ODE ET POÉSIES

ODE

  O vous que j'ai aimée aux jours de ma jeunesse
                  D'un sombre amour,
  O Forêt, vous étiez la soeur de ma tristesse
                  Et son séjour!

  Lorsque le renouveau de vos feuilles naissantes
                  Chantait au vent,
  Que l'Automne parait vos cimes bruissantes
                  D'un or mouvant,

  Quand, fraîche d'espérance et lourde encor de gloire,
                  Votre beauté
  Paraissait tour à tour l'annonce ou la mémoire,
                  De votre Eté,

  Au lieu d'unir mon coeur à votre âme profonde
                  Mêlée en lui,
  Je vous portais mes pleurs et ma peine inféconde
                  Et mon ennui.

  Je ne respirais pas votre odeur saine et forte,
                  A plein poumon;
  Il me semblait partout traîner des feuilles mortes
                  A mon talon.

  Vous étiez patiente au bruit sous la ramée
                  De mon pas lourd;
  Pardon de vous avoir, ô ma Forêt, aimée
                  D'un sombre amour!

  Ce n'est plus celui-là maintenant que j'éprouve,
                  Ce n'est plus lui,
  Et, lorsque dans votre ombre encor je me retrouve,
                  Comme aujourd'hui,

  Je sens votre vigueur, vos baumes et vos forces
                  Entrer en moi,
  Et le Dieu qui l'habite entr'ouvre votre écorce
                  Avec son doigt.

  Comme vous, chêne dur, je garde dans la terre
                  Qui la nourrit
  Ma racine secrète, obscure et nécessaire;
                  Mais mon esprit,

  Au-dessus de mon corps qui pousse son tronc rude,
                  Balance au vent
  Sa ramure déjà que l'automne dénude…
                  Arbre vivant,

  Qu'importe que le temps ou l'hiver ou la hache,
                  Par son milieu,
  L'attaque, si déjà sous l'écorce se cache,
                  En l'homme, un Dieu!

LA LUNE JAUNE

  Ce long jour a fini par une lune jaune
  Qui monte mollement entre les peupliers,
  Tandis que se répand parmi l'air qu'elle embaume
  L'odeur de l'eau qui dort entre les joncs mouillés.

  Savions-nous, quand, tous deux, sous le soleil torride
  Foulions la terre rouge et le chaume blessant,
  Savions-nous, quand nos pieds sur les sables arides
  Laissaient leurs pas empreints comme des pas de sang,

  Savions-nous, quand l'amour brûlait sa haute flamme
  En nos coeurs déchirés d'un tourment sans espoir,
  Savions-nous, quand mourait le feu dont nous brûlâmes
  Que sa cendre serait si douce à notre soir,

  Et que cet âpre jour qui s'achève et qu'embaume
  Une odeur d'eau qui songe entre les joncs mouillés
  Finirait mollement par cette lune jaune
  Qui monte et s'arrondit entre les peupliers?

LE BONHEUR

  Sois heureuse! qu'importe à tes yeux l'horizon
  Et l'aurore et la nuit et l'heure et la saison,
  Que ta fenêtre tremble aux souffles de l'hiver
  Ou que, l'été, le vent du val ou de la mer
  Semble quelqu'un qui veut entrer et qu'on accueille.
  Sois heureuse. La source murmure. Une feuille
  Déjà jaunie un peu tombe sur le sentier;
  Une abeille s'est prise aux fils de ton métier,
  Car le lin qu'il emploie est roux comme du miel;
  Un nuage charmant est seul dans tout le ciel;
  La pluie est douce; l'ombre est moite. Sois heureuse.
  Le chemin est boueux et l'ornière se creuse,
  Que t'importe la terre où mènent les chemins!
  Sois heureuse d'hier et sûre de demain;
  N'as-tu pas, par ta chair divine et parfumée,
  L'ineffable pouvoir de pouvoir être aimée?

LE CYPRÈS

  Ce haut cyprès! c'est là qu'un soir est mort l'Amour,
  Dans l'ombre chaude encor de sa rouge journée,
  C'est là que, contre lui sa pointe retournée,
  Il est tombé, percé de sa flèche à son tour.

  O lieu cher et cruel et triste, où, de ce jour,
  Mystérieuse et qui ne s'est jamais fanée,
  De son sang a fleuri une rose obstinée
  Dont semble encor la pourpre attendre son retour.

  Et quelquefois, la main dans la main, ma Tristesse
  Et moi, qui ne veux plus, hélas! qu'elle me laisse,
  Nous montons jusqu'ici, son pas auprès du mien.

  Elle aime cette rose et moi le cyprès sombre:
  Elle espère peut-être encor, mais je sais bien
  Qu'où l'Amour est tombé ne revient pas son Ombre!

LA COLLINE

  Cette colline est belle, inclinée et pensive;
  Sa ligne sur le ciel est pure à l'horizon.
  Elle est un de ces lieux où la vie indécise
  Voudrait planter sa vigne et bâtir sa maison.

  Nul pourtant n'a choisi sa pente solitaire
  Pour y vivre ses jours, un à un, au penchant
  De ce souple coteau doucement tutélaire
  Vers qui monte la plaine et se hausse le champ.

  Aucun toit n'y fait luire, au soleil qui l'irise
  Ou l'empourpre, dans l'air du soir ou du matin,
  Sa tuile rougeoyante ou son ardoise grise…
  Et personne jamais n'y fixa son destin

  De tous ceux qui, passant, un jour, devant la grâce
  De ce site charmant et qu'ils auraient aimé,
  En ont senti renaître en leur mémoire lasse
  La forme pacifique et le songe embaumé.

  C'est ainsi que chacun rapporte du voyage
  Au fond de son coeur triste et de ses yeux en pleurs
  Quelque vaine, éternelle et fugitive image
  De silence, de paix, de rêve et de bonheur.

  Mais, sur la pente verte et lentement déclive,
  Qui donc plante sa vigne et bâtit sa maison?
  Hélas! et la colline inclinée et pensive
  Avec le souvenir demeure à l'horizon!

L'OMBRE NUE

  J'ai fait de mon Amour cette blanche statue.
  Regarde-la. Elle est debout, pensive et nue,
  Au milieu du bassin où la mire son eau
  Qui l'entoure d'un double et symbolique anneau
  De pierre invariable et de cristal fidèle.
  La colombe en passant la frôle de son aile,
  Car l'Amour est vivant en ce marbre veiné
  Qui de son long regard que rien n'a détourné,
  Contemple, autour de lui dans l'eau proche apparue,
  La fraîcheur de son ombre humide, vaine et nue.

L'HEURE

          Rapide, aiguë et furtive,
          L'aiguille sur le cadran
          Perce l'heure où elle arrive
          De son dard indifférent.

          La rose, de ses pétales,
          Compte l'instant qui se suit
          En minutes inégales
          Qui s'effeuillent sans un bruit.

          Le temps pour toi se divise
          Selon que tu l'as pensé!
          Qu'il s'abrège ou s'éternise
          Il deviendra ton passé.

          Et, lorsqu'un jour de ta cendre
          Les roses refleuriront,
          Tu ne pourras plus entendre
          Les aiguilles qui feront,

          Sur le cadran à demeure,
          Leur travail minutieux
          De percer encore l'heure
          Que ne verront plus tes yeux.

STANCES

  Si je vous dis, ce soir, en respirant ces roses
  Qui ressemblent au sang que l'on répand pour lui:
  L'Amour est là dans l'ombre et son pied nu se pose
  Sur le rivage obscur du fleuve de la nuit.

  Si je vous dis: l'Amour est ivre et taciturne
  Et son geste ambigu nous trompe, car souvent
  Il écrase une grappe au bord rougi de l'urne
  Dont il verse la cendre aux corbeilles du vent.

  Successif ouvrier de bonheur et de peine,
  Il ourdit tour à tour sur le même fuseau
  Les deux fils alternés de l'une et l'autre laine
  Qu'il emmêle, débrouille et confond de nouveau.

  Prenez garde, l'Amour est vain et n'est qu'une ombre,
  Qu'il soit nu de lumière ou soit drapé de nuit,
  Et redoutez sa vue étincelante ou sombre
  Lorsque sur le chemin vous passez près de lui.

  Fermez vos yeux prudents, si vous croyez l'entendre
  Marcher sur l'herbe douce ou sur le sable amer,
  Pour écouter en vous gronder et se répandre
  Le bruit de la forêt et le bruit de la mer.

ÉPIGRAMME

  Pour que ton rire pur, jeune, tendre et léger,
          S'épanouisse en fleur sonore,
  Il faut qu'avril verdisse aux pousses du verger,
          Plus vertes d'aurore en aurore,

  Il faut que l'air égal annonce le printemps
          Et que la première hirondelle
  Rase d'un vol aigu les roseaux de l'étang
          Qui mire son retour fidèle!

  Mais, quoique l'écho rie à ton rire avec toi,
          Goutte à goutte et d'une eau lointaine,
  N'entends-tu pas gémir et répondre à ta voix
          La plainte faible des fontaines?

L'IMAGE

  Que pour d'autres l'amour rende triste l'aurore
  Du regret frissonnant d'avoir hier aimé!
  Pour nous, dans l'air palpite et se répand encore
  La ténébreuse odeur dont tu l'as parfumé.

  N'as-tu pas vu, en nous, se lever de l'étreinte
  Un dieu né de notre âme et fait de notre chair,
  Et qui, debout au seuil de la maison éteinte,
  En la jeune clarté sourit au matin clair?

  Amour, prends aujourd'hui nos formes dans la tienne,
  Prête-nous pour marcher dans l'herbe tes pieds nus
  Et que, ce soir, tes pas par les nôtres reviennent
  Au seuil mystérieux où nous t'aurons connu;

  Et laisse-nous, durant ce jour que tu nous donnes,
  Sentir en lui ton feu, ta force et ta beauté
  Et mirer dans les eaux qui reflètent l'automne
  L'image en un seul corps de notre double été.

LE VOEU

  «N'avez-vous pas tenu en vos mains souveraines
  La souplesse de l'eau et la force du vent?
  Le nombreux univers en vous fut plus vivant
  Qu'en ses fleuves, ses flots, ses fleurs et ses fontaines.»

  C'est vrai. Ma bouche a bu aux sources souterraines;
  La sève s'est mêlée à la fleur de mon sang
  Et, d'un cours régulier, naturel et puissant,
  Toute l'âme terrestre a coulé dans mes veines.

  Aussi, riche et joyeux du fruit de ma moisson
  Et du quadruple soir de mes quatre saisons,
  Je te donne ma cendre, ô terre maternelle,

  Pour renaître plus vif, plus vaste et plus vivant
  Et vivre de nouveau la Vie universelle,
  Dans la fuite de l'Eau et la force du Vent.

ÉLÉGIE

  Je ne vous parlerai que lorsqu'en l'eau profonde
  Votre visage pur se sera reflété
  Et lorsque la fraîcheur fugitive de l'onde
  Vous aura dit le peu que dure la beauté.

  Il faudra que vos mains pour en être odorantes,
  Aient cueilli le bouquet des heures et, tout bas,
  Qu'en ayant respiré les âmes différentes
  Vous soupiriez encore et ne souriiez pas;

  Il faudra que le bruit des divines abeilles
  Qui volent dans l'air tiède et pèsent sur les fleurs
  Ait longuement vibré au fond de vos oreilles
  Son rustique murmure et sa chaude rumeur;

  Je ne vous parlerai que quand l'odeur des roses
  Fera frémir un peu votre bras sur le mien
  Et lorsque la douceur qu'épand le soir des choses
  Sera entrée en vous avec l'ombre qui vient;

  Et vous ne saurez plus, tant l'heure sera tendre
  Des baumes de la nuit et des senteurs du jour,
  Si c'est le vent qui rôde ou la feuille qui tremble,
  Ma voix ou votre voix ou la voix de l'Amour…

OMBRE D'EAU

          Cette statue est charmante
          De la femme qu'elle fut
          Avant que cette eau dormante
          Reflétât son marbre nu;

          Mais dans l'eau qui la reflète
          Au bassin ovale et clair
          Son ombre me semble faite
          Du souvenir de sa chair;

          Et la pensée incertaine
          Est telle ou telle, suivant
          Que la voix de la fontaine
          Se mêle à la voix du vent…

INVOCATION

  Ombres de mes sept Soeurs et de mes sept Pensées!
  Toi, par la flèche, et toi, par la pierre lancée
  Au travers de la haie et par-dessus le mur;
  Toi, par la fleur tendue, et toi, par le fruit mûr
  Offerts l'un à ma bouche et l'autre à mon sourire;
  Toi que la nuit endort, toi que l'aurore étire,
  Toi qui ruisselles d'eau, toi qui coules de sang,
  Vous toutes qui parlez, passantes, au passant,
  Assises dans le soir ou debout dans l'aurore,
  Le long du fleuve calme ou de la mer sonore,
  Le pied sur l'herbe haute ou sur le rocher nu,
  Sur la lande déserte où danse un bouc cornu
  Ou dans le verger clair où chante une colombe
  Tandis que l'heure, hélas! marque d'un fruit qui tombe
  Son invisible fuite et son muet retour;
  Vous qui êtes la Mort, vous qui êtes l'Amour
  O flamboyantes, ô légères, ô glacées,
  En vous voyant marcher dans mon âme, Pensées
  Qui descendez en moi les pentes de l'oubli,
  Pour que vous les miriez en son lac d'or pâli
  J'ai fait à vos sept fronts à jamais sept couronnes
  Avec des fleurs d'été, avec des fleurs d'automne,
  Avec l'algue du fleuve et l'algue de la mer
  Et des feuillages durs immortellement verts
  Et des feuilles de lierre et des feuilles d'orties,
  Avec des cailloux noirs et des gemmes polies;
  Et, pour qu'en ma mémoire il se revive encor,
  J'ai couronné en vous mon Rêve sept fois mort.

LES CLOCHES

  Ce matin est si clair, si pur et si limpide
  Que les cloches, qui l'ont à l'aurore éveillé
  En sa douceur soyeuse et en sa fraîcheur vive,
  Semblent tinter au ciel, où longtemps elle vibre,
  Une gamme d'argent et de cristal mouillé.

  Midi. Le fort soleil accable la ramure
  Et verse ses rayons sur les choses et pleut
  Sa lumière éclatante, impitoyable et dure;
  Et les cloches, dans l'air qui brûle leur murmure,
  Semblent fondre les gouttes d'or de l'heure en feu.

  Les cloches de ce soir ont des rumeurs de bronze
  Comme si se heurtaient entre eux des fruits d'airain
  Et, mûres maintenant pour la nuit et pour l'ombre,
  Elles sonnent au fond d'un ciel d'où filtre et tombe
  La cendre qui succède au crépuscule éteint.

  Le jour renaîtra-t-il de la nuit taciturne?
  La vie est-elle morte avec lui sourdement?
  Vous entendrai-je encore, ô cloches, une à une,
  Recommencer—Espoir, Amour, Regret—chacune
  Votre bruit tour à tour d'or, de bronze et d'argent?

LE PASSÉ

  Avec des mains de haine et de colère, Amour!
  J'ai rompu rudement à mon genou farouche
  Le beau cep qui porta la grappe dont toujours
  Le goût voluptueux se ravive à ma bouche;

  Et j'ai fait, tout ce jour, des treilles de ma vie
  Brûler le sarment sec et la feuille séchée
  Pour qu'il n'en reste au soir que la cendre et la suie
  Qui demeurent après une vaine fumée.

  Et c'est ainsi qu'avant que s'éteignît dans l'ombre
  Ce feu dont les tisons ont mordu la nuit sombre,
  O Passé, j'ai voulu que ta flamme suprême

  Couronnât et rougît une dernière fois,
  Comme d'un éclatant et pourpre diadème,
  Le visage brûlant que je penchais sur toi.

CHANSON

      J'ai fleuri l'ombre odorante
      Et j'ai parfumé la nuit
      De la senteur expirante
      De ces roses d'aujourd'hui.

      En elles se continue,
      Pétale à pétale, un peu
      Du charme de t'avoir vue
      Les cueillir toutes en feu.

      Est-ce moi, si ce sont elles?
      Tout change et l'on cherche en vain
      A faire une heure éternelle
      D'un instant qui fut divin;

      Mais tant qu'elles sont vivantes
      De ce qui reste de lui
      Respire l'ombre odorante
      De ces roses d'aujourd'hui.

LE FLEUVE

  Emporte dans tes yeux la couleur de ses eaux.
  Soit que son onde lasse aux sables se répande
  Ou que son flot divers, mine, contourne ou fende
  La pierre qui résiste ou cède à ses travaux;

  Car, sonore aux rocs durs et plaintif aux roseaux,
  Le fleuve, toujours un, qu'il gémisse ou commande,
  Dirige par le val et conduit par la lande
  La bave des torrents et les pleurs des ruisseaux.

  Regarde-le. Il vient à pleins bords, et sa course
  Mène jusqu'à la mer la fontaine et la source
  Et le lac tout entier qu'il a pris en ses bras.

  Sois ce fleuve, Passant! que ta pensée entraîne
  En son cours où toi-même, un jour, tu les boiras,
  Ta source intérieure et tes eaux souterraines.

LIED

          Dors lentement avec des rêves
          Légers de l'air pur respiré
          Le long des rives fraternelles
          Où nos pas doubles ont erré.

          Dors doucement avec des songes
          Parfumés des fleurs du chemin
          Qui ce soir encore dans l'ombre
          Sont odorantes de tes mains.

          Dors seule en rêve avec toi-même.
          Sois ton propre songe; il n'est pas
          D'autre couronne pour ta tête
          Que le cercle nu de tes bras.

L'URNE

  Sépulcre de silence et tombeau de beauté,
  La Tristesse conserve en cendres dans son urne
  Les grappes de l'automne et les fruits de l'été,
  Et c'est ce cher fardeau qui la rend taciturne,

  Car sa mémoire encore y retrouve sa vie
  Et l'heure disparue avec la saison morte
  Et tout ce dont jadis, enivrée et fleurie,
  Elle a senti l'odeur féconde, saine et forte;

  Et c'est pourquoi tu vas, en ta sombre jeunesse,
  Portant en l'urne d'or les cendres de l'été
  Et que je te salue, ô passante, Tristesse,
  Sépulcre de silence et tombeau de beauté!

CRÉPUSCULE

  C'est un jour dont le soir a la beauté d'un songe,
  Tant l'air que l'on respire est pur en ces beaux lieux;
  Et, sous le doigt levé du Temps silencieux,
  La lumière s'attarde et l'heure se prolonge…
  Gardes-en longuement la mémoire en tes yeux.

  Si la source a la voix de sa Nymphe limpide,
  Le frêne sous l'écorce étire son Sylvain:
  Un lent souffle palpite au feuillage incertain;
  Le ruisseau qui s'esquive est comme un pas rapide,
  Et, nocturne, le bois va s'éveiller divin!

  Mais nous, nous n'avons pas en cette nuit mortelle
  Qui déjà nous entoure et qui rampe à nos pieds
  De fontaine éloquente et de dieux forestiers;
  Nous avons peur de l'ombre, et nous redoutons d'elle
  L'impassible sommeil qui nous prend tout entiers.

LA COURSE

  Vous m'avez dit:
  Laisse-les vivre
  Là-bas…
  Que t'importent leurs bonds ou leurs pas
  Sur l'herbe de l'aurore ou l'herbe de midi,
  M'avez-vous dit?

  C'est vrai. Ma maison est haute et belle sur la place.
  C'est vrai que ma maison est haute et belle et vaste,
  Faite de marbre avec un toit de tuiles d'or;
  J'y vis; j'y dors;

  Mon pas y traîne sur les dalles
  Le cuir taillé de mes sandales,
  Et mon manteau sur le pavé
  Frôle son bruit de laine souple.
  J'ai des amis, le poing levé,
  Qui heurtent, en chantant, leurs coupes
  A la beauté!
  On entre; on sort.
  Ma maison est vaste sous son toit de tuiles d'or,
  Chacun dit: Notre hôte est heureux.
  Et moi aussi je dis comme eux,
  Tout bas:
  A quoi bon vivre,
  Là-bas,
  A quoi bon vivre ailleurs qu'ici…

  Puis le soir vient et je suis seul alors dans l'ombre
  Et je ferme les yeux…

  Alors:
  Il me semble que l'ombre informe, peu à peu,
  Tressaille, tremble, vibre et s'anime et se meut
  Et sourdement s'agite en son silence obscur;
  J'entends craquer la poutre et se fendre le mur

  Et voici, par sa fente invisible et soudaine,
  Que, sournoise d'abord et perceptible à peine,
  Une odeur de forêt, d'eau vive et d'herbe chaude,
  Pénètre, se répand, rampe, circule et rôde
  Et, plus forte, plus ample et plus universelle,
  S'accroît, se multiplie et m'apporte avec elle
  Les diverses senteurs que la terre sacrée,
  Forestière, rustique, aride ou labourée,
  Mêle au vent de la nuit, du soir ou de l'aurore;
  Et bientôt, peu à peu, toute l'ombre est sonore.
  Elle bourdonne ainsi qu'une ruche éveillée
  Qui murmure au soleil à travers la feuillée,
  Après la pluie oblique et l'averse pesante;
  Voici que maintenant toute l'ombre est vivante
  Et que la nuit bourgeonne et la ténèbre pousse.
  Le siège où je m'appuie est tout velu de mousse.
  Je me penche: de l'herbe a verdi sur le marbre;
  La colonne soudain végète, et c'est un arbre
  Qui jusqu'à moi étend sa branche. Je me sens
  Environné partout de souffles frémissants
  Qui me chauffent la nuque et me brûlent la joue.
  L'ombre hennit; l'ombre danse; l'ombre s'ébroue,
  Palpite, naît, fleurit, germe, frémit, éclôt.
  Je n'ai pas peur. Le vent chante dans les roseaux;

  Je sens sourdre à mes pieds des sources; je respire
  La résine, le fruit, la vendange, la cire
  Et je devine au fond de l'ombre et parmi elle
  Comme un cercle incertain de faces fraternelles.
  La Vie autour de moi murmure, vibre, bat;
  Je la sens dans cette ombre où je ne la vois pas;
  Sa rumeur est lointaine ou proche, brusque ou douce;
  Un invisible rire erre de bouche en bouche,
  D'arbre en arbre, de feuille en feuille. Tout frissonne.
  Et je sais qu'ils sont là, si je ne vois personne.
  C'est en vain qu'on se tait; j'entends, j'entends, j'entends!

  Puisque l'arbre, la source et la feuille et le vent
  Sont venus jusqu'à moi et m'apportent en eux
  Leurs obscures odeurs et leurs bruits ténébreux,
  Êtes-vous là, fils de la glèbe et du sillon,
  Hôtes de la forêt, de la plaine et du mont,
  O formes à demi terrestres et divines?
  Toi, Faune, qui cueillais les grappes à ma vigne,
  Et toi, Satyre, qui dansais sur mon chemin,
  Et toi, qu'on entrevoit entre les troncs, Sylvain?
  O vous tous, avec qui, dans l'antre et le hallier,
  J'ai vécu, de chacun longuement familier,
  N'êtes-vous pas venus avec le vent et l'arbre
  Me chercher sous le toit de ma maison de marbre
  Pour me prendre la main et courir à l'aurore?

  Ce sera toi. Salut, Maître! Salut, Centaure!
  Salut, de qui le pas foule l'herbe et le sable,
  Libérateur, ô Bienvenu, ô Vénérable,
  Dont la barbe est d'argent et le sabot d'airain!
  La croupe de cheval qui prolonge tes reins
  Te fait homme à la fois et bête, ô Dieu. Ton torse
  Ajoute à ton poitrail le surcroît de sa force.
  Te voilà donc. Je t'attendais. Oh viens plus près!
  Et maintenant prends-moi, Centaure, je suis prêt.
  Je vais sentir ton poing me saisir à plein corps
  Et, d'un geste puissant et d'un facile effort,
  Me soulever de terre et m'asseoir sur ton dos!

  Il m'a pris. J'ai senti son souffle sur ma peau.
  Je serre son flanc rude et je m'accroche à lui;
  Ma tête lourde a son épaule pour appui;
  De mes deux bras j'étreins sa poitrine. La Ville
  Qu'il traverse est silencieuse et dort tranquille.
  Son pas égal résonne aux dalles de la rue.
  Voici le mur, la porte et la campagne nue.
  Il part; son ongle dur maintenant bat la terre,
  Et toute la nuit vaste, immense et solitaire
  Et l'ombre aventureuse et l'espace incertain
  S'ouvrent au cabrement de son galop divin.

  O vertige! L'élan du nocturne Coureur
  M'emporte. La ténèbre est sourde et sans lueur.
  Le sol tantôt s'éboule et tantôt s'affermit;
  L'air rapide m'enivre et m'étouffe à demi;
  Le Centaure tantôt se cabre et tantôt fonce;
  C'est en vain qu'en passant, la haie avec sa ronce
  Le retient au poitrail ou le griffe à la croupe,
  Sa course furieuse et brusque s'entrecoupe
  Du fossé qu'il enjambe ou du ravin qu'il saute.
  Ici, le sable mou cède; là, l'herbe haute
  L'entrave; le caillou roule et ronfle avec bruit
  Derrière ce passant qui défonce la nuit;
  Le terrain sous son pied s'ébranle, gronde ou sonne;
  Une montée en vain l'essouffle et l'époumonne
  Que sa pente le rue et redouble l'élan
  Du Centaure qui va, passe, monte, descend
  Et, d'une fougue égale et d'un même jarret,
  Sort ruisselant du fleuve et boueux du marais,
  Et, franchissant taillis, plaines, bois et vallons,
  Parcourt éperdument l'ombre sans horizon,
  Tandis que moi, uni à sa force mouvante,
  Ivre d'air qui m'étouffe et de vent qui m'évente,
  Je respire en sa triple et formidable odeur
  Le Dieu terrestre, l'homme et la bête en sueur.

  Encor, longtemps, toujours et d'échos en échos
  L'espace retentit sous les quatre sabots.
  Voici l'aube pourtant, bien qu'il soit nuit encore.
  La ténèbre blémit et l'ombre se colore.
  La montagne dressée abrupte, d'un seul bloc,
  Entasse ses cailloux, ses pierres et ses rocs.
  Le Centaure hennit vers la cime lointaine;
  Il s'épuise; son flanc palpite à son haleine;
  Il glisse, butte, tombe et sa force est à bout.
  Il boite. Le sang rompt les veines de son cou.
  Mais il monte toujours et sous moi je le sens
  D'un effort monstrueux arquer son rein puissant;
  J'entends râler sa gorge et craquer ses jointures.
  Le pic vertigineux qui l'attire s'azure;
  Nous allons vers le jour et la nuit reste en bas.
  Le Centaure s'acharne et monte; chaque pas
  Le hasarde à la chute et le risque à l'abîme,
  Mais tout à coup, d'un bond furieux, à la cime,
  Sur le rocher étroit du suprême plateau,
  D'aplomb, il a posé son quadruple sabot,
  Et, tout fumant encor de sa course sacrée,
  Tournant sa tête en feu vers sa croupe dorée,
  Prodigieux, aérien, pourpre et vermeil,
  Il se dresse debout et rit dans le soleil.

LA PLAINTE DU CYCLOPE

  «Toi qui dans l'air léger lances d'un souffle pur
  La chanson de ta flûte en gammes vers l'azur
  Et qui, longtemps assis devant la mer sacrée,
  L'admires, tour à tour, rose à peine ou pourprée,
  Quand le soleil se lève ou tombe à l'horizon;
  O toi, qui, pour rentrer, le soir, en ta maison,
  Suis ce sentier charmant qui va par la prairie
  Et qui s'arrête au seuil de ta porte fleurie,
  Sache au moins être heureux de ta félicité
  Et combien purs et beaux tes jours auront été,
  Car ton chien est fidèle et ton troupeau docile,
  Et tu peux oublier que la verte Sicile,
  Sous ses blés jaunissants et ses hautes forêts,
  En son sein ténébreux cache un obscur secret;
  Mais, dans le ciel noirci que son sommet embrume,
  Regarde quelquefois, au loin, l'Etna qui fume,
  Et, quelquefois aussi, lorsque tu t'en reviens,
  Laisse aller devant toi tes chèvres et ton chien;
  Couche-toi sur le sol et pose ton oreille
  Contre terre. Entends-tu, qui, peu à peu, s'éveille
  Et qui gémit et gronde avec un bruit d'airain,
  La sonore rumeur d'un écho souterrain?

  «C'est nous qui, sous la terre émue à notre haleine,
  En cadence frappons l'enclume souterraine
  Dont l'Etna porte au ciel la nocturne lueur.
  Nous sommes là, couverts d'une chaude sueur,
  Occupés dans la nuit furieuse et sans astres
  A fondre le métal que nos marteaux vont battre.
  Il court, fusible et clair, s'allonge et s'étrécit;
  Brûlant, il étincelle, et froid, il se durcit.
  La flamboyante orgie éclate. L'on est ivre
  De l'arôme du fer et de l'odeur du cuivre.
  Voici de l'or qui fond et de l'argent qui bout;
  L'alliage subtil les mêle en un seul tout.

  Notre peuple travaille, accouple, unit et forge!
  La colère à forger nous saisit à la gorge
  Et nous gonfle le muscle et nous brûle le sang.
  Notre souffle inégal suit notre bras puissant,
  Car, de tout ce métal qu'il martèle sans trêve,
  S'aiguisent par milliers les lances et les glaives,
  Et la bataille sort de notre antre guerrier.
  Notre oeil unique, c'est ton orbe, ô bouclier!
  Et nos torses fumants que la scorie encrasse
  Ont servi de modèle à mouler la cuirasse,
  Et c'est nous, de qui l'oeuvre obscur et souterrain
  Pour la ville aux dieux d'or fait des portes d'airain.

  «Condamnés à la nuit, Cyclopes, nous aurions,
  Comme d'autres, aimé le jour et les rayons,
  Le soleil, la clarté, l'air vaste, la lumière,
  Mais notre race, hélas! de l'ombre est prisonnière.
  C'est ainsi. La sueur nous coule de la peau
  Tandis que court la source et glisse le ruisseau,
  Furtive entre les joncs et pensif sous les chênes,
  Et que la Nymphe rit d'être nue aux fontaines!
  Le vent frais eût séché nos corps laborieux.
  La terre est belle. Non. Les fleurs pour tous les yeux
  Multicolores et charmantes sont écloses,
  Un sang divin triomphe en la pourpre des roses,
  Mais l'oeil déshérité qui s'ouvre à notre front
  N'était pas fait pour voir ce que d'autres verront,
  Et, lorsque l'un de nous en rampant sur le ventre
  Se hasarde au dehors debout au seuil de l'antre,
  Le chien hurle à sa vue et le troupeau s'enfuit;
  Chacun en le voyant s'écarte devant lui.
  C'est en vain qu'un instant au soleil il s'étire.
  On a peur. Les oiseaux s'envolent, et le rire
  Des femmes s'interrompt en un cri, et l'on voit,
  L'une dans le verger et l'autre vers le bois,
  Se cacher Lycoris et courir Galatée;
  La flûte du berger se tait, épouvantée,
  Si le pas du Cyclope a troublé l'air divin.

  «Bien plus. Les Faunes même et même les Sylvains
  Nous lancent des cailloux et nous jettent des pierres,
  Et notre oeil attristé sous sa lourde paupière
  Les fait rire de nous dans leurs barbes. C'est vrai
  Que l'ombre nous a faits rauques, gauches et laids.
  Le marteau a rendu gourdes nos mains difformes;
  L'âpre feu nous a cuit le visage. Nous sommes
  Tout haletants encor du labeur souterrain,
  Et notre souffle gronde en nos gorges d'airain.

  «Laisse donc le printemps fleurir la terre douce.
  Ne te hasarde plus vers ce qui te repousse,
  Bon Cyclope! Reprends en bas ton oeuvre obscur;
  Le four ronfle; la cuve est pleine et bout. L'azur
  Du ciel est souriant, là-haut, aux blés que dore
  Ce soleil qui pour toi n'aura pas eu d'aurore.
  Retourne à ta caverne et rentre dans ta nuit;
  Descends vers la rumeur et descends vers le bruit,
  Et ne t'occupe plus de l'homme et de la terre.
  Sue et peine et, parfois, pourtant, pour te distraire,
  Songe que ton Destin, noir Ouvrier, est beau.
  O Forgeron, tu as pour sceptre le marteau!
  Ta couronne terrestre est un Etna qui fume;
  Et, lorsque à tour de bras tu frappes sur l'enclume,
  Pense donc que tu fais aussi, toi, comme un dieu,
  Naître des fleurs de flamme et des roses de feu.»

PAN

  C'était au temps
  Où les grands Dieux de marbre et d'or
  Ne vivaient plus qu'en leurs statues;
  On les voyait encor,
  Debout et nues,
  Au seuil des temples clairs
  A tuiles d'or,
  Avec la mer
  Derrière eux, éclatante, innombrable et sereine,
  A l'horizon…

  C'est ainsi que je les ai vus, étant petit,
  Figures vaines
  Dont on m'apprit,
  Sans doute en riant d'eux, les formes et les noms;
  Et je riais, enfant, à les voir et de voir
  Celui-là, le plus grand, dont l'ombre, vers le soir,
  S'allongeait à ses pieds, lourde et grave,
  Parce que sa statue était faite d'airain:
  C'était le Maître Souverain,
  Que nul ne brave,
  Zeus!

  Et comme, ainsi que je l'ai dit,
  Son ombre était énorme et moi petit,
  Je m'asseyais dans sa fraîcheur déjà nocturne
  Et je jouais avec des pierres, une à une,
  Mais l'aigle courroucé qui veillait près de lui
  Me regardait et j'avais peur, étant petit.

  Et c'est ainsi que j'ai connu lui et les autres.
  Apollon
  Avec sa lyre; Hermès, les ailes aux talons
  Et deux ailes de même encore à son pétase;
  Mars qui brandit le glaive; et, nu, la barbe rase,
  Le torse blanc, la chair heureuse et dans sa main
  Portant le thyrse double et la pomme de pin,
  Bacchus qui, couronné de pampre et toujours beau,
  A sa tempe sans ride assure son bandeau,
  Et Neptune barbu d'algues et dont l'oreille
  Compare dans le vent qui l'apporte pareille
  La rumeur de la mer à celle des forêts;
  Et les Déesses et Cypris au rire frais
  Dont fleurissent les seins et dont mûrit la bouche,
  Et la grande Junon, sérieuse et farouche,
  Et Diane hautaine et farouche comme elle,
  Et Minerve casquée et l'antique Cybèle,
  Tous ceux que l'univers honora d'âge en âge…
  Mais tous n'étaient plus rien que de vaines images,
  Et, qu'ils fussent sculptés dans le marbre ou dans l'or,
  La figure des Dieux survivait aux Dieux morts.

  Cependant l'étendue agreste de la terre
  N'était point tout à fait encore solitaire.
  Des êtres fabuleux et à demi divins
  Se cachaient dans les bois et hantaient les ravins,
  Fuyant l'homme et craignant sa ruse et son danger.
  Dans un monde nouveau maintenant étrangers,
  Ils épiaient les voix, les bruits, les pas: Centaures,
  Dans la gorge des monts hennissant à l'aurore
  Et qui, le soir, boiteux et lointains, du galop
  De leur fuite inégale inquiétaient l'écho;
  Faunes roux habitant les grottes et Satyres
  Rôdant d'un pied furtif près des ruches à cire,
  Tritons de qui la conque offusquait l'air marin,
  Fausse et rauque parfois à leur souffle incertain;
  Des Dryades souffraient sous l'écorce des chênes;
  Des Nymphes étaient l'onde encore des fontaines,
  Et, parfois, l'on voyait, dit-on, au crépuscule
  A cette heure indistincte où la vue est crédule,
  Errer un grand Cheval, au pas effarouché,
  Qui, de loin et d'un bond, sans qu'on pût l'approcher,
  S'envolait en ouvrant ses deux ailes de flamme!

  On racontait cela, il m'en souvient,
  A la veillée,
  Auprès du feu;
  Les femmes
  Riaient quand on parlait du Satyre et du Faune,
  Et j'écoutais de mes oreilles émerveillées.
  C'était l'automne,
  Et l'on se ressemblait, déjà, autour du feu
  Où nous jetions
  Des feuilles sèches et des pommes
  De pin
  Dans les tisons
  A pleines mains…

  Il y avait aussi quelqu'un d'autre
  Dont on parlait souvent:
  C'était avant
  Qu'une voix, le long de la côte,
  Eût couru sur la mer en criant
  Qu'il était mort.
  C'était au temps
  Où le Dieu Pan
  Vivait encor…

  Il était invisible et présent dans les choses,
  Mystérieux, informe, innombrable et sacré,
  Et le printemps naissait avec toutes ses roses
  De l'air fécond soudain qu'il avait respiré;

  C'est lui qui, de la terre, en épis ou en paille,
  Faisait pousser le blé et grandir la moisson,
  Et qui, roi des troupeaux que l'étable embercaille,
  Leur fait croître la corne et friser la toison;

  C'est lui qui surveillait la vendange et la cueille,
  Conduisait la charrue et guidait le labour,
  Et qui, dans les vergers, abrite sous la feuille
  Le fruit qui, mûr enfin, sera graine à son tour;

  Les eaux, où sourdement s'abreuvent les semences,
  Ainsi que le soleil, la nuée et le vent
  Et l'ombre qui finit et la nuit qui commence
  Et l'aurore et le soir, sont à lui qui est Pan.

  Et, tandis que les dieux ont quitté leurs statues,
  Lui seul est demeuré quand les autres sont morts,
  Et sa forme multiple, éparse et jamais vue
  Subsiste universelle et vit partout encor.

  Mon père,
  Homme pieux,
  Savait ces choses,
  Les ayant apprises du sien,
  Vieillard
  Versé dans la science des Dieux
  Et blanchi à l'ombre des sanctuaires;
  Ce fut mon père
  Qui m'enseigna ce qui peut plaire
  Au survivant,
  A Pan,
  Le dernier Dieu,
  Disant:

  «N'allume pas pour lui le bûcher ni la torche;
  Le grand Pan ne veut pas les brebis qu'on écorche,
          Ni le jeune taureau,
  Ni la blanche génisse et la plaintive agnelle
  Dont la gorge entr'ouverte au sang qui en ruisselle
          Râle sous le couteau.

  Ne choisis pas non plus pour charger ta corbeille
  Le fruit de l'espalier ni le fruit de la treille,
          Epargne à ta moisson
  D'en prélever pour lui sa gerbe la plus ronde;
  Pas plus que le miel roux ou que la cire blonde
          Pan n'aime la toison

  Des bêtes que poursuit le vol clair de la flèche
  Ou que prend en ses lacs, caché sous l'herbe fraîche,
          Le piège secret,
  Ni l'écaille diverse, incertaine et changeante
  De celles que ramène aux mailles qu'elle argente
          La nasse ou le filet.

  Non, mais va simplement au bord de cette source
  Au milieu du bois frais et, sans suivre sa course
          Qui la change en ruisseau
  Dont le murmure nu s'étire sous les feuilles,
  Penche-toi sur son onde, ô mon fils et y cueille
          La tige d'un roseau.

  Car Pan, le dernier Dieu de la terre vieillie,
  Car Pan qui va mourir et qui déjà oublie
          Qu'il est encor vivant,
  Aime entendre monter au fond du crépuscule
  Le chant mystérieux que disperse et module
          La flûte dans le vent.»

INSCRIPTIONS LUES AU SOIR TOMBANT

LE SOMMEIL

  Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits,
  Et cet âpre laurier plus amer que la cendre,
  Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis?

  Si j'ai mêlé tout bas à l'onde des fontaines
  Les larmes que leur eau pleure encore aujourd'hui,
  Crois-tu que j'ignorais combien elles sont vaines?

  Si, debout, j'ai marché sur le sable changeant,
  Était-ce pour marquer mon pas sur son arène,
  Puisqu'il n'en reste rien quand a passé le vent?

  Et pourtant j'ai voulu être un homme et me vivre
  Et faire tour à tour ce que font les vivants;
  J'ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.

  Amour, haine, colère, ivresse, j'ai voulu,
  Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre,
  Entendre dans l'écho ce que je n'étais plus.

  Si j'ai drapé mon corps de pourpres et de bures,
  N'en savais-je pas moins que mon corps était nu
  Et que ma chair n'était que sa cendre future?

  Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir,
  Et la vaine rumeur dont toute vie est faite,
  Non, tout cela, c'était pour pouvoir mieux dormir

L'ombre définitive et la nuit satisfaite!

INSCRIPTION

  Si haut que ta racine ait poussé vers l'azur
  Ta cime épanouie et vivante, sois sûr,
  Cher arbre, que, malgré l'ombre que sur la mousse
  Etend autour de toi ta feuillée ample et douce,
  Et bien que les oiseaux y chantent et qu'en bas
  Un choeur de dieux sylvains défendent de leurs bras
  La Dryade pensive au creux de ton écorce,
  O bel arbre, debout encore dans ta force,
  Sois sûr et pense que le temps et les destins
  Qui font les soir jaloux naître de nos matins
  Ne t'épargneront pas, car toute vie est telle.
  L'inévitable lierre et l'automne mortelle.

AUTRE INSCRIPTION

  Crois-moi. N'emprunte rien des hommes. Que tes yeux
  Ne le conduisent point sur leur pas anxieux.
  N'asservis pas ta faim à la faim d'autres bouches.
  Au contraire, sois libre et, s'il le faut, farouche;
  Et plutôt mords ton poing et frappe du talon,
  Pour les mieux éloigner, ceux qui te parleront,
  Puis, quand tu seras seul, regarde, écoute et veille.
  Si le vent passe auprès de toi, prête l'oreille,
  Car il sait les secrets de la nuit et du jour.
  Marche ou trébuche, tombe ou rampe, monte ou cours
  Ou reste là; l'aurore est pareille à l'aurore,
  Ici ou là. Partout, sa graine fait éclore
  Une semblable fleur à celle que tu tiens;
  L'odeur qu'elle répand en parfums te revient
  Dans l'air qui l'emporta et qui te le rapporte;
  Demeure ou pars, attends ou cherche, va, qu'importe!
  Ou remonte le fleuve, ou prends la route, ou suis
  D'autres chemins. L'écho garde tes pas en lui
  Comme pour te prouver, rétrograde et contraire,
  Que ta marche est inverse et retourne en arrière.
  Demeure donc. Pourquoi partir? Est-ce que l'eau
  N'est pas la même au fleuve et la même au ruisseau,
  Qu'elle gronde ou murmure et que, rapide ou lente,
  Etroite ou large, elle bifurque, aille ou serpente?
  Si la Mer est trop loin écoute la Forêt.
  Sois attentif, sois docile et surtout sois prêt
  A saisir la rumeur vivante éparse en elle
  Et, debout, sens en toi la force universelle
  Sourdre, croître, grandir et monter à son but
  En ta stature d'homme ainsi qu'en l'arbre nu.

L'AUTOMNE

  Si l'automne fut douce au soir de ta beauté,
  Rends-en grâces aux dieux qui veulent qu'à l'été
  Succède la saison qui lui ressemble encore,
  Ainsi que le couchant imite une autre aurore
  Et comme elle s'empourpre et comme elle répand
  Au ciel mystérieux des roses et du sang!
  Ce sont les dieux, vois-tu, qui font les feuilles mortes
  D'un or flexible et tiède au vent qui les emporte,
  Et dont l'ordre divin veut que les verts roseaux
  Deviennent tour à tour, uniques ou jumeaux,
  Et, selon que décroît leur taille à la rangée,
  L'inégale syrinx ou la flûte allongée.

  Ce sont eux qui, des fleurs de ton été, couronnent
  Ta jeunesse mûrie à peine par l'automne
  Et qui veulent encor que le parfum enfui
  De la fleur se retrouve encore au goût du fruit
  Et que, devant la mer qui baisse et se retire,
  Une femme soit belle et puisse encor sourire.

LA FLEUR DU SOIR

  Ne crois pas, ô passant, à me voir, quand tu passes,
  Les mains vides, assis à mon seuil où s'enlace,
  Au-dessus de ma tête et de mes cheveux blancs,
  A soi-même le lierre égal et permanent,
  Que je ne sache plus que la terre éternelle,
  De saisons en saisons toujours se renouvelle.
  Je n'ignore pas plus ces choses qu'autrefois
  Quand, pour louer les dieux qui revivaient en moi,
  Ou pour en couronner les nymphes des fontaines,
  Toutes les fleurs tentaient mes deux mains incertaines.
  Mais aujourd'hui, plus sage et de mon seuil, j'attends
  Que l'été moins hâtif succède au court printemps,

  Et, lorsque vient l'automne, aux dernières écloses,
  Je choisis longuement ma rose entre les roses,
  Car peut-être il faudra que cette fleur cueillie
  Parfume jusqu'au soir le reste de ma vie.

HÉLÈNE AU CHEVAL

  Le cheval gigantesque est debout; un grand rire
  L'entoure. Entends grincer le câble qui le tire,
  Et la foule le traîne et le pousse au jarret.
  Un dard qui vibre encor tremble à son flanc secret,
  Et quel mystère noir lui gonfle ainsi la panse?
  Obèse et monstrueux, il oscille et s'avance.
  Et chacun rit tout haut de la bête de bois.
  Le seul Laocoon a maudit par trois fois
  Le don douteux du Grec que le Troyen rapporte
  Et l'a frappé d'un trait quand il passa la porte
  A peine haute assez pour son échine, au bruit
  Des boucliers d'airain que heurtaient devant lui
  Les guerriers, lance au poing et le glaive à la hanche.
  En le voyant, Priam rit dans sa barbe blanche
  Et svelte, et souriante, et belle, s'avançant
  Droit au monstre stupide, immobile et pesant,
  Qui, muet, la regarde à lui venir, Hélène
  Vers les rouges naseaux lève ses deux mains pleines
  L'une de blé de cuivre et l'autre d'orge d'or.
  Mais la vaste rumeur qui dilate et qui tord
  Du remous de sa danse et du cri de sa joie,
  Les femmes, les enfants et les hommes de Troie
  L'empêche en s'approchant d'entendre au ventre obscur
  Sourdre le stratagème et le fléau futur,
  Et, d'un brusque sursaut de la Bête applaudie,
  Le meurtre s'ébrouer et hennir l'incendie.

MASQUE

          Avec la laideur rustique
          De ton masque biscornu,
          Où le regard raille, oblique,
          La bouche au rire dentu,

          Avec tes cornes pareilles,
          Faune, en pointes à ton front,
          Ton nez et tes deux oreilles,
          On a fait un mascaron

          Qu'on a sculpté dans un marbre
          D'un ocre veiné de sang,
          Qui ressemble aux feuilles d'arbre
          De l'automne finissant.

          Mais déjà tu peux à l'ombre,
          Des pins hauts et des cyprès,
          Avant que la feuille tombe
          Des cimes de la forêt,

          Venir boire à la fontaine
          Où ta bouche jette une eau
          Fraîche, pure, égale et saine
          A puiser quand il fait chaud.

          Et tu verras dans la vasque
          Te sourire, en son reflet,
          D'un sourire vrai, le masque
          De ce Faune que tu es!

LE SOUVENIR

  Qu'un autre, en arrivant au soir de son destin,
  Voie au fond de sa vie, éclatant et hautain,
  Celui qu'il fut jadis et dont le pas sonore
  Sur la route parvient à son oreille encore
  Et dont il se rappelle avoir vécu les jours.
  La gloire a couronné son front heureux. L'amour
  Au laurier toujours vert mêle son myrte sombre
  Qui parfume la nuit et qui sent bon dans l'ombre;
  La Fortune riante et qui lève un flambeau,
  En riant, l'a tiré par le pan du manteau;
  La toile s'est changée en pourpre à son épaule;
  Les abeilles, au creux de la ruche et du saule,
  Ont toujours eu pour lui quelque miel réservé.
  Ce qu'il fut est si beau qu'il peut l'avoir rêvé
  Et dans son souvenir, il s'apparaît pareil
  A quelqu'un qui marcha longtemps dans le soleil
  Et qu'au seuil de la nuit accueilleraient encor
  Des torches de lumière et des trompettes d'or!

  Mais moi, si je regarde au fond de ma pensée
  D'aujourd'hui jusqu'au bout de ma route passée,
  Toujours je me retrouve et toujours je me vois
  Toujours le même, assis toujours au même endroit.
  Sur le sable jaillit mon unique fontaine
  Où ma bouche à son eau rafraîchit mon haleine.
  Là-bas, près du pin rouge et rauque, dans le vent,
  C'est là que je me vois et de là que j'entends
  Encore, dans l'air pur, au matin de ma vie,
  De ma flûte, monter de mes lèvres unies,
  Sonore, harmonieux, humble, tremblant et beau,
  Mon premier souffle juste à mon premier roseau.

LE SILENCE

  Le silence est peut-être une voix qui s'est tue
  Comme le dieu se tait debout en sa statue,
  Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui
  Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui.
  Le silence est peut-être une voix qui sait tout
  Comme un dieu taciturne en son marbre debout,
  Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute
  Ce que dira son ombre aux passants de la route,
  Qui regardent, d'en bas et le genou plié,
  L'ordre silencieux du dieu pétrifié.

LE JARDIN

  Tu m'as vu bien souvent, de ton verger voisin
  Où le pampre vineux annonce le raisin,
  Bien souvent, tu m'as vu, par-dessus cette haie
  Que l'épine hérisse et que rougit la baie,
  Tout un jour, de l'aurore au soir, en mon enclos…
  Il est humble, petit, mélancolique et clos;
  Sa porte à claire-voie ouvre sur la grand'route;
  Une fontaine au fond s'épuise goutte à goutte
  Et ne remplit jamais qu'à demi le bassin;
  La ruche, dans un coin, bourdonne d'un essaim
  Qui rentre sous son toit dès que les fleurs sont closes.
  Tout est calme. Un rosier balance quelques roses
  Qui s'empourprent dans l'ombre auprès d'un vieux laurier.
  Il fait beau. Sur la route, avec son chevrier,
  Le troupeau qui piétine en la poussière chaude;
  Son bâton à la main, un mendiant qui rôde;
  Une femme qui rit et que l'on ne voit pas;
  Quelqu'un qui passe: rien, ni la voix, ni les pas
  Ne te semblent pouvoir de lui-même distraire
  Cet hôte, aux yeux baissés, du jardin solitaire.
  Ai-je l'air de vouloir être ailleurs qu'où je suis?
  Le jour s'en va, rayon à rayon, bruit à bruit;
  Et la ruche incertaine et la rose indistincte
  Sont l'une d'or pâli, l'autre de pourpre éteinte;
  Le crépuscule est à genoux devant le soir;
  Le laurier lentement se bronze et devient noir,
  Et je reste debout dans l'ombre, et c'est à peine
  Si l'on entend tout bas un peu plus la fontaine,
  Et j'écoute à mon coeur en larmes dans mes yeux
  L'éloquente rumeur de mon sang furieux.

LE CENTAURE BLESSÉ

Le cri qu'il nous arrache est un hennissement.

J. M. DE HEREDIA.

  Je t'ai vu devant moi surgir. Tu étais beau.
  Le soleil au déclin, de la croupe aux sabots,
  T'empourprait tout entier de sa splendeur farouche.
  Ardent de ta vitesse et cabré de ta course,
  Tu dressais, sur le ciel derrière toi sanglant,
  Homme et cheval, le double effort de ton élan
  Où le poitrail de bête et la poitrine humaine
  Respiraient d'un seul souffle et d'une seule haleine.
  Alors, dans ce ciel rouge où tu m'es apparu,
  Comme un fatal présage, ô Centaure, j'ai cru
  Voir monter tout à coup, en un reflet lointain,
  La tragique rougeur du fabuleux festin
  Où, sous les yeux d'Hercule et de sa blanche Épouse,
  Votre troupe avinée et brusquement jalouse
  Mêla, dans un combat fameux et hennissant,
  A la pourpre du vin la pourpre de son sang!

  J'ai tremblé. Ton galop remplissait mon oreille,
  Sonore de l'écho de sa rumeur vermeille,
  Et j'ai tendu mon arc en invoquant les Dieux!
  Et l'air porta vers toi mon trait victorieux…
  Tu tombas. Maintenant je maudis ma prière,
  Ma flèche trop certaine et ma peur meurtrière,
  Cher monstre! je te pleure et je revois encore
  Ta main d'homme presser à ton flanc, ô Centaure,
  Ta blessure et j'entends, au fond du soir, j'entends
  Le cri humain jailli de ton hennissement!

L'OUBLI SUPRÊME

  Que m'importe le soir puisque mon âme est pleine
  De la vaste rumeur du jour où j'ai vécu!
  Que d'autres en pleurant maudissent la fontaine
  D'avoir entre leurs doigts écoulé son eau vaine
  Où brille au fond l'argent de quelque anneau perdu.

  Tous les bruits de ma vie emplissent mes oreilles
  De leur écho lointain déjà et proche encor;
  Une rouge saveur aux grappes de ma treille
  Bourdonne sourdement son ivresse d'abeilles,
  Et du pampre de pourpre éclate un raisin d'or

  Le souvenir unit en ma longue mémoire
  La volupté rieuse au souriant amour,
  Et le Passé debout me chante, blanche ou noire,
  Sur sa flûte d'ébène ou sa flûte d'ivoire,
  Sa tristesse ou sa joie, au pas léger ou lourd.

  Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne;
  Ma grappe a son abeille et ma source a son eau;
  Que m'importe le soir, que m'importe l'automne,
  Si l'été fut fécond et si l'aube fut bonne,
  Si le désir fut fort et si l'amour fut beau.

  Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre
  Et de tout le silence et de toute la nuit
  Qui sur l'homme à jamais pèse au sépulcre sombre,
  Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l'ombre
  Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.

L'HOMME ET LES DIEUX

  La terre est chaude encor de son passé divin.
  Les dieux vivent dans l'homme, ainsi que dans le vin
  L'ivresse couve, attend, palpite, songe et bout
  Avant de se dresser dans le buveur debout
  Qui sent monter en lui, de sa gorge à son front,
  Et d'un seul trait, sa flamme brusque et son feu prompt.
  Les dieux vivent en l'homme et sa chair est leur cendre.
  Leur silence prodigieux se fait entendre
  A qui sait écouter leurs bouches dans le vent.
  Tant que l'homme vivra, les dieux seront vivants;
  C'est pourquoi va, regarde, écoute, épie et sache
  Voir la torche éclatante au poing que l'ombre cache.
  Contemple, qu'elle fuie ou qu'elle dorme, l'eau,
  Qu'elle soit source ou fleuve et fontaine on ruisseau,
  Jusqu'à ce que s'étire ou se réveille en elle
  La Naïade natale et la Nymphe éternelle.
  Observe si longtemps le pin, l'orme ou le rouvre
  Que le tronc se sépare et que l'écorce s'ouvre
  Sur la Dryade nue et qui rît d'en sortir!
  L'univers obéit à ton vaste désir.
  Si ton âme est farouche et pleine de rumeurs
  Hautaines, tu verras dans le soleil qui meurt,
  Parmi son sang qui coule et sa pourpre qui brûle,
  Le bûcher toujours rouge où monte encor Hercule,
  Lorsque tressaille en nous, en un songe enflammé,
  La justice pour qui son bras fort fut armé.
  C'est ainsi que dans tout, le feu, l'eau, l'arbre, l'air,
  Le vent qui vient du mont ou qui va vers la mer,
  Tu trouveras l'écho de ce qui fut divin,
  Car l'argile à jamais garde le goût du vin;
  Et tu pourras, à ton oreille, entendre encore
  La Sirène chanter et hennir le Centaure,
  Et, quand tu marcheras, ivre du vieux mystère
  Dont s'est paré jadis le passé de la terre,
  Regarde devant toi ce qui reste de lui
  Dans la clarté de l'aube et l'ombre de la nuit,
  Et sache que tu peux, au gré de ton délire,
  Faire du bouc barbu renaître le Satyre,
  Que ce cheval, là-bas, qui peine sous le joug
  Au dur sillon, si tu le veux, peut tout à coup,
  Frappant d'un sabot d'or la motte qu'il écrase,
  Aérien, ailé, vivant, être Pégase:
  Car tu es homme et l'homme a gardé dans ses yeux
  Le pouvoir éternel de refaire des dieux.