TURENNE

NOTICE SUR TURENNE.

Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, né à Sedan le 16 septembre 1611, second fils d'Henri de La Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, et d'Élisabeth de Nassau, fille de Guillaume Ier, prince d'Orange, était issu d'une famille de calvinistes.

Dès son enfance, il n'avait de goût que pour les récits de guerres et de combats.

Quand il eut treize ans, sa mère, cédant à ses instances, l'envoya en Hollande, où était déjà son fils aîné, pour qu'il apprît le métier des armes sous Maurice de Nassau, son oncle. Turenne fit sa première campagne en 1625, comme simple soldat. Il servit cinq ans en Hollande, puis il passa au service de la France, et fut nommé colonel d'un régiment d'infanterie par le cardinal de Richelieu. Il débuta en Lorraine par des actions d'éclat. Il fit la campagne de Piémont avec gloire en 1539, et celle de Roussillon, sous les yeux de Louis XIII, en 1642.

A la mort de Louis XIII, il fut nommé maréchal de France par la régente Anne d'Autriche; en 1643, il gagna la bataille de Fribourg, de concert avec le duc d'Enghien, qui fut depuis le grand Condé, et celle de Nordlinghen. Il fit une savante campagne en 1682 en Souabe, en Franconie et en Bavière, et fut la cause du traité de Westphalie, si avantageux pour la France. Turenne prit part d'abord aux troubles de la Fronde contre la cour; mais il finit par combattre la rébellion, défendit le jeune roi (Louis XIV), et fut vainqueur du grand Condé, qui commandait les révoltés. Il le contraignit à sortir de France. Il vainquit la Fronde sur tous les points du royaume. Il se maria, en 1653, avec la fille du duc de La Force; en 1654, il vainquit les Espagnols, à qui le prince de Condé était allé se réunir, et les défit de nouveau en plusieurs rencontres. Enfin la paix de 1659 lui permit de se reposer. Depuis trente ans il faisait la guerre sans avoir séjourné trois mois dans le même lieu. Il fut fait maréchal général des armées en 1660, à l'époque du mariage de Louis XIV. Il abjura le calvinisme en 1658. Il était du conseil du roi pour toutes les questions de politique extérieure. En 1671, il fit la campagne de Hollande, puis celle de Westphalie. Il combattit le fameux comte de Montecuculli, le vainquit et se rendit maître de tout le Palatinat. Cette campagne victorieuse se prolongea jusqu'en 1674. Sa rentrée à Paris et à la cour fut un triomphe. Dans la campagne de 1675, qui fut la dernière, il eut encore à combattre le comte de Montecuculli. Il attira l'ennemi sur un terrain favorable, et déjà il s'écriait: «Je les tiens, ils ne pourront plus m'échapper!» lorsqu'un boulet, tiré au hasard, vint le frapper au milieu de l'estomac, le 27 juillet 1675. Le même coup emporta le bras du général Saint-Hilaire, qui avait conduit Turenne sur ce terrain fatal; et comme le fils de ce général versait des larmes: «Ce n'est pas moi qu'il faut pleurer, dit celui-ci en montrant le corps de Turenne, c'est ce grand homme.»

Turenne fut inhumé à Saint-Denis auprès des rois de France, et l'armée éleva un monument à sa gloire sur le lieu-même où il était tombé.



TURENNE.

Un soir, tout était en rumeur et en émoi dans le château de Sedan. La duchesse de Bouillon venait de souper avec son fils cadet, le jeune Henri de Turenne, et le chevalier de Vassignac, précepteur de l'enfant. Le duc de Bouillon, son père, prince souverain de Sedan, était resté sur les remparts de cette ville pour donner des ordres à la garnison. Au dessert, le petit Henri, qui avait à peine neuf ans, mit comme toujours la conversation sur la guerre et sur la vie des héros grecs et romains que son précepteur lui faisait lire et commenter. Il parlait avec feu de leurs exploits et de leurs aventures, et il répétait à sa mère qu'il brûlait de les imiter. Pourquoi rester inactif? Pourquoi se contenter de connaître la gloire par les récits qu'en font les historiens et les poëtes? Ne valait-il pas mieux suivre son instinct belliqueux, et léguer à son tour des exploits à l'histoire, des splendeurs à l'épopée?

Sa mère l'écoutait avec admiration, et cependant comme craintive de l'esprit aventureux de son fils. Cette causerie héroïque se prolongea fort avant dans la soirée. L'enfant accompagnait ses paroles animées de gestes et de mouvements saccadés, et parfois il contraignait son précepteur de simuler avec lui quelque attaque ou quelque défense de place forte; et lorsque le chevalier de Vassignac se fatiguait de ce jeu: «Oh! que mon père n'est-il là? s'écriait le jeune Henri; il me servirait bien de second, lui! Mais pourquoi ne revient-il pas ce soir?

--Il couchera dans la place, répondit la duchesse de Bouillon; et par cette neige froide qui tombe en couches épaisses, je crains que son inspection des remparts ne soit bien pénible.

--Je voudrais être avec lui, s'écria Henri; c'est ainsi qu'on se forme à la guerre, et non en se chauffant près d'un grand feu, comme je le fais ce soir.

--L'âge viendra, dit la mère; en attendant, Henri, allez dormir, il est temps. Monsieur de Vassignac, emmenez votre écolier; une longue nuit de sommeil lui est nécessaire, et à vous aussi, chevalier, après les exercices militaires auxquels il vous a contraint tantôt.

--Bonsoir, ma mère,» dit le jeune vicomte de Turenne d'un air pensif.

La duchesse embrassa son fils, qu'un domestique précéda un flambeau à la main; son précepteur le suivit; ils franchirent l'escalier qui conduisait du salon de famille à la chambre d'Henri, où l'on arrivait par un long couloir. On était déjà à la moitié de ce couloir, lorsque le jeune Turenne se pencha sur l'épaule du domestique qui le précédait, souffla le flambeau, donna un croc en jambe à son précepteur, franchit comme une flèche l'escalier, la salle à manger, les offices, et s'élança dehors par une porte qui donnait sur les jardins.

La neige s'étendait sur la campagne, douce aux pas comme un tapis d'hermine; le jeune fugitif eut bientôt atteint les remparts de Sedan, voisins du château; il se fit reconnaître par un des soldats qui gardait une porte, dit qu'il avait à parler à son père et entra dans la ville.

Cependant la duchesse de Bouillon, attirée par la voix du précepteur de son fils, qui riait aux éclats de ce qu'il appelait une nouvelle espièglerie du petit diable, était accourue suivie de quelques domestiques. On appela Henri de Turenne; on le chercha de salle en salle, de chambre en chambre, dans les galeries, dans les mansardes, dans les coins les plus reculés du château. M. de Vassignac eut l'idée de simuler des cris et des attaques de guerre, dans l'espérance de l'attirer par ces semblants belliqueux; mais les échos seuls du vieux manoir répondaient au précepteur effaré et à la pauvre mère éperdue.

«Peut-être est-il sorti dans les champs!» s'écria tout à coup la duchesse de Bouillon, éclairée par un de ces instincts qui sont la seconde vue des mères.

Au moment où elle prononçait ces mots, on arrivait justement dans l'office par lequel le jeune Turenne s'était échappé. «Voyez cette porte encore ouverte! dit vivement la duchesse; c'est par là, j'en suis sûre, qu'il est sorti.

--Justement, voilà la trace de ses petits pieds, dirent plusieurs domestiques en inclinant leurs flambeaux sur la neige.

--Oh! le malheureux! où est-il allé? dit le précepteur transi. Que faire? où le chercher?

--Il n'est point temps de délibérer, répliqua la duchesse, mais d'agir. Monsieur de Vassignac, il faut retrouver mon fils! Allons! en marche, mes amis.»

Et elle se plaçait en tête de ses serviteurs pour les conduire.

«Non point, madame la duchesse, s'écrièrent-ils tous. Vous n'irez pas à travers la campagne par ce froid horrible. Nous vous jurons de vous ramener notre jeune maître. Laissez-nous faire.

--Oui, laissez-nous faire, répéta le chevalier de Vassignac se piquant d'honneur. Je vais les conduire.» La duchesse de Bouillon ne céda qu'à grand'peine à ces supplications réunies; et malgré les instances de ses femmes, elle ne voulut point quitter une terrasse du haut de laquelle elle apercevait au loin les torches de ceux qui couraient à la recherche de son enfant; la troupe de serviteurs, stimulée par M. de Vassignac qui en avait pris le commandement, s'avança jusqu'aux remparts de Sedan. La neige qui recommençait à tomber fouettait les visages et avait recouvert les traces des pas du fugitif.

M. de Vassignac se fit reconnaître des sentinelles et obtint de pénétrer dans la ville; mais la porte par laquelle il y entra avec sa bande n'était pas la même qu'avait franchie Henri, de sorte que, lorsqu'il demanda au factionnaire s'il n'avait pas vu passer le fils du duc de Bouillon, celui-ci ne sut que répondre. «Allons à l'intendance militaire où couche le duc, dit Vassignac à la troupe des serviteurs; là nous retrouverons peut-être notre jeune maître, et, s'il n'est pas là, c'est son père qui nous guidera dans nos recherches.»

A l'approche de cette bande portant des flambeaux, l'hôtel de l'intendance s'émut; on crut presque à quelque attaque nocturne, et le duc de Bouillon parut en armes dans la cour extérieure. En apercevant le chevalier de Vassignac, il s'écria: «Qu'arrive-t-il donc? la duchesse, mon fils, sont-ils en danger?»

Le chevalier lui dit de quoi il s'agissait.

«Je gage que ce diable à quatre est sur les remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de guerre, dit le duc qui connaissait l'âme de son fils. Venez, mes amis, nous le retrouverons.»

Et il se mit en tête, donnant le bras au précepteur. Au premier feu de bivouac qu'ils trouvèrent et autour duquel étaient rangés les soldats de garde, l'officier de service lui dit: «Nous l'avons vu, monseigneur; nous pensions qu'il vous précédait ou qu'il vous suivait; il nous a fait quelques questions sur la défense des places fortes, sur les armements et les affûts des canons, puis il nous a quittés en disant: «Je veux faire ainsi le tour des remparts.»

Le duc de Bouillon et ceux qui l'escortaient se remirent en marche. Au bivouac suivant on lui dit encore: «Le jeune vicomte de Turenne a passé il y a trois quarts d'heure; il s'est chauffé à notre feu; a goûté au vin de nos gourdes, puis il a dit: «En avant!» et s'est enfui en courant.

--Nous le rejoindrons,» s'écria le père rassuré, et il continua à faire le tour des remparts.

Au troisième bivouac on lui dit: «Il n'y a pas un quart d'heure qu'il a passé; notre vieux sergent nous racontait des combats sanglants du temps de la Ligue, et le jeune vicomte, votre fils, monseigneur, votre digne fils écoutait béant et s'est écrié au récit d'une tuerie: «J'aurais voulu être là!»

--Brave enfant! murmura le duc.

--Il ne nous a quittés que lorsque celui qui parlait s'est endormi de lassitude, là, près des cendres chaudes, où il dort encore. En nous quittant, M. de Turenne a dit: «Je vais voir ce qui se passe à l'autre bivouac.»

Le père se remit en marche; les canons des remparts allongeaient sur la neige leur long cou noir comme autant de crocodiles sur une plage d'Éthiopie. Le duc en passant les caressait de la main: «Ils dorment, disait-il, mais ils se réveilleront quand apparaîtra l'ennemi.»

Quelque chose tout à coup sembla se mouvoir dans l'ombre. «Est-ce un soldat appuyé sur sa pièce?» s'écria le duc de Bouillon. Les torches que portaient les serviteurs s'inclinèrent, et le duc reconnut son fils qui dormait sur le canon couvert de neige, comme il l'eût fait sur son lit dans la chambre de son précepteur.

Le duc de Bouillon sourit d'orgueil en reconnaissant son enfant.

«Ohé! ohé! voici l'ennemi, cria-t-il en éteignant les torches et en tirant le petit Henri par la jambe.

--L'ennemi! répéta Turenne à moitié éveillé. Eh bien! qu'il arrive, je me battrai!»

Et il se mit dans une posture guerrière, les poings serrés et tendus en avant. Son père l'entoura de ses bras et l'y serrant. «Prisonnier! prisonnier de guerre! s'écria-t-il.

--Vous, mon père! vous! dit le jeune vicomte en reconnaissant la voix.

--Oui, oui! Vous ne songez pas, petit malheureux, à l'inquiétude de votre mère durant cette belle équipée; et pourquoi, dans quel but vous êtes-vous échappé du château?

--Je voulais, mon père, en couchant sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre et voir si je serais capable de faire bientôt mes premières armes sous vos ordres.»

Le père embrassa son fils.

«Allons, en marche, prisonnier, dit-il en riant; voici la chaîne de mon bras, et je ne vous lâche pas jusqu'à ce que votre mère vous emprisonne à son tour.

--Dans ses bras aussi,» répliqua l'enfant en baisant son père au front.

Les serviteurs reprirent à pas précipités la route du château. Le duc de Bouillon et son fils, qu'il serrait par la main, se hâtèrent; derrière eux le précepteur, en soufflant, courait sur la neige pour se réchauffer, et surtout pour mettre fin plus vite aux angoisses de la duchesse. Quand on fut à portée de la voix, on cria: «Le voilà! le voilà! nous vous ramenons le fugitif.» La duchesse accourut. Elle se jeta dans les bras de son mari et de son fils. Ses larmes étouffaient sa voix. Elle voulait gronder l'enfant qui venait de lui donner tant d'inquiétude, elle n'en trouva pas le courage.

«Sa vocation est bien décidée, lui dit le duc quand ils furent seuls; il ne faut plus la contraindre.

--Mais sa santé si délicate! objecta la mère.

--L'air des camps fortifie, répliqua le duc; notre fils vivra, duchesse, et je prévois qu'il sera l'honneur de notre famille.»

Dans ce temps-là, Henri de Turenne était un enfant faible et chétif, petit de taille, la poitrine enfoncée, la mine pâle; ses yeux noirs brillaient dans leur orbite, et ses sourcils épais, qui se touchaient, lui donnaient quelque chose de dur et de méditatif. Sa mère tremblait toujours pour sa vie et redoutait pour lui le métier des armes. C'était afin de prouver sa force qu'il fit l'équipée que nous venons de raconter.

Vers le même temps, un vieil officier, ami de son père, dînait au château. Henri avait passé la journée à lire Quinte Curce; il avait l'âme pleine d'Alexandre et ne parlait plus que de ses exploits. Le vieil officier, heureux de l'entendre, se plut à l'exciter en le contredisant.

«Votre Quinte Curce n'est qu'un faiseur de romans, s'écria-t-il; rien n'est vrai dans cette vie d'Alexandre.

--Pourquoi? s'écria l'enfant.

--Parce que tout y porte le cachet du merveilleux.

--Le grand, l'héroïque tiennent de la fable pour ceux qui n'en ont pas l'instinct en soi, répliqua l'enfant; pour moi, je crois à la vie d'Alexandre.» Son oeil lançait des éclairs, et son geste jetait le défi.

La duchesse de Bouillon, voulant l'éprouver, prit parti pour l'officier: «Monsieur a pourtant raison, dit-elle; toute cette vie glorieuse n'est qu'un tissu d'aventures imaginées.

--Je ne veux pas vous manquer de respect, ma mère; mais je ne puis vous croire, s'écria l'enfant. Je sens qu'Alexandre a existé, qu'il a fait de grandes choses, et il me semble même que je tiens à lui par quelque côté.

--Par un aïeul lointain, reprit la mère en riant.

--Qui sait?

--Mon petit ami, ajouta le vieil officier, vous êtes âpre à la contradiction.

--Je suis ainsi pour ce que je crois, et ni vous ni ma mère ne m'avez convaincu.» Et il sortit d'un air farouche après avoir dit bonsoir.

«Il sera indomptable,» murmura l'officier.

On crut que l'enfant s'était retiré dans sa chambre; mais lorsque le vieil officier, qui couchait au château ce soir-là, monta dans la sienne, il y trouva Henri la tête haute, l'air provoquant, et qui lui dit en marchant à sa rencontre:

«Vous m'avez tout à l'heure blessé, monsieur, dans un héros que j'aime; je vous ai répondu de manière à vous prouver que ceci était sérieux; maintenant je vous offre et vous demande réparation.

--Je suis tout disposé à vous satisfaire, répliqua l'officier, qui dissimula un sourire paternel; mais il faut que nous nous battions en secret à cause de madame votre mère, qui s'y opposerait.

--Oui, monsieur, riposta Henri, en secret! Ce duel aura lieu, demain au petit jour, dans le parc, au pied des trois grands ormes. Cela vous, convient-il?

--Très-bien, j'y serai.»

Ils se saluèrent courtoisement, et Henri alla se mettre au lit après avoir déclaré à son précepteur qu'il voulait, le lendemain dès l'aube, aller chasser dans le parc. Le précepteur n'osa pas le contredire et en prévint sa mère.

Quand le jour parut, Henri s'arma en apparence pour la chasse et cacha deux épées sous son habit.

«Bonjour, chevalier, dit-il à M. de Vassignac, qui s'étirait dans son lit; dormez encore, vous me rejoindrez dans une heure, j'aurai fait lever le gibier.» Et il s'enfuit sans attendre de réponse.

En marchant vers le lieu désigné, il aperçut le vieux chevalier qui s'y rendait par une autre allée. Ils échangèrent un salut fier, et arrivés au pied des grands arbres, ils mirent bas leurs habits, tirèrent leurs épées du fourreau et se disposèrent à se précipiter l'un sur l'autre.

En ce moment une ombre blanche glissa derrière le taillis. «C'est quelque daim qui veut nous servir de témoin, dit le vieil officier en souriant.

--Commençons,» s'écria Henri, impatient du combat. Mais comme il s'élançait, il sentit un souffle glisser sur son visage, et une main légère, passant derrière sa tête, arrêta son bras.

«Vous, ma mère! dit-il en se retournant.

--Moi qui viens pour être votre second, répliqua la duchesse en l'embrassant. Vous aviez raison, mon enfant; Alexandre est un héros réel: Quinte Curce n'a pas menti.

--Ceci veut dire, ma mère, que ce duel est juste et que je dois le poursuivre.»

Et il brandit de nouveau son épée.

«A moins, reprit la duchesse, que monsieur ne convienne qu'il s'est trompé et ne fasse une double réparation à vous et à Alexandre.

--J'aime mieux le duel, dit Henri tout animé.

--Pourquoi donc? dit la duchesse en riant. Amener un ennemi à capitulation est aussi glorieux que de le tuer!

--Hum! je ne sais trop, murmura Henri. Qu'en pensez-vous, monsieur? dit-il en se tournant vers son adversaire.

--Je pense que vous serez un brave, s'écria l'officier en le pressant attendri dans ses bras, et qu'Alexandre pourrait bien être un de vos aïeux. En attendant que nous ayons découvert cette généalogie perdue, venez, mon enfant, que je vous conduise à votre père et que je lui conte tout ceci.»

Henri se laissa emmener, mais il ne pouvait s'empêcher de murmurer: «Il eût été pourtant bien bon de se battre un peu.»

Né avec ces instincts belliqueux, Turenne n'en fut pas moins, durant sa longue et glorieuse vie militaire, le plus compatissant et le plus généreux des hommes.

Nous rappellerons ici quelques traits de son caractère qui complètent sa gloire:

Dans une retraite difficile, voyant un de ses soldats exténué de faim et de fatigue et qui s'était étendu au pied d'un arbre où l'ennemi l'aurait égorgé, il le plaça sur son propre cheval et marcha à pied jusqu'à ce qu'il eût rejoint un de ses chariots, où il fit monter le malheureux qu'il venait de sauver. Dans cette même retraite, qui dura treize jours, il abandonna sur la route tous ses équipages, afin que ses fourgons n'eussent à transporter que des malades et des blessés.

Au siège de Saint-Venant, on le vit couper sa vaisselle d'argent et la distribuer aux soldats qui ne recevaient point de solde.

Jamais il ne voulut tremper dans aucune concussion. Un officier lui ayant indiqué un moyen de gagner quatre cent mille francs sans que personne en sût rien, il lui répondit froidement: «Je vous suis fort obligé; mais ayant eu souvent de pareilles occasions sans en profiter, je ne changerai pas à l'âge où je suis.»

Un de ses domestiques lui ayant un jour appliqué, dans les ténèbres, un grand coup par derrière, lui demandait pardon à genoux, disant qu'il l'avait pris pour Georges, son camarade. «Quand c'eût été Georges, répliqua froidement le maréchal de Turenne en se frottant à l'endroit blessé, il ne fallait pas frapper si fort.»



PASCAL ET SES SOEURS

NOTICE SUR PASCAL ET SES SOEURS.

Blaise Pascal.

Blaise Pascal, géomètre, philosophe, littérateur, naquit à Clermont-Ferrand en 1623, et fut élevé par son père, Étienne Pascal, président à la cour des aides et savant mathématicien. A douze ans, il découvrit, sans le secours d'aucun livre, les premières propositions de la géométrie jusqu'à la trente-deuxième d'Euclide. A seize ans, il composa un traité des sections coniques, et à dix-huit la première machine qui ait effectué exactement les quatre opérations fondamentales de l'arithmétique. Il donna enfin sur la roulette ou cycloïde la solution des problèmes les plus difficiles qu'on ait abordés sans le secours de l'analyse infinitésimale, et que n'avaient pu résoudre les plus habiles géomètres de l'époque. Jusqu'alors il ne s'était fait connaître que par ses travaux mathématiques. La querelle des jansénistes et des jésuites ouvrit une voie nouvelle à son génie. Élevé dans une grande austérité de principes, il ne put voir sans indignation la morale relâchée de la société de Jésus, et fit paraître les célèbres Lettres à un provincial, qui restent comme un des plus beaux monuments de notre langue. Les Pensées, publiées pour la première fois, en 1670, révèlent une troisième phase de la vie de Pascal. Il devait rassembler dans cette dernière oeuvre, restée incomplète, toutes les preuves de la religion, pour donner aux esprits indécis cette certitude dont nul plus que lui n'avait besoin. Hésitant entre le scepticisme philosophique et la foi religieuse, plein de troubles intellectuels, et souffrant de plusieurs maladies cruelles, il mourut en 1662, âgé de trente-neuf ans.

Gilberte Pascal.

Gilberte Pascal (Mme Périer) naquit à Clermont en 1620. Elle fut élevée par son père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir à lui apprendre les mathématiques, la philosophie et l'histoire. Elle se maria à vingt et un ans; elle était belle et d'une tournure charmante; elle a écrit une vie de son frère et une autre de sa soeur Jaqueline. Mme Périer mourut à Paris en 1687; elle est enterrée à Saint-Etienne du Mont, à côté de son frère Blaise Pascal.

Jaqueline Pascal.

Jaqueline Pascal naquit à Clermont en 1625. Dès l'âge de six ans, elle annonçait beaucoup d'esprit et de grandes dispositions pour la poésie. Elle fut élevée par son père et par sa soeur; elle était parfaitement belle, mais d'une taille peu élevée. A l'âge de treize ans elle eut la petite vérole, sa beauté en fut altérée; elle s'en consola en tournant ses pensées vers Dieu, à qui elle adressa des vers sur cet accident. En 1639, sa famille s'établit à Rouen, où Jaqueline obtint un prix de poésie. Plusieurs propositions de mariage lui furent faites, elle les refusa toutes. Tant que son père vécut, elle ne le quitta point; mais à sa mort elle se retira au couvent de Port-Royal des Champs, où elle prit le voile en 1652; elle avait alors vingt-six ans; elle se consacra à l'éducation des novices. Quand la persécution de Louis XIV contre Port-Royal commença, elle dit qu'elle n'y survivrait pas. Elle mourut en effet peu de temps après, en 1661, âgée de trente-six ans. Jaqueline Pascal a laissé des poésies, des ouvrages de piété et des règlements pour l'éducation des enfants.



PASCAL ET SES SOEURS

On montre encore à Clermont la maison où naquirent Pascal et ses deux soeurs. Le petit Blaise, qui devait rendre si illustre le nom de Pascal, vint au monde faible et chétif; il avait à peine un an lorsqu'il resta comme inanimé dans les bras de sa mère; on crut qu'il était mort. Mais les larmes et les prières maternelles semblèrent opérer un miracle. L'enfant sourit tout à coup, la santé lui revint et il se développa intelligent et beau. Sa soeur Jaqueline fut douée comme lui d'un esprit merveilleusement précoce; leurs visages se ressemblaient; elle avait de son frère le front élevé, l'oeil éclatant, le nez arqué, la mine fière. Quand Jaqueline eut huit ans et qu'il en eut dix, c'étaient deux enfants dont la beauté captivait et dont l'esprit inattendu et original était un sujet d'étonnement pour tout le monde. Entraîné vers les sciences, le jeune Pascal suppliait son père de l'initier à ces merveilleux mystères qu'il rêvait. Mais son père résistait, craignant que cette étude ne le détournât de celle des langues.

L'enfant réitéra ses instances et demanda à son père de lui apprendre au moins les éléments des mathématiques. N'ayant pu l'obtenir, le jeune Pascal se mit à réfléchir seul sur ces premières notions. A l'heure des récréations, il se retirait dans une salle isolée, et là, un crayon à la main, il s'appliquait à tracer des figures géométriques; il établissait des principes, il en tirait des conséquences, il trouvait des démonstrations, et il poussa ses recherches si avant que, sans le secours d'aucun des ouvrages qui traitent de l'algèbre, il y fit tout seul d'immenses progrès. Son père le surprit un jour dans cet exercice; il en fut si touché que des larmes jaillirent de ses yeux. Dès ce jour il n'enchaîna plus l'essor du génie de son fils, et il permit à Blaise d'assister aux conférences des savants qui s'assemblaient chez lui toutes les semaines. Jaqueline aussi méditait à l'écart et, comme son frère, était tourmentée par l'obsession d'un génie naissant. Mais ce n'était point la science qui la sollicitait. Dès l'âge de sept ans elle pensait en vers; la poésie chantait à son oreille. Quand sa soeur Gilberte (depuis Mme Périer), l'aînée des trois enfants, qui remplaçait leur mère morte, voulut lui apprendre à lire, Jaqueline résista; à l'heure de la leçon elle se cachait pour y échapper. Mais un jour ayant entendu sa soeur lire des vers tout haut, captivée par cette cadence qui déjà vibrait dans son coeur, elle lui dit:

«Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire des vers, et je lirai ma leçon tant que vous voudrez.»

Depuis ce jour elle parlait toujours de vers, elle en apprenait par coeur avec facilité; elle voulut en connaître les règles, et à huit ans, avant de savoir lire couramment, elle se mit à en composer.

Le père de ces enfants de génie s'était établi à Paris pour veiller sur leur éducation, et Jaqueline y trouva deux jeunes compagnes (les demoiselles Saintot) qui avaient, comme elles, les plus heureuses dispositions pour la poésie. Un jour, les trois petites filles résolurent de faire une comédie; elles en choisirent le sujet, en composèrent le plan, et en firent tous les vers sans l'aide de personne. C'était une pièce suivie en cinq actes, et dans laquelle toutes les règles d'alors étaient observées. Elles la jouèrent elles-mêmes deux fois avec d'autres acteurs de leur âge. On réunit grande compagnie pour les entendre et chacun s'étonna que ces enfants eussent pu faire un aussi long ouvrage. On y trouva des traits charmants. La cour et la ville en parlèrent, et Jaqueline, qui n'avait pas dix ans, devint un enfant célèbre en poésie comme l'était déjà dans la science son jeune frère Blaise.

La reine Anne d'Autriche, qui résidait au château de Saint-Germain, voulut voir la petite muse. Mme de Morangis, amie de la famille Pascal et qui était de la cour, se chargea d'y conduire Jaqueline. De Paris à Saint-Germain c'était alors tout un voyage; un carrosse de la reine y mena la petite fille célèbre, accompagnée de Mme de Morangis. La reine était grosse de l'enfant qui fut depuis Louis XIV. Jaqueline composa sur cette circonstance un sonnet où elle célébrait les espérances que la France fondait sur ce prince encore à naître. Arrivée à Saint-Germain, elle fut introduite dans le cabinet de la reine, qui, entourée d'une suite nombreuse, reçut Jaqueline avec bonté et prit de ses mains les vers qu'elle avait composés. Mais en les entendant, la reine s'imagina que ces vers n'étaient pas d'une enfant si jeune, ou du moins qu'on lui avait beaucoup aidé. Tous ceux qui étaient présents eurent la même pensée. Alors Mademoiselle (qui fut plus tard la grande Mademoiselle) s'approcha de Jaqueline et lui dit: «Puisque vous faites si bien les vers, faites-en pour moi.» Aussitôt Jaqueline se retira quelques instants dans un angle du cabinet de la reine, et tranquillement elle improvisa les vers suivants:

A MADEMOISELLE DE MONTPENSIER.


Fait sur-le-champ par son commandement.


Muse, notre grande princesse

Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse

A louer sa beauté; mais il faut avouer

Qu'on ne saurait la satisfaire

Et que le seul moyen qu'on a de la louer

C'est de dire en un mot qu'on ne saurait le faire.

Chacun applaudit cet impromptu, et Mme d'Hautefort demanda à son tour à l'enfant de faire des vers pour elle. Aussitôt la petite Jaqueline improvisa un éloge de la beauté de Mme d'Hautefort. La reine et toute l'assistance étaient ravies, et depuis ce jour la jeune soeur de Pascal fut souvent appelée à la cour et toujours caressée du roi, de la reine, de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient. Elle avait les reparties les plus justes et souvent les plus profondes. Ce qui charmait en elle, c'est qu'elle gardait la gaieté de son âge; quand elle était avec ses compagnes, elle jouait à tous les jeux des enfants, et, lorsqu'elle était seule, elle s'amusait avec ses poupées.

On sent la naïveté de cet esprit merveilleux dans le morceau suivant qu'elle adressa à la reine pour la remercier de l'accueil fait à ses premiers vers:

Mes chers enfants, mes petits vers,

Se peut-il arriver dans le grand univers

Un bien qu'on puisse dire au vôtre comparable?

Vous êtes remplis de bonheur:

La reine vous combla d'honneur,

Sa Majesté vous fit un accueil favorable.


Sa main daigna vous recevoir.

Son oeil, plein de douceur, se baissa pour vous voir;

Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles,

Et par un excès de bonté,

Sans que vous l'eussiez mérité,

Sa bouche vous nomma de petites merveilles.

Malgré le succès de Jaqueline à la cour, malgré le génie naissant de son frère, qui déjà excitait la curiosité des princes et des grands, leur père faillit être enfermé à la Bastille par le cardinal de Richelieu. Dans une réunion nombreuse où se trouvaient d'autres personnages, M. Pascal père et quelques-uns de ses amis exprimèrent à propos des rentes de l'hôtel de ville une opinion assez vive contre le cardinal; traités de séditieux, tous ceux qui avaient parlé de la sorte furent envoyés à la Bastille. L'ordre d'arrêter M. Pascal fut donné; il se sauva et parvint à se dérober aux poursuites qui le menaçaient.

Pour se distraire de ses graves préoccupations d'État, Richelieu faisait souvent jouer la comédie dans le Palais-Cardinal, aujourd'hui le Palais-Royal; les galeries n'existaient pas alors, et les jardins de ce beau palais s'étendaient en parterres et en bosquets jusqu'aux boulevards. La duchesse d'Aiguillon, nièce de ce redoutable ministre, présidait aux fêtes qu'il donnait et en préparait elle-même les divertissements. Corneille, encore peu connu, vivait à Rouen. C'était Rotrou, c'était Scudéry qui fournissaient les pièces que l'on représentait au Palais-Cardinal. Au mois de février 1639, la duchesse d'Aiguillon, pour donner plus d'attrait à ces représentations, voulut faire jouer par des enfants l'Amour tyrannique, tragi-comédie de Scudéry. Elle songea aux demoiselles Saintot, à leur petite amie Jaqueline et à son frère Pascal; mais Gilberte, la soeur aînée, qui veillait sur les enfants dont le père était proscrit, répondit fièrement au gentilhomme qui lui fut envoyé en cette occasion par la duchesse d'Aiguillon: «Monsieur le cardinal ne nous donne pas assez de plaisir pour que nous pensions à lui en faire.» La duchesse insista et fit même entendre que le rappel de leur père devait en dépendre. Les amis de la famille décidèrent alors que Jaqueline accepterait le rôle qu'on lui proposait. Le célèbre acteur Montdory, qui était de Clermont et qui connaissait la famille Pascal, donna des leçons à Jaqueline et se chargea de monter la pièce. Le jour de la représentation arriva. Jaqueline, qui avait à peine douze ans, mit dans son jeu une gentillesse qui charma tous les spectateurs, et surtout Richelieu. Le cardinal ne cessa de l'applaudir. Elle profita de son succès pour obtenir la grâce de son père. Écoutons-la faire le récit de cette soirée dans une lettre adressée à son père et restée jusqu'ici inédite. Nous la donnons d'après le manuscrit de la Bibliothèque impériale.

«Monsieur mon père,

«Il y a longtemps que je vous ai promis de ne point vous écrire si je ne vous envoyais des vers, et, n'ayant pas eu le loisir d'en faire (à cause de cette comédie dont je vous ai parlé), je ne vous ai point écrit il y a longtemps. A présent que j'en ai fait, je vous écris pour vous les envoyer et pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à l'hôtel de Richelieu, où nous représentâmes l'Amour tyrannique devant M. le cardinal. Je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé. Premièrement, M. Montdory entretint M. le cardinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre, c'est-à-dire qu'il lui dit qu'il vous connaissait, lui parla fort avantageusement de votre vertu, de votre science et de vos autres bonnes qualités. Il parla aussi de cette affaire des rentes, et lui dit que les choses ne s'étaient pas passées comme on avait fait croire, et que vous vous étiez seulement trouvé une fois chez M. le chancelier, et encore que c'était pour apaiser le tumulte; et pour preuve de cela, il lui conta que vous aviez prié M. Fayet d'avertir M.... Il lui dit aussi que je lui parlerais après la comédie. Enfin, il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le cardinal à lui dire: «Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me demandera.» M. de Montdory dit la même chose à Mme d'Aiguillon, laquelle lui dit que cela lui faisait grande pitié et qu'elle y apporterait tout ce qu'elle pourrait de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M. le cardinal parut y prendre grand plaisir; mais principalement lorsque je parlais, il se mettait à rire, comme aussi tout le monde dans la salle.

«Dès que cette comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à Mme d'Aiguillon. Mais M. le cardinal s'en allait, ce qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette occasion-là en allant faire la révérence à Mme d'Aiguillon; outre cela, M. de Montdory me pressait extrêmement d'aller parler à M. le cardinal. J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie, qu'il reçut avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela n'était pas imaginable. Car, premièrement, dès qu'il me vit venir à lui, il s'écria: «Voilà la petite Pascal,» et puis il m'embrassait et me baisait, et, pendant que je disais mes vers, il me tenait toujours entre ses bras et me baisait à tous moments avec une grande satisfaction, et puis, quand je les eus dits, il me dit: «Allez, je vous accorde tout ce que vous me demandez; écrivez à votre père qu'il revienne en toute sûreté.» Là-dessus Mme d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le cardinal: «Vraiment, monsieur, il faut que vous fassiez quelque chose pour cet homme-là; j'en ai oui parler, c'est un fort honnête homme et fort savant; c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est fort savant en mathématiques, qui n'a pourtant que quinze ans.» Là-dessus, M. le cardinal dit encore une fois que je vous mandasse que vous revinssiez en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il trouverait bon que vous lui fissiez la révérence; il me dit que vous seriez le bienvenu, et puis, parmi d'autres discours, il me dit: «Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il me vienne voir,» et me répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Mme d'Aiguillon s'en allait, ma soeur l'alla saluer, à qui elle fit beaucoup de caresses et lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que ma soeur le lui mena; elle lui fit encore grands compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science. On nous mena ensuite dans une salle, où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits, limonade et choses semblables. En cet endroit-là elle me fit des caresses qui ne sont pas croyables. Enfin, je ne puis pas vous dire combien j'y ai reçu d'honneurs; car je ne vous écris que le plus succinctement qu'il m'est possible de.... 3. Je m'en ressens extrêmement obligée à M. de Montdory, qui a pris un soin étrange. Je vous prie de prendre la peine de lui écrire par le premier ordinaire pour le remercier, car il le mérite bien. Pour moi, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. C'est ce qu'a toujours souhaité avec une extrême passion, Monsieur mon père,

«Votre très-humble et très-obéissante fille et servante,

«Pascal.

«De Paris, ce 4 avril 1639.»

Note 3: (retour) Mot illisible dans la lettre manuscrite.

Voici quels étaient les vers adressés à Richelieu et joints à la lettre que nous venons de citer:

Ne vous étonnez pas, incomparable Armand,

Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles:

Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles,

Interdit à mon corps et voix et mouvement.

Mais pour me rendre ici capable de vous plaire,

Rappelez de l'exil mon misérable père:

C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté;

Sauvez un innocent d'un péril manifeste:

Ainsi vous me rendrez l'entière liberté

De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

En recevant ces heureuses nouvelles, Étienne Pascal se hâta de revenir à Paris; il se présenta, avec ses trois enfants, à Ruel, chez le cardinal, qui lui fit l'accueil le plus flatteur. «Je connais tout votre mérite, lui dit Richelieu; je vous rends à vos enfants et je vous les recommande; j'en veux faire quelque chose de grand.»

Deux ans après, Étienne Pascal fut nommé à l'intendance de Rouen, et il alla s'établir dans cette ville avec sa famille. La jeune Jaqueline, qui n'avait cessé de s'exercer à faire des vers, obtint le prix de poésie décerné chaque année à Rouen, à la fête de la Conception de la Vierge, qui était le sujet même du concours. Quoique ces vers ne méritent pas d'être cités, ils eurent alors un prodigieux succès. Le prix fut porté à Jaqueline en grande pompe, avec des trompettes et des tambours, et Corneille, présent à cette cérémonie, fit un impromptu sur le triomphe et la modestie de la jeune muse, qui s'était dérobée à cette ovation.

Voici le début de ces vers; ils étaient adressés au prince qui présidait la solennité:

Pour une jeune muse absente,

Prince, je prendrai soin de vous remercier,

Et son âge et son sexe ont de quoi convier

A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante.

Guidée par le génie de Corneille, qui peut dire jusqu'où serait monté le vol de cette intelligence, dans ce beau siècle où un souffle de grandeur passa sur les âmes et s'en exhala? Mais la gloire, sans doute, effraya Jaqueline; elle en détourna ses regards avec une sorte d'éblouissement, et elle ne fit plus de vers que pour célébrer Dieu:

Moteur de ce grand univers,

Inspirez-moi de puissants vers,

Envoyez-moi la voix des anges,

Non pas pour louer les mortels,

Mais pour entonner vos louanges,

Et vous remercier au pied de vos autels.

Bientôt elle entra au couvent de Port-Royal des Champs, et y ensevelit cette beauté et cet esprit qui l'avaient fait admirer dans le monde. Que de charmes, que de génie se cachèrent dans cette retraite, gloires humaines perdues dans la gloire de Dieu, comme ces étoiles qui brillent, fuient et se confondent dans la voie lactée!



JEAN BART

NOTICE SUR JEAN BART.

Jean Bart naquit à Dunkerque en 1651: il était fils d'un pêcheur corsaire. Louis XIV se plut à l'honorer au milieu de sa cour et le nomma chef d'escadre. Jean Bart justifia la confiance du roi. Trente-deux vaisseaux de guerre anglais et hollandais bloquaient le port de Dunkerque en 1692. Jean Bart en sortit avec sept frégates, et dès le lendemain s'empara de quatre navires anglais richement armés qui faisaient voile vers la Russie. Dans le cours de la même campagne, il brûla plus de quatre-vingts bâtiments ennemis, fit une descente vers Newcastle, ravagea tout le pays des environs, et revint à Dunkerque avec plus de quinze cent mille francs de prise. La même année, il s'empara de treize navires hollandais chargés de grains. Jean Bart se trouva à la fameuse journée de Lagos, où quatre-vingt-sept navires de commerce et plusieurs vaisseaux de guerre anglais furent pris et brûlés; la perte des vaincus en cette occasion fut évaluée à plus de vingt-cinq millions de livres. Il obtint des lettres de noblesse de Louis XIV. En 1696, il remporta de nouveaux triomphes contre les flottes réunies de l'Angleterre et de la Hollande. La paix seule interrompit ses travaux. Il passa les dernières années de sa vie à Dunkerque, où il mourut d'une pleurésie, le 27 avril 1702.

Il ne laissa pas de descendance directe, mais son nom glorieux s'est perpétué par la famille de Gaspard Bart, son frère. Le 16 février 1855, mourut à Wormhoudt, grand et joli bourg formé par de charmantes habitations et à quelque distance de Dunkerque, le dernier héritier du nom de Jean Bart, Henri-Ferdinand-Marie Bart, commis principal des subsistances de la marine en retraite, âgé de soixante-quatorze ans; il était né à Dunkerque et fut adopté à l'âge de sept ans par sa ville natale qui se chargea de son éducation. Il était petit-fils du commandant de la Danaé, il eut pour fils un émule de ses illustres ancêtres, Jean-Pierre Bart, lieutenant de vaisseau, commandant de la gabare de l'État la Sarcelle, mort à l'île Bourbon à trente-six ans. Après la mort de ce fils, le père, représentant d'un nom si glorieux, vint habiter avec ses deux filles sa ville natale, où il assista à l'inauguration de la statue de Jean Bart, gloire de sa race; puis il se retira à Wormhoudt, où il est mort.