Les deux plus anciens ponts de Paris sont le Pont-au-Change et le Petit-Pont, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur construction. Le premier, appelé d'abord Grand-Pont, prit en 1140, son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées de maisons qu'on fit disparaître en 1786 [22]. Il avait, à son extrémité septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV: l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin 1848.
Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le pont Saint-Michel, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de maisons qui disparurent en 1808 [23]. C'est sur ce pont que le président Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. En 1413, on construisit le pont Notre-Dame, qui, en 1449, par la négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du parachèvement de si grand et magnifique œuvre, fut crié Noël et grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de la pompe Notre-Dame, qui fournit à Paris journellement deux millions de litres d'eau.
Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts [24], qui prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine, et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs (Hist. gén. de Paris, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle, la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi: ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau armorié qui flotte et leur sert d'enseigne [25].» Le Pont-Neuf, dans le temps où il fut construit, était une voie de communication très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont contribué à le rendre populaire, le Roi de bronze et la Samaritaine.
Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, œuvre de Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre; c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788. Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, œuvre de Lemot, a été rétablie en 1817.
La Samaritaine était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière, qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens: les dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze ont été le titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de la Fronde.
Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts Marie et de la Tournelle pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes; on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en 1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.
L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre fit construire en 1642 le pont Barbier ou Sainte-Anne, à la place du bac qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on lui substitua le Pont-Royal dont l'exécution est due au dominicain François Romain.
A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux Doubles ou de l'Hôtel-Dieu, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un double denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le Pont-Rouge, pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842 par une passerelle suspendue, dite pont de la Cité.
Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet, le pont Louis XVI, dit aussi de la Révolution et aujourd'hui de la Concorde; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus d'une révolution!
Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'Austerlitz, commencé en 1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des Arts, commencé en 1802, achevé en 1804; d'Iéna, commencé en 1809, achevé en 1813. Le premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en 1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.
Les ponts suspendus des Invalides et d'Arcole ont été construits en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre d'un combat en 1830. Les ponts Louis-Philippe, de l'Archevêché, du Carrousel datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en 1855, le pont de l'Alma qui unit le quartier de Chaillot et celui du Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres, avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en 1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.
La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine, comme son nom l'indique, qu'une grève, que le fleuve couvrait souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé en 1141. Vers la fin du XIIIe siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui s'était tenu d'abord à la Vallée de misère, près du grand Châtelet, vint s'y établir dans une maison dite aux Piliers, et alors commença la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires, aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud! que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il serait entendu de la France entière.»
Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en 1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en 1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721, de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino, Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803, de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.
Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet 1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu, le 5 octobre, la Fayette entraîné par la garde nationale à Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe! et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire, l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois, le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée, qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15 mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de s'emparer de ce Louvre de la multitude.
Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment. De là est venu le mot faire grève, pour signifier les chômages volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis trente ans. La place a d'ailleurs doublé d'étendue et de magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le boulevard de l'Hôtel-de-Ville qui joint la place du Châtelet et a absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du monument.
Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux nautes, corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et peut-être avant leur domination, qui devint au XIIe siècle la hanse parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de prévôt des marchands et ses confrères celui d'échevins. Le prévôt et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant de soin, dit un écrivain du XVIe siècle, la vie de ceux qui aspirent à ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie, ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette, Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon, Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;» et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux, le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens [27].»
Nous avons vu dans l'Histoire générale de Paris que l'ancienne municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an VIII confia cette administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par la loi du 20 avril 1834. La révolution de 1848 fit disparaître l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs; mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est assisté d'une commission municipale nommée par le gouvernement.
Le premier Hôtel-de-Ville qu'ait eu la place de Grève s'appelait la Maison-aux-Piliers, à cause des piliers de bois qui soutenaient son humble façade, ou Maison-aux-Dauphins, parce qu'elle avait appartenu aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880 livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes affaires.»
Sous le règne de François Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole, prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de la Grève, il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»
L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté de Jean Asselin, maître des œuvres de la ville, ne s'éleva que lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, œuvre remarquable de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une statue de Louis XIV, chef-d'œuvre de Coysevox. La principale salle était celle du Trône, qui servait pour les réceptions, les fêtes, les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy, de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est, de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques; là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa la tête d'un coup de pistolet.
En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de l'hôpital du Saint-Esprit, fondé en 1362 pour des orphelins nés à Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le Bureau des pauvres, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église Saint-Jean-en-Grève, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville; c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées de Paris; elle avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de salle d'assemblée pour la ville.
Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan gigantesque et au moyen de la destruction des rues du Martroy, qui passait jadis sous l'édifice, du Tourniquet-Saint-Jean, ou du Pet-au-Diable, de la Levrette, des Audriettes, d'une partie des rues de la Mortellerie et de la Tixeranderie, etc. En prolongeant la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style, en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux, statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.
L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris, l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au 27 juillet 1794, pendant le règne de la sanglante Commune, qui gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848, pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.
La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du Martroy, ainsi appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par la rue du Monceau-Saint-Gervais, qui prenait son nom de l'éminence où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière [28]. Dans cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800 un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert, en 1836, une large et belle voie, dite François-Miron, qui dégageait la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et à une forteresse, qu'on appelle Caserne Napoléon.
Le prolongement de la rue François-Miron était la rue du Pourtour-Saint-Gervais, qui longe l'église de même nom; elle vient d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église Saint-Gervais est la plus ancienne du nord de Paris, car elle existait au VIe siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette basilique, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands, et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail, d'architecture moderne, œuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui «dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon, etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y surprendre et lui demander à souper.
La rue du Pourtour aboutit à la place Baudoyer, autrefois Bagauda et Baudet, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un des plus terribles combats de juin 1848.
A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.
La rue Saint-Antoine, avec le faubourg du même nom, est une de ces rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et s'appela d'abord rue de la Porte-Baudet, à cause d'une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue Culture-Sainte-Catherine, puis rue du Pont-Perrin, à cause d'un pont construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale; c'est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au XVIIe siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14 juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui, venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de la lutte.
La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux siècles.
L'hôtel Saint-Paul, qui occupait l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels divers achetés ou construits par Charles V [29] et réunis entre eux sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc (au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie, des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs, une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François Ier, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis «il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a dédié Cinna), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que, se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson. Aujourd'hui, c'est une maison particulière.
L'hôtel des Tournelles, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François Ier, il devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur, renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles, Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus, et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627, Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant cette inscription:
Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa reconnoissance.
Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des Fédérés, puis de l'Indivisibilité, puis des Vosges, en l'honneur du département qui, en l'an VIII, s'était le plus empressé de payer ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en 1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814, la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à Louis XIII, œuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans dommage laisser dans la carrière.
Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du XVIIe siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine, qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle, comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne n'a pas eu un souvenir.
Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au lieu des beaux et des raffinés du XVIIe siècle, que les vieilles gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans l'hôtel Villedeuil (nº 14), la mairie du huitième arrondissement, a été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés.
Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent encore: l'hôtel de Beauvais, œuvre de Lepaute, où se plaçait ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles; l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV, etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous allons décrire et dont un seul existe encore:
1º Le couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine.--Le moyen âge avait des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des populations entières mouraient sans murmure, et que la charité cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était le feu sacré ou mal des Ardents, ou mal Saint-Antoine. Une congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la Saussaie, situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.
2º L'église Saint-Louis-Saint-Paul.--Sur l'emplacement de cette église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XVe siècle, on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder, dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel, Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des Jésuites, aux chanoines réguliers de l'ordre de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790, la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le collége ou lycée Charlemagne. L'église a été bâtie en 1612 par les soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les cœurs de Louis XIII, de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier Birague, œuvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé, œuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches. C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons.
3º Le couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers.--«En 1201, dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris, préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se composait, mit son vœu de chasteté sous le patronage d'une vierge, sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin, bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de sa garde:
«A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la victoire qui fust au pont de Bovines, l'an 1214.»--«Les sergents d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de madame saincte Katherine; ainsi fust-il.»
Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la réaction de 1383.
L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église, monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de ces noms barbares et oubliés de Monsieur-Sainct-Loys et du Pont-de-Bovines, mais des noms illustres de MM. les ministres de cette époque.
4º Le temple des protestants de la confession de Genève.--Cet édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon de Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut dans une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée depuis, servant à présent de chœur aux Filles de la Visitation-Sainte-Marie.» En effet, c'est dans cet hôtel que ces religieuses, instituées par saint François de Sales, furent établies en 1629 par madame de Chantal, la sainte aïeule de madame de Sévigné. L'église, remarquable par son dôme et ses belles peintures, fut construite en 1634 par François Mansard. On y trouvait le tombeau du fameux ministre Fouquet, mort à Pignerol en 1680. La maison des Filles de la Visitation a été supprimée en 1790; sur l'emplacement du couvent on a ouvert une rue; l'église a été affectée en 1800 au culte protestant.
Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à la rue Saint-Antoine.
1º Place du Marché Saint-Jean.--C'était, dit-on, un ancien cimetière romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme, Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue de Rivoli.
2º Rue des Barres.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250 et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIIIe siècle, on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il devint le chef-lieu de la section de la Maison Commune, et c'est là que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une fenêtre.
3º Rue Geoffroy-Lasnier .--Elle tire son nom d'une famille bourgeoise du XVIe siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au nº 26 est établie la mairie du neuvième arrondissement, dans une maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de Montmorency.
4º Rues de Jouy et du Figuier.--La rue de Jouy doit son nom à un hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à la fin du XVe siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs dégradés un établissement de roulage.
5º Rue Pavée [30]. --Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs hôtels célèbres:
1. L'hôtel de Brienne, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la Force, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de Sicile, puis à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom. En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus tard la petite-Force; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui, en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En 1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force, dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre, furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé, Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur spirituel et si hardi du Tableau de Paris. On y renferma aussi madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac, Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, Barbès, etc. La Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue [31] sur son emplacement.
2. L'hôtel de Savoisy, qui appartint à un seigneur de la cour de Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au XVIe siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe encore.
3. L'hôtel de Lamoignon.--Il avait été bâti par Diane, fille naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de Boileau et de Racine, avait institué une Académie de belle littérature, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin, etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux Malesherbes.
6º Rue Culture-Sainte-Catherine.--En 1391, le connétable de Clisson, revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, assailli par vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie, sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire, l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison d'éducation. Au nº 29 était le couvent des Filles bleues ou Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil, cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y mourut.
La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine dans une sorte de place qu'on appelle Birague, et où s'élevait une fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit, en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.
7º Rue Saint-Paul, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J. Hardouin Mansard, œuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui avait été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703 sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu, et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800.
A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII. Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais. Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire.
Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue Neuve-Saint-Paul; au nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la rue des Barrés, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent: comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en 1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait Béguines, et qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou «religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait institué les trois récitations de l'Ave Maria, ordonna que le monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne vivent que d'aumônes, ne font jamais gras, même en maladie, jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à plate terre, n'ont point de cellules ni de sœurs converses, ne portent point de linge, couchent sur la dure et vont au chœur à minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce couvent a toujours été très-nombreux.»
Dans le couvent de l'Ave Maria était le tombeau de Mathieu Molé; aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.
8º Rue du Petit-Musc.--Le vrai nom de cette rue est Pute y muce, parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son extrémité, près de la Seine, était le couvent des Célestins. Ces religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des beaux-arts, et les chefs-d'œuvre de sculpture y sont, pour ainsi dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans, monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, œuvre de Paul Ponce, supportait dans une urne le cœur de François II; une autre, œuvre de Barthélemy Prieur, renfermait le cœur d'Anne de Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de statues, renfermait les cœurs des princes de Longueville: c'était l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'œuvre de Germain Pilon, supportant dans une urne de bronze les cœurs de Henri II, de Charles IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le XVIIe siècle, était orné d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds peints, de pavés en mosaïque.
Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants, sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du XVIe siècle.
9º Impasse Guémenée.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant au cardinal de Richelieu et où celui-ci, dit-on, recevait la belle courtisane.
10º Rue Lesdiguières, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet, financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent. Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce, la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie: «Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal. Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il a été démoli en 1760.
11º Rue des Tournelles.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si bourgeoise, était au XVIIe siècle la plus illustre, la plus fréquentée de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice, de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le Tartufe en présence de Racine, de La Fontaine, de Chapelle, existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire, occupée de bonnes œuvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de madame de Montespan.