séparaient de San Cristobal.

Du haut des sommets qui dominent la vallée, le voyageur saisit mainte fois des aperçus de la grande ville, au milieu de sa plaine cultivée, mais nue et dépouillée d'ombrages. L'ancienne capitale de l'État de Chiapas s'étend sur un plateau resserré, d'une hauteur de 2,300 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat est moins agréable que celui de Mexico, plus froid et beaucoup plus humide, car il y pleut souvent. La ville, qui ne compte guère aujourd'hui que douze mille habitants, forme un vaste quadrilatère d'où surgissent les clochers modestes de quatre églises qui, sauf Santo Domingo, d'un cachet original, ne rappellent plus le luxe des temples au Mexique. L'ensemble de la vallée est joli, mais n'a rien de la grandeur de celle de Mexico, et les maisons de la ville, presque toutes semblables entre elles, n'ont qu'un rez-de-chaussée fort bas; vous n'y trouvez ni sculpture, ni ornementation quelconque; c'est un grand village d'une apparence pauvre, et pauvre, en effet, aujourd'hui. San Cristobal, depuis l'avénement de la république, n'a fait que perdre en importance et en richesse.

On m'avait parlé d'un compatriote, issu de famille américaine, don Carlos Bordwin; comme l'hôtel est inconnu dans une contrée où le voyageur étranger n'est qu'une exception, j'allai frapper à sa porte. Il me reçut avec bienveillance, mettant à ma disposition son logis, sa table et sa connaissance du pays, qu'il habite depuis plus de vingt ans. Ce n'est pas un des moindres étonnements de l'étranger, dans ces contrées lointaines, que cette générosité d'accueil toute de bienveillance, à laquelle il n'a d'autre droit que son ignorance des lieux et la sympathie que l'isolement inspire. Je trouvai, dans l'homme affable qui m'ouvrit sa maison, plus que l'hospitalité; j'y goûtai les charmes de la famille et les douceurs d'une intimité si précieuse à qui, depuis longtemps, en est sevré.

Premier médecin de l'État de Chiapas, don Carlos doit à sa longue expérience la haute réputation dont il jouit; homme de savoir et d'intelligence, nul ne connaît mieux que lui les ressources de la contrée qu'il habite, et sachant mettre à profit ses connaissances acquises, de premier docteur de San Cristobal il en devint aussi le premier négociant.

Il avait visité les ruines de Palenqué et n'ignorait rien des merveilleux monuments qui peuplent les déserts de Chiapas. Il me racontait, m'engageant à les visiter, que près d'Ococingo et de Comitan, se trouvaient une foule d'édifices anciens, et des pyramides artificielles d'une hauteur prodigieuse.

Je répète, d'après lui, que ces pyramides peuvent atteindre jusqu'à huit cents pieds d'élévation; qu'elles avaient été affectées à la sépulture des chefs et des grands, et qu'elles ne sont que d'immenses ossuaires. Chacune de ces pyramides est percée d'une multitude de puits profonds, hermétiquement fermés par des dalles cimentées; dans chacun de ces puits se trouve un squelette ayant entre ses jambes des urnes de terre cuite, rouge et d'une finesse extrême. Ces poteries, ornées de figures et de dessins de couleur noire, rappellent la forme des vases étrusques.

Que de découvertes à faire et que de précieux documents apparaîtront un jour! Un voyage à ces ruines était des plus attrayants, mais les ressources commençaient à manquer, il me devenait impossible de faire traite sur Mexico, seule ville où je pusse me procurer de l'argent; les lettres n'arrivaient pas ou mettaient jusqu'à deux ou trois mois pour atteindre leur destination; je fus même obligé de vendre divers objets, dont le prix devait me permettre, je l'espérais du moins, d'atteindre Oaxaca sans encombre. Je renonçai donc à l'excursion de Comitan; mon absence de Mexico durait depuis neuf mois et j'avais hâte de m'y rendre.

Le marché de San Cristobal est un des seuls au Mexique, offrant encore cette particularité, qui consiste à faire circuler les grains de cacao comme menue monnaie; cela tient à l'absence de billon dans l'État. Je me suis souvent demandé ce que devenaient ces grains de cacao, après avoir passé dans des milliers de mains indiennes, presque toujours d'une saleté repoussante? Les livre-t-on de nouveau à la consommation? Et quels sont les malheureux condamnés à cette affreuse boisson? Ne serait-il pas original de penser que nous le consommons nous-mêmes, et qu'ayant suffisamment roulés, on nous les expédie en masse? Ce marché n'est pas très-animé et les fruits, parmi lesquels on distingue quelques échantillons de nos produits d'Europe, sont petits et manquent de saveur. Les étroites boutiques qui bordent la place lui donnent un faux air du Temple et de ses environs. La cathédrale, qui se présente en profil, est pauvre et de mauvais goût.

Le clergé de Chiapas, si riche autrefois, s'est vu, dans ces derniers temps, dépouillé de ses maisons et de ses propriétés rurales, c'est dire que le gouvernement est libéral. Les couvents ont subi la même mesure et peuvent à peine nourrir quelques moines, derniers habitants de leurs cloîtres déserts.

Un seul conserve encore l'apparence d'une certaine grandeur, c'est celui de Santo Domingo. Le portail de son église est chargé d'ornements; l'intérieur en est riche et semble imiter, dans ses dispositions, l'intérieur de la cathédrale de Mexico.

Lorsque j'entrai pour la visiter, c'était à l'heure des prières; un prêtre officiait à l'autel, quelques personnes suivaient la messe et la galerie de l'orgue qui, de temps à autre, accompagnait les chants, contenait des jeunes gens et des moines. Je me bornai à parcourir la nef gauche de l'église, m'arrêtant à visiter les chapelles et marchant avec la précaution d'un homme qui ne veut troubler personne. Les fidèles cependant me suivaient de l'œil avec inquiétude. L'élévation vint et je m'approchai d'une colonne où je me recueillis religieusement, sans pour cela m'agenouiller. Il y eut alors une certaine agitation dans l'église, des regards scandalisés et des chuchotements que je ne m'appliquai point d'abord. En même temps, deux diacres se détachèrent du maître-autel se dirigeant vers moi; je continuai néanmoins ma visite et j'étais arrêté dans une chapelle de la Vierge, lorsque je fus rejoint par les deux acolytes. Ils s'agenouillèrent près de moi, récitèrent dévotement une oraison, puis se levant tout à coup, l'un d'eux, m'apostropha d'une manière furieuse.

—N'êtes-vous point catholique, me dit-il, que vous insultez ainsi à la majesté du temple et de ses ministres?

Je lui répondis que je n'avais l'intention d'insulter personne; que, dans tous les pays du monde, on avait l'habitude de visiter les églises, même pendant les offices, et que j'avais cru pouvoir user à San Cristobal du même privilége; que puisque, sans le vouloir, j'avais scandalisé les fidèles, je leur en faisais mes humbles excuses.

La douceur et la modération de ma réponse ne fit qu'accroître l'insolence et la rage de mes deux séminaristes.

—Sortez, monsieur, sortez, me dit l'un d'eux, vous n'êtes pas catholique.

—Je sortirai quand il me plaira, dis-je à cet énergumène, et quant à n'être pas catholique, vous avez raison, je suis protestant.

—Protestant! Oh! Jésus! s'écria l'un; ave Maria puríssima! répondit l'autre; protestant! Ils n'en pouvaient croire leurs yeux et n'avaient sans doute jamais rencontré d'hérétiques.—Protestant! répétaient-ils en chœur. Je les laissai à leur étonnement et je sortis de l'église.

Cette anecdote me rappelle que, dans mon enfance, au sortir du séminaire, à l'âge de douze ans, je voulais brûler tous les protestants et tous les hérétiques de France qui, m'apprenait-on chaque jour, n'adoraient pas la sainte Vierge.

Ces deux jeunes gens, fraîchement émoulus, avaient fait du zèle; un vieillard eût été plus indulgent.

La société n'est pas des plus brillantes à San Cristobal, et les distractions y sont rares; le soir, on se réunit autour d'une estrade, les femmes assises sur des tapis, les jambes croisées à la turque, d'autres accroupies sur des chaises, et les cartes en main, la soirée s'écoule au milieu des péripéties d'un jeu fort innocent et de commérages sans fin. J'excepterai toutefois la famille de mon hôte, où des causeries sérieuses se mêlaient aux bavardages de la petite ville. L'une des filles de don Carlos, assez bonne musicienne, avait un psalterion duquel elle tirait toute l'harmonie qu'il pouvait donner.

C'est un instrument à cordes de cuivre, de forme triangulaire, qui se tient sur les genoux et dont les cordes, trois par trois, rendent un son grinçant qu'on ne supporte qu'à distance; de près, il finit par agacer les nerfs au suprême degré.

De création ancienne, le psalterion remonte aux premières époques musicales, et San Cristobal est peut-être une des dernières villes où l'usage s'en conserve encore; cela tient à l'isolement de la ville, aux difficultés des communications qui ne permettent pas aux pianos, même du plus petit format, d'arriver jusque-là.

L'une des curiosités de l'État de Chiapas est un village indien d'une population de vingt mille âmes, dispersée sur un vaste territoire, tout auprès de San Cristobal. C'est le village de Chamula, dont tous les habitants exerçant l'état de menuisier, fournissent la province de tables, bancs, chaises et canapés d'une forme simple, mais enjolivés de sculptures naïves rappelant les ouvrages suisses. Tous ces objets sont livrés au commerce à des prix d'un bon marché fabuleux, et dont il est difficile de se rendre compte; je me rappelle encore des chaises à soixante centimes et de vastes canapés à deux francs cinquante, tout cela rendu quelquefois à des distances considérables.

Le gouvernement, comme tous ceux de la république, se trouvait en désarroi; des bandes réactionnaires occupaient les environs de Comitan et tenaient la frontière de Guatémala. Aussi, quand je voulus partir et que je me rendis au palais, je ne pus trouver ni préfet, ni sous-préfet, ni même un simple employé; du reste, la démarche était une simple précaution et personne à l'avenir, ne s'informa du but de mon voyage. Il me fallait un mois de marche, sans compter les arrêts nécessaires dans une aussi longue route, avant d'arriver à Mexico.

Ce fut avec cette aimable perspective que je me dirigeai sur Tuxtla.

XVI

TEHUANTEPEC

La ville et la vallée de Chiapas.—Les troupeaux dans les bois.—La rivière. Tuxtla.—Don Julio Lickens.—La fête du Corpus (Fête-Dieu).—Organisation nouvelle.—De Tuxtla à Tehuantepec.—La compagnie américaine.—Les patricios.—La poursuite.—Les plantes grasses.—Totalapa.—Oaxaca. Histoire de voleurs.—Mexico.

De San Cristobal à la ville de Chiapas, le sentier se déroule en une longue descente, au milieu d'un pays hérissé, tordu, brisé par des torrents, des barrancas et des précipices; sauvage et désert, couvert de sapins, il rappelle les solitudes septentrionales. Après avoir traversé le village salin d'Ystapa, où le curé me demanda si la France était un port de mer comme Vera Cruz, nous remontâmes un instant encore pour venir déboucher sur la grande vallée de Chiapas.

Un immense cours d'eau en occupe le centre et se détache comme un ruban d'argent sur le vert sombre des forêts; la vue, bornée de face par les collines de Tuxtla, se perd à droite et à gauche dans les profondeurs de l'horizon; la ville se distingue à peine dans le lointain, étendue sur les bords du fleuve.

Une fois engagés dans la descente et perdus sous l'ombre des grands arbres, nous entendîmes des mugissements et des grondements terribles mêlés au bruit d'une avalanche; il semblait que la forêt se brisât sous les efforts d'une tempête invisible; tout à coup, nous nous trouvâmes environnés par un millier de bœufs sauvages que conduisaient à grand renfort de fouets, de cris et de blasphèmes une douzaine de cavaliers à l'air féroce, et vêtus de ces étranges costumes de cuir dont j'ai parlé plus haut.

Je craignis un instant d'être entraîné dans ce tourbillon, et je ne pouvais me rendre compte du passage de ces animaux au milieu des aspérités de cette nature. Le sentier, le bois, tout était plein; ils bondissaient, tombaient, se relevaient et franchissaient tous les obstacles; quant à leurs farouches conducteurs, il était vraiment beau de les voir se précipiter à la suite des troupeaux indociles, et l'on ne savait lequel admirer le plus, du cheval ou du cavalier.

Le guide me mit au courant de cette émigration. Comme les pâturages de l'État de Chiapas ne se trouvent que dans les prairies de la Terre Chaude, presque toutes les haciendas ne s'occupent que de l'élevage des bestiaux; il en est qui possèdent jusqu'à trente mille têtes. Les marchands des montagnes et de Tabasco même viennent en acheter sur place pour les conduire à des distances considérables, au milieu de dangers de tous genres. Ils traversent la Cordillère dans sa plus grande largeur; mais il faut dire aussi qu'ils n'arrivent le plus souvent qu'avec le quart des animaux, les autres périssent en route de misère ou de fatigue.

En approchant de la ville de Chiapas, l'air retentissait du bruit des cloches, et les coetes, fusées volantes, jetaient à la face du soleil leurs étincelles invisibles. Je n'avais point encore rencontré de village qu'on n'y célébrât, ce jour même, une fête quelconque. Intrigué par ces réjouissances perpétuelles, je m'informai près d'un habitant du nom du saint qu'on fêtait ainsi.—C'est la fête du Père Éternel, me répondit-il naïvement. Je jetai les yeux sur mon almanach, car je pensais d'abord que c'était la Fête-Dieu que mon homme voulait dire; mais point, elle n'arrivait que dans dix jours. C'est cela, me dis-je, après avoir épuisé le calendrier, et ne sachant à qui s'en prendre, ils fêtent Dieu le Père.

Ayant trouvé des mules à notre arrivée, nous ne fîmes que passer; du reste, la ville de Chiapas n'offre au voyageur que sa belle rivière, d'un cours rapide et qui, deux kilomètres en aval, ayant brisé l'obstacle que lui opposait la montagne, se précipite comme un torrent entre des berges perpendiculaires de plus de mille pieds, pour reprendre un cours paisible sur le versant du golfe.

Tuxtla, qui se trouve à sept lieues de Chiapas, est aujourd'hui la capitale politique de l'État; je dus, en y arrivant, modifier mon itinéraire et ma façon de voyager. Il me fut impossible d'y trouver des mules, pas plus que des domestiques pour m'accompagner jusqu'à Tehuacan, et j'avais déjà bien assez du malheureux que je traînais avec moi.

Je devais donc compter sur un séjour assez long. Je louai, à cet effet, un petit appartement où j'étais à peine installé que je reçus la visite d'un gros homme, à figure riante qui, m'apostrophant avec une brusque cordialité, me demanda dans le français le plus pur, pourquoi je n'avais pas été frapper à sa porte.—J'ignorais que j'eusse un compatriote à Tuxtla, répondis-je, et du reste, on finit par être pris d'une certaine pudeur à s'imposer ainsi, comme l'hôte, de personnes qui ne vous connaissent point; mais don Julio, mon visiteur, ne voulut rien entendre, il fallut le suivre.

Don Julio était Parisien pur sang, jeune encore, grand causeur et d'un cœur, d'une bonté sans égale. Il me le fit bien voir. Depuis dix ans, il habitait le Mexique: Tehuantepec d'abord, puis Tuxtla. S'étant vu ruiné dans une affaire de contrebande, il avait embrassé l'état de docteur qui lui réussissait admirablement; j'ajouterai qu'il y mettait une sorte de passion et qu'il étudiait tous les jours. Rien ne l'étonnait du reste, il avait coupé des cuisses avec un rare bonheur, et les opérations chirurgicales les plus délicates ne le faisaient point reculer. C'est ainsi qu'il lui arriva de pratiquer l'opération du strabisme, et dans un cas exceptionnel. Un docteur étranger parcourait le pays, se donnant, comme spécialité, le traitement des yeux et le redressement de la vue; mais soit charlatanisme, soit mauvaise fortune, il creva les yeux du premier patient qui lui tomba dans les mains; le malheureux fut aveugle pour le restant de ses jours. Don Julio, piqué d'une noble émulation, s'empara d'une seconde victime, opéra le premier œil, mais creva l'autre, c'était de toute façon un progrès, et c'est ici le cas d'ajouter que, dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois.

Ce demi-succès l'avait encouragé; la clientèle s'était faite et, de plus de vingt lieues à la ronde, don Julio était le seul docteur possible; cela me rappelle un médecin de Palissada, auquel une Indienne avait confié sa mâchoire.

Il s'agissait d'extirper une molaire des plus tenaces, et le docteur se servait encore d'une antique et formidable clef qu'il avait eu la plus grande difficulté à introduire dans la bouche de la malade. J'étais présent. La dent saisie, le malheureux s'efforçait en vain de l'amener à lui; il ébranlait, tirait, faisait levier; la dent tenait bon, l'Indienne se tordait comme un ver; il tira si bien, que la dent finit par céder.—Enfin, la voilà, dit-il.—Mais je ne la vois pas, lui dis-je, l'auriez-vous manquée?—Attendez, reprit-il, elle ne tient plus que par la gencive. Et s'étant armé d'une immense paire de ciseaux, il se mit à tailler dans la bouche de l'Indienne aux abois, puis lui présentant sa dent, entourée d'une demi-livre de chair sanglante:—La voilà; mais, ajouta-t-il, elle tenait diablement; c'est deux francs cinquante. Ceci ne s'adresse en rien à mon ami don Julio.

Cependant, j'avais rencontré un muletier se dirigeant vers Oaxaca; ses mules, me disait-il, étaient prêtes et je devais l'accompagner; mais chaque jour, c'était un empêchement nouveau. Je résolus donc de lui laisser mes bagages et de prendre les devants. Il s'agissait d'acheter deux chevaux pour mon domestique et pour moi, deux selles et les divers accessoires; les fonds baissaient; je me défis, en faveur de mon hôte qui accepta pour m'obliger, de mes fusils, de mon révolver, et de deux livres de nitrate qui me restaient encore. Don Julio me procura lui-même deux jolies bêtes, jeunes et saines. Je n'avais plus qu'à lui faire mes adieux, mais l'excellent homme me retenait encore. Ce fut pendant mon séjour à Tuxtla, que se passèrent les fêtes du Corpus (Fête-Dieu); c'est pour les Indiens la fête préférée, un prétexte d'orgie sans rivale, où les cérémonies religieuses se mêlent et se confondent aux saturnales des jours gras.

Ils s'y préparent de longue main, et vont quêter à l'avance de vieux vêtements européens, des chapeaux noirs et des casquettes modernes, et, s'affublant de ces oripeaux auxquels ils joignent des dépouilles de bêtes fauves et d'oiseaux, queues de coyotes, plumes d'aras, etc., ils entourent ou précèdent le saint-sacrement, se livrant à des hurlements de sauvages et à des danses de Caraïbes. Et que nul ne vienne assister en profane à ce spectacle au moins étonnant, un sourire pourrait blesser leur susceptibilité jalouse et coûter cher à son auteur. Il me souvient encore qu'un Espagnol étranger, se balançant dans son hamac, dans l'intérieur de sa maison, dont la porte donnait sur la place, fut sur le point d'être lapidé. Il fallut qu'il se renfermât chez lui, sous peine d'encourir le ressentiment de ces énergumènes.

Le jour de la séparation avait sonné; mon nouvel ami, car don Julio fut un véritable ami, nous accompagna plus de trois lieues sur la route de Tehuantepec, et là, le cœur gros, nous nous séparâmes; son souvenir me sera toujours présent.

J'entreprenais de parcourir sans guide une distance de plus de trois cents lieues. J'arrivai le soir à Ocosocautla, ma première étape, le cœur chargé de la mélancolie que donne l'isolement.

Le champ de lave qui entoure ce dernier village une fois franchi, l'on retombe dans les grandes plaines coupées de rivières, où bois et prairies se succèdent tour à tour. Voilà Santa Lucia, la plus belle hacienda de la contrée. L'habitation, entourée de cabanes indiennes comme un maître de ses vassaux, est grande et bien bâtie; une immense galerie en borde le contour; là, travaillent les nombreux employés de la ferme; auprès, se trouvent le moulin pour la canne, l'aire pour les blés et le magasin du maïs. Les alentours regorgent de gibier, oiseaux, daims et bêtes fauves qu'on peut chasser à courre, tant la plaine est admirablement disposée. Les bois sont grands et magnifiques, peuplés d'aras rouges et bleus, et la rivière, dans ses nombreux détours, jette sur cette terre privilégiée le manteau d'une éternelle verdure.

Le soir, après l'oración, et lorsque les serviteurs sont venus, en lui souhaitant une nuit heureuse, prendre pour le lendemain les ordres du maître, les Indiens, réunis dans la vaste cour, se reposent de leurs travaux par des chants bizarres; la mesure saccadée, pressée, haletante, rappelle le galop du coursier à la poursuite du bétail dans les bois, les éclats de voix et les mugissements. Le chanteur s'accompagne sur la marimba, espèce de piano composé de touches de bois sonore de différentes grandeurs; des tuyaux du même bois répondent aux touches pour donner aux sons plus de force; quelques-uns possèdent quatre octaves.

Deux Indiens, munis de petites baguettes armées de boules de gutta, arrachent de cet instrument de primitives harmonies; leurs airs, peu nombreux, ressemblent aux chants des oiseaux qui sont toujours les mêmes et qui n'en sont pas moins variés et charmants; comme eux aussi, les sons de la marimba, faibles quand on les écoute de près, s'entendent à des distances considérables, plus harmonieux, plus doux et plus poétiques.

Mais nous passons successivement et par journée, Llano Grande, Casa Blanca, San Pedro et la Gineta. La Gineta est une montagne des plus élevées de la sierra, qui semble jetée, comme un immense promontoire jusqu'au bord du Pacifique, dans la plaine de Tehuantepec. Couverte de bois du côté du golfe, elle n'a sur le Pacifique d'autre végétation qu'un immense tapis de gazon vert. L'ascension est longue et difficile; mais une fois parvenu au sommet, si vous abandonnez le sentier pour gravir certaine éminence sur la droite, vous avez alors l'un des spectacles les plus imposants qu'on puisse imaginer. En vous tournant au nord, la Cordillère, qui s'abaisse graduellement depuis les hauts plateaux de Chiapas, laisse planer le regard sur toute la largeur de sa chaîne boisée et de ses vallées sombres; au delà, l'œil saisit encore les vagues ondulations de la plaine, pour se perdre plus au loin dans le scintillement des eaux du golfe. Au sud, la Gineta déploie sous vos pieds toute la splendeur de son tapis d'émeraude; plus bas, la plaine de Tehuantepec étend la perspective de ses riantes prairies; comme horizon, vous avez l'immense nappe de l'océan Pacifique.

En hiver, le passage de la Gineta est des plus dangereux; il y règne des vents épouvantables, auxquels hommes et mulets ne sauraient résister: de graves accidents signalent cette époque, et les précipices ne rendent jamais compte des victimes que leur a jetées l'orage.

La plaine de Tehuantepec n'offre au regard qu'un vaste taillis au milieu duquel s'ébattent une multitude de lièvres énormes, hauts sur pattes et à ventre blanc. On les chasse peu, aussi sont-ils d'une effronterie singulière; on les tue au bâton, et quand on les tire c'est toujours à balle. Vous avancez, les coutumes changent, le village a remplacé l'hacienda, et l'on retrouve alors, à peu de chose près, l'organisation du haut Mexique; toutes ces populations vivent indolentes et peut-être heureuses dans leur apathique repos. Le même champ, de même étendue, se cultive chaque année de la même manière; vienne la sécheresse ou l'inondation, l'Indien se passera de maïs au besoin, ou périra de disette plutôt que de travailler; mais la leçon qu'il vient de recevoir ne lui fera pas défricher un mètre de plus qu'il n'a coutume de le faire: il naît avec cet instinct, il meurt dans la même imprévoyance.

Chaque village est ordinairement près de ruisseaux où l'eau ne manque jamais, et où les habitantes indiennes et blanches viennent, à toute heure du jour, faire de longues ablutions. Souvent il m'arrivait d'en trouver sur les bords de la rivière, dans le plus simple costume; mais la vue d'un étranger ne les effrayait point; elles tournaient simplement le dos en me regardant, moins surprises et peut-être moins gênées que moi.

C'est ainsi qu'après avoir traversé Zanatepec, Niltepec, Yztaltepec, l'on arrive à Tehuantepec. En partant d'Yztaltepec, je m'étais égaré dans les bois; c'était la seconde fois que cela m'arrivait, et je faillis payer cher mon imprudence. Je savais qu'au nord je devais trouver la nouvelle route américaine; mais j'avais beau m'orienter, les broussailles me barraient le passage et m'obligeaient à des détours, ou, de nouveau perdu, je ne retrouvais des clairières que pour me reperdre encore. Mes chevaux étaient rendus et dévorés par des milliers de taons énormes; de mon côté, tout en ne craignant d'autre désagrément qu'une nuit à la belle étoile, je n'étais pas sans inquiétude; les tigres y sont très-nombreux, si nombreux même, que chaque hacienda possède deux tigreros qui passent leur vie à chasser cet animal, dont les ravages dans les troupeaux deviennent de véritables calamités. Je n'avais plus avec moi ni hache pour établir une tente, ni fusil pour me défendre: la position n'avait donc rien de bien attrayant. Je laissai reposer mes pauvres bêtes et, leur enlevant le mors, je les fis paître une heure environ. Je repris alors ma course et longtemps encore j'errai au hasard, lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un petit ruisseau; je reconnus des traces d'hommes sur le sable des bords et je m'empressai de les suivre: j'étais retrouvé, car une demi-heure après je rencontrais la route américaine. Elle était dans un état pitoyable, les chevaux enfonçaient dans les terres détrempées, et nous n'avancions qu'avec une lenteur désespérante. Il était nuit quand j'atteignis Tehuantepec.

Il y avait alors une foule d'hôtels dont la fondation remontait à la création de la compagnie américaine; je me rendis chez un compatriote dont la maison, parfaitement montée, offrait tout le confort désirable. Mes chevaux avaient besoin de quelques jours de repos, et je comptais en vendre un pour me débarrasser de Carlos qui, passant par Minatitlan, pouvait de là regagner la Lagune, son pays. Je n'en avais aucun besoin, et j'étais fatigué de le servir.

Tehuantepec est une ville de quinze mille âmes, en y comprenant les immenses faubourgs indiens qui possèdent, en fait de femmes, une des plus belles races de la république. Il fait beau les voir campées comme des viragos, la tête haute, la poitrine en avant, marchant fières et défiant les regards; très-séduisantes, malgré leur tournure virile, elles joignent à des figures pleines de caractère, une fermeté de chair et des contours admirables. Leur costume, gracieux et provocant à la fois, prête au charme de ces créatures. Il se compose de jupes de couleur, bordées de dentelles, ne descendant pas à la cheville et laissant deviner une jambe fine et d'un beau modelé. Une petite veste, large comme la main, permet d'entrevoir les chairs bronzées d'une taille très-fine, elle laisse les bras nus et cache à peine les contours d'une gorge toujours heureuse: je ne parle que des jeunes femmes. Quant aux vieilles, ce costume est des plus déplorables; car souvent il arrive que leurs seins délabrés, descendant plus bas que la veste, étalent aux regards le dégoûtant spectacle de ces charmes flétris. La tête est couverte par un léger uipile brodé d'or et d'argent; le pied se cambre nu dans un escarpin largement découvert, ce qui lui fait toujours gagner en petitesse. Plusieurs de ces costumes atteignent des prix fabuleux, et j'entendis parler de 500 piastres (2,000 à 2,500 fr.).

Avant l'établissement de la compagnie américaine, Tehuantepec dormait du sommeil de toutes les villes éloignées, et le pauvre commerce des environs, maïs, indigo, etc., suffisait à peine à l'occupation de deux hommes intelligents, Français tous deux, et dont M. Alexandre de Gives, à Juchitan, est le plus riche et le plus influent. Lors du commencement des travaux, la ville sembla se réveiller un moment au contact de l'agitation yankee; mais la désastreuse issue de cette compagnie, qui ne fit que passer et disparaître, laissa Tehuantepec ruiné, ainsi que les habitants de la campagne, qui attendent encore le salaire de leurs travaux, le prix du louage de leurs bestiaux et des instruments de travail qu'ils ont fournis.

Les travaux avaient marché avec la rapidité qui distingue le Yankee, mais tout avait été sacrifié à l'amour-propre de tracer la route, et la précipitation des ingénieurs les avait empêchés de rien prévoir des causes de destruction qui menaçaient leur voie. Ils n'avaient pensé ni à la végétation qui l'envahirait, ni aux ornières d'une terre détrempée, ni aux inondations qui la couvriraient, ni aux ruisseaux qui la ravineraient; ils n'avaient même pas songé à jeter ça et là quelques ponts pour l'écoulement des eaux: aussi la route fut-elle immédiatement ruinée, et à la première disette des fonds qu'on avait gaspillés, il y eut un sauve-qui-peut général; le pays se vida comme par enchantement, de Tehuantepec à Xuchil. Ceux-là seuls restèrent, que le manque d'espèces avait cloués sur place et que la misère retenait à Tehuantepec. La ville était pleine de ces malheureux qui, pâles et hâves, promenaient par la ville leurs faméliques personnes, ne devant qu'à la charité le soutien d'une misérable existence.

On trouve déjà dans la plaine de Tehuantepec quelques échantillons de cette race toute particulière au Mexique, appelée pinto, qui appartient principalement à l'état de Guerrero. Le pinto est un Indien dont le corps, tigré de taches blanches sur fond jaune, présente à l'œil un triste spectacle; ces taches, de toutes dimensions, envahissent quelquefois la moitié de la figure, laissant au visage, d'un côté sa couleur naturelle, et couvrant l'autre d'une teinte mate, blanc sale et d'un aspect maladif. D'autres fois, elles s'éparpillent en points menus, de manière à figurer nos taches de rousseur, mais avec un contraste beaucoup plus frappant; le corps est généralement atteint de la même infirmité, et le sujet affligé de cette maladie inspire, à première vue, la même répulsion qu'un lépreux. Nous croyons devoir attribuer ce phénomène au croisement du sang chez les habitants des terres chaudes qui bordent le Pacifique. Les individus de race pure, Indiens ou blancs, sont rarement pintos.

Je savais qu'en partant de Tehuantepec je devais être arrêté dans la montagne, et sans aucun doute dévalisé.

Les défenseurs du parti réactionnaire, vaincus a Tehuantepec, s'étaient réfugiés dans la sierra, qu'ils occupaient au nombre de deux cents environ, et comme centre d'action, ils habitaient le village de Tékicistlan, à quinze lieues au delà. On les appelle patricios.

J'avais pris mon parti d'être volé; je vendis donc l'un de mes chevaux, et, dans le plus mince équipage, ayant à peine la somme suffisante pour atteindre Oaxaca, je me mis en route.

Le bonheur voulut qu'à deux lieues dans le bois je rejoignis un corps de cent cinquante hommes, qui, sous les ordres du gouverneur de Tehuantepec, don Rodriguez, marchait à la poursuite des brigands, dont les hauts faits devenaient par trop intolérables. Toute communication était interrompue, les convois de mules ne pouvaient passer que moyennant un fort tribut, et quant aux voyageurs isolés, des disparitions fréquentes indiquaient assez quel avait dû être leur sort.

Je me mis donc joyeusement à la suite de l'expédition; je priai le chef de me faire remettre un fusil afin de pouvoir charger avec la troupe s'il y avait lieu. Cette perspective donnait une couleur pittoresque à mon voyage, et je n'aurais pas été fâché de me venger un peu des compadres pour les mille et une vexations qu'ils m'avaient fait subir.

Une partie de la troupe occupait le sentier, pendant que des pelotons couraient de gauche à droite sur les flancs du corps d'armée. La marche n'était point facile au milieu des bois, il faut toute l'intelligence des chevaux et leur habitude de la montagne pour expliquer la possibilité d'une course dans ces conditions. Je faisais partie du piquet de droite et la première moitié du jour se passa bien. En approchant de Tékicistlan, un coup de sifflet retentit en avant de nous, et fut immédiatement suivi de cris d'angoisses et d'appels au secours.

Nous nous précipitâmes au galop dans la direction, et peu après la fusillade s'engageait entre une demi-douzaine de voleurs et les soldats que j'accompagnais. Le combat fut court, ou plutôt il n'y eu point combat, car leurs armes déchargées, les compadres prirent la fuite, nous laissant un des leurs, blessé à la cuisse.

Quant aux cris d'appel, ils avaient été poussés par un malheureux qu'ils venaient de dépouiller, et dont les malles éventrées gisaient éparses dans le monte; du reste, les fuyards n'avaient point lâché leur prise et dans leur fuite précipitée, chacun avait enlevé sa part. Le Sauvons la caisse! se retrouve partout. Quelques hommes s'élancèrent à la poursuite des fugitifs; le prisonnier fut hissé sur un cheval, afin que le chef décidât de son sort, et l'on s'occupa du volé. Celui-ci s'arrachait les cheveux de désespoir; on lui avait enlevé, disait-il, tant en espèces qu'en bijoux et objets de valeur, pour une somme de vingt mille francs. Il n'avait plus que son cheval et ses deux mules qui, seules, devaient se réjouir, ne devant plus avoir de fardeaux à porter.

Nos hommes revinrent bientôt, ils n'avaient pu atteindre les brigands, et nous nous hâtâmes dans la direction du commandant, que cette fusillade avait dû inquiéter.

Il nous attendait effectivement, et lorsqu'on l'eut mis au fait de l'histoire, il ordonna tranquillement qu'on fusillât le blessé, dont le corps, pendu près du sentier, devait servir d'exemple.

Puis comme ses camarades pouvaient porter la nouvelle de l'arrivée des troupes dans le village, on précipita la marche afin de les prévenir. Tékicistlan fut abordé au pas de course, par trois côtés à la fois, pour couper toute retraite; mais les oiseaux s'étaient envolés, et l'on ne put mettre la main que sur trois individus suspects, dont la culpabilité ne fut pas suffisamment établie pour provoquer une arrestation.

Un grand nombre, j'en eus la conviction plus tard, furent cachés par les habitants, car dans la maison où je pris mon gîte, j'entendis pendant la nuit des chuchotements et des allées et venues mystérieuses, qui lui donnaient toute la tournure d'un repaire.

Le lendemain, je poursuivis ma route en compagnie de la victime de la veille; le pauvre volé était simplement un général, autrefois le bras droit de Santa-Anna; je sus que son zèle à remplir les ordres cruels de son chef lui avait valu le surnom de bourreau du dictateur.

Mon nouveau compagnon de voyage, en me racontant son histoire, se garda bien de me donner ces détails; mais par un hasard singulier, il se trouva que nous étions en pays de connaissance. P... C..., Espagnol et partisan de don Carlos, s'était autrefois réfugié en France et s'était marié dans le département même que j'habite; je connaissais aussi ses deux fils à Mexico. Il me pria de les voir si j'y arrivais avant lui. Absent depuis quatre ans, il revenait de Nicaragua, où il avait été guerroyer au service de je ne sais quelle cause, et n'avait eu, depuis ce temps, aucune nouvelle de sa famille. Je savais que sa pauvre femme était morte de misère, et je n'eus pas le courage de lui apprendre ce triste événement. Du reste, il n'atteignit jamais Mexico, et j'appris plus tard que, arrêté à Oaxaca, on l'avait envoyé pourrir à Vera-Cruz, dans un cul de basse-fosse. Voilà les péripéties du sort.

Comme il se plaignait de sa triste destinée, je lui demandai pourquoi il tenait à servir un pays qui récompensait si mal les dévouements.—Ah! me répondit-il, six mois de commandement dans une province, et la fortune est faite. Voilà tout le Mexique. J'abandonnai M. P... C... à las Vacas pour continuer seul ma route.

Le lendemain je gagnai San Bartolo, le surlendemain San Juan, puis Totolapa. À partir de San Juan, la végétation n'est plus la même, et la montagne dénudée ne produit plus que des cactus géants de toutes formes.

Il y en a de triangulaires et d'autres qui comptent jusqu'à vingt-quatre côtés. Ceux-ci s'élancent d'un seul jet, comme des mâts de navire, jusqu'à une hauteur de quarante pieds; les octogones, moins élevés mais plus puissants, se bifurquent, à trois mètres du sol, en une multitude de pousses, au nombre de deux et trois cents, de plus de vingt pieds d'élévation; le tout de forme ronde et embrassant un diamètre de trente pieds au moins. J'ai mesuré le tronc de l'un de ces magnifiques végétaux, il avait plus de six pieds de diamètre. On désigne toute cette famille au Mexique sous le nom générique d'organos.

Le sol était, en outre, parsemé d'oursins énormes, dont quelques-uns en fleurs, et de têtes de vieillard, espèce de cactus à pousse isolée, terminée par une chevelure blanche. La marche est pleine de périls au milieu de cette végétation épineuse, dont les pointes ont la dureté de l'acier; souvent le petit sentier n'offrait que juste la place pour passer entre ces colonnades d'un nouveau genre que bordent presque toujours des pentes à pic et des précipices effrayants.

Deux journées encore me séparaient d'Oaxaca; je laissai San Dionyzio sur la gauche et j'allai revoir une dernière fois les ruines de Mitla.

Huit jours après, j'atteignais Tehuacan où devaient finir mes fatigues. J'y arrivai dans un accoutrement difficile à dépeindre; six mois de route continue m'avaient bronzé comme un Indien, mon costume tombait en lambeaux, et je me rappelle que, deux jours auparavant, j'avais été obligé de relier les semelles de mes bottes au moyen de ficelles; il était donc temps d'arriver.

Je vendis mon cheval, je renouvelai certaine partie de ma garde-robe et, le lendemain, je montai plein de joie dans la diligence de Mexico. J'étais une pauvre proie pour les voleurs et n'avais conservé de précieux qu'une montre à répétition. J'avais fait en sorte que ces messieurs ne pussent la découvrir. La montre pendait dans le dos et le cordon qui la supportait passait par-dessus le cou en se repliant sous l'épaule, de telle sorte que la chemise même étant ouverte, on n'en découvrait pas le moindre vestige. Je comptais bien la rapporter à Mexico, mais je comptais sans la fortune. Deux fois déjà l'on nous avait arrêtés; j'en avais été quitte pour les quelques piastres qui me restaient; à Puebla, je n'étais point en peine de trouver des fonds.

En approchant d'Amozok, nous tombâmes dans une troisième embuscade. Je ne m'effrayai pas davantage cette fois; néanmoins, à chaque nouvelle alerte, mes mouvements étaient gênés, je craignais qu'un changement violent ou une secousse ne brisât le cordon qui, du reste, me blessait prodigieusement. Les deux voleurs furent plus persévérants dans leurs recherches que leurs précédents accolytes, et c'était chose naturelle, il ne restait plus à voler que des vêtements de rebut.

Ils nous palpèrent donc longuement et minutieusement, j'eus le bonheur qu'ils ne sentissent point la montre et je me réjouissais déjà de mon heureuse chance. Nous étions huit; l'un des voleurs, le fusil à la main, surveillait nos mouvements pendant que son ami fouillait chacun. Je l'ai dit, mon tour était passé quand, mettant, je ne sais pourquoi, mes deux mains dans mes poches, il s'opéra sur le cordon une traction violente; je sentis la montre se dresser sur mes reins et tout à coup, à la stupeur de chacun et à ma très-grande confusion, l'affreux bijou se mit à sonner trois heures et quart.

Au premier tintement, je fus pris d'un accès de toux prodigieux; j'espérais ainsi donner le change, mais je ne pouvais couvrir entièrement le bruit argentin de la sonnerie; je regardais derrière moi moi comme un écolier pris en faute. La situation ne manquait pas de piquant; chacun me regardait moitié riant, moitié sérieux.

—Tiens, tiens, fit le voleur d'un ton narquois, nous avons donc une montre? Et comme je continuais mon rôle d'étonné:

A ver el relog: Voyons cette montre, fit-il brutalement.

Je ne pouvais résister, il m'eût mis à nu comme un ver, et l'autre camarade me tenait en joue. Je m'exécutai.

—Rendez grâce à Dieu, me dit l'effronté, rendez grâce à Dieu d'être tombé sur des caballeros comme nous, car de tout autre, cela ne se fut point passé de même; et comme je lui remettais la montre.—Allez, dit-il, et ne péchez plus.

Une métisse avait été plus heureuse; elle avait sur ses genoux une charmante fille de quatre ans: chaque fois, elle avait caché ses boucles d'oreille dans la bouche de son enfant, en lui recommandant bien de ne point parler, et la chère petite avait parfaitement joué son rôle. La route de Puebla à Mexico était gardée, j'arrivai donc sans nouvel accident.