NOTES.

(a) Dans la Gazette de France du 29 avril, Roustan a publié la lettre suivante:

«Monsieur,

»On répand, depuis quelque temps, les bruits les plus désavantageux sur ma personne; on va jusqu'à dire que c'est après avoir reçu une somme considérable de Buonaparte, mon maître, que je suis parti de Fontainebleau.

»Je me dois à moi-même, de déclarer ici la vérité, et de me disculper d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis incapable. Depuis seize ans que je servais Napoléon, ma conduite a toujours été irréprochable, et devait seule prévenir toute accusation injurieuse.

»La vérité est qu'après m'être comporté en homme d'honneur à la journée d'Arcis-sur-Aube, et m'être battu en brave sous les yeux de mon maître, j'ai reçu de lui une gratification comme récompense de ma conduite; mais je déclare que, depuis le moment où il a été question de sa déchéance, je n'ai reçu de lui aucun bienfait, et je défie même qui que ce soit de prouver le contraire de ce que j'avance.

»Quant à tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi à l'île d'Elbe, je ne dois aucune explication à ce sujet. MM. les généraux comtes Bertrand et Drouot sont dépositaires des justes motifs qui m'ont retenu près de ma famille.»

Roustan.

 

 

(b) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son départ, aux troupes de la vieille garde qui étaient restées près de lui:

«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais mes adieux.

»Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.

»Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie de l'armée a trahi ses devoirs, et la France a cédé à des intérêts particuliers.

»Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été malheureuse: ce qui était contraire au but que je m'étais proposé. Je devais donc sacrifier mon intérêt personnel à son bonheur: ce que j'ai fait.

»Soyez fidèles au nouveau souverain que la France s'est choisi; n'abandonnez point cette chère patrie, trop long-temps malheureuse. Ne plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que vous l'êtes. J'aurais pu mourir: rien ne m'était plus facile; mais non, je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'écrirai ce que nous avons fait.

»Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef. Venez, général (il embrasse le général Petit); qu'on m'apporte l'aigle, et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans le coeur de tous les braves!

»Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.»

 

 

Proclamation de S. Exc. le maréchal Augereau à son armée.

Soldats!

(c) Le sénat, interprète de la volonté nationale, lassé du joug tyrannique de Napoléon Buonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance et celle de sa famille.

Une nouvelle constitution monarchique, forte et libérale, et un descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme.

Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assurés.

Le corps-législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux et tous les corps de la grande armée, ont adhéré aux décrets du sénat, et Buonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau, le 11 avril, abdiqué pour lui et ses héritiers, les trônes de France et d'Italie.

Soldats, vous êtes déliés de vos sermens; vous l'êtes par la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire, par l'abdication même d'un homme qui, après avoir immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat.

La nation appelle Louis XVIII sur le trône: né Français, il sera fier de votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV, il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple.

Jurons donc fidélité à Louis XVIII et à la constitution qui nous le présente; arborons la couleur vraiment française, qui fait disparaître tout emblême d'une révolution qui est fixée, et bientôt vous trouverez dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre patrie, une juste récompense de vos nobles travaux.

Au quartier-général de Valence, le 16 avril 1814.

Le maréchal Augereau.

 

 

(d) À Orgon. Dans l'itinéraire de Buonaparte, qui a été publié en 1814, on cite une lettre particulière où il est dit: «On brûle en sa présence son effigie, on lui en présente d'autres qui ont le sein déchiré et qui sont teintes de sang.» D'après les observations faites à nous-mêmes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce fait est controuvé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres qu'il serait trop long de rapporter.

 

 

(e) Le nouveau pavillon de l'île, adopté par Napoléon, fut arboré, ce qui fut constaté par le procès-verbal suivant:

«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon, ayant pris possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'île, fond blanc, traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois abeilles fond d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries des forts de la côte, de la frégate anglaise l'Undounted, et des bâtimens de guerre français, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, commissaires des puissances alliées, avons signé le procès-verbal avec le général Drouot, gouverneur de l'île, et le général Dalesme, commandant supérieur de l'île.

»Fait à Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.»

 

Dans le même temps, le général Dalesme fit afficher la proclamation suivante:

«Habitans de l'île d'Elbe,

»Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur Napoléon, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adressé les paroles suivantes que je m'empresse de vous faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre bonheur à venir:

Général! j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie, et je me suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce qui a été consenti par toutes les puissances. Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs intérêts!

»Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées; elles fixent votre destinée. L'empereur vous a bien jugés. Je vous dois cette justice, et je vous la rends.

»Habitans de l'île d'Elbe! je m'éloignerai bientôt de vous. Cet éloignement me sera pénible, parce que je vous aime sincèrement; mais l'idée de votre bonheur adoucit l'amertume de mon départ; et en quelque lieu que je puisse être, je me rapprocherai toujours de cette île par le souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai pour eux.

»Porto-Ferrajo, 4 mai 1814.

»Le général de brigade Dalesme

 

Deux jours après la date de cette pièce parut le mandement que donna le vicaire-général de l'île d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de Buonaparte.

 

 

MANDEMENT.

«Joseph-Philippe Arrighi, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et de l'église métropolitaine de Florence, etc. (Sous l'évêque d'Ajaccio, vicaire-général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino).

»À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction.

»La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose irrésistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs destinées, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe, nous fussions à l'avenir les sujets de Napoléon-le-Grand.

»L'île d'Elbe, déjà célèbre par ses productions naturelles, va devenir désormais illustre dans l'histoire des nations, par l'hommage qu'elle rend à son nouveau prince dont la gloire est immortelle. L'île d'Elbe prend en effet un rang parmi les nations, et son étroit territoire est ennobli par le nom de son souverain.

»Élevée à un honneur aussi sublime, elle reçoit, dans son sein, l'oint du Seigneur, et les autres personnes distinguées qui l'accompagnent.

»Lorsque S. M. I. et R. fit choix de cette île pour sa retraite, elle annonça à l'univers quelle était pour elle sa prédilection.

»Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes accourront de tous cotés pour contempler un héros!

»Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre destinée et notre bonheur: Je serai un bon père, dit-il, soyez mes enfans chéris!

»Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelles expressions de bienveillance! quel gage de notre félicité future! que ces paroles charment donc délicieusement vos pensées, et qu'imprimées fortement dans vos âmes, elles y soient une source inépuisable de consolations!

»Que les pères les répètent à leurs enfans; que le souvenir de ces paroles, qui assurent la gloire et la prospérité de l'île d'Elbe, se perpétue de génération en génération.

»Heureux habitans de Porto-Ferrajo, c'est dans ces murs qu'habitera la personne sacrée de S. M. I. et R. Renommés de tout temps par la douceur de votre caractère et par votre affection pour vos princes, Napoléon-le-Grand réside parmi vous; n'oubliez jamais l'idée favorable qu'il s'est formée de ses fidèles sujets.

»Et vous tous, fidèles en Jésus-Christ, conformez-vous à la destinée: non sint schismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et directionis erit vobiscum!

»Que la fidélité, la gratitude, la soumission, règnent dans vos coeurs! Unissez-vous tous dans des sentimens respectueux d'amour pour votre prince, qui est plutôt votre bon père que votre souverain. Célébrez avec une joie sainte la bonté du Seigneur, qui de toute éternité vous a réservés à cet heureux événement.

»En conséquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes les églises, il soit chanté un Te Deum solennel, en action de grâces au Tout-puissant, pour la faveur qu'il nous a accordée dans l'abondance de sa miséricorde.

»Donné au palais épiscopal de l'île d'Elbe, le 6 mai 1814.»

Le vicaire-général Arrighi;   
Francesco Angioletti, secrétaire.

NOTES:

[1] Il nous était particulièrement recommandé de lui donner le titre d'Empereur, et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.

[2] Il témoigna aussi son mécontentement au général Koller, d'être accompagné par un commissaire prussien; et comme le général lui rappela que lui-même avait demandé des commissaires à toutes les puissances alliées, l'Empereur lui répliqua vivement: Pourquoi ne m'en a-t-on pas envoyé aussi un de Baden, et un de Darmstadt?

[3] Caulaincourt lui avait remis une somme de cinq cent mille francs qu'il avait touchée à Blois sur la liste civile.

[4] Les généraux de division comte Dejean, fils de l'ex-ministre de l'administration de la guerre, et Montesquiou, fils du grand-chambellan furent envoyés à Paris par Napoléon, un jour avant son départ. Le comte Dejean pouvait si peu cacher son chagrin sur l'état actuel des choses, qu'à table il se frappa plusieurs fois le front, en disant: Ah mon Dieu, est-il possible! Et quand on lui adressait la parole, il paraissait sortir de la plus profonde rêverie; mais il répondait toujours avec une grande politesse.

[5] Voyez les notes à la fin.

[6] Toutes les paroles de Napoléon sont en français dans l'original.

[7] Cette anecdote n'est pas dans l'original, et a été communiquée au traducteur par le comte de Truchsess, ainsi que plusieurs autres faits.

[8] Comme il n'est arrivé aucun mal à l'aide-de-camp qui jouait le rôle de Buonaparte, il est suffisamment prouvé que Napoléon n'avait plus rien à craindre et que son déguisement n'était nullement nécessaire; il ne servit réellement qu'à le rendre ridicule et méprisable.

[9] Il paraît certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait exécuter à l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une lettre qui a été trouvée et dont voici un passage: «Je vous écrirai d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque là, je vous prie, tenez-vous bien tranquille.»

[10] Elle a exprimé combien elle avait eu de plaisir à rencontrer ici son frère, parce qu'elle l'avait empêché d'exécuter un projet dont il était imbu, et qui sans doute l'aurait précipité dans l'abîme. Ce projet était peut-être relatif à la lettre dont nous avons parlé plus haut.

[11] Ce brick n'était nullement en mauvais état: j'appris à mon passage à Toulon, qu'il ne s'était point trouvé, dans le port, de corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui était destinée l'attendait à Saint-Tropez.

[12] Ces coups de canon ne furent pas tirés pour lui, mais douze en l'honneur du feld-maréchal-lieutenant baron Koller, et douze pour le général comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur, afin qu'il ne fît pas de nouvelles difficultés pour s'embarquer s'il connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple particulier et non comme empereur.

[13] Toutes les paroles de l'Empereur sont en français dans l'original.