§ III.

La place de la Bastille et les boulevards.

La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première, plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent le nom de place de la Bastille.

La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui occupait la première partie de la place dont nous venons de parler, l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre tours ayant un développement de quarante toises; cette face se trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres faces, elles se composaient de deux massifs de bâtiments servant à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme, et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal, par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine.

La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs, des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le signal d'une révolution qui a bouleversé le monde.

Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents. Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu, Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.

Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du 14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août 1793. Du 21 au 25 prairial an II, la place de la Bastille servit aux exécutions du tribunal révolutionnaire et vit tomber quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.

Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778.

Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville, s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres, surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République. C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le général Négrier.

La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place Mazas.

Le boulevard Contrescarpe, formé de la contrescarpe de l'ancien fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue nouvelle de Lyon qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon.

Le boulevard Bourdon, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé l'insurrection de juin 1832.

La place Mazas où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du Trône. On y trouve une vaste prison, dite Mazas, ou la nouvelle Force, située en face de l'embarcadère du chemin de fer de Lyon. Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul, puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'œil ce qui se passe dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre 1851.

Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des boulevards intérieurs du nord, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de rues basses établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres de Périer, de Lamarque et de La Fayette, les troubles de 1820, les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses mœurs, son caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le présent, nous ne parlerons que du boulevard Saint-Antoine ou Beaumarchais.

Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et, jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue Amelot (nom du ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787, Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le commerce, la population, le luxe même commencent à se porter.

§ IV.

Le faubourg Saint-Antoine.

C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail que le faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du XIIe siècle, était un lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux malheureuses «gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour de cet enclos et sous la protection des abbesses, dames de toutes les terres voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent réunis plus tard les hameaux de Popincourt, de la Croix-Faubin, de Picpus, de Reuilly et de la Râpée.

Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet, il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre, il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août, conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le faubourg de Gloire. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On sait comment, au 1er prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la révolution sur les champs de bataille: parmi ces glorieux faubouriens, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter, s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là qu'est sorti Mallet!

Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries. En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin 1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette, maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon. En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail: aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et lui-même devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours, il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne, garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines. Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts; ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance inutile, capitula.

Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie, lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits, chefs-d'œuvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton, des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc. Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve, triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense de l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que deux hôpitaux.

1º L'Hospice des enfants malades.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en 1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en hospice pour les enfants malades.

2º L'hôpital Saint-Antoine, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu. Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le 12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en 1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et renfermant trois cent vingt lits.

Le faubourg se termine à la place et à la barrière du Trône, qui tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis. Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud fut dressé sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et les élèves de l'École Polytechnique.

Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly, de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de Montreuil.

1º La rue de Charenton commence à la place de la Bastille et finit à la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre, en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet; elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis. «Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et étouffé dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se fit rhabiller et armer, et il retourna au combat [32]

On trouve dans la rue de Charenton: l'hospice des Quinze-Vingts, fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.

2º La rue de Reuilly doit son nom au château de Romiliacum, bâti par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au XVIIIe siècle, était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.

3º La rue de Picpus est célèbre par ses établissements charitables ou religieux. Au nº 8 est la maison hospitalière d'Enghien, fondée par la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux nº 15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de Notre-Dame-de-Lépante, fondé en 1647, et dont une partie est occupée par la congrégation des Dames du Sacré-Cœur. Dans le cimetière de cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumées les cinq cent vingt victimes, suppliciées à la place de la Bastille et à la barrière du Trône. Il fut concédé par l'empereur aux familles de ces victimes, qui seules ont le droit d'y être enterrées. C'est là qu'est la sépulture de La Fayette. Au nº 23 est la maison mère des Dames de la congrégation de la Mère de Dieu. Au nº 37 se trouvait le couvent des Franciscains réformés, fondé en 1601 et regardé comme le chef-lieu de l'ordre. L'église renfermait les tombeaux du cardinal Duperron, du maréchal de Choiseul, etc.

4º La rue de la Roquette renfermait: 1º l'hôtel des chevaliers de l'arbalète et de l'arquebuse, compagnie royale dont les priviléges furent donnés par Louis VI et confirmés par tous les rois jusqu'à Louis XVI; 2º l'hôtel de Bel-Esbat, qui appartenait à Henri III, et où, en 1588, il faillit être enlevé par les ligueurs. Cet hôtel fut transformé, en 1636, en couvent des Hospitalières de la Charité-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles femmes. Il est aujourd'hui détruit, et à sa place on a construit en 1836 deux vastes bâtiments qui, sans doute, ont été placés l'un en face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique: l'un est le Pénitencier des jeunes détenus, l'autre le Dépôt des condamnés. Ces deux prisons, dites modèles et remarquables en effet par leur construction, ont coûté près de quatre millions. Sur la place qui les sépare se font les exécutions criminelles.

La rue de la Roquette conduit au cimetière de l'Est ou du Père-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetière il y avait, dans le XVe siècle, une maison de campagne appartenant à un épicier de Paris et qu'on appelait la Folie-Régnault. Elle fut achetée par les Jésuites de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut habitée et embellie par le père Lachaise, confesseur de Louis XIV. En 1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y établir un cimetière. C'est la plus vaste nécropole de Paris et la plus heureusement située; du riant coteau qu'elle occupe, on découvre une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol accidenté, coupé de ravins, de plateaux, de belles allées, de sentiers sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, de fleurs, où se pressent les monuments sépulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de bois, est une promenade pittoresque où rien n'inspire la tristesse, où l'on pourrait croire, aux inscriptions placées sur les tombes, que la population de Paris est la plus vertueuse du globe. Là se voient le tombeau d'Abeilard et d'Héloïse, bijou gothique dont la place était dans une église et non en plein air [33], les sépultures de Molière et de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de Masséna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Périer, etc. La mode, qui se mêle de tout, a fait de ce cimetière, destiné aux quartiers les plus populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les illustrations.

5º La rue de Charonne est une voie aussi populeuse, aussi industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est là surtout qu'on trouve ces vastes cours habitées par des centaines de familles, où, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de petits ateliers d'ébénisterie. Cette rue renferme ou renfermait plusieurs couvents: au nº 86 est le couvent des Filles de la Croix, de l'ordre de Saint-Dominique, établi en 1641; les bâtiments n'ayant pas été aliénés pendant la révolution, ils ont été rendus à ces religieuses en 1817. Au nº 88 était le couvent de la Madeleine de Trainel, fondé en 1654; l'abbesse de Chelles, fille du régent, s'y retira pour s'y occuper de théologie, de chimie et d'histoire naturelle; elle y mourut en 1743. C'est là qu'est mort aussi le chancelier d'Argenson. Au nº 97 était le prieuré de Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes séparées de leurs maris. Il fut transformé sous l'empire en une filature de coton dirigée par l'illustre Richard Lenoir et que les événements de 1814 ruinèrent complètement. Napoléon visita plusieurs fois cet établissement et y assista à une grande fête. Il fut en 1846 transformé en hôpital, et aujourd'hui est détruit. Une rue a été ouverte sur son emplacement.

Près de la rue de Charonne est l'église paroissiale du huitième arrondissement, Sainte-Marguerite. On y remarque une descente de croix de Girardon et un monument élevé à la mémoire du fils de Louis XVI, lequel fut enterré dans le cimetière de cette église.

Dans la rue de Charonne débouche le passage Vaucanson, qui a été ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'hôtel Mortagne, où demeurait l'illustre mécanicien. Dans cet hôtel était une collection de cinq cents machines léguée en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a été plus tard le noyau du Conservatoire des arts et métiers.

6º Nous n'avons rien à dire de la rue Montreuil, si ce n'est qu'elle conduit à un village célèbre par ses fruits, et qu'elle possède une caserne.

CHAPITRE II.

LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MÉNILMONTANT.

La Vieille-Rue-du-Temple commence à la place Baudoyer et finit au boulevard du Temple sous le nom de Filles-du-Calvaire. C'est une rue étroite et mal bâtie dans sa partie inférieure, large et belle dans sa partie supérieure. La partie inférieure est très-ancienne, car elle était déjà dite vieille au XIIIe siècle; la partie supérieure n'a été bâtie que dans le XVIe: ce n'était, avant cette époque, qu'un chemin à travers champs et appelé de la Coulture-du-Temple ou de la Coulture-Barbette; les noms des rues voisines de l'Oseille et du Pont-aux-Choux indiquent quelle était la nature de ces champs. Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait à aucun monument religieux, comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a joué qu'un rôle très-médiocre dans l'histoire de Paris, excepté dans sa partie inférieure, où il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, dite porte Barbette, située près de la rue des Francs-Bourgeois. Nous avons dit ailleurs que l'hôtel voisin de cette porte, et qui lui avait donné son nom, appartenait à Isabelle de Bavière, et que c'est en sortant de cet hôtel que Louis, duc d'Orléans, en 1407, fut assassiné par les satellites de Jean-Sans-Peur.

Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artère du Marais. Ce quartier, le premier qui ait été régulièrement bâti, était sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du règne de Louis XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la magistrature, de la bourgeoisie retirée du commerce, et il prit de cette population paisible une renommée de calme et de placidité, mais aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore complètement perdu. «Là règne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux préjugés.» Cependant, depuis trente ans, le Marais a changé d'aspect; c'est toujours un quartier bien aéré et bien bâti; mais il a été envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop pressées dans ces deux grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son ancienne population est obligée de s'en éloigner.

On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple:

1° Le Marché des Blancs-Manteaux.--Sur l'emplacement de ce marché se trouvait, au XVIe siècle, l'hôtel d'Adjacet, qui appartenait à l'un des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du même roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des Hospitalières de Saint-Anastase. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, sur ses débris, a été construit en 1813 le marché des Blancs-Manteaux.

2° L'Imprimerie impériale.--Elle est établie dans l'hôtel de Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui communiquait avec l'hôtel de Soubise; cette imprimerie, fondée par le connétable de Luynes et complétée par Richelieu, non pour le service de l'État, mais uniquement dans l'intérêt des lettres, fut d'abord placée au Louvre, puis à l'hôtel où est aujourd'hui la Banque de France, enfin, en 1809, dans le bâtiment actuel. Ce n'est que depuis 1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe trois à quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et dix presses mécaniques, et possède quarante-six alphabets des langues d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et cinquante-six des langues orientales.

Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'hôtel d'Argenson, qui fut habité par le fameux garde des sceaux; l'hôtel Le Pelletier, qui fut habité par le prévôt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc.

Dans la rue des Filles-du-Calvaire se trouvait un couvent, chef-lieu d'une congrégation, qui fut fondé en 1633 par le fameux P. Joseph, et où l'on conservait le cœur du fondateur. Sur ses débris on établit, en 1792, un théâtre qui a subsisté jusqu'en 1807 sous le nom de Théâtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Ménilmontant a été ouverte sur son emplacement.

Voici les rues les plus remarquables qui débouchent dans la Vieille-Rue-du-Temple:

1° Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.--«Sous le règne de saint Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que quelques maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons. Il avait épousé, en 1225, la fille de Léolyn, prince de Galles et était venu à Paris pour quelque négociation secrète contre l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais entrèrent dans son vergier, le défièrent et l'insultèrent. Il n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le secondèrent si bien que trois de ces Anglais furent tués; les deux autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures. Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le vergier, et les donna à son brave et fidèle domestique, appelé Galleran. Le nom de Champ-aux-Bretons, qu'on donna au jardin à l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue.» Elle prit celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y établir en 1258. «Revint une autre manière de frères, dit Joinville, qui se faisoient appeler frères de Sainte-Croix, et requistrent au roy que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hébergea en une rue appellée le quarrefour du Temple, qui ores est appellée la rue Sainte-Croix.» L'église, bâtie par Eudes de Montreuil, était petite et d'une construction très-élégante; elle renfermait des tableaux précieux et le tombeau de Barnabé Brisson, président du Parlement, qui fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent supprimés en 1778; on détruisit leur couvent et leur église pendant la révolution, et l'on établit sur leur emplacement des maisons particulières et un passage qui aboutit rue des Billettes.

Cette rue, dite anciennement rue où Dieu fust bouilli, renfermait la chapelle des Miracles, bâtie en 1302 sur l'emplacement de la maison d'un juif qui fut brûlé pour avoir jeté, en 1298, dans une chaudière d'eau bouillante une hostie consacrée, laquelle était conservée en l'église de Saint-Jean-en-Grève. A la chapelle fut adjoint un couvent d'hospitaliers ou frères de la Charité-Notre-Dame, auxquels succédèrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaça la chapelle par une église qui fut entièrement reconstruite en 1754, et dont le portail est d'une élégante simplicité. Cette église est devenue, depuis 1812, le temple des protestants de la confession d'Augsbourg. Les restes de Papire Masson et le cœur d'Eudes de Mézeray y ont été déposés.

La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'Homme-Armé, qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom à Renaud de Brehan. Dans cette rue était, dit-on, la maison de Jacques Cœur.

2º Rue des Rosiers.--A l'angle que cette rue fait avec celle des Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutilée en 1528. Ce fut l'occasion de persécutions contre les protestants. François Ier vint lui-même en grand pompe remplacer l'image de pierre par une image d'argent. Celle-ci fut volée en 1545 et remplacée par une statue de pierre, qui existait encore en 1789.

3º Rue des Francs-Bourgeois.--Elle date du XIIIe siècle et portait d'abord le nom de Vieilles-Poulies; elle prit son nom actuel d'un hospice fondé en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui n'existait plus au XVIe siècle. Une partie de l'hôtel Barbette bordait cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la Vieille-Rue-du-Temple. Au nº 7 était l'hôtel du maréchal d'Albret, qui de 1650 à 1670, fut un autre hôtel de Rambouillet pour la quantité de beaux esprits qui s'y réunissaient; c'était la maison que fréquentait d'ordinaire madame Maintenon après son veuvage, et c'est là qu'elle connut madame de Montespan. Au nº 13 était l'hôtel du chancelier Le Tellier, et c'est là qu'il mourut en 1685. Au nº 21 était l'hôtel du comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruautés et ses débauches.

4º Rue de Paradis.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle tire son nom d'une enseigne et renferme:

1. L'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, dont l'origine remonte à des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui s'établirent à Paris en 1258. «Revint, raconte Joinville, une autre manière de frères qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer à Paris. Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux hebergier, de lès la viez porte du Temple, assez près des tisserans.» Cet ordre ayant été supprimé en 1274, le couvent fut donné aux Guillelmites, et à ceux-ci succédèrent en 1618 les Bénédictins de Saint-Maur. La maison et l'église furent reconstruites en 1684 par les soins du chancelier Le Tellier, et c'est là que furent composés ces trésors d'érudition qui sont la gloire de notre pays, l'Art de vérifier les dates, la Collection des historiens de France, la Nouvelle diplomatique, etc. «Personne n'ignore, dit Jaillot, combien l'Église et l'État sont redevables aux Bénédictins: cette maison-ci en a produit et en possède encore qui sont à jamais recommandables par leurs vertus et leurs talents.» Ce monastère, dont il ne reste pas la moindre trace, a été détruit en 1797, et sur son emplacement on a ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'église, qui n'a rien de remarquable, a été conservée; c'est l'une des succursales du septième arrondissement.

2. Le Mont-de-Piété, fondé en 1777, et dont les bâtiments furent achevés en 1786. «Ce bureau général d'emprunt sur nantissement, fondé uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de bienfaisance,» est l'une des institutions qui témoignent le plus tristement la gêne et la misère des classes populaires. De 1831 à 1845, il a prêté sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000 francs; les quatre cinquièmes des engagements ont été faits par des ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engagés s'est élevé à 1,135,000, et celui des sommes prêtées à 19,382,000 francs. En 1854, les articles engagés ont été au nombre de 1,584,149, et les sommes prêtées se sont élevées à 28,201,835 fr.

3° L'hôtel Soubise, où sont les Archives de l'État. Ce vaste hôtel, qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est formé de: 1° l'hôtel de Clisson, situé rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bâti en 1383; c'était, avons-nous dit dans l'Histoire générale de Paris, l'hôtel de la Miséricorde, et l'on avait décoré de M sa façade, pour perpétuer l'outrage fait aux Parisiens. Après la mort du connétable, il passa dans la maison de Penthièvre et fut acheté en 1553 par la duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entrée à l'École des Chartes. 2° L'hôtel de Navarre, situé rue de Paradis, qui appartint successivement aux maisons d'Évreux et d'Armagnac, fut confisqué sur ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa à la maison de Laval et fut acheté par la duchesse de Guise en 1556; 3° l'hôtel de la Roche-Guyon, situé Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois hôtels et de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut assassiné au siége d'Orléans), se fit l'immense palais qui joua un si grand rôle dans les troubles de la Ligue. Cet hôtel resta dans la maison de Lorraine jusqu'en 1697, où il fut acheté par le prince de Soubise, qui le fit reconstruire presque entièrement et avec une grande magnificence. Il devint propriété nationale en 1793, et en 1808 on y transporta les Archives de l'État.

L'Assemblée constituante, le 7 septembre 1789, avait décrété que les pièces originales qui lui seraient adressées et la minute du procès-verbal de ses séances formeraient un dépôt qui porterait le nom d'Archives nationales. Ce dépôt, placé d'abord à Versailles, s'en alla à Paris avec l'Assemblée, fut placé au couvent des Capucins et s'enrichit des formes et des planches pour la confection des assignats, des caractères de l'imprimerie du Louvre, des machines de l'Académie des Sciences, etc. La Convention nationale régularisa ce dépôt par un décret du 7 messidor an II, et ordonna qu'on y renfermerait, outre les papiers des assemblées nationales, les sceaux de la République, les types des monnaies, les étalons des poids et mesures, les traités avec les puissances étrangères, le titre général de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives, à la tête desquelles était Camus, s'en allèrent avec la Convention aux Tuileries, où elles furent logées à côté du comité de salut public, puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Législatif. Napoléon, le 6 mars 1808, leur attribua l'ancien hôtel Soubise, et toutes les archives des pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce dépôt devint alors si considérable que, malgré des constructions nouvelles, le vaste hôtel Soubise se trouva insuffisant, et que Napoléon ordonna de bâtir pour les archives, entre les ponts d'Iéna et de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacité 100,000 mètres cubes, avec des jardins destinés à doubler l'établissement dans la suite des temps. La chute de l'Empire empêcha l'exécution du monument, et les étrangers vinrent, en pillant les archives, débarrasser l'hôtel Soubise de son encombrement. On réorganisa cet établissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est aujourd'hui partagé en six sections qui renferment l'ancien trésor des chartes, les archives domaniales, le dépôt topographique et 145,000 cartons, outre des curiosités historiques, telles que l'armoire de fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques années, on a fait des agrandissements énormes et des embellissements pompeux à cet établissement, qui ressemble, avec sa grande porte fastueusement décorée, ses colonnades, ses statues, à la demeure d'un monarque; mais les riches salons où l'on entasse les vieux papiers, les vérités cachées de notre histoire, sont à peu près inaccessibles au vulgaire.

5° Rue Barbette, qui tire son nom de l'hôtel Barbette. Cet hôtel avait été bâti par Étienne Barbette, prévôt des marchands et maître de la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dévasté en 1306 dans une émeute populaire. Il fut acheté par Charles VI et devint le petit séjour d'Isabelle de Bavière, qui en fit un lieu de plaisance et de délices. (Voy. Hist. gén. de Paris, p. 31.) Au XVIe siècle, il appartenait à la maison de Brézé, et comme femme de Louis de Brézé, Diane de Poitiers possédait et habitait cet hôtel. A sa mort, on le démolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des Trois-Pavillons, qui a porté aussi le nom de Diane, etc.

6° Rue du Perche.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fondé en 1622, par Athanase Molé, capucin, frère de Mathieu Molé. L'église existe encore sous le vocable de Saint-François d'Assise: c'est une des succursales du septième arrondissement. En face de la rue du Perche est celle des Coutures-Saint-Gervais, où se trouve l'hôtel de Juigné, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occupé par l'École centrale des manufactures.

7° Rue des Quatre-Fils, ainsi nommée d'une enseigne. Dans la maison n° 8, furent arrêtés, en 1804, le duc de Rivière et Jules de Polignac, complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n° 22, demeurait madame Dudeffant, et c'est là qu'était ce salon si fréquenté par les beaux esprits et les seigneurs du XVIIIe siècle, dont d'Alembert et mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs.

8° Rue Saint-Louis.--Cette grande et belle rue, l'une des plus régulières de Paris, a été bâtie sur une partie du jardin des Tournelles; elle date du XVIIe siècle et était jadis remplie de grands hôtels appartenant à la noblesse et à la magistrature: l'hôtel d'Ecquevilly, qui a appartenu au chancelier Boucherat et à Claude de Guénégaud, et qui existe encore; l'hôtel Voisin, où est mort, en 1717, le chancelier de ce nom; l'hôtel Turenne, qui avait été acheté par l'illustre vainqueur des Dunes, et où il demeurait à l'époque de sa mort [34]; il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et donné par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bénédictines du Saint-Sacrement. Cet hôtel était au coin de la rue Saint-Claude: il fut détruit avec le couvent des Bénédictines, et sur son emplacement on a bâti récemment l'église Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, qui est une des succursales du huitième arrondissement. Cette église est un de ces petits temples païens dont l'art moderne reproduit invariablement le type stérile et dont on peut faire au besoin un théâtre, un hospice ou une prison.

Parmi les rues qui débouchent dans la rue Saint-Louis, nous remarquerons celle des Minimes. Dans cette rue était le couvent des Minimes, fondé en 1609 par Marie de Médicis sur une partie du jardin des Tournelles, et qui a produit des théologiens et des savants, entre autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'église, dont le portail avait été construit par François Mansard, ne fut terminée qu'en 1679: elle était richement décorée et renfermait les tombeaux du duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX, de la famille Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de Sainte-Marthe, etc. Cette église a été détruite en 1798. Les bâtiments du couvent servent de caserne.

La rue des Filles-du-Calvaire aboutit à un boulevard de même nom, qui présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et n'a rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de Ménilmontant sert de prolongement ou de faubourg à la Vieille-Rue-du-Temple. Cette rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un chemin à travers les champs et marais qui couvraient tout l'espace compris entre les faubourgs Saint-Antoine et du Temple: ce n'est guère que depuis vingt-cinq ans qu'on a commencé à couvrir de maisons toutes ces cultures. Avant cette dernière époque, on ne voyait de rues que dans le voisinage des boulevards: ces rues, dites d'Angoulême, du Grand-Prieuré, de Malte, de Crussol, ont été ouvertes en 1781, d'après les plans de Perard de Montreuil, sur 24,000 toises de marais appartenant au grand prieuré de Malte, dont le titulaire était alors le duc d'Angoulême, et l'administrateur le baron de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues qui y aboutissent, aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de grandes fabriques, ont été hérissées de barricades pendant l'insurrection de juin 1848.

La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg Saint-Antoine s'effectue par la rue Popincourt, qui doit son origine à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous Charles VI. Dans cette maison était, au XVIe siècle, un temple protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636 un couvent d'Annonciades, qui fut supprimé en 1782. L'église existe encore au coin de la rue Saint-Ambroise, qui en a pris son nom: c'est une succursale du huitième arrondissement.

Dans la rue Popincourt débouche la rue des Amandiers, où se trouve l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme Parmentier, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome.

La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en 1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris.