Le faubourg Saint-Jacques n'était autrefois qu'une longue suite de couvents ou d'établissements religieux, où se retiraient de pieux solitaires, des courtisans dégoûtés du monde, des dames de haute naissance, qui avaient à pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la langue si noblement chrétienne du XVIIIe siècle, on appelait du nom de Thébaïde de Paris ce quartier couvert de grands enclos, perdu au milieu de nombreuses carrières, situé au-dessus des souterrains appelés depuis catacombes, habité seulement par une population de carriers et de plâtriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble église de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a été élevée que par le zèle touchant de cette population: les ouvriers travaillèrent sans salaire un jour par semaine, les maîtres donnèrent la pierre et le plâtre, et une illustre pénitente, la duchesse de Longueville, y ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrétien, dont on vit un touchant témoignage dans la cérémonie d'édification de l'hospice Cochin. Ce fut le vénérable Cochin, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas (né en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda cet hospice pour les ouvriers des carrières: la première pierre en fut posée, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par deux pauvres, élus dans tout le quartier pour cette touchante cérémonie.
La plupart des établissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont devenus des hospices; nous allons, en les énumérant, raconter leurs transformations, qui auraient pu être faites avec plus de respect pour le passé.
1° Le couvent de la Visitation-Sainte-Marie, établi en 1623. C'est là que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira à Louis XIII un si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la maison de refuge des Dames Saint-Michel, qui est à la fois un établissement religieux et une maison de correction pour les femmes déréglées.
2° L'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.--C'était une chapelle en 1566; elle devint une église en 1630 et ne fut achevée qu'en 1684. Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une succursale du douzième arrondissement.
3° L'hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas, depuis séminaire Saint Magloire, aujourd'hui institution des Sourds-Muets. L'hôpital avait été fondé dans le XIIIe siècle par l'ordre des Frères pontifes ou constructeurs des ponts: il recevait des pèlerins et hébergeait des soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Médicis y transféra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent supprimés en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un séminaire, qui fut dirigé par les pères de l'Oratoire et a fourni pendant deux siècles à l'Église de France les prêtres les plus distingués. «On y a vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titré et de plus grand nom parmi les prélats.» Ses bâtiments, donnés à l'institution des Sourds-Muets, ont été reconstruits en 1823. Cette institution, qui date de 1774, est due à l'abbé de l'Espée: elle fut placée au couvent des Célestins jusqu'en 1790.
4° La communauté des Ursulines, fondée en 1608 par madame de Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, président de la Cour des comptes; elle était vouée à l'instruction des jeunes filles et a été le berceau de toutes les maisons de même genre qui se sont établies en France, et qui, en 1790, dépassaient le chiffre de quatre cents. La fondatrice de cette congrégation était enterrée dans la maison. C'est là que madame de Maintenon fut placée dans son enfance et qu'elle abjura le protestantisme. C'est là aussi qu'après la mort de Scarron, elle se retira pendant deux années. Cette maison est aujourd'hui détruite, et, sur son emplacement, a été ouverte la rue des Ursulines. Celle-ci aboutit rue d'Ulm, dans laquelle se trouve l'École normale.
Cette école, créée par la loi du 30 novembre 1795 pour former des professeurs, fut établie dans l'amphithéâtre du Jardin-des-Plantes. Lagrange, Laplace, Monge, Haüy, Berthollet, Volney, Bernardin de Saint-Pierre, La Harpe y ont professé. Elle eut à peine quelques mois d'existence, fut rétablie en 1808 rue des Postes, supprimée en 1820, rétablie en 1832 dans l'ancien collége Duplessis; elle a été transférée en 1845 dans un palais construit spécialement et qui est un des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigué depuis trente ans pour construire des édifices qui ne demandaient que de la solidité et de la simplicité. Quant à l'institution elle-même, ce n'est pas le lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des grands établissements d'instruction publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, là les études sont sérieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultivées avec un zèle qui fait souvenir des étudiants de l'ancien régime.
5° Le couvent des Feuillantines, fondé en 1622 par madame d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en propriétés particulières.
6° Le couvent des Bénédictins anglais, fondé en 1640 et où Jacques II a été enterré en 1701. C'est aujourd'hui une propriété particulière.
7° Le couvent des Carmélites, fondé en 1602 par le cardinal de Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos était le centre du vaste cimetière romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'étendait de Sainte-Geneviève au marché aux chevaux: on y a trouvé une multitude de tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de médailles, etc. Au IIIe siècle, un oratoire y fut élevé, où, suivant la tradition, saint Denis célébra les saints mystères. Reconstruit sous le roi Robert, moins la chapelle souterraine, qui a subsisté jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, il devint une église très-vénérée dans le moyen âge et desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cédée en 1605 aux Carmélites, et Marie de Médicis fit alors décorer l'intérieur avec une grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne, de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'était l'une des plus riches de Paris. On sait quelle était l'austérité de la règle des Carmélites, et cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le couvent du faubourg Saint-Jacques, si célèbre dans le XVIIe siècle sous le nom de Grandes-Carmélites, n'était peuplé que de religieuses appartenant à la plus grande noblesse [81], que de femmes dégoûtées du monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces pénitentes est la duchesse de la Vallière, qui, en 1676, à l'âge de trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant le voile sous le nom de Louise de la Miséricorde. Bossuet, en présence de la reine et de toute la cour, prononça le sermon de profession de cette touchante «victime de la pénitence.» «Elle fit cette action, cette belle et courageuse personne, dit madame de Sévigné, d'une manière noble et charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout le monde.» C'est là qu'elle mourut en 1710, après trente-six ans des plus rebutantes austérités. Ce couvent avait une si grande réputation de sainteté que plusieurs maisons avaient été construites dans le voisinage, où se retiraient des personnes de la cour «pour mourir dans la céleste société des Carmélites» et se faire enterrer dans leur cimetière. «On ne sait mourir que dans ce quartier-là,» disait un courtisan; et, en effet, on y briguait des sépultures. La principale de ces maisons avait été construite par une fameuse pécheresse, qui s'y retira pour y faire pénitence pendant vingt-sept ans: c'était la sœur du grand Condé, la belle duchesse de Longueville, l'une des reines de la Fronde, «dont l'âme, comme elle le disait elle-même, avait été uniquement partagée entre l'amour du plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle.» Elle y mourut en 1679. Une autre fut habitée par la princesse Palatine, autre héroïne de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet prononça l'oraison funèbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par la maréchale d'Humières, etc. Aussi le cimetière des Carmélites était-il peuplé de morts célèbres, tels que le duc et la duchesse de Montausier, le médecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait aussi déposé le cœur de Turenne. Ce couvent a été supprimé en 1790: sur une partie des bâtiments a été ouverte la rue du Val-de-Grâce; dans l'autre partie a été rétablie en 1816 une maison de Carmélites, dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Bérulle.
8° L'abbaye royale du Val-de-Grâce de Notre-Dame-de-la-Crèche, fondée en 1621 par Anne d'Autriche et ornée par elle des plus beaux priviléges. C'était là qu'elle se réfugiait contre les colères de Louis XIII et les persécutions de Richelieu; c'est là que le chancelier Séguier fut envoyé par le terrible cardinal pour saisir sur elle-même sa correspondance avec l'Espagne. En action de grâces de la naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le couvent et bâtir l'église, qui est un des plus beaux monuments de Paris: commencée en 1645 sur les dessins de François Mansard et de Lemercier, elle fut achevée en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a été peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui décorent le sanctuaire sont de François Anguier. Le cœur d'Anne d'Autriche, ainsi que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons étaient déposés dans une chapelle dédiée à sainte Anne, qui fut dévastée pendant la révolution. A cette époque on fit du couvent l'hospice de la Maternité, et de l'église un magasin d'équipements; en 1800, on a transformé le couvent en un hôpital militaire, qui est devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille lits. En 1820, l'église a été restaurée et rendue au culte.
9° L'abbaye de Port-Royal.--Cette abbaye avait été fondée en 1204 par Matthieu de Montmorency dans une vallée près de Chevreuse; comme elle était située dans un endroit marécageux et très-malsain, elle fut transférée à Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques, qu'on éleva avec les dons de la marquise de Sablé, de la princesse de Guémenée, de madame de Guénégaud et de plusieurs autres dames; mais l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister, et, ayant été rebâti, devint en 1669 une abbaye indépendante de la maison de Paris. On sait quelle célébrité Port-Royal des Champs acquit dans le XVIIe siècle par l'austérité et l'indépendance de ses opinions, comment il fut détruit en 1709 par la vengeance des jésuites, comment ses biens furent réunis à ceux de Port-Royal de Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa sœur: néanmoins, ses religieuses eurent aussi à souffrir, à cause de leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui l'avaient habité ou fréquenté, l'objet d'une vénération profonde et de l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages célèbres se retirèrent «du service des rois de la terre pour servir le Roi des rois,» dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mémoires sur le règne de Louis XIII, qui y était enterré. C'est à Port-Royal que se retira et mourut madame de Sablé [82]. C'est là que voulut être inhumée la duchesse de Fontanges, morte à vingt-deux ans en 1681.
Pendant la révolution, cette maison fut transformée en prison sous le nom de Port-Libre, et l'on y renferma la plupart des suspects du faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-généraux, Malesherbes, Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les duchesses du Châtelet et de Grammont, etc. «Rien ne ressemblait moins à une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les portes n'étaient fermées que par un loquet. De la bonne société, excellente compagnie, des égards, des attentions pour les femmes; on aurait dit qu'on n'était qu'une même famille réunie dans un vaste château.» Il n'est pas de prison où l'on ait fait plus de madrigaux et de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rêvé les religieuses de Port-Royal, servait à couvrir les amours des détenus: «C'était le rendez-vous de la gaieté, dit le même historien; on s'y retirait après l'appel, et on y prenait le frais jusqu'à onze heures du soir.» Mais, après la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme les autres prisons, «l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal révolutionnaire,» et la plupart des détenus n'en sortirent que pour aller à l'échafaud.
En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternité pour les enfants nouveaux-nés, et, en 1805, l'hôpital d'accouchement, c'est-à-dire l'un des plus tristes asiles de la misère humaine: il renferme cinq cent quinze lits et reçoit annuellement deux mille femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la Bourbe, à cause du nom ancien de la rue voisine, appelée aujourd'hui Port-Royal. A cet hôpital est annexée une école pratique d'accouchement, où quatre-vingts élèves reçoivent l'instruction nécessaire à la profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que le cadavre du maréchal Ney, fusillé à quelques pas de là, fut transporté. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris où les contrastes historiques soient plus heurtés, dont les transformations inspirent de plus tristes réflexions: Port-Royal, Angélique Arnauld, mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney! Que d'enseignements dans ces noms rapprochés!
10º Le couvent des Capucins, fondé en 1613 et transféré en 1783 dans la Chaussée-d'Antin. C'est aujourd'hui l'hôpital du Midi, destiné au traitement des maladies vénériennes et renfermant trois cents lits.
11º L'hôpital Cochin, fondé en 1779, destiné d'abord à quarante malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du vénérable fondateur décore la salle principale.
La rue de la Harpe, qui est aujourd'hui en pleine démolition, partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la Vieille-Bouclerie, qu'elle quittait bientôt pour prendre celui qu'elle porte depuis le XIIIe siècle et qu'elle doit à une enseigne. Cette rue avait été ouverte sur l'emplacement des bâtiments les plus importants du palais des Thermes.
Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et Saint-Jacques, depuis la rue des Grés jusqu'à la Seine; son parc et ses jardins s'étendaient du mont Leucotitius (Sainte-Geneviève) au temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prés), et il avait de grands souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bâti par Constance Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont habité, ainsi que la plupart des rois francs des deux premières races. Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier les attira dans le palais de la Cité et les y égorgea. Ce palais était immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques, des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes, etc. C'était en même temps un endroit fortifié: Fortunat l'appelle Arx celsa. Il en reste deux salles contiguës d'une architecture très-simple, mais dont les voûtes sont si solidement construites qu'elles ont résisté non-seulement à l'action du temps pendant quinze siècles, mais encore à une épaisse couche de terre plantée d'arbres, sous laquelle elles sont restées, jusqu'à nos jours, enterrées. La première de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de frigidaria, c'est-à-dire de salles de bains froids. A dix et seize pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux étages de souterrains. A la fin du XIIe siècle, les jardins des Thermes avaient été partagés et vendus; quant au palais, il commençait à tomber en ruines; Philippe-Auguste le donna à l'un de ses courtisans après qu'il en eut détruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En 1228, on construisit, avec une partie des bâtiments, le couvent des Mathurins, et, en 1340, l'hôtel de Cluny.
A cette époque, le grand chemin des Thermes était devenu, depuis près de deux siècles, une rue populeuse et dans laquelle s'établirent de nombreux colléges: collége de Séez fondé en 1427; de Narbonne, fondé en 1317; de Bayeux, fondé en 1308; d'Harcourt, fondé en 1280 et qui devint le plus célèbre de tous: on compte Diderot parmi ses élèves. Sur son emplacement est le collége Saint-Louis, fondé en 1820, et qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collége de Justice, fondé en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu'à ces dernières années, cette rue tortueuse, sale, montante, était habitée en grande partie par des étudiants, et n'offrait rien de remarquable. Elle subit aujourd'hui une transformation complète et doit être presque entièrement absorbée dans la grande voie qui prolonge sur la rive gauche de la Seine le boulevard de Sébastopol. Les souvenirs historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des Deux-Portes était un hôtel du XVIe siècle, qu'on vient de détruire et qui a été habité par l'abbé de Choisy, par Crébillon, lequel y est mort dans un appartement occupé en 1793 par Chaumette, enfin par Hégésipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir à l'hôpital. En face de l'église Saint-Côme ou de la rue Racine demeurait madame Roland: c'est là qu'elle fut arrêtée en 1793. Au nº 171 demeurait l'imprimeur Momoro, l'un des chefs du parti hébertiste, qui périt sur l'échafaud et dont la femme figurait la déesse de la Raison. Enfin, la rue de la Harpe a été l'un des théâtres de l'insurrection de juin.
Les principales rues qui débouchent dans la rue de la Harpe sont:
1º Rue de l'École-de-Médecine.--Cette rue a été ouverte vers le XIIIe siècle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue des Cordeliers à cause du couvent des Franciscains, qui y fut établi. Cette maison, qui touchait à l'enceinte de Philippe-Auguste, avait pour titre: Le grand couvent de l'Observance de Saint-François. Son église, très-vaste, avait été construite par saint Louis; elle fut détruite par un incendie en 1580 et réédifiée en 1585. Son grand cloître, regardé comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'était le collége de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y étudièrent. Il est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les désordres de ces moines exigèrent souvent des réformes qui ne s'effectuèrent pas sans résistance. C'était la communauté la plus nombreuse de Paris: aussi son réfectoire, bâti des dons d'Anne de Bretagne, était-il très-vaste: «La marmite est si grande, dit Piganiol, qu'elle a passé en proverbe, et le gril, monté sur quatre roues, est capable de tenir une mannequinée de harengs.» Dans ce couvent se faisaient les assemblées de l'ordre de Saint-Michel. Là se tinrent les États-Généraux de 1357. Sous Louis XI, le frère Fradin y attira la foule par ses prédications contre les grands; et, quand on lui défendait de parler, le peuple, le couteau à la main, le forçait de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des marches de l'église, annonça au peuple, qui l'applaudit, la mort de Henri III. Cette église n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle renfermait: ainsi, on y avait inhumé les femmes de Philippe III, de Philippe IV, de Charles IV, le cœur de Philippe-le-Long, et, en outre, Jean Scot, le connétable de Saint-Pol, que fit décapiter Louis XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires de Maisons, de Bellièvre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant été fermé en 1790, la section dite du Théâtre-Français siégea dans la salle des cours de théologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses séances dans le réfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la révolution les résolutions de ce club fameux: c'est là, dans ces mêmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'Étienne Marcel, des prédications populaires du frère Fradin, que Danton fit ses motions révolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre d'Églantine demeuraient rue et place de l'Odéon; Billaud-Varennes, rue Saint-André-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel, procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon; Simon, le geôlier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est dans cette dernière rue, au nº 18, que demeurait Marat, dans un logement obscur situé au fond de la cour, au premier étage: c'est là qu'il fut assassiné par Charlotte Corday. Son nom fut donné à la rue des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques parties du couvent des Cordeliers existent encore: le réfectoire est occupé par le musée d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les jardins et le cloître, on a bâti, outre des maisons particulières, l'hôpital des cliniques de médecine, de chirurgie et d'accouchement, renfermant cent vingt lits, lesquels sont réservés aux affections qui présentent de l'intérêt au point de vue de ces trois branches de l'art de guérir. La première pensée de cet établissement est due à Lamartinière, chirurgien de Louis XV.
En face de ce dernier bâtiment est l'École de Médecine, monument lourd et fastueux, dont la façade semble s'enfoncer en terre, et qui n'est nullement approprié à sa destination: il se compose de quatre corps de bâtiments occupés par l'amphithéâtre, qui peut contenir douze cents personnes; la bibliothèque, qui renferme trente mille volumes; une salle d'assemblée, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de physique, etc. Cet édifice a été construit de 1769 à 1786, d'après les dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collége de Bourgogne, fondé en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y siégea le 18 fructidor. Le nombre des élèves de l'École de Médecine est annuellement de trois mille. «On a calculé, dit le docteur Reveillé-Parise, que, si l'on défendait pendant dix ans toute réception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins publics.»
Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, était l'église Saint-Côme et Saint-Damien, qui fut bâtie en 1212 et devint le siége de la confrérie des chirurgiens. Cette confrérie datait de Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrégée à l'Université, mais elle resta soumise à la Faculté de médecine, qui traitait ses membres avec le plus profond et le plus injuste dédain [83]. Un de ses statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir à Saint-Côme pour y examiner les pauvres blessés et leur fournir les médicaments nécessaires. Près de là fut établie en 1706 l'Académie royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affectée à une école de dessin. Dans l'église Saint-Côme ont été enterrés Omer Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a été détruite pour ouvrir la rue Racine.
A l'autre extrémité de la rue des Cordeliers, près de la rue du Paon, se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste, détruite en 1672.
2º Rue Neuve-de-Richelieu et place Sorbonne.--Robert Sorbon, chapelain de saint Louis, ayant fondé en 1250, avec l'aide de ce prince, un collége pour les pauvres clercs, ce collége devint la Faculté de théologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands services à l'Église et devint célèbre dans tout le monde chrétien; ses docteurs traduisaient à leur barre non-seulement les ouvrages et les opinions théologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il faudrait un livre pour raconter les sentences portées par ce tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal, contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il décréta la déchéance de Henri III et s'opposa, jusqu'à la prise de Paris, à la reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne «trente ou quarante pédants, maistres ès arts crottés, qui, après grâces, traitent des sceptres et des couronnes.» C'est pourtant dans une salle de la Sorbonne que furent faits à Paris les premiers essais de l'imprimerie. «En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne Ulric Gering et ses deux associés Martin Krantz et Michel Friburger; ils les placèrent dans la maison même de Sorbonne, où ces imprimeurs établirent leurs presses. Ainsi, la première imprimerie de Paris et de la France eut son berceau dans l'asile même des sciences dont elle a pour objet de faciliter l'étude.»
Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collége de Sorbonne, où il avait été reçu docteur. L'église, dont le dôme se distingue par sa coupe élégante et dont la coupole a été peinte par Philippe de Champaigne, a deux façades, l'une sur la cour du collége, l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a été achevée qu'en 1659. Dans la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'œuvre de Girardon. L'Assemblée constituante supprima la Sorbonne «au nom de la raison, qu'elle avait tant de fois outragée.» La Commune de Paris donna à la place de Sorbonne le nom de Châlier et à la rue Neuve-de-Richelieu le nom de Catinat, né, disait-elle, dans cette rue: «le nom de Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de la philosophie et de l'humanité.» L'église devint, pendant la révolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de l'École de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est là que Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit entendre ses concerts sacrés. Quant aux bâtiments du collége, après avoir servi de logement à des artistes et à des gens de lettres, ils renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Académie de Paris, et c'est là que se font les cours des Facultés des sciences et des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collége de France et qui ont à peu près le même caractère et la même utilité, ont eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la littérature et la philosophie étaient si éloquemment professées par MM. Guizot, Villemain et Cousin.
Sur la place Sorbonne se trouvait encore le collége de Cluny, fondé en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier au peintre David: c'est là qu'il fit le tableau du Sacre et que Napoléon vint le visiter. Elle a été détruite en 1833.
A l'extrémité de la rue de la Harpe se trouve la place Saint-Michel, qui, dans les temps anciens, a joué un grand rôle: là était l'entrée de la place d'armes qui précédait le palais des Thermes; là aussi aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement décrire: entre elles était un camp dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, elle passa sur cette place, et alors fut établie une porte dite Gibart, Saint-Michel, de Fer ou d'Enfer, qui a été détruite en 1684. Au levant de cette porte était une tour qui a servi de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'Enfer était autrefois appelée Via inferior, par opposition à la rue Saint-Jacques, qui aurait été appelée Via superior; de là lui serait venu son nom. D'autres disent qu'elle était appelée ainsi par corruption de la porte Saint-Michel, «qui anciennement était dite porte de Fer.» On l'a aussi appelée chemin de Vauvert et faubourg Saint-Michel.
Cette rue, étant la voie romaine qui menait à Issy, était bordée de villas; l'une d'elles devint le château de Vauvert, bâti par le roi Robert au milieu de prairies délicieuses, d'où l'on dominait la Seine et Paris, et qui occupait à peu près l'emplacement actuel de la grande allée du Luxembourg. Ce château, ayant été abandonné par ses successeurs, passa pour le séjour du diable, à cause des carrières voisines où se réfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le donna aux Chartreux, qui s'y établirent en 1259, et ils obtinrent des rois suivants des terres si considérables que leur enclos avait plus de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un moulin, un pressoir, etc. Leur église [84], construction très-élégante, avait été commencée par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut achevée qu'en 1324; elle renfermait des tableaux précieux de nos meilleurs peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries sculptées avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y consacra presque toute sa vie. Le grand cloître était immense et entouré des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrière chacune son jardin; il était orné de peintures et de bas-reliefs du XIIIe siècle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui dans la grande pépinière du Luxembourg. Le petit cloître était enrichi de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643 à 1648 et représentant la vie de saint Bruno, chefs-d'œuvre d'expression, de naïveté, de sentiment, où tout respire l'austérité monacale, l'enthousiasme religieux, la foi simple et mélancolique. Ces tableaux, dégradés d'abord par les profanations de l'envie contemporaine, ensuite par le respect même des religieux, qui, en les mettant sous clef, les privèrent de jour et d'air, enfin par les restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au musée du Louvre. C'est à l'ombre de ces chefs d'œuvre, dans les bras de ces bons religieux qu'il avait émerveillés par son génie, qu'il édifiait par sa piété, que vint mourir en 1655, à l'âge de trente-huit ans, ce grand homme, qui, dans un siècle si favorable aux arts, passa inconnu, incompris, après une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien la règle des Chartreux était austère; malgré cette règle, l'ordre n'eut jamais besoin de réforme, et la Chartreuse de Paris était l'un des couvents les plus vénérés de la France. L'entrée de l'église était interdite aux femmes; mais le cloître, les jardins, le cimetière recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte Catinat. Ce couvent fut supprimé en 1790, et, dans ses bâtiments, Carnot, en 1794, établit une manufacture d'armes: «Les boutiques garnissent tous les cloîtres, dit-il dans son rapport à la Convention (3 novembre 1794); les cellules sont habitées par des ouvriers; et ce local, jadis consacré au silence, à l'inaction, à l'ennui, aux regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de l'activité la plus utile.» Plus tard, le couvent fut détruit, et sur son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de l'Est et de l'Ouest.
La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres établissements religieux. Au nº 2 était le collége du Mans, qui occupait l'ancien hôtel Marillac. Au nº 8 était le séminaire Saint-Louis, fondé en 1683 et occupé aujourd'hui par une caserne. Au nº 45 était le couvent-noviciat des Feuillants, fondé en 1633. Au nº 74 était l'institution de l'Oratoire, fondée en 1650 pour le noviciat de cette illustre congrégation (Voir rue Saint-Honoré p. 239); c'était en même temps une maison de retraite «pour d'illustres solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pénitents,» tels que l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le chancelier Pontchartrain, le maréchal de Biron, qui y mourut en 1756. C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvés, dont nous allons parler.
Les édifices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:
1º L'École des Mines, occupant les bâtiments de l'hôtel de Chaulnes, «l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait à Paris.» Cet hôtel avait été construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De grands embellissements y ont été récemment opérés, et l'on vient de lui ajouter une façade monumentale. L'École des Mines, fondée en 1783 et réorganisée en 1794, a de très-riches collections, qui renferment plus de cent cinquante mille échantillons.
2º L'hospice des Enfants-Trouvés (nº 71).--Dans les temps anciens, les évêques de Paris avaient près de Notre-Dame une maison destinée à recevoir les enfants abandonnés, lesquels étaient exposés dans l'église même pour exciter la pitié des fidèles; nonobstant, la plupart de ces malheureuses créatures périssaient sans secours. En 1552, un arrêt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvés à l'hôpital de la Trinité et enjoignit aux seigneurs ecclésiastiques, haut-justiciers de Paris, de pourvoir à leur entretien. Cet arrêt ne fut qu'à demi exécuté, car les seigneurs, au nombre de seize, donnèrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on établit les enfants trouvés dans deux maisons voisines du port Saint-Landry; mais ils continuèrent à mourir, faute de soins, ou à être l'objet du plus infâme trafic, «le prix courant des enfants trouvés étant de vingt sols.» En 1638, Vincent de Paul réunit les dames pieuses avec lesquelles il opérait toutes ses fondations charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants trouvés. Cet hospice fut établi près de la porte Saint-Victor, mais ses ressources étaient encore si faibles qu'on fut obligé de tirer au sort les enfants qu'on élèverait et d'abandonner les autres. Trois cent douze furent ainsi conservés. En 1641, le roi donna aux enfants trouvés le château de Bicêtre et douze cents livres de rente. En 1667, le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut résolu de leur bâtir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la reine Marie-Thérèse en posa la première pierre. En 1800, cet hospice a été transféré rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux: on n'y reçoit que des enfants qui ont moins de deux ans; passé cet âge, ils sont envoyés à l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de sept cents lits ne représente qu'une partie de la population secourue par cet hospice, la plupart des enfants étant envoyés en nourrice dans les campagnes. Ce dernier chiffre s'est élevé à 22,615 pour 1850. En 1670, le nombre des enfants admis dans l'hôpital ou entretenus par lui était de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000; en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de 4,800.
3º L'infirmerie de Marie-Thérèse, fondée en 1819 par la duchesse d'Angoulême et madame de Châteaubriand, pour les prêtres infirmes et malades. Auprès d'elle est la maison qui fut habitée longtemps par Chateaubriand: «Je m'y trouvais à la fois, dit-il lui-même, dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc.»
La rue d'Enfer est coupée dans sa partie supérieure par l'avenue de l'Observatoire, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg. C'est à l'extrémité septentrionale de cette avenue que le maréchal Ney a été fusillé le 7 décembre 1815. Un monument a été élevé à la place où cette illustre victime de nos discordes est tombée sous les balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet édifice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.
L'Observatoire fut fondé en 1667 par Louis XIV et construit sur les dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations astronomiques: c'est un monument très-simple, formé d'un bâtiment carré avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais changé, et il a reçu depuis cinquante ans de nombreuses améliorations.
La barrière d'Enfer ouvre la grande route de Paris à Orléans. On trouve dans son voisinage l'hospice de la Rochefoucauld, maison de retraite pour les vieillards, fondée en 1781; l'embarcadère du chemin de fer de Sceaux; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la barrière, la principale entrée des Catacombes. On donne ce nom aux vastes souterrains et carrières qui existent sous la plus grande partie de Paris méridional et qui proviennent de l'extraction des pierres avec lesquelles on a bâti la ville. Jusqu'en 1775, on ne s'inquiéta pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains et surtout depuis le XIIIe siècle, sans soin et sans précaution; mais, des éboulements et des affaissements ayant jeté l'alarme, une visite fut faite, et l'on s'assura «que les temples, les palais et la plupart des voies publiques des quartiers méridionaux de Paris étaient près de s'abîmer dans des gouffres immenses.» Alors de grands travaux furent entrepris pour consolider les voûtes de ces carrières, et ces travaux, continués jusqu'à nos jours, ont fait disparaître toutes les craintes.
C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont été transportés les ossements du cimetière des innocents et des autres cimetières de Paris supprimés en 1785 et pendant la révolution, auxquels on a ajouté les restes des personnes tuées dans les combats d'août 1788, dans l'affaire Réveillon, dans la journée du 10 août, enfin dans les massacres de septembre. On suppose que huit à dix millions de squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis Clovis, ont été ainsi transférés dans les Catacombes; mais au lieu d'y être respectueusement et obscurément déposés, on en a tapissé les murs avec une certaine recherche, dans un but de décoration et pour faire de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On éprouve une douloureuse impression en voyant ces milliers de têtes symétriquement alignées en cordon, ou enlacées de mille manières, ou bien formant des colonnes, des piédestaux, des obélisques; des autels funéraires. Rien ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre; aucun souvenir n'a été conservé; quelques inscriptions apprennent seulement de quel cimetière ou de quelle église ces tristes débris ont été extraits. Cette étrange, monotone et presque sacrilége architecture a été faite sous l'Empire par les ordres du préfet de la Seine, Frochot.
Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard, aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a formé la grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du détour que fait la rue des Francs-Bourgeois, aboutit encore à cette même place. Cette rue est restée une route presque déserte pendant douze ou quatorze siècles: on ne commença à y bâtir que dans le dix-septième; il y a cent ans à peine qu'elle n'était bordée que de couvents, de jardins, de terrains en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de décrire; elle est paisible, peu fréquentée, excepté dans sa partie inférieure, et n'a qu'une population disséminée. Dans cette rue était l'hôtel de madame de La Fayette, où demeurait La Rochefoucaud, rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du XVIIe siècle, tant visité, tant vanté par madame de Sévigné. Plus loin était en pleine campagne la maison écartée où la veuve de Scarron vivait retirée et solitaire pour élever en secret les enfants de madame de Montespan. Au nº 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On trouve dans cette rue:
1º Le théâtre de l'Odéon, qui a été construit sur l'emplacement de l'hôtel Condé. Cet hôtel occupait l'espace compris entre les rues de Condé et des Fossés-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il avait été bâti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le maréchal de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Condé en 1612; il joua un grand rôle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le théâtre de fêtes pompeuses [85]. En 1778, on le détruisit, et, sur son emplacement, les architectes Wailly et Peyre bâtirent pour la comédie française le premier théâtre monumental qu'ait possédé la capitale. Il fut ouvert le 7 avril 1782. C'est là que fut joué en 1784 le Mariage de Figaro, «comédie, dit un journal de la révolution, sans laquelle le peuple n'eût pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, à secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprimé sur la nation entière.» En 1793, quelques acteurs ayant été arrêtés comme suspects, les autres se séparèrent, et le théâtre végéta pendant quelques années, sous le nom de théâtre de la Nation et ensuite d'Odéon. En l'an III et en l'an V, on y joua d'étranges comédies: le 2 octobre 1795, les royalistes des sections y convoquèrent les électeurs pour résister aux décrets de la Convention, ce qui amena la journée du 13 vendémiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des Cinq-Cents vint y siéger et y fit le coup d'État du 18 fructidor. «Les loges étaient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens placés là pour applaudir à tout ce qui allait se faire.» Il fut brûlé en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la direction de Picard et avec le nom de théâtre de l'Impératrice. En 1814, il reprit le nom d'Odéon, et l'on y joua des comédies. En 1818, il fut de nouveau brûlé. En 1819, il se rouvrit sous le nom de Second-Théâtre-Français. Depuis cette époque, il n'a cessé de se fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu jamais attirer la foule dans sa belle salle.
2º Le palais du Luxembourg.--Sur l'emplacement de ce palais était autrefois un camp romain, qui, probablement, n'était habité que pendant les séjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouvé dans le sol de très-nombreux débris d'ustensiles, d'armes, de vêtements, etc. Vers le milieu du XVIe siècle, il y avait sur cet emplacement une maison et des jardins qui avaient été bâtis par Harlay de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-Luxembourg, dont le nom est resté à la propriété, malgré les transformations qu'elle a subies. En 1612, Marie de Médicis l'acheta avec plusieurs terrains voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la beauté de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il fut achevé en 1620. Rubens y peignit la chambre à coucher de la reine et décora les galeries de vingt-quatre tableaux.
A la mort de Marie de Médicis, le palais passa successivement à Gaston d'Orléans, à la grande Mademoiselle, à la duchesse de Guise, à la duchesse de Berry, fille du régent, qui en fit le théâtre de ses débauches: «La duchesse, dit Duclos, pour passer les nuits d'été dans le jardin du Luxembourg avec une liberté qui avait plus besoin de complices que de témoins, en fit murer toutes les portes, à l'exception de la principale.» D'ailleurs, tous les maîtres de ce beau séjour s'étaient plu à l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce palais était célèbre dans toute l'Europe par ses belles collections. Vers la fin de la monarchie, il était la demeure du comte de Provence (Louis XVIII), qui avait fait bâtir dans le voisinage, rue de Madame, une maison pour sa maîtresse, madame de Balbi. C'est de là qu'il partit secrètement le 20 juin 1791 pour quitter la France.
En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu'à deux mille détenus, la plupart tirés de l'aristocratie du faubourg Saint-Germain. C'est là que furent aussi envoyés Custine, Dillon, Danton, Desmoulins, Hérault de Séchelles, Fabre d'Églantine, Phélippeaux, Bazire, Hébert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et une multitude d'autres. C'est là que fut inventé cet abominable mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se servirent pour envoyer tant de victimes à l'échafaud. Le Luxembourg, où d'ailleurs les détenus montraient autant d'insouciance pour la vie que de frivolité et d'amour pour les aventures galantes, devint alors la pourvoirie ordinaire du tribunal révolutionnaire. Une simple clôture de planches, garnie de sentinelles, séparait la prison du public et des promeneurs, et une partie du jardin était occupée par cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le Luxembourg fut assigné pour séjour au Directoire. «Lorsque les directeurs y entrèrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet, autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds étant rongé de vétusté, sur laquelle ils déposèrent un cahier de papier à lettres et une écritoire qu'ils avaient eu heureusement la précaution de prendre au Comité de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face de quelques bûches allumées, le tout emprunté au concierge, ils rédigèrent l'acte par lequel ils osèrent se déclarer constitués [86].» On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la réputation scandaleuse qu'il avait eue du temps de la régence. Le 10 décembre 1797, le Directoire y donna une grande fête à Bonaparte pour célébrer ses victoires d'Italie et le traité de Campo-Formio. Après le 18 brumaire, deux des consuls provisoires y demeurèrent jusqu'au 19 février 1800. Alors ce palais fut attribué au sénat conservateur: c'est là que ce corps trop fameux rendit tous ces décrets adulatoires qui devaient être clos si honteusement par l'acte de déchéance. A cette époque, le Luxembourg fut restauré et embelli; on agrandit le jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si heureusement le Luxembourg à l'Observatoire; on commença son musée, qui ne fut ouvert qu'en 1815.
En 1814, ce palais devint le siége de la Chambre des pairs: le 21 novembre 1815, le maréchal Ney y fut condamné à mort par 121 voix contre 17. Après 1830, la pairie, privée de son privilége héréditaire, s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemblée politique: là furent jugés les ministres de Charles X, les républicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhérents, les assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors le palais aux dépens du jardin pour y construire une salle des séances, une bibliothèque, des appartements, et l'on se plut à décorer ce dernier asile des derniers débris de l'aristocratie avec une magnificence digne de l'ancien régime.
Le 24 février 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg devint le siége de la commission des travailleurs, présidée par M. Louis Blanc, et où le socialisme prêcha toutes ses chimères. Le 6 mai, le Luxembourg fut assigné pour demeure aux cinq membres de la Commission exécutive, qui y restèrent jusqu'au 24 juin. Il fut alors occupé par une partie des troupes de l'armée de Paris. Il est aujourd'hui redevenu le palais du Sénat.
A côté du Luxembourg et compris dans son enceinte est un hôtel qu'on appelle le Petit-Luxembourg et qui a eu des hôtes très-divers. Cet hôtel fut bâti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le Palais-Cardinal ne fut pas achevé. Alors il le céda à la duchesse d'Aiguillon, qui en fit un autre hôtel de Rambouillet. Là, Pascal, en présence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps, «expliqua, dit Tallemant, des expériences de physique et inventions mathématiques». «Et l'on le traita d'Archimède,» ajoute la Gazette en vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite à la maison de Condé et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavière. Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre côté de la rue de vastes dépendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout le temps qu'il fut consul provisoire: «Il occupait, dit Bourrienne, l'appartement du rez-de-chaussée à droite, en entrant par la rue de Vaugirard; son cabinet se trouvait près d'un escalier dérobé, conduisant au premier étage, où demeurait Joséphine.»
A côté du Petit-Luxembourg était le couvent des religieuses du Calvaire, fondé par Marie de Médicis et le père Joseph en 1622. Les bâtiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'être démolis.
Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des couvents. Au nº 70 était le couvent des Carmes, fondé en 1601, et qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'était un des plus riches de Paris: ses religieux avaient fait bâtir ou possédaient presque toutes les maisons et hôtels des rues du Regard, Cassette, etc. Ce couvent fut transformé en prison en 1792, et l'on y renferma d'abord deux cents prêtres, qui y furent massacrés dans les journées de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth, d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le poëte Vigée, etc. Cette prison fournit au tribunal révolutionnaire quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une école de hautes études pour le clergé. Au nº 67 est la maison des Bernardines de l'ancien Port-Royal; au nº 98 est la congrégation des sœurs de la Providence; au nº 108, celle des Dames de l'Assomption; au nº 112, celle des Dames de la Visitation, etc.
Les rues remarquables qui débouchent dans la rue de Vaugirard sont:
1º Rue de Condé.--Dans cette rue, au coin de la rue des Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrêté Georges Cadoudal. Au nº 28 a demeuré le diplomate Alquier.
2º Rue de Tournon.--Au nº 2 était l'hôtel de Montpensier, qui occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: là demeurait la fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et «devint ainsi, dit Sauval, le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume.» Au nº 6 était l'hôtel Brancas, où a demeuré Laplace. Au nº 10 était l'hôtel du maréchal d'Ancre, bâtiment remarquable construit par le favori de Marie de Médicis, presque à la porte du Luxembourg, et qui fut dévasté par le peuple après sa mort; il devint plus tard l'hôtel de Nivernais, et il est aujourd'hui transformé en caserne de la garde de Paris. Au nº 12 était l'hôtel d'Entraigues, où est morte en 1813 madame d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeuré la fameuse Théroigne de Méricourt, l'une des héroïnes de la révolution, qui est morte folle en 1827.
3º Rue du Pot-de-Fer.--Au nº 12 était la maison-noviciat des Jésuites, bâtie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut enterré, et dont la chapelle était ornée du tableau de François Xavier par le Poussin. Après la destruction de l'ordre, on établit dans cette maison une loge de francs-maçons, où Voltaire, en 1778, se fit recevoir, «dans la même salle, dit Mercier, où on l'avait tant maudit de fois théologiquement.» En face de cette maison était le couvent des Filles de l'Instruction chrétienne, dont l'emplacement est occupé par le séminaire Saint-Sulpice. Au nº 20 a demeuré Roger-Ducos.
Cette rue aboutit sur la place Saint-Sulpice, qui n'a été ouverte que depuis cinquante ans, et où l'on trouve: 1º une belle fontaine, œuvre de Visconti, qui est ornée des statues de Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Fléchier; 2º la mairie du onzième arrondissement, bâtiment nouveau et d'une construction remarquable; 3º le séminaire Saint-Sulpice, fondé en 1641 et qui se trouvait alors dans le prolongement de la rue Férou, à quelques pas du portail Saint-Sulpice: ses bâtiments ont été reconstruits en 1820; 4º L'église Saint-Sulpice: à la place de cette église était autrefois une chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie à plusieurs époques, devint une église paroissiale dans le XVe siècle et tombait en ruines sous Louis XIV. On commença alors (1646) un nouvel édifice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu jusqu'en 1718, où le curé Linguet, à force de persévérance et avec les dons de ses paroissiens, parvint à le faire achever. Le portail, construit en 1733, et qui n'est pas terminé, est de Servandoni: c'est une œuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale. Dans cette église ont été enterrés les érudits Claude Dupuy, d'Herbelot, Étienne Baluze, le médecin Bourdelot, l'illustre architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut «maître des mathématiques du dauphin et maréchal des camps et armées du roi,» Élisabeth Chéron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral Coetlogon, le curé Linguet, etc. Pendant la révolution, on fit de cet édifice un théâtre de fêtes publiques; la plus remarquable est le banquet donné à Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire.
4º Rue du Regard.--Au nº 13 est l'hospice des Orphelins de la Providence, et au nº 17 l'hospice Devillas. On y trouvait de nombreux hôtels: hôtels de la Guiche, de Châlons, de Bannes, de Croï, de Toulouse, etc. Ce dernier est occupé par les conseils de guerre de la première division militaire.
5º Rue Notre-Dame-des-Champs.--On y trouvait un bel hôtel construit par l'abbé Terray et qui a été occupé par le collége Stanislas.
6º Boulevard Montparnasse.--Ce boulevard intérieur ne présente rien de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve le cimetière du Sud ou du Montparnasse, fondé en 1810, et qui renferme un petit nombre de tombeaux célèbres.