La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient encore, il y a quelques années, les noms des Coquilles, Barre-du-Bec, Sainte-Avoye, noms absorbés aujourd'hui dans celui du Temple. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684.
La rue des Coquilles se nommait autrefois Gentien, d'une famille célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées. Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet.
La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait, dit-on, son tribunal ou sa barre de justice dans cette rue, au n° 19.
La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient:
1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y séjourna quelquefois. Henri III y dansa aux noces du duc d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue. Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et, sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue Rambuteau.
2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes demeures de l'aristocratie du XVIIe siècle sont aujourd'hui encombrées de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues de la Verrerie et des Lombards sont la métropole.
La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du XIIe siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre, y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut appelé la ville neuve du Temple et devint une forteresse imprenable. Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307, Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous les Templiers furent arrêtés par tout le royaume. Alors commença ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos, restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics; enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée. Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y expier ces plaisirs. Ce ne fut pas dans l'hôtel du grand prieur qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à chaque étage de portes de fer [35]. Après l'horrible drame qui se passa dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes: d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois, Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements. Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810, l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les mausolées élevés à des chevaliers du Temple et de Malte. En 1814, l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.
A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite de baraques qu'on appelait les charniers du Temple et qui servaient de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture bizarre: c'est la Rotonde du Temple, élevée sur les dessins de Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique, dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en 1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit, sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où campent plus de six mille marchands et où viennent s'étaler tous les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte: Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en 1818.
La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux: 1° le couvent des Filles Sainte-Élisabeth, fondé en 1614 par Marie de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte en 1809. 2° Le couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth, fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.
Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux, des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est, comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites, couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers; ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain, etc. La population de ce quartier peut être regardée comme le type de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue, amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile, présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834; dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et ensanglantées par des combats.
Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à l'étranger l'honneur de Paris et de la France.
Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du Temple, nous remarquons:
1º Rue de la Tixeranderie, l'une des plus anciennes rues de Paris, qui avait pris ce nom dans le XIIIe siècle des tisserands qui y demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des Coquilles et du Coq, habité, au XIVe siècle, par les rois de Naples de la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682, on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche de Navarre, veuve de Philippe de Valois; il en restait quelques débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron, ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps, aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, Mlle d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté, recevaient toutes les illustrations du XVIIe siècle, Turenne, madame de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV, presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un couvent de la rue Saint-Jacques.
La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville, que le général Duvivier reçut une blessure mortelle.
2º Rue de la Verrerie.--Elle date du XIIe siècle et tire son nom des verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge, les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent, où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de la Verrerie, une des plus tumultueuses et des plus commerçantes de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou, comme l'on dit aujourd'hui, en denrées coloniales.
3° Rue Rambuteau.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis, traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers, occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques Cœur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: A Jacques Cœur Prudence, Probité, Désintéressement. On croit que ce financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg.
4° Rue de Braque.--Il y avait là une porte de Paris, près de laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois vœux ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens, leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et son église furent rebâtis au XVIIIe siècle, au coin de la rue du Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du couvent a servi de théâtre pendant la révolution.
5° Rue des Vieilles-Audriettes.--Elle tire son nom d'un couvent de religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin de la rue du Temple était une échelle patibulaire de cinquante pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789.
6° Rue Chapon.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon, Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790, plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une des maisons de la rue Transnonain [36], un amateur de théâtre, nommé Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des acteurs célèbres du XIVe siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de ses habitants.
7° Rue Portefoin ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui l'habitait au XIVe siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient l'église et l'hospice des Enfants-Rouges, fondé par François Ier et sa sœur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore.
8° Rue des Fontaines.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois le couvent des Madelonnettes. Ce couvent fut fondé en 1620, pour les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions: celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force; celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu, le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite.
9° Rue Meslay.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens, ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut assaillie par les soldats et en partie massacrée.
10° Rue de Vendôme, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de 1792; c'est aujourd'hui la mairie du sixième arrondissement.
Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets, ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque animé que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté, outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules, Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes, les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier, pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent le vice et la misère.
On y trouve: 1º Le Théâtre-Lyrique, fondé en 1847 sur l'emplacement d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux Foulon.--2º Le Cirque-Olympique, fondé par les frères Franconi en 1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des Folies Dramatiques, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º Le théâtre de la Gaîté, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792, fut reconstruit en 1808, incendié en 1835, et aujourd'hui continue à attirer la foule.--5º Le théâtre des Délassements-Comiques, fondé en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit.
Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le 28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.
Le faubourg du Temple a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce n'était encore qu'un chemin à travers champs au XVIe siècle. On commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé Courtille (jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie, et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en 1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue, surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de barricades.
De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple, nous ne remarquerons que la rue Bichat, qui mène à l'hôpital Saint-Louis. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris: néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700 malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.
A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue s'appelle, dans sa partie inférieure, la Courtille. C'est là que le peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes, hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation, de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus!
Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale, obscure, et prenait les noms de Planche-Mibray et des Arcis, qui ont disparu.
Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de l'empereur Charles IV à Paris:
L'empereur vint par la Coutellerie
Au carrefour nommé la Vannerie,
Où fut jadis la planche de Mibray;
Tel nom portoit pour la vague et le bray,
Getté de Seyne en une creuse tranche,
Entre le pont que l'on passoit à planche,
Et on l'ostoit pour estre en seureté.
Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe siècle, et elle était principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du XVe siècle.
L'origine du nom de la rue des Arcis ou Arsis, est inconnue: on pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui se nommait Archet-Saint-Merry, si un acte de 1136 n'appelait pas cette rue de Arsionibus, qui est peut-être le nom de quelque famille bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, l'abbé Suger avait une maison qui lui avait coûté mille livres.
Dans cette rue était l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la fondation remonte au XIe siècle et qui tirait son surnom de la grande boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers, et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus bourgeoise de Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes, de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes: L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc. Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les bourgeois Colin Boulard et Nicolas Flamel. Le premier était un marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances. «Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII, mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le XVIIe siècle, au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des médecins.
L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.
La rue Saint-Martin, proprement dite, celle qui commence à la rue des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines; dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse, affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les Parisiens du bon Dieu.
Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:
1° L'église Saint-Merry.--On présume que, sur l'emplacement de cette église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe siècle, un ermitage, auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du IXe siècle, cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son tombeau. A cette chapelle succéda, dans le XIIe siècle, une église qui fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau de Odon avec cette modeste inscription: Hic jacet vir bonæ memoriæ, odo l'alconarius, fundator hujus ecclesiæ.
L'église Saint-Merry était collégiale, c'est-à-dire qu'elle avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe siècle, etc. On y a enterré: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles, savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;» Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV, le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième arrondissement.
2° L'église Saint-Nicolas-des-Champs.--C'était, au VIIIe siècle, une chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle fut reconstruite et agrandie au XIe siècle, et, quoique située hors de la ville, devint, au XIIIe, église paroissiale pour les rues suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs, de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du XVIIe siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420. Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la paroisse du sixième arrondissement.
3° Le Conservatoire des arts et métiers, autrefois le prieuré de Saint-Martin-des-Champs.--On croit que c'était une abbaye dont la fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en 1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieuré dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines; il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles, des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire qui date du XIe siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire, qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est très-belle et date du XVIIIe siècle. C'est à cette époque que les murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous la juridiction temporelle des religieux. La rue au Maire a pris son nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin, et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon, sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues modernes, les exercices militaires, la fortification et des métiers[37]. Cette école cessa d'exister en 1795, et alors un décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à sa place un conservatoire des arts et métiers, qui renferme les modèles des machines et outils propres à l'industrie et à l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut, pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.
Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le gouvernement et l'Assemblée législative.
Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la chapelle Saint-Julien-des-Ménétriers, qui appartenait à la communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris. Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue voisine, rue étroite et infecte, dite des Jugléeurs ou des Ménétriers, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le XIIe siècle, occupée entièrement par les artistes et les saltimbanques de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, les arts ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition. Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.
La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en 1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il mourut en 1540.
Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement de marchands, de fabricants et d'ouvriers.
Nous nommons d'abord la rue des Écrivains qui a disparu et se trouve absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie. Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres. Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier. Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors, et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné le nom de Nicolas Flamel à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces estuves existaient dès le XIIIe siècle, et le rôle de la taille de 1292 donne à l'estuveur le nom de Martin le Biau.
2º Rue des Lombards.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui, au XIIIe siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines. Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de 1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle, est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à 2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait aussi dans cette rue la maison dite le Poids du roy, où se conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à six livres le cent. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids, sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes boutiques de nos pères.
3º Rue du Cloître-Saint-Merry. Dans cette rue était l'hôtel du président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui ne fut jamais suspectée.
4º Rue des Vieilles-Étuves. Les maisons de bains ou estuves étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVIIe siècle, dit Sauval, on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les barbiers estuvistes allaient crier dans les rues:
Seignor, quar vous allez baingner
Et estuver sans deslayer,
Li bains sont chaus, c'est sans mentir.
Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les baigneurs (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs, entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour faire des parties de vin, de jeu et de débauche [38]. Louis XIV lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur Lavienne, qui devint son valet de chambre.
Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg et avaient pour enseigne le Lion d'argent.
5º Rue aux Ours.--Elle date du XIIIe siècle, et s'appelait encore, en 1770, de son vrai nom aux Oües ou aux Oies, à cause des nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la rue Salle-au-Comte qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la Vierge, dite Notre-Dame-de-la-Carole, devant laquelle, chaque année, le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse, au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre, qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang. Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus authentiques, et la critique si sagace des érudits du XVIIe siècle en avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat. Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de Dammartin vers la fin du XIIIe siècle: c'est là qu'il fut arrêté par les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à l'étroit.
Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et Saint-Denis, la rue Quincampoix, dont le nom vient probablement d'un de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est très-ancienne: au XIIIe siècle, elle était peuplée de merciers et d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVIe siècle, la vogue marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut, raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le garderoient[39].» Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes les autres inventions, roueries et manœuvres de bourse. C'est dans cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs du XIIIe et du XVIIe siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée que par des commerçants et des fabricants. Elle a pour prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là demeurait Chapelain.
6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIIIe siècle et s'appelait alors de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée, très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie. C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.
Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat, Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces deux dernières et qu'on appelait Bourg-l'Abbé, rue aujourd'hui absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe siècle: c'était un lieu de plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté, non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses habitants, dont les mœurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages, de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime, des chants souvent et quelquefois des plaintes.
La rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du 12 mai 1839.