antonio, à Bartholo.
Vous n'êtes donc qu'un père marâtre? (à Figaro) En ce cas, not' galant, plus de parole.
suzanne.
Ah! mon oncle...
antonio.
Irai-je donner l'enfant de not' soeur à sti qui n'est l'enfant de personne?
brid'oison.
Est-ce que cela-a se peut, imbécille? on-on est toujours l'enfant de quelqu'un.
antonio.
Tarare!... il ne l'aura jamais. (il sort.)
SCÈNE XIX.
BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.
bartholo, à Figaro.
Et cherche à présent qui t'adopte. (il veut sortir.)
marceline courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène.
Arrêtez, Docteur, ne sortez pas.
figaro, à part.
Non, tous les sots d'Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage!
suzanne, à Bartholo.
Bon petit papa, c'est votre fils.
marceline, à Bartholo.
De l'esprit, des talens, de la figure.
figaro, à Bartholo.
Et qui ne vous a pas coûté une obole.
bartholo.
Et les cent écus qu'il m'a pris?
marceline, le caressant.
Nous aurons tant de soin de vous, papa!
suzanne, le caressant.
Nous vous aimerons tant, petit papa!
bartholo, attendri.
Papa! bon papa! petit papa! voilà que je suis plus bête encore que Monsieur, moi. (montrant Brid'oison) Je me laisse aller comme un enfant. (Marceline et Suzanne l'embrassent) Oh! non, je n'ai pas dit oui. (il se retourne) Qu'est donc devenu Monseigneur?
figaro.
Courons le joindre; arrachons-lui son dernier mot. S'il machinait quelqu'autre intrigue, il faudrait tout recommencer.
tous ensemble. Courons, courons.
(Ils entraînent Bartholo dehors.)
SCÈNE XX.
brid'oison seul.
Plus bê-ête encore que Monsieur! on peut se dire à soi-même ces-es sortes de choses-là, mais... i-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet endroit-ci. (il sort.)
Fin du troisième Acte.
Le théâtre représente une galerie ornée de candélabres, de lustres allumés, de fleurs, de guirlandes; en un mot, préparée pour donner une fête. Sur le devant à droite est une table avec une écritoire, un fauteuil derrière.
SCÈNE PREMIÈRE.
FIGARO, SUZANNE.
figaro, la tenant à bras le corps.
Hé bien! amour, es-tu contente? elle a converti son Docteur, cette fine langue dorée de ma mère! malgré sa répugnance il l'épouse, et ton bourru d'oncle est bridé; il n'y a que Monseigneur qui rage; car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
suzanne.
As-tu rien vu de plus étrange?
figaro.
Ou plutôt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrachée à l'Excellence; en voilà deux dans nos mains qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait; j'étais tourmenté par une furie; tout cela s'est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier j'étais comme seul au monde, et voilà que j'ai tous mes parens, pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés; mais assez bien pour nous, qui n'avons pas la vanité des riches.
suzanne.
Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n'est pourtant arrivée!
figaro.
Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite; ainsi va le monde; on travaille, on projette, on arrange d'un côté; la fortune accomplit de l'autre: et depuis l'affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu'au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices; encore l'aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l'autre aveugle avec son entourage.—Pour cet aimable aveugle, qu'on nomme Amour... (il la reprend tendrement à bras le corps.)
suzanne.
Ah! c'est le seul qui m'intéresse!
figaro.
Permets donc que, prenant l'emploi de la folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignone porte; et nous voilà logés pour la vie.
suzanne, riant.
L'Amour et toi?
figaro.
Moi et l'Amour.
suzanne.
Et vous ne chercherez pas d'autre gîte?
figaro.
Si tu m'y prends, je veux bien que mille millions de galans....
suzanne.
Tu vas exagérer; dis ta bonne vérité.
figaro.
Ma vérité la plus vraie!
suzanne.
Fi donc, vilain! en a-t-on plusieurs?
figaro.
Oh! que oui. Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu'anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités; on en a de mille espèces: et celles qu'on sait, sans oser les divulguer: car toute vérité n'est pas bonne à dire: et celles qu'on vante, sans y ajouter foi; car toute vérité n'est pas bonne à croire: et les sermens passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands; cela ne finit pas. Il n'y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
suzanne.
J'aime ta joie, parce qu'elle est folle; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du Comte.
figaro.
Ou plutôt n'en parlons jamais; il a failli me coûter Suzanne.
suzanne.
Tu ne veux donc plus qu'il ait lieu?
figaro.
Si vous m'aimez, Suzon; votre parole d'honneur sur ce point: qu'il s'y morfonde; et c'est sa punition.
suzanne.
Il m'en a plus coûté de l'accorder, que je n'ai de peine à le rompre: il n'en sera plus question.
figaro.
Ta bonne vérité?
suzanne.
Je ne suis pas comme vous autres savans; moi, je n'en ai qu'une.
figaro.
Et tu m'aimeras un peu?
suzanne.
Beaucoup.
figaro.
Ce n'est guère.
suzanne.
Et comment?
figaro.
En fait d'amour, vois-tu, trop n'est pas même assez.
suzanne.
Je n'entends pas toutes ces finesses; mais je n'aimerai que mon mari.
figaro.
Tiens parole, et tu feras une belle exception à l'usage. (il veut l'embrasser.)
SCÈNE II.
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.
la comtesse.
Ah! j'avais raison de le dire; en quelque endroit qu'ils soient, croyez qu'ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c'est voler l'avenir, le mariage et vous-même, que d'usurper un tête à tête. On vous attend, on s'impatiente.
figaro.
Il est vrai, Madame, je m'oublie. Je vais leur montrer mon excuse.
(Il veut emmener Suzanne.)
la comtesse la retient.
Elle vous suit.
SCÈNE III.
SUZANNE, LA COMTESSE.
la comtesse.
As-tu ce qu'il nous faut pour troquer de vêtement?
suzanne.
Il ne faut rien, Madame; le rendez-vous ne tiendra pas.
la comtesse.
Ah! vous changez d'avis?
suzanne.
C'est Figaro.
la comtesse.
Vous me trompez.
suzanne.
Bonté divine!
la comtesse.
Figaro n'est pas homme à laisser échapper une dot.
suzanne.
Madame! eh! que croyez-vous donc?
la comtesse.
Qu'enfin, d'accord avec le Comte, il vous fâche à présent de m'avoir confié ses projets. Je vous sais par coeur. Laissez-moi. (elle veut sortir.)
suzanne se jette à genoux.
Au nom du Ciel espoir de tous! vous ne savez pas, Madame, le mal que vous faites à Suzanne! après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez!...
la comtesse la relève.
Hé mais... je ne sais ce que je dis! en me cédant ta place au jardin, tu n'y vas pas, mon coeur; tu tiens parole à ton mari; tu m'aides à ramener le mien.
suzanne.
Comme vous m'avez affligée!
la comtesse.
C'est que je ne suis qu'une étourdie. (elle la baise au front) Où est ton rendez-vous?
suzanne lui baise la main.
Le mot de jardin m'a seul frappée.
la comtesse, montrant la table.
Prends cette plume, et fixons un endroit.
suzanne.
Lui écrire!
la comtesse.
Il le faut.
suzanne.
Madame! au moins, c'est vous...
la comtesse.
Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s'assied; la Comtesse dicte.)
Chanson nouvelle, sur l'air:... Qu'il fera beau ce soir sous les grands maronniers!... Qu'il fera beau ce soir...
suzanne écrit.
Sous les grands maronniers!... après?
la comtesse.
Crains-tu qu'il ne t'entende pas?
suzanne relit.
C'est juste. (elle plie le billet) Avec quoi cacheter?
la comtesse.
Une épingle, dépêche; elle servira de réponse. Écris sur le revers: renvoyez-moi le cachet.
suzanne écrit en riant.
Ah!... le cachet... celui-ci, Madame, est plus gai que celui du brevet.
la comtesse, avec un souvenir douloureux.
Ah!
suzanne cherche sur elle.
Je n'ai pas d'épingle à présent!
la comtesse détache sa lévite.
Prends celle-ci. (le ruban du Page tombe de son sein à terre) Ah! mon ruban!
suzanne le ramasse.
C'est celui du petit voleur! vous avez eu la cruauté!...
la comtesse.
Fallait-il le laisser à son bras? c'eût été joli! donnez donc.
suzanne.
Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.
la comtesse le reprend.
Excellent pour Fanchette... le premier bouquet qu'elle m'apportera.
SCÈNE IV.
UNE JEUNE BERGÈRE, CHÉRUBIN en fille; FANCHETTE, et beaucoup de jeunes filles habillées comme elle et tenant des bouquets.
LA COMTESSE, SUZANNE.
fanchette.
Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des fleurs.
la comtesse serrant vîte son ruban.
Elles sont charmantes: je me reproche, mes belles petites, de ne pas vous connaître toutes. (montrant Chérubin) Quelle est cette aimable enfant qui a l'air si modeste?
une bergère.
C'est une cousine à moi, Madame, qui n'est ici que pour la noce.
la comtesse.
Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, fesons honneur à l'étrangère. (elle prend le bouquet de Chérubin, et le baise au front) Elle en rougit! (à Suzanne) Ne trouves-tu pas, Suzon... qu'elle ressemble à quelqu'un?
suzanne.
À s'y méprendre, en vérité.
chérubin, à part, les mains sur son coeur.
Ah! ce baiser-là m'a été bien loin!
SCÈNE V.
LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN au milieu d'elles, FANCHETTE, ANTONIO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
antonio.
Moi je vous dis, Monseigneur, qu'il y est; elles l'ont habillé chez ma fille; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau d'ordonnance que j'ai retiré du paquet. (il s'avance, et regardant toutes les filles il reconnaît Chérubin, lui enlève son bonnet de femme, ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette; il lui met sur la tête le chapeau d'ordonnance, et dit:) Eh! parguenne, v'là notre officier.
la comtesse recule.
Ah! Ciel!
suzanne.
Ce friponneau!
antonio.
Quand je disais là-haut que c'était lui!...
le comte, en colère.
Hé bien, Madame!
la comtesse.
Hé bien, Monsieur! vous me voyez plus surprise que vous, et, pour le moins, aussi fâchée.
le comte.
Oui; mais tantôt, ce matin?
la comtesse.
Je serais coupable, en effet, si je dissimulais encore. Il était descendu chez moi. Nous entamions le badinage que ces enfans viennent d'achever; vous nous avez surprises l'habillant; votre premier mouvement est si vif! il s'est sauvé, je me suis troublée; l'effroi général a fait le reste.
le comte, avec dépit, à Chérubin.
Pourquoi n'êtes-vous pas parti?
chérubin ôtant son chapeau brusquement.
Monseigneur...
le comte.
Je punirai ta désobéissance.
fanchette étourdiment.
Ah! Monseigneur, entendez-moi. Toutes les fois que vous venez m'embrasser, vous savez bien que vous dites toujours: Si tu veux m'aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras.
le comte, rougissant.
Moi! j'ai dit cela?
fanchette.
Oui, Monseigneur. Au lieu de punir Chérubin, donnez-le-moi en mariage, et je vous aimerai à la folie.
le comte, à part.
Être ensorcelé par un page!
la comtesse.
Hé bien! Monsieur, à votre tour; l'aveu de cette enfant, aussi naïf que le mien, atteste enfin deux vérités: que c'est toujours sans le vouloir, si je vous cause des inquiétudes, pendant que vous épuisez tout, pour augmenter et justifier les miennes.
antonio.
Vous aussi, Monseigneur? Dame! je vous la redresserai comme seule sa mère, qui est morte... Ce n'est pas pour la conséquence; mais c'est que Madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes...
le comte déconcerté, à part.
Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre, moi!
SCÈNE VI.
LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN, ANTONIO, FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
figaro.
Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la fête ni la danse.
le comte.
Vous, danser! vous n'y pensez pas. Après votre chûte de ce matin, qui vous a foulé le pied droit!
figaro, remuant la jambe.
Je souffre encore un peu; ce n'est rien. (aux jeunes filles) Allons, mes belles, allons.
le comte le retourne.
Vous avez été fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau bien doux!
figaro.
Très-heureux, sans doute; autrement...
antonio le retourne.
Puis il s'est pelotonné en tombant jusqu'en bas.
figaro.
Un plus adroit, n'est-ce pas, serait resté en l'air! (aux jeunes filles) Venez-vous, Mesdemoiselles?
antonio le retourne.
Et pendant ce temps le petit Page galopait sur son cheval à Séville?
figaro.
Galopait, ou marchait au pas...
le comte le retourne.
Et vous aviez son brevet dans la poche?
figaro un peu étonné.
Assurément; mais quelle enquête? (aux jeunes filles) Allons donc, jeunes filles!
antonio, attirant Chérubin par le bras.
En voici une qui prétend que mon neveu futur n'est qu'un menteur.
figaro surpris.
Chérubin!... (à part) peste du petit fat!
antonio.
Y es-tu maintenant?
figaro, cherchant.
J'y suis... j'y suis... Hé! qu'est-ce qu'il chante?
le comte sèchement.
Il ne chante pas; il dit que c'est lui qui a sauté sur les giroflées.
figaro, rêvant.
Ah! s'il le dit.... cela se peut; je ne dispute pas de ce que j'ignore.
le comte.
Ainsi vous et lui?...
figaro.
Pourquoi non? la rage de sauter peut gagner: voyez les moutons de Panurge; et quand vous êtes en colère, il n'y a personne qui n'aime mieux risquer....
le comte.
Comment, deux à la fois!...
figaro.
On aurait sauté deux douzaines; et qu'est-ce que cela fait, Monseigneur, dès qu'il n'y a personne de blessé? (aux jeunes filles) Ah ça, voulez-vous venir, ou non?
le comte outré.
Jouons-nous une comédie? (on entend un prélude de fanfare.)
figaro.
Voilà le signal de la marche. À vos postes, les belles, à vos postes. Allons, Suzanne, donne-moi le bras. (Tous s'enfuient, Chérubin reste seul la tête baissée.)
SCÈNE VII.
CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE.
le comte, regardant aller Figaro.
En voit-on de plus audacieux? (au Page) Pour vous, monsieur le sournois, qui faites le honteux, allez vous rhabiller bien vîte; et que je ne vous rencontre nulle part de la soirée.
la comtesse.
Il va bien s'ennuyer.
chérubin étourdiment.
M'ennuyer! j'emporte à mon front du bonheur pour plus de cent années de prison.
(Il met son chapeau et s'enfuit.)
SCÈNE VIII.
LE COMTE, LA COMTESSE.
(La Comtesse s'évente fortement, sans parler.)
le comte.
Qu'a-t-il au front de si heureux?
la comtesse, avec embarras.
Son... premier chapeau d'officier, sans doute; aux enfans tout sert de hochet.
(Elle veut sortir.)
le comte.
Vous ne nous restez pas, Comtesse?
la comtesse.
Vous savez que je ne me porte pas bien.
le comte.
Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.
la comtesse.
Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.
le comte, à part.
La noce! il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
(Le Comte et la Comtesse s'asseyent vers un des côtés de la galerie.)
SCÈNE IX.
LE COMTE, LA COMTESSE, assis; l'on joue les folies d'Espagne d'un mouvement de marche. (Symphonie notée.)
MARCHE.
les gardes-chasse, fusil sur l'épaule.
l'alguazil, les prud'hommes, brid'oison.
les paysans et paysannes, en habits de fête.
deux jeunes filles portant la toque virginale, à plumes blanches.
deux autres, le voile blanc.
deux autres, les gants et le bouquet de côté.
antonio donne la main à suzanne, comme étant celui qui la marie à figaro.
d'autres jeunes filles portent une autre toque, un autre voile, un autre bouquet blanc, semblables aux premiers, pour marceline.
figaro donne la main à marceline, comme celui qui doit la remettre au docteur, lequel ferme la marche, un gros bouquet au côté. Les jeunes filles, en passant devant le Comte, remettent à ses valets tous les ajustemens destinés à suzanne et à marceline.
les paysans et paysannes s'étant rangés sur deux colonnes à chaque côté du sallon, on danse une reprise du fendango (air noté) avec des castagnettes; puis on joue la ritournelle du duo, pendant laquelle antonio conduit suzanne au comte; elle se met à genoux devant lui.
Pendant que le Comte lui pose la toque, le voile, et lui donne
le bouquet, deux jeunes filles chantent le duo suivant.
suzanne est à genoux, et pendant les derniers vers du duo, elle tire le Comte par son manteau et lui montre le billet qu'elle tient; puis elle porte la main qu'elle a du côté des spectateurs à sa tête, où le Comte a l'air d'ajuster sa toque; elle lui donne le billet.
le comte le met furtivement dans son sein; on achève de chanter le duo; la fiancée se relève, et lui fait une grande révérence.
figaro vient la recevoir des mains du Comte et se retire avec elle, à l'autre côté du sallon, près de Marceline.
(On danse une autre reprise du fendango pendant ce temps.)
le comte, pressé de lire ce qu'il a reçu, s'avance au bord du théâtre et tire le papier de son sein; mais en le sortant il fait le geste d'un homme qui s'est cruellement piqué le doigt; il le secoue, le presse, le suce, et regardant le papier cacheté d'une épingle, il dit:
le comte.
(Pendant qu'il parle, ainsi que Figaro, l'orchestre joue pianissimo.)
Diantre soit des femmes, qui fourent des épingles par-tout! (il la jette à terre, puis il lit le billet et le baise.)
figaro, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne:
C'est un billet doux, qu'une fillette aura glissé dans sa main en passant. Il était cacheté d'une épingle, qui l'a outrageusement piqué.
La danse reprend; le Comte qui a lu le billet le retourne;
il y voit l'invitation de renvoyer le cachet pour réponse.
Il cherche à terre, et retrouve enfin l'épingle qu'il attache
à sa manche.
figaro, à Suzanne et à Marceline.
D'un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l'épingle. Ah! c'est une drôle de tête!
Pendant ce temps, Suzanne a des signes d'intelligence avec la Comtesse. La danse finit; la ritournelle du duo recommence.
(Figaro conduit Marceline au Comte, ainsi qu'on a conduit Suzanne; à l'instant où le Comte prend la toque, et où l'on va chanter le duo, on est interrompu par les cris suivans.)
l'huissier, criant à la porte.
Arrêtez donc, Messieurs, vous ne pouvez entrer tous... Ici les gardes! les gardes! (Les gardes vont vîte à cette porte.)
le comte, se levant.
Qu'est-ce qu'il y a?
l'huissier.
Monseigneur, c'est monsieur Bazile entouré d'un village entier, parce qu'il chante en marchant.
le comte.
Qu'il entre seul.
la comtesse.
Ordonnez-moi de me retirer.
le comte.
Je n'oublie pas votre complaisance.
la comtesse.
Suzanne?... elle reviendra. (à part à Suzanne) Allons changer d'habits. (elle sort avec Suzanne.)
marceline.
Il n'arrive jamais que pour nuire.
figaro.
Ah! je m'en vais vous le faire déchanter!
SCÈNE X.
TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENS, excepté la Comtesse et Suzanne; BAZILE tenant sa guitare, GRIPE-SOLEIL.
bazile entre en chantant sur l'air du Vaudeville de la fin. (Air noté.)
figaro s'avance à lui.
Oui, c'est pour cela justement qu'il a des ailes au dos; notre ami, qu'entendez-vous par cette musique?
bazile, montrant Gripe-soleil.
Qu'après avoir prouvé mon obéissance à Monseigneur, en amusant Monsieur, qui est de sa compagnie, je pourrai à mon tour réclamer sa justice.
gripe-soleil.
Bah! Monsigneu! il ne m'a pas amusé du tout: avec leux guenilles d'ariettes....
le comte.
Enfin, que demandez-vous, Bazile?
bazile.
Ce qui m'appartient, Monseigneur, la main de Marceline; et je viens m'opposer....
figaro s'approche.
Y a-t-il long-temps que Monsieur n'a vu la figure d'un fou?
bazile.
Monsieur, en ce moment même.
figaro.
Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l'effet de ma prédiction. Si vous faites mine seulement d'approximer Madame....
bartholo, en riant.
Eh pourquoi? laisse-le parler.
brid'oison s'avance entre deux.
Fau-aut-il que deux amis?...
figaro.
Nous amis!
bazile.
Quelle erreur!
figaro, vîte.
Parce qu'il fait de plats airs de chapelle?
bazile, vîte.
Et lui, des vers comme un journal?
figaro, vîte.
Un musicien de guinguette!
bazile, vîte.
Un postillon de gazette!
figaro, vîte.
Cuistre d'oratorio!
bazile, vîte.
Jockey diplomatique!
le comte assis.
Insolens tous les deux!
bazile.
Il me manque en toute occasion.
figaro.
C'est bien dit, si cela se pouvait!
bazile.
Disant par-tout que je ne suis qu'un sot.
figaro.
Vous me prenez donc pour un écho?
bazile.
Tandis qu'il n'est pas un chanteur que mon talent n'ait fait briller.
figaro.
Brailler.
bazile.
Il le répète!
figaro.
Et pourquoi non, si cela est vrai? es-tu un prince, pour qu'on te flagorne? souffre la vérité, coquin! puisque tu n'as pas de quoi gratifier un menteur: ou si tu la crains de notre part, pourquoi viens-tu troubler nos noces?
bazile, à Marceline.
M'avez-vous promis, oui ou non, si dans quatre ans vous n'étiez pas pourvue, de me donner la préférence?
marceline.
À quelle condition l'ai-je promis?
bazile.
Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l'adopterais par complaisance.
Tous ensemble.
Il est trouvé.
bazile.
Qu'à cela ne tienne.
Tous ensemble, montrant Figaro.
Et le voici.
bazile, reculant de frayeur.
J'ai vu le diable!
brid'oison, à Bazile.
Et vou-ous renoncez à sa chère mère!
bazile.
Qu'y aurait-il de plus fâcheux que d'être cru le père d'un garnement?
figaro.
D'en être cru le fils; tu te moques de moi!
bazile, montrant Figaro.
Dès que Monsieur est de quelque chose ici, je déclare, moi, que je n'y suis plus de rien.
(Il sort.)
SCÈNE XI.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, excepté BAZILE.
bartholo, riant.
Ha! ha! ha! ha!
figaro, sautant de joie.
Donc à la fin j'aurai ma femme!
le comte, à part.
Moi, ma maîtresse. (Il se lève.)
brid'oison, à Marceline.
Et tou-out le monde est satisfait.
le comte.
Qu'on dresse les deux contrats; j'y signerai.
Tous ensemble.
Vivat! (Ils sortent.)
le comte.
J'ai besoin d'une heure de retraite.
(Il veut sortir avec les autres.)
SCÈNE XII.
GRIPE-SOLEIL, FIGARO, MARCELINE, LE COMTE.
gripe-soleil, à Figaro.
Et moi, je vas aider à ranger le feu d'artifice sous les grands maronniers, comme on l'a dit.
le comte revient en courant.
Quel sot a donné un tel ordre?
figaro.
Où est le mal?
le comte, vivement.
Et la Comtesse, qui est incommodée, d'où le verra-t-elle l'artifice? c'est sur la terrasse qu'il le faut, vis-à-vis son appartement.
figaro.
Tu l'entends, Gripe-soleil? la terrasse.
le comte.
Sous les grands maronniers! belle idée! (en s'en allant, à part) Ils allaient incendier mon rendez-vous!
SCÈNE XIII.
FIGARO, MARCELINE.
figaro.
Quel excès d'attention pour sa femme! (Il veut sortir.)
marceline l'arrête.
Deux mots, mon fils. Je veux m'acquitter avec toi; un sentiment mal dirigé m'avait rendue injuste envers ta charmante femme: je la supposais d'accord avec le Comte, quoique j'eusse appris de Bazile qu'elle l'avait toujours rebuté.
figaro.
Vous connaissiez mal votre fils, de le croire ébranlé par ces impulsions féminines. Je puis défier la plus rusée de m'en faire accroire.
marceline.
Il est toujours heureux de le penser, mon fils; la jalousie....
figaro.
....N'est qu'un sot enfant de l'orgueil, ou c'est la maladie d'un fou. Oh! j'ai là-dessus, ma mère, une philosophie.... imperturbable; et si Suzanne doit me tromper un jour, je lui pardonne d'avance; elle aura long-temps travaillé.... (Il se retourne et aperçoit Fanchette qui cherche de côté et d'autre.)
SCÈNE XIV.
FIGARO, FANCHETTE, MARCELINE.
figaro.
Eeeh.... ma petite cousine qui nous écoute!
fanchette.
Oh! pour ça non: on dit que c'est malhonnête.
figaro.
Il est vrai; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l'un pour l'autre.
fanchette.
Je regardais si quelqu'un était là.
figaro.
Déjà dissimulée, friponne! vous savez bien qu'il n'y peut être.
fanchette.
Et qui donc?
figaro.
Chérubin.
fanchette.
Ce n'est pas lui que je cherche, car je sais fort bien où il est; c'est ma cousine Suzanne.
figaro.
Et que lui veut ma petite cousine?
fanchette.
À vous, petit cousin, je le dirai.—C'est... ce n'est qu'une épingle que je veux lui remettre.
figaro, vivement.
Une épingle! une épingle!... et de quelle part, coquine? à votre âge vous faites déjà un mét... (il se reprend, et dit d'un ton doux) Vous faites déjà très-bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette; et ma jolie cousine est si obligeante....
fanchette.
À qui donc en a-t-il de se fâcher? je m'en vais.
figaro, l'arrêtant.
Non, non, je badine; tiens, ta petite épingle est celle que Monseigneur t'a dit de remettre à Suzanne, et qui servait à cacheter un petit papier qu'il tenait; tu vois que je suis au fait.
fanchette.
Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien?
figaro, cherchant.
C'est qu'il est assez gai de savoir comment Monseigneur s'y est pris pour t'en donner la commission.
fanchette, naïvement.
Pas autrement que vous ne dites: tiens, petite Fanchette, rends cette épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c'est le cachet des grands maronniers.
figaro.
Des grands?...
fanchette.
Maronniers. Il est vrai qu'il a ajouté; prends garde que personne ne te voie.
figaro.
Il faut obéir, ma cousine: heureusement personne ne vous a vue. Faites donc joliment votre commission; et n'en dites pas plus à Suzanne que Monseigneur n'a ordonné.
fanchette.
Et pourquoi lui en dirais-je? il me prend pour un enfant, mon cousin. (Elle sort en sautant.)
SCÈNE XV.
FIGARO, MARCELINE.
figaro.
Hé bien, ma mère!
marceline.
Hé bien, mon fils!
figaro, comme étouffé.
Pour celui-ci!... il y a réellement des choses...
marceline.
Il y a des choses! hé! qu'est-ce qu'il y a?
figaro, les mains sur la poitrine.
Ce que je viens d'entendre, ma mère, je l'ai là comme un plomb.
marceline, riant.
Ce coeur plein d'assurance n'était donc qu'un ballon gonflé? une épingle a tout fait partir!
figaro furieux.
Mais cette épingle, ma mère, est celle qu'il a ramassée!...
marceline, rappelant ce qu'il a dit.
La jalousie! oh, j'ai là-dessus, ma mère, une philosophie.... imperturbable; et si Suzanne m'attrape un jour, je le lui pardonne....
figaro, vivement.
Oh, ma mère! on parle comme on sent: mettez le plus glacé des juges à plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi!—Je ne m'étonne plus s'il avait tant d'humeur sur ce feu!—Pour la mignonne aux fines épingles, elle n'en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses maronniers! si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en revanche, il ne l'est pas assez pour que je n'en puisse épouser une autre, et l'abandonner...
marceline.
Bien conclu! abymons tout sur un soupçon. Qui t'a prouvé, dis-moi, que c'est toi qu'elle joue, et non le Comte? L'as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel? sais-tu si elle se rendra sous les arbres, à quelle intention elle y va, ce qu'elle y dira, ce qu'elle y fera? je te croyais plus fort en jugement.
figaro, lui baisant la main avec respect.
Elle a raison, ma mère, elle a raison, raison, toujours raison! mais accordons, maman, quelque chose à la nature; on en vaut mieux après. Examinons en effet, avant d'accuser et d'agir. Je sais où est le rendez-vous. Adieu, ma mère.
(Il sort.)
SCÈNE XVI.
marceline seule.
Adieu: et moi aussi, je le sais. Après l'avoir arrêté, veillons sur les voies de Suzanne; ou plutôt avertissons-la; elle est si jolie créature! Ah! quand l'intérêt personnel ne nous arme pas les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé, contre ce fier, ce terrible.... (en riant) et pourtant un peu nigaud de sexe masculin.
(Elle sort.)
Fin du quatrième Acte.
Le théâtre représente une salle de maronniers, dans un parc; deux pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à gauche; le fond est une clarière ornée, un siège de gazon sur le devant. Le théâtre est obscur.
SCÈNE PREMIÈRE.
fanchette seule, tenant d'une main deux biscuits et une orange, et de l'autre une lanterne de papier allumée.
Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit. C'est celui-ci:—s'il allait ne pas venir à présent; mon petit rôle.... Ces vilaines gens de l'office qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux biscuits!—Pour qui, Mademoiselle?—Hé bien, Monsieur! c'est pour quelqu'un.—Oh! nous savons;—et quand ça serait; parce que Monseigneur ne veut pas le voir, faut-il qu'il meure de faim?—Tout ça pourtant m'a coûté un fier baiser sur la joue!... que sait-on? il me le rendra peut-être! (elle voit Figaro qui vient l'examiner; elle fait un cri.) Ah!... (Elle s'enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)
SCÈNE II.
FIGARO, un grand manteau sur les épaules, un large chapeau rabattu. BAZILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID'OISON, GRIPE-SOLEIL, TROUPE DE VALETS ET DE TRAVAILLEURS.
figaro, d'abord seul.
C'est Fanchette! (il parcourt des yeux les autres à mesure qu'ils arrivent, et dit d'un ton farouche:) bon jour, Messieurs; bon soir; êtes-vous tous ici?
bazile.
Ceux que tu as pressés d'y venir.
figaro.
Quelle heure est-il bien à peu-près?
antonio regarde en l'air.
La lune devrait être levée.
bartholo.
Eh quels noirs apprêts fais-tu donc? Il a l'air d'un conspirateur!
figaro, s'agitant.
N'est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château?
brid'oison.
Cè-ertainement.
antonio.
Nous allions là bas dans le parc, attendre un signal pour ta fête.
figaro.
Vous n'irez pas plus loin, Messieurs; c'est ici, sous ces maronniers, que nous devons tous célébrer l'honnête fiancée que j'épouse, & le loyal Seigneur qui se l'est destinée.
bazile, se rappelant la journée.
Ah! vraiment je sais ce que c'est. Retirons-nous, si vous m'en croyez: il est question d'un rendez-vous: je vous conterai cela près d'ici.
brid'oison, à Figaro.
Nou-ous reviendrons.
figaro.
Quand vous m'entendrez appeler, ne manquez pas d'accourir tous, et dites du mal de Figaro, s'il ne vous fait voir une belle chose.
bartholo.
Souviens-toi qu'un homme sage ne se fait point d'affaire avec les grands.
figaro.
Je m'en souviens.
bartholo.
Qu'ils ont quinze et bisque sur nous, par leur état.
figaro.
Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l'homme qu'on fait timide, est dans la dépendance de tous les fripons.
bartholo.
Fort bien.
figaro.
Et que j'ai nom de Verte-allure, du chef honoré de ma mère.
bartholo.
Il a le diable au corps.
brid'oison.
I-il l'a.
bazile, à part.
Le Comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi? Je ne suis pas fâché de l'algarade.
figaro, aux Valets.
Pour vous autres, coquins, à qui j'ai donné l'ordre, illuminez-moi ces entours; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j'en saisis un par le bras...
(Il secoue le bras de Gripe-Soleil.)
gripe-soleil s'en va en criant et pleurant.
Ah, ah, oh, oh! damné brutal!
bazile, en s'en allant.
Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié!
(Ils sortent.)
SCÈNE III.
figaro seul, se promenant dans l'obscurité, dit du ton le plus sombre.
O femme! femme! femme! créature faible et décevante!... nul animal créé ne peut manquer à son instinct; le tien est-il donc de tromper?... Après m'avoir obstinément refusé, quand je l'en pressais devant sa maîtresse; à l'instant qu'elle me donne sa parole; au milieu de la même cérémonie.... Il riait en lisant, le perfide! et moi, comme un benêt!... non, monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas.... vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!... noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si fier! qu'avez-vous fait pour tant de biens? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus; du reste homme assez ordinaire! tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes; et vous voulez joûter.... On vient.... c'est elle.... ce n'est personne.—La nuit est noire en diable, et me voilà fesant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu'à moitié! (Il s'assied sur un banc) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée! fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs moeurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête; et par-tout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire!—Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre; me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les moeurs du sérail; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet, sans scrupule: à l'instant, un envoyé.... de je ne sais où, se plaint que j'offense dans mes vers, la sublime Porte, la Perse, une partie de la Presqu'Isle de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant: Chiens de chrétiens!—Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant.—Mes joues creusaient; mon terme était échu: je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque; en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses, pour en raisonner, n'ayant pas un sou, j'écris sur la valeur de l'argent, et sur son produit net; si-tôt je vois du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un Château-fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces Puissans de quatre jours; si légers sur le mal qu'ils ordonnent; quand une bonne disgrace a cuvé son orgueil! je lui dirais.... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.—(il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue; et, comme il faut dîner; quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question; on me dit que pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou! je vois s'élever contre moi, mille pauvres diables à la feuille; on me supprime; et me voilà derechef sans emploi!—Le désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place; mais par malheur j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me fais banquier de Pharaon: alors, bonne gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut, m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me remonter; je commençais même à comprendre que pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais, comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un Dieu bienfesant m'appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais; puis, laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville; il me reconnaît, je le marie; et, pour prix d'avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne! intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abyme, au moment d'épouser ma mère, mes parens m'arrivent à la file. (il se lève en s'échauffant.) On se débat; c'est vous, c'est lui, c'est moi, c'est toi, non ce n'est pas nous, eh mais qui donc? (il retombe assis.) O bizarre suite d'événemens! Comment cela m'est-il arrivé? Pourquoi ces choses et non pas d'autres? qui les a fixées sur ma tête? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma gaieté me l'a permis; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce Moi dont je m'occupe: un assemblage informe de parties inconnues; puis un chétif être imbécille; un petit animal folâtre; un jeune homme ardent au plaisir; ayant tous les goûts pour jouir; fesant tous les métiers pour vivre; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune! ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices! orateur selon le danger, poëte par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j'ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l'illusion s'est détruite; et trop désabusé.... désabusé!... Suzon, Suzon, Suzon, que tu me donnes de tourmens!—J'entends marcher.... on vient. Voici l'instant de la crise.
(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)
SCÈNE IV.
FIGARO, LA COMTESSE avec les habits de Suzon, SUZANNE avec ceux de la Comtesse, MARCELINE.
suzanne, bas, à la Comtesse.
Oui, Marceline m'a dit que Figaro y serait.
marceline.
Il y est aussi; baisse la voix.
suzanne.
Ainsi l'un nous écoute, et l'autre va venir me chercher; commençons.
marceline.
Pour n'en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.
(Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)
SCÈNE V.
FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
suzanne, haut.
Madame tremble! est-ce qu'elle aurait froid?
la comtesse, haut.
La soirée est humide, je vais me retirer.