Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera, pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà.

Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées.

Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger, l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une population dense, représente un organisme aux articulations artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois, compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers, touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève, tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons.

Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa mort, à l'exécution de ses dernières volontés.

Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère, démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou profaner des œuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait, la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie; qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il peut.

Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-cœur aux exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur, pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge.

Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car, contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau des moyens de travail et des forces de travail créés.

Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.

Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts, qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie économique ayant atteint son plein développement repose sur une association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité mesurée.

Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare, lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané, sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible.

Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport utiles.

Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité.

Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour, disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une distinction entre la consommation justifiée et la consommation injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.

C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe.

Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu. Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule, incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes, la valeur des bouteilles de champagne vidées.

Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi que l'antinomie de la consommation se trouve résolue.

Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes, excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'œil sur les devantures des magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient être nourris, habillés et logés.

Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement, revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque, nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous avons la responsabilité.

C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail, destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être, nous avons besoin d'une protection législative des domaines d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux.

Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et, cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées puissent se rattacher à notre déduction.

Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le sublime.

Ce monde est appelé à durer; toutes les œuvres d'amour, d'art, de foi et de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'œuvre éternelle de l'humanité accomplissant sa mission.

Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en elles-mêmes.

En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition, et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?

Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe: l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une revendication, mais une responsabilité.

Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux, suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous avons à jeter un coup d'œil sur la notion de législation somptuaire.

Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse concernant l'efficacité se trouve donnée ipso facto. Si l'on songe que chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes, d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie, suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on remplaçait toutes les professions destructrices en professions créatrices.

On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale, parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.

Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.

À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort réservé aux fortunes privées.

Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant une diminution de la consommation effrénée.

De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat, comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts. Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine, condamnée à l'admiration béate, et laissent le cœur froid; la distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.

Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir, et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique, ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure législative de l'État.

En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver, les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements, d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de la quantité de moyens de production existant au même moment, et une rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué que par une réorganisation de la production telle que l'absurde gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks environ par famille.

Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale, il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à l'intensification de son appareil de production et à l'entretien d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois. S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci: les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social universel.

L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au taux d'aujourd'hui.

Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition; nous en avons nous-mêmes assumé le partage.

Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.

Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et responsabilités.

Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction, d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un moment donné.

La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance, qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le pouvoir d'une classe.

Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien l'accumulation que la répartition des biens privés.

Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que d'accorder, à contre-cœur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation, ne dispose que du coup d'œil du praticien pour les inégalités immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.

Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes, ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les œuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres, privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments; et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.

Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.

La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer le règne d'une médiocrité intellectuelle.

L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit le niveau auquel elle se place.

Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches humaines supérieures.

Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent? L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à contre-cœur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts, cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité bourgeoise systématiquement entretenue.

Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle. L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois, lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.

Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?» mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande œuvre de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables, alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite.

Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme irréductible.

On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi. Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes, lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie, frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison, par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la joie de vaincre.

Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et suppriment toute entrave au développement ultérieur.

Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations économiques.

Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts? L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde, détournent vers leurs propres cœurs les pointes de lances hostiles; mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager.

Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en échange de certains services, tels que la protection et la défense, et s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de panoplies, de livrées, de coupes.

Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.

La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui, dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique, de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de l'organisation du travail du pays.

Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation: elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime, le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation, en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et formuler à son sujet quelques propositions finales.

La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé, parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge, ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est slavo-germains.

La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux, mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif, comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque: sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale. Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon l'expression en usage, ruinées.

L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère, étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion hybride de noblesse d'argent.

L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions. Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique. Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale. Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins dans sa substance des changements incessants; la dénomination: «gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de réel.

Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère. L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine prêchant l'élan de toutes les âmes.

L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que, contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation. Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.

Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les considérations empiriques qui vont suivre.

Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?

Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions, mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle imprime à la consommation.

Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur, en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.

Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment est-elle acquise?

La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.

La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories. L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de richesse, est totalement erronée.

L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et allemande.

Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent; et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent, raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement, chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une modeste rente ou un médiocre revenu de travail.

Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.

L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son contre-maître, est puni.

L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment lorsque les mines sont rares ou en nombre limité.

La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter, devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des essais de ce genre.

Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une distance favorable du centre des matières premières, des sources d'énergie, de la main-d'œuvre et des débouchés.

Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien formées.

Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en éliminant la concurrence.

Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville, la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.

Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie ne sortant pas d'une maison en vogue.

Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit dont il jouit équivaut à un droit régalien.

Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque, la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations en pleine période de réussite.

Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu sur la collectivité.

Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés, non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre concurrence.

Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans une grande ville est des moins réjouissants.

On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du droit à la richesse.

Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est venue par héritage.

Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire une remarque préalable, d'ordre méthodologique.

Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance créatrice.

Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel, le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme, partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature du novateur avec celle de la nouveauté.

La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude, vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse, l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté.

On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers. Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.

La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison, étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.

Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique. Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires. Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est en réalité la négation de la vie et de son développement.

Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de certains principes?

Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.

À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.

Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation, qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme tel ne choque généralement pas la majorité des gens.