§ II.

Le faubourg Saint-Honoré.

Ce faubourg, qui prenait dans sa partie supérieure le nom de faubourg du Roule, n'a commencé à se couvrir de maisons que vers le milieu du XVIIIe siècle; la partie supérieure était même, il y a moins de cinquante ans, bordée entièrement de jardins et de cultures. Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne, des étrangers opulents. Ses vastes hôtels sont accompagnés de beaux jardins qui donnent la plupart sur les Champs-Élysées. Il ne s'y est passé aucun événement important. Le peuple n'a dans ces parages que quatre à cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point porté ses merveilles et ses misères; enfin ses pavés n'ont jamais été remués par l'insurrection. Au n° 3 demeurait le gén. Changarnier lorsqu'il fut arrêté le 2 décembre. Au n° 30 a demeuré Guadet, l'une des gloires de la Gironde. Au n° 31 est l'hôtel Marbeuf, qui a été habité par Joseph Bonaparte et où est mort Suchet. Aux nº 41 et 43 est l'hôtel Pontalba, palais magnifique, bâti en partie sur l'emplacement de l'hôtel Morfontaine. Au nº 49 est l'hôtel Brunoy, habité en 1815 par le maréchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au nº 51 est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, maréchal de France en 1816. Au nº 55 est l'hôtel Sébastiani, si tristement célèbre par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est là qu'est mort le maréchal Sébastiani. Au nº 90 est l'hôtel Beauvau, dans lequel est mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le poëte oublié des Saisons, l'amant de madame Du Châtelet et de madame d'Houdetot, le rival préféré de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au nº 118 est mort en 1813 le mathématicien Lagrange.

Les édifices que renferme cette rue sont peu nombreux:

Le palais de l'Élysée.--C'était, dans l'origine, l'hôtel d'Évreux, bâti par le comte d'Évreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta, l'agrandit et l'habita à peine pendant quelques jours. Louis XV en fit le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, où il fut vendu au financier Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les marbres. En 1786, il fut acheté par la duchesse de Bourbon, dont il prit le nom. Devenu propriété nationale, il fut loué à des entrepreneurs de fêtes publiques, qui lui donnèrent le nom d'Élysée; ses appartements furent alors transformés en salles de bal et de jeu. En 1803, il fut vendu à Murat, qui le céda à Napoléon en 1808. L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi simple qu'élégante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira après le désastre de Waterloo; c'est là qu'il signa sa deuxième abdication; c'est de là qu'il partit pour Sainte-Hélène. A la deuxième Restauration, l'empereur de Russie en fit sa résidence; puis il fut donné au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la liste civile. La Constitution de 1848 l'assigna pour résidence au président de la République; et c'est là en effet qu'habita le prince Louis-Napoléon Bonaparte jusqu'à son élection au trône impérial. Depuis cette époque on l'a restauré et agrandi magnifiquement.

2º L'église Saint-Philippe-du-Roule, bâtie en 1769 et qui n'a rien de remarquable.

3º L'hôpital militaire du Roule, établi depuis 1848 dans les bâtiments des écuries du roi Louis-Philippe.

4º L'hôpital Beaujon, fondé en 1784 par le financier Beaujon pour vingt-quatre orphelins, et transformé en hôpital général en 1795. C'est un édifice solide, élégant, bien distribué, qui renferme quatre cents lits.

5º La chapelle Beaujon.--Cette chapelle est tout ce qui reste de l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon s'était construite et dont les jardins s'étendaient jusqu'à la barrière de l'Étoile. Ces jardins, vendus pendant la révolution, devinrent publics, et l'on y donna des fêtes sous la Restauration. Bâtiments et jardins sont aujourd'hui détruits et remplacés par un quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier est mort le romancier Balzac.

Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honoré sont:

1º Rue des Champs-Élysées.--Au nº 4 ont habité successivement le maréchal Serrurier, le maréchal Marmont, le conventionnel Pelet de la Lozère, qui y est mort en 1841. Au nº 6 a demeuré Junot.

2º Rue de la Madeleine.--Au coin de la rue de la Ville-l'Évêque était l'ancienne église de la Madeleine, qui datait de la fin du XVe siècle et avait été reconstruite par les soins de mademoiselle de Montpensier en 1660: elle a été détruite en 1792. Près de cette église était le couvent des Bénédictines de la Ville-l'Évêque, fondé en 1613 par deux princesses de Longueville.

La rue de la Ville-l'Évêque tire son nom d'une ferme que les évêques de Paris possédaient depuis le XIIIe siècle. Dans cette rue ont demeuré Fabre d'Églantine et Amar. Au nº 4 demeure M. Guizot; au nº 44 M. de Lamartine.

3º Rue d'Anjou.--Au nº 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au nº 15 est mort Benjamin Constant. Au nº 19 a demeuré l'ex-capucin Chabot, qui périt avec Danton. Au nº 27 était l'hôtel du marquis de Bouillé, si célèbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habité par l'abbé Morellet et par le marquis d'Aligre. Au nº 28 était la maison de Moreau, qui, après le jugement de ce général, fut achetée par Napoléon et donnée par lui à Bernadotte, «comme si, dit Rovigo [62], cette maison n'eût pas dû cesser d'être un foyer de conspiration contre lui.» Au nº 48 était le cimetière de la Madeleine. C'est là que furent inhumées les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10 août, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux suppliciés sur la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites dans ce cimetière: l'on retrouva quelques restes du roi et de la reine, que l'on transporta à Saint-Denis, et l'on construisit sur cet emplacement un vaste monument funéraire avec une chapelle expiatoire.

Dans la rue d'Anjou débouche la rue Lavoisier, où est morte Mlle Mars.

4º Rue de Monceaux.--A l'extrémité de cette rue, entre les rues de Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin construit en 1778 par le duc d'Orléans, sur les dessins de Carmontel, et avec d'énormes dépenses. Il est rempli de curiosités, d'objets d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploité comme jardin public, et l'on y a donné des fêtes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut placé dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814, à la famille d'Orléans. Ce délicieux séjour est le dernier des grands jardins qui existaient autrefois dans Paris. Il a été en 1848 le chef-lieu des ateliers nationaux.

CHAPITRE XI.

LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET LES CHAMPS-ÉLYSÉES.

§ Ier.

La rue de Rivoli.

La rue de Rivoli forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue rue de Paris, et par l'avenue des Champs-Élysées, d'une part, par la rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrière de l'Étoile à la barrière du Trône, distantes de près de 8 kilom. Elle date de deux époques. La première partie, de la place de la Concorde à la rue de l'Échelle, a été décrétée en 1802 et commencée en 1811. Elle a été ouverte sur l'emplacement des anciennes écuries du roi, de la cour du Manège, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries. On y remarque le ministère des finances, vaste bâtiment compris entre quatre rues et dont la construction a coûté plus de 10 millions. La deuxième partie, de la rue de l'Échelle à la place Birague, date de 1851, et a été achevée en moins de cinq ans; elle a absorbé ou détruit les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre, Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parlé dans la rue Saint-Honoré. Après avoir bordé le Louvre, elle coupe successivement les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de Sébastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de l'Hôtel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde à la place du Louvre elle est composée de maisons uniformes, d'une architecture simple et peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde à partir de la place Birague, sont la caserne Napoléon, l'Hôtel-de-Ville et la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments dont nous avons déjà parlé, puis le Louvre et les Tuileries.

§ II.

Le Louvre.

L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce lieu, vers le VIIe siècle, un édifice royal qui, détruit par les Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour qui fait le coin, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la grosse tour, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur. Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand, comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle, un arsenal, des magasins de vivres, etc.

Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François Ier avait commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le vieux Louvre et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV.

Henri II continua l'œuvre de son père: il fit ajouter au pavillon du midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII, fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le commencement de la galerie dit Louvre Le et l'œuvre de Ducerceau. Le 19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres, et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition, qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime; et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant cette inscription: c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX, d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine.

C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se tinrent les États-Généraux en 1593.

Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les nations.»

Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers. Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'œuvre des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.

Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face extérieure du levant, œuvre de Perrault et l'un des plus parfaits monuments qui existent au monde [63]. On commença aussi, sur les plans du même architecte, les faces extérieures des corps de bâtiments du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie réunis.

Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.

Un décret de la Convention transforma le Louvre en musée de peinture et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an II. Ce musée se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers maîtres, provenant des palais royaux et des églises, et qui furent placés dans la grande galerie. Nos victoires dans les Pays-Bas et en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'œuvre. En 1800, Bonaparte y ajouta le musée des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se contenta pas de compléter le musée, qui, en 1814, renfermait douze cent vingt-quatre tableaux, outre la Vénus de Médicis, l'Apollon Pythien, le Laocoon, etc.; il résolut d'achever «l'œuvre des sept rois, ses prédécesseurs,» en terminant le Louvre. Alors il fit restaurer, raccorder, compléter les quatre faces de la cour du Louvre, et, pour la première fois, le monument, quoique inachevé, présenta un ensemble plein d'harmonie et de majesté. Il fit aussi commencer la galerie septentrionale parallèle à la galerie de la rivière et qui devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet était de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace qui les sépare par un corps de bâtiments transversal, lequel aurait corrigé aux yeux le défaut de parallélisme de deux monuments. Tout cela ne put être fait; la cour et les abords du Louvre, avec l'intervalle qui sépare ce palais de celui des Tuileries, restèrent un assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de rues à moitié démolies, de masures provisoires.

On sait comment l'invasion étrangère dépouilla le musée de ses principaux chefs-d'œuvre. La Restauration ne fit rien pour l'achèvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes améliorations furent faites dans l'intérieur du palais: on restaura les appartements habités par Henri II, Charles IX et Henri IV; on créa un musée des antiquités égyptiennes et assyriennes, un musée naval, un musée des peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque à peine pavé, et on éleva maladroitement, dans ce palais pleins des souvenirs de François Ier, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon, une statue au duc d'Orléans, statue très-mauvaise, et qui a disparu en 1848. Depuis 1852, la réunion si longtemps projetée des deux palais a été commencée, par les ordres de Napoléon III, et d'après les plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque complétement opérée. Le défaut de parallélisme est en partie dissimulé par la construction de deux vastes séries de bâtiments ou de palais qui ôtent à la place sa trop grande étendue, et par deux jardins intermédiaires qui doivent être ornés des statues de Louis XIV et de Napoléon. Le fond de la place est formé par l'ancienne façade occidentale du vieux Louvre, façade dont nous venons de parler, et qui a été mise en harmonie avec les bâtiments nouveaux. Il serait impossible d'énumérer maintenant, et avant que tout ne soit terminé, les innombrables détails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomération de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et qui doivent renfermer deux ministères, une bibliothèque, des écuries, une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui regarde l'ancien Louvre que la façade méridionale de la grande galerie, dont les charmants détails de sculpture avaient presque entièrement disparu, a été entièrement restaurée, que la cour du Louvre a été enfin nivelée, pavée, décorée, et doit être ornée d'une statue de François Ier; enfin, que le musée, mieux disposé, enrichi de nouveaux chefs-d'œuvre, débarrassé des expositions annuelles de peinture, présente aujourd'hui, malgré les pertes irréparables de 1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui existe au monde.

§ III.

La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.

La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont été construits sur des terrains vagues où s'élevaient, au XIIIe siècle, plusieurs fabriques de tuiles. Dans le siècle suivant, Pierre Desessarts, prévôt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de terre labourable qu'il donna à l'hospice des Quinze-Vingts. Au commencement du XVIe siècle, Neuville de Villeroy, secrétaire des finances, fit bâtir dans ce lieu un bel hôtel, que François Ier acheta pour sa mère, la duchesse d'Angoulême, et où celle-ci demeura pendant quelques années. Catherine de Médicis, après la mort de son mari, étant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet hôtel et de plusieurs propriétés voisines, et, sur leur emplacement, elle fit construire, par Philibert Delorme, le palais des Tuileries. Ce palais se composait alors d'un gros pavillon surmonté d'une coupole auquel attenaient deux corps de logis terminés chacun par un autre pavillon: édifice plein de simplicité et d'élégance, dont l'unité se trouve aujourd'hui détruite par les constructions disparates qu'on y a ajoutées. Il avait pour dépendances: au levant, des terres cultivées qui s'étendaient jusqu'à la rue Saint-Nicaise prolongée jusqu'à la rivière; au couchant, un vaste jardin d'agrément ayant les limites du jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un étang, une orangerie, un labyrinthe, une volière, des écuries et logements pour les valets, etc. Le palais était complétement isolé de ses dépendances, c'est-à-dire qu'il était séparé et des terrains de la rue Saint-Nicaise et du jardin d'agrément par deux murailles, le long desquelles étaient pratiquées deux ruelles, la première située dans le prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des Tuileries.

Catherine de Médicis ne vit pas l'achèvement de ce palais, dans lequel elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance c'est par là qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous Louis XIII, on le prolongea du côté du midi par un vaste corps de bâtiment, auquel fut ajouté un gros pavillon (pavillon de Flore): c'est l'œuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquiéta nullement de la mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du côté du nord un corps de bâtiment et un pavillon (pavillon Marsan) symétriques; on changea la forme du dôme qui surmontait le pavillon du milieu; on commença la galerie du bord de l'eau pour joindre les Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des restaurations et décorations qui avaient pour but de lui rendre une sorte de régularité et qui sont l'œuvre de Levau. Ces changements donnèrent à l'édifice un développement de 168 toises au lieu de 86 qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des améliorations à l'intérieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des machines, et qui était la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait contenir sept à huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de l'aile septentrionale: la scène avait 41 mètres de profondeur et 11 de hauteur; la salle avait 30 mètres de profondeur sur 16 de largeur et 16 de hauteur. C'est là que fut représentée la Psyché de Molière. Nous en reparlerons.

Malgré tous ces embellissements, et bien que ce palais fût regardé comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne furent habitées que passagèrement par Henri IV, par Louis XIII et par Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transporté sa résidence à Versailles, elles parurent définitivement abandonnées.

Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dépendances du palais subirent aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrément dit de Mademoiselle, parce qu'il fut planté par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit détruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, où il donna la fameuse fête équestre ou carrousel, d'où cette place a pris son nom. Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille, un fossé et un bastion voisin de la porte de la Conférence; puis il y fit bâtir de petites maisons, où il logeait ses favoris, comme le valet de chambre Renard, dont nous avons parlé (Hist. gén. de Paris, p. 66). Ces maisons furent le théâtre de plus d'une orgie, de plus d'un scandale: c'est là que les chefs de la Fronde faisaient les assemblées que Mazarin appelait sabbats [64]. Sous Louis XIV, Lenôtre changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le réunit au palais, enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin lui donna cet air de majesté et d'élégance qui en fit sur-le-champ le rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. «Dans ce lieu si agréable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On décide, on critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout cela le monde se divertit.» Le jardin avait alors à peu près l'aspect que nous lui voyons aujourd'hui, excepté: 1º aux deux extrémités occidentales, où était l'orangerie et plusieurs bâtiments qui, du temps de Napoléon, ont été démolis pour prolonger les terrasses voisines; 2º le long de la terrasse des Feuillants, où, à la place de cette grande promenade vide que l'on remplit dans l'été avec des caisses d'orangers, étaient des parterres et des tapis de gazon, qui ont été détruits en 1793; 3º du côté de la rue de Rivoli, où était un grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des Feuillants, dont nous avons parlé (voir rue Saint-Honoré, p. 243), et dont le jardin n'était séparé de celui des Tuileries que par une cour longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour avait son entrée dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des Tuileries, près du château, et avait à son extrémité des écuries bâties par Catherine de Médicis. Au couchant du couvent des Feuillants étaient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue Saint-Honoré, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des Tuileries.

Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorité. Alors la muraille qui fermait le jardin au couchant fut remplacée par une grille et par un pont tournant. On construisit aussi, sur l'emplacement des écuries de Catherine de Médicis, un vaste bâtiment renfermant l'Académie royale d'équitation pour les jeunes gentilshommes, qui venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les mathématiques. Ce bâtiment est le fameux Manége qui a joué un si grand rôle dans la révolution; il avait une porte sur la terrasse des Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donnée à l'architecte-décorateur Servandoni, qui y fit représenter, pendant quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succès. En 1764, l'Opéra y fut établi, en attendant la reconstruction de la salle du Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comédie-Française, en attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odéon; elle y resta douze ans. C'est là que, le 30 mars 1778, Voltaire reçut, en face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui présageait la révolution! De 1782 à 1789, la salle resta vide: une troupe italienne venait à peine de s'y installer qu'on la fit déloger pour faire place à Louis XVI, que le peuple ramenait du château de Versailles.

Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses; toutes trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.

La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs qui ont gouverné la France pendant soixante années.

L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la terrasse des Feuillants, qu'on appelait terrain national. Nous avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie de l'Assemblée fut conservé.

La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792 jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines, c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la Psyché de Molière et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte, avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme, le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12 germinal, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comité de la guerre; dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture, d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été détruit en 1808.

A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire. Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une seule et vaste cour où Bonaparte fit manœuvrer ses soldats. On détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de Castiglione.

Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli et Saint-Honoré, qui ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte qu'on put y faire manœuvrer une armée et éviter dorénavant les attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe, qui est l'œuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue, depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.

Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars, départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23 juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29 juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16 octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24 février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui inscrit sur les murs: Hôtel des Invalides civils. Depuis cette époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en 1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.

§ IV.

La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.

Au commencement du XVIIe siècle, tout le terrain compris entre la Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux grilles. On l'appela le Cours-la-Reine et il devint le rendez-vous des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque, leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau cours y fut ouvert dans l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'étoile à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore, à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de Louis XV fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de Marigny, de Gabriel, d'Antin, des Veuves, etc. Tout cela fut exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en 1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande statue de plâtre peint, œuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette, les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton, Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le nom de la Révolution, et, en 1795, elle fut décorée des beaux chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.

Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées, colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place le beau nom de la Concorde. Sous l'Empire et la Restauration, on ne fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on dressa, en 1836, l'obélisque de Louqsor [65], monument jadis élevé dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale, magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées, où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée. C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les Champs-Élysées le palais de l'Industrie où s'est fait en 1855 la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans l'exil.

Deux beaux monuments, œuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde: l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'hôtel du ministère de la marine: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble, c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles, comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures, des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé, mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.

La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M. Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur, de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère indéfinissable de grandeur et de majesté. Chacune des grandes faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.

Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de jardins: c'est Chaillot, qui, au VIIe siècle, s'appelait Nimio, et, au XIe siècle, Nigeon. A cette dernière époque, il formait une seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette, veuve de Charles Ier, qui y établit les religieuses de la Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau, d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.

Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et ne renferme d'autre établissement public que la maison de Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de retraite pour les vieillards.

Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin, l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc. Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838, etc.

Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est Passy, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au delà de Passy se trouve le bois de Boulogne, transformé aujourd'hui en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.