CHAPITRE VIII.

QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME.

Jusqu'ici, nous avons trouvé de grandes voies de communication partant de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie de ce Paris moderne quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme; le deuxième, quartier de la Chaussée-d'Antin. Dans ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si fortement la pensée sur les temps anciens, sur les mœurs, les souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières, construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les œuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence morale, passionnée uniquement pour le plaisir.

Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires, les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier. Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre: 1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale et la Madeleine.

I.

Rue Croix-des-petits-champs, place des victoires et rue Notre-Dame-des-victoires.

La rue Croix-des-Petits-Champs date du XVIe siècle: elle a pris son nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On y trouve les bâtiments de la Banque de France, dont l'entrée principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien hôtel de Toulouse. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en 1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de grands embellissements [50], et il passa à sa postérité. La révolution y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé leur ancienne magnificence: ils sont ornés de tableaux des grands maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de crédit qui soit en Europe.

La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un quartier si désert encore dans le milieu du XVIIe siècle, qu'on y volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de Vide-Gousset. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en bronze doré, œuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux. Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.» Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place l'on a élevé en 1822 une statue équestre de Louis XIV, œuvre très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont dignement respectée.

La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés, était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance; car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait: «Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par des marchands de châles et de soieries.

La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la rue Neuve-des-Petits-Champs, qui coupe en deux parties égales le grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue, très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans le XVIIe siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel Colbert, au coin de la rue Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y mourut en 1683 [51], habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel Mazarin, à l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º L'hôtel de Lionne, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain, et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'Opéra-Italien.

La rue Notre-Dame-des-Victoires, appelée dans le XVIIe siècle le chemin herbu, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui l'une des plus fréquentées à cause des Messageries impériales, qui y sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les Augustins déchaussés, vulgairement appelés Petits-Pères. Cette église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740; elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de tableaux[52].

Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le scandale de tout Paris.

II.

Le Palais-Royal, la rue Vivienne et la Bourse.

§ Ier.

Le Palais-Royal.

Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui, probablement, appartenaient à quelque grande villa; les fouilles faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe siècle, la partie voisine de la rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du Rempart. Au XVIe siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercœur. En 1624, le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels [53] et fit abattre la partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier, une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental, mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient alors si rigoureusement notre langue: Palais-Cardinal. Outre une chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités, de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre, ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en 1639 par la représentation de Mirame, tragédie composée par Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en présence du roi, de la reine et de toute la cour [54].

C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre 1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643. Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV occupa l'appartement de Richelieu, situé entre les deux galeries; on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et, sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau, montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21 octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er. Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frère du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses principaux chefs-d'œuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut pris, en jouant le Malade imaginaire, du mal dont il mourut la nuit suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.

En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law, poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut, en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.

Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En 1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé secrètement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité), et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra, sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation financière.

Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un rond d'eau de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648. En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls, dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'arbre de Cracovie: c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants; on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans vouloir humilier personne.»

C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque à demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité, dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était pas même nivelé. C est là ce camp des Tartares, ces fameuses galeries de bois, qui ont joué un rôle de premier ordre dans l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se sont donné rendez-vous.

Tout le palais fut aussi bouleversé et changé. On démolit presque entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle de spectacle dite d'abord des Variétés amusantes, qui devint le théâtre de la Liberté en 1791, le théâtre de la République en 1793, enfin où fut transféré en 1799 le Théâtre-Français, qui y est resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec Mlle Rachel. Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans. Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, Mlle Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies, opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix ans, moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs, sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde, des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie passée.

Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de toutes les agitations, enfin le forum de la révolution; on sait que là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12 juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais, traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question de les détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par Lucien Bonaparte.

L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe, d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode, s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la révolution le rendez-vous des royalistes, des vendéens, des émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration (il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde, où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs premières luttes: au-dessus de ce café demeurait Mlle Montansier, dont le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient la chasse aux Jacobins. Mlle Montansier est morte dans cet appartement en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.

La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans, pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées, leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1er octobre 1831, le nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries, cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux, tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal, aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!

§ II.

La rue Vivienne et la place de la Bourse.

La rue Vivienne était jadis une voie romaine qui menait à Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits, laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:

ampudiæ amandæ.
vixit annis xvii.
pithusa mater fecit
[55].

Et voilà les premières Parisiennes dont l'histoire ait conservé les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée! Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs! Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le sol actuel de Paris!

La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen âge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe siècle, et elle prit alors son nom de la famille Vivien, qui y possédait de grands terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du Palais-Royal recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit construire un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, «tout ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient eu de plus précieux,» une bibliothèque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande galerie où étaient entassées ces richesses, qui lui valurent tant de malédictions, que, dans les dernières années de sa vie, il se promenait enveloppé dans sa robe de camelot, en disant: «Il faut quitter tout cela!» A sa mort, ce palais fut partagé en deux hôtels, qui existent encore. Le premier, qui garda le nom de Mazarin, avait son entrée principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la Meilleraye, époux d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de la Compagnie des Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse, plus tard le contrôle général des finances, et enfin, pendant la révolution, les bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des finances a été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de la Bibliothèque impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin, prit le nom de Nevers et fut donné au marquis de Mancini; il devint sous la Régence le siége de la banque de Law et avait alors sa principale entrée rue Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et destiné à la bibliothèque du roi: nous en reparlerons.

En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.

Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets. Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais œil dans cette rue d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.

Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron, elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite, bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie parisienne sait transformer en trésors.

La place de la Bourse a été ouverte sur l'emplacement du couvent des Filles Saint-Thomas, lequel datait de 1652 et avait été fondé par une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la Bourse, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en 1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que, pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres, peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le veau d'or.

Le palais de la Bourse renferme le Tribunal de commerce, qui juge annuellement 35,000 affaires!

La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles constructions; on y remarque le théâtre du Vaudeville, dont la salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.

III.

La rue Richelieu.

C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais, le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde; alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:

Au bout de cette rue où le grand cardinal....
................
S'élève une maison modeste, retirée,
Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.
L'œil voit d'abord ce mont dont les antres profonds
Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,
Où de trente moulins les ailes étendues
M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.
Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits,
S'y promènent au loin sur de vastes marais.
C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,
Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc.

Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne, un centre d'affaires et de plaisirs.

La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la Loi; une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de l'hôtel, avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle assez important pendant cette époque, et c'est par elle que les bataillons du 13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention. Après leur défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les vainqueurs endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en portent encore les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle devint pour ainsi dite la rue des théâtres, à cause du Théâtre-Français et de l'Opéra, qu'elle possédait, des salles Feydeau et Favart, qui étaient sur ses côtés. Elle avait encore un établissement d'un autre genre et qui a augmenté sa célébrité: c'est la maison de jeu Frascati, ancien hôtel Lecoulteux, qui fut dans toute sa vogue sous le Directoire et sous l'Empire; ses jardins s'étendaient jusqu'aux boulevards et à la rue Neuve-Vivienne.

Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont:

1º Le Théâtre-Français, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à 1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782; dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à dater de cette dernière époque.

2º La fontaine Molière, élevée en 1844 en face de la maison où notre grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de Molière.

3º La Bibliothèque impériale.--Commencée par Charles V et composée alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850 volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François Ier, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes, de médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en 1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de 600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à 1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc. C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde; mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles, les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles, on en a laissé voler la moitié en 1831.

4° La fontaine Richelieu.--A la place qu'elle occupe était jadis l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793, mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794 jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel, Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes, sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce crime, l'Opéra fut transporté dans la salle provisoire qu'il occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on construisit une chapelle expiatoire. Mais, en 1830, cette chapelle fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est aujourd'hui une maison particulière.

La rue Richelieu aboutit au boulevard des Italiens. Ce boulevard est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les acteurs dits de la Comédie-Italienne, lesquels avaient été adjoints depuis 1762 à ceux de l'Opéra-Comique; ils devaient y représenter «des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant, soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour, rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui, depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par l'Opéra-Italien.

Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à l'Opéra-Comique: ceux de Marivaux, Favart, Grétry. Au nº 1 de la rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par Ladmiral.

Parmi les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons:

1º Rue Neuve-Saint-Augustin, ouverte en 1650, et qui se terminait alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de Grammont, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de Gesvres, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses gouverneurs; hôtel Desmarets, où est mort le fameux contrôleur général; hôtel de Lorges, bâti par le fermier général Frémont et vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière; enfin l'hôtel d'Antin ou de Richelieu. Ce dernier avait été bâti en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en 1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour prolonger la rue d'Antin.

Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692 Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet.

2º Rue Ménars, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, «l'orateur du genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu, et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir [56]

3º Rue Feydeau.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une partie de la rue et de la place de la Bourse.