LES MÊMES, UN DOMESTIQUE, puis BERTRAND porté par deux serviteurs.
UN DOMESTIQUE. Messire Bertrand a été blessé.
LE CHEVALIER. Pauvre enfant! (Bertrand paraît.) Eh bien? te voilà tout écloppé; il t'est arrivé malheur?
BERTRAND. Dites bonheur! Je les ai tous terrassés. Mon égratignure guérira, mais le prix me reste. Voyez le beau casque, la belle épée.
(Il brandit le casque à la pointe de l'épee.)
LE CHEVALIER. Est-il heureux!
LA CHÂTELAINE. Il faut pourtant qu'il soit puni de sa désobéissance.
LE CHEVALIER. Eh bien! je vais lui infliger une grande punition: dans huit jours c'est le tournoi de Rennes; il n'y assistera pas.
BERTRAND. Vous êtes dur, mon oncle.
Grande place publique à Rennes; les maisons sont tendues de tapisseries, les fenêtres encombrées de spectateurs; des gradins entourent la place. On aperçoit sur une estrade toute la famille des du Guesclin.
LA COMTESSE, le comte DU GUESCLIN, OLIVIER et JEAN, leurs fils, la châtelaine de LA MOTTE, RACHEL, puis BERTRAND, la foule.
OLIVIER. Ah! maman, quel plaisir nous allons avoir! le tournoi va commencer.
JEAN. J'aperçois mon père sur son beau cheval blanc.
RACHEL, à la comtesse. Comme mon pauvre Bertrand serait joyeux s'il était ici!... et vous l'avez privé de ce plaisir.... Oh! madame, vous êtes bien sévère. Maîtresse, faites-lui grâce, laissez-lui voir ce tournoi, et il changera.
LA COMTESSE. Ma bonne Rachel, tu juges mal mon coeur de mère; je désirerais revoir l'enfant prodigue, mais sa tante m'a appris qu'il était incorrigible.
LA CHÂTELAINE. Oui; vous n'en obtiendrez jamais rien par la douceur.
LA COMTESSE. En songeant à ce qu'il doit souffrir, je voudrais lui pardonner.
LA CHÂTELAINE. Il n'est plus temps; le tournoi commence.
LES HÉRAUTS D'ARMES. Le tournoi s'ouvre; trompes, sonnez; bannières, déployez-vous!
JEAN. Voilà mon père qui s'avance un des premiers.
OLIVIER. Voilà aussi, mon oncle de la Motte; il se range de son côté.
LA CHÂTELAINE. Quel est ce chevalier qui vient de franchir la barrière?
OLIVIER. Comme il est mal équipé!
JEAN. Quel méchant genet il monte! on dirait un des chevaux de la ferme.
DES VOIX, dans la foule. Faites sortir du champ clos ce discourtois chevalier.
BERTRAND. (Il est monté sur un vilain cheval et couvert d'une mauvaise armure.) Moi, sortir! non, jamais! Oh! quelle humiliation!... mais mon oncle est bon, il aura pitié de ma détresse. Je vais me faire connaître à lui.
LA FOULE. Qu'il sorte! qu'il sorte!
BERTRAND, s'approchant de son oncle. Noble chevalier....
LE CHEVALIER. Quoi! c'est toi, Bertrand!
BERTRAND. Oui, c'est moi, bon oncle! je n'ai pu y tenir: je me suis échappé par une fenêtre.
LE CHEVALIER. Quoi! au péril de ta vie?
BERTRAND. Eh! que fait la vie? c'est la gloire qu'il me faut.... Vous voyez qu'on veut me chasser, mon oncle, ne me refusez pas un de vos chevaux et une de vos cuirasses. Songez qu'un du Guesclin ne doit pas sortir d'un tournoi sans avoir rompu une lance avec honneur.
LE CHEVALIER. Mais on ne te connaît pas.
BERTRAND. Eh bien! on apprendra à me connaître aujourd'hui.
LE CHEVALIER. Allons! qu'il soit comme tu le désires. (Appelant un écuyer.) Armez ce jeune homme.
BERTRAND. Merci, merci!
LE COMTE, s'approchant du chevalier. Quel est ce combattant?
LE CHEVALIER. Je l'ignore; mais il a l'air plein de bravoure, et je viens d'ordonner qu'on lui donne un autre équipement.
(Bertrand reparaît brillamment armé.)
LA FOULE. Bravo! bravo!
LE HÉRAUT. Fermez la barrière, le tournoi commence.
BERTRAND. Oh! je serai vainqueur.
(Il met la lance en arrêt et attaque un chevalier.)
LE CHEVALIER. Quel démon! le voilà aux prises avec le plus brave!
LA COMTESSE, du gradin où elle est assise avec sa famille et regardant Bertrand. Quelle intrépidité!
RACHEL. Madame, c'est le même qui tout à l'heure était si mal vêtu.
OLIVIER. Quels coups de lance il donne!
JEAN. Comme il est beau à présent! comme il se sert bien de ses armes!
LA CHÂTELAINE. Sans doute il ne veut pas être connu, car il garde toujours sa visière baissée.
LE CHEVALIER. Courage, chevalier inconnu! bravo! bravo! (Bertrand renverse le chevalier qu'il combat, après avoir tué son cheval.) Gloire au vainqueur! qu'il lève sa visière et salue les dames!
UN HÉRAUT. Non, ce jeune chevalier veut combattre encore et sans montrer son visage.
LA FOULE. Qu'il combatte! qu'il combatte!
LE CHEVALIER, à part. Oh! je brûle de t'embrasser, mon brave neveu!
LE COMTE. Je n'ai jamais vu de meilleure lance, par saint Georges.
BERTRAND, reconnaissant son père. Quelle voix! est-ce un rêve? oui, c'est lui, je le reconnais à son écu; je dois le fuir jusqu'à ce que le tournoi soit terminé, et je ne le puis, pourtant.
LE COMTE. Je voudrais bien rompre une lance avec vous.
LE CHEVALIER. Excusez-le, il est blessé, peut-être.
LE COMTE. Non, tout chevalier qui est encore sur ses étriers ne doit pas refuser le combat. Je le défie, je l'attaque, il faudra bien qu'il me réponde.
(Il poursuit Bertrand, qui cherche à fuir.)
BERTRAND. En plein tournoi! en plein tournoi!... Mais non, je ne dois pas me battre contre mon père.
LA FOULE. S'il refuse le combat, honte à lui!
BERTRAND. Oui, je le refuse.
LA FOULE. Honte à lui! honte à lui!
LE CHEVALIER. Il vient de vous prouver pourtant qu'il avait du courage.
BERTRAND. Et je saurai le leur prouver encore. Défendez-vous, chevalier.
(Il attaque un chevalier qui entre dans la lice.)
LE COMTE. Mais pourquoi m'a-t-il refusé le combat?
LE CHEVALIER. Nous le saurons quand il se fera connaître.
BERTRAND. Rendez-vous, chevalier!
(Il renverse son adversaire dans la poussière.)
LA FOULE. Honneur! honneur à l'inconnu!
LA COMTESSE, de sa place. Oui, oui, qu'il vienne recevoir le prix!
BERTRAND. Oh! ma mère m'applaudit aussi sans me connaître! C'est devant elle que je vais lever ma visière; quelle joie si elle me pardonne! Il s'approche du gradin où est sa mère, le comte du Guesclin et le chevalier de La Motte le suivent: il s'incline. Noble comtesse du Guesclin, c'est pour vous que j'ai combattu; daignerez-vous m'avoir en grâce?
(Il se découvre.)
LA COMTESSE. Bertrand!... mon fils!...
RACHEL. Mon pauvre Bertrand!
LE COMTE. Viens que je t'embrasse, mon noble fils.
LE CHEVALIER. Il sera l'orgueil de votre race, sire comte.
RACHEL. Et celui de la France, croyez-en la devineresse.
TOUS. Oh! nous n'en doutons plus.
BERTRAND. Ma bonne mère, pardonnez-moi les chagrins que je vous ai donnés.
LA COMTESSE. Je suis trop heureuse pour m'en souvenir.
LE HÉRAUT. Le prix du tournoi est à Bertrand du Guesclin.
LE COMTE, embrassant son fils. Sois toujours brave, mon enfant! aime ton roi et crains ton Dieu.
PERSONNAGES.
FRANCESCO LIPPI, métayer des environs de Florence.
père de Filippo.
RITA, femme de Francesco.
FILIPPO LIPPI, leur fils, enfant de dix ans.
STELLA, sa soeur.
BRUTACCIO, chef de brigands.
BUONAVITA, brigand.
Troupe de brigands.
NOTICE SUR FILIPPO LIPPI.
Filippo Lippi, peintre, naquit à Florence en 1412. Dès son enfance, il montra de rares dispositions pour la peinture. Il entra comme novice dans le couvent des Carmes, où Masaccio venait de terminer d'admirables fresques. Chaque jour on le trouvait en contemplation devant ces grandes peintures. Bientôt il se mit à les copier, et en peu de temps il sut tellement s'approprier la manière de ce maître, qu'on le regarda comme son rival et son successeur. Entraîné par ses succès, il résolut de quitter le couvent. Son enfance et sa vie furent pleines d'aventures. A dix-sept ans, monté sur un bateau avec quelques amis, il s'était trop avancé en mer; il fut pris par des corsaires barbaresques et emmené en Afrique, où il devint esclave. Mais là encore son talent lui fit accorder sa liberté. Conduit à Naples, il y exécuta plusieurs fresques, puis vint à Florence, où il peignit son plus beau tableau, le Couronnement de la Vierge, grande composition où sont groupées de nombreuses figures. L'auteur s'y est représenté sous la figure d'un adorateur; devant lui est un agneau soutenant cette inscription: Is perfecit opus. Ce tableau frappa tellement Cosme de Médicis, qu'il conçut pour Lippi une estime et une amitié dont il ne cessa de lui donner des preuves. Lippi exécuta de grands travaux à Florence, à Spolette, à Padoue, à Fiesole, etc. Le Louvre possède deux beaux tableaux de ce peintre, une Madone et le Saint-Esprit présidant à la naissance de Jésus-Christ. Filippo Lippi mourut à Florence, en 1466, âgé de cinquante-sept ans.
Le théâtre représente l'intérieur de la ferme de Francesco.
FRANCESCO et RITA.
FRANCESCO, entrant tout haletant. Femme, me voici de retour de la ville. Je suis accablé de fatigue.
RITA. Apportes-tu du moins quelque bonne nouvelle?
FRANCESCO. Eh! non; une bonne nouvelle m'aurait fait oublier la marche, et je ne me plaindrais pas.
RITA. Que t'ont dit ces messieurs du tribunal?
FRANCESCO. Ce qu'ils disent si souvent au pauvre quand il demande justice: qu'il faut d'abord déposer de l'argent pour les premiers frais, et puis qu'on fera des poursuites.
RITA. C'est une horreur! déposer de l'argent pour qu'on arrête ces brigands qui dévastent le pays, qui enlèvent nos bestiaux et nous dépouillent de tout! Mais à qui nous adresserons-nous, si l'autorité ne nous protège pas? Il faudra donc fuir ce canton, abandonner l'héritage de ton père et chercher à vivre ailleurs?
FRANCESCO. J'ai dit tout cela aux gens de la justice. Je leur ai raconté comment l'autre jour, tandis que notre petit Filippo gardait le troupeau au pied des Apennins, des brigands fondirent sur la plaine et profitèrent du moment où l'enfant s'était éloigné pour s'emparer de nos plus beaux agneaux et de nos jeunes chevreaux. Heureusement les mères étaient à la bergerie, sans cela nous étions ruinés.
RITA. Plus heureusement encore, Francesco, notre fils n'était pas là; car il serait tombé entre les mains des brigands, et peut-être l'auraient-ils tué.... La sainte madone l'a protégé.
FRANCESCO. Voilà comme tu excuses toujours sa paresse, Rita. Si Filippo n'avait pas quitté le troupeau, il aurait appelé au secours en voyant venir les brigands; je serais accouru, et nous n'aurions rien perdu.
RITA. Je l'ai grondé comme toi, Francesco; je lui ai recommandé d'être plus attentif. Mais, tu le vois, notre fils ne peut se soumettre à garder les bestiaux, à labourer la terre; il aime à être seul, et, aussitôt qu'il pense qu'on ne le voit pas, il s'amuse à tracer sur la terre des figures d'hommes, des arbres, des moutons. Peut-être notre enfant est-il destiné à une autre existence que la nôtre.
FRANCESCO. Tu es folle, Rita. Voilà bien les mères; toujours des idées d'ambition pour leurs fils.... Et à quoi veux-tu que nous destinions celui-là? Avons-nous de l'argent pour lui faire donner de l'éducation? et est-ce au moment où nous sommes dans la misère que tu dois l'encourager à la fainéantise? Mêle-toi de ta fille et laisse-moi faire de Filippo un bon métayer.
RITA. Calme-toi, mon ami, et confions-nous à Dieu.
FRANCESCO. «Aide-toi et le ciel t'aidera.» Femme, il faut que nous et nos enfants redoublions de travail et de courage pour éloigner la misère. Mais où est Filippo? Il est encore couché, je suis sûr.
RITA. Non, il est dans l'étable à faire la litière des vaches.
FRANCESCO, appelant. Filippo! Filippo!
LES MÊMES, FILIPPO, entrant avec un morceau de charbon à la main, puis STELLA.
FILIPPO. Mon père....
FRANCESCO. Que faisais-tu dans l'étable?
FILIPPO, rougissant et baissant la tête..... Mon père, je.... je....
FRANCESCO. Ah! tu vas mentir!... Que faisais-tu?
FILIPPO. Eh bien! je cherchais à dessiner sur le mur la grande vache noire.
FRANCESCO. Et à quoi cela te mènera-t-il, fainéant?
(Filippo baisse la tête et ne répond rien.)
STELLA, accourant. Ma mère, ma mère, venez voir; nous avons deux vaches noires maintenant; Filippo en a fait une seconde, elle marche près du mur de l'étable, elle mange au ratelier..... Venez! venez!
FRANCESCO. Allons, taisez-vous; c'est assez de folie! Femme, sers-nous à déjeuner, puis nous irons tous au travail.
(Ils se mettent à table.)
STELLA. Elle est bien belle, la vache de Filippo. Mon père, pourquoi ne voulez-vous pas la voir?
RITA. Chut! mange tes confitures et tais-toi.
STELLA. Qu'il est bon, ce raisiné! Pourquoi ne fais-tu pas comme moi, Filippo? Vois, je nettoie mon assiette avec de la mie de pain. Il n'en reste pas de trace.
FILIPPO, dessinant sur son assiette avec la pointe de son couteau. Regarde cela, Stella.
STELLA. Oh! c'est notre petit chat roux. Le voilà sur le buffet. (Filippo continue à dessiner.) Il se gratte l'oreille avec sa patte.
RITA. Je n'oserai jamais laver cette assiette. C'est tout à l'ait le portrait de notre chat; vois, Francesco.
FRANCESCO, regardant et riant. Oh! c'est bien ça; je te permets cet amusement pendant les repas, Filippo; mais je ne veux pas que tu y songes en gardant les troupeaux.
FILIPPO. C'est malgré moi, mon père.
FRANCESCO. Tout cela est bel et bon, enfant; mais il faut penser à gagner ton pain. Allons, pars avec ta soeur, et ne vous éloignez pas trop de la ferme. Vous mènerez paître les vaches et les chèvres là-bas dans cette prairie qui est auprès du bois, et si vous voyez venir quelqu'un, vous m'appellerez tout de suite; je vais au labour.
(Les enfants sortent.)
Dans la campagne.
STELLA et FILIPPO menant les troupeaux.
STELLA. Mais comment fais-tu, mon frère, pour inventer d'aussi jolies choses avec tes doigts?
FILIPPO. Je n'en sais rien, Stella; je ne comprends pas ce qui me donne le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre visage quand nous y regardons; mais je suis poussé par un désir invincible à toujours reproduire les images qui sont devant moi, soit avec la pointe de mon couteau sur la pierre, soit avec un charbon sur les murs, ou bien avec le bout de mon bâton sur le sable. Oh! si je pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles écrit notre curé, il me semble que je ferais une madone comme celle qui est debout sur le maître autel de notre église.
STELLA. Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche, qu'elle va parler.
FILIPPO. Elle te ressemble un peu, ma petite Stella. Mais nous voici arrivés à la lisière du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher une de ces pierres molles où mon couteau s'enfonce facilement; puis je reviendrai dessiner ton portrait.
STELLA. Tu désobéis à notre père, Filippo; ne t'a-t-il pas dit de ne t'occuper que de nos bestiaux?
FILIPPO. Ne seras-tu pas contente, ma petite soeur, de voir ton portrait sur une pierre, comme tu as vu tout à l'heure celui de notre chat sur une assiette?
STELLA. Oh! oui, cela me fera plaisir.
FILIPPO. Eh bien! attends, je vais revenir. N'aie pas peur et garde le troupeau.
STELLA. Ne reste pas longtemps loin d'ici.
(Filippo s'enfonce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied, et se met à dessiner.)
FILIPPO, seul.
Qu'il est beau, ce paysage qui se déroule devant moi! dans le fond les hautes montagnes, puis les bois, puis le village, et de l'eau qui court!
STELLA, FILIPPO.
STELLA, de la prairie. Au secours! mon frère, au secours!
FILIPPO, accourant. Qu'y a-t-il, ma bonne Stella? Je viens te défendre.
LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO et la troupe de brigands.
BRUTACCIO, lui fermant la bouche. Halte-là, mon brave; vos troupeaux sont à nous, votre soeur est notre prisonnière, et vous allez nous suivre aussi: vous vous ferez à la vie des montagnes, et vous finirez par faire partie de notre bande, si vos parents ne sont pas assez riches pour payer votre rançon.
FILIPPO. Moi! vivre parmi vous? oh! non, jamais! jamais!
BRUTACCIO, l'empêchant de crier. Point de mutinerie, point de mutinerie, enfant! autrement ton dos sentira le bois de ma carabine. (Filippo fait un geste menaçant.) Allons, qu'on s'en empare. (Plusieurs brigands s'emparent de Filippo, qui se démène entre leurs bras.) Toi, Buonavita, charge-toi de la soeur.
BUONAVITA, à Stella. Petite bergère, n'ayez nulle crainte. Vous garderez nos vaches dans nos rochers, vous ferez des fromages, vous taillerez la soupe, et en retour vous serez bien traitée.
STELLA. Ma mère! ma mère!
(Ils disparaissent tous dans les Apennins.)
Sur un plateau des Apennins, devant l'entrée de la caverne des brigands.
FILIPPO, STELLA, puis BUONAVITA.
FILIPPO. Ma pauvre Stella, tu pleures donc toujours?
STELLA. Ils sont si laids, ces brigands, si méchants!.... Si je ne les sers pas tout de suite quand ils me demandent à boire, ils menacent de me frapper. Oh! Filippo, comme nous avons souffert depuis huit jours que nous sommes ici! et penser que cela durera toujours!... Et nos pauvres parents, ils doivent se désespérer de ne pas nous voir revenir.... Si nous ne les voyions jamais....
(Elle sanglote.)
FILIPPO. Ne pleure pas ainsi, Stella; Dieu veillera sur nous.
STELLA. Oh! mon frère, tu es moins malheureux que moi. Les premiers jours, tu étais bien triste aussi; mais à présent, tu reprends courage et tu sembles consolé. Tu recommences à dessiner sur les pierres et sur le sable; cela te distrait.
FILIPPO. C'est vrai, Stella, ce plaisir me suit; les brigands n'ont pu me le ravir.
(Entre Buonavita.)
BUONAVITA. Pourquoi vous tourmentez-vous ainsi, Stella? N'êtes-vous pas contente dans notre compagnie? Soyez attentive, faites bien notre cuisine, et nous vous donnerons un beau bonnet à dentelles d'argent.
STELLA. Gardez vos cadeaux, seigneur Buonavita. Mais si vous n'êtes pas méchant, faites ce que je vous ai demandé.
FILIPPO. Qu'as-tu demandé, Stella?
STELLA. J'ai demandé que Buonavita obtînt notre liberté du seigneur Brutaccio: car je ne puis vivre ici.
BUONAVITA. J'ai fait votre commission.
FILIPPO. Et que vous a dit le capitaine?
BUONAVITA. Il m'a dit que vous ne sortiriez jamais d'entre ses mains, si vos parents ne lui payaient une forte rançon.
FILIPPO. Ils sont trop pauvres!
STELLA. Votre maître est bien cruel; mais vous, ne pourriez-vous nous rendre la liberté?
BUONAVITA. Si je le pouvais, je le ferais, mes enfants; car, puisque notre compagnie vous déplaît, je ne vois pas à quoi bon vous garder de force.
FILIPPO. Vous êtes compatissant, vous! Mais comment, sans y être contraint, pouvez-vous donc vivre avec des brigands?
BUONAVITA. Ah! l'habitude fait tout. J'ai été orphelin de bonne heure. Mon oncle Brutaccio, le chef de notre troupe, m'emmena dans ces montagnes, et je suis devenu brigand sans m'en douter; mais, je vous le jure, ma petite Stella, je n'ai jamais tué personne. Boire, rire, chanter, être libre et ne rien faire la plupart du temps, telle est ma vie, ma bonne vie dont j'ai tiré mon nom. Je ne vous l'offre pas en exemple, mes enfants; mais je vous la raconte seulement pour que vous n'ayez pas peur de moi.
FILIPPO. Eh bien! vous pouvez me faire un grand plaisir, puisque vous êtes bon.
BUONAVITA. Lequel?
FILIPPO. Buonavita, je vous en prie, donnez-moi une de ces belles planches de bois blanc qui recouvrent les caisses qui sont dans la caverne.
BUONAVITA. Très-volontiers. (Il entre dans la caverne et revient à l'instant, avec la planche.) Qu'en voulez-vous faire?
FILIPPO. Vous allez voir. (Il tire un charbon de sa poche et se met à dessiner un arbre et des moutons qui sont devant lui, puis le fond du paysage.)
BUONAVITA. Oh! vous avez un fier talent, l'ami; voilà l'arbre qui grandit sous vos mains, le troupeau qui s'anime, les rochers qui se dressent.... Qui vous a appris tout cela?
FILIPPO. Personne. Est-ce que cela s'apprend? Depuis que je pense, je reproduis ainsi tout ce que je vois sans savoir comment. Mais ce qui me tourmente, c'est de ne pouvoir donner des couleurs à mon ouvrage, ces belles couleurs de la madone de notre église.
BUONAVITA. Des couleurs! ah! si vous en désirez, je puis vous satisfaire. Il y a quelque temps, nous arrêtâmes sur la route de Florence un peintre qui allait à Rome. Nous croyions avoir fait une riche capture en nous emparant d'une cassette fermée qu'il gardait auprès de lui. Quand nous l'ouvrîmes, nous n'y trouvâmes que des vessies de couleurs et des pinceaux de poil.
FILIPPO. Qu'est-ce que cela, des pinceaux?
BUONAVITA. C'est ce qui sert à mettre des couleurs sur un dessin.
FILIPPO. Oh! donnez-moi cette cassette, et je vous aimerai bien.
BUONAVITA. Je vais la chercher.
FILIPPO, avec joie. Stella, je vais avoir des couleurs!...
STELLA. Je ne comprends pas ton bonheur, Filippo; moi, je ne serai contente qu'en revoyant nos parents.
BUONAVITA, revenant avec la cassette. Voilà, mon ami. Stella, si vous ne voulez pas être grondée par Brutaccio, allez vous occuper du dîner; notre chef ne tardera pas à revenir de sa tournée.
(Stella entre dans la caverne.)
FILIPPO, ouvrant la cassette. Oh! Buonavita, que ces couleurs sont belles! Ce sont celles du ciel, de la terre, des roches et des bois. Mais qui nous apprendra le moyen de les préparer et de les étendre?
BUONAVITA, tirant une palette de la caisse. D'abord il faut les disposer sur cette petite planche, après les avoir fondues avec un peu d'huile que vous prendrez dans cette fiole; puis vous les appliquerez sur votre dessin avec un pinceau.
FILIPPO, avec enthousiasme. Et comment savez-vous cela, Buonavita? Qui vous a révélé ce mystère? Êtes-vous donc sorcier?
BUONAVITA. Je ne suis pas plus sorcier que savant, mais j'ai eu le bonheur de voir travailler le plus grand peintre de l'Italie.
FILIPPO. Le plus grand peintre de l'Italie?
BUONAVITA. Oui, Masaccio! celui qui a retracé les tourments des damnés dans l'église des Carmes, à Florence.
FILIPPO. Et vous avez vu cet homme, ce peintre, qui est aussi célèbre qu'un prince?
BUONAVITA. Je l'ai vu, et je vais vous conter comment.
FILIPPO. Tout en vous écoutant j'essayerai ces couleurs. Les voilà préparées comme vous me l'avez dit. (Il se met à peindre.) Parlez, Buonavita, parlez-moi de ce grand Masaccio.
BUONAVITA. Il faut vous dire que mon oncle, trouvant que notre métier allait mal sur les grandes routes, s'était mis en tête, l'an passé, d'aller enlever le trésor du couvent des Carmes. Il avait une vieille haine contre les bons frères, qui, disait-il, l'avaient chassé de leur école pour quelques petites peccadilles, et l'avaient ainsi déterminé à embrasser la profession de brigand. Bonne profession, ma foi! et dont mon oncle n'a pourtant pas à se repentir. Mais il paraît qu'il y a des jours où cela le trouble, et il se met alors dans de grandes fureurs, qui ont toujours pour résultat quelque expédition hardie. Donc il me dit l'an passé: «Va-t'en reconnaître les lieux, et nous agirons dans la nuit.» Je me rends à Florence, habillé comme un honnête paysan, et je demande le couvent des Carmes. «Suivez cette foule, me répond-on en me montrant un grand flot de peuple; elle se dirige justement vers l'église des Carmes.--Et pourquoi faire? repris-je.--Vous le verrez bien, mon garçon,» répliqua en riant le citadin narquois. Je me mis à la file de ceux qui marchaient, et bientôt je me trouvai comme porté dans l'église. Tout le monde se précipitait vers une seule chapelle. Je me glissai aux premiers rangs. Alors je vis ce qui attirait la multitude, et je fus près de laisser échapper un cri d'effroi, moi qui n'ai jamais eu peur de ma vie. Sur les murs à demi éclairés de la chapelle, on voyait des hommes torturés; leurs traits étaient pâles et amaigris; leurs yeux versaient des larmes de sang; leurs dents grinçaient; leurs corps se tordaient, et je croyais leur entendre pousser des gémissements. Cependant la foule criait autour de moi: «Vive Masaccio!» et, plein d'admiration pour cet homme qui avait la puissance de m'épouvanter, je criai à mon tour: «Vive Masaccio!» Mais Masaccio, qui était là devant nous, continuait à peindre sans se déranger. C'est lui qui sauva, sans s'en douter, le trésor des Carmes. Je déclarai à mon oncle que je ne traverserais jamais la nuit cette église où il m'avait semblé voir la flamme des damnés me saisir. Je fis partager ma terreur à sa troupe, et l'expédition fut abandonnée.
FILIPPO. Buonavita, je veux aller à Florence, je veux voir Masaccio et devenir son élève.
BUONAVITA. C'est une noble ambition, mon ami.
FILIPPO. Voyez? en suis-je digne?
(Il lui montre ce qu'il vient de peindre.)
BUONAVITA. Mon portrait! si vite! pendant que je vous parlais, vous l'avez tracé, vous lui avez donné la vie! Voilà bien mon regard, en effet, ma moustache noire, ma résille rouge sur mes cheveux bruns.... Par Masaccio! vous serez un grand homme!
LES PRÉCÉDENTS, BRUTACCIO avec sa troupe.
BUONAVITA. Venez voir ceci, Brutaccio, cet enfant est marqué de Dieu: nous ne pouvons le retenir plus longtemps prisonnier.
BRUTACCIO. Quoi! c'est lui qui a peint ta face de brigand?
BUONAVITA. Oui, lui-même; un instant lui a suffi pour finir ce portrait.
(Les brigands se rangent autour du portrait de Buonavita.)
TOUS, admirant le portrait. C'est un miracle, ma foi!... Vive le petit Filippo!...
BUONAVITA. Vous le voyez, mon ami, on crie déjà: Vive Filippo! comme le peuple criait à Florence: Vive Masaccio! c'est d'un heureux présage.
LES PRÉCÉDENTS, RITA accourant éperdue, puis FRANCESCO armé d'une fourche et d'un pieu.
RITA. Rendez-nous nos enfants, nos pauvres enfants. Nous errons depuis huit jours dans nos montagnes... Enfin nous avons découvert votre retraite.... Ayez pitié d'une mère.... Rendez-moi mes enfants.... (Apercevant Filippo.) Mon cher fils! (Elle le presse sur son coeur.) Mais où est ta soeur, ma douce Stella, ma fille bien-aimée?
STELLA, accourant. Ma mère! ma bonne mère!
(Elle se jette dans ses bras.)
FRANCESCO, arrivant et brandissant son pieu. De par le ciel! si vous ne me rendez mes enfants, je brise la tête au premier qui s'approche de moi.
BRUTACCIO, riant. Désarmez cet homme, et amenez-le-moi. (Les brigands désarment Francesco et le conduisent devant Brutaccio.) Vous ne pouvez rien pour délivrer vos enfants; vous êtes devenu vous-même mon prisonnier! vos troupeaux sont à moi, demain je puis dévaster votre maison et ne pas y laisser pierre sur pierre.... Eh bien! Brutaccio le brigand n'en fera rien. Je vous rends la liberté, car votre fils a payé votre rançon à tous par son génie. Emmenez vos bestiaux et prenez cette bourse, Francesco. Mais ne contraignez plus votre noble enfant à être pâtre ou laboureur: Dieu l'a créé peintre, il sera la gloire et la fortune de votre famille. Envoyez-le à Florence auprès de Masaccio; cet or payera ses études.
FRANCESCO, prenant la bourse. Que Dieu vous bénisse, monseigneur!
BRUTACCIO. On ne bénit pas un brigand, mon ami; mais on peut lui faire une promesse en retour d'un bienfait.
FILIPPO. Laquelle? j'y souscris d'avance.
BRUTACCIO. Promettez-moi, lorsque vous serez un peintre célèbre, de faire un tableau de la scène que nous venons de mettre en action.
FILIPPO. Je vous le jure!
BUONAVITA. Ce tableau s'appellera la Rançon du Génie.
Jacques Amyot naquit à Melun, 3 octobre 1513. Son père était un petit mercier. Amyot se montra d'abord un enfant indiscipliné et quitta ses parents pour aller à Paris se placer comme domestique. Il fit la route à pied, s'égara et tomba épuisé de fatigue. On le secourut et on le fit conduire à l'hôpital d'Orléans. Aussitôt rétabli il en sortit avec douze sous qu'on lui donna et qui furent toute sa ressource à son arrivée à Paris. Sa mère, qui l'aimait tendrement, lui envoyait chaque semaine un gros pain de Melun pour l'aider à vivre. Il se plaça d'abord à la porte d'un collège, où il faisait les commissions des professeurs et des élèves. Remarqué pour son intelligence et sa gentillesse, il fut admis dans l'intérieur du collège et il en devint bientôt un des meilleurs élèves. Là encore, dans son dénûment, il servait de domestique aux autres élèves; ce qui ne l'empêchait pas de poursuivre ses études avec ardeur. La nuit, à défaut d'huile et de chandelle, il étudiait à la lueur de quelques charbons embrasés. Après avoir terminé les études classiques les plus fortes et achevé ses cours sous les plus célèbres professeurs du collège de France, il se fit recevoir maître ès arts. Puis se rendit à Bourges pour y étudier le droit civil. Là Jacques Collin, lecteur du Roi, lui confia l'éducation de ses neveux et lui fit obtenir une chaire de grec et de latin. C'est pendant les douze années qu'il occupa cette chaire qu'il fit la traduction du roman grec de Theagène et Chariclée et commença celle des Vies des hommes illustres de Plutarque. Il dédia les premières Vies à François Ier, qui lui ordonna de continuer cette traduction et lui accorda comme récompense l'abbaye de Bellezane. Voulant compulser les manuscrits de Plutarque qui existaient en Italie, il s'y rendit avec l'ambassadeur de France. Bientôt il fut chargé par celui-ci et par le cardinal de Tournon de porter une lettre du roi Henri II au concile alors rassemblé à Trente. Il s'acquitta si habilement de sa mission qu'à son retour à Paris il fut choisi comme précepteur des deux fils de Henri II. Tout en faisant cette éducation il termina sa traduction des Vies de Plutarque qu'il dédia à Henri II, et commença celle des oeuvres morales du même écrivain qu'il ne termina que sous le règne de Charles IX son élève à qui il en fit pareillement hommage. Dès le lendemain de son avènement au trône, le roi Charles IX le nomma son grand aumônier. Plus tard, le siège d'Auxerre étant venu à vaquer, le Roi le donna à son Maître, comme il appelait Amyot.
Quand son autre élève Henri III parvint au trône, il lui conserva toutes ses charges et le nomma commandeur de l'ordre du Saint-Esprit qu'il venait de créer. Amyot passa ses dernières années dans son diocèse, uniquement occupé de l'étude et de l'exercice de ses devoirs. Il mourut à Auxerre le 6 février 1593 dans sa quatre-vingtième année. Il laissa 200 000 écus de fortune. Il fit don à l'hôpital d'Orléans, où il avait été recueilli quelques jours dans son enfance, un legs de douze cents écus. Sa traduction de Plutarque est restée la plus estimée et la meilleure que nous ayons en français.
Il faisait un froid rigoureux; toute la campagne était blanche de givre, et au loin les toits des maisons et les clochers du village paraissaient couverts de neige; les arbres comme des squelettes étendaient leurs branches décharnées; en place de feuillage il y pendait des glaçons. Un pauvre enfant de treize ans, assez mal vêtu, sans bas et chaussé de gros souliers déjà vieux, suivait péniblement le chemin à peine tracé de Melun à Orléans; ce n'était pas une belle et grande route royale comme aujourd'hui, encore moins un railway conduisant rapidement en quelques heures de Melun à Paris; il y a près de trois cents ans de cela, et à cette époque les chemins qui sillonnaient la France étaient de véritables précipices creusés d'ornières boueuses, parsemés de pierres et parfois de troncs d'arbres, et dont les tronçons rompus cessaient tout à coup de marquer leurs traces à travers un champ ou à travers un bois.
Il fallait alors plusieurs jours pour se rendre de Melun à Paris, et le pauvre enfant, très-ignorant de la distance, s'était imaginé pouvoir y arriver le soir même. On lui avait dit que la Seine coulait de Melun à Paris, et il avait pensé: ce doit être bien près, j'y arriverai comme la Seine y arrive. Quoiqu'il fût parti aux premières lueurs de l'aube et qu'il eût marché courageusement tout le jour, la nuit commençait à tomber qu'il n'apercevait pas encore le clocher d'Orléans. Il pensa qu'il s'était égaré; mais à qui demander son chemin? par une fatalité qui lui sembla une juste punition du ciel, il avait marché depuis le matin sans rencontrer ni piéton, ni monture; il avait pourtant compté sur l'assistance publique, car il était parti sans avoir mis sous ses petites dents blanches un pauvre morceau de pain. Avec cette insouciance de l'enfance que les chimères et l'espérance accompagnent, il avait cheminé d'abord gaiement et vite, courant même pour se réchauffer. Mais un ventre vide affaiblit les jambes, et bientôt il n'était plus allé qu'au pas, insensiblement il s'était traîné, et enfin il était tombé épuisé sur un buisson, ne reconnaissant plus sa route à travers la neige qui commençait à tomber et la nuit qui venait. Il poussait des gémissements entrecoupés de ces exclamations: oh! mon Dieu! oh! ma bonne mère! qui s'échappent toujours de la bouche de l'enfant, et même de celle de l'homme qui souffre; car si Dieu est pour nous la protection d'en haut, une mère est le refuge humain qui, jusqu'à la mort, ne nous manque jamais ici-bas.
Donc, le pauvre petit vagabond dans sa détresse appelait sa mère, sa mère qu'il avait quittée résolûment le matin sans lui dire adieu.
Comme il se désespérait et sentait déjà le froid engourdir son corps, il entendit des pas de chevaux qui retentissaient sur la route pierreuse; il gémit plus fort, espérant qu'on prendrait garde à sa plainte, et en effet bientôt deux montures s'arrêtèrent auprès de lui. Sur la première était un gentilhomme brillamment équipé sous son large manteau, sur l'autre un domestique armé qui le suivait.
Le gentilhomme aperçut à la dernière lueur du crépuscule ce pauvre être exténué de fatigue et de faim, «Qu'est ceci? dit-il, en le touchant du bout de son éperon; d'où viens-tu? et où vas-tu?
--Je viens de Melun et je voulais aller à Orléans, répliqua le pauvre petit, mais mes jambes ne me portent plus et je meurs de faim.
--Ta figure me plaît, reprit le gentilhomme; puis, se tournant vers le domestique: Allons, Pierre, trois coups de ta gourde à ce petit pour le secouer, puis hisse-le devant moi comme une valise, mon cheval va mieux que le tien, et, tout en trottant, le petit vagabond me contera son histoire quand il sera réveillé.»
Le domestique exécuta les ordres de son maître, et bientôt les deux chevaux repartirent au grand trot. Le mouvement et le cordial qu'il avait avalé donnèrent à l'enfant une surexcitation qui lui rendit un peu d'instants toute sa lucidité. Tout en se tenant cramponné à la selle enfourchée par le gentilhomme, il le remerciait avec effusion.
«Voyons, pendant que nous sommes forcés d'aller au pas pour gravir cette mauvaise montée, conte-moi ton histoire et ne mens pas, lui dit le bienveillant seigneur.
--Oh! je ne fausserai point la vérité, elle est assez triste et honteuse pour moi; mais je ne vous mentirai pas à vous qui m'avez sauvé la vie.
--J'écoute.
--Je m'appelle Jacques, je suis le fils d'un pauvre mercier de Melun, demeurant dans le quartier de l'église.
--Je suis de Melun et je vois cela d'ici, reprit le gentilhomme, continue.
--J'ai deux soeurs, mes aînées, qui s'occupent avec bon vouloir de l'industrie de mon père, tandis que moi je n'ai jamais pu y prendre goût. J'ai ma mère, dont je suis le préféré, et qui, voyant mon grand amour pour les livres imprimés, a fini par me payer l'école malgré mon père, qui voulait me garder chez lui pour travailler de son état, et m'appelait un grand paresseux quand il me trouvait à lire. Cette inclination pour les livres m'est venue tout petit. Quand j'allais le dimanche à l'église, durant tous les offices je regardais les beaux livres des prêtres et j'aurais voulu les leur dérober. On est comme ça poussé par des instincts qui sont plus forts que nous, et je ne crois pas que ce soit toujours le diable qui nous les donne. J'ai appris à lire bien vite et sans savoir comment, et je lis aussi les psaumes latins et je les comprends un peu. Mais je ne pouvais lire que dans les livres de l'école, je n'avais pas un livre à moi, c'était trop cher. Ma bonne mère me promettait toujours de m'acheter un beau psautier; mais les mois passaient sans qu'elle eût jamais pu avoir l'argent qu'il fallait. Mon père la surveillait de près et l'empêchait de rien mettre de côté. Il est vrai que nous étions bien pauvres et que le travail de tous suffisait à peine pour nous faire vivre. Moi seul je ne travaillais pas, répétait chaque jour mon père en me brutalisant; il me semblait pourtant que mon esprit travaillait, mais mes mains se refusaient à faire l'ouvrage qu'on leur donnait.
«Hier, ma mère était allée avec mes soeurs pétrir et faire cuire à la boulangerie les grands pains bis que nous mangeons; mon père fut appelé au dehors pour son petit commerce.
--Garde au moins la boutique, grand fainéant, me dit-il, et surtout ne touche à rien.»
«Il sortit en me faisant un geste de menace et je me mis sur la porte à regarder les passants. Tout à coup je vis venir un colporteur, il vendait des livres et se rendait à l'église et à l'école pour en faire le placement.
«Approchez, lui dis-je, et laissez-moi seulement regarder un peu vos beaux livres, car, comme dit le proverbe, la vue n'en coûte rien!
--La vue me coûtera mon temps, répliqua le colporteur, je suis pressé et, à moins que tu ne veuilles faire une emplette, je ne déballe pas.
--Déballez, lui dis-je, je puis tout de même vous acheter un livre. Je lançai cette première parole je ne sais comment, et c'est ce qui me perdit, car, une fois dite, je ne voulus pas me démentir de peur que le colporteur ne se moquât de moi. Il entra dans la boutique, défit son ballot en toute hâte, et me montra un volume des saints Évangiles, en latin, qui me plut beaucoup.
--Cela vaut un écu, c'est à prendre ou à laisser, me dit le marchand; mais je vois que c'est trop cher pour vous, ajouta-t-il d'un air narquois qui me mit le diable au corps.
--Attendez un peu, répliquai-je avec résolution, et, m'approchant du tiroir où mon père tenait l'argent de la vente, je le secouai, l'ouvris et j'y pris un écu en menue monnaie.»
«Quand le colporteur eut disparu, je cachai mon livre dans ma chemise; je tremblais, j'avais peur; je compris que je venais de commettre un vol.
J'aurais voulu rappeler le marchand; mais il n'était plus temps. Que faire? mon père pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et je sentais déjà sa colère tomber sur moi comme le tonnerre. Si encore ma mère avait été là, elle aurait pu me protéger, mais en son absence, je me voyais perdu. Dans ma terreur, je poussai la porte de la boutique, je me mis à monter en courant jusqu'au haut de la maison, et je me barricadai dans le petit grenier où je couchais; je m'assis sur mon lit, et, n'entendant venir aucun bruit, j'eus la curiosité de regarder dans mon livre; je le tirai de ma chemise et je commençai à lire la belle passion du Christ; je ne comprenais qu'à moitié les mots latins, et je faisais un effort si grand d'esprit pour les comprendre entièrement, que peu à peu j'oubliai ma mauvaise action, la colère de mon père, le châtiment qui m'attendait, j'oubliais tout, excepté mon livre.
«Mais tout à coup des cris, des voix montèrent de la boutique; je compris que mon père était rentré et s'emportait contre moi; je devinai que ma mère cherchait à le calmer sans y réussir. Oh! j'aurais voulu en ce moment être une souris et qu'un chat me mangeât. Je cachai le livre dans ma paillasse et je me cachai sous mon lit. Bientôt j'entendis monter, je crus que c'était mon père, et je sentais déjà une grêle de coups. Je me rassurai pourtant un peu, je crus ouïr des pas plus légers qui m'annonçaient ma mère ou une de mes soeurs.
«On frappa: «C'est moi, c'est Jeanne; ouvre vite, me dit ma soeur aînée. J'ouvris mais je refermai aussitôt qu'elle fut entrée.
--Il faut déguerpir d'ici, s'écria-t-elle, mon père veut te tuer, il dit que tu es un voleur, que tu as pris de l'argent dans le comptoir.
--J'ai pris un écu pour acheter ce livre, lui dis-je, en tirant les Évangiles de ma paillasse.
--Tu n'en as pas moins fait un vol à notre père, me dit ma soeur sévèrement, tu dois te cacher loin d'ici, car notre père qui te croit à vagabonder par la ville, a juré que s'il te retrouvait il t'exterminerait, ou te livrerait à M. le prévôt comme un voleur.»
«Ce mot de voleur répété me faisait bien souffrir, je vous assure, je me mis à sangloter.
«C'est bien le moment de pleurer, me dit ma soeur. Passe par la cour et va te cacher chez ton parrain le boucher; ma mère t'y rejoindra ce soir.»
«Je plaçai mon livre, cause de tout mon malheur, entre ma chemise et ma souquenille, et je pris la fuite comme ma soeur me l'avait conseillé. Je gagnai bientôt la maison de mon parrain le boucher, mais je n'osai y entrer de peur d'explication et de remontrance, je m'assis sous le hangar où il rangeait les boeufs, et me sentant là à l'abri et chaudement je me remis à lire dans mon livre en attendant que la nuit vînt et permît à ma mère de me rejoindre; je pouvais la guetter d'où j'étais placé, et quand je reconnus le bruit de ses pas, je me levai pour aller à sa rencontre. Ma mère, loin de me faire peur comme mon père, me semblait un secours du ciel qui m'arrivait; je me jetai à son cou et je lui racontai en pleurant ce que j'avais fait.
«J'étais bien sûre, me dit-elle en regardant le livre, que tu n'avais pas pris cet argent pour mal faire; mais ton père ne veut rien entendre; il faudra longtemps pour l'apaiser, et d'ici là où vivras-tu, mon pauvre enfant? J'ai bien eu l'idée de parler à ton parrain pour qu'il te donne asile; mais ici ton père te retrouvera et il arrivera quelque malheur.
--Oui, ma mère, lui dis-je, il faut que j'aille bien loin gagner ma vie, je veux voir Paris et y apprendre bien des choses dont le maître d'école m'a parlé.
--Tu es fou, mon petit Jacques, que deviendrait un pauvre enfant comme toi dans cette grande ville?
«Je ne sais pas tout ce que je lui dis pour lui persuader que Paris serait le paradis pour moi; il me semble qu'un esprit me soufflait mes paroles pendant que je lui parlais. Il fut convenu qu'elle me confierait dès le lendemain à des bateliers qui descendaient la Seine de Melun à Paris, et que chaque semaine elle m'enverrait par eux un grand pain qui m'aiderait à vivre là-bas.
«Mais à propos de pain, tu n'as pas soupé, mon pauvre Jacques; tiens, voilà des noix et une galette que j'avais faite pour toi; mange, puis endors-toi sous ce hangar, puisque tu t'y trouves bien, et demain, au petit jour, je viendrai te chercher, me dit cette bonne mère.»
«Elle partit, quand j'eus mangé je m'endormis sur la litière des vaches, et je fis un songe merveilleux. Je me voyais dans le palais du roi de France avec de beaux habits, j'étais en familiarité avec les enfants du roi, ou plutôt ils me traitaient avec respect et m'appelaient leur maître. Ce que cela veut dire, je n'en sais rien; mais j'ai vu de si belles choses dans ce rêve, des monuments de tous genres: palais, églises, colléges, que j'en suis sûr je retrouverai à Paris; j'ai entendu des voix si nombreuses qui m'appelaient, que ce matin à l'aube, sans bien savoir ce que je faisais, oubliant ma mère que j'allais désespérer, je me suis mis à courir sur la route de Melun à Paris. J'avais tant peur que quelque mésaventure ne m'empêchât d'accomplir mon dessein et de voir la capitale, que j'ai ajouté à ma mauvaise action d'hier, celle bien plus mauvaise de quitter ma mère sans l'embrasser. Dieu m'a déjà puni, car sans vous, mon bon seigneur, je serais mort de froid sur la route et j'aurais été mangé par les loups.
--Allons! allons! tu n'es pas aussi vagabond que je le craignais, répliqua le gentilhomme, quand l'enfant eut terminé son récit, tu passeras deux ou trois jours à Orléans pour te réconforter, puis tu continueras ta route jusqu'à Paris, et moi, demain, de retour à Melun, j'irai avertir ta mère qui doit te croire perdu.»
Le petit Jacques remerciait avec une vive reconnaissance le bon gentilhomme, et couvrait de caresses ses mains qui, en ce moment, laissaient flotter les rênes. Mais ils arrivaient dans une plaine où la route qui montrait Orléans, devant elle, devenait plus belle. Le cheval reprit le trot, l'enfant cessa de parler et même ne fit plus aucun mouvement. Le gentilhomme s'imagina qu'il dormait et ne songea plus à lui; mais arrivé à la porte de l'auberge où il devait loger, quand il poussa Jacques pour le réveiller, il s'aperçut qu'il avait perdu connaissance et qu'il était pris d'une grosse fièvre. Le cordial qu'il avait bu ne lui avait donné qu'une force factice d'une heure.
Que faire! Le gentilhomme connaissait la charité des bonnes soeurs de l'hospice, il y conduisit lui-même le petit Jacques.
Le lendemain il vint le revoir avant de reprendre la route de Melun; la fièvre de l'enfant avait cessé, mais il était tout courbaturé et ne pouvait se remuer dans son lit; l'excellent seigneur le confia aux soins des religieuses, lui remit une lettre de recommandation pour Paris, et s'éloigna en lui promettant de nouveau d'aller le soir même rassurer sa mère.
Trois jours de repos guérirent entièrement le petit Jacques, qui put se remettre en route pour Paris: on lui donna douze sous et quelques provisions avant qu'il quittât l'hôpital, de sorte qu'il fit gaiement le reste de la route. Comme il sortait de l'hôtel-Dieu, de cet hôtel si bien nommé, de cet hôtel tout providentiel et qui ne refuse jamais l'hospitalité, il fit un voeu qui se grava profondément dans son âme; il jura que si jamais il était riche il doterait l'hôpital d'Orléans.
Il arriva à Paris par un temps clair, ce qui lui permit d'aller admirer le palais du roi, la tour de Nesle, le Pré aux clercs, les belles églises et tous les monuments qui décoraient le vieux Paris.
La lettre que lui avait remise le bon gentilhomme était pour un des maîtres des nombreux colléges de Paris. Il ne demandait pas qu'on l'admît comme élève dans l'intérieur du collége, c'eût été trop espérer pour le petit vagabond vêtu d'une pauvre souquenille et fils de mercier; il demandait qu'on l'employât comme commissionnaire et domestique des élèves et des professeurs, sauf à le recevoir plus tard dans l'intérieur du collége s'il marquait des dispositions frappantes pour l'étude.
Le maître à qui le petit Jacques remit sa lettre était un homme affairé et naturellement brusque.
«Choisis ta place à la porte du collége, lui dit-il, je donnerai l'ordre qu'on t'y laisse tranquille, et nous verrons à te faire faire des commissions; puis d'un geste il congédia le pauvre enfant.
Mais Jacques était d'une nature résolue et persistante qui ne se décourageait point. Aux murs des colléges, des couvents, des églises et de presque tous les monuments de cette époque, étaient toujours adossées de petites constructions parasites. Contre la façade du collége, d'où Jacques venait de sortir, s'étalaient une échoppe de cordonnier, une autre occupée par un imagier, qui vendait aussi des chapelets et quelques livres d'église, puis une petite hutte où nichait un aveugle et son chien. Le petit vagabond se choisit une place dans les entre-colonnements d'une poterne presque toujours fermée; il plaça sur un banc très-bas, à l'abri de cet enfoncement, une grosse botte de paille qu'il acheta pour quelques sous, il s'établit dans cette espèce de gîte et soupa gaiement des restes des provisions que les bonnes soeurs lui avaient données. La nuit fut rude, mais il échappa à la rigueur du froid en se blottissant tout entier dans la paille brisée; à son réveil, il se mit à courir de long en large pour se réchauffer, et bientôt aperçu par le savetier et l'imagier, il fut chargé par eux de quelques petites commissions en retour desquelles ils lui offrirent la soupe; et il se sentit tout réconforté par un repas chaud.
En ce temps-là les écoliers étaient externes, et le matin, en se rendant aux classes, ils virent le petit commissionnaire dont la bonne mine les charma. Il était assis jambes pendantes sur la paille fraîche et lisait dans son livre d'évangiles.
Plusieurs écoliers parmi les grands l'interrogèrent, et ayant appris qu'il était commissionnaire l'employèrent aussitôt; il gagna donc dès le premier jour quelques menues monnaies. Il s'arrangea avec l'imagier pour prendre chez lui sa nourriture et pour s'y chauffer; et, comble de bonheur, il obtint que l'imagier lui prêterait quelques livres en lecture. Dès le premier jour il avait écrit à sa mère, et bientôt il reçut avis qu'un gros pain lui arrivait par les bateliers de Melun; il se rendit au bord de la Seine à l'endroit où les bateliers amarraient leurs bateaux; il y eut bientôt reconnu un patron de barque, leur voisin à Melun, qui l'ayant à son tour aperçu, lui cria:
«Eh! eh! petit Jacques, approche donc un peu de mon bord; j'ai une cargaison pour toi.»
Quand l'enfant toucha à la barque il donna une poignée de main au patron, et reçut dans ses bras un énorme pain bis dont la circonférence dépassait celle d'une roue de brouette. Il ne put regarder ce pain sans attendrissement; c'était sa mère qui l'avait pétri; et chaque semaine elle devait lui en envoyer un semblable pour qu'il ne mourût pas de faim à Paris.
Il parla longtemps de cette bonne mère, puis de son père et de ses soeurs avec le batelier, et quand il lui eut dit adieu et qu'il se trouva seul dans les rues de Paris, il se mit à rêver à ce qu'il pourrait faire pour prouver un jour sa reconnaissance à sa Mère.
Franchir le seuil du collége, y être admis comme élève et devenir un savant, tel était le but qu'il aurait voulu atteindre. Mais comment y parvenir? Il se rappelait la brève et brusque réception que le maître lui avait faite et il n'osait guère compter sur sa protection.
Tout en songeant de la sorte, il avait regagné la porte du collége; il déposa son gros pain dans l'échoppe de l'imagier après en avoir coupé une large tranche qu'il mangea avec délices, puis il s'assit dans son petit gîte attendant les pratiques. C'était le lendemain d'un jour de congé, une dame passa qui ramenait ses deux fils au collége.
«A votre service, madame et messieurs, leur dit le petit Jacques, suivant l'habitude qu'il avait de s'adresser à ceux qui passaient.
--Tiens! c'est notre petit commissionnaire, dit un des écoliers à son frère; il faut le recommander à maman, qui lui fera gagner plus que nous; et aussitôt ils désignèrent le petit Jacques à leur mère. Celle-ci regarda le pauvre enfant et fut charmée de son visage et de sa gentillesse; il tenait en ce moment son volume d'évangiles à la main; la dame ayant regardé dans ce livre et interrogé Jacques, elle sut de lui son goût si vif pour la lecture et l'instruction.
«Veux-tu, lui dit-elle avec bonté, accompagner chaque jour mes fils au collége? j'obtiendrai des professeurs que tu assistes à toutes leurs leçons, et tu apprendras ainsi toujours quelque chose.»
L'enfant ne sachant comment prouver l'excès de sa gratitude à la bonne dame, s'agenouillait et baisait le bord de sa robe.
Quelques instants après il fut admis dans l'intérieur du collége; la dame l'avait recommandé au même maître à qui il s'était adressé à son arrivée à Paris. Cette fois-ci il en fut bien mieux reçu. Le maître lui dit qu'on lui donnerait une petite chambre sous les toits du collège, et qu'il pourrait, tout en servant les fils de la bonne dame, partager les études des écoliers et montrer ses dispositions.
Dès lors la vie du petit Jacques devint un combat plein d'ardeur. Le grand pain qu'il recevait chaque semaine de Melun assurait sa subsistance; il put ajouter quelques fruits et quelques légumes à ce pain du pays, et s'acheter un habit avec les petits gages que lui avait régulièrement assurés la bonne dame; il put, bonheur plus grand, s'acheter quelques livres! Il était bien pauvre encore! mais il était riche d'espérance, riche du savoir qui s'ouvrait pour lui; il ne songea pas à envier la fortune de ses condisciples, il ne songea qu'à les surpasser tous dans ses études.
Ce fut un exemple admirable que celui que donna ce pauvre enfant du peuple, servant les autres aux heures des récréations, et aux heures des leçons se montrant le plus empressé au travail. Il prenait même sur ses nuits pour étudier, et n'ayant pas de lumière, il lisait et écrivait à la lueur de quelques charbons embrasés! Il fit bientôt de rapides progrès dans l'étude de la langue latine, mais il voulut plus encore; il voulut apprendre cette belle langue grecque, qu'à peine quelques savants connaissaient alors en France. Les plus célèbres ouvrages de la littérature grecque ne s'imprimaient à Paris que depuis vingt ans, ces livres étaient très-chers, et le petit Jacques était bien pauvre; mais la vigueur de sa volonté suppléait à tout. A force de travail il parvint à comprendre le grec. Il suivit d'abord les cours de Bonchamps, dit Évagrius, professeur de ce temps; et bientôt le roi François Ier ayant institué une chaire de grec où deux habiles érudits, Jacques Thusan et Pierre Danès, furent chargés sous le nom de lecteurs royaux d'enseigner l'un la poésie et l'autre la philosophie de l'antiquité, on vit Jacques assidu à leurs leçons, interrogé par eux, les étonner et les éblouir. Ils confessèrent enfin qu'ils n'avaient plus rien à apprendre au merveilleux écolier qui, désormais, saurait aussi bien qu'eux commenter Platon, Démosthènes et Plutarque.
Un jour ils l'examinèrent en présence de François Ier et de sa soeur Marguerite de Navarre, qui, elle aussi, savait le grec. Le roi et la princesse émerveillés de son savoir le comblèrent de louanges et déclarèrent qu'ils prenaient sous leur protection le jeune Jacques Amyot, une des gloires futures de la France.
Le lendemain de cet heureux jour, les bateaux de Melun déposèrent à Paris un pauvre homme et sa femme vêtus des humbles habits des artisans de ce temps. C'étaient la mère et le père de Jacques Amyot.
«Oh! mon cher fils, lui dit sa mère en le pressant sur son coeur; je t'amène ton père qui t'a pardonné et qui est bien fier de toi!»