Nous marchions depuis quatre heures, lorsque la vue de la cabane du Berger, espèce de hutte bâtie en pierres sèches et couverte d'épais morceaux d'ardoises, nous annonça le terme de notre voyage. Nous atteignîmes enfin le plateau du Montanvers, et nous eûmes la première vue de la mer de glace. Nous fûmes éblouis par le spectacle qui s'offrit à nos yeux. Nous avions sous les pieds une longue vallée blanche, le lit d'un fleuve immense arrêté dans son cours, ou plutôt une mer immobile, tourmentée par des vagues furieuses qu'une congélation subite aurait surprises. Des groupes de montagnes pyramidales, du haut desquelles descendaient des nappes énormes de glace, enfermaient cette froide vallée où la nature semblait ensevelie sous un vaste linceul. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle s'égarait dans un désert sans limites, hérissé de cônes monstrueux et déchiré par de profondes crevasses. Nous contemplions dans une admiration muette les chaînes de ces glaciers qui se liaient les uns aux autres, et cet amas prodigieux d'aiguilles, les unes cachant leur tête dans les nues, les moindres s'élevant à des hauteurs démesurées, en affectant des formes à la fois bizarres et magnifiques. C'était une scène de désordre et de confusion, de bouleversement et de ruine, une image du chaos, dont la plume et le pinceau sont impuissants à reproduire la sauvage mais sublime grandeur.

Par un contraste étrange ces rocs de glace, ces champs de neige servaient de cadre à une verte prairie bordée de buissons fleuris de rhododendrons, comme une émeraude entourée de rubis et d'opales. Les feuilles toujours vertes et les fleurs épanouies de ce beau laurier-rose des Alpes resplendissaient au milieu des glaces, restées insensibles aux ardeurs d'un soleil qui faisait éclore des fleurs du coloris le plus vermeil et des fruits parfumés[10].

Presqu'à nos côtés se dressait comme un grand obélisque, l'aiguille du Dru, au pied de laquelle s'étendait un abondant pâturage, irrésistible appât offert aux bergers qui, le lendemain même, devaient oser lancer leurs troupeaux sur les hazards de la mer de glace, pour aller chercher cette herbe plantureuse. Plus loin dominait l'aiguille de l'Argentière, la première en hauteur après le mont Blanc; puis les aiguilles du Bochard et des Charmoz, celles du Moine et du Couvercle; le Talèfre, dont le glacier est taillé en gradins de cristal; le long glacier du Tacul; la grande et la petite Jorasse, et un amas confus de pyramides de toutes grandeurs, semblables à des bataillons de géants, qui se projetaient sur un immense horizon. Enfin, paraissaient dans le lointain, comme des gardes avancées, d'un côté, l'aiguille du Midi, de l'autre, le Géant, et, dans le fond, le colossal mont Blanc, aussi vieux que le monde, entouré de pics, au-dessus desquels il élevait sa tête couronnée de neiges éternelles, et qui composaient sa cour.

L'émotion que cause cet imposant spectacle ne peut s'exprimer. Telle a dû être la terre avant la création. Le premier aspect de ces grands phénomènes jette dans une surprise qui suspend la pensée. On reste absorbé dans une contemplation muette et comme fasciné. Ces groupes monstrueux, l'énormité de leurs masses, leur immobilité, le morne silence qui les environne inspirent une rêverie pleine de tristesse. On attend avec anxiété l'apparition d'une créature vivante qui jette une étincelle de vie sur cette nature inanimée. Mais aucun oiseau n'ose essayer ses ailes dans l'atmosphère de cette zone glaciale. L'imagination craint d'aborder ces solitudes dont la pompe sauvage l'épouvante; et si, prenant un essor timide, elle s'enhardit à en mesurer les hauteurs, à en interroger les abîmes, elle n'y trouve que des régions inconnues, stériles, inhospitalières. Semblable à la colombe sortie de l'arche, ne trouvant où se poser, elle replie ses ailes, épuisée par son vol solitaire, et retombe découragée.

À mesure que ces impressions s'effacent, l'esprit est assiégé par des pensées confuses. Il est tour-à-tour exalté par le grandiose des objets qui le frappent, humilié par le sentiment de son impuissance, pénétré de la vanité des illusions. Les passions qui s'agitent sur la scène du monde et qui maîtrisent ses destinées paraissent mesquines devant ces étonnants effets d'une puissance infinie. Que la prospérité des cités les plus anciennes et les plus florissantes semble courte; que nos plus solides monuments sont fragiles, comparés à ces indestructibles colosses, à ces premiers éléments de la formation du monde qui, sans doute, dureront autant que lui!

Puis, quand la vue s'arrête sur cette puissante végétation qui semble défier les éternels frimats qui l'enserrent, à l'imposante gravité des réflexions que fait naître un si merveilleux spectacle, succèdent des émotions plus douces. Dans ces régions éthérées où l'air est dégagé de grossières vapeurs, l'esprit et les sens s'épurent à ses émanations vivifiantes et s'y fortifient. On éprouve une sérénité intérieure. Les chagrins, les soucis, les peines morales disparaissent devant des pensées qui n'ont rien de matériel. L'âme s'élève, comme si elle se rapprochait de la Divinité; et les méditations auxquelles elle se sent portée ont quelque chose de sublime.

J'étais absorbé dans la contemplation d'une scène qui est sans point de comparaison. Que de siècles, que d'événements, que de gloires jadis retentissantes, aujourd'hui oubliées, avaient passé devant ces muets témoins! Des migrations de peuples conduits par des chefs renommés, des armées commandées par de grands capitaines, les avaient salués à leur passage, pour aller s'ensevelir dans la nuit des temps! Pouvais-je oublier la contre-révolution qui venait de s'opérer, les événements qui s'étaient passés la veille? Je me représentais cette période de vingt ans, sujet d'une magnifique épopée. Ma pensée se reportait vers cette époque de grandeur, vers ces sublimes créations du génie, ouvrage d'un mortel privilégié, que la rapidité de son passage sur la terre laissait inachevées. Et ces masses gigantesques restaient debout, comme pour attester qu'elles seules étaient durables. Ah! m'écriai-je:

    Qu'ont de commun avec ces vieux débris
    Les monuments d'une gloire immortelle,
    Dont les derniers descendants de nos fils
    Conserveront la mémoire fidèle
    Par une éclipse d'un instant
    Leur splendeur n'est point effacée!
    Et mon esprit repoussait la pensée
    Que des Gaules l'astre éclatant,
    Subitement tombé de son char de lumière,
    Eût vu clore à jamais sa brillante carrière!

Nous nous arrachâmes à ces informes mais attachantes beautés, et montâmes à l'hospice, où nous attendait un frugal repas qu'assaisonna notre appétit, aiguillonné par la vivacité de l'air plus que par le mouvement de la route. Nous n'étions nullement fatigués; car l'air est si pur dans ces hautes régions qu'il donne au voyageur des forces nouvelles. Comme la renommée de Virgile: «Vires acquirit eundo.» L'hospice est une cabane de pierres élevée par les soins de M. Félix Desportes, ancien résident de France à Genève, qui a rempli des fonctions importantes sous l'Empire.

Après le déjeuner, nous allâmes visiter la mer de glace. Ses bords sont couverts de blocs de granit vomis par le glacier. Des buissons de rhododendron croissent dans les intervalles. Un sentier presqu'à pic nous conduisit sur cette mer qui, bien qu'exempte d'orages, n'en a pas moins ses dangers. La duchesse de Colorno voulut y descendre pour voir de plus près ses grandes vagues immobiles. Nous l'y suivîmes, armés de nos cannes ferrées, en franchissant les crevasses dont nous pouvions atteindre l'enjambée, et en côtoyant celles qui étaient infranchissables. Ces puits, dont le bleu transparent laissait voir le fond, étaient les uns à sec, les autres remplis d'une eau limpide. Quand nous passions au pied de quelque gigantesque colonne de glace, notre princesse, toute grande impératrice qu'elle était, et nous, qui cheminions à sa suite, nous nous trouvions réciproquement bien petits.

La duchesse désirait étendre sa promenade jusqu'au Jardin, oasis jeté dans ce désert, île radieuse où la verdure et les fleurs brillent au sein d'un océan glacé; mais il eût fallu y bivouaquer, car nous aurions été surpris par la nuit. Il y a des pentes escarpées difficiles à franchir et des crevasses si vastes qu'il faut les côtoyer longtemps, avant d'atteindre leurs limites. Cela eût sans doute ajouté un nouveau lustre à notre voyage; mais la duchesse, malgré son ardeur, ne voulut pas acheter cette gloire au prix de quelque bon rhumatisme.

Nous prîmes terre auprès de la Pierre des Anglais, grand rocher plat de granit, pouvant servir d'abri, ainsi nommé des Anglais qui, les premiers, se sont hasardés sur la mer de glace; et nous rejoignîmes l'hospice par un sentier bordé de fleurs, comme une allée de jardin. Nous nous reposâmes environ deux heures dans la chambre des voyageurs. Le berger qui en a la garde, après avoir demandé la permission de faire entendre les petits chanteurs du Montanvers, sortit et reparut presqu'aussitôt, suivi de deux jeunes garçons qui prenaient cette qualité et exploitaient leur industrie chantante en veste et les pieds nus. Ils s'arrêtèrent sur le seuil de la porte, hésitant à le franchir, baissant et levant alternativement des yeux timides, et roulant dans leurs mains leur bonnet de laine.

    Enfin, prenant leurs airs les plus modestes,
    Nos deux virtuoses agrestes
    Se glissèrent timidement
    Sous l'humble toit du rustique édifice,
    Lieu de repos, qu'une main protectrice
    A placé là tout près du firmament.
    Leur trouble se lisait sur leur mine inquiète.
    Ainsi de Polymnie un novice interprète,
    Que des bancs de l'école un vol ambitieux
    Conduit sur une scène en naufrages fertile,
    Vient d'un public capricieux
    Affronter la faveur mobile.
    Pour obtenir son avare intérêt,
    Il salue humblement, compose son visage,
    Et d'un oeil suppliant parcourt l'aréopage,
    Dont il attend l'irrévocable arrêt.

Nos jeunes artistes trouvèrent un auditoire plus bénévole. L'indulgence avec laquelle ils furent accueillis les mit tout-à-fait à leur aise. Ils s'interrogèrent un moment des yeux pour se mettre d'accord ou pour s'encourager, puis ils entonnèrent d'une voix retentissante leur chanson d'apparat. L'harmonie y fut un peu en défaut; mais ils y suppléèrent par la vigueur de leurs poumons. Après avoir loué leurs efforts, on les congédia, aussi contents de l'effet qu'ils avaient produit que de la récompense qu'ils avaient reçue. Avant de partir, la duchesse de Colorno voulut honorer de son nom le registre de l'hospice. Nous obtînmes la permission d'inscrire les nôtres à la suite du sien, dans ces glorieuses archives, pour les signaler à l'admiration ou à l'envie de ceux qui viendraient après nous.

À trois heures, nous nous remîmes en route pour descendre du Montanvers par les sentiers du bois de la Filia, dont la pente est presque verticale. Une alternative de glissades et de culbutes nous amena rapidement et sans accidents au pied du glacier des Bois, continuation de la mer de glace, qui tire son nom des bois de sapin dont il est entouré. Au bas du glacier des Bois, une voûte de glace dont l'élévation, la structure et la forme variaient chaque année, s'ouvrait pour donner passage au torrent de l'Arveron. Cette voûte ne s'est pas rouverte cette année. La cataracte s'était fait jour à plus de cent cinquante pieds au-dessus du sol, par une ouverture d'où elle se précipitait avec fracas dans la vallée. Quels obstacles ont fait dévier le torrent de sa route accoutumée? que se passe-t-il dans ces mystérieuses abîmes? Nos guides disaient avoir remarqué que, depuis quelque temps, la montagne de glace s'avançait vers la plaine d'une manière sensible. Quelques-uns s'en inquiétaient, d'autres se rassuraient en disant que ce mouvement de progression avait des limites qui ne seraient pas dépassées. Sans chercher à pénétrer dans le mystère de ce phénomène, il faut croire, avec les optimistes, que d'invariables limites ont été effectivement posées par la nature à cet envahissement des glaciers, et que l'innocente vallée du Prieuré n'est pas menacée des horreurs d'un prochain cataclysme!

Nous retrouvâmes nos mulets au bas de la montagne, et nous reprîmes le chemin de Chamouni. Le débordement des torrents qui avaient inondé la voie ordinaire nous obligea à faire un détour par le bois du Bouclier. La caravane, en cheminant paisiblement, arriva sur le bord d'un ruisseau assez large et assez profond pour qu'il fût nécessaire de chercher un gué. Je ne sais quelle mouche piqua la grave Marquise, que montait la duchesse de Colorno; mais,

    Tandis que du rivage
    Chacun cherche de l'oeil un facile passage,
    Notre animal capricieux
    Du guide inattentif surprend la vigilance,
    Et d'un essor audacieux,
    Dans l'onde étourdiment s'élance.
    On s'écrie, on accourt, quand une agile main
    Saisit la bride et l'arrête soudain.

Nous vîmes en passant au village des Prés un pauvre albinos, qui s'y était transporté du hameau des Bois, où il faisait sa demeure, attiré par le passage de la princesse. Les cheveux argentés, le teint blafard et les yeux roses et bleus de ce vieillard précoce excitaient un sentiment pénible. Il avait environ quarante-cinq ans; mais sa figure et son extérieur accusaient la caducité.

Nous étions de retour à l'auberge de la Ville-de-Londres à sept heures du soir, peu fatigués d'une assez pénible excursion que la duchesse de Colorno soutint avec une constance qui ne s'était pas démentie. Elle avait voulu faire toutes les courses à pied ou à l'aide de sa mule, sans permettre qu'on la portât. Cependant nous avions fait près de neuf lieues, en gravissant des pentes qui nous avaient conduits à une hauteur d'environ six mille pieds.

Notre itinéraire devait nous ramener à Genève, en passant par Martigny, pour voir la fameuse cascade de Pissevache. Deux routes conduisent à Martigny: l'une monte au col de Balme, l'autre passe par le val d'Orsine et la Tête-Noire, en tournant le col de Balme. Ce dernier chemin est moins montueux et plus court, mais étroit et pierreux. La duchesse préféra au défilé plat et raboteux de la Tête-Noire le dôme tapissé de verdure du col de Balme, du sommet duquel on découvre une admirable perspective.

Le lendemain 14, le départ eut lieu à six heures, la traversée du col exigeant dix heures de marche. L'air vif du matin obligea la duchesse à descendre de sa mule aux Prés, pour gagner à pied le hameau des Tines. À gauche régnait une chaîne de collines boisées, et à droite une prairie. Nous vîmes à la montée de l'Avencher une belle chute de l'Arve. Nous remontâmes le cours de cette rivière, en la côtoyant d'abord à gauche et ensuite à droite, après l'avoir traversée sur un pont négligemment construit avec des troncs d'arbres qu'assemblaient de simples liens d'osier,

    Où la nature entasse Ossa sur Pélion,
    La main de l'homme élevé avec discrétion
    Quelques édifices mobiles,
    Dont il n'ose affermir les fondements fragiles.
    L'aspect de ces grands corps, éprouvés par le temps,
    D'un pouvoir sans limite éternels monuments,
    L'avertit de son impuissance.
    Ce langage muet a bien plus d'éloquence
    Que cet avis rempli d'humilité,
    Par un héraut chaque jour répété
    Au père d'Alexandre, avant son audience:
    «Ô roi, vous êtes homme!» admirable refrain,
    Des passions d'un roi très-inutile frein[11]!

Au village d'Argentières, on découvre le glacier qui descend de l'aiguille du même nom. C'est auprès d'Argentières que la route se divise: à droite, elle mène au mont de Balme que nous devions traverser, à gauche, au val d'Orsine.

Avant d'atteindre le pied du mont de Balme, nous passâmes par le hameau du Tour, où l'on arrive par une petite plaine entremêlée de bouquets de sapins et de terres cultivées, et en franchissant le lit d'un torrent auquel sa rapidité a fait donner le nom de l'Abîme. Le hameau du Tour, qui a aussi son aiguille et son glacier, ferme de ce côté la vallée du Prieuré, dont cette extrémité nue, inculte, semée de débris, est entourée de montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre.

Là commencent les rampes de Balme. Nous laissâmes derrière nous la vallée de Chamouni qu'éclairaient d'une lumière dorée les premiers rayons du soleil. Ses paisibles chaumières se détachaient sur la fraîche verdure de prairies. Les sommités et les arêtes des glaciers scintillaient comme des pointés de diamants, tandis que les masses des bois reposaient encore dans l'obscurité.

Nous commençâmes à gravir la montagne, en remontant les sources de l'Arve, dont nous prîmes congé à son humble berceau. L'aspect du pays prit une teinte plus sauvage. Nous suivîmes un sentier qui serpentait sur le dos arrondi de la montagne, partout recouvert d'une herbe épaisse, semée de gentianes aux fleurs bleu-céleste, et dont aucun arbuste n'interrompait l'uniformité. Un calme profond régnait dans cette vaste solitude.

    Tout s'y taisait; et, sans le cri fidèle
    D'une marmotte en sentinelle[12]
    Qui, d'un oeil vigilant, observait l'ennemi,
    Aucun bruit, dans ces lieux, domaine du silence,
    Veut éveillé l'écho dans son antre endormi,
    Ni d'un être animé révélé la présence.

Arrivés au chalet de Charamillan, alors inhabitée on mit pied à terre. Nous jetions souvent les yeux en arrière, pour considérer le mont Blanc qui paraissait grandir et s'élever vers nous, à mesure que nous montions. On distinguait dans l'éloignement sur la gauche les chalets de Balme, et de nombreux troupeaux disséminés sur le revers de la montagne.

Enfin nous aperçûmes le sommet du col de Balme, où une croix de bois placée sur une borne de pierre, formant ce qu'on appelle le monument, marquait la limite entre la Savoie et le Valais.

    Par un calme doux et tranquille
    Nous étions bercés mollement;
    Et nous gravissions lentement
    Une côte unie et facile
    Qui conduisait au monument.
    Soudain une bise piquante
    Réveille nos sens engourdis:
    Et sa violence croissante
    Arrête nos pas interdits.
    Bientôt livrée à l'audace insolente
    D'un des plus fougueux aquilons,
    Dans les replis de sa robe flottante
    Notre reine le voit rouler en tourbillons;
    Puis l'étourdir de ses ailes bruyantes;
    Puis soulevant voiles et falbalas,
    Par des attaques plus pressantes,
    Accroître sans pitié son timide embarras.
    Elle craint le sort d'Orythie!
    En vain elle lutte et s'écrie;
    Sa résistance est d'un faible secours.
    Il faut songer à fuir, et contre une avanie,
    À quelqu'abri demander un recours.
    Cédant demi-vaincue à la peur qui la presse,
    Dans un chalet voisin, ouvert à sa détresse,
    Elle court se blottir, et cacher la rougeur
    Qu'a sur son front ému fait monter la pudeur.

Cet asile protecteur était le chalet des Herbagères, alors inhabité. Remis de cette alerte, nous pûmes considérer plus à l'aise le vaste tableau exposé sous nos yeux. La vallée du Valais se déroulait devant nous, sillonnée par les eaux du Rhône et de la Drance, et bordée d'une chaîne continue de monts inaccessibles, tantôt arides ou verdoyants, tantôt couverts d'une neige éblouissante. On pouvait compter les bourgs et les hameaux groupés sur les bords des deux rivières. On découvrait le commencement de la belle route du Simplon, ouvrage empreint du caractère de grandeur qui distingue les conceptions d'un génie incomparable, et le mont du grand Saint-Bernard, autre théâtre de sa gloire. Si l'on reportait les yeux en arrière, on planait sur la vallée de Chamouni, et l'on pouvait saluer d'un dernier regard les monts glacés qui s'élancent de son sein, au-dessus desquels dominait le mont Blanc, père de tous les glaciers de Savoie et roi de toutes les montagnes de l'Europe. Rien n'égale la magnificence de ce double tableau.

Les beaux pâturages qui entourent le chalet des Herbagères étaient coupés par de grands amas de neige qui remplissaient encore les cavités et les inégalités du terrain, au moment de notre passage. Nous glissâmes sur une de ces nappes de neige, pour gagner les sentiers escarpés du bois Magnin, d'où nous descendîmes sur le hameau de Trient. On longe à gauche le mont de Balme. Ces monts où la nature est si prodigue de scènes imposantes et terribles, recèlent des dangers dont sont trop souvent victimes les curieux qu'emporte une noble mais imprudente ardeur. Le mont Buet prépara un tombeau à M. Eschen. Le mont de Balme fut le théâtre de la chute de l'infortuné Escher, jeune homme qui, comme M. Eschen, donnait de grandes espérances. Il était secrétaire du grand conseil de Zurich, et tenait aux premières familles de ce canton.

Les cinq ou six maisons de Trient, couvertes de larges ardoises dont les avances les cachent à la vue, sont éparses dans une étroite et profonde vallée, resserrée entre de hautes montagnes qui y projettent leur ombre, tellement que le soleil au milieu de sa course, ne peut en éclairer qu'une partie.

    Lorsqu'arrivé sur le sommet du mont,
    On abaisse les yeux sur ce petit vallon,
    Les maisons de Trient sont à peine visibles;
    Ses rares habitants semblent imperceptibles.
    Et l'on croirait en vérité,
    Que ce village en miniature
    Est, sans vouloir lui faire injure,
    Par les myrmidons habité.

Les eaux qui s'échappent en tourbillons du glacier de Trient forment un ruisseau dont le cours tranquille contraste avec la turbulence de sa source. Ce ruisseau, cette ombre perpétuelle entretiennent dans ce vallon une verdure d'une fraîcheur éclatante.

Les passages de la Tête-Noire et du col de Balme viennent aboutir à ce vallon. Les deux chemins se rejoignent au pied de la montagne de la Forclaz, qu'il faut traverser pour aller à Martigny. C'est là que nous trouvâmes les mulets que nous avions quittés pour suivre la route du col de Balme. Le Valais, vu du sommet de la Forclaz, offre encore un splendide aspect. Nous suivîmes un sentier qui se trouva être le lit desséché d'un torrent. Les cailloux mouvants dont il était semé rendaient notre marche insupportable. Nous fûmes obligés de faire une mortelle lieue dans ce sentier rocailleux, jusqu'au village du Fond-des-Râpes, d'où part le chemin qui monte au Saint-Bernard. Là, nous fûmes reçus à notre grande satisfaction dans un char-à-banc; mais cette satisfaction fut de courte durée. La bonne mine extérieure de cette voiture servait à déguiser un cabas propre à disloquer les os. Après avoir passé la rivière de la Drance et traversé le bourg de Martigny, nous arrivâmes à cinq heures du soir dans la ville de ce nom, éloignée du bourg d'un quart de lieue. Nous étions plus fatigués des cahots de notre malencontreuse patache, que des dix lieues que nous venions de faire.

Nous passâmes la nuit dans une auberge dont le nom m'échappe, nous proposant de partir le lendemain de bonne heure pour Bex, afin de profiter de la journée pour visiter la saline de Bévieux. Notre intérêt était vivement excité par cette ardeur de notre princesse exercée sur les plus nobles objets, qui triomphait des délicatesses de son sexe, et des habitudes de mollesse qu'on devait s'attendre à trouver dans le haut rang où elle est née. Quand je la voyais chevaucher allègrement, je lui parlais de ses promenades ultra-matinales de Saint-Cloud. Dans les belles journées d'été, éveillée au point du jour par l'Empereur, elle partait à cheval avec lui, pour faire des courses dans les bois environnants. Quand elle revenait à Saint-Cloud, le Palais à peine réveillé, la voyait rentrer avec surprise, ignorant qu'elle fut sortie et la croyant encore endormie sous les courtines impériales. Ce souvenir lui rappelait celui des leçons d'équitation que lui avait données l'Empereur, après le déjeuner, dans l'allée de la terrasse, faisant suite au salon de famille. Là, prenant le rôle d'écuyer, sans quitter ses bas de soie blancs ni ses souliers à boucles d'or ovales, Napoléon montait à cheval, et se plaçait à côté de l'Impératrice. En voulant régler l'allure de cette princesse sur la sienne, il excitait son cheval, et accueillait par de bruyants éclats de rire les frayeurs sans danger qu'il provoquait. Ces souvenirs se retraçaient à l'esprit de Marie-Louise dans toute leur fraîcheur. Il lui échappait de dire en soupirant: c'était le bon temps!

Le 15, à sept heures du matin, reposée par une bonne nuit des fatigues de la veille, elle partit de Martigny dans une calèche du pays, décorée du nom élégant de corbeille. Elle arriva à huit heures et demie au Pissevache. Je ne sais quelle grossière tradition a imposé à cette belle cascade cette dénomination ignoble.

    Cette comparaison cynique
    Eut révolté la Grèce antique.
    Dans ce pays de nobles fictions
    Et d'aimables illusions,
    La Nayade, au nom poétique,
    Le front couronné de roseaux,
    Prodiguant les trésors de son urne classique,
    En souveraine eût régné sur ces eaux.

Cette cascade est une rivière tombant du sommet d'une montagne à travers d'épaisses touffes de feuillage. Sa largeur est moyenne, et sa hauteur d'environ trois cents pieds; mais tout son ensemble est d'un effet harmonieux et pittoresque. Resserrée à sa naissance entre deux grands rochers chargés de pins séculaires et d'arbustes qui se penchent sur ses eaux bouillonnantes, elle s'affranchit bientôt de ces entraves, et se déroule en une immense nappe de neige. L'oeil la croirait immobile, si l'on n'était averti de l'impétuosité de sa chute par l'épaisse vapeur qui s'élève jusqu'à son sommet, et par le fracas étourdissant dont sa grande voix frappe l'air, en rejaillissant dans le bassin qu'elle s'est creusé au pied de la montagne. Les ruisseaux qui en découlent vont se perdre dans le Rhône dont les flots rapides fuyent devant la cascade, et n'en sont séparés que par la route. Le bassin est rempli de poissons qui doivent y mener une vie fort agitée. On assure que des truites, lassées sans doute d'un séjour aussi turbulent, luttent contre cette chute d'eau foudroyante, et s'aidant de toutes les inégalités du rocher, parviennent à remonter la cataracte et à gravir jusqu'au sommet. Un faible arc-en-ciel, qui s'évanouit au moment où nous approchions de la cascade, semblait la couronner, et reflétait dans sa voûte irisée les couleurs du prisme. Nous montâmes jusqu'au bord du bassin, en bravant une pluie imperceptible que chassait un vent impétueux causé par la rapidité de la chute du torrent. Mais nous fûmes bientôt forcés d'en descendre. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver une place abritée contre cette bruine incommode qui nous atteignait de toutes parts, pour jouir à notre aise de la vue de cette belle cascade. Enfin nous aperçûmes, presque vis-à-vis, un banc de sable laissé à découvert par les eaux du fleuve. Mais il fallait franchir le petit cours d'eau qui nous en séparait. Nous y parvînmes, en mettant en commun notre industrie, non sans un léger accident plus risible que fâcheux, dont fut payé le dévoûment d'un de nos compagnons de voyage.

Nous poursuivîmes notre route en traversant un détroit resserré entre la montagne et le Rhône, qui débouche dans une petite vallée agréable et bien cultivée. On voit de la route l'ermitage de Saint-Maurice pratiqué dans le roc, et planant sur la vallée.

    Là, loin du monde et de ses pompes vaines,
    Vivait jadis un bon religieux.
    Contre les dons du villageois pieux
    Il échangeait prières et neuvaines;
    Et suspendu sur ces étroites plaines,
    Semblait médiateur entre l'homme et les cieux.
    Les temps sont bien changés: à ces jours d'innocence
    A succédé notre siècle de fer.
    La foi crédule et la simple ignorance
    Avec le cénobite ont fui de ce désert.

À l'extrémité de cette vallée, on franchit un défilé formé par deux pics d'une prodigieuse élévation, la Dent du midi et la Dent de morcle. Le Rhône comprimé en cet endroit, coule avec la rapidité d'un trait sous un beau pont d'un seul arche, qu'on prétend être de construction romaine. La douane placée au milieu du pont ferme par une grille la communication entre le Valais et le canton de Vaud, et marque la limite entre les deux pays. Le Mont-Saint-Branchier dominait derrière nous à l'autre extrémité de la vallée, et semblait en clore l'entrée.

Je ne dois pas passer sous silence la petite ville de Saint-Maurice qui vit, dit-on, le massacre de la légion thébaine, dont le chef chrétien lui aurait donné son nom de martyr. Quelques vestiges d'antiquité y ont été découverts, et l'on nous a montré des restes de murailles dont ce bourg a été autrefois entouré. Il a eu le sort des villes traversées par les hordes de barbares qui ont jadis pénétré en Italie par les Alpes. Les armées sardes et françaises, qui heureusement n'étaient point composées de barbares, l'ont tour-à-tour occupé pendant les dernières guerres.

Nous arrivâmes à Bex, une demi-heure après avoir traversé Saint-Maurice, par une jolie route qu'ombrageaient de beaux châtaigniers.

Bex est un gros bourg dont la situation est charmante. La plupart des maisons sont bien bâties. Le pays est riche, varié et baigné par la rivière de l'Arençon. Nous descendîmes à l'auberge de l'Union, dont je dois louer la propreté et l'élégance.

À deux heures après midi, nous montâmes en char-à-banc pour aller visiter les salines de Bévieux, situées à une heure de chemin de Bex. La route est belle, et bordée, comme elles le sont toutes, par des arbres fruitiers qui y entretiennent l'ombre et la fraîcheur. Nos routes vastes et dégradées sont ornées de fastueuses et stériles avenues. Ici le luxe cède à l'utile; les routes sont belles, suffisamment larges et bien entretenues; elles présentent partout l'aspect d'un long verger. La route que nous suivions nous conduisit au sentier qui mène aux salines, en remontant le torrent de la Grionne.

Arrivée au lieu d'exploitation des eaux salées, la duchesse de Colorno fut reçue par le directeur de la saline qui lui expliqua les procédés employés pour fabriquer le sel. Comme cet épisode industriel fait partie de notre voyage, je dois donner le détail de ces procédés, d'autant mieux que leur simplicité les met tout-à-fait à la portée de mon intelligence en matière de machines. Ma description sera aussi succincte que possible. La brièveté en sauvera l'ennui.

Les bâtiments d'exploitation sont de longs hangars ouverts sur les quatre faces, dans lesquels sont rangées des piles de fagots sur toute la hauteur. L'eau salée, élevée par le jeu des pompes, filtre à travers les fagots, en y déposant ses parties terreuses, et tombe dans des réservoirs placés plus bas. De là elle est conduite par des tuyaux dans des chaudières au fond desquelles le sel se cristallise. Une roue de trente pieds de diamètre, disposée dans un bâtiment particulier, sert à faite mouvoir les pompes destinées à élever les eaux salées. Tels sont les simples procédés, sagement appropriés à la nature et aux produits de cette saline, qui est d'autant plus précieuse pour le pays, qu'elle est à peu près la seule que possède la Suisse.

    De la nature ici l'art n'est point le rival,
    Et le luxe est banni de ces simples usines.
    On n'y voit point, comme dans les salines
    De Salzebourg ou bien de Hall[13],
    Briller l'insigne hiérarchique,
    Et le faste aristocratique
    De l'uniforme impérial.

En sortant des bâtimens, on gravit une côte aride, par laquelle on parvient en un quart d'heure au souterrain qui recèle les sources salées. Aucune inscription ni ornement n'annonce sa destination.

    À peine parvenue à la voûte rustique,
    Qui de la mine est le premier portique,
    Notre reine, qu'excite un désir curieux,
    Emprisonne ses blonds cheveux
    Sous un noir capuchon; puis de sa fine taille
    Couvre, sans les cacher, les contours gracieux,
    D'un sarrau couleur de muraille.
    La précédant, une torche à la main,
    Le mineur l'introduit dans l'antre souterrain,
    Et du sol abaissé suit la pente insensible.

    Chacun de nous y pénètre à son tour.
    Notre pâle flambeau n'y répand pas le jour;
    Mais il y rend l'obscurité visible.

On n'a besoin ni de paniers ni d'échelles, pour pénétrer dans la mine. La galerie principale qui y donne entrée est presqu'horizontale, longue de plus trois mille toises, haute d'environ huit pieds et large de six. Elle est percée dans une roche calcaire dont les parois, qu'on croirait aplanies au ciseau, sont soutenues en plusieurs endroits par des madriers placés verticalement. Le sol, partout baigné d'eau, est couvert dans toute sa longueur par des ais parallèles, destinés à diriger les brouettes des mineurs. Le service y est fait avec une économique simplicité. Les galeries ne sont point coupées par des salles resplendissantes de stalactites. Les murs et les voûtes ne sont que noirs et bruts.

On arrive en peu de minutes à un grand puits, profond de huit cents pieds, dit-on, dans lequel se déchargent les canaux qui charrient l'eau salée. À droite de ce puits est un vaste réservoir de sept mille pieds de superficie, creux dans quelques parties de deux pieds et dans d'autres de quatorze. On y arrive par un escalier d'une douzaine de marches. Le plafond est supporté à de longues distances par des piliers pratiqués dans le roc.

Après avoir admiré ce beau bassin et la hardiesse du plafond, nous continuâmes à marcher dans la galerie principale, laissant à droite et à gauche d'autres galeries latérales jusqu'à son extrémité, où un mineur était occupé à en prolonger l'excavation. Il était seul; on le relevait toutes les deux heures, car il n'aurait pu demeurer là plus longtemps, sans courir le risque d'être étouffé. C'est ce qui aurait pu lui arriver, aussi bien qu'à nous mêmes, si nous avions voulu prêter une attention trop prolongée à son travail. Depuis le peu d'instants que nous étions entrés dans la galerie, la respiration commençait à nous manquer et nos lumières à pâlir. On nous engagea à ne pas faire durer plus longtemps notre visite dans un lieu, où la petite somme d'air qui s'y trouvait ne suffisait pas à cette consommation inaccoutumée. Nous n'avions pas fait cent pas, que nous entendîmes une détonation semblable à un coup de canon, qui roula au-dessus de nos têtes. Nous la prîmes pour un avertissement d'accélérer notre retraite; c'était l'explosion d'un pétard auquel le mineur venait de mettre le feu.

Avant de gagner la sortie du souterrain, nous eûmes la curiosité d'entrer dans une galerie voisine, pour y voir jouer une machine à soufflets, destinée à introduire dans le souterrain l'air extérieur. Malgré le louable redoublement d'activité de l'ouvrier qui la faisait mouvoir, il fallut songer à la retraite. Nous nous empressâmes de sortir du souterrain pour aller respirer avec délices un air pur dont nos poumons avaient besoin.

En retournant à Bex par un chemin pittoresque, comme tous les sites de ces contrées, nous nous arrêtâmes au village de…, pour y voir un jardin dans lequel un amateur a rassemblé presque toutes les plantes qui croissent dans les Alpes. La clôture de ce jardin était formée par les eaux de l'Avençon qui jaillissent en cascade à l'entrée du village. La simplicité agreste de ce site, et le calme qui y règne, inspirent une douce mélancolie; on voudrait pouvoir passer là ses mauvais jours.

Avant de rentrer à Bex, nous devions une visite au vieux château. Nous errâmes assez longtemps autour du mamelon sur lequel il s'élevait, et que couvrait un fourré impénétrable d'ajoncs et d'arbustes sauvages, avant de découvrir le sentier qui conduit au milieu de ses ruines. Les ronces et les plantes épineuses qui s'y croisaient ne nous livrèrent passage qu'aux dépens de nos vêtements, qui ne s'en tirèrent pas sans quelques accrocs.

    Enfin nous vîmes les ruines
    D'un de ces gothiques châteaux
    Qui, sur le sommet des collines
    Dressant l'orgueil de leurs créneaux,
    Gardiens de la contrée, en étaient les fléaux.
    De ce vieux monument la solide structure,
    Ses murs épais, ses voûtes, ses arceaux,
    Semblaient du temps devoir braver l'injure.
    Aujourd'hui les tristes débris
    De son antique architecture,
    Dispersés sur la terre et par le temps flétris,
    De la mousse ont subi la stérile verdure,
    Et de la fleur des bois la rustique parure.
    Des arbustes rampants, dans leurs replis nombreux,
    Les enlaçaient de leurs jets vigoureux.

Ces ruines paraissaient être les restes d'un vaste édifice. Quel était ce vieux château qui n'a pas de nom dans le pays? C'est ce que personne n'a pu nous dire, et nous n'eûmes pas le temps d'en rechercher la chronique. Nous étions bien tentés d'aller jouir de l'admirable perspective qu'on découvre du haut d'une tour à demi ruinée, qui avait survécu aux outrages du temps; mais nous aurions pu payer cher notre curiosité, en entraînant la tour et nous dans une chute commune. Nous sortîmes de ces ruines par le sentier qui nous y avait amenés; et descendant un talus rapide, nous regagnâmes notre char-à-banc. Nous étions de retour à Bex avant la nuit.

La sérénité du temps nous invitait à nous embarquer sur le lac pour retourner à Genève.

Le lendemain, à six heures du matin, après avoir visité le simple monument élevé à la mémoire de M. Escher, dans le cimetière de Bex, nous partîmes pour aller nous embarquer à Villeneuve, bourg situé à la pointe du lac de Genève. La duchesse de Colorno fut reçue à Villeneuve au milieu d'une affluence considérable, par de jeunes filles vêtues de blanc, qui lui présentèrent des fleurs. Elle monta dans un bateau pavoisé de guirlandes formées par des branches de cerisiers chargées de leur fruit, vivement touchée de ces hommages naïfs, contrastant avec le scrupule qui avait partout respecté son transparent incognito. Les autorités grandes et petites du pays qu'elle avait traversé, spectatrices discrètes de son passage, avaient ignoré son rang avec la plus prudente circonspection. Cette froide réserve, dont elle ne se plaignit cependant pas, rappelait à notre souvenir l'étonnement muet, si semblable à l'indifférence, des soixante ou quatre-vingts curieux rassemblés dans la cour du Carrousel, qui avaient assisté trois mois auparavant à son fatal départ de Paris. L'apathie des rares témoins de cette triste scène, dont la stupeur paralysait l'émotion, contrastait avec le candide empressement des Vaudois. Le bienveillant empressement de ces bons Helvétiens décelait en même temps leur partialité pour la France.

Nous voguâmes heureusement jusqu'à la hauteur du village de Meillerie, au milieu d'un vaste bassin formé par les Alpes et par le Jura, entre d'immenses coteaux couverts de bois, de prairies, de vignobles et de maisons de plaisance, dont chaque site est un point de vue. L'ensemble de ce tableau s'embellissait encore des souvenirs de la nouvelle Héloïse. Il embrassait à gauche les rochers de Meillerie, à droite Motreux et Clarens; derrière nous s'élevait le château de Chillon, célèbre par la captivité de Bonnivard et par les vers de lord Byron. Nous vîmes à gauche le Boveret, où le Rhône jette impétueusement par plusieurs embouchures ses flots chargés de limon dans les eaux azurées du lac.

Nous longions de près la côte entre Saint-Gengoulph et Évian, jouissant de l'agréable perspective de ces lieux favorisés de la nature. Le désir de visiter les rochers de Meillerie[14], théâtre des amours de Saint-Preux et de Julie, nous engagea à descendre à terre. Mais la pluie nous surprit, accompagnée d'un vent très-vif qui nous soufflait au visage. Elle nous força à regagner précipitamment notre bateau dans lequel nous eûmes assez de peine à remonter. Bientôt la place ne fut plus tenable. La pluie que nous avions prise pour un grain passager, si fréquent dans les pays de montagnes, tomba avec redoublement, et l'aspect du ciel annonçait qu'elle durerait longtemps. La duchesse de Colorno se décida à relâcher à Évian, où nous fûmes assez heureux pour trouver une voiture qui nous recueillit, et nous ramena à Genève. Nous jetâmes un oeil de regret sur des sites, qui excitaient d'autant plus notre curiosité, que la description qu'on nous en avait faite, et l'ennui d'être obligés de les quitter, sans les avoir parcourus, nous les peignaient plus délicieux.

Ainsi se passa ce voyage de six jours, à l'agrément duquel les accidents même concoururent, et que Marie-Louise embellit par l'aisance et la grâce qu'elle y répandit. Elle y avait momentanément échangé les brillants soucis du trône contre les douceurs de l'obscurité, et s'était souvent surprise à désirer le modeste repos d'une condition privée. Ce petit voyage avait fait une utile diversion à d'amers chagrins, et versé un peu de baume sur des plaies toutes récentes. Sa santé s'était raffermie. Elle avait trouvé dans les émotions variées que fait naître l'aspect des lieux qu'elle venait de visiter, dans le calme pur et dans l'agitation silencieuse qui y règnent, une douce activité qui avait occupé à la fois son corps et son esprit. Ainsi, la main de la providence mêle toujours quelqu'adoucissement, même aux plus grandes infortunes.

ÉPILOGUE.

Le 16 juillet 1814, l'impératrice Marie-Louise était de retour aux Secherons. Elle en partit le lendemain pour Aix, où elle devait prendre les eaux.

Ici, la scène change. L'oiseau qui, sorti de sa prison, essayait dans les airs son vol timide, et s'ébattant aux doux rayons du soleil, jouissait, insoucieux, d'une feinte liberté, retombe au bout de sa course, dans les filets de l'oiseleur qui guettait sa proie.—À deux postes de la ville d'Aix, un officier-général portant l'uniforme autrichien, suivi d'un autre officier qui paraissait être son aide-camp, se présenta à la portière de la voiture de l'impératrice. C'était le général Neipperg qui avait reçu la mission de résider auprès d'elle. Il avait fait préparer son logement à Aix, et il venait à sa rencontre pour l'y conduire.

Je passai deux jours à Aix auprès de l'impératrice, et le troisième je pris congé d'elle pour retourner à Paris. Après une absence qui dura environ six semaines, je me rendis dans les premiers jours du mois de septembre à Berne, où elle m'avait donné rendez-vous. Je ne l'y trouvai plus; mais un billet qu'on me remit de sa part, en me traçant son itinéraire m'invitait à la rejoindre dans l'Oberland, où elle était allée, accompagnée de madame la comtesse Brignole, et du général Neipperg qui avait ordre de ne pas la quitter. L'impératrice devant revenir sous très-peu de jours à Berne, j'y restai pour l'attendre.

Elle avait, pendant mon absence, reçu l'invitation de revenir à Vienne, invitation transmise par le prince Metternich, qui s'efforçait en même temps de lui démontrer l'impossibilité de la mettre en possession des États de Parme, dans l'état présent de l'Italie. Le général Neipperg était là pour assurer l'effet de cette injonction. Elle ne crut pas pouvoir l'éluder, quoiqu'elle parut en être vivement contrariée. Elle fit donc ses dispositions pour retourner à Vienne par les petits cantons. Je m'étais séparé d'elle à Schwitz. J'étais depuis deux jours seulement à Vienne, lorsqu'à ma grande surprise, elle y arriva inopinément.

NOTES

[1: Arrivée le 13 avril à dix heures du matin à Rambouillet, après avoir voyagé pendant toute la nuit, Marie-Louise n'y trouva point son père. Ce prince n'était pas même encore entré dans Paris, où il n'arriva que le lendemain 14. Ce ne fut que le 16 qu'il vint enfin à Rambouillet, suivi par M. de Metternich.—Quant à l'agrément qui avait été en effet demandé à l'Empereur Napoléon pour le lieu de l'entrevue, ce prince n'eut pas à le donner. On ne l'avait pas attendu pour enlever l'impératrice d'Orléans. Pour expliquer la précipitation avec laquelle elle fut entraînée à Rambouillet, il suffira d'ajouter que le lendemain du jour où elle partit d'Orléans, le général Cambronne y arriva avec deux bataillons de la garde impériale, pour protéger son voyage à Fontainebleau. Cette mission du général Cambronne, dont elle n'avait pas été prévenue, n'était sans doute pas ignorée des alliés.]

[2: Les Suisses, pour conserver le souvenir de la victoire qu'ils remportèrent en 1446 sur l'armée du duc de Bourgogne, Charles-le-Téméraire, élevèrent, avec les ossements des vaincus, une pyramide connue sous le nom d'Ossuaire des Bourguignons: Un bataillon d'un régiment français recruté dans le département de la Côte-d'Or, détruisit ce monument en 1798.]

[3: Payerne, petite ville du canton de Vaud, conserve le dépôt des naïves légendes du temps de la reine Berthe, époque fortunée, où régnaient avec cette princesse les vertus et les félicités de l'âge d'or. Sa tombe recouverte d'une table de marbre noir, sur laquelle est gravée une inscription qui rappelle les bienfaits de cette reine, a été replacée dans l'église paroissiale de Payerne.

On montre dans cette église une relique un peu profane, et de plus très-apochryphe, mais consacrée par la croyance et j'ajouterai par la reconnaissance populaire. C'est une vieille selle, dont le bois vermoulu est retenu par des bandes de fer rouillé, et qui est suspendue dans la nef par une corde, en guise de lustre. On croit fermement à Payerne que cette selle servait à la reine Berthe, lorsque cette princesse faisait le tour de ses domaines, en filant, montée sur sa mule, les vêtements de sa famille. De chaque côté de cette selle est une gaine ouverte destinée à recevoir les jambes. On voit sur l'un des côtés un trou rond dans lequel se plaçait, dit-on, le bâton de sa quenouille.]

[4:
    Ostendent terris hunc tantum fata, neque ultra
    Esse sinent…

(Virgile, Énéide.)]

[5: Ces vers et ceux qui ont trait à la Mule Marquise (voir ci-après), sont de M. Lalanne, auteur du Potager, des Oiseaux de la Ferme et d'autres poèmes didactiques, qui révélèrent un rare talent pour la poésie champêtre, à l'époque où ils parurent. Quoique ces vers, dont le souvenir est sans doute loin de la pensée de M. Lalanne, ne doivent rien ajouter à ses titres littéraires, l'équité et la reconnaissance due à l'intérêt qu'il a bien voulu prendre à cette bagatelle, lorsqu'elle lui a été communiquée, il y a trente-deux ans, me prescrivent de faire cette mention.—Le silence que ce poète distingué garde depuis tant d'années, au fond de la retraite qu'il s'est choisie dans le midi de la France, doit exciter les regrets des amis de la bonne littérature.]

[6: Voir la note précédente.]

[7: La durée de la vie de cet insecte ailé est bornée à la longueur d'un jour. Il y a même des espèces qui ne vivent que pendant quelques heures, et qui s'élançant dans la vie, quand le jour va finir, meurent de vieillesse, au moment où il reparaît.]

[8: Quærens leo quem devoret.]

[9: Voyez la nouvelle de Florian, intitulée Claudine.]

[10: On pouvait d'une main toucher la glace, et de l'autre cueillir des fraises et des framboises qui ont plus de parfum et de saveur que ces fruits de nos jardins.]

[11: Elien rapporte qu'après la défaite des Athéniens à Chéronée, Philippe de Macédoine, pour se prémunir contre l'orgueil de la victoire, voulut que chaque matin on lui rappelât qu'il était homme. Il ne paraissait en effet jamais en public, et ne donnait audience à personne, avant qu'un esclave lui eut crié trois fois: Philippe, vous êtes homme! ce qui n'empêcha pas ce prince de se livrer à ma débauche, d'user de la corruption, et de violer ses traités avec les peuples de la Grèce.]

[12: Les marmottes vivent en famille. Elles se réunissent pour travailler en commun, comme les castors, et pour creuser leur terrier. Cette habitation souterraine consiste en une galerie qui se divise en deux branches, dont l'une conduit à la chambre commune de famille, et l'autre au magasin où sont amassés les matériaux qui servent à boucher le terrier aux approches de l'hiver. Les marmottes passent les trois quarts de l'année dans ces retraites qui sont jonchées et tapissées de mousse et de foin. Elles n'en sortent que pendant les plus beaux jours, pour prendre leurs ébats, ou pour couper de l'herbe et en faire du foin. L'une d'elles fait le guet, montée sur une roche ou sur une place élevée. Quand elle découvre au loin un homme, ou un chien, un renard, un loup, un oiseau de proie, que son instinct lui a signalés comme hostiles, elle fait entendre un sifflement aigu qui avertit ses compagnes de la présence d'un danger. Celles-ci se précipitent dans le terrier; et la sentinelle n'y rentre elle-même que la dernière. La vue d'une chèvre ou celle d'un mouton n'alarme pas les marmottes au même degré.]

[13: Les préposés à l'exploitation de ces mines, qui appartiennent à l'Empereur d'Autriche, portent un habit d'uniforme plus on moins orné, selon les divers grades.]

[14: Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles, et paraissent horribles aux autres. Un torrent formé par la fonte des neiges, roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse, et charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous, une chaîne de roches inaccessibles séparait l'esplanade où nous étions, de cette partie des Alpes qu'on nomme Glacière, parce que d'énormes sommets de glace qui s'accroissent incessamment, les couvrent depuis le commencement du monde. Des forêts de noirs sapins nous ombrageaient tristement à droite. Un grand bois de chênes était à gauche au-delà du torrent; et au-dessous de nous, cette immense plaine d'eau que le lac forme au sein des Alpes, nous séparait des riches coteaux du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnait le tableau.

Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où nous étions, étalait les charmes d'un séjour riant et champêtre; quelques ruisseaux filtraient à travers les rochers, et roulaient sur la verdure en filets de cristal. Quelques arbres fruitiers sauvages penchaient leurs têtes sur les nôtres. La terre humide et fraîche était couverte d'herbe et de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui l'environnaient, il semblait que ce lieu désert dût être l'asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature.

J.-J. Rousseau. (Nouvelle Héloïse.)]