Le spectacle de la mer est tellement saisissant et grandiose, que toutes les imaginations en sont frappées; l'homme du peuple sent son âme agrandie devant cette immensité, l'enfant s'en étonne et s'en émeut; les grandes scènes de la nature font ressentir aux êtres les plus ordinaires, quelques-unes des sensations des artistes et des poëtes. Si l'aspect de l'Océan est sublime, le rivage d'un port de mer a des anfractuosités pittoresques, où pendent les algues marines et les coquillages; quelquefois des grottes ou des rocs surplombés, qui sont autant de parages familiers aux jeunes riverains, aimés et explorés par eux.
Par une belle saison d'automne, un enfant de huit ou neuf ans allait tous les soirs, vers la tombée de la nuit, nager dans la rade de Boston. Cette ville n'avait pas alors l'importance qu'elle a acquise aujourd'hui; plus restreinte, elle n'était qu'un grand centre de population des colonies anglaises en Amérique. L'industrie et le commerce s'y développaient cependant avec cette activité régulière et incessante qui caractérise le génie anglais.
L'enfant qui chaque soir se jetait à la nage d'une plage voisine, ou essayait de s'emparer de quelque barque abandonnée pour s'exercer à la conduire lui-même, cet enfant était vêtu du simple habit de cotonnade des petits artisans; mais sa taille bien prise, son visage expressif, son oeil bleu et interrogateur faisaient qu'on ne pouvait le voir passer sans le remarquer, aussi fut-il bientôt connu de tous les habitués du port. Pas un vieux marin qui n'aimât le petit Benjamin, et qui ne le hêlât par son nom, tandis qu'il se glissait comme un poisson à travers le labyrinthe des barques. Gagner le large, nager en pleine mer ou y conduire une barque dans laquelle il s'était jeté sans être vu (mais qu'il ramenait toujours religieusement à la place où il l'avait prise), tel était l'exercice passionné auquel se livrait chaque jour l'enfant robuste, à la mine intelligente. Aussitôt qu'il se voyait seul entre le ciel et l'eau, il s'abandonnait à une sorte de joie bruyante, qui se traduisait tantôt par des aspirations prolongées de l'air pur, aux bonnes senteurs maritimes et par des gestes saccadés dans lesquels il semblait se détendre et s'allonger; tantôt par le chant vif d'un air populaire, auquel il associait des paroles improvisées sur la nature et sur la liberté. Parfois il gagnait un récif, moitié dans la barque et moitié en nageant; il grimpait jusqu'à la plus haute pointe du roc qui sortait du milieu des flots, il y mettait ses habits sécher au vent de l'Océan; et, s'asseyant nu et pensif, il contemplait l'horizon immense: devant lui le rivage, le port, Boston, la campagne américaine, derrière lui, l'étendue incommensurable des vagues enlacées.
Ce qui faisait un plaisir si vif du mouvement de la mer et du contact de la nature pour le petit Benjamin, c'était le contraste que ces heures libres du soir formaient avec l'esclavage qui lui était imposé tout le jour. Le pauvre enfant devait dès son lever, travailler à un métier qui lui répugnait extrêmement. Son père était fabricant de chandelles, et le petit Benjamin avait pour besogne spéciale de remuer les graisses dans les chaudières et de les faire couler dans les moules autour des mèches. L'enfant, doué de sens délicats et d'une belle imagination, ne s'était soumis qu'avec une grande répugnance à cette occupation à laquelle son père l'obligeait depuis un an; envoyé à l'école de cinq à huit ans, il y avait appris avec une rare facilité à lire et à écrire; il aimait les livres avec passion, et lisait à la dérobée ceux dont son père, ouvrier intelligent, avait formé sa bibliothèque. Parmi ces livres, étaient les Vies des grands hommes de Plutarque, et quand sa lecture était finie, son bonheur était d'aller rêver en plein air et en pleine mer; il ne lui fallait rien moins que ces heures de solitude, pour lui faire prendre en patience le dégoût des heures de travail à la fabrique; l'odeur qui s'exhalait des chaudières l'écoeurait, et lorsqu'il était obligé de toucher avec ses belles petites mains blanches aux chandelles encore fumantes, il éprouvait une répulsion extrême. Mais il se soumettait au labeur qui était celui de son père, à qui il eût craint de manquer de respect en lui montrant son dégoût; seulement, aussitôt son triste travail terminé, il aspirait au vent et aux flots de la mer; il voulait effacer de ses cheveux, de sa chair et de ses vêtements, cette senteur de graisse rance qui le poursuivait comme le stigmate de son travail répugnant. Mais à peine s'était-il baigné et avait-il embrassé la nature, qu'il se sentait redevenir un enfant élu de Dieu, doué de qualités exceptionnelles qui se développeraient, et qui le feraient grand malgré tous les obstacles de sa position sociale. La lecture des Vies de Plutarque le disposait aux luttes et aux obstacles, et lui faisait entrevoir la gloire.
Il avait bien raison de penser que les obstacles ne sont rien contre les facultés naturelles qui font les grands hommes. Tous les récits qui composent ce livre fait pour la jeunesse, concourent à lui prouver que la persévérance et l'étude rompent toutes les barrières que l'on oppose aux nobles instincts. Les sociétés modernes se sont beaucoup occupées de l'amélioration intellectuelle des classes pauvres; c'est un bien, car l'homme policé et à demi instruit est meilleur et plus doux que l'homme à l'état de nature. Mais c'est un mal aussi au point de vue de l'originalité et de la grandeur de l'esprit humain. La diffusion de l'instruction produit une foule de médiocrités, de fausses vocations et de vanités mercantiles. Au lieu de cela, quand il fallait escalader le savoir comme un roc ardu, s'y meurtrir et parfois s'y briser, ceux-là seuls qui se sentaient l'âme robuste tentaient l'ascension; ils allaient, ils allaient toujours à travers les misères et les angoisses, ils savaient bien qu'ils arriveraient à la gloire, et resteraient comme la tête et le flambeau des nations. Aujourd'hui, nous n'avons plus que le niveau de moyennes et blafardes clartés.
Mais revenons à notre pauvre enfant perché sur le sommet d'un récif, et songeant d'un bel avenir. Lorsqu'il rentrait au logis de son père, au retour de ces excursions vivifiantes, il y rapportait un front radieux et un corps reposé. Après le repas du soir, et quand la prière en commun était dite, il se retirait dans l'étroite chambre où il couchait, se mettait à lire ses livres préférés, et s'exerçait déjà dans de petites compositions. Quoiqu'il passât souvent une partie de la nuit à ce travail, qui était pour lui un plaisir, le lendemain dès l'aube, il n'en était pas moins sur pied et se rendait bien vite à la fabrique, pour aider son père à faire des chandelles. Son père, touché de tant de douceur et de zèle, et voulant faciliter la passion que l'enfant avait pour s'instruire, lui dit un jour: «Je vois bien que tu ne peux t'habituer à mon métier; ton petit frère qui pousse et grandit m'aidera, et toi, tu iras travailler à l'imprimerie de ton frère aîné; cet état te convient, puisque tu aimes tant les livres; là, tu pourras en avoir facilement par tous les libraires de la ville.»
L'enfant bondit de joie à ces paroles; depuis longtemps il enviait la profession de son frère aîné, mais jamais il n'avait osé espérer que son père lui permettrait de la suivre un jour.
Travailler dans une imprimerie n'a jamais répugné aux philosophes, aux poëtes et aux moralistes; témoin notre Béranger et notre de Balsac. Il y a dans cette composition matérielle d'un livre, une sorte d'association avec son enfantement intellectuel; c'est comme le corps et l'âme d'une créature.
Fabriquer les plus beaux livres de la littérature anglaise, en saisir quelque fragment tout en alignant les lettres de plomb dans les cases, respirer la pénétrante odeur de l'imprimerie au lieu de la senteur si fade et si repoussante de ses odieuses chandelles, cela sembla le paradis les premiers jours à notre petit Benjamin; si bien qu'il oublia à quelles dures conditions son frère l'avait reçu apprenti dans son imprimerie. Ce frère aîné, nommé James, était aussi calculateur et positif, que l'enfant rêveur l'était peu; il n'avait consenti à prendre le petit Benjamin chez lui, qu'à la condition qu'il y travaillerait comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la dernière année.
Les premières années de cet apprentissage passèrent assez doucement pour le petit Benjamin qui trouvait toujours un grand bonheur dans l'étude et dans ses excursions en mer. Son frère, pourvu que les journées d'atelier eussent été bien remplies, ne se préoccupait guère que l'enfant manquât ses repas et prît sur son sommeil pour se livrer à ses grands et invincibles instincts.
Un riche marchand anglais fort instruit, qui fréquentait l'imprimerie, s'intéressa au jeune apprenti dont il avait deviné l'intelligence; il lui ouvrit sa belle bibliothèque, une des plus considérables de Boston; il fit plus, il dirigea ses lectures, et lui apprit à les classer par ordre dans sa mémoire; il lui fit lire d'abord la série de tous les historiens anciens et modernes, ajoutant à l'histoire des peuples connus de l'antiquité, l'histoire de la découverte des pays et des peuples nouveaux; puis les chroniques et les mémoires qui prêtent aux faits généraux, les détails et la vie; il lui fit lire aussi tous les ouvrages les plus célèbres de religion, de morale, de science, de politique et de philosophie; enfin, les grands poëtes, qui sont comme le couronnement radieux de ce merveilleux édifice de l'esprit humain construit patiemment de siècle en siècle par toutes les intelligences élues de tous les pays. Dans les grands poëtes, il trouvait l'essence et comme la condensation de tous les génies. Homère et Shakspeare résument en eux tous les savoirs et toutes les inspirations.
La poésie le passionna et lui donna le vertige; dès son enfance, il avait fait des vers incorrects et sans règle; il voulut en écrire de châtiés et d'irréprochables, suivant les préceptes que Pope venait de traduire d'Horace et de Boileau. Mais en poésie, la volonté ne suffit pas; il faut avoir été touché du feu sacré.
Benjamin ne discernait pas encore sa véritable vocation; comme il était ému en face de la nature, il se crut poëte; il n'improvisait plus ses vers comme autrefois sur de vieux airs; il les écrivait avec soin, et ne les chantait que lorsqu'il était content de leur forme. C'est ainsi qu'il fit deux ballades sur des aventures de marins; il les chanta à quelques vieux matelots, ses amis de la mer; ils en furent enchantés, les répétèrent en choeur, et leur assurèrent une sorte de succès populaire. Le frère de Benjamin, sachant qu'il y trouverait son profit, imprima les deux ballades et envoya l'enfant les vendre le soir par la ville. Benjamin, vêtu de sa jaquette d'atelier, poussait en avant une petite brouette toute chargée des feuillets humides, et attirait l'attention des passants sur ses ballades qu'il fredonnait. Il en vendit énormément dans les rues, sur les places publiques, et principalement sur le port, où chaque matelot et chaque mousse voulurent avoir les chansons de leur petit ami. Il rapportait religieusement à son frère tout l'argent de cette vente. Quant à lui, il se contentait de l'espèce de gloire qu'il pensait en recueillir.
Son père, qui était un homme de bon sens, doué de facultés naturelles très-élevées, interposa son autorité entre l'âpreté du frère et la vanité naissante du petit poëte; il ne voulut pas que Benjamin continuât cette vente publique, et lui déclara très-nettement que ses vers étaient mauvais. L'honnête ouvrier possédait ce que nous avons plusieurs fois constaté dans des natures à demi incultes, un instinct très-sûr pour juger des beautés de l'art et de la poésie; il les sentait plus qu'il ne les analysait, mais son sentiment suffisait pour lui inspirer une sorte de critique toujours juste; entendait-il de la musique ou lisait-il des vers, il goûtait les passages les plus beaux aussi bien que l'eût fait un artiste de profession. Comme délassement, il aimait à lire les grands poëtes après sa journée de travail, et c'est sur leur génie qu'il s'appuya pour convaincre Benjamin de l'infériorité de ses propres vers; il comprenait bien qu'en ceci, l'autorité d'un père n'aurait pas suffi, et surtout quand ce père n'était qu'un pauvre artisan.
Il choisit, pour accomplir son dessein, trois des plus belles scènes de Shakspeare: une de la Mort de César, une de la Tempête et une de Roméo et Juliette, où tour à tour le poëte avait peint l'héroïsme de la patrie et de la liberté; le spectacle des éléments déchaînés; la douceur et la tristesse de l'amour. Le bon ouvrier lut à son fils avec simplicité les trois scènes. Benjamin passait de l'enthousiasme à l'attendrissement. «C'est beau! s'écriait-il, c'est beau à faire tressaillir tout un peuple rassemblé!»
Le père prit alors les deux ballades; et, souriant malicieusement, il dit à l'enfant: «Tu avais à exprimer les mêmes sentiments que le grand Williams; tu avais à décrire les fureurs de la mer; le courage de glorieux marins qui se dévouent et meurent pour leur patrie; l'amour d'une jeune fille pour un jeune matelot; eh bien! lis et compare; dans tes vers, pas une image; pas une expression qui aille au coeur et le remue; des mots communs ou grotesques qui semblent rire du sentiment qu'ils veulent exprimer; une mesure tantôt sautillante et tantôt traînante, qui est celle des chansons de baladins et des complaintes d'aveugles; enfin, un tel désaccord entre le sujet et la forme, que toi-même tu ne pourrais entendre sans hilarité ces récits qui étaient destinés à faire pleurer.» Et le voilà qui se met à lire tout haut les deux ballades.
Benjamin essayait en vain de l'interrompre en s'écriant: «Oh! que vous avez raison, que c'est mauvais, que c'est plat! j'étais fou de me croire poëte, je ne le serai jamais, et pourtant, ajouta-t-il tristement, j'aime et je sens la poésie.
--Et moi aussi, mon enfant, je la sens, mais je suis incapable de l'exprimer, et de ne jamais faire même une de tes chansons d'aveugles.
--Dois-je donc, continua l'enfant pensif, renoncer aux occupations de l'esprit, pour lesquelles il me semblait que j'étais né?...
--Eh! non, non, répliqua le père; mais il faut t'exercer à écrire en prose sur divers sujets, et bien connaître ta vocation avant de te livrer au public; peut-être seras-tu un philosophe moraliste, un publiciste de journaux, ou peut-être un orateur; mais ne te hâte pas, par vanité, de faire parler de toi, attends que le bruit vienne te chercher; crois-moi, la fortune et la gloire durables n'arrivent que lentement.»
Benjamin qui, ainsi que tous les êtres destinés à devenir grands, n'avait aucune présomption, reçut cette leçon de son père et s'y soumit; elle se grava même si profondément dans son âme, qu'elle sembla diriger toutes les actions de sa vie. Suivant le conseil de son père, il s'exerça à écrire sur tous les sujets: il prit pour modèle les meilleurs auteurs anglais de la mère patrie; il lut le Spectateur d'Addison (ce premier modèle des revues anglaises), et se mit à composer des articles de journaux; l'idée de les faire paraître ne lui vint pas encore, mais elle devait lui être suggérée bientôt.
Il ne rêvait qu'au moyen de perfectionner et d'agrandir son esprit; ayant lu dans un livre qu'une nourriture végétale maintenait le corps sain, et les facultés de l'esprit toujours actives, il ne se nourrit plus que de riz, de pommes de terre, de pain, de raisin sec et d'eau. Cette nourriture frugale lui donnait le moyen d'économiser pour acheter plus de livres; il finit par renoncer à son régime pythagorique; c'est l'aventure suivante qui l'y décida: il allait quelquefois à la pêche pour son père ou son frère; il leur rapportait son butin, mais jamais il n'y goûtait. Un jour, on lui fit remarquer dans le ventre d'un des poissons qu'il avait pêchés, un autre tout petit poisson: «Oh! oh! dit-il, puisque vous vous mangez entre vous, je ne vois pas pourquoi nous nous passerions de vous manger.»
Boston, qui est devenue la ville la plus lettrée des États-Unis, l'était déjà à cette époque; il y paraissait plusieurs journaux; le frère de Benjamin en publiait un qui s'appelait le Courrier de la nouvelle Angleterre. La rédaction en était faible, et le jeune rêveur sentait bien qu'il serait désormais capable de faire de meilleurs articles que ceux qu'on vantait autour de lui. Mais il redoutait les moqueries de son frère, esprit médiocre et envieux, et il savait bien que s'il lui présentait des pages signées de son nom pour le journal, elles seraient refusées; il rêva longtemps comment il pourrait lui faire parvenir incognito des articles sur la politique et les sciences; enfin il se décida à contrefaire son écriture, et à glisser le soir, sous la porte fermée de l'imprimerie, ces pages destinées au Courrier de la nouvelle Angleterre. Tous les articles qu'il fit ainsi parvenir successivement à son frère furent imprimés dans le journal, et bientôt on ne parla plus que du publiciste anonyme qui l'emportait sur tous les publicistes connus.
Enhardi par le succès, Benjamin se fit connaître; chacun le combla d'éloges, excepté son frère, dont la jalousie redoubla. La vanité de celui-ci souffrait de son infériorité et ne pouvait être vaincue que par son intérêt; c'est ce qu'il montra trop bien peu de temps après; un article de sa gazette ayant déplu, l'autorité lui défendit d'en continuer la publication. James, qui tenait avant tout à l'argent, eut recours à un stratagème pour ne pas suspendre son journal dont il tirait chaque jour un gain assuré: il le fit paraître sous le nom de son frère, et, pour faire croire à tous à la réalité de cette fiction, il rendit à Benjamin son engagement d'apprenti qui le liait jusqu'à vingt et un ans; mais il prit la précaution de lui faire signer un nouvel engagement secret qui l'enchaînait sinon en public, du moins devant sa conscience.
Le studieux adolescent consentit à tout pour continuer à faire paraître ses travaux, et aussi dans l'espérance que son frère, touché par le profit que lui rapportait cette gazette, se départirait de sa rigueur envers lui; mais il est des âmes communes et jalouses qui se donnent pour mission d'être les mauvais génies des âmes élevées: les exploiter et les abaisser, tel est le but incessant de leur envie. James, humilié de la supériorité déjà éclatante de son frère, l'accablait de la plus rude besogne, dans l'espérance que cette supériorité faiblirait: du matin au soir il le forçait à travailler à l'imprimerie, quoiqu'il le vît pâle et défait lorsqu'il avait passé la nuit à écrire pour son journal.
Un jour, Benjamin, lassé de cette lutte et de cette exploitation, déclara à son frère qu'il voulait sa liberté.
James l'appela traître et parjure.
«Je sais bien que je manque à ma parole, répliqua le pauvre garçon, qui avait le coeur droit; mais vous, James, vous manquez à la justice et à la bonté.» Et il quitta la maison de son frère pour n'y plus reparaître.
James, furieux, alla se plaindre hautement à son père; il chargea Benjamin d'accusations odieuses; il le décria chez tous les imprimeurs de Boston, si bien que l'accusé n'osa plus se montrer. Cependant la nécessité le pressait. Où s'abriter? comment se nourrir? Soutenu par la vigueur de son esprit si au-dessus de son âge, il se résolut à faire quelques tentatives, et alla frapper à plusieurs imprimeries. Toutes lui furent fermées.
Désespéré, n'ayant plus pour ressources que quelques monnaies anglaises (en tout la valeur de cinq francs), il alla s'asseoir sur le rivage de la mer, et, malgré lui, il se prit à pleurer; ce soir-là, il ne songea ni à nager ni à ramer au loin. Comme il se lamentait ainsi, sans regarder les vagues qui mouillaient ses pieds, le capitaine d'un brick, un de ses vieux amis, passa près de lui.
«Quoi! Benjamin devient paresseux au plaisir? Benjamin ne nage pas? Benjamin ne chante plus? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule; puis il ajouta: Benjamin ne veut-il pas, pour se distraire, venir boire un coup à mon brick, qui est en partance demain pour New-York?»
Touché de la bonté du vieux marin, Benjamin lui conta toutes ses peines.
«Eh bien! lui dit le capitaine après avoir écouté son récit, si tu m'en croyais, tu n'en ferais ni une ni deux, et tu partirais demain avec moi pour New-York; peut-être y trouveras-tu de l'ouvrage: en tout cas, tu iras jusqu'à Philadelphie, où j'ai un parent imprimeur, qui te recevra comme un fils.»
Benjamin avait l'esprit aventureux; il agréa avec joie la proposition du capitaine, et le soir même il était à son bord.
Favorisés par un beau temps, ils arrivèrent rapidement à New-York; mais, n'y ayant pas trouvé d'ouvrage, Benjamin en repartit aussitôt pour Philadelphie, muni d'une lettre du bon capitaine à son parent, l'imprimeur Keirmer. Il trouva une maison hospitalière, un maître intelligent et doux, qui comprit tout ce que valait le noble adolescent, et le traita comme son propre enfant. Benjamin travailla avec ardeur pour prouver sa gratitude, et bientôt il devint le chef de l'imprimerie. Mais un labeur plus élevé, la politique, la science, l'attirait toujours; quand le soir était venu et qu'il se promenait seul dans la campagne de Philadelphie, il se demandait souvent avec tristesse si quelque voie lui serait enfin ouverte pour accomplir sa destinée.
Un soir, assis sur une hauteur qui dominait la ville, il s'y oublia jusqu'à la nuit. Tout à coup un orage le surprit, un de ces orages formidables dont ceux des contrées européennes ne sauraient nous donner une idée; la foudre éclata sur un édifice et y mit le feu; bientôt la flamme s'étendit et dévora le monument. Benjamin accourut, guidé par la sinistre lueur; plusieurs personnes avaient péri; c'était un spectacle navrant. Le jeune savant rentra le coeur brisé, et passa la nuit à méditer, la tête penchée sur sa table de travail: il avait depuis quelque temps constaté le pouvoir qu'ont les objets taillés en pointe de déterminer lentement et à distance l'écoulement de l'électricité; il se demanda si on ne pouvait pas faire de ces objets une application utile qui fît descendre ainsi sur la terre l'électricité des nuages; il se dit que si les éclairs et la foudre étaient des effets de l'électricité, il serait possible de les diriger et de les empêcher de détruire et de ravager. C'est aux réflexions de cette nuit de veille douloureuse qu'on dut plus tard le paratonnerre, dont Benjamin fut l'inventeur.
Cependant la renommée d'un savant si précoce ne tarda pas à se répandre dans Philadelphie. Sir William Keith, gouverneur de la province, qui était un homme remarquable, voulut le voir et l'interroger; il comprit ce que deviendrait dans l'avenir ce jeune et hardi génie. Il songea à l'attacher à la mère patrie par les liens de la reconnaissance et de la gloire.
«Voulez-vous aller à Londres, lui dit-il, vous partirez sur un vaisseau de l'État, vous y serez défrayé par moi, vous connaîtrez là-bas les littérateurs et les savants, vous serez des leurs, mon jeune ami, puis vous reviendrez à Philadelphie, et vous répandrez les trésors de votre esprit dans le nouveau monde!»
Benjamin accepta.
De ce jour, il se sentait émancipé; d'adolescent, il devenait homme! Mais son premier bienfaiteur, en lui parlant ainsi, ne se doutait guère que son protégé serait un jour le fameux Benjamin Franklin, un des fondateurs de la république des États-Unis!
Linné (Charles Linnæus), le plus grand naturaliste du dix-huitième siècle, naquit le 24 mai 1707 dans le village de Roeshult en Suède; il était fils du pasteur de ce village, qui voulait aussi en faire un ministre, et l'envoya à l'âge de dix ans dans la petite ville de Vixioe pour y suivre l'école latine. Déjà entraîné par sa passion pour la botanique, Linné négligea ses études classiques, et son père en fut tellement irrité qu'il le mit en apprentissage chez un cordonnier. Mais un médecin nommé Rothman, ayant eu occasion de causer avec le jeune Linné, fut frappé de son aptitude pour toutes les sciences naturelles, il lui prêta un Tournefort (botaniste français), il chercha à le réconcilier avec son père, et le plaça chez Kilian Stobæus, professeur de l'Université de Lund; bientôt Linné passa à l'Université d'Upsal. Sa vie d'études fut une vie de privations; il ne subsistait qu'en donnant des leçons de latin à d'autres écoliers, et il était réduit à raccommoder pour son usage les vieux souliers de ses camarades. Ce fut un de ses maîtres, Olaüs Celsius, qui donna au jeune Linné la nourriture et le logement, et plus tard lui fit obtenir la direction du jardin botanique d'Upsal. Dès lors, n'ayant plus à lutter contre la misère, le génie de Linné put prendre l'essor. Il voyagea, pour en décrire les plantes, dans la Laponie norvégienne; fit le tour du golfe de Bothnie et revint à Upsal par la Finlande et les îles d'Aland; il visita aussi Hambourg, puis se rendit en Hollande. C'est là que l'illustre médecin Boerhaave pénétra l'étendue de son génie et commença sa fortune. Linné étudia et professa durant trois ans en Hollande, tout en rassemblant des matériaux pour ses grands ouvrages dont les principaux sont: le Système de la nature; la Philosophie de la botanique; la Flore de la Laponie; le Fondement de la botanique; les Noces des plantes; etc, etc. Ces divers traités se répandirent avec rapidité et firent connaître la gloire et le nom de Linné dans le monde entier. De la Hollande il passa à Paris, où il se lia pour la vie d'une tendre amitié avec Bernard de Jussieu, notre célèbre naturaliste; enfin il se fixa en Suède et finit par y obtenir de grands honneurs; il enseigna la botanique dans la capitale, eut le titre de médecin du roi et fut anobli. Il avait épousé, en 1740, Mlle More, une jeune Suédoise qu'il avait longtemps aimée; il en eut quatre filles et un fils. Son fils lui succéda dans sa chaire, et une de ses filles se distingua par des travaux de botanique; il mourut le 10 janvier 1778, âgé de 71 ans. Il fut enterré dans la cathédrale d'Upsal. Gustave III proclama lui-même les regrets de la Suède dans un discours qu'il prononça devant les états généraux. Ce prince composa aussi lui-même l'oraison funèbre de Linné qu'il fit lire publiquement. On lui a élevé dans le jardin de l'Université d'Upsal un temple qui renferme les productions de la nature. Deux médailles furent frappées en son honneur.
Si l'hiver de Paris nous paraît triste lorsque la brume enveloppe la grande ville; si Londres, avec son manteau de brouillard épais et noir, a, d'octobre en avril, un aspect funèbre qui nous glace le coeur; que serait-ce de ces longs hivers de la Scandinavie, où la terre est durant plusieurs mois couverte de neige et de glace, où le ciel est comme un couvercle gris terne et sans horizon, à moins qu'une aurore boréale ne l'éclaire tout à coup d'un éclat passager; la Suède a un de ces climats rigoureux, qui donnent aux esprits toujours obligés de se replier sur eux-mêmes des tendances studieuses et une mélancolie calme; quant aux corps, ils sont généralement robustes sous ces latitudes, qui offrent beaucoup d'exemples de longévité; mais malheur aux étrangers qui s'exposent imprudemment à cette température. On dit que Descartes prit un rhume en donnant, à Stockholm, des leçons de philosophie à la reine Christine de Suède, et qu'il mourut des suites de ce rhume: et pourtant les appartements de la reine devaient être chauffés!
Rien n'est plus triste qu'un pauvre village de Suède lorsqu'arrive novembre; sitôt que le jour cesse, une fumée épaisse s'élève de chaque toit de chaume et annonce que chaque famille se chauffe autour du foyer.
Par une soirée d'hiver de 1719, la cheminée du presbytère du village de Roeshult, pauvre habitation qui ne se distinguait guère des chaumières qui l'environnaient, jetait dans l'air compacte et glacé une colonne de noire fumée; dans l'intérieur brûlait un grand feu de tourbe. Le pasteur et sa famille, qui se composait: de la femme du pasteur, excellente ménagère, de deux petites filles de sept à huit ans, et d'un garçon qui pouvait en avoir douze, étaient rangés autour d'une table pour la veillée; sur cette table brûlait une lampe de fer basse, grossière et à trois becs; au pied de la lampe étaient amoncelées de grosses pelotes de laine brune avec laquelle la mère tricotait des bas; les aiguilles d'osier claquaient dans ses doigts, les deux petites filles luttaient d'émulation pour imiter la besogne de leur mère et y parvenaient assez bien; tandis que le pasteur, accoudé sur la table et la tête baissée sur une grande Bible, en lisait de temps en temps quelques récits qu'il commentait.
Toute l'attention du petit garçon, dont les cheveux blonds obstruaient le front et les yeux, paraissait absorbée par un cahier de papier blanc sur lequel il fixait des herbes et des fleurs. Ses petites soeurs le regardaient parfois à la dérobée, mais sans l'interrompre de son travail; quant à la mère, elle lui jetait de temps en temps un bon regard, accompagné d'un sourire, tout en épiant son mari, le ministre, qui continuait sa docte et pieuse lecture sans lever les yeux sur son auditoire.
Mais tout à coup celui-ci secoua sa grosse tête à la physionomie entêtée, et ayant regardé son fils, il s'écria avec colère:
«Encore ces cahiers et ces herbes inutiles; je suis résolu à jeter le tout au feu, pour en finir avec votre paresse et votre désobéissance.»
Et comme il faisait un geste pour exécuter sa menace, l'enfant pressait avec force son cahier sur sa poitrine où il croisait ses deux bras, tandis que sa mère arrêtait son mari et lui disait:
«Un peu de patience, mon bon Nils 7, il a voulu ranger ses plantes de la journée, et maintenant il va être tout à ses devoirs de latin; et elle se hâtait de mettre à l'abri le cahier menacé et d'y substituer le cahier des thèmes et des versions.
Note 7: (retour) Abréviation suédoise de Nicolas.
--Femme, en pensant l'excuser vous l'accusez vous-même, s'écria le pasteur toujours en colère, vous parlez des plantes qu'il a recueillies aujourd'hui. Oui, je le sais bien, au lieu d'écrire ici ses devoirs ou de me suivre auprès des malades et des mourants, il est allé fouiller sous la neige et courir, comme un petit vagabond, dans les défilés des montagnes pour y chercher quoi? je vous le demande? des herbes sans nom et sans utilité.
--Sans nom, c'est possible, répliqua la femme, aussi ignorante que son mari en botanique, mais pour utiles et salutaires, il y en a qui le sont; car l'autre jour, quand notre petite Christine s'était fait, une coupure au doigt, quelques feuilles d'une de ces plantes ont suffi pour cicatriser la blessure, et quand notre vieille cousine Berthe s'est brûlée il y a quelque temps si douloureusement, c'est encore avec des plantes indiquées par notre petit Charles qu'elle s'est guérie. Le médecin de la ville, qu'elle fit venir, déclara que ce pansement de plantes était bon, qu'il fallait le continuer, et que celui qui l'avait fait n'était pas un ignorant.
--En tout cas, reprit le père, comme je ne veux pas faire de mon fils un docteur-médecin, mais un docteur en théologie, un ministre de l'Église comme moi, il aura pour entendu de renoncer à ce sot herbier, et de donner désormais tout son temps, sous ma direction, à l'étude des saintes Ecritures et à celle du latin; sans cela, je lui promets bien qu'avant huit jours je l'envoie à l'école latine de la ville, où il vivra sous une rude discipline.»
La mère voulut répliquer, mais le pasteur lui imposa silence par sa gravité, et se penchant sur sa Bible, il y continua sa lecture à voix basse.
On n'entendit plus alors dans la salle enfumée, qui servait à la fois de cuisine, de salon et de salle à manger à la pauvre famille du pasteur, que le bruit des aiguilles à tricoter que faisaient aller la ménagère et les deux petites filles, et le bruit moins distinct de la plume du jeune garçon qui écrivait ses versions latines.
Il mettait à son travail une absorption et une rapidité presque fiévreuses. On sentait qu'il voulait faire bien et vite une besogne antipathique. Lorsqu'il eut fini, il poussa un soupir d'allégement qui interrompit le silence que gardait toute la famille.
«Eh bien! dit le pasteur qui souleva sa tête appesantie par la lecture, la méditation, ou peut-être un demi-sommeil.
--Voilà, mon père!» dit l'enfant, en posant à côté de la Bible ses pages d'écriture.
Le père les parcourut aussitôt, et quand il eut fini il murmura:
«Bien! très-bien! je sais, petit Charles, que vous faites ce que vous voulez, voilà pourquoi je vous trouve encore plus répréhensible quand vous ne m'obéissez pas.
--Je veux vous obéir, répliqua l'enfant en regardant son père avec tendresse et supplication; mais ne pourriez-vous me permettre que je fisse deux parts de mon temps, une pour l'étude des livres saints et du latin, l'autre pour l'étude de ces plantes et de ces fleurs qui sont pour moi autant de psaumes et autant de versets qui chantent la grandeur de Dieu?
--Vous êtes fou! s'écria le père; je vous ai déjà dit que cette étude puérile ne vous mènerait à rien et entraverait votre carrière théologique; si vous persistez, vous connaissez ma résolution à votre Égard; je n'en démordrai pas.»
A ces mots, il se leva et commença la prière que la famille faisait en commun chaque soir; puis les enfants ayant embrassé leur père et leur mère, se retirèrent pour dormir. Le petit Charles couchait dans un cabinet sombre, ayant pour tout ameublement un lit, une chaise et une étagère en bois de sapin sur laquelle étaient rangés quelques livres et les bien-aimés cahiers de son herbier. A peine fut-il au lit qu'il se mit à pleurer et à rêver aux moyens de suivre sa vocation sans désobéir à son père. Tandis qu'il était dans les larmes, sa mère arriva furtivement; elle l'embrassa et le consola.
Les mères semblent avoir en elles tous les instincts et toutes les pensées de leurs enfants; non-seulement elles leur donnent leur sang et leur chair en les portant pendant neuf mois dans leurs flancs, mais elles leur donnent aussi une partie de leur âme. Voilà pourquoi elles apportent toujours les ménagements du coeur, où les pères n'apportent que la décision et les sévérités de l'esprit.
«Voyons, mon petit, disait la bonne mère en tenant Charles dans ses bras, cela t'afflige donc bien de ne plus aller à travers les neiges et les crevasses des rochers chercher les plantes enfouies?
--Oh! ma mère, si vous saviez quel plaisir quand je découvre une espèce nouvelle d'admirer et de compter les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs, les pétales, chaque linéament enfin de ces trésors du bon Dieu! c'est surtout au printemps que ce plaisir si vif se multiplie et se varie. Les fleurs nouvellement écloses sont pour moi tout un monde comme serait pour d'autres l'arche qui renfermait tous les animaux de la création. Les plantes me parlent et je les entends; je vous assure, ma mère, qu'elles ont des instincts, des habitudes et des différences dans les mêmes espèces comme le visage de mes soeurs et le mien diffèrent malgré notre ressemblance.
--Tu rêves, tu rêves, mon cher enfant, s'écria la mère moitié riant et moitié attendrie, mais par ce grand froid et avec l'aridité de la terre, ton plaisir doit être bien diminué, tu te donnes beaucoup de fatigue pour ne recueillir qu'un maigre et rare butin.
--Oh! ma mère, demandez au chasseur s'il redoute la neige qui tombe sur ses épaules? Demandez au pêcheur si les bancs de glace l'arrêtent? Ils ne voient que la proie qu'ils poursuivent et qu'ils rapportent le soir dans leur logis; et tenez, poursuivit-il en saisissant un des cahiers de son herbier, que ne braverait-on pas pour posséder une de ces jolies fleurs qui sont là, me souriant et me répondant, quand je les interroge. Chaque jour je découvre quelque espèce inconnue dans les mousses, dans les lichens; et mon père veut que je renonce à ces recherches! C'est comme s'il me demandait de ne plus manger, de ne plus vivre!
--Tu vivras et tu mangeras! Seulement tu mangeras une heure plus tôt ton déjeuner, répliqua la mère gaiement, et chaque matin, pendant que ton père dormira encore, tu iras à ta chère découverte; mais tu ne dépasseras pas le temps permis, et à l'heure dite, tu rentreras bien vite pour étudier ton latin.
--Oh! merci, merci! s'écria l'enfant en sautant au cou de sa mère, qui l'embrassa et le quitta en lui disant: «A demain.»
Pour la première fois de sa vie l'enfant s'endormit radieux et fit un beau songe: il se trouva tout à coup transporté dans une vallée immense entourée de montagnes, qui commençaient en pente douce et s'élevaient graduellement jusqu'au ciel; il était assis auprès d'une belle source claire qui murmurait à travers les plantes et les fleurs de toutes sortes, il faisait une température d'été et de grands nuages blancs et dorés couraient dans l'éther d'un bleu vif au-dessus de sa tête. Il n'avait point encore vu un ciel semblable dans ce pauvre village de Suède, où il était né et qu'il n'avait jamais quitté. Son admiration était partagée entre ce ciel où le soleil brillait de toutes ses flammes, et cette campagne riante couverte de plantes et d'arbustes en fleurs. Il se leva et se mit à marcher, ravi et léger, à travers les sentiers; il craignait de froisser une tige, une feuille, un pétale, une étamine, et pourtant il eût voulu cueillir tour à tour toutes ces fleurs pour les étudier; il commença par aspirer vivement leurs parfums et par jouir du coup d'oeil général de leurs belles formes et de leurs admirables couleurs, puis il se dit, pris d'une sorte de vertige: «Jamais, jamais je ne pourrai fixer dans ma mémoire cette innombrable variété d'espèces, les classer et leur donner un nom!» Dans son découragement, il s'arrêta immobile et priant dans son âme: «Mon Dieu! mon Dieu, disait-il, la nature est trop grande pour la faible vue de l'homme, et s'il parvenait à en saisir l'ensemble, sa profondeur et ses détails lui échapperaient. Vous avez fait, ô mon Dieu, la création à votre image, et nous, pauvres et chétifs, nous voulons en mesurer la grandeur et en décrire la beauté, c'est impossible! Nous ne connaissons jamais que des fragments de votre oeuvre, le reste nous échappe; pardonnez-moi donc mon audace, ô mon Dieu! Mon père a raison, je dois vous adorer et vous servir comme un ministre obscur, et non prétendre à vous pénétrer et à expliquer vos ouvrages comme un savant participant de vos facultés divines;» et le pauvre enfant, écrasé par la splendeur de la nature qui l'entourait, tomba à genoux, adora Dieu et resta longtemps dans l'engourdissement de l'extase.
Mais des voix, qui semblaient être la voix de Dieu même, montèrent tout à coup des calices épanouis et du sein des boutons encore fermés. Ces voix lui disaient: «Viens à nous! nous sommes à toi, nous t'aimons de nous aimer et de nous rechercher, d'avoir compris que nous vivions et que nous sentions, nous qu'on a si longtemps crues inertes, inanimées et propres à charmer seulement les yeux. Ne crains pas de nous cueillir et de nous détruire, nous renaissons sans douleur; chacun de nos filaments déchirés te fera découvrir nos mystères à peine soupçonnés jusqu'ici. Tu trouveras dans les détails de notre structure autant de merveilles que dans celle du corps humain; car, sur une échelle différente, nous avons comme l'homme des organes qui souffrent ou se réjouissent; nous avons des répulsions et des sympathies; nous avons nos aptitudes, nos moeurs, nos destinées impérieuses fixées par une règle infaillible. Regarde-nous et pénètre-nous, enfant qui nous aime; tu sauras comment nous naissons, comment nous nous développons et arrivons à la beauté et à l'amour.» Ce n'étaient pas seulement les larges et magnifiques fleurs des tropiques, les cactus, les nénuphars, les magnolias; ce n'étaient pas seulement les fleurs reines de nos jardins: la rose, la tubéreuse, le lis, l'oeillet, qui parlaient ainsi à l'enfant endormi, c'étaient encore toutes les fleurettes des champs, les pâquerettes, les boutons d'or, les violettes, le thym, toutes les mousses et tous les lichens poussant sur les rochers ou au bord de l'eau; chaque plante, chaque tige, chaque calice avait comme une voix distincte, et tous ces accents réunis formaient un concert doux et flatteur qui plongeait le petit Charles dans un ravissement heureux.
«Oh! oui, répondait-il à ces paroles mystérieuses que lui seul pouvait entendre, je vous aime, je vous comprends, et je révélerai au monde la grâce et la magnificence de vos secrets;» et il se pencha vers les fleurs les plus prochaines pour les cueillir; mais voilà qu'il s'opéra alors autour de lui un prodige; toutes les fleurs semblèrent se mouvoir et s'arracher à leur racine; elles vinrent vers l'enfant, firent à son corps comme une enceinte odorante, montèrent sur son coeur et dans ses bras, puis jusqu'à sa tête où elles s'enlacèrent en une immense couronne. Le front de l'enfant rayonnait transfiguré sous cet emblème d'un avenir glorieux; il grandissait, grandissait sous le couronnement de ses fleurs bien-aimées. Tout à coup il sentit un souffle chaud glisser sur sa tête; un baiser l'effleura et lui causa un indicible bonheur: la sensation fut si vive qu'elle l'éveilla; il vit sa mère, debout auprès de lui, à peine éclairée par la première lumière de l'aube. Ce baiser venait de sa mère! de sa mère qui comprenait son âme!
«Il est temps, lui dit-elle, le jour se lève; habille-toi, prie Dieu, déjeune et cours dans les champs avant que ton père ne s'éveille; tu as une petite heure pour aller à la découverte de tes plantes; va donc, mon fils, puisque c'est là ton amour et ton bonheur.»
L'enfant remercia sa mère; et, tandis qu'elle l'aidait à s'habiller, il lui raconta le songe merveilleux qu'il venait de faire.
Sans y rien comprendre, la mère y vit un présage de bonheur et de gloire pour son fils et résolut de l'aider de plus en plus dans sa vocation. Aussitôt qu'il fut habillé, elle lui présenta une écuelle de bois pleine d'un potage fumant que l'enfant mangea avec appétit; puis elle l'enveloppa dans une petite houppelande de gros drap dont elle redressa le col, qui cacha jusqu'au-dessus des oreilles le frais visage de l'enfant. Il partit joyeux, un bâton à la main. La bonne mère avait retranché au moins deux heures de son sommeil habituel pour donner ces doux soins à son fils et pour satisfaire à son désir.
Cherchez dans votre souvenir, enfants qui me lisez, et vous trouverez tous que vos mères ont eu pour vous de ces tendresses-là.
Durant quelques jours le petit Charles put herboriser en paix dans les montagnes et découvrir dans leurs anfractuosités quelques pauvres fleurs et quelques frêles mousses épargnées par la neige. Mais, un matin que le père s'éveilla plus tôt que de coutume pour aller voir un malade qu'il avait laissé mourant la veille, il se mit dans une grande colère en ne trouvant pas son fils au logis. La mère en vain objecta quelque prétexte; le sévère ministre ne s'y laissa point tromper et jura que, dès le lendemain, l'enfant serait envoyé à l'école latine de la petite ville de Vixioe. La mère éclata en sanglots; le père s'écria que les larmes n'y pouvaient rien; et, quand le petit Charles rentra furtivement à la maison, il comprit que les dissensions et le chagrin y avaient pénétré par sa faute: il essaya de se justifier et de promettre à son père une obéissance aveugle pour l'avenir; celui-ci resta inflexible. Il sortit en donnant ordre à la mère de préparer les hardes de son fils, qu'il conduirait lui-même dès le lendemain à Vixioe.
Quel déchirement pour la mère et pour l'enfant que cette brusque séparation! La mère surtout ne pouvait se résoudre à se séparer de son fils bien-aimé. Depuis qu'elle l'avait porté neuf mois dans son sein et nourri de son lait, jamais elle ne l'avait quitté un seul jour.
«Non! non! cela était impossible, répétait-elle en couvrant de ses mains son visage inondé de larmes.»
Charles, désespéré de voir pleurer sa mère, étouffa sa propre douleur et essaya de lui donner du courage; il lui disait:
«La ville où je vais est voisine; nous nous verrons souvent; puis je travaillerai bien et vite pour satisfaire mon père, et je reviendrai.»
Mais la mère pleurait toujours; un seul jour de séparation lui était une grande angoisse. Cependant, sachant que son mari était inébranlable dans ses volontés, elle commença à préparer les effets de son fils dans une petite malle. Elle mit au fond ce bien-aimé et fatal herbier qui était la cause de leur séparation; puis un peu d'argent en petite monnaie; puis des confitures et des fruits secs: friandises du foyer que les mères se plaisent à donner aux enfants.
Quand le ministre rentra, la malle était faite; et, voyant qu'on avait suivi ses ordres, il se montra un peu apaisé.
Le reste de la journée et la veillée s'écoulèrent sans querelles, mais bien tristement. Le père lisait sa Bible, comme à l'ordinaire; les petites filles tricotaient, comme la veille, auprès de leur mère, ne faisant entendre que quelques soupirs étouffés ou quelques paroles entrecoupées. Quant à Charles, il était résigné et courbait la tête sur les thèmes latins qu'il traduisait.
L'heure du repos étant arrivée, on fit la prière en commun; puis le fils ayant souhaité bonne nuit à son père, le père répliqua:
«Bonne nuit, mon fils; demain nous partirons au petit jour pour Vexioe!»
L'enfant s'inclina en silence et en étouffant ses larmes.
Aussitôt que son mari dormit, la mère se glissa auprès du lit de son fils, à qui elle prodigua ses caresses et fit les plus vives recommandations sur sa santé. Ce furent là leurs véritables adieux; car le lendemain le rigoureux ministre brusqua le départ.
Comme il faisait grand froid et que les routes étaient couvertes de glace, nos voyageurs partirent en traîneau. Cet exercice et le pays qu'il parcourait, en partie nouveau pour lui, finirent par distraire le petit Charles de son chagrin. Mais, quand il se trouva dans la ville, si triste et si morne, et surtout quand il fallut franchir les noires murailles de l'école latine 8, le pauvre enfant sentit son coeur défaillir.
Note 8: (retour) Institution protestante équivalant à nos petits séminaires.
Son père le recommanda brièvement plutôt à la sévérité qu'aux soins du directeur de l'école, qui était son ami, puis il retourna à son village, ayant accompli, pensait-il, son devoir.
Le petit Charles se sentit d'abord comme perdu et abandonné; mais l'intérêt et l'amitié qu'il trouva dans quelques écoliers de son âge lui rendirent le courage. Il résolut de travailler pour satisfaire son père; et, tant que dura l'hiver, il s'appliqua avec ferveur aux études latines et théologiques. Quand le printemps parut, il sentit en lui comme un souffle orageux et tout-puissant qui l'emportait loin des murs de l'école à travers les vallées et les montagnes que commençait à couvrir une végétation naissante; l'air qu'il respirait lui apportait les senteurs des fleurs et des herbes; il était attiré invinciblement vers elles: son beau songe lui revenait; il y voyait un emblème de sa destinée, et s'écriait, dans son angoisse présente:
«Non! non! Dieu ne m'a pas créé pour être un ministre protestant! C'est d'une autre manière que je dois l'adorer et proclamer sa grandeur!»
Il résista d'abord aux tentations de ses instincts invincibles; mais, un jour que toute l'école sortit pour faire une promenade dans la campagne, il s'éloigna de ses camarades et se perdit au milieu des rochers dans une gorge tapissée de plantes grimpantes et de fleurs. Là, captivé par la nature, l'embrassant et la caressant comme il eût caressé sa mère, il oublia tout dans la contemplation des trésors qui s'offrirent à lui. La nuit le surprit remplissant ses poches et entassant sur sa poitrine les plantes qu'il avait recueillies. Arrêté dans sa recherche ardente par les ténèbres, il se souvint tout à coup de l'école et de sa discipline. Épouvanté de son oubli de la règle, il n'osa pas revenir sur ses pas et aller implorer le pardon du directeur: la nuit était venue. Agité, frissonnant et terrassé de fatigue, il s'endormit dans un enfoncement du rocher tout couvert de mousse; le lendemain, il fut découvert par un des domestiques de l'école et il y fut ramené comme vagabond.
Le directeur écrivit au père l'équipée du fils; le père, le jugeant incorrigible et pervers, répondit au directeur qu'il voyait bien que son fils ne ferait jamais qu'un mauvais ministre de Dieu, mais que, pour le punir de sa rébellion à ses volontés, il l'humilierait en en faisant un ouvrier; et il donnait des ordres pour qu'on le mît à l'instant même en apprentissage chez un cordonnier.
Le petit Charles était d'une nature douce et faible; il ne résista pas et trouva même, au début, une sorte de satisfaction dans la demi-liberté que lui laissait sa nouvelle et étrange profession. Avant sa journée de travail manuel, il pouvait parcourir les champs, et le dimanche il s'y égarait en liberté. Le soir et durant la nuit, il classait les plantes et les fleurs qu'il avait récoltées et écrivait des dissertations sur chacune d'elles. Mais insensiblement ce double et incessant travail de l'esprit et du corps altéra sa santé. Puis, passer la journée avec des compagnons ignorants et grossiers lui était une rude épreuve. On le brusquait quand il restait silencieux; on lui reprochait son orgueil, et parfois même on lui cherchait violemment querelle. Cette lutte, qu'il subissait contre la destinée, finit par le terrasser; il tomba subitement malade, et le maître cordonnier, qui l'aimait comme un de ses meilleurs ouvriers, envoya chercher le plus habile médecin de la contrée.
C'était un très-savant homme qui se nommait Rothman; quand il arriva auprès du lit du pauvre Charles, celui-ci avait une grosse fièvre et était pris d'un peu de délire. Le docteur ne voulut pas l'éveiller de son sommeil pénible et se mit à étudier en silence les symptômes de la maladie; il découvrit une grande surexcitation de cerveau, et il se confirma dans son observation en voyant sur la petite table de l'apprenti ses herbiers et ses manuscrits ouverts; il lut quelques pages de ceux-ci, puis tomba tout à coup dans une longue rêverie tout en tenant le pouls du malade, qui battait très-fort.
Charles continuait à dormir, mais d'un sommeil pénible et bruyant et comme si quelque cauchemar l'avait oppressé. Il faisait pourtant un beau rêve, plus glorieux peut-être que celui qu'il avait fait une nuit sous le toit de son père, mais il n'en éprouvait pas le même contentement: ce songe lui semblait une dérision de la destinée présente; on raisonne parfois dans les rêves: il se voyait entouré de quatre hommes tout-puissants qui tenaient des sceptres et qui avaient des couronnes sur la tête; à ces couronnes, à leurs armes et aux décorations qu'ils portaient, il reconnaissait dans ces hommes le roi de Suède, le roi de France, le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne 9. Tous quatre lui souriaient, répandaient à ses pieds des trésors et déposaient sur sa tête la couronne de la noblesse. Lui, ébloui, se débattait contre le vertige, et de là venait l'agitation de son sommeil.
Note 9: (retour) Ces quatre souverains comblèrent Linné d'honneurs.
Le bon docteur, plein d'anxiété, suivait toutes les phases de ce sommeil tourmenté, enfin il fit boire un calmant au malade, dont la respiration se détendit et qui bientôt s'éveilla sans effort. La fièvre cessa, grâce aux soins assidus du médecin compatissant qui s'était pris pour le pauvre ouvrier d'une grande amitié; aussitôt qu'il fut convalescent, il lui prêta les ouvrages de Tournefort, un de nos célèbres naturalistes français, et comme Charles se récriait d'admiration en en parlant au docteur:
--Vous surpasserez un jour sa renommée, s'écria celui-ci.
--Oh! que me dites-vous là! répondit l'enfant.
--Je dis, mon jeune ami, que j'ai lu vos cahiers, parcouru vos herbiers, et que vous serez un jour le premier naturaliste du monde.»
Charles le regarda d'un air de doute et de tristesse:
«Ne me raillez-vous pas? lui dit-il.
--Moi! répliqua avec feu l'excellent docteur Rothman; mais que pensez-vous là? je vous emmène avec moi, vous allez finir librement vos études à l'université de Lund, et avant peu, j'en suis sûr, vous serez professeur vous-même.»
La prédiction du bon docteur s'accomplit; à quelques années de là, la chaire de botanique de l'université d'Upsal retentissait du merveilleux enseignement du jeune professeur Charles Linné!