The Project Gutenberg eBook of La cité des eaux

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Title: La cité des eaux

Author: Henri de Régnier


Release date: November 22, 2007 [eBook #23589]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/23589

Credits: Produced by Valérie Auroy, Laurent Vogel, Hugo Voisard, and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DES EAUX ***

Produced by Valérie Auroy, Laurent Vogel, Hugo Voisard,

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HENRI DE RÉGNIER

                                   La
                              Cité des Eaux

[Illustration]

PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCMII

DU MÊME AUTEUR

Poésie

  PREMIERS POÈMES 1 vol.
  POÈMES 1 vol.
  LES JEUX RUSTIQUES ET DIVINS 1 vol.
  LES MÉDAILLES D'ARGILE 1 vol.

Roman

  LA CANNE DE JASPE 1 vol.
  LA DOUBLE MAÎTRESSE 1 vol.
  LE TRÈFLE BLANC 1 vol.
  LES AMANTS SINGULIERS 1 vol.
  LE BON PLAISIR 1 vol.

Littérature

FIGURES ET CARACTÈRES 1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Cinq exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 5; Vingt-neuf exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 6 à 34 Et trois exemplaires sur chine, marqués A. B. C.

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

[Illustration]

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

A JOSÉ MARIA DE HEREDIA

LA CITÉ DES EAUX

Versailles, Cité des Eaux.

MICHELET.
SALUT A VERSAILLES

  Celui dont l'âme est triste et qui porte à l'automne
  Son coeur brûlant encor des cendres de l'été,
  Est le Prince sans sceptre et le Roi sans couronne
  De votre solitude et de votre beauté.

  Car ce qu'il cherche en vous, ô jardins de silence,
  Sous votre ombrage grave où le bruit de ses pas
  Poursuit en vain l'écho qui toujours le devance,
  Ce qu'il cherche en votre ombre, ô jardins, ce n'est pas

  Le murmure secret de la rumeur illustre,
  Dont le siècle a rempli vos bosquets toujours beaux,
  Ni quelque vaine gloire accoudée au balustre,
  Ni quelque jeune grâce au bord des fraîches eaux;

  Il ne demande pas qu'y passe ou qu'y revienne
  Le héros immortel ou le vivant fameux
  Dont la vie orgueilleuse, éclatante et hautaine
  Fut l'astre et le soleil de ces augustes lieux.

  Ce qu'il veut, c'est le calme et c'est la solitude,
  La perspective avec l'allée et l'escalier,
  Et le rond-point, et le parterre, et l'attitude
  De l'if pyramidal auprès du buis taillé;

  La grandeur taciturne et la paix monotone
  De ce mélancolique et suprême séjour;
  Et ce parfum de soir et cette odeur d'automne
  Qui s'exhalent de l'ombre avec la fin du jour.

* * * * *

  O toi que l'aube effraie, ô toi qui crains l'aurore,
  Et que ne tentent plus la route et le chemin,
  Quitte la ville vaine, arrogante et sonore
  Qui parle avec des voix de soleil ou d'airain.

  C'est là que l'homme fait sa boue et sa poussière
  Pour élever son mur autour de l'horizon;
  Mais toi, dont le désir n'apporte plus sa pierre
  Au travail en commun qui bâtit la maison,

  Laisse ceux dont le bloc charge, sans qu'elle plie,
  L'épaule et dont les bras sont propres aux fardeaux,
  Se construire sans toi les demeures de vie
  Et va vivre ton songe en la Cité des Eaux.

* * * * *

  L'onde ne chante plus en tes mille fontaines,
  O Versailles, Cité des Eaux, Jardin des Rois!
  Ta couronne ne porte plus, ô souveraine,
  Les clairs lys de cristal qui l'ornaient autrefois!

  La nymphe qui parlait par ta bouche s'est tue
  Et le temps a terni sous le souffle des jours
  Les fluides miroirs où tu t'es jadis vue
  Royale et souriante en tes jeunes atours.

  Tes bassins endormis à l'ombre des grands arbres
  Verdissent en silence au milieu de l'oubli,
  Et leur tain qui s'encadre aux bordures de marbre
  Ne reconnaîtrait plus ta face d'aujourd'hui.

  Qu'importe! ce n'est pas ta splendeur et ta gloire
  Que visitent mes pas et que veulent mes yeux;
  Et je ne monte pas les marches de l'histoire
  Au-devant du Héros qui survit en tes Dieux.

  Il suffit que tes eaux égales et sans fête
  Reposent dans leur ordre et leur tranquillité,
  Sans que demeure rien en leur noble défaite
  De ce qui fut jadis un spectacle enchanté.

  Que m'importent le jet, la gerbe et la cascade
  Et que Neptune à sec ait brisé son trident,
  Ni qu'en son bronze aride un farouche Encelade
  Se soulève, une feuille morte entre les dents,

  Pourvu que faible, basse, et dans l'ombre incertaine,
  Du fond d'un vert bosquet qu'elle a pris pour tombeau,
  J'entende longuement ta dernière fontaine,
  O Versailles, pleurer sur toi, Cité des Eaux!

LA FAÇADE

  Glorieuse, monumentale et monotone,
  La façade de pierre effrite au vent qui passe
  Son chapiteau friable et sa guirlande lasse
  En face du parc jaune où s'accoude l'Automne.

  Au médaillon de marbre où Pallas la couronne,
  La double lettre encor se croise et s'entrelace;
  A porter le balcon l'Hercule se harasse;
  La fleur de lys s'effeuille au temps qui la moissonne.

  Le vieux Palais, miré dans ses bassins déserts,
  Regarde s'accroupir en bronze noir et vert
  La Solitude nue et le Passé dormant;

  Mais le soleil aux vitres d'or qu'il incendie
  Y semble rallumer intérieurement
  Le sursaut, chaque soir, de la Gloire engourdie.

L'ESCALIER

  Toute la Gloire avec le glaive et l'étrier,
  Et la terre qui saigne et la mer qui écume,
  Le feutre balayant le parquet de sa plume,
  La Puissance et l'Amour, la rose et le laurier,

  De ce songe royal et de ce bruit guerrier,
  Soleil d'or qui s'efface ébloui dans la brume,
  Il ne reste que l'oeuvre anonyme et posthume
  Du marteau d'un sculpteur dans le bloc du carrier;

  Et le marbre du buste arrogant et romain,
  Sans yeux pour regarder et pour prendre sans mains,
  Se dresse taciturne et solitaire, au haut

  De l'escalier qui garde à ses marches tassées,
  Dans le porphyre roux, la trace sans écho
  Du pas sanglant encor des Victoires passées.

PERSPECTIVE

  Le cuivre du trophée et le bronze du buste
  Juxtaposent l'or jaune et la patine verte;
  Le carquois se suspend près de la corne ouverte,
  Cérès en fleurs sourit à Diane robuste.

  Le parquet de bois clair mire la fresque inverse
  Où trône le Héros que la Victoire illustre;
  L'éclair silencieux rôde de lustre en lustre,
  Et le soleil s'irise au cristal qu'il traverse.

  Le glorieux Passé, nu sous son laurier d'or,
  Par les fenêtres, voit se refléter encor,
  Dans l'échiquier verdi des portes de miroirs,

  Le lys mystérieux du jet d'eau, et, votifs,
  Dressant sur le ciel clair leur double bronze noir,
  Le cippe d'un cyprès et la stèle d'un if.

L'ODEUR

  Si tu songes l'Amour, si tu rêves la Mort,
  Si ton miroir est trouble à te sourire, écoute
  Les feuilles, feuille à feuille, et l'onde, goutte à goutte,
  Tomber de la fontaine et de l'arbre. Tout dort.

  La rose de septembre et le tournesol d'or
  Ont dit l'été qui brûle et l'automne qui doute;
  Le bosquet s'entrelace et la grotte se voûte,
  Le dédale et l'écho te tromperaient encor.

  Laisse l'allée oblique et le carrefour traître
  Et ne regarde pas à travers la fenêtre
  Du pavillon fermé dont la clef est perdue.

  Silence! L'ombre est là; viens respirer plutôt,
  Ainsi que les hermès et les blanches statues,
  L'amère odeur du buis autour des calmes eaux.

LE BASSIN ROSE

  Si le jet d'eau s'est tu dans la vasque, si l'or
  De la statue en pleurs au centre du bassin
  S'écaille sur la hanche et rougit sur le sein,
  Si le porphyre rose en l'onde saigne encor;

  C'est que tout, alentour, s'engourdit et s'endort
  D'avoir été charmant, mystérieux et vain,
  Et que l'Écho muet dans l'ombre tend la main
  Au Silence à genoux auprès de l'Amour mort.

  L'allée est inquiète où l'on ne passe plus;
  La terre peu à peu s'éboule du talus;
  La porte attend la clef, le portique attend l'hôte,

  Et le Temps, qui survit à ce qu'il a été
  Et se retrouve toujours tel qu'il s'est quitté,
  Fait l'eau trop anxieuse et les roses trop hautes.

LE BASSIN VERT

  Son bronze qui fut chair l'érige en l'eau verdie,
  Déesse d'autrefois triste d'être statue;
  La mousse peu à peu couvre l'épaule nue,
  Et l'urne qui se tait pèse à la main roidie;

  L'onde qui s'engourdit mire avec perfidie
  L'ombre que toute chose en elle est devenue,
  Et son miroir fluide où s'allonge une nue
  Imite inversement un ciel qu'il parodie.

  Le gazon toujours vert ressemble au bassin glauque.
  C'est le même carré de verdure équivoque
  Dont le marbre ou le buis encadrent l'herbe ou l'eau.

  Et dans l'eau smaragdine et l'herbe d'émeraude,
  Regarde, tour à tour, errer en ors rivaux
  La jaune feuille morte et le cyprin qui rôde.

LE BASSIN NOIR

  Laisse le Printemps rire en sa gaîne de pierre
  Et l'Hiver qui sanglote au socle où il est pris
  Jusqu'au torse, et l'Été, grave en ses noeuds fleuris,
  Près de l'Automne nu qui s'empampre et s'enlierre;

  Laisse la rose double et la rose trémière
  Et l'allée à dessins de sable jaune et gris
  Et l'écho qui répond au rire que tu ris,
  Et viens te regarder dans une eau singulière.

  Elle occupe un bassin ovale et circonspecte;
  Nulle plume d'oiseau et nulle aile d'insecte
  Ne raie en le frôlant l'ébène du miroir,

  Et, de sa transparence où sommeillent des ors,
  Tu verrais émerger d'entre son cristal noir
  Le Silence à mi-voix et l'Amour à mi-corps!

L'ENCELADE

  Les hauts buis d'alentour bordent un rond-point d'eau.
  Aux angles du bassin, devant leurs ombres graves,
  La Déesse aux yeux durs et le Dieu aux yeux caves
  Tiennent l'un le trident et l'autre le marteau.

  Au centre, enseveli dans un vivant tombeau,
  Un Encelade tord, sous l'amas noir des laves,
  Son gigantesque corps qui, nu dans ses entraves,
  Sent peser la vengeance et le roc pour fardeau.

  Sa gorge horrible, tout le jour, a fait jaillir
  L'écume qui retombe autour de lui, soupir
  Monstrueux et grondant de sa rage enchaînée.

  Mais, avec le soir sombre et l'heure qui s'avance,
  A mesure, l'on voit, de sa bouche acharnée,
  Le jet d'eau qui décroît accroître le silence.

LÉDA

  Au centre du bassin où le marbre arrondi
  Entoure une onde léthargique qui tressaille
  D'une ride qu'y fait, de son bec qui l'entaille,
  Un cygne se mirant à son miroir verdi,

  Elle cambre son corps qu'une attente roidit;
  Son pied nu touche l'eau que son orteil éraille,
  Et sa langueur s'accoude à la rude rocaille,
  Et son geste s'étire au métal engourdi.

  Les cygnes nonchalants qui nagent autour d'elle
  Approchent de la Nymphe et la frôlent de l'aile
  Et caressent ses flancs de leurs cols onduleux;

  Et le bronze anxieux dans l'eau qui le reflète
  Semble encor palpiter de l'amour fabuleux
  Qui jusqu'en son sommeil trouble sa chair muette.

LA NYMPHE

  L'eau calme qui s'endort, déborde et se repose
  Au bassin de porphyre et dans la vasque en pleurs
  En son trouble sommeil et ses glauques pâleurs
  Reflète le cyprès et reflète la rose.

  Le Dieu à la Déesse en souriant s'oppose;
  L'un tient le sceptre et l'arc, l'autre l'urne et les fleurs,
  Et, dans l'allée entre eux, mêlant son ombre aux leurs,
  L'Amour debout et nu se dresse et s'interpose.

  Les talus du gazon bordent le canal clair;
  L'if y mire son bloc, le houx son cône vert,
  Et l'obélisque alterne avec la pyramide;

  Un Dragon qui fait face à son Hydre ennemie,
  Tous deux du trou visqueux de leurs bouches humides
  Crachent un jet d'argent sur la Nymphe endormie.

LE SOCLE

  L'Amour qui souriait en son bronze d'or clair
  Au centre du bassin qu'enfeuille, soir à soir,
  L'automne, a chancelé en se penchant pour voir
  En l'onde son reflet lui rire, inverse et vert.

  Le prestige mystérieux s'est entr'ouvert;
  Sa chute, par sa ride, a brisé le miroir,
  Et dans la transparence en paix du cristal noir
  On l'aperçoit qui dort sous l'eau qui l'a couvert.

  Le lieu est triste; l'if est dur; le cyprès nu.
  L'allée au loin s'enfonce où nul n'est revenu
  Dont le pas à jamais vibre au fond de l'écho;

  Et, de l'Amour tombé du socle qu'il dénude,
  Il reste un bloc égal qui semble le tombeau
  Du songe, du silence et de la solitude.

LATONE

  Le quinconce, le buis, les ifs et les cyprès,
  La rocaille coquette et la vasque pensive
  D'où s'épanche ou jaillit l'onde dolente ou vive
  Qui fait l'allée en pleurs ou le carrefour frais;

  La fontaine qui jase et le bassin auprès
  Qui stagne et que tarit la fissure furtive,
  La statue et l'hermès que la mousse enjolive
  Et le parc qui finit en lointains de forêts;

  Le Silence qui songe et l'Écho qui recule
  Bercent la douceur d'être en ce beau crépuscule
  Où, dans le souvenir, tout reste ce qu'il fut,

  Et, parmi l'eau verdie où s'effeuille l'automne,
  Toujours s'obstine, en or accroupi, le salut
  De l'obèse grenouille à la svelte Latone.

FÊTE D'EAU

  Le dauphin, le triton et l'obèse grenouille
  Diamantant d'écume et d'or Latone nue,
  Divinité marine au dos de la tortue,
  Dieu fluvial riant de l'eau qui le chatouille;

  La vasque qui retombe ou la gerbe qui mouille,
  La nappe qui décroît, se gonfle ou diminue,
  Et la poussière humide irisant la statue
  Dont s'emperle la mousse ou s'avive la rouille;

  Toute la fête d'eau, de cristal et de joie
  Qui s'entrecroise, rit, s'éparpille et poudroie,
  Dans le parc enchanté s'est tue avec le soir;

  Et parmi le silence on voit jaillir, auprès
  Du tranquille bassin redevenu miroir,
  La fontaine de l'if et le jet du cyprès.

LES FEUILLES

  Ta robe lente, pas à pas, soulève et traîne
  Un bruit de feuilles d'or et de roses fanées,
  Et dans le crépuscule où finit la journée
  L'automne est las d'avoir entendu les fontaines.

  Si tu passes le long des eaux vastes et vaines,
  La statue, anxieuse et la tête inclinée
  Écoutant dans l'écho le pas de l'autre Année,
  Ne te reconnaît plus et te regarde à peine.

  La Vestale au ciel gris lève ses yeux de marbre,
  L'Hermès silencieux dérobe d'arbre en arbre
  Son socle nu de terme et son masque de faune,

  Et, dans le miroir clair que tu tiens à la main,
  Tu portes, reflétés, le parc morose et jaune
  Avec ses dieux, ses eaux et ses verts boulingrins.

LE REPOS

  Le bronze grave étreint de son sommeil pesant
  Ton corps au geste las et ta face verdie;
  Et quelle douloureuse et douce tragédie
  T'a faite la statue où tu dors à présent?

  Le marbre de ton socle est rouge et l'on y sent
  Partout la pourpre encor d'une tache agrandie;
  Est-ce la flèche aiguë ou la hache hardie
  Qui t'a couchée ainsi plus belle dans ton sang?

  Le bronze jaune et vert qui souffre et qui suppure,
  Dont s'aigrit la patine et suinte la coulure,
  Sculpte de ton repos un cadavre éternel;

  Et la matière où tu survis te décompose;
  Mais, puisque tendre fut ton Destin ou cruel,
  Laisse croître à tes pieds la ciguë ou la rose.

LA RAMPE

  La double rampe, auprès du bassin que surplombe
  La terrasse de marbre où le buis nu serpente,
  Incurve sa montée et courbe sa descente,
  Et de la vasque en pleurs sanglote l'eau qui tombe.

  La corneille criarde et la blanche colombe
  Alternent, l'une rauque et l'autre gémissante;
  Chaque cyprès, le long de cette double pente,
  Figure un cippe noir d'où le lierre retombe.

  Si tu descends à gauche et si je monte à droite,
  Nous verrons tous les deux, en l'onde dont miroite
  La patine d'or vert qu'éteint le crépuscule,

  Toi, la Déesse en fuite et moi le Dieu discret,
  Statue en marche qui s'avance ou qui recule,
  Glisser inversement de cyprès en cyprès.

LES STATUES

  Les feuilles, une à une, et le temps, heure à heure,
  Tombent dans le bassin dont le jet d'eau larmoie;
  Iphigénie en sang près d'Hélène de Troie,
  Danaé, Antigone, Ariane qui pleure,

  Marbres purs que le vent soufflette ou qu'il effleure!
  Si le torse se cambre ou si la tête ploie,
  Héroïque au destin qui caresse ou rudoie,
  La statue aux yeux blancs persévère ou demeure.

  L'éternelle beauté subsiste à jamais belle.
  Le Silence a ployé le crêpe de son aile
  Et songe, assis, le coude au socle où il inscrit

  Le nom de l'héroïne énergique ou morose
  Qui dérobe un sourire ou cache un sein meurtri
  Derrière les cyprès ou derrière des roses.

TRIANON

  Un souvenir royal, mélancolique et tendre,
  Erre dans le palais et rôde par l'allée,
  Destin à qui la Mort tragique s'est mêlée,
  Poudre et fard devenus du sang et de la cendre.

  Dans le jardin désert j'entends la hache fendre
  Le saule où roucoula la colombe envolée;
  Les roses ont fleuri l'ombre du mausolée,
  Et le ruisseau s'attarde et le banc semble attendre.

  Un souvenir s'accoude au dossier des fauteuils;
  Un pas résonne encor sur le marbre des seuils;
  Un fantôme au miroir vient sourire et s'efface.

  Le bassin se tarit, et les feuilles au fond
  Dessinent, sous l'eau noire où leur or s'entrelace,
  La couronne d'un chiffre et la lettre d'un nom.

L'ABANDON

  Le carrosse d'or roux, la chaise, le sabot
  Qui piaffe au pavé clair et sonne sur la dalle,
  N'animent plus la cour vaste, vide et royale
  Où se sont tus les pas, le fouet et le grelot.

  La porte s'entrebâille et le volet se clôt;
  Le vent use, tout bas, la pierre jaune et pâle;
  Le silence engourdi crispe de salle en salle
  Ses deux ailes de cendre et sa bouche d'écho.

  La fontaine qui chante en gouttes dans la vasque,
  Ni le faune qui rit sous le marbre du masque,
  Ni le vase fleuri, ni les blanches statues

  N'ont pu faire s'entresourire l'un à l'autre,
  Lui qui porte un miroir, elle qui s'y voit nue,
  La Solitude assise et le Passé qui rôde.

INTÉRIEUR

  Le Temps sentencieux et le muet Amour
  Se tiennent côte à côte et debout devant l'âtre,
  Et l'on voit se croiser dans le miroir verdâtre
  La faulx vaine du Temps et l'aile de l'Amour.

  L'aile est lasse. Le Temps parfois parle à l'Amour;
  La voix douce reprend la voix acariâtre;
  L'enfant résiste et le vieillard s'opiniâtre,
  Et l'enfant ne veut pas comprendre, étant l'Amour.

  Rosaces au parquet et lustres au plafond,
  Éclair qui va tonner, roses qui fleuriront!
  Le miroir s'interroge et scrute le miroir.

  Le meuble se contracte et crispe ses pieds tors;
  La porte s'entrebâille et l'on attend l'Espoir
  Qui de l'aile de cendre eût fait une aile d'or.

LE PAVILLON

  La corbeille, la pannetière et le ruban
  Nouant la double flûte à la houlette droite,
  Le médaillon ovale où la moulure étroite
  Encadre un profil gris dans le panneau plus blanc;

  La pendule hâtive et l'horloge au pas lent
  Où l'heure, tour à tour, se contrarie et boite;
  Le miroir las qui semble une eau luisante et moite,
  La porte entrebâillée et le rideau tremblant;

  Quelqu'un qui est parti, quelqu'un qui va venir,
  La Mémoire endormie avec le Souvenir,
  Une approche qui tarde et date d'une absence,

  Une fenêtre, sur l'odeur du buis amer,
  Ouverte, et sur des roses d'où le vent balance
  Le lustre de cristal au parquet de bois clair.

LE BOUQUET

  Sur la rosace éclose au centre du parquet
  Pose ton pied léger, écoute et sois furtive;
  La solitude parle à celle qui arrive;
  N'as-tu pas entendu le marbre qui craquait?

  La harpe tremble et vibre à ton pas indiscret,
  Le lustre se balance et son cristal s'avive;
  De ce qui semble mort crois-tu que rien ne vive?
  La glace a son fantôme et tout a son secret.

  Le temps passe; tout fuit; les choses sont fidèles,
  L'invisible silence évente de ses ailes
  La poussière pensive et l'ombre transparente;

  Et, sur la table nue où le marbre veiné
  A quelque chair ancienne et pâle s'apparente,
  Effeuille le bouquet que l'Amour t'a donné.

L'ILE

  L'île basse, parmi les eaux, isole en elle,
  Sous les pleurs du vieux saule et le frisson du tremble,
  Le pavillon carré dont la tristesse semble
  Enclore en son secret un silence fidèle.

  Par les vitres, on voit, qui se décharne, l'aile
  D'une harpe tendre ses cordes où il tremble
  Un peu du frôlement des doigts qui l'ont ensemble
  Fait vibrer doucement jadis, sonore et grêle.

  Et le blanc pavillon de marbre et de cristal
  S'est endormi, avec en lui l'accord final
  Que le silence embaume en son ombre engourdie;

  Et qui sait si le chant, par la fenêtre close,
  N'en filtre pas encor pour charmer l'eau verdie,
  Faire trembler le tremble et sangloter le saule?

FOND DE JARDIN

  Le noir lierre aux douces roses enlacé
  Décore le portique et son treillage vert,
  Et l'on voit s'entr'ouvrir le pétale de chair
  Près du feuillage en coeur qui vers lui s'est glissé;

  Une amoureuse odeur de soir et de passé
  Se mêle au dur parfum terrestrement amer;
  La fleur de sang sourit à la feuille de fer,
  Car de leur double poids son orgueil s'est lassé.

  Un bassin, à l'écart, où rôde, ombre d'or grave,
  Un cyprin, ça et là, qu'une herbe glauque entrave,
  S'engourdit, et sa moire à jamais léthargique

  Mire un dauphin de saxe arqué sur son piédouche
  Et, seule, la plus haute au faîte du portique,
  L'image, inverse en l'eau, d'une rose à sa bouche.

HOMMAGE

  Décembre a noirci l'if et gelé le bassin,
  Le buis silencieux est saupoudré de givre,
  L'aurore est d'acier clair et le couchant de cuivre,
  Le vent, qui rôde, hurle et mord l'Amour au sein.

  La Déesse frissonne et le lierre assassin
  Étouffe la statue à la gorge. Un Faune ivre
  Voit l'outre se durcir, et son pas qui veut suivre
  La Nymphe, sent monter la gaine qui l'étreint.

  La fête est morte avec sa musique et sa joie!
  L'Hiver fait un vieillard de l'Été qu'il coudoie
  Et le parc semble mort qui fut jadis vivant.

  Mais, immortelle encor par la gamme et l'arpège,
  J'écoute, à travers l'ombre et la mort et le vent,
  Une flûte à mi-voix qui chante dans la neige.

LA NEIGE

  La neige astucieuse et le silence adroit
  Ont immobilisé au bout de l'avenue
  Vulcain jaloux et Mars surpris et Vénus nue.
  La Déesse est couchée et l'Amant se tient droit.

  Les blancs flocons qui emmaillent le marbre froid
  Ont assourdi le guet, le pas et la venue
  Et semé des poils blancs dans la barbe chenue
  De l'Époux outragé de sa honte qu'il voit;

  Et tous deux à jamais pris aux ruses du piège
  Dans l'enchevêtrement du filet de la neige
  Restent, couple captif autour de qui Vulcain,

  Farouche et les bras nus sous le gel et le givre,
  A l'enclume de bronze et d'un ciseau d'airain,
  Martèle un parc d'argent et forge un ciel de cuivre.

L'HEURE

  L'invariable buis et le cyprès constant
  Bordent l'allée égale et le parterre où songe
  Dans le bassin carré l'eau qui reflète et ronge
  Un Triton fatigué de sa conque qu'il tend;

  En sa gaîne de pierre aussi l'hermès attend
  Que tourne autour de lui son socle qui s'allonge;
  Un Pégase cabré, le pied pris dans sa longe,
  Lève un sabot de bronze et gonfle un crin flottant.

  L'heure est longue pour ceux qui, figés en statues,
  Vol brisé, saut captif, dont les voix se sont tues,
  Demeurent au jardin vaste et monumental;

  Et le Temps qui s'en va, hibou noir ou colombe,
  Dessine au vieux cadran de pierre et de métal
  Une aile d'ombre oblique où fuit le jour qui tombe.

LA LOUANGE DES EAUX, DES ARBRES ET DES DIEUX

  Plus même un cygne errant aux herbes qu'il remue
  Dans l'eau silencieuse et déserte aujourd'hui,
  De l'ombre de son aile en marquant l'heure aiguë
  Ne trouble les bassins où rôde son ennui.

  La source souterraine où le flot pur abonde
  Confond son frais cristal à leur tiède torpeur,
  Et son onde secrète au lieu que vagabonde
  Se disperse, s'ajoute et se mêle à la leur;

  Plutôt que d'arroser les roses riveraines,
  De sourdre en les roseaux et, du soir au matin,
  De chanter et de rire aux gorges des fontaines,
  Elle entre au lourd sommeil des antiques bassins.

  Je sais bien que, parfois, pour un faste suprême,
  Le parc silencieux peut ranimer ses eaux
  Et d'un fluide, clair et mouvant diadème,
  Couronner sa tristesse et sacrer son repos;

  Alors s'épanouit, monte, bifurque et fuse
  Le jet qui joue au ciel un clair bouquet vivant
  Et, bruine, pluie éparse et poussière confuse,
  S'irise aux feux du prisme et se disperse au vent.

  Ce qui fut neige, éclairs, cristal et pierreries
  Retombe et flotte encor sur le bassin troublé
  Et bave et rôde autour des bêtes accroupies,
  Béantes de l'effort où leur col s'est enflé.

  Car l'eau, pour qu'elle darde, étincelle et jaillisse,
  A passé par leur gorge en hoquets lumineux,
  Lavant le bronze rauque et mouillant le plomb lisse
  Où rampe un ventre mou près d'un dos épineux.

  Je sais que pour dompter la horde fabuleuse
  Qui aboie en silence et qui hurle sans voix
  Et jette à leurs pieds nus sa colère écumeuse,
  Il est toujours des dieux debout et l'arc aux doigts.

  J'en ai vu qui dressaient sous la pluie irisée
  Le sceptre, le trident, la massue et la faux
  Et, divins moissonneurs de la gerbe brisée,
  Cassaient d'un geste dur la tige des jets d'eaux;

  D'autres, le pied au socle ou serrés dans la gaîne
  Qui porte leur stature ou qui leur monte au flanc,
  Et l'un d'eux dont la course éternellement vaine
  Précipitait encor son immobile élan.

  Aucun n'a plus besoin, pour réduire au silence
  Les Dauphins de la vasque et les Dragons du bord,
  De lever le trident ou de brandir la lance
  Sur le mufle d'airain ou sur la gueule d'or.

  Tout s'est tu. Le soleil aux jointures des dalles
  Chauffe la mousse droite et, tournant autour d'eux,
  Allonge doublement les ombres inégales
  Des buis pyramidaux et des ifs anguleux;

  Mais toi, las des jardins somnolents et superbes
  Où le bronze verdit à l'abri du cyprès,
  Laisse l'allée aride et marche dans les herbes
  Loin du parc mort taillé au milieu des forêts;

  Si ta bouche désire une eau qui désaltère
  Et non l'onde croupie aux feuilles des bassins,
  Couche-toi sur le ventre et pose contre terre
  Ton oreille attentive aux appels souterrains;

  Car toute la forêt chante de sources vives
  Dont le murmure épars circule au sol vivant,
  Et leur sombre fraîcheur, nourricière et furtive,
  En elle s'insinue et partout se répand.

  Ce sont elles qui font du tissu des racines
  Surgir le hêtre droit et le chêne aux durs noeuds,
  Et c'est vers leur attrait que se penche et s'incline
  Le bouleau jaune et blanc parmi les saules bleus.

  Ce sont elles qui font, sur les mousses des sentes,
  Errer les mêmes dieux à longs traits enivrés
  D'avoir rebu la vie aux eaux adolescentes
  Où se sont rajeunis leurs corps régénérés.

  Salut, ô vous, amis des sources forestières!
  Nul ne vous a sculpté des visages d'airain,
  Ni des torses de bronze ou des hanches de pierre;
  Aucun marbre immortel ne vous a faits divins.

  Le chêne vous ébauche en son tronc énergique.
  Vous êtes à la fois partout où la forêt
  Pousse des profondeurs de la terre magique
  Son aspect surhumain où le vôtre apparaît.

  Elle vous a prêté ses formes et ses forces;
  Votre souffle est en elle et le sien vous émeut,
  Et par vos muscles sourds qui bombent les écorces,
  Chaque arbre porte en lui la stature d'un dieu.

Janvier-Mars 1896.

LE SANG DE MARSYAS

A la Mémoire de Stéphane Mallarmé.

DÉDICACE

1842-1898.

  Ceux-ci, las dès l'aurore et que tenta la vie,
  S'arrêtent pour jamais sous l'arbre qui leur tend
  Sa fleur délicieuse et son fruit éclatant
  Et cueillent leur destin à la branche mûrie.

  Ceux-là, dans l'onyx dur et que la veine strie,
  Après s'être penchés sur l'eau la reflétant
  Dans la pierre vivante et qui déjà l'attend
  Gravent le profil vu de leur propre effigie.

  D'autres n'ont rien cueilli et ricanent dans l'ombre
  En arrachant la ronce aux pentes du décombre,
  Et la haine est le fruit de leur obscurité.

  Mais vous, Maître, certain que toute gloire est nue,
  Vous marchiez dans la vie et dans la vérité
  Vers l'invisible étoile en vous-même apparue.

LE SANG DE MARSYAS

Les arbres pleins de vent ne sont pas oublieux.

VICTOR HUGO. Le Satyre.

  Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine,
  Comme l'eau différente est diverse aux fontaines.
  Écoute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent.
  Le tronc muet confie au feuillage vivant
  Le secret souterrain de ses sourdes racines.
  La forêt tout entière est une voix divine;
  Écoute-la. Le chêne gronde et le bouleau
  Chuchote, puis se tait quand le hêtre, plus haut,
  Murmure; l'orme gémit; le frisson du saule,
  Incertain et léger, est presque une parole,
  Et, fort d'un âpre bruit et d'un souffle marin,
  Mystérieusement se lamente le pin
  De qui l'écorce à vif et le tronc écorché
  Semblent rouges du sang d'un satyre attaché……

  Marsyas!
  Je l'ai connu
  Marsyas
  Dont la flûte hardie a confondu la lyre;
  Je l'ai vu nu,
  Lié par les pieds et les mains
  Au tronc du pin;
  Je puis vous dire
  Ce qui advint
  Du Dieu jaloux et du Satyre,
  Car je l'ai vu,
  Sanglant et nu,
  Lié au pin.

  Il était doux, pensif, secret et taciturne;
  Petit et robuste sur ses jambes,
  L'oreille longue, pointue et grande;
  La barbe brune
  Avec des poils d'argent;
  Ses dents
  Étaient blanches, égales, et son rire
  Rare et bref lui montait aux yeux
  En une clarté triste et soudaine,
  Silencieux…
  Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant
  Comme quelqu'un qui porte en soi-même
  Quelque joie éclatante et pourtant taciturne,
  Car s'il souriait rarement il parlait peu
  Et toujours en caressant sa barbe brune
  A poils d'argent.

  Aux jours d'automne
  Où les satyres fêtent le vin
  Et boivent à l'outre en chantant le fruit divin,
  Où gronde et tonne
  Le tambourin;
  Aux jours d'automne,
  Où ils dansent d'un pied sur l'autre
  Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute,
  Le pampre aux cornes,
  La torche aux mains;
  Aux jours d'automne,
  Où ils sont ivres,
  On voyait Marsyas en leur troupe les suivre
  A petits pas
  Légers, et ne se mêlant pas
  A leur orgie.
  Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie
  A pourpre claire.
  Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre,
  La mangeait délicatement, grain à grain,
  Et dans sa main
  Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides.

Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins.

  Sa grotte était creuse et basse,
  Ouverte au flanc d'un rocher, près d'une source,
  On y voyait un lit de mousse,
  Une coupe
  D'argile,
  Une tasse
  De hêtre,
  Un escabeau
  Et dans un coin une gerbe de roseaux.

  Dehors, à l'abri du vent,
  Il avait construit, étant habile
  Dans l'art de tresser la paille
  Et gourmand
  De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim
  Mêlait un bruit d'abeille au murmure des pins.

C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre.

  Le jour,
  Il s'en allait à travers champs partout où sourd
  L'eau mystérieuse et souterraine;
  Il connaissait toutes les fontaines:
  Celles qui filtrent du rocher goutte à goutte,
  Toutes,
  Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe,
  Celles qui perlent
  Ou qui bouillonnent,
  Brusques ou faibles,
  Celles d'où sort un fleuve et d'où part un ruisseau,
  Celles des bois et de la plaine,
  Sources rustiques ou sacrées,
  Il connaissait toutes les eaux
  De la contrée.

  Marsyas était habile au métier
  Roseaux!
  De vous tailler:
  A chaque bout de la tige, il coupait juste
  Au bon endroit
  Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt,
  Syrinx ou flûte;
  Il y perçait des trous pour y poser les doigts
  Et un autre plus grand
  Par où l'on souffle
  Avec la bouche
  L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin
  Chante mystérieuse, inattendue et pure,
  S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure.
  Marsyas était habile et patient.
  Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune
  En caressant
  Sa barbe brune
  A poils d'argent.

  Il savait mille choses sur les façons
  De tailler les roseaux courts ou longs
  Et sur les sons
  Et comment il fallait unir les lèvres et faire
  Jaillir la note aiguë et claire
  Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse,
  Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse,
  Et comment il faut tenir son corps,
  Tenir ses bras,
  Le coude en bas,
  Que sais-je encor?…

  Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre.
  De sa grotte jamais on ne le vit descendre,
  Et, comme le faisaient les satyres souvent,
  Défier les bergers à des luttes de chant.
  Mais le soir, quand partout les hommes et les bêtes
  Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe fraîche
  Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin,
  Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins,
  En face de la nuit, du silence et de l'ombre.
  La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre.
  O merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté!
  Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté….
  C'était vaste, charmant, mystérieux et beau
  Cette forêt vivante en ce petit roseau,
  Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines,
  Avec le ciel, avec la terre, avec le vent…

  Mais ceux qui l'avaient entendu
  Raillaient disant:
  «Ce Marsyas est un peu fou
  Son chant rit puis pleure tout à coup,
  Se tait, reprend,
  Sans qu'on sache pourquoi
  Et cesse et pleure encor.»
  «—Il ne sait pas jouer selon les lois
  Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.»
  Ainsi parlait Agès, le faune,
  Chanteur fameux et rival non sans envie.
  Il était vieux et n'avait qu'une corne.
  Il n'aimait pas
  Marsyas.

  Ce fut alors
  Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie,
  S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène.
  La moisson faite, la vendange était prochaine,
  Et, comme les grappes étaient lourdes
  Et que les granges étaient pleines
  Et qu'on était heureux,
  On accueillit gaîment le Dieu
  Porteur de lyre.

  Il était beau à voir debout dans le soleil,
  Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil,
  Magnifique, hautain, solennel et content,
  Auguste; il s'essuyait le front de temps en temps.
  Les cordes de métal vibraient, fortes et douces,
  Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce,
  Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré,
  En cadence, dans l'air pacifique et pourpré,
  Égale, harmonieuse et large; et, comme en feu,
  La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.

  Nous étions tous autour de lui,
  Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons,
  Assis en rond
  Autour de lui;
  Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui
  De ceux qui, jadis, entendirent
  La grande Lyre.
  Et les faunes, et les sylvains, et les satyres
  Des bois, de la plaine et du mont
  Étaient venus au-devant d'Apollon.
  Marsyas seul était resté
  Là-haut,
  Dans sa grotte,
  Couché,
  A écouter les pins, les abeilles, le vent…

  O Marsyas! c'est là qu'ils te vinrent chercher.
  La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi
  Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici.
  Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau
  A leurs diverses voix fit retentir l'écho.
  Chacun avait son tour et faisait de son mieux,
  Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu,
  Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques.
  Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique,
  Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux
  Se succédaient boiteux parfois et souvent faux.
  Apollon écoutait ces gens avec bonté,
  Silencieux, toujours debout dans la clarté,
  Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans,
  Sans fatigue, impassible et toujours indulgent
  Jusqu'à ce que parût enfin Agès, le faune.
  Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone.
  Il avait bien été, dit-on, jadis adroit
  A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts,
  Et, quand il y souffla d'une bouche édentée,
  Un son rauque sortit de sa flûte vantée,
  Tellement suraigu et strident qu'Apollon,
  A cette abeille ainsi transformée en frelon,
  En feignant d'arranger une corde à sa lyre,
  Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire
  D'Agès qui achevait le rythme commencé.

  Le vieil Agès vit ce sourire et fut vexé.
  «Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement
  De Marsyas», se dit Agès, et doucement
  Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre…
  Comme le goût du miel fait oublier la cire
  On oublierait que le Chanteur avait souri
  D'Agès, quand il rirait du pauvre Marsyas.

  Il vint.
  On s'écartait sur son chemin.
  Il marchait vite
  De son petit pas sec et prompt,
  Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite.
  Il avait apporté sa flûte
  La plus petite
  Et la plus juste,
  Faite d'un seul roseau
  Egal et rond,

  Puis il s'assit en face d'Apollon,
  Modeste et les yeux clignés
  Devant le Dieu magnifique et vermeil
  Avec sa lyre d'or debout dans le soleil.

  Marsyas chanta.
  Ce fut d'abord un chant léger
  Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger,
  Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes.
  Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse,
  Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer.
  Puis il se tut, et sa flûte reprit plus clair
  Et nous entendions vibrer à nos oreilles
  Le murmure des pins et le bruit des abeilles,
  Et, pendant qu'il chantait vers le soleil tourné,
  L'astre plus bas avait peu à peu décliné;
  Maintenant Apollon était debout dans l'ombre,
  Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre,
  Il semblait être entré tout à coup dans la nuit,
  Tandis que Marsyas à son tour, devant lui,
  Caressé maintenant d'un suprême rayon
  Qui lui pourprait la face et brûlait sa toison,
  Marsyas ébloui et qui chantait encor
  A ses lèvres semblait unir un roseau d'or.

  Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre;
  Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire
  Du Dieu et regardaient le visage divin
  Qui semblait à présent une face d'airain.
  Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou
  Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou.

  Alors ce fut, immense, âpre et continuée,
  Une clameur brusque de joie, une huée
  De plaisir trépignant et battant des talons.
  Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon,
  Farouche et seul, parmi les rires et les cris,
  Silencieux, ne riait pas, ayant compris.

MARSYAS PARLE:

  Tant pis! Si j'ai vaincu le Dieu. Il l'a voulu!
  Salut, terre où longtemps Marsyas a vécu,
  Et vous, bois paternels, et vous, ô jeunes eaux,
  Près de qui je cueillais la tige du roseau
  Où mon haleine tremble, pleure, s'enfle ou court,
  Forte ou paisible, aiguë ou rauque, tour à tour,
  Telle un sanglot de source ou le bruit du feuillage!
  Vous ne reverrez plus se pencher mon visage
  Sur votre onde limpide ou se lever mes jeux
  Vers la cime au ciel pur de l'arbre harmonieux:
  Car le Dieu redoutable a puni le Satyre.

  Ma peau velue et douce, au fer qui la déchire,
  Va saigner; Marsyas mourra, mais c'est en vain
  Que l'Envieux céleste et le Rival divin
  Essaiera sur ma flûte inutile à ses doigts
  De retrouver mon souffle et d'apprendre ma voix;
  Et maintenant liez mon corps et, nu, qu'il sorte
  De sa peau écorchée et vide, car, qu'importe
  Que Marsyas soit mort, puisqu'il sera vivant
  Si le pin rouge et vert chante encor dans le vent!

QUATRE POÈMES D'ITALIE

URBS

  Sois nombreux par le Verbe et fort par la Parole,
  Actif comme la ruche et comme la cité;
  Imite tour à tour avec fécondité
  La foule qui demeure et l'essaim qui s'envole.

  Travaille, croîs, grandis! que ta hauteur t'isole,
  Et dresse dans le ciel sur le monde dompté
  Ta rumeur obéie et ton bruit écouté;
  Vis. Entasse la pierre et creuse l'alvéole.

  Ce soir, Rome debout chante dans ta pensée
  Le chant d'or et d'airain de sa gloire passée,
  Et la Louve dans l'ombre allaite les Jumeaux.

  N'as-tu pas bu comme eux aux sources de la vie
  Le désir d'être seul qui les rendit rivaux
  Jusques au sang versé sur la terre rougie?

VÉRONE

  O Vérone! cité de vengeance et d'amour,
  Ton Adige verdi coule une onde fielleuse
  Sous ton pont empourpré, dont l'arche qui se creuse
  Fait l'eau de bile amère et de sang tour à tour!

  Le dôme, le créneau, la muraille, la tour,
  Le cyprès dur jailli de la fente argileuse,
  Et tes tombeaux guerriers et ta tombe amoureuse
  Te parent orgueilleusement d'un noble atour.

  C'est en vain que plus tard ta Soeur adriatique,
  Dans la rouge paroi de ton palais de brique,
  Incrusta son lion de pierre comme un sceau;

  Son grondement ailé s'est tu dans l'air sonore
  Où roucoule toujours et se lamente encore
  La colombe plaintive et chère à Roméo.

LES SCALIGER

  Ils dorment dans l'armure et couchés sur le dos,
  Leurs mains jointes, pourtant, ont l'air prêtes encore
  A l'épée, et leurs yeux que l'ombre eut peine à clore
  Goûtent sournoisement un sommeil sans repos.

  Et celui-là, debout, équestre, tout en haut
  Du pinacle ouvragé que son bronze décore,
  Semble guetter au loin quelque tragique aurore
  Que l'Adige au pont rouge annonce dans ses eaux.

  La vie a si longtemps, furieuse et farouche,
  Menacé par leur geste et crié par leur bouche
  Que l'écho vibre encor du nom des Scaliger;

  Et, pour que de la mort ils ne reviennent plus
  Fouler tes dalles, ô Vérone, il a fallu
  Entourer leurs tombeaux d'une grille de fer.

PROMENADE

          Sur l'eau verte, bleue ou grise,
          Des canaux et du canal,
          Nous avons couru Venise
          De Saint-Marc à l'Arsenal.

          Au vent vif de la lagune
          Qui l'oriente à son gré
          J'ai vu tourner ta Fortune,
          O Dogana di Mare!

          Souffle de l'Adriatique,
          Brise molle ou sirocco,
          Tant pis, si son doigt m'indique
          La Cà d'Or ou San Rocco!

          La gondole nous balance
          Sous le felze, et, de sa main,
          Le fer coupe le silence
          Qui dormait dans l'air marin.

          Le soleil chauffe les dalles
          Sur le quai des Esclavons;
          Tes détours et tes dédales,
          Venise, nous les savons!

          L'eau luit; le marbre s'ébrèche;
          Les rames se font écho
          Quand on passe à l'ombre fraîche
          Du Palais Rezzonico.

FUNÉRAILLES

            Oh! quel farouche bruit font dans le crépuscule
            Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!

VICTOR HUGO.

FUNÉRAILLES

  Le bûcher dressé là pour ce nouvel Hercule,
  Emplit l'horizon et le ciel empourpré;
  Et la nuit s'illumine et tout entière brûle
  A l'ardente splendeur de ce couchant sacré.

  Au brasier fraternel où se tordent ensemble
  Le laurier odorant et le chêne fumeux,
  Une foule sans cris se hâte et se rassemble
  Afin d'en emporter le reflet en ses yeux;

  Et quelques-uns, penchés sur la flamme féconde,
  Y viennent allumer leur torche et leur flambeau,
  Pour éclairer encor les ténèbres du monde
  Quand le bûcher noirci ne sera qu'un tombeau.

  Et c'est ainsi qu'ayant emprunté l'étincelle
  A l'énorme incendie en sa gloire écroulé
  Ils s'en repasseront la clarté mutuelle,
  Et l'une brillera quand l'autre aura brûlé,

  Jusqu'à l'heure où ce feu vacillant et débile
  Ne soit plus au regard du passant incertain
  Que le dernier rayon de la lampe d'argile
  Que ménage le pas et que couvre la main.

* * * * *

  Qu'il éblouisse l'ombre ou couve sous la cendre,
  Au geste de l'Amour comme aux doigts de Psyché,
  Qu'il monte la montagne ou qu'il la redescende,
  Qu'il soit lampe, foyer, flambeau, torche ou bûcher,

  Sa flamme inextinguible, éternelle et divine,
  Ira jusques au fond des siècles à venir.
  Que le souffle la courbe ou que le vent l'incline,
  Car elle est immortelle et ne peut pas finir;

  Puisque l'âme de l'homme en elle se consume
  Et qu'elle est née en lui de ce jour enchanté
  Où, sereine et debout devant son amertume,
  Apparut à ses yeux ton image, ô Beauté!

  Ton doigt blanc s'est posé sur son coeur qui palpite
  Et qui bat à jamais et qui brûle en son sein,
  Et depuis lors un Dieu mystérieux l'habite,
  Et l'éclair a jailli qui ne s'est plus éteint.

* * * * *

  Et maintenant bûcher, gronde, rougeoie, éclate.
  Change la feuille en flamme et la branche en tison
  Et dresse les cent noeuds de ton hydre écarlate
  Dont les langues d'or clair dévorent l'horizon!

  Celui qui rassembla ta masse formidable
  A détourné le fleuve à travers la forêt
  Et, comme au seuil des temps son frère de la Fable,
  Une course éternelle a tendu son jarret.

  Le lion a rugi sous sa massue ardente;
  Il empoigna le noir sanglier par son crin
  Et, du fauve farouche à la bête fumante,
  Ses pieds nus ont rejoint la biche aux pieds d'airain;

  Mais, au lieu de percer de sa flèche intrépide
  L'engeance aux rauques cris du lac aux noires eaux
  Et de saisir, fougueux, l'étalon par la bride,
  Il a forcé les Sons, il a dompté les Mots.

  Ils ont autour de lui dansé comme des Faunes.
  Les Nymphes ont souri de sa témérité
  Et, grave, il a tressé d'immortelles couronnes
  Et des guirlandes d'or au front de la Beauté.

  Sa main forte a cueilli les pommes à la branche
  Du jardin bleu gardé par le Dragon rampant.
  La neige de l'hiver fleurit sa barbe blanche,
  Et sa lyre d'ivoire a des cordes d'argent.

  Plutôt que de dormir sous le marbre et sous l'herbe,
  O flamme, prends sa chair et consume ses os;
  Donne à cet autre Hercule et qui dompta le Verbe
  Le bûcher mérité par ses Mille Travaux!