Je dis, moi, qu'il n'y en a point; qu'il ne saurait y en avoir, à moins d'une exception bien rare. Un homme obscur, ou peu connu, peut valoir mieux que sa réputation, qui n'est que l'opinion d'autrui. Mais, de même qu'un sot en place en paraît une fois plus sot, parce qu'il ne peut plus rien cacher; de même un grand seigneur, l'homme élevé en dignités, que la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre, et qui, en entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui, vaut presque toujours moins que sa réputation, s'il parvient à la rendre mauvaise. Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le murmure? si son application paraît fâcheuse aux grand peu soigneux de leur gloire, en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos respects? et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de frein aux puissans, et tenir lieu de leçon à ceux qui n'en reçoivent point d'autres?

Non qu'il faille oublier, (a dit un écrivain sévère; et je me plais à le citer, parce que je suis de son avis,) «Non qu'il faille oublier, dit-il, ce qu'on doit aux rangs élevés; il est juste au contraire que l'avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfait gratuit de l'hérédité, relatif aux exploits, vertus, ou qualités des aïeux de qui le reçut, ne peut aucunement blesser l'amour propre de ceux auxquels il fut refusé; parce que, dans une monarchie, si l'on ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du monarque aux sujets; bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves: le maintien d'une échelle graduée du laboureur au potentat intéresse également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme appui de la constitution monarchique.»

Mais quel auteur parlait ainsi? qui fesait cette profession de foi sur la noblesse, dont on me suppose si loin? C'était PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS plaidant par écrit au parlement d'Aix, en 1778, une grande et sévère question, qui décida bientôt de l'honneur d'un noble et du sien. Dans l'ouvrage que je défends, on n'attaque point les États, mais les abus de chaque Etat; les gens seuls qui s'en rendent coupables ont intérêt à le trouver mauvais; voilà les rumeurs expliquées: mais quoi donc, les abus sont-ils devenus si sacrés, qu'on n'en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défendeurs?

Un avocat célèbre, un magistrat respectable, iront-ils donc s'approprier le plaidoyer d'un Bartholo, le jugement d'un Brid'oison? Ce mot de Figaro, sur l'indigne abus des plaidoiries de nos jours, (c'est dégrader le plus noble institut) a bien montré le cas que je fais du noble métier d'avocat; et mon respect pour la magistrature ne sera pas plus suspecté, quand on saura dans quelle école j'en ai recherché la leçon, quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d'un moraliste, lequel parlant des magistrats, s'exprime en ces termes formels:

«Quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier cruel de se lever à quatre heures, pour aller au palais tous les jours s'occuper, sous des formes prescrites, d'intérêts qui ne sont jamais les siens; d'éprouver sans cesse l'ennui de l'importunité, le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d'esprit nécessaire aux prononcés des arrêts, s'il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible, par l'estime et la considération publique? et cette estime est-elle autre chose qu'un jugement, qui n'est même aussi flatteur pour les bons magistrats, qu'en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais?»

Mais quel écrivain m'instruisait ainsi par ses leçons? Vous allez croire encore que c'est PIERRE-AUGUSTIN; vous l'avez dit; c'est lui, en 1773, dans son quatrième mémoire, en défendant jusqu'à la mort sa triste existence attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer; et je blâme ce qui peut nuire.

—Mais dans cette Folle Journée, au lieu de sapper les abus, vous vous donnez des libertés très-répréhensibles au théâtre: votre monologue surtout, contient, sur les gens disgraciés, des traits qui passent la licence!—Eh! croyez-vous, Messieurs, que j'eusse un talisman pour tromper, séduire, enchaîner la censure et l'autorité, quand je leur soumis mon ouvrage? que je n'aye pas dû justifier ce que j'avais osé écrire? Que fais-je dire à Figaro, parlant à l'homme déplacé? Que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours. Est-ce donc-là une vérité d'une conséquence dangereuse? Au lieu de ces inquisitions puériles et fatigantes, et qui seules donnent de l'importance à ce qui n'en aurait jamais; si, comme en Angleterre, on était assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les tue; loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles, est la faiblesse de les craindre: ce qui fait vendre les sottises, est la sottise de les défendre.

Et comment conclut Figaro? Que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. Sont-ce-là des hardiesses coupables, ou bien des aiguillons de gloire; des moralités insidieuses, ou des maximes réfléchies, aussi justes qu'encourageantes?

Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du présent, l'auteur veille pour l'avenir, dans la critique du passé, qui peut avoir droit de s'en plaindre? et si, ne désignant ni temps, ni lieu, ni personnes, il ouvre la voie, au théâtre, à des réformes désirables, n'est-ce pas aller à son but?

La Folle Journée explique donc comment, dans un temps prospère, sous un roi juste et des ministres modérés, l'écrivain peut tonner sur les oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C'est pendant le règne d'un bon prince qu'on écrit sans danger l'histoire des méchans rois; et plus le gouvernement est sage, est éclairé, moins la liberté de dire est en presse: chacun y fesant son devoir, on n'y craint pas les allusions: nul homme en place ne redoutant ce qu'il est forcé d'estimer; on n'affecte point alors d'opprimer chez nous cette même littérature, qui fait notre gloire au dehors, et nous y donne une sorte de primauté que nous ne pouvons tirer d'ailleurs.

En effet, à quel titre y prétendrions-nous? Chaque peuple tient à son culte et chérit son gouvernement. Nous ne sommes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos moeurs plus douces, mais non meilleures, n'ont rien qui nous élève au-dessus d'eux. Notre littérature seule, estimée de toutes les nations, étend l'empire de la langue française, et nous obtient de l'Europe entière une prédilection avouée, qui justifie, en l'honorant, la protection que le gouvernement lui accorde.

Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque, c'est alors qu'on peut voir dans nos académies l'homme de la cour siéger avec les gens de lettres, les talens personnels, et la considération héritée, se disputer ce noble objet, et les archives académiques se remplir presque également de papiers et de parchemins.

Revenons à la Folle Journée.

Un Monsieur de beaucoup d'esprit, mais qui l'économise un peu trop, me disait un soir au spectacle: Expliquez-moi donc, je vous prie, pourquoi, dans votre pièce, on trouve autant de phrases négligées, qui ne sont pas de votre style?—De mon style, Monsieur? Si par malheur j'en avais un, je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une comédie; ne connaissant rien d'insipide au théâtre comme ces fades camaïeux où tout est bleu, où tout est rose, où tout est l'auteur, quel qu'il soit.

Lorsque mon sujet me saisit, j'évoque tous mes personnages et les mets en situation:—Songe à toi, Figaro, ton maître va te deviner,—Sauvez-vous vîte, Chérubin; c'est le Comte que vous touchez.—Ah! Comtesse, quelle imprudence avec un époux si violent!—Ce qu'ils diront, je n'en sais rien; c'est ce qu'ils feront qui m'occupe. Puis, quand ils sont bien animés, j'écris sous leur dictée rapide, sûr qu'ils ne me tromperont pas, que je reconnaîtrai Bazile, lequel n'a pas l'esprit de Figaro qui n'a pas le ton noble du Comte qui n'a pas la sensibilité de la Comtesse qui n'a pas la gaieté de Suzanne qui n'a pas l'espièglerie du Page, et surtout aucun d'eux la sublimité de Brid'oison; chacun y parle son langage: eh! que le dieu du naturel les préserve d'en parler d'autre! Ne nous attachons donc qu'à l'examen de leurs idées, et non à rechercher si j'ai dû leur prêter mon style.

Quelques malveillans ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de Figaro: Sommes-nous des soldats qui tuent et se sont tuer pour des intérêts qu'ils ignorent? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche? À travers le nuage d'une conception indigeste, ils ont feint d'apercevoir, que je répands une lumière décourageante sur l'état pénible du soldat; et il y a des choses qu'il ne faut jamais dire. Voilà dans toute sa force l'argument de la méchanceté; reste à en prouver la bêtise.

Si, comparant la dureté du service à la modicité de la paye, ou discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire pour rien, je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreux métiers, on me demanderait justement compte d'un mot indiscrètement échappé; mais, du soldat au colonel, au général exclusivement, quel imbécille homme de guerre a jamais eu la prétention qu'il dût pénétrer les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne? C'est de cela seul qu'il s'agit dans la phrase de Figaro. Que ce fou-là se montre s'il existe; nous l'enverrons étudier sous le philosophe Babouc, lequel éclaircit disertement ce point de discipline militaire.

En raisonnant sur l'usage que l'homme fait de sa liberté dans les occasions difficiles, Figaro pouvait également opposer à sa situation tout état qui exige une obéissance implicite; et le cénobite zélé, dont le devoir est de tout croire, sans jamais rien examiner; comme le guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés, de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu'il ignore. Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu'un homme libre de ses actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est d'obéir aveuglément.

Qu'aurait-ce été, bon Dieu! si j'avais fait usage d'un mot qu'on attribue au Grand Condé, et que j'entends louer à outrance, par ces mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase? À les croire, le Grand Condé montra la plus noble présence d'esprit, lorsqu'arrêtant Louis XIV, prêt à pousser son cheval dans le Rhin, il dit à ce monarque: Sire, avez-vous besoin du bâton de maréchal?

Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C'eût été dire au roi devant toute son armée: Vous moquez-vous donc, Sire, de vous exposer dans un fleuve? Pour courir de pareils dangers, il faut avoir besoin d'avancement ou de fortune!

Ainsi l'homme le plus vaillant, le plus grand général du siècle aurait compté pour rien l'honneur, le patriotisme et la gloire! un misérable calcul d'intérêt eût été, selon lui, le seul principe de la bravoure! il eût dit là un affreux mot! et si j'en avais pris le sens, pour l'enfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu'on fait gratuitement au mien.

Laissons donc les cerveaux fumeux jouer ou blâmer au hasard, sans se rendre compte de rien; s'extasier sur une sottise, qui n'a pu jamais être dite, et proscrire un mot juste et simple, qui ne montre que du bon sens.

Un autre reproche assez fort, mais dont je n'ai pu me laver, est d'avoir assigné pour retraite à la Comtesse un certain couvent d'Ursulines. Ursulines! a dit un seigneur joignant les mains avec éclat. Ursulines! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune anglais de sa loge. Ursulines! ah! Milord! si vous entendiez le français!... Je sens, je sens beaucoup, Madame, dit le jeune homme en rougissant.—C'est qu'on n'a jamais mis au théâtre aucune femme aux Ursulines! Abbé, parlez-nous donc! l'Abbé, (toujours appuyée sur l'anglais) comment trouvez-vous Ursulines? Fort indécent, répond l'abbé, sans cesser de lorgner Suzanne; et tout le beau monde a répété; Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur! on te croit jugé, quand chacun songe à son affaire. En vain j'essayais d'établir que, dans l'événement de la scène, moins la Comtesse a dessein de se cloîtrer, plus elle doit le feindre, et faire croire à son époux que sa retraite est bien choisie: ils ont proscrit mes Ursulines!

Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j'avais été jusqu'à prier une des actrices, qui font le charme de ma pièce, de demander aux mécontens à quel autre couvent de filles ils estimaient qu'il fût décent que l'on fît entrer la Comtesse? À moi, cela m'était égal; je l'aurais mise où l'on aurait voulu; aux Augustines, aux Célestines, aux Clairettes, aux Visitandines, même aux petites Cordelières, tant je tiens peu aux Ursulines! Mais on agit si durement!

Enfin, le bruit croissant toujours; pour arranger l'affaire avec douceur, j'ai laissé le mot Ursulines à la place où je l'avais mis: chacun alors content de soi, de tout l'esprit qu'il avait montré, s'est apaisé sur Ursulines, et l'on a parlé d'autre chose.

Je ne suis point, comme l'on voit, l'ennemi de mes ennemis. En disant bien du mal de moi ils n'en ont point fait à ma pièce; et s'ils sentaient seulement autant de joie à la déchirer que j'eus de plaisir à la faire, il n'y aurait personne d'affligé. Le malheur est qu'ils ne rient point; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu'on ne rit point à la leur. Je connais plusieurs amateurs, qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Mariage; excusons donc l'effet de leur colère.

À des moralités d'ensemble et de détail, répandues dans les flots d'une inaltérable gaieté; à un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache le travail, si l'auteur a joint une intrigue aisément filée, où l'art se dérobe sous l'art, qui se noue et se dénoue sans cesse, à travers une foule de situations comiques, de tableaux piquans et variés qui soutiennent, sans la fatiguer, l'attention du public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle; (essai que nul homme de lettres n'avait encore osé tenter!) que restait-il à faire à de pauvres méchans que tout cela irrite? attaquer, poursuivre l'auteur, par des injures verbales, manuscrites, imprimées: c'est ce qu'on a fait sans relâche. Ils ont même épuisé jusqu'à la calomnie, pour tâcher de me perdre dans l'esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d'un citoyen. Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation, qui depuis dix grands mois le voit, le juge et l'apprécie. Le laisser jouer tant qu'il fera plaisir, est la seule vengeance que je me sois permise. Je n'écris point ceci pour les lecteurs actuels: le récit d'un mal trop connu touche peu; mais dans quatre-vingts ans il portera son fruit. Les auteurs de ce temps-là compareront leur sort au nôtre; et nos enfans sauront à quel prix on pouvait amuser leurs pères.

Allons au fait; ce n'est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se cache, et qui dans les replis du coeur produit tous les autres reproches, est renfermé dans ce quatrain:

Pourquoi ce Figaro, qu'on va tant écouter,
Est-il avec fureur déchiré par les sots?
Recevoir, prendre et demander;
Voilà le secret en trois mots.

En effet, Figaro parlant du métier de courtisan, le définit dans ces termes sévères. Je ne puis le nier, je l'ai dit. Mais reviendrai-je sur ce point? Si c'est un mal, le remède serait pire: il faudrait poser méthodiquement ce que je n'ai fait qu'indiquer; revenir à montrer qu'il n'y a point de synonyme en français, entre l'homme de la cour, l'homme de cour, et le courtisan par métier.

Il faudrait répéter qu'homme de la cour peint seulement un noble état; qu'il s'entend de l'homme de qualité, vivant avec la noblesse et l'éclat que son rang lui impose; que si cet homme de la cour aime le bien par goût, sans intérêt; si, loin de jamais nuire à personne, il se fait estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres; alors cette acception reçoit un nouveau lustre, et j'en connais plus d'un que je nommerais avec plaisir, s'il en était question.

Il faudrait montrer qu'homme de cour, en bon français, est moins l'énoncé d'un état que le résumé d'un caractère adroit, liant, mais réservé; pressant la main de tout le monde en glissant chemin à travers; menant finement son intrigue avec l'air de toujours servir; ne se fesant point d'ennemis, mais donnant près d'un fossé, dans l'occasion, de l'épaule au meilleur ami, pour assurer sa chute et le remplacer sur la crête; laissant à part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche; souriant à ce qui lui déplaît, et critiquant ce qu'il approuve, selon les hommes qui l'écoutent; dans les liaisons utiles de sa femme ou de sa maîtresse, ne voyant que ce qu'il doit voir; enfin....

Prenant tout, pour le faire court,
En véritable homme de cour.
LA FONTAINE.

Cette acception n'est pas aussi défavorable que celle du courtisan par métier; et c'est l'homme dont parle Figaro.

Mais quand j'étendrais la définition de ce dernier; quand, parcourant tous les possibles, je le montrerais avec son maintien équivoque, haut et bas à la fois; rampant avec orgueil; ayant toutes les prétentions sans en justifier une; se donnant l'air du protégement pour se faire chef de parti; dénigrant tous les concurrens qui balanceraient son crédit; fesant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu'honorer; vendant ses maîtresses à son maître, lui fesant payer ses plaisirs, &c. &c. et quatre pages d'&c. il faudrait toujours revenir au distique de Figaro. Recevoir, prendre et demander; voilà le secret en trois mots.

Pour ceux-ci, je n'en connais point; il y en eut, dit-on, sous Henri III, sous d'autres rois encore; mais c'est l'affaire de l'historien; et quant à moi, je suis d'avis que les vicieux du siècle en sont comme les saints; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j'ai promis la critique de ma pièce, il faut enfin que je la donne.

En général son grand défaut est que je ne l'ai point faite en observant le monde; qu'elle ne peint rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais l'image de la société où l'on vit; que ses moeurs basses et corrompues n'ont pas même le mérite d'être vraies. Et c'est ce qu'on lisait dernièrement dans un beau discours imprimé, composé par un homme de bien, auquel il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écrivain médiocre. Mais médiocre ou non, moi qui ne fis jamais usage de cette allure oblique et torse avec laquelle un sbire, qui n'a pas l'air de vous regarder, vous donne du stilet au flanc, je suis de l'avis de celui-ci. Je conviens qu'à la vérité la génération passée ressemblait beaucoup à ma pièce, que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi, mais que pour la génération présente elle ne lui ressemble aucunement; que je n'ai jamais rencontré ni mari suborneur, ni seigneur libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat injuriant, ni gens médiocres avancés, ni traducteur bassement jaloux; et que si des âmes pures, qui ne s'y reconnaissent point du tout, s'irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâche, c'est uniquement par respect pour leurs grands-pères, et sensibilité pour leurs petits-enfans. J'espère, après cette déclaration, qu'on me laissera bien tranquille;
ET J'AI FINI.


CARACTÈRES ET HABILLEMENS DE LA PIÈCE.

le comte almaviva doit être joué très-noblement, mais avec grâce et liberté. La corruption du coeur ne doit rien ôter au bon ton de ses manières. Dans les moeurs de ce temps-là, les grands traitaient en badinant toute entreprise sur les femmes. Ce rôle est d'autant plus pénible à bien rendre, que le personnage est toujours sacrifié; mais joué par un comédien excellent, (M. Molé) il a fait ressortir tous les rôles, et assuré le succès de la pièce.

Son vêtement du premier et second actes est un habit de chasse, avec des bottines à mi-jambe, de l'ancien costume espagnol. Du troisième acte jusqu'à la fin, un habit superbe de ce costume.

 

la comtesse, agitée de deux sentimens contraires, ne doit montrer qu'une sensibilité réprimée, ou une colère très-modérée; rien surtout qui dégrade aux yeux du spectateur son caractère aimable et vertueux. Ce rôle, un des plus difficiles de la pièce, a fait infiniment d'honneur au grand talent de mademoiselle Saint-Val, cadette.

Son vêtement du premier, second et quatrième actes, est une lévite commode, et nul ornement sur la tête; elle est chez elle et censée incommodée. Au cinquième acte, elle a l'habillement et la haute coiffure de Suzanne.

 

figaro. L'on ne peut trop recommander à l'acteur qui jouera ce rôle de bien se pénétrer de son esprit, comme l'a fait M. Dazincourt. S'il y voyait autre chose que de la raison assaisonnée de gaieté et de saillies, surtout s'il y mettait la moindre charge, il avilirait un rôle que le premier comique du théâtre, M. Préville, a jugé devoir honorer le talent de tout comédien qui saurait en saisir les nuances multipliées, et pourrait s'élever à son entière conception.

Son vêtement comme dans le Barbier de Séville.

 

suzanne. Jeune personne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de cette gaieté presqu'effrontée de nos soubrettes corruptrices: son joli caractère est dessiné dans la préface, et c'est-là que l'actrice qui n'a point vu mademoiselle Contat doit l'étudier pour le bien rendre.

Son vêtement des quatre premiers actes est un juste blanc à basquines, très-élégant, la jupe de même, avec une toque, appelée depuis par nos marchandes, à la Suzanne. Dans la fête du quatrième acte, le Comte lui pose sur la tête une toque à long voile, à hautes plumes et à rubans blancs. Elle porte, au cinquième acte, la lévite de sa maîtresse, et nul ornement sur la tête.

 

marceline est une femme d'esprit, née un peu vive, mais dont les fautes et l'expérience ont réformé le caractère. Si l'actrice qui le joue s'élève avec une fierté bien placée, à la hauteur très-morale qui suit la reconnaissance du troisième acte, elle ajoutera beaucoup à l'intérêt de l'ouvrage.

Son vêtement est celui des duègnes espagnoles, d'une couleur modeste, un bonnet noir sur la tête.

 

antonio ne doit montrer qu'une demi-ivresse, qui se dissipe par degrés, de sorte qu'au cinquième acte on n'en aperçoive presque plus.

Son vêtement est celui d'un paysan espagnol, où les manches pendent par derrière; un chapeau et des souliers blancs.

 

fanchette est une enfant de douze ans, très-naïve. Son petit habit est un juste brun avec des gances et des boutons d'argent, la jupe de couleur tranchante, et une toque noire à plumes sur la tête. Il sera celui des autres paysannes de la noce.

 

chérubin. Ce rôle ne peut être joué, comme il l'a été, que par une jeune et très-jolie femme; nous n'avons point à nos théâtres de très-jeune homme assez formé pour en bien sentir les finesses. Timide à l'excès devant la Comtesse, ailleurs un charmant polisson, un désir inquiet et vague est le fond de son caractère. Il s'élance à la puberté, mais sans projet, sans connaissances, et tout entier à chaque événement: enfin il est ce que toute mère, au fond du coeur, voudrait peut-être que fût son fils, quoiqu'elle dût beaucoup en souffrir.

Son riche vêtement aux premier et second actes, est celui d'un page de cour espagnol, blanc et brodé d'argent, le léger manteau bleu sur l'épaule, et un chapeau chargé de plumes. Au quatrième acte, il a le corset, la jupe et la toque des jeunes paysannes qui l'amènent. Au cinquième acte, un habit uniforme d'officier, une cocarde et une épée.

 

bartholo. Le caractère et l'habit comme dans le Barbier de Séville; il n'est ici qu'un rôle secondaire.

 

bazile. Caractère et vêtement comme dans le Barbier de Séville. Il n'est aussi qu'un rôle secondaire.

 

brid'oison doit avoir cette bonne et franche assurance des bêtes qui n'ont plus leur timidité. Son bégaiement n'est qu'une grâce de plus, qui doit à peine être sentie; et l'acteur se tromperait lourdement, et jouerait à contre-sens, s'il y cherchait le plaisant de son rôle. Il est tout entier dans l'opposition de la gravité de son état au ridicule du caractère; et moins l'acteur le chargera, plus il montrera de vrai talent.

Son habit est une robe de juge espagnol, moins ample que celle de nos procureurs, presque une soutane: une grosse perruque, une gonille ou rabat espagnol au col, et longue baguette blanche à la main.

 

double-main. Vêtu comme le juge, mais la baguette blanche plus courte.

 

l'huissier OU Alguazil. Habit, manteau, épée de Crispin, mais portée à son côté sans ceinture de cuir; point de bottines, une chaussure noire, une perruque blanche naissante et longue à mille boucles, une baguette blanche.

 

gripe-soleil. Habit de paysan, les manches pendantes, veste de couleur tranchée, chapeau blanc.

 

une jeune bergère. Son vêtement comme celui de Fanchette.

 

pedrille. En veste, gilet, ceinture, fouet et bottes de poste, une réçille sur la tête, chapeau de courrier.

 

personnages muets. Les uns en habit de juges, d'autres en habits de paysans, les autres en habits de livrée.

 

Placement des acteurs.

Pour faciliter les jeux du théâtre, on a eu l'attention d'écrire, au commencement de chaque scène, le nom des personnages dans l'ordre où le spectateur les voit. S'ils font quelque mouvement grave dans la scène, il est désigné par un nouvel ordre de noms, écrit en marge à l'instant qu'il arrive. Il est important de conserver les bonnes positions théâtrales; le relâchement dans la tradition donnée par les premiers acteurs, en produit bientôt un total dans le jeu des pièces, qui finit par assimiler les troupes négligentes aux plus faibles comédiens de société.

Lu et approuvé, le 25 janvier 1785.

Signé, BRET.

Vu l'approbation, permis d'imprimer, ce 31 janvier 1785.

Signé, LE NOIR.


LE MARIAGE DE FIGARO.

PERSONNAGES.

LE COMTE ALMAVIVA, grand-Corrégidor d'Andalousie. M. Molé.
LA COMTESSE, sa femme. Mlle Saint-Val.
FIGARO, valet-de-chambre du Comte, et concierge du château. M. d'Azincourt.
SUZANNE, première camariste de la Comtesse, et fiancée de Figaro. Mlle Contat.
MARCELINE, femme de charge. Mme Bellecourt;
 et ensuite Mlle la Chassaigne.
ANTONIO, jardinier du château, oncle de Suzanne et père de Fanchette. M. Belmont.
FANCHETTE, fille d'Antonio. Mlle Laurent.
CHÉRUBIN, premier page du Comte. Mlle Olivier.
BARTHOLO, médecin de Séville. M. Desessarts.
BAZILE, maître de clavecin de la Comtesse. M. Vanhove.
DON GUSMAN BRID'OISON, lieutenant du siège. M. Préville;
 et ensuite M. Dugazon.
DOUBLE-MAIN, greffier, secrétaire de don Gusman. M. Marsy.
UN HUISSIER-AUDIENCIER. M. la Rochelle.
GRIPE-SOLEIL, jeune pastoureau. M. Champville.
UNE JEUNE BERGÈRE. Mlle Dantier.
PEDRILLE, piqueur du Comte. M. Florence.
PERSONNAGES MUETS.
TROUPE DE VALETS.
TROUPE DE PAYSANNES.
TROUPE DE PAYSANS.

La scène est au château d'Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville.


LA

FOLLE JOURNÉE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO.


ACTE PREMIER.

Le théâtre représente une chambre à demi démeublée: un grand fauteuil de malade est au milieu. Figaro, avec une toise mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleur d'orange, appelé chapeau de la mariée.

 

SCÈNE PREMIÈRE.

FIGARO, SUZANNE.

 

figaro.

Dix-neuf pieds sur vingt-six.

suzanne.

Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau: le trouves-tu mieux ainsi?

figaro lui prend les mains.

Sans comparaison, ma charmante. Ô! que ce joli bouquet virginal élevé sur la tête d'une belle fille, est doux le matin des noces à l'oeil amoureux d'un époux!...

suzanne se retire.

Que mesures-tu donc là, mon fils?

figaro.

Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne aura bonne grace ici.

suzanne.

Dans cette chambre?

figaro.

Il nous la cède.

suzanne.

Et moi je n'en veux point.

figaro.

Pourquoi?

suzanne.

Je n'en veux point.

figaro.

Mais encore?

suzanne.

Elle me déplaît.

figaro.

On dit une raison.

suzanne.

Si je n'en veux pas dire?

figaro.

Ô! quand elles sont sûres de nous!

suzanne.

Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non?

figaro.

Tu prends de l'humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartemens. La nuit, si Madame est incommodée elle sonnera de son côté; zeste, en deux pas, tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose? il n'a qu'à tinter du sien; crac, en trois sauts me voilà rendu.

suzanne.

Fort bien! mais quand il aura tinté le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission; zeste, en deux pas il est à ma porte; et crac, en trois sauts....

figaro.

Qu'entendez-vous par ces paroles?

suzanne.

Il faudrait m'écouter tranquillement.

figaro.

Eh qu'est-ce qu'il y a? Bon dieu!

suzanne.

Il y a, mon ami, que las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme; c'est sur la tienne, entends-tu, qu'il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c'est ce que le loyal Bazile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.

figaro.

Bazile! ô mon mignon! si jamais volée de bois vert appliquée sur une échine a duement redressé la moelle épinière à quelqu'un....

suzanne.

Tu croyais, bon garçon! que cette dot qu'on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite?

figaro.

J'avais assez fait pour l'espérer.

suzanne.

Que les gens d'esprit sont bêtes!

figaro.

On le dit.

suzanne.

Mais c'est qu'on ne veut pas le croire.

figaro.

On a tort.

suzanne.

Apprends qu'il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart-d'heure, seul à seule, qu'un ancien droit du seigneur.... Tu sais s'il était triste!

figaro.

Je le sais tellement que si monsieur le Comte en se mariant n'eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t'eusse épousée dans ses domaines.

suzanne.

Hé bien! s'il l'a détruit, il s'en repent; et c'est de ta fiancée qu'il veut le racheter en secret aujourd'hui.

figaro se frottant la tête.

Ma tête s'amollit de surprise; et mon front fertilisé....

suzanne.

Ne le frotte donc pas!

figaro.

Quel danger?

suzanne riant.

S'il y venait un petit bouton; des gens superstitieux....

figaro.

Tu ris, friponne! Ah! s'il y avait moyen d'attrapper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piége, et d'empocher son or!

suzanne.

De l'intrigue, et de l'argent; te voilà dans ta sphère.

figaro.

Ce n'est pas la honte qui me retient.

suzanne.

La crainte?

figaro.

Ce n'est rien d'entreprendre une chose dangereuse; mais d'échapper au péril en la menant à bien: car, d'entrer chez quelqu'un la nuit, de lui souffler sa femme, et d'y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n'est rien plus aisé; mille fois coquins l'ont fait. Mais.... (on sonne de l'intérieur.)

suzanne.

Voilà Madame éveillée; elle m'a bien recommandé d'être la première à lui parler le matin de mes noces.

figaro.

Y a-t-il encore quelque chose là-dessous?

suzanne.

Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu mon petit Fi, Fi, Figaro; rêve à notre affaire.

figaro.

Pour m'ouvrir l'esprit, donne un petit baiser.

suzanne.

À mon amant aujourd'hui? Je t'en souhaite! Et qu'en dirait demain mon mari?

Figaro l'embrasse.

suzanne.

Eh bien! eh bien!

figaro.

C'est que tu n'as pas d'idée de mon amour.

suzanne se défrippant.

Quand cesserez-vous, importun, de m'en parler du matin au soir?

figaro mystérieusement.

Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu'au matin. (on sonne une seconde fois.)

suzanne de loin, les doigts unis sur sa bouche.

Voilà votre baiser, Monsieur; je n'ai plus rien à vous.

figaro court après elle.

Ô! mais ce n'est pas ainsi que vous l'avez reçu.

 

SCÈNE II.

figaro seul.

La charmante fille! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, d'amour et de délices! mais sage!... (il marche vivement en se frottant les mains.) Ah, Monseigneur! mon cher Monseigneur! vous voulez m'en donner.... à garder? Je cherchais aussi pourquoi m'ayant nommé concierge, il m'emmène à son ambassade, et m'établit courrier de dépêches. J'entends, monsieur le Comte: trois promotions à la fois; vous, compagnon ministre; moi, cassecou politique, et Suzon, dame du lieu, l'ambassadrice de poche: et puis fouette courrier! pendant que je galoperais d'un côté, vous feriez faire de l'autre à ma belle un joli chemin! me crottant, m'échinant pour la gloire de votre famille; vous, daignant concourir à l'accroissement de la mienne! quelle douce réciprocité! Mais, Monseigneur, il y a de l'abus. Faire à Londres en même-temps les affaires de votre maître et celles de votre valet! représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère! c'est trop de moitié, c'est trop.—Pour toi, Bazile! fripon mon cadet! Je veux t'apprendre à clocher devant les boîteux; je veux.... Non, dissimulons avec eux pour les enferrer l'un par l'autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro! D'abord avancer l'heure de votre petite fête, pour épouser plus surement; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable; empocher l'or et les présens; donner le change aux petites passions de monsieur le Comte; étriller rondement monsieur du Bazile; et....

 

SCÈNE III.

MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO.

 

figaro s'interrompt.

....Héééé, voilà le gros Docteur, la fête sera complète. Hé bon jour, cher Docteur de mon coeur. Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château?

bartholo avec dédain.

Ah, mon cher monsieur, point du tout.

figaro.

Cela serait bien généreux!

bartholo.

Certainement, et par trop sot.

figaro.

Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre!

bartholo.

Avez-vous autre chose à nous dire?

figaro.

On n'aura pas pris soin de votre mule!

bartholo en colère.

Bavard enragé! laissez-nous.

figaro.

Vous vous fâchez, Docteur? les gens de votre état sont bien durs! pas plus de pitié des pauvres animaux.... en vérité.... que si c'était des hommes! Adieu, Marceline: avez-vous toujours envie de plaider contre moi?

Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se haïsse?

Je m'en rapporte au Docteur.

bartholo.

Qu'est-ce que c'est?

figaro.

Elle vous le contera de reste. (il sort.)

 

SCÈNE IV.

MARCELINE, BARTHOLO.

 

bartholo le regarde aller.

Ce drôle est toujours le même! et à moins qu'on ne l'écorche vif, je prédis qu'il mourra dans la peau du plus fier insolent....

marceline le retourne.

Enfin vous voilà donc, éternel Docteur? toujours si grave et compassé qu'on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s'est marié jadis malgré vos précautions.

bartholo.

Toujours amère et provoquante! Hé bien, qui rend donc ma présence au château si nécessaire? Monsieur le Comte a-t-il eu quelque accident?

marceline.

Non, Docteur.

bartholo.

La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, dieu merci?

marceline.

Elle languit.

bartholo.

Et de quoi?

marceline.

Son mari la néglige.

bartholo avec joie.

Ah, le digne époux qui me venge!

marceline.

On ne sait comment définir le Comte; il est jaloux et libertin.

bartholo.

Libertin par ennui, jaloux par vanité; cela va sans dire.

marceline.

Aujourd'hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro qu'il comble en faveur de cette union....

bartholo.

Que son Excellence a rendue nécessaire!

marceline.

Pas tout à fait; mais dont son Excellence voudrait égayer en secret l'événement avec l'épousée....

bartholo.

De monsieur Figaro? c'est un marché qu'on peut conclure avec lui.

marceline.

Bazile assure que non.

bartholo.

Cet autre maraut loge ici? C'est une caverne! Eh qu'y fait-il?

marceline.

Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j'y trouve est cette ennuyeuse passion qu'il a pour moi depuis si long-temps.

bartholo.

Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.

marceline.

De quelle manière?

bartholo.

En l'épousant.

marceline.

Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce prix? ne le devez-vous pas? où est le souvenir de vos engagemens? qu'est devenu celui de notre petit Emanuel, ce fruit d'un amour oublié, qui devait nous conduire à des noces?

bartholo ôtant son chapeau.

Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m'avez fait venir de Séville? Et cet accès d'hymen qui vous reprend si vif....

marceline.

Eh bien! n'en parlons plus. Mais si rien n'a pu vous porter à la justice de m'épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.

bartholo.

Ah! volontiers: parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des femmes?...

marceline.

Eh! qui pourrait-ce être, Docteur, sinon le beau, le gai, l'aimable Figaro?

bartholo.

Ce fripon-là?

marceline.

Jamais fâché, toujours en belle humeur, donnant le présent à la joie, et s'inquiétant de l'avenir tout aussi peu que du passé; semillant, généreux! généreux....

bartholo.

Comme un voleur.

marceline.

Comme un seigneur. Charmant enfin; mais c'est le plus grand monstre!

bartholo.

Et sa Suzanne?

marceline.

Elle ne l'aurait pas la rusée, si vous vouliez m'aider, mon petit Docteur, à faire valoir un engagement que j'ai de lui.

bartholo.

Le jour de son mariage?

marceline.

On en rompt de plus avancés: et si je ne craignais d'éventer un petit secret des femmes!...

bartholo.

En ont-elles pour le médecin du corps?

marceline.

Ah! vous savez que je n'en ai pas pour vous. Mon sexe est ardent, mais timide: un certain charme a beau nous attirer vers le plaisir, la femme la plus aventurée sent en elle une voix qui lui dit: sois belle si tu peux, sage si tu veux; mais sois considérée, il le faut. Or, puisqu'il faut être au moins considérée; que toute femme en sent l'importance; effrayons d'abord la Suzanne sur la divulgation des offres qu'on lui fait.

bartholo.

Où cela mènera-t-il?

marceline.

Que la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le Comte, lequel pour se venger appuiera l'opposition que j'ai faite à son mariage: alors le mien devient certain.

bartholo.

Elle a raison. Parbleu, c'est un bon tour que de faire épouser ma vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.

marceline, vîte.

Et qui croit ajouter à ses plaisirs, en trompant mes espérances.

bartholo, vîte.

Et qui m'a volé dans le temps cent écus que j'ai sur le coeur.

marceline.

Ah quelle volupté!...

bartholo.

De punir un scélérat....

marceline.

De l'épouser, Docteur, de l'épouser!

 

SCÈNE V.

MARCELINE, BARTHOLO, SUZANNE.

 

suzanne, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras.

L'épouser! l'épouser! qui donc? mon Figaro?

marceline, aigrement.

Pourquoi non? vous l'épousez bien!

bartholo, riant.

Le bon argument de femme en colère! nous parlions, belle Suzon, du bonheur qu'il aura de vous posséder.

marceline.

Sans compter Monseigneur dont on ne parle pas.

suzanne, une révérence.

Votre servante, Madame; il y a toujours quelque chose d'amer dans vos propos.

marceline, une révérence.

Bien la vôtre, Madame; où donc est l'amertume? n'est-il pas juste qu'un libéral seigneur partage un peu la joie qu'il procure à ses gens?

suzanne.

Qu'il procure?

marceline.

Oui, madame.

suzanne.

Heureusement la jalousie de Madame est aussi connue, que ses droits sur Figaro sont légers.

marceline.

On eût pu les rendre plus forts, en les cimentant à la façon de Madame.

suzanne.

Oh cette façon, Madame, est celle des dames savantes.

marceline.

Et l'enfant ne l'est pas du tout! Innocente comme un vieux juge!

bartholo, attirant Marceline.

Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.

marceline, une révérence.

L'accordée secrète de Monseigneur.

suzanne, une révérence.

Qui vous estime beaucoup, Madame.

marceline, une révérence.

Me fera-t-elle aussi l'honneur de me chérir un peu, Madame?

suzanne, une révérence.

À cet égard Madame n'a rien à désirer.

marceline, une révérence.

C'est une si jolie personne que Madame!

suzanne, une révérence.

Hé mais assez pour désoler Madame.

marceline, une révérence.

Surtout bien respectable!

suzanne, une révérence.

C'est aux duègnes à l'être.

marceline, outrée.

Aux duègnes! aux duègnes!

bartholo, l'arrêtant.

Marceline!

marceline.

Allons, Docteur; car je n'y tiendrais pas. Bon jour, Madame. (une révérence.)

 

SCÈNE VI.

suzanne seule.

Allez, Madame! allez, pédante! je crains aussi peu vos efforts, que je méprise vos outrages.—Voyez cette vieille sibylle! parce qu'elle a fait quelques études et tourmenté la jeunesse de Madame, elle veut tout dominer au château! (elle jette la robe qu'elle tient sur une chaise.) Je ne sais plus ce que je venais prendre.

 

SCÈNE VII.

SUZANNE, CHÉRUBIN.

 

chérubin, accourant.

Ah, Suzon! depuis deux heures j'épie le moment de te trouver seule. Hélas! tu te maries, et moi je vais partir.

suzanne.

Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier Page de Monseigneur?

chérubin, piteusement.

Suzanne, il me renvoie.

suzanne le contrefait.

Chérubin, quelque sottise!

chérubin.

Il m'a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette à qui je fesais répéter son petit rôle d'innocente, pour la fête de ce soir: il s'est mis dans une fureur en me voyant!—sortez, m'a-t-il dit, petit.... Je n'ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu'il a dit: sortez; et demain vous ne coucherez pas au château. Si Madame, si ma belle marraine ne parvient pas à l'apaiser; c'est fait, Suzon, je suis à jamais privé du bonheur de te voir.

suzanne.

De me voir! moi? c'est mon tour! ce n'est donc plus pour ma maîtresse que vous soupirez en secret?

chérubin.

Ah, Suzon, qu'elle est noble et belle! mais qu'elle est imposante!

suzanne.

C'est-à-dire que je ne le suis pas, et qu'on peut oser avec moi....

chérubin.

Tu sais trop bien, méchante, que je n'ose pas oser. Mais que tu es heureuse! à tous momens la voir, lui parler, l'habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle.... ah, Suzon! je donnerais.... Qu'est-ce que tu tiens donc là?

suzanne, raillant.

Hélas, l'heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine....

chérubin, vivement.

Son ruban de nuit! donne-le-moi, mon coeur.

suzanne, le retirant.

Hé que non pas.—Son coeur! Comme il est familier donc! si ce n'était pas un morveux sans conséquence.... (Chérubin arrache le ruban.) Ah, le ruban!

chérubin tourne autour du grand fauteuil.

Tu diras qu'il est égaré, gâté; qu'il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras.

suzanne tourne après lui.

Oh! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien!... Rendez-vous le ruban? (elle veut le reprendre.)

chérubin tire une romance de sa poche.

Laisse, ah, laisse-le-moi, Suzon; je te donnerai ma romance, et pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes momens, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon coeur.

suzanne arrache la romance.

Amuser votre coeur, petit scélérat! vous croyez parler à votre Fanchette: on vous surprend chez elle; et vous soupirez pour Madame; et vous m'en contez à moi, par-dessus le marché!

chérubin exalté.

Cela est vrai, d'honneur! Je ne sais plus ce que je suis; mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée; mon coeur palpite au seul aspect d'une femme; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu'un je vous aime, est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues.—Hier je rencontrai Marceline....

suzanne riant.

Ha, ha, ha, ha!

chérubin.

Pourquoi non? elle est femme! elle est fille! une fille! une femme! ah que ces noms sont doux! qu'ils sont intéressans!

suzanne.

Il devient fou!

chérubin.

Fanchette est douce; elle m'écoute au moins: tu ne l'es pas, toi!

suzanne.

C'est bien dommage; écoutez donc monsieur!

(Elle veut arracher le ruban.)

chérubin tourne en fuyant.

Ah! ouiche! on ne l'aura, vois-tu, qu'avec ma vie, Mais si tu n'es pas contente du prix, j'y joindrai mille baisers.

(Il lui donne chasse à son tour.)

suzanne tourne en fuyant.

Mille soufflets si vous approchez. Je vais m'en plaindre à ma maîtresse; et loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à Monseigneur: c'est bien fait, Monseigneur; chassez-nous ce petit voleur: renvoyez à ses parens un petit mauvais sujet qui se donne les airs d'aimer Madame, et qui veut toujours m'embrasser par contre-coup.

chérubin voit le Comte entrer; il se jette derrière le fauteuil avec effroi.

Je suis perdu.

suzanne.

Quelle frayeur?

 

SCÈNE VIII.

SUZANNE, LE COMTE, CHÉRUBIN caché.

 

suzanne aperçoit le Comte.

Ah!... (elle s'approche du fauteuil pour masquer Chérubin.)

le comte s'avance.

Tu es émue, Suzon! tu parlais seule, et ton petit coeur paraît dans une agitation.... bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.

suzanne, troublée.

Monseigneur, que me voulez-vous? Si l'on vous trouvait avec moi....

le comte.

Je serais désolé qu'on m'y surprît; mais tu sais tout l'intérêt que je prends à toi. Bazile ne t'a pas laissé ignorer mon amour. Je n'ai rien qu'un instant pour t'expliquer mes vues: écoute. (il s'assied dans le fauteuil.)

suzanne, vivement.

Je n'écoute rien.

le comte lui prend la main.

Un seul mot. Tu sais que le roi m'a nommé son ambassadeur à Londres. J'emmène avec moi Figaro; je lui donne un excellent poste; et comme le devoir d'une femme est de suivre son mari....

suzanne.

Ah, si j'osais parler!

le comte la rapproche de lui.

Parle, parle, ma chère: use aujourd'hui d'un droit que tu prends sur moi pour la vie.

suzanne, effrayée.

Je n'en veux point, Monseigneur, je n'en veux point. Quittez-moi, je vous prie.

le comte.

Mais dis auparavant.

suzanne, en colère.

Je ne sais plus ce que je disais.

le comte.

Sur le devoir des femmes.

suzanne.

Hé bien! lorsque Monseigneur enleva la sienne de chez le Docteur, et qu'il l'épousa par amour; lorsqu'il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur....

le comte, gaiement.

Qui fesait bien de la peine aux filles! ah Suzette! Ce droit charmant! si tu venais en jaser sur la brune au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur....

bazile parle en dehors.

Il n'est pas chez lui, Monseigneur.

le comte se lève.

Quelle est cette voix?

suzanne.

Que je suis malheureuse!

le comte.

Sors, pour qu'on n'entre pas.

suzanne, troublée.

Que je vous laisse ici?

bazile crie en dehors.

Monseigneur était chez Madame, il en est sorti: je vais voir.

le comte.

Et pas un lieu pour se cacher! ah! derrière ce fauteuil.... assez mal: mais renvoie le bien vîte.

suzanne lui barre le chemin, il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit Page; mais pendant que le Comte s'abaisse et prend sa place, Chérubin tourne et se jette effrayé sur le fauteuil à genoux, et s'y blottit. Suzanne prend la robe qu'elle apportait, en couvre le Page et se met devant le fauteuil.

 

SCÈNE IX.

LE COMTE et CHÉRUBIN cachés, SUZANNE, BAZILE.

 

bazile.

N'auriez-vous pas vu Monseigneur, Mademoiselle?

suzanne, brusquement.

Hé pourquoi l'aurais-je vu? Laissez-moi.

bazile s'approche.

Si vous étiez plus raisonnable, il n'y aurait rien d'étonnant à ma question. C'est Figaro qui le cherche.

suzanne.

Il cherche donc l'homme qui lui veut le plus de mal après vous!

le comte à part.

Voyons un peu comme il me sert.

bazile.

Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari?

suzanne.

Non, dans vos affreux principes, agent de corruption.

bazile.

Que vous demande-t-on ici que vous n'alliez prodiguer à un autre? Grace à la douce cérémonie, ce qu'on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.

suzanne.

Indigne!

bazile.

De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j'avais pensé....

suzanne outrée.

Des horreurs. Qui vous permet d'entrer ici?

bazile.

Là, là, mauvaise! Dieu vous apaise! il n'en sera que ce que vous voulez: mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l'obstacle qui nuit à Monseigneur; et sans le petit Page....

suzanne timidement.

Don Chérubin?

bazile la contrefait.

Cherubino di amore, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer quand je vous ai quittée. Dites que cela n'est pas vrai?

suzanne.

Quelle imposture! allez-vous-en, méchant homme!

bazile.

On est un méchant homme parce qu'on y voit clair. N'est-ce pas pour vous aussi cette romance dont il fait mystère?

suzanne en colère.

Ah! oui, pour moi!...

bazile.

À moins qu'il ne l'ait composée pour Madame! En effet, quand il sert à table on dit qu'il la regarde avec des yeux!... mais peste, qu'il ne s'y joue pas; Monseigneur est brutal sur l'article.