RAMEAU

NOTICE SUR RAMEAU.

Jean-Philippe Rameau naquit à Dijon en 1683; fils d'un organiste, il apprit la musique comme il apprit à parler. Il marchait à peine que son père lui posa les mains sur un clavier. Dès l'âge de sept ans, il jouait déjà du clavecin d'une façon étonnante; il étudia assez à fond le latin au collége de Dijon, mais il ne termina point ses classes; tout son instinct le poussait vers la musique, il finit par s'y livrer entièrement. Il s'exerça sur divers instruments et entre autres sur le violon. Bien jeune encore il partit pour l'Italie, mais il n'alla point au delà de Milan où un directeur de théâtre parvint à se l'attacher; ils firent ensemble des tournées dans plusieurs villes du midi de la France. Bientôt Rameau, lassé de cette vie d'artiste nomade, se rendit à Paris où il espérait être nommé organiste d'une église; mais ayant rencontré des rivalités et des obstacles qui entravèrent le début de sa carrière, il quitta la capitale et fut tour à tour organiste à Lille en Flandre et à Clermont en Auvergne. Il s'ennuya de la vie de province, la gloire l'appelait à Paris. Il y revint en 1722. Il publia son traité d'harmonie; mais bientôt il se sentit attiré par le théâtre lyrique où les ouvrages de Lulli étaient encore au premier rang, il travailla d'abord avec le poëte Piron, son compatriote, pour l'opéra-comique. Voltaire fit pour lui l'opéra de Samson, mais on ne permit pas la représentation de cet ouvrage parce que, disait-on, c'était profaner la Bible que de la mettre en opéra.

Le premier ouvrage de Rameau représenté avec succès fut l'Hippolyte, paroles de l'abbé Pellegrin; puis successivement les Indes galantes et Castor et Pollux, paroles de Cahusac, poëte médiocre du temps.

Le talent de Rameau fut alors unanimement reconnu. Le roi créa pour lui la charge de compositeur de son cabinet; il lui accorda des lettres de noblesse et le nomma chevalier de Saint-Michel. Rameau mourut plus qu'octogénaire le 12 septembre 1764. L'Académie de musique lui fit célébrer à l'Oratoire un service solennel dans lequel on avait adapté les morceaux les plus sublimes de ses compositions. Tous les chanteurs les plus célèbres de Paris voulurent prendre part à cet hommage funèbre, et jamais on n'avait entendu de musique exécutée avec plus de pompe et de perfection.

Rameau agrandit l'art musical et les compositeurs modernes lui doivent beaucoup. Voltaire a fait de lui un grand éloge; les ouvrages laissés par Rameau sont: Traité de l'harmonie, Nouveau système de musique théorique, Dissertation sur les différentes méthodes d'accompagnement pour le clavecin, Génération harmonique, et une foule d'autres publications didactiques sur la musique, des motets ou musique sacrée, des cantates françaises. Son théâtre se compose: de Samson, d'Hippolyte et Aricie, des Indes galantes, de Castor et Pollux, de Dardanus, de Zoroastre, de la Naissance d'Osiris, etc., etc.



RAMEAU.

Le diable dans l'orgue de la cathédrale de Clermont et la cantatrice emplumée.

Un des lieux les plus pittoresques de la France est sans contredit cette étroite vallée entourée de hautes montagnes où s'étoile Clermont, ancienne capitale de l'Auvergne. La cathédrale et deux belles autres églises gothiques s'élèvent au-dessus des lignes des maisons, puis ce sont les collines couvertes de vignobles qui dominent la ville, les gorges profondes de verdure où coulent les sources minérales; les villages s'échelonnant sur le penchant des montagnes; enfin, sur le dernier plan de l'horizon, la haute montagne du Puy-de-Dôme, décrivant une immense pyramide très-nettement dessinée dans l'azur du ciel.

De tous les villages qui entourent Clermont, il n'en est pas de plus charmants que Royat; une source vive jaillit en cascade au milieu des rochers où se juchent les chaumières, et cette source est dominée d'un côté par un grand tertre couvert d'une pelouse sur laquelle de hauts marronniers s'étagent en salles de verdure. C'est là que la jeunesse du village vient danser tous les dimanches aux sons du fifre, du tambourin et du hautbois qui jouent des airs auvergnats lents et sautillants à la fois, comme ces gigues et ces bourrées qui, depuis des siècles, se sont transmises sans altération aux rustiques générations de l'endroit.

Durant toute la semaine, ces belles salles de bals champêtres restent désertes, et elles offrent aux promeneurs l'abri le plus frais et le plus recueilli. C'était par une chaude journée d'août, un pâle et grand jeune homme était assis sous ces ombres tranquilles. Tout son corps amaigri, courbé au pied d'un arbre, semblait plongé dans la méditation et l'étude, son visage rayonnait pourtant d'une sorte d'inspiration ou peut-être de bien-être que lui causait la beauté de la nature. Il écoutait les modulations des rossignols sous les feuillées, les chants distincts de la cigale et du grillon, et aussi quelque vieil air de la contrée chanté par la voix lointaine d'un berger. Le jeune rêveur prêtait l'oreille à toutes ces harmonies qu'accompagnait comme un orchestre le bruit des eaux qui s'engouffraient à ses pieds, il semblait pour ainsi dire les noter dans son coeur, et bientôt tirant de la poche de son pauvre habit râpé un petit cahier, il y traça quelques signes, puis se mit à rêver de nouveau: tout à coup la cloche voisine de l'église de Royat vint l'arracher à ses songes; il se leva comme un soldat que la consigne réclame: «Je n'ai plus, se dit il, qu'une demi-heure pour changer d'habit et me rendre à la cathédrale où j'oubliais que monseigneur l'évêque officiait. Oh! quelle chaîne! quelle chaîne!... J'étais si bien ici! encore une heure de ce silence et de cette rêverie, et j'aurais fini d'écrire ma pastorale! Quinze jours seulement de liberté et toute la musique d'un opéra serait faite, et l'on m'applaudirait à Paris, et la cour s'occuperait de moi, et mon nom se répandrait dans toute la France!» Tandis qu'il pensait ainsi, il descendait les gais sentiers de Royat et il regagnait tristement la ville; il en traversa les rues tortueuses et arriva bientôt sur la place de la Cathédrale. C'est là qu'est située la maison où naquit et vécut le grand Pascal, et c'est justement dans cette maison qu'habitait notre promeneur; il occupait une petite chambre au troisième étage, donnant sur une cour froide et humide. Sa fenêtre s'ouvrait entre deux tourelles dont le haut escalier en spirale avait plus d'une fois servi aux expériences du jeune Pascal. Il gravit rapidement les marches roides, et arrivé chez lui, il se hâta de revêtir l'habit du dimanche un peu moins râpé que celui qu'il portait. Ceci fait, il se promena à grands pas dans sa chambre, se frappant le front avec irritation: «Non, non, dit-il, je ne puis plus vivre ainsi, ma vocation m'appelle, je dois obéir, et ma vocation n'est pas d'être toute ma vie un malheureux organiste, un machiniste de l'art!... Je sais bien qu'il faut vivre, se nourrir, se vêtir; mais j'aime mieux subir toutes les misères et obtenir la gloire. Oh! je le jure bien, ce jour est mon dernier jour d'esclavage!»

Tout en se parlant ainsi, il descendit rapidement l'escalier de la tourelle, traversa la place et entra dans la cathédrale; il se dirigeait vers le petit escalier qui conduit aux orgues, lorsqu'un prêtre en chasuble l'arrêta:

«Monseigneur l'évêque va officier, lui dit-il, toutes les autorités de la ville assistent à la cérémonie religieuse, je vous en prie, mon cher enfant, jouez-nous vos plus beaux airs sacrés; depuis quelque temps vous vous négligez, et tous les fidèles de Clermont s'en affligent.

--Eh bien! monsieur le curé, répliqua un peu brusquement le jeune organiste, que ne rompez-vous le traité qui nous lie? Vous trouverez mieux que moi; je ne me sens plus inspiré.

--Mais ce traité vous oblige, mais jamais je ne le romprai, s'écria le curé; songez que durant un temps vous avez été notre gloire et notre joie; vous pouvez l'être encore; adressez-vous à Dieu, priez-le, et l'inspiration descendra sur vous comme une grâce. Pour aujourd'hui surtout, ayez à honneur d'être notre Saül. Je vous quitte, voilà monseigneur qui arrive, promettez-moi que nous serons contents.

--Oui, oui, je vous le promets,» murmura le pauvre organiste, et il s'engouffra dans l'escalier sombre.

Là, seul et ne regardant pas dans l'église, il redevint la proie de ses propres pensées; il ne rêva plus que Paris, grand opéra, musique profane, et fit serment de nouveau de rompre avec la musique sacrée.

Les chants d'église commencèrent et il préluda une sorte d'accompagnement vague qui éclata bientôt en un air de danse tout à fait discordant avec le psaume qu'entonnaient les enfants de choeur. C'était une ronde de bacchantes qu'il avait composée pour un directeur de théâtre italien. Un chantre vint aussitôt lui dire de cesser et de jouer de la musique d'église; alors pris d'une sorte de furie, il se rua sur les touches et fit un vacarme d'enfer; on aurait dit que l'ouragan grondait et que la cathédrale allait voler en éclats, renversée par quelque trombe.

Les assistants étaient épouvantés, les plus sensés se disaient que l'organiste était devenu fou, quelques vieilles dévotes prétendaient que le diable s'était emparé de l'orgue et y faisait son sabbat.

L'évêque cessa d'officier et fit appeler le pauvre organiste, qui se cachait dans le coin le plus noir de l'orgue; on finit par l'y découvrir et on le traîna de force devant monseigneur.

Le prélat lui demanda avec douceur quelle était la cause du scandale qu'il venait de donner.

Il répondit: «C'est la faute du chapitre qui m'a réduit au désespoir. Depuis six mois je sollicite instamment, mais en vain, de rompre l'engagement qui me lie pour deux ans encore à la cathédrale de Clermont; ici, monseigneur, je ne puis plus vivre, Paris m'appelle, c'est là que je dois être célèbre, laissez-moi partir!» Et en parlant ainsi, des larmes coulaient sur son visage blême et amaigri.

Le bon évêque en fut attendri: «Il ne faut pas violenter les coeurs et les esprits, dit-il, que votre vocation s'accomplisse; ce soir je ferai rompre votre engagement, et demain vous pourrez partir; je vous donnerai même quelques lettres de recommandation pour des amis que j'ai en cour, et qui vous protégeront.

--Comment reconnaître tant de générosité, disait l'organiste attendri, et, se prosternant, il baisait les mains de l'évêque.

--Prouvez-moi votre reconnaissance en remontant aux orgues, répliqua l'évêque, et en y faisant entendre de ces mélodies divines que vous savez si bien et qui font croire aux fidèles de Clermont à la musique des anges.

L'organiste s'inclina profondément et se rendit à son poste.

L'église était encore pleine de monde, l'évêque retourna à l'autel entouré de tout son clergé; on comprit que la paix venait d'être conclue, et chacun ne songea plus qu'à la prière.

L'office recommença.

Insensiblement une musique suave, et pour ainsi dire persuasive, se répandit comme un encens, bientôt la majesté de ces accords si doux s'éleva et s'accrut; toutes les terribles grandeurs de la Bible, toutes les tristesses et toutes les mansuétudes de l'Évangile se répandirent dans des harmonies successives. Les assistants pleuraient d'attendrissement. La bonté de l'évêque avait touché le jeune organiste et son âme était en ce moment inspirée par tous les sentiments qui l'agitaient; il improvisait une musique surhumaine, car l'art double nos sensations et les transporte dans l'incréé. C'est ce qui fait l'idéal des grandes oeuvres des poëtes et des musiciens.

Sans la sainteté du lieu, la foule, tout à l'heure irritée, aurait applaudi avec frénésie cette musique si belle. On voulut du moins complimenter l'organiste; on l'attendit longtemps sur la place, mais se dérobant à cette ovation, il était sorti par une petite porte de l'église qui s'ouvrait sur une rue.

Seul enfin, il s'élança dans la campagne, courant au hasard et respirant l'air à pleine poitrine; il s'arrêta sur une hauteur qui dominait la ville, et s'écria plein de joie: «Libre! libre! maître de moi-même!»

Bientôt il rentra pour faire visite à l'évêque, qui lui remit avec bonté les lettres promises; le soir il fit ses préparatifs de départ, et le lendemain il était sur la route de Paris. Il la fit gaiement, moitié à pied et moitié dans les pataches, qui conduisaient alors les provinciaux à la capitale.

Il avait un peu d'argent et beaucoup d'espérances; il se logea modestement, mais pourtant assez bien pour un débutant encore inconnu sur cette grande scène du monde. Il se fit faire un bel habit, et osa se présenter hardiment chez les personnes pour lesquelles l'évêque lui avait donné des lettres. C'est ainsi qu'il fut tout de suite reçu dans quelques grandes maisons. Dans une, il eut le bonheur de rencontrer Voltaire; il chanta devant lui plusieurs de ses compositions en s'accompagnant sur le clavecin, et il charma si bien le poëte philosophe que celui-ci lui promit un libretto d'opéra. Dès ce jour sa fortune lui parut faite, et, en effet, tout lui sourit. Voltaire ayant donné l'exemple, tous les autres poëtes du temps voulurent écrire des libretti pour le jeune compositeur. Un d'entre eux dont le nom est resté aussi obscur que celui de Voltaire est grand, écrivit pour lui un poème d'opéra qui lui inspira d'admirable musique; représenté devant la ville et la cour, cet ouvrage obtint un succès d'enthousiasme, et bientôt les airs du jeune compositeur devinrent tellement populaires, qu'il ne passait pas de jour sans les entendre répéter, soit dans les salons où il allait, soit par les musiciens des rues.

Le pauvre organiste de Clermont commençait à goûter ce qu'on appelle la gloire. Mais, il faut bien que les jeunes esprits le sachent, on arrive à la gloire par tant de travail, de fatigue et de tribulations, que lorsqu'on l'atteint on n'en jouit qu'à moitié, tant le coeur est plein de lassitude. L'artiste et le poëte qui ont rêvé le triomphe dans la retraite, ne trouvent jamais la réalisation du rêve aussi belle que le rêve même, et parfois pris de tristesse et de découragement, ils voudraient retourner à la solitude et à la nature. C'est ainsi que notre jeune musicien en arrivait souvent à regretter sa vie tranquille de Clermont et ses belles promenades de Royat; alors il fuyait le monde, il errait dans la campagne autour de Paris, ou le soir dans ses rues désertes.

Une nuit il se promenait à grands pas dans la rue des Minimes; il regardait les étoiles et sentait venir l'inspiration, quand tout à coup une voix fraîche et vibrante, et qui paraissait partir d'un magnifique hôtel du voisinage, fit entendre le motif du fameux choeur: Tristes apprêts!... pâles flambeaux! un des morceaux de notre rêveur le plus applaudi à l'Opéra. Charmé et flatté d'être poursuivi dans la solitude par l'écho de son génie, il s'assit sur un banc vis-à-vis de l'hôtel d'où sortait la voix, et à mesure qu'il savourait sa propre mélodie, il éprouvait un invincible désir de voir la cantatrice qui lui servait d'interprète. Il n'osait frapper à la porte de l'hôtel et interroger les domestiques, sa timidité l'arrêtait, une seule fenêtre donnant sur un balcon était éclairée. C'est là que la voix s'élevait. Entraîné par sa curiosité, au risque de s'écorcher les doigts et d'être pris pour un voleur, il grimpa le long de la façade en s'accrochant aux saillies sculpturales. Parvenu au balcon, il plongea ses regards espérant découvrir la femme qui chantait si bien; il ne vit rien.

Seulement à l'un des angles du balcon était une cage élégante et dorée, dans laquelle s'agitait une belle perruche verte. Désappointé, les mains en sang et les habits déchirés, l'imprudent allait redescendre quand de nouveau la voix qu'il avait entendue s'éleva d'un jet et répéta: Tristes apprêts!... pales flambeaux!... les sons sortaient de la cage dorée; la cantatrice était la perruche au plumage vert.

Certain de ce qu'il avait vu et entendu, et émerveillé de ce chant magique, notre jeune compositeur vainquit sa timidité et étant descendu vivement, il alla frapper à la porte de l'hôtel. Quelques instants après il était introduit près d'une jeune et brillante comtesse, et bientôt il la suppliait de lui vendre sa perruche.

«Mais je l'adore, répondit la jeune femme en riant.

--Quoi, madame, vous ne la céderiez à aucun prix?

--A aucun prix d'argent.... mais je pourrais l'échanger?

--Et contre quoi? répliqua le jeune homme avec anxiété.

--Contre deux mélodies écrites par le grand maître qui a composé les airs que chante si bien ma perruche.

--Avez-vous du papier de musique?

--En voici, dit la dame.»

Le jeune compositeur s'assit auprès d'une table et traça sans hésitation plusieurs lignes de notes, puis il mit au bas sa signature et son parafe. La belle comtesse le suivait des yeux:

«Quoi, c'est vous Rameau? notre célèbre Rameau!» et elle s'inclina comme pour rendre hommage au génie.

Rameau, car c'était bien lui, s'excusait de sa hardiesse et de son importunité; la dame se félicitait d'avoir fait connaissance avec l'aimable et brillant compositeur qui, si jeune encore, s'était couvert de gloire.

Ils causèrent ainsi quelques instants, puis la dame donna des ordres à ses gens pour qu'on attelât son équipage, qu'on y déposât tout doucement la perruche, qui s'était endormie dans sa cage dorée, et qu'on reconduisît chez lui M. Rameau.



POPE

NOTICE SUR POPE.

Alexandre Pope naquit à Londres, le 22 mai 1688, d'une famille catholique fort attachée aux Stuarts. Durant la révolution, le père de Pope s'était retiré à Benfield, calme et belle résidence qu'il possédait dans la forêt de Windsor. C'est là que Pope fut élevé et vit se développer son talent pour la poésie; il avait d'abord été dans de petites écoles dirigées par des prêtres catholiques. Mais dès l'âge de douze ans, son père surveilla son éducation et excita son goût pour les vers. Il lui choisissait le sujet de petits poëmes et lui prodiguait toutes sortes de satisfactions d'amour-propre quand il avait fait de bonnes rimes. Un prêtre catholique nommé Deann, aidait le bon gentilhomme dans l'éducation qu'il donnait à son fils.

Pope était né rachitique et un peu bossu, il était d'une humeur irritable qui lui faisait aimer la solitude, et pourtant le monde l'attirait. Déclaré poëte dès l'âge de seize ans, Pope se rendit à Londres, où il étendit le cercle de ses études littéraires et se lia d'amitié avec plusieurs beaux esprits du temps. Il publia successivement dans le Spectateur d'Addison: une églogue sacrée du Messiah, un poëme sur la critique, de très-beaux vers à la mémoire d'une femme infortunée, le joli poëme de la Boucle de cheveux enlevée, le poëme de la Forêt de Windsor et l'Epître d'Héloïse.

A l'âge de vingt-cinq ans, Pope, possédant tous les secrets de la versification anglaise, mais sentant bien qu'il serait toujours plutôt un poëte de forme qu'un poëte d'inspiration, se mit à traduire l'Illiade, il mit cinq ans à faire cette traduction en vers anglais, qui est fort estimée et qui fit grand bruit lors de son apparition. C'est avec le produit de ce livre, dont les éditions se succédèrent rapidement, que Pope acheta sa belle maison de campagne de Twickenham. Il s'y retira avec son père et sa mère qu'il honora toujours d'un respect religieux. Pope entreprit ensuite la traduction de l'Odyssée, qu'il ne termina point; puis il publia la Dunciade, poëme satirique qui lui fit beaucoup d'ennemis; il fit paraître après ses belles épîtres de l'Essai sur l'homme, où se trouve un magnifique éloge de lord Bolingbroke, qui était l'ami de Pope et qui fut aussi celui de Voltaire.

La santé de Pope était des plus délicates, on peut dire qu'il souffrit toute sa vie. Il mourut à cinquante-six ans, pleuré de quelques amis et surtout de Bolingbroke. Pope méritait d'inspirer l'amitié, une des dernières paroles qu'il dit avant de mourir fut celle-ci: «Il n'y a de méritoire que la vertu et l'amitié, et en vérité, l'amitié est elle-même une partie de la vertu.»

Pope vécut dans le commerce des grands, mais sans les flatter; il était avec eux sur le pied d'égalité; un jour, à table, dans une réunion chez lui, il s'endormit pendant que le prince de Galles, son illustre convive, dissertait sur la poésie.

Pope tient dans la poésie anglaise le rang que Boileau occupe dans la poésie française. C'est un législateur, un puriste, un des plus habiles versificateurs anglais. Lord Byron rend hommage à la verve et à l'élégance de son style.



LE PETIT BOSSU.

Je recommande à tous mes jeunes lecteurs qui iront à Londres en été, de ne pas manquer de visiter Windsor, et de passer au moins un jour dans la belle forêt qui entoure cette vieille résidence royale. Notre forêt de Saint-Germain et notre parc de Versailles ne sauraient donner une idée de cet immense bois majestueux, dont les arbres géants étendent leurs racines à travers de vertes pelouses toutes fleuries; même aux jours de la canicule on respire sous ces ombrages une fraîcheur parfumée, on y sent une paix profonde, et sans les oiseaux qui chantent par volées et le frissonnement des cimes des arbres, la nature y semblerait muette. De même qu'on se croirait bien loin de toute civilisation, si parfois sur les belles routes sablées qui traversent la forêt ne passait tout à coup une élégante calèche pleine de lords et de ladies.

Par une matinée du mois d'août de 1698, une voiture de voyage traversait la partie la plus sauvage de la forêt de Windsor; aux bagages juchés sur l'impériale, on voyait que ce n'était point d'une simple promenade qu'il s'agissait pour la famille enfermée dans cette voiture, la course rapide des chevaux avait un but qu'on voulait atteindre au plus vite. Les voyageurs ne semblaient pas s'intéresser aux beautés de la nature qui se déroulaient autour d'eux. Quoique la température fût tiède et l'air embaumé, les glaces et même une partie des stores restaient baissés.--Il y avait dans le fond de cette voiture une lady d'une trentaine d'années qui soutenait dans ses bras un jeune garçon, dont la tête se cachait à demi sous la mante de soie de cette dame fort belle, qu'on devinait être sa mère à la manière dont elle caressait, de ses blanches mains, les boucles blondes de l'enfant silencieux. Celui-ci avait onze ans et paraissait à peine en avoir sept, tant il était chétif et délicat. Sa taille, tout à fait déviée, eût paru même fort disgracieuse sans son petit habit de velours à la confection duquel l'amour maternel avait apporté des combinaisons ingénieuses qui dissimulaient la taille contrefaite du pauvre enfant.

Sur le devant de la voiture était assis un gentilhomme, à la mine fière et sévère, qui ne souriait que lorsque son regard s'arrêtait sur l'enfant qui semblait endormi.

«Le voilà qui repose, dit la mère; comme il a souffert dans cette école des méchancetés de ses camarades; il a raison, notre cher petit Alexandre, nous devons désormais vivre dans la solitude et dérober son infirmité à tous les yeux.

--La solitude me plaira autant qu'à notre fils, répliqua le gentilhomme, car je ne serai plus exposé à rencontrer, comme dans les rues de Londres, cette foule de protestants maudits et quelques-uns de ces vieux scélérats, créatures de Cromwell, qui ont fait décapiter notre roi Charles Ier.»

Le gentilhomme ôta son chapeau en prononçant ce nom, et la dame s'inclina.

«Je gage, reprit le père, que c'est parce que notre enfant était bon catholique et fils d'un partisan des Stuarts, que ses compagnons d'école l'ont maltraité! Les misérables! l'injurier! lui, si intelligent! si grand déjà par l'esprit, l'appeler bossu!»

A ce mot, comme s'il eût été piqué par le dard d'une vipère, l'enfant bondit; il abandonna le sein de sa mère et se plaça debout entre elle et son père.

«Oui, dit-il, en serrant avec rage ses petits poings, ils m'ont appelé bossu! et cela en public, le jour de la distribution des prix de l'école, devant leurs parents assemblés. Oh! je suis sûr, mon père, que si vous aviez été là, vous auriez tiré l'épée. Mais vous étiez en voyage avec ma mère, et vous n'avez pu venger votre fils.»

Tandis qu'il parlait ainsi, son petit corps se redressait, ses yeux jetaient des flammes, son visage était beau d'indignation.

«Calme-toi, disait la mère, tu sais bien qu'ils étaient jaloux parce que tu avais eu tous les prix.

--Oui, ils étaient jaloux, continua l'enfant, jaloux surtout de cette églogue de Théocrite que j'avais traduite en vers anglais, et que mon maître voulut me faire réciter en public. Mais quand je m'approchai du bord de l'estrade, vêtu de ce joli costume de berger que ma bonne tante m'avait fait avec tant de soin et qui, je le croyais, m'allait si bien, leurs voix formèrent un murmure moqueur et ils s'écrièrent tous: Oh! le petit bossu! le petit bossu!

--Tais-toi, reprit la mère, tu nous as déjà dit tout cela, ne le répète pas, n'y pensons plus; pense à ta bonne tante que nous allons retrouver dans notre joli cottage de Benfield: elle a tout préparé pour te recevoir; elle a mis dans ta chambre les livres que tu aimes, elle a ajouté des oiseaux nouvellement arrivés des Indes à ta volière; puis vois comme la nature est belle, poursuivait la mère, qui avait levé les stores de la voiture, et montrait du geste à l'enfant les longs arceaux de verdure sous lesquels la voiture roulait toujours; nous allons trouver notre parterre en fleurs, notre troupeau paissant sur les pentes des gazons verts. Nos belles vaches familières viendront manger le pain que leur tendra ta main. Allons, souris, mon cher petit poëte, et oublie les méchants!

--Vous avez raison, ma bonne mère, répliqua l'enfant d'un air grave; je veux aussi m'oublier moi-même; c'est-à-dire ce corps défectueux qui fait rire quand je passe; je ne veux songer qu'aux facultés de mon âme, les développer, les accroître; je veux enfin qu'un jour les oeuvres de mon esprit me placent bien au-dessus de ceux qui me raillent. Dès demain, mon père, nous commencerons de fortes études.

--Oui, mon fils, reprit le gentilhomme, j'ai prévenu notre bon et savant voisin, le curé Deann, et, de concert, nous t'apprendrons à fond le grec et le latin.

--Oui, oui, afin que je puisse lire tous les poëtes de l'antiquité, et devenir un poëte moi-même, répondit l'enfant, qui avait repris toute sa sérénité. Voyez, s'écria-t-il, en se penchant à la portière, ce daim effaré qui court à notre approche avec tant de vitesse, il s'est précipité dans ces fourrés de verdure et il a disparu.

--Voilà un sujet d'églogue, dit le père, nous conviendrons ainsi de petits thèmes sur lesquels tu t'exerceras à faire des vers.

--Oh! quelle heureuse idée, dit l'enfant en sautant au cou de son père.»

Cependant la voiture approchait du cottage, et bientôt elle entra dans une grande allée d'ormes, au bout de laquelle on apercevait la blanche maison. Miss Lydia, la bonne tante du petit Alexandre et soeur de son père, attendait debout sur le seuil de la porte: c'était une excellente fille de quarante ans, qui n'avait jamais voulu se marier pour prendre soin de son cher neveu. Un grand chapeau de paille rond se rabattait sur son placide visage, et une robe d'indienne lilas très-propre et très-fine, dessinait sa taille un peu forte. Aussitôt qu'elle entendit le bruit des roues, elle retrouva ses jambes de vingt ans pour courir dans l'avenue, et la voiture s'étant arrêtée, elle prit l'enfant dans ses bras et l'emporta comme un trésor bien à elle.

Tandis que le père et la mère faisaient décharger et ranger les bagages, elle conduisait le petit Alexandre à la basse-cour, au vivier, puis dans sa jolie chambre tout à côté de la sienne, pour qu'elle pût veiller la nuit sur son sommeil, et enfin dans la salle à manger, où s'étalaient déjà sur la table dressée toutes les friandises anglaises confectionnées par miss Lydia; c'étaient de belles jattes de crème mousseuse, des poudings blancs et des poudings noirs, des galettes au gingembre et à l'anis, des flans saupoudrés de safran et de cannelle pilée, des confitures au verjus et à l'épinette. Douceurs qui paraîtraient peut-être un peu aventurées à des palais français, mais qui font les délices des enfants de Londres.

On se mit à table, et Alexandre, oubliant ses préoccupations d'études et de savoir, savoura en vrai gourmand tous les mets préparés par la bonne tante Lydia.

Dès le lendemain, le curé Deann, ancien condisciple du gentilhomme, et qui vivait retiré dans une ferme des environs, fut mandé au cottage de Benfield, on tint conseil et il fut décidé que les journées de l'enfant se partageraient entre les exercices du corps et ceux de l'intelligence, après les heures d'études, il ferait de longues promenades dans la forêt, soit à pied, soit sur un joli petit poney que son père avait acheté pour lui.

L'enfant se soumettait à ces promenades parce qu'il pouvait, tout en les faisant, composer des vers et les réciter tout haut en face de la nature silencieuse qui semblait l'écouter. C'était surtout les vers d'Homère et de Virgile qu'il se plaisait à déclamer de la sorte. Il aimait à marier l'harmonie de ces belles langues antiques aux bruissements mélodieux des cimes des vieux arbres.

Un an s'était à peine écoulé que l'enfant fortifié par le grand air avait une carnation rose et des yeux vifs qui annonçaient la santé et presque la force. Sa taille seule restait chétive, et quand il se regardait par hasard dans un miroir ou dans un courant d'eau, il se disait tristement: «Oh! je serai toujours le petit bossu!» Mais relevant aussitôt fièrement la tête: «Eh! qu'importe! ajoutait-il, si je suis un grand poëte.»

L'Iliade l'enflammait tellement qu'il s'exerça, à l'insu de son instituteur et de son père, à mettre en scène quelques-uns des personnages d'Homère. C'est ainsi qu'à l'âge de douze ans il fit sur Ajax une espèce de tragédie en vers anglais, reflets souvent très-beaux, très-justes et très-concis des vers d'Homère. Quand il eut terminé cet essai et qu'il le lut un soir en famille à la veillée, ce furent de la part du père et du maître un étonnement et une admiration qu'ils ne purent contenir. Quant à la mère et à la tante, leur enthousiasme éclata par les larmes et les caresses dont elles couvrirent le jeune poëte.

«Voici le jour de sa naissance qui approche, dit la tante, et il faudrait pourtant bien le fêter dignement, ce cher enfant, qui sera la gloire de sa famille.»

Le père proposa de convier toutes les familles de la noblesse qui habitaient dans les environs, et de leur lire, pour l'anniversaire du jour de la naissance de son fils, cette tragédie d'Ajax.

Le bon curé, la mère et la tante, applaudirent à cette idée.

«Père, répliqua l'enfant, ce sera bien froid. Si M. le curé peut trouver, dans ses connaissances et dans ses élèves, les acteurs nécessaires, ne vaudrait-il pas mieux transformer cette salle en salle de spectacle, et y jouer ma tragédie! C'est moi qui remplirai le personnage d'Ajax!

--Quelle idée! répliqua la mère avec crainte.

--Oh! je vous comprends, reprit l'enfant un peu tristement, vous avez peur que je ne fasse rire; rassurez-vous, on ne verra plus ma taille, on n'entendra que mes vers, et cette fois, je suis tellement sûr de moi, que je veux que mes anciens compagnons d'école, qui m'ont raillé, assistent tous à cette représentation.»

Les désirs de l'enfant n'étaient jamais combattus par cette famille qui l'adorait; il fut donc décidé qu'une grande fête serait donnée au mois de mai, dans le riant cottage de Benfield. Le bon curé se chargea des répétitions de la tragédie d'Ajax, le père des invitations, la tante de la lente et savante confection du lunch splendide qui devait être servi à l'aristocratique compagnie. Quant à la tendre mère, elle se préoccupa avec un soin plein d'anxiété du costume d'Ajax, que devait revêtir son petit Alexandre, elle imagina des chaussures pour le grandir, et une sorte de cuirasse qui dissimulerait la rondeur des épaules.

Lorsque ce beau jour de mai arriva, les carrosses armoriés accoururent de toutes parts dans les avenues de cette grande forêt de Windsor. Les oiseaux chantaient sous le feuillage naissant, et semblaient souhaiter la bienvenue aux invités. Pas un des anciens compagnons d'école du petit Alexandre n'avait manqué à l'appel. Il y avait là plusieurs lords et plusieurs écrivains célèbres de l'époque, de belles ladies et de jolies misses. Toute la compagnie commença par prendre le lunch, car en Angleterre, bien manger est un plaisir qu'on ne dédaigne pas; nous aurions pu ajouter bien boire, mais nous ne voulions pas faire d'épigramme. De la salle à manger toute la compagnie passa au salon boisé qui servait de salle de spectacle; dans le fond était une estrade qui simulait la scène, et devant laquelle tombait un rideau de tapisserie de Beauvais. Ce rideau s'ouvrit aux sons de la musique, et l'on aperçut Ajax sous sa tente. Celui qui représentait le héros grec parut bien un peu petit et délicat, mais à peine eut-il parlé qu'on n'entendit plus que sa voix. Les vers qu'il récitait étaient un écho de la grandeur et de l'héroïsme d'Homère; c'était quelque chose de nouveau dans la poésie anglaise; l'oreille en était charmée et l'âme saisie.

Les personnes les plus considérables de l'assistance donnèrent le signal des applaudissements; les anciens compagnons du petit Alexandre battirent des mains à leur tour. Ce fut un véritable triomphe.

A la fin de la pièce on redemanda l'auteur et l'acteur, il se fit un peu attendre; mais les cris redoublèrent. Enfin il reparut dépouillé de son costume et de ses cothurnes élevés; sa tête était expressive et belle, mais son corps grêle laissait apercevoir sa difformité; il se tourna vers le groupe de ses compagnons:

«Hélas! murmura-t-il, je suis toujours le petit bossu!

--Non! non! dirent-ils tous à l'unisson, vous êtes un grand poëte!» Et l'assistance entière cria à ébranler la salle:

«Vive Alexandre Pope!»

Un écho de la forêt répéta comme un suprême applaudissement:

«Vive Alexandre Pope!»



BENJAMIN FRANKLIN

NOTICE SUR BENJAMIN FRANKLIN.

Benjamin Franklin est un des hommes qui ont le plus contribué à la civilisation et à l'émancipation de l'Amérique. Il naquit à Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, en 1707, d'une famille pauvre et nombreuse. Son père était un fabricant de chandelles; ses frères étaient aussi de simples artisans; cependant le père, très-intelligent, s'apercevant du goût prononcé que le petit Benjamin montrait pour l'étude, eut l'idée d'en faire un ecclésiastique et l'envoya dans une école; mais trouvant cette éducation trop chère, il le mit bientôt dans une école plus petite où l'enfant apprenait seulement à écrire et à compter. Franklin acquit ainsi en peu de temps une belle écriture; il ne réussit point au calcul. Apprendre à lire et à écrire fut tout ce qu'il dut à d'autres qu'à lui-même. A dix ans, son père, qui avait renoncé à en faire un ministre, le reprit chez lui et voulut l'employer à son métier, mais l'enfant, qui avait une imagination très-vive, ne put se soumettre à ce travail; le spectacle de la mer l'enflammait, il rêvait d'être marin; il apprit de bonne heure à nager et à conduire une barque. Son père voulut réprimer ce penchant, et le mit en apprentissage chez un coutelier, mais il fut encore obligé de le retirer chez lui, et voyant la passion excessive de son fils pour l'étude et la lecture, il résolut d'en faire un imprimeur. Un de ses enfants avait déjà cet état; il plaça chez lui Benjamin à l'âge de douze ans, sous la condition d'y travailler comme simple ouvrier jusqu'à vingt et un ans, sans recevoir de gages que la dernière année.

Franklin devint bientôt très-habile dans ce métier qu'il aimait parce qu'il lui permettait de se procurer tous les ouvrages des grands poëtes, des grands historiens et des grands philosophes dont le génie l'attirait; il se mit lui-même à écrire; il composa de petites pièces, entre autres deux chansons sur des aventures de marins que son frère imprima et lui fit vendre par la ville. L'une de ces chansons eut un grand succès, ce qui flatta beaucoup l'enfant; mais son père qui était un esprit éclairé, au-dessus de sa profession, lui fit comprendre que ses vers étaient très-mauvais; il s'essaya dans une littérature plus sérieuse.

Son frère était l'imprimeur d'une des deux gazettes qui paraissaient alors à Boston; le jeune Benjamin fit pour cette feuille quelques articles qu'il ne signa point, mais qui réussirent fort. Il finit par faire connaître qu'il en était l'auteur, et tout le monde le loua, excepté son frère, qui était jaloux de lui et le maltraitait sans cesse; bientôt leurs dissentiments augmentèrent; Franklin quitta l'imprimerie de son frère; celui ci le discrédita tellement à Boston qu'il ne put trouver de travail chez aucun imprimeur. Il résolut de quitter cette ville et de n'en rien dire à personne: il s'embarqua à la faveur d'un bon vent et arriva en trois jours à New-York, éloigné de trois cents milles de la maison paternelle; il avait alors dix-sept ans, il était sans aucune ressource et ne connaissait pas un individu auquel il pût s'adresser. Ne trouvant pas d'ouvrage à New-York, il se rendit à Philadelphie où il fut plus heureux. Le gouverneur de la province s'intéressa à lui et lui offrit de l'envoyer à Londres chercher tous les matériaux d'une imprimerie qu'il voulait établir.

Franklin accepta, mais ce voyage à Londres lui causa mille tribulations et peu de profit, son protecteur ne lui ayant pas fourni l'argent nécessaire pour vivre à Londres, il fut obligé d'entrer dans une imprimerie; il s'y acquit une réputation de courage et d'esprit qui le rendit le modèle de ses compagnons; bientôt ayant pu se faire une petite pacotille, il revint à Philadelphie où il s'associa à l'un de ses camarades pour monter à leur compte une imprimerie. L'ami de Franklin avait apporté les fonds, lui, fournit son labeur assidu et son expérience déjà exercée. Il travaillait jour et nuit, il voulait parvenir à la fortune et surtout à la considération. Sa seule distraction était de réunir toutes les personnes distinguées et instruites de la province, avec lesquelles il dissertait de politique et de physique.

Bientôt l'associé de Franklin le laissa seul maître de leur imprimerie, sa fortune prit un accroissement rapide, il se maria avec miss Read qu'il avait longtemps aimée. Tous les grands hommes ont ainsi dans la vie une femme qui devient comme la boussole de leurs nobles actions. Franklin fonda un journal, créa plusieurs établissements utiles de librairie et d'instruction populaire; il commença en 1732 à publier son Almanach du Bonhomme Richard, où il présente les sages conseils et les plus graves pensées sous une forme originale qui les imprime facilement dans l'esprit. En 1736, Franklin fut nommé député à l'assemblée générale de la Pennsylvanie, et l'année d'après il devint directeur des postes de Philadelphie; il fut très-utile à cette ville et à toute la province; il arma une sorte de garde nationale de dix mille hommes pour la défendre contre les Indiens qui la menaçaient. Il continua en même temps de fonder des sociétés savantes, il fit des études spéciales sur l'électricité et inventa le paratonnerre. Il créa un grand établissement d'instruction publique qu'il soutint de son crédit, de sa fortune et même de son enseignement. Cet établissement est devenu aujourd'hui le collége de Philadelphie. Il aida à fonder des hôpitaux et des asiles pour les pauvres; en 1757, il fut envoyé à Londres chargé d'une mission politique; il y séjourna jusqu'en 1762, se lia avec les hommes les plus savants de l'époque et fut reçu membre de la Société royale de Londres et de diverses autres académies européennes.

Lorsque la guerre de l'indépendance éclata en Amérique, en 1775, Franklin prit une grande part aux résolutions les plus fermes et les plus courageuses. Tandis que Washington commandait les soldats de la liberté, Franklin fut chargé d'aller demander le secours de la France contre l'Angleterre; il partit en 1776. Il fut accueilli à Paris par le duc de la Rochefoucauld, qui l'avait connu à Londres, et qui le présenta à la haute société de Paris et à la cour. Franklin réussit par son grand esprit, ses manières simples et dignes, son noble visage et ses beaux cheveux blancs; il sut naître parmi la noblesse française un vif enthousiasme pour la guerre de l'indépendance de l'Amérique. M. de la Fayette partit à la tête des volontaires; le roi Louis XVI, entraîné par l'opinion publique, conclut, en 1778, le traité d'alliance avec les États-Unis, reconnus comme puissance indépendante; la même reconnaissance fut faite par la Suède et la Prusse. Ayant atteint ce but qui assurait l'indépendance de sa patrie, Franklin resta encore plusieurs années en France comme ministre plénipotentiaire, il s'établit à Passy (dont une des rues porte aujourd'hui son nom); c'est là qu'il écrivit plusieurs de ses ouvrages et fit de nouvelles expériences de physique; il eut le bonheur de rencontrer Voltaire à l'Académie des sciences, il lui présenta son petit-fils et lui demanda pour lui sa glorieuse bénédiction. Voltaire posa ses mains amaigries et tremblantes sur la tête de l'enfant et s'écria: God and liberty! Dieu et la liberté! Voilà, ajouta-t-il, la devise qui convient au petit-fils de Franklin. Les deux grands hommes en se quittant s'embrassèrent les yeux mouillés de larmes.

Mais Franklin, se sentant affaibli par les infirmités de l'âge, quitta la France pour aller revoir sa chère Amérique; quand il arriva à Philadelphie, tous les habitants de la ville et tous ceux des environs à une grande distance accoururent sur son passage et le saluèrent comme le libérateur de la patrie; il fut deux fois élu président de l'Assemblée, mais en 1788 il fut contraint par la souffrance et l'âge de se retirer entièrement des affaires. Il trouva encore assez de force pour travailler à fonder plusieurs institutions utiles; il écrivit contre la traite des esclaves; rédigea ses Mémoires où sa vie honnête et glorieuse se déroule comme un beau fleuve qui s'avance tranquillement vers la mort. La mort, Franklin l'attendit et la reçut avec résignation au milieu des utiles travaux qui remplirent ses dernières années; il fut attaqué de la fièvre et d'un abcès dans la poitrine qui terminèrent sa vie le 17 avril 1790, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Son testament, qui renfermait plusieurs fondations d'utilité publique, se terminait par cette phrase: «Je lègue à mon ami, l'ami du genre humain, le général Washington, le bâton de pommier sauvage avec lequel j'ai l'habitude de me promener; si ce bâton était un sceptre, il lui conviendrait de même.» Quel éloge éloquent dans ce peu de mots et quels deux grands hommes admirables que Washington et Franklin! ils resteront éternellement comme les modèles du désintéressement, de l'honneur et du patriotisme!

Plusieurs années avant sa mort, Franklin avait composé lui-même son épitaphe, la voici:

ICI REPOSE
LIVRÉ AUX VERS
LE CORPS DE BENJAMIN FRANKLIN, IMPRIMEUR;
COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE,
DONT LES FEUILLET SONT ARRACHÉS,
ET LA DORURE ET LE TITRE EFFACÉS.
MAIS POUR CELA L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU;
CAR IL REPARAÎTRA,
COMME IL LE CROYAIT,
DANS UNE NOUVELLE ET MEILLEURE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE
PAR
L'AUTEUR.

Lorsque la mort de Franklin fut connue, une consternation générale se répandit en Amérique. En France, à la nouvelle de cet événement, l'Assemblée nationale ordonna un deuil public.