IV.

La Butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont.

La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux pourceaux; c'était aussi là qu'on bouillait les faux monnayeurs. Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre. C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça douze rues; mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVIIe siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire.

La rue Sainte-Anne était autrefois une ruelle infecte de la butte des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie: elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de Lionne, à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé. En 1792, on lui donna le nom d'Helvétius, cet écrivain étant né dans cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard des Italiens sous le nom de rue de Grammont, laquelle date de 1726.

V.

La place Vendôme et la rue de la Paix.

La place Vendôme occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en 1603 à la duchesse de Mercœur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En 1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercœur firent construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré, un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle. En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir, d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et la place prit le nom des Piques. Le 24 janvier 1793, on y célébra les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796, on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de la campagne que termina le coup de tonnerre d'Austerlitz, une colonne en bronze, œuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret. Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles, ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.

Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n° 11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier de France; en 1793, c'était le siége de l'administration civile, police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris. Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec, et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»

La rue de la Paix a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion, se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête. C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en 1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la veuve de Henri III, de la duchesse de Mercœur, du maréchal de Créqui, du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats; l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie; enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines, devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En 1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette époque, s'appelle rue de la Paix.

La rue de la Paix aboutit au boulevard des Capucines. Ce boulevard, qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai, qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé, en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en 1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.

On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de la rue des Capucines, le ministère des affaires étrangères. L'hôtel qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade. Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de belles maisons particulières.

L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le 13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.

VI.

La rue Royale et l'église de la Madeleine.

La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV), elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de Napoléon, Mme de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a régenté la littérature sous l'Empire, Suard.

Cette rue aboutit au boulevard de la Madeleine, qui a la même physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû au ciseau de Lemaire, plein de dignité, sa colonnade remplie de charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à notre culte, ni à nos mœurs, ni à notre siècle: c'est toujours le Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots. Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures, qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.

CHAPITRE IX.

LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN.

Auprès de l'hôtel d'Antin ou de Richelieu, que nous venons de décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du nom de ce quartier porte Gaillon. A la place de cette porte, c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une belle rue qui est l'artère principale du quartier de la Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la Chaussée-d'Antin, se prolonge par la rue de Clichy jusqu'au mur d'enceinte, et elle est coupée à angle droit par la rue Saint-Lazare. En décrivant la croix formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint patron, à quelque autel révéré, mais aux petites maisons des grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre, aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly et Clichy.

§ Ier.

Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.

Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à peine quelques maisons parmi lesquelles la ferme des Mathurins (rue de la Ferme), la ferme de l'Hôtel-Dieu (rue Saint-Lazare, en face de la rue de Clichy), la tour des Dames, moulin appartenant aux religieuses de Montmartre, la ferme Chantrelle (rue Chantereine), la Grange-Batelière, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins, lesquels formaient le hameau des Porcherons. Il tirait son nom d'un château dit aussi château du Coq, situé rue Saint-Lazare, près de la ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce château, le chemin du Coq. On allait aux Porcherons par un chemin tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et portait plusieurs noms: chaussée des Porcherons, chaussée de la ferme de l'Hôtel-Dieu, chaussée de la Porte-Gaillon, chemin de la Grande-Pinte, enfin chaussée d'Antin, à cause de l'hôtel d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé, nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de Mirabeau, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:

L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.
Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!

Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom et prit celui du premier département conquis par la République, le Mont-Blanc. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de Mme Récamier; c'est là que cette femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre de fêtes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquité, de plaisirs qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786 et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62, dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel de Mme Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en 1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel du cardinal Fesch.

La rue de Clichy était encore, au milieu du XVIIIe siècle, un chemin qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue Moncey. Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière, devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789, brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.

Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la prison pour dettes et une église nouvelle dédiée à la Trinité. La barrière qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une commune qui, par les mœurs de ses habitants et l'élégance un peu mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg de la Chaussée-d'Antin: ce sont les Batignolles, qui n'avaient que trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf mille habitants.

Près de la barrière de Clichy est le cimetière Montmartre ou du Nord, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient qu'un petit nombre de tombes illustres.

De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne remarquons que la rue de Provence, qui a été construite en 1776 sur le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.

L'Opéra, dont le premier privilége date de 1669 [57], a d'abord été placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en 1794, où il passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur les jardins du président Pinon.

§ II.

La rue Saint-Lazare.

C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des Porcherons [58]. Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin public, sous le nom de Tivoli, une magnifique habitation construite par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.

La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui, le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que s'accroître dans l'avenir.

Des nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs historiques, nous ne remarquons que la rue Laffitte, qui commence sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom d'Artois; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle prit, pendant la révolution, le nom de Cérutti: c'était celui d'un ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue, nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien, et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque. La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis, était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les premiers bals des victimes. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet, et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la branche aînée à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église de Notre-Dame-de-Lorette, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels, des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus d'une église, les cérémonies catholiques.

CHAPITRE X.

RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ.

§ Ier.

La rue Saint-Honoré.

Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps, même après sa destruction, la barrière des Sergents; la deuxième, près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631, démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le tombeau, du cardinal Dubois, œuvre de Coustou le jeune, et elle a été détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les bravi du duc de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de ces bureaux d'esprit du XVIIIe siècle, où grands seigneurs, écrivains, étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive, légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale. C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins, dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami; c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le principal combat du 13 vendémiaire.

Les édifices publics que renferme cette rue sont:

1º L'Oratoire.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq. L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les délicats déserts de Fontainebleau. C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants. C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons, d'autres vœux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents, Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe, Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de Bérulle, œuvre magnifique de François Anguier. Cette institution si regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments, aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église, après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en 1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève.

2º Le Palais-Royal, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la rue Saint-Honoré est interrompue par une place aujourd'hui complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva sur cette place une fontaine, dite Château-d'Eau, dont les bâtiments renfermaient un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le 24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin de la rue Saint-Honoré, était le café de la Régence, qui date de 1695 et qui, dans le XVIIIe siècle, était le rendez-vous des écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte au midi sur la rue de Rivoli.

3º L'église Saint-Roch, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une antique chapelle de sainte Suzanne, dite de Gaillon, à cause du hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'œuvre très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui, paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée; ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre, du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes, enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage et qui laisserait nos pères bien étonnés.

4º L'église de l'Assomption, qui appartenait à un couvent de femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement, et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et surmontée d'une coupole peinte par Lafosse.

La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres édifices remarquables:

1º L'église Saint-Honoré, dont nous avons parlé.

2º L'hospice des Quinze-Vingts, qui occupait l'espace compris entre la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses, rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.» L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions, à une compagnie financière qui ouvrit sur leur emplacement les rues de Chartres, de Valois, de Rohan, rues régulièrement bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour achever le Louvre et la rue de Rivoli.

3º Le couvent des Jacobins ou Dominicains, fondé en 1611 et dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par le marché Saint-Honoré. La bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard, œuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve, dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le fameux club des Amis de la Constitution ou des Jacobins, qui dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans, d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31 mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins, assiégée par la jeunesse dorée, fut envahie, dévastée et fermée. Un décret de la Convention (28 floréal an IV) ordonna la démolition de tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui serait appelé du Neuf-Thermidor; mais cela ne fut exécuté qu'en 1810.

4º Le couvent des Feuillants, sur l'emplacement duquel a été ouverte la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt, d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait jusqu'au Manége des Tuileries et à la terrasse qu'on appelle encore des Feuillants. On allait à ce Manége par un passage étroit qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins, un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été détruit.

5º Le couvent des Capucins, fondé par Catherine de Médicis en 1576; il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.

Le couvent des Filles de la Conception, fondé en 1635, et sur l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.

Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà décrites dans le quartier du Palais-Royal):

1º Rue des Bourdonnais.--Elle tire son nom d'une famille parisienne célèbre au XIIIe siècle. Au nº 11 était la maison des Carneaux, à l'enseigne de la Couronne d'or. C'était un hôtel qui appartenait au duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille. Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa principale tourelle, chef-d'œuvre de bon goût et d'élégance, a été transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est, depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap.

L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite marché aux pourceaux, place aux chats, fosse aux chiens, et où l'on suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques.

2º Rue de la Tonnellerie.--Ce n'était, au XIIe siècle, qu'un chemin habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des Grands-Piliers. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: J. Baptiste Poquelin de Molière. Cette maison a été batie sur l'emplacement de celle ou il naquit en 1620. Cette inscription repose sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des Vieilles-Étuves.

3º Rue du Roule.--C'est une des voies les plus fréquentées de Paris, à cause de son prolongement par la rue des Prouvaires, qui aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la Monnaie, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le XIIIe siècle jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues Boucher et Étienne.

4º Rue de l'Arbre-Sec.--Elle doit son nom, comme la plupart des anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la rue Saint-Honoré, bâtie sous François Ier, a été réédifiée en 1776 par Soufflot. Près d'elle existait autrefois la Croix du Trahoir, théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz, mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit: Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens, ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la liberté de Broussel.

La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, qui tire son nom des fossés creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette rue était dans le XIVe siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné [59]. Il devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le XVIIIe siècle, fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des Hommes illustres de la France (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.» Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais.

5º Rue d'Orléans.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au XVIIe siècle, les plus fameuses estuves de Paris, tenues par un nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé.

6º Rue des Poulies et place du Louvre.--Dans cette rue, aujourd'hui presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en 1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville. C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV. Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit pour former les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis lorsque fut ouverte la place du Louvre.

Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Cette église a été bâtie, les uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus de raison, par Chilpéric Ier, en l'honneur de saint Germain, évêque de Paris, dont le tombeau devait y être et n'y fut jamais transféré. On l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond, à cause de sa forme circulaire. Saint Landry, évêque de Paris, y fut enterré en 655. Les Normands, pendant le siége de Paris, la prirent et la fortifièrent; à leur départ, ils la laissèrent en ruines. Le roi Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec Saint-Germain-des-Prés, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois, quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette église. C'était alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du nord de Paris. Au commencement du XIVe siècle, elle fut entièrement rebâtie, et c'est de cette époque que datent sa façade, son porche, ses clochers. L'église Saint-Germain était collégiale et n'est devenue paroissiale qu'en 1744: son chapitre, très-puissant et très-riche, nommait à six cures de Paris; à cause de son voisinage du Louvre et des Tuileries, elle a pris une grande part aux événements de notre histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la Saint-Barthélémy, dont le signal fut donné par sa grosse cloche. Elle était ornée de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments funéraires. Il serait impossible d'énumérer les hommes célèbres qui y ont été enterrés: dans la dernière restauration qu'elle a subie, la terre qu'on remua sous les dalles de la nef et du chœur n'était pour ainsi dire composée que d'ossements et de cendres de morts, et il en était de même de la terre du cloître. Nommons seulement les chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellièvre, la famille des Phélippeaux, qui a fourni dix ministres, le poète Malherbe, l'architecte Levau, le médecin Guy Patin, le peintre Stella, le graveur Warin, l'orfévre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins, les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le géographe Sanson, le médecin Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait comment cette église fut horriblement dévastée le 13 février 1831; elle a été restaurée avec autant de luxe que d'intelligence et rendue au culte. C'est la paroisse du quatrième arrondissement.

L'église Saint-Germain-l'Auxerrois était entourée d'un cloître dont on a formé plus tard la place Saint-Germain et les rues des Prêtres et Chilpéric, aujourd'hui en partie détruites; on y pénétrait de la place du Louvre par une ruelle où se trouvait une maison dite du Doyenné, occupée en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estrées et où celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dîner chez Zamet, se fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupée par le savant Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les érudits et les gens de lettres.

Dans ce même cloître, rue des Prêtres, nº17, est le Journal des Débats, qui date de 1789.

7º Rue de Grenelle, ainsi appelée de Henri de Guernelles, qui l'habitait au XIIIe siècle. Dans cette rue était l'hôtel du président Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de Bellegarde, en 1632 au chancelier Séguier, lequel l'enrichit de peintures de Vouet, d'une belle bibliothèque et d'une chapelle. «Sous ce nouveau propriétaire, dit Jaillot, protecteur éclairé des sciences, des arts et des talents, cet hôtel devint le temple des Muses, l'asile des savants et le berceau de l'Académie française; c'est là que le chancelier a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Suède honora l'Académie de sa présence.» L'Académie française siégea dans l'hôtel Séguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers généraux achetèrent cette maison avec ses dépendances et y établirent leurs bureaux et leurs magasins: elle prit alors le nom d'hôtel des Fermes. «Là s'engouffre, dit Mercier, l'argent arraché avec violence de toutes les parties du royaume, pour qu'après ce long et pénible travail, il rentre altéré dans les coffres du roi.» En 1792, l'hôtel des Fermes, devenu propriété nationale, fut converti en maison de détention, puis en théâtre; il a été ensuite partagé en plusieurs propriétés particulières. Près de l'hôtel des Fermes se trouvait, dans le XVIe siècle, l'hôtel du vidame de Chartres, où Jeanne d'Albret mourut le 9 juin 1572.

8º Rue Pierre Lescot.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du XIIIe siècle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour prendre celui du chanoine de Paris qui a été le premier architecte du Louvre. C'était, ainsi que les rues voisines de la Bibliothèque, du Chantre, etc., une des plus tristes et des plus misérables de Paris: ses maisons, étroites, humides, infectes, étaient occupées par des auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes d'où sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des repris de justice. Toutes ces rues ont été détruites pour l'achèvement du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli.

9º Rue Saint-Thomas du Louvre.--Cette rue, que nous ne nommons qu'à cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparaître dans les démolitions faites pour achever le Louvre, commençait à la place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu'à la Seine. Elle datait du XIIIe siècle et tirait son nom d'une église dédiée à saint Thomas de Cantorbéry, qui fut fondée par Robert de Dreux, fils de Louis VI. Cette église, qui était sise au coin de la rue du Doyenné, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacrée au culte protestant pendant la révolution et aujourd'hui est détruite. En face de cette église était l'hôpital, le collége et l'église Saint-Nicolas, qui furent supprimés en 1740.

Dans cette rue se trouvait le fameux hôtel Rambouillet, qui porta successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, épousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani, et vint s'y établir. C'était une grande maison avec de beaux jardins, décorée à l'intérieur avec une richesse pleine de goût, et qui occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le voisinage de la place du Palais-Royal; sa façade intérieure dominait les jardins des Quinze-Vingts et de l'hôtel de Longueville, et avait la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du Carrousel. Nous avons dit ailleurs (Hist. gén. de Paris, p. 62) quelle célébrité il acquit dans le XVIIe siècle. Cet hôtel passa au duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes, puis aux ducs d'Uzès. En 1784 il fut détruit, et l'on construisit sur son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le théâtre du Vaudeville, détruit par un incendie en 1836.

A côté de l'hôtel Rambouillet était l'hôtel de Longueville, bâti par Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reçut la couronne de Pologne. Il appartint ensuite à Marguerite de Valois, puis au marquis de la Vieuville, puis à la duchesse de Chevreuse, qui en fit le chef-lieu de la Fronde: c'est là que se passèrent toutes ces intrigues «où la politique et l'amour se prêtaient mutuellement des prétextes et des armes,» et que le cardinal de Retz raconte avec tant de complaisance; c'est là qu'il venait passer une partie des nuits avec mademoiselle de Chevreuse. «J'y allois tous les soirs, dit-il, et nos vedettes se plaçoient réglément à vingt pas des sentinelles du Palais-Royal, où le roi logeoit.» Cet hôtel, après avoir appartenu à la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux fermiers généraux, qui y établirent le magasin général des tabacs. On y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'était fréquenté que par des femmes débauchées. Il est aujourd'hui détruit.

Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeuré: Voiture [60], qui avait une maison voisine de l'hôtel de Rambouillet; la comtesse de Mailly, maîtresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire, etc.

10º Rue Saint-Nicaise. Cette rue, qui vient aussi de disparaître dans la construction de la rue de Rivoli, avait été ouverte dans le XVIe siècle sur l'emplacement des anciens murs de la ville, et elle se prolongeait autrefois jusqu'à la galerie du Louvre en s'ouvrant vers le milieu pour former le côté oriental de la place du Carrousel. On sait que le crime du 3 nivôse détruisit ou ébranla la partie septentrionale de cette rue et amena la démolition de la plupart de ses bâtiments: il ne resta donc de cette partie que sept à huit maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui détruites [61]. Quant à la partie méridionale, elle fut entièrement démolie pour agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois très-importante, renfermait de nombreux hôtels: de Roquelaure ou de Beringhen, de Coigny, d'Elbeuf, qui a été habité sous l'Empire par Cambacérès, etc. Dans cette rue ont demeuré le conventionnel Duquesnoy, condamné à mort à la suite des journées de prairial et qui se poignarda après sa condamnation; le poète impérial Esmenard, le naturaliste Lamétherie, etc.

11° Rue du Dauphin.--C'était autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent; on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV passa par cette rue pour aller à Saint-Roch remercier Dieu de la guérison de son père. Cette rue, alors fort étroite, ouvrait une communication très-importante avec la cour du Manège et le jardin des Tuileries; aussi a-t-elle joué un grand rôle dans les journées révolutionnaires, surtout au 13 vendémiaire: c'est là que Bonaparte avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son ancien nom. On l'a encore appelée du Trocadero de 1825 à 1830.

12° Rue de Castiglione.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a été ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'après un décret consulaire du 17 vendémiaire an X; mais les constructions ne commencèrent qu'en 1812. Cette rue est composée, comme la rue de Rivoli, de maisons ou plutôt de palais uniformes, avec une double galerie à portiques.

13° Rue de Luxembourg, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'hôtel de Luxembourg. Au n° 15 a demeuré Cambon, le célèbre financier de la Convention, à qui l'on doit la création du grand livre de la dette publique; au n° 21 a demeuré le conventionnel Romme, qui se poignarda comme Duquesnoy après sa condamnation; au n° 27 a demeuré Casimir Périer.

14° Rue Saint-Florentin.--C'est une rue peu ancienne et où néanmoins se sont accomplis de graves événements. On l'appela d'abord le cul-de-sac de l'Orangerie, et de chétives maisons y abritaient les orangers des Tuileries. Une partie appartenait, en 1730, à Louis XV; une autre partie à Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue, en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom du comte de Saint-Florentin (Phélipeaux, duc de la Vrillière), ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste hôtel, où il donna des fêtes dignes de sa frivolité. Cet hôtel appartint ensuite au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint propriété nationale et fut acquis en 1812 par l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand-Périgord. C'est là que cet homme, à qui l'on a attribué plus d'esprit, d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu réellement, a fait la Restauration de 1814; c'est là qu'il est mort. L'hôtel Saint-Florentin appartient aujourd'hui à un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et se trouve occupé par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue Saint-Florentin a demeuré Pétion.