Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de la politique extérieure des États vers des buts économiques; l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.
Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant mieux pour l'acheteur triomphant.
L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre leur apogée.
Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.
Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut, examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester l'organisation sociale que nous avons esquissée.
Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays. La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.
C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire, ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure. La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.
L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple; il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la confiance,—tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent, ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.
L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long. Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées, exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui, s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés, finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.
C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie. Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment, et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée, mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.
Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la liberté.
Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme populaire, soutenue par la force même de la nation et par la connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard, à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration—c'est l'atmosphère spirituelle.
Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat, nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles; elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.
Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages; nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères, perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.
En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites, nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice, compétence et confiance.
Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs, tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.
Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs. Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses: tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté, alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.
Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de monarchies.
En jetant un coup d'œil en arrière, le dynaste constate que chacune des générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme, entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier et de son fils.
En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.
Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers, l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une nature saine et possède une expérience et une largeur de vue suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés. Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.
On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité, lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la collectivité.
Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique des traits indéchiffrables et problématiques.
Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la fois efficace et utile.
Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire. Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.
Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective: chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon et ont les mêmes habitudes qu'elle.
Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense particulière contre les tendances destructives de la population et ne peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et l'extension.
En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.
Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet, le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et constante, la préférence accordée aux régiments en question assez prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.
Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de province, dans les établissements d'instruction, dans les administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui n'aura plus une grande importance pour la collectivité.
Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins menacé par un titulaire sûr,—de l'ensemble de ces faits, disons-nous, découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de l'adaptation, de l'imitation féodale.
Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions, leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile, pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une lutte sans issue.
Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui, faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses existant.
C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue, souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des preuves.
Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à l'édification de l'État populaire.
La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.
L'État doit être le second moi de l'homme, son moi élargi et jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun, moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.
Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il exploite.
Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes, tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence d'un conflit de sentiments.
S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et, cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure, de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales, qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.
Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne, surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure, d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'œuvre des paysans aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les œuvres et les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et, cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie, était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers, alors que les anonymes se chiffraient par millions.
Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes. On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait faire partie du monde de Gœthe, Kant et Beethoven, que nous commençons aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant, les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les noms et les visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte plus de responsabilités qu'une fin.
Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré. Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites, mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le plus intense.
Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples, la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans en assumer les devoirs.
De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant, grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse, s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble et le type moyen des autres classes du peuple.
Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la Frise, apparaît lourd, large, ramassé.
De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet qui le remet à sa place; au toi, qui lui est jeté amicalement, il répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement, instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà, comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission, en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux; celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil, le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique, l'entêtement, le mécontentement et la révolte.
Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses. Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.
C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.
Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité librement consentie.
Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de l'ancienne classe supérieure allemande—besoin de créer, passion mystique, profondeur et transcendance—ont pénétré dans l'âme des masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant uniquement au point de vue de l'avenir national.
Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel, l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité, dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la responsabilité.
Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.
Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur, l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître, par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie, représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à contre-cœur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une revendication du droit à la liberté, mais comme un acte d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.
La consonnance brutale du mot subordination est faite pour nous rendre sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en discussions de brasserie.
Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le cas chez les peuples méridionaux.
Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte: telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux, de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises par actions et des constitutions,—toutes ces productions et formations extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.
Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris spirituellement.
Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine, grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour toute apparence, à un informe laisser-aller.
Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers, aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang, ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité, c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux préjugés et ignorant le mépris.
Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des générations élevées dans la servitude.
Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui, sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et celui de ses enfants est inéluctable,—celui-là trouve sa consolation dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de journaux,—cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses: c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que par l'abaissement de tous.
Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.
Si l'on jette un coup d'œil sur l'ensemble des grandes et belles qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures, —infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme, profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de pouvoir,—les tâches sombres de notre tableau apparaissent insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette considération, car les quelques défauts que présente notre caractère sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans, si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une nation politique, un État populaire.
Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son œuvre. L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.
Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple, notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions besoin d'être stimulés par une haine commune.
Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants, dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste. Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au Reichstag allemand: du parti national-libéral.
Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'œil sur les quelques dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.
Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive. Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et, d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une perte de temps. La marche de l'administration et des affaires extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela; peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si... suivent des jugements durs sur des personnes responsables et irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut, on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.
Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est une sorte de vénalité désintéressée.
Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires. Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations: avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.
Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension, ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter, alors qu'ils ne font que s'infiltrer.
La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.
On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique. C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de la bourgeoisie.
Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe. Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide, absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une analyse et d'une discussion spéciales.
En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme: celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide, beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux, moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la langue, les mœurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance, de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont res publica, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer, de sa famille et de son nom.
En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.
Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental, le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une base trop étroite.
Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de la croissance.
En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.
Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à contre-cœur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle. Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune, car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique; mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la transformation de l'économie conformément au principe: l'économie est la chose de tous, signifie le premier pas important vers l'organisation de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après l'autre les conditions et les conséquences.
1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée; la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement, c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit, son remplacement constitue le problème technique fondamental de la guerre.
Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays belligérant est bloqué par ses ennemis.
Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés, contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre, doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.