Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la porte de même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en 1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre les deux boulevards voisins, est l'œuvre de l'ingénieur Blondel; les sculptures sont des frères Anguier.
Là commence le boulevard Saint-Denis, qui forme la partie la plus basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux, très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin. On n'y trouve aucun édifice public.
La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé l'insurrection de juin 1848.
Le faubourg Saint-Denis, n'est pas une voie aussi belle que le faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect; dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante, bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures. Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois, pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en portant son pieux fardeau.
Les édifices publics du faubourg Saint-Denis sont:
1° La prison Saint-Lazare.--Cette maison, qui date du XIe siècle, était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris «issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens, voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale, fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume, non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées «entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume.
Au XVIe siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui ne recevait plus de ladres; on le réforma en 1585, en le confiant à des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566, le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu précipitait la levée d'une armée, la maison de Saint-Lazare fut choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et, en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare.
Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison, y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de Saint-Lazare.
Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme ordinairement huit à neuf cents détenues.
La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste clos, dont nous parlerons tout à l'heure.
2º Maison de santé (nº 112).--C'était autrefois la maison des Filles de la Charité, ou «servantes des pauvres malades,» congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en 1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui, c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant des prix médiocres, les malades non indigents qui ne peuvent se faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des hospices et renferme 150 lits.
La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de la banque, de la richesse et de la mode.
1º Rue de l'Échiquier.--Les rues de l'Échiquier, d'Enghien, Hauteville, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne couture des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des finances en 1814 et en 1830.
2º Rue de Paradis.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.
3º Rue La Fayette.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans le clos Saint-Lazare. Ce clos était compris entre les faubourgs Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une d'elles, dite le logis du roi, servait en effet à loger les monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre une communication remarquable entre les quartiers du nord-est de Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La Fayette. On y trouve l'église Saint-Vincent-de-Paul, bâtie de 1824 à 1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures.
Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen, de Beauvais, d'Amiens, etc.
A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis, se tenait autrefois la foire du Landit, la plus importante des foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils, ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce que, indicebatur, on la publiait), datait, dit-on, de Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une montre ou procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789; aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges.
Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux Champeaux-Saint-Honoré, sur un terrain appartenant à l'église Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore cinq sols de cens. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée Champeaux, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos, étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de marchandises, et fut appelé le marché, les halles ou alles, pour ce que chacun y alloit.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les piliers des halles, à droite le long de la rue de la Tonnellerie, à gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la halle en la forme que s'ensuit...» Au XIVe siècle, les halles prirent un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre, aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers, pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les rues de la Chanverrerie, au Feurre (aujourd'hui aux Fers), de la Coconnerie ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin, les principales villes de France et même de Flandre y avaient des boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles, etc.
Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes allaient haranguer humblement la foule et mendier ses bonnes grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc.
«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains métiers ou commerces, rues de la Cordonnerie, de la Petite et de la Grande Friperie, de la Poterie, de la Lingerie, etc. Alors furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le Pilori, qui était situé au marché au poisson.
Le Pilori, qui datait du XIIIe siècle, était une tour octogone dont le premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François Ier, etc. Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et jouèrent leurs farces et sottises. Le Pilori subsista jusqu'en 1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage.
Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les poissardes allaient complimenter le roi dans les grandes occasions et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des forts et des poissardes.
Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et leur assainissement étaient pourtant une œuvre urgente, qui aurait dû préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en 1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime, disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands, n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe indigente... Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...»
Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson. Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30 départements.
Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris, l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général, l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables, inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles des coins repoussants où se font des commerces inconnus aux heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de milliers de malheureux.
La rue Montorgueil commence à l'extrémité des halles, vers la pointe Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue au Comte ou à la Comtesse d'Artois, à cause de l'hôtel d'Artois, situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée, on ne sait pourquoi, Mons Superbus, et qui est occupée aujourd'hui par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de rue Poissonnière, lequel lui vient des marchands de marée qui autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort importante comme débouché des halles, très-populeuse et très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien. Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les rues qui y débouchent, nous remarquons:
1º Rue Marie-Stuart.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée Tireboudin, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était pas honnête à prononcer; on en changea la dernière syllabe, et ce changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf, qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim, Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble que le nom de Grand-Cerf, qu'ils proposent de substituer à l'ancien, a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien, devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle reine d'Écosse.
2º Rue Mandar.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2 était le restaurant du Rocher de Cancale, où, pendant longtemps, se firent les dîners du Caveau moderne, société de chansonniers qui datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet des mœurs littéraires du XVIIIe siècle, de cette gaieté un peu gauloise, de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais.
3º Rue du Cadran ou Saint-Sauveur.--Elle s'appelait d'abord rue des Égouts et ensuite rue du Bout-du-Monde. Ce dernier nom, d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un os, un bouc, un duc, un monde, avec cette inscription: Au Bouc-Duc-Monde. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom de Saint-Sauveur.
4º Rue Neuve-Saint-Eustache.--Elle n'est remarquable que comme ayant été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de toiles peintes, etc.
5º Rue de Cléry.--Elle est principalement habitée par des marchands de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit pour ouvrir la rue de Mulhouse.
6º Rue Beauregard.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de la Ville-Neuve, bâti au XVIe siècle sur des terrains appartenant aux Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place de la chapelle on bâtit une église dédiée à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, laquelle a été réédifiée en 1828.
La rue Poissonnière aboutit aux boulevards Bonne-Nouvelle et Poissonnière. Le premier offre à peu près la même physionomie que le boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional, construit récemment. On y trouve le théâtre du Gymnase-Dramatique, bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus, si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun édifice public.
Le faubourg Poissonnière ne date que du XVIIe siècle. C'était alors un chemin dit de la Nouvelle-France et qui était bordé de jardins, de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de Sainte-Anne, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui, c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août 1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la Restauration. Au coin de la rue Bergère est le Conservatoire ou École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793, rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la Nouvelle-France, dont une chambre a été habitée par Hoche et Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la première usine à gaz qui ait éclairé la capitale.
La partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé un vaste hôpital, dit du Nord ou de La Riboisière, et qui est, dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions, et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental, mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août.
La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui étaient presque entièrement soulevées.
Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de la dernière moitié du XVIIIe siècle: celles qui avoisinent les boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance; celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et habitées.
La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin public, dit le Château-Rouge, qui a une célébrité historique. C'est là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux maréchaux de capituler. Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu, en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la révolution de février.
La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit. Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.
Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:
1º L'église Saint-Eustache, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est un chef-d'œuvre d'architecture gothique; quant à son portail de grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En 1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille pastoureaux; il prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église, et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer, de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces tombeaux était celui du grand Colbert, œuvre de Tuby et de Coysevox.
2º Le marché Saint-Joseph.--Il a été construit en 1798 sur l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier, et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache. Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en 1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en 1820, au cimetière du Père-Lachaise.
On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'Uzès, où fut placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient aujourd'hui à la famille Delessert.
Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous remarquerons:
1º La rue du Jour.--Elle tire son nom altéré d'un séjour que le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière, et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville, Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se prolonge par la rue Oblin jusqu'à la Halle au blé, construite sur l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de Nesle, de Bohême, d'Orléans, de la Reine, de Soissons.
«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le XIIIe siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'Histoire générale de Paris (p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au séjour du roi dont nous venons de parler, au four de la couture appartenant à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four, des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne, construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai 1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la sœur de Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix [48]. A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers (1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut conservée et adossée au monument.
2º Rue Jean-Jacques-Rousseau.--Au XIIIe siècle, elle se nommait Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui fut donné. L'auteur d'Émile avait demeuré au quatrième étage de la maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les Considérations sur le gouvernement de la Pologne; c'est là que les princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas [49].»
Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle, près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau, Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le Mystère de l'Ancien Testament, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en autorise la représentation impose les obligations suivantes «aux maistres et entrepresneurs:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix livres tournois.»
La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au commencement du XVIIe siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et, sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, l'hôtel des postes.
Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de 500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles instruisaient.
Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.
3º Rue de la Jussienne.--Le nom de cette rue vient, par corruption, d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de Paris. Madame Dubarry, après la mort de Louis XV, demeura pendant quelques années au nº 16 de cette rue.
La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue Coq-Héron, où se trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.
4º Rue des Vieux-Augustins.--Des frères Augustins étant venus d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le XIVe siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.
5º Rue des Jeûneurs.--Son nom véritable est des Jeux-Neufs, à cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.
Le boulevard Montmartre, auquel aboutit la rue de même nom, est, avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des Variétés, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy, etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº 10 est mort Boïeldieu.
Le faubourg Montmartre n'offre rien de remarquable: depuis une vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas, sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des Martyrs, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite Notre-Dame-de-Lorette, à cause d'une église dont nous parlerons plus tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes qu'on a baptisées du nom de lorettes. La rue Notre-Dame-de-Lorette est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité par M. Thiers.
Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous remarquons:
1º Rue Grange-Batelière.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom de Drouot. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs. C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a renfermé pendant quelque temps la mairie du deuxième arrondissement.
2º Rue Geoffroy-Marie.--Cette rue a été ouverte récemment sur les terrains dits de la Boule-Rouge, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu, d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur: savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu Geoffroy, couturier de Paris, et Marie, son épouse, lesquels ont déclaré que, naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la grange appelée Grange-Bataillère, hors des murs de Paris, à la porte Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture à l'usage desdits frères et sœurs, de la même manière et suivant le même régime que lesdits frères et sœurs ont l'habitude de se vêtir et nourrir. Le 1er août 1260.»
3º Rue de la Victoire.--C'était encore, au commencement du XVIIIe siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine, ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui attira la jeunesse dorée et les merveilleuses de ce temps, et où l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien, qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine. Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma, après avoir été bâti par Condorcet et qui fut acheté par Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000 livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la Victoire, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté disait simplement: «L'administration centrale du département, considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des mœurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la rue Chantereine portera le nom de rue de la Victoire.» C'est dans son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit, avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire. Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis cette époque à divers propriétaires.
Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (mons Martis ou mons Martyrum). Une tradition populaire et qui ne manque pas de vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de Mercure, dont au XVIIe siècle on croyait encore voir les restes. Dès le VIIe siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV, lorsqu'il assiégea Paris, y établit son quartier général, et les religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de murailles de cette abbaye.
La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres, qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la plupart des animaux antédiluviens.