§ II.

Rues Descartes et Mouffetard.

La rue Descartes se nommait autrefois Bordet et date du XIIIe siècle; elle avait, près de la rue des Fossés-Saint-Victor, une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut détruite en 1683. Un décret de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait été, par ordre de la Convention, placé au Panthéon.

La rue Mouffetard n'est autre que la grande voie romaine du mont Citard, dont elle a pris le nom: elle était alors bordée de tombeaux et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:

1º Une caserne, qui a été le théâtre de combats dans les journées de juin. C'était autrefois le couvent des Hospitalières de la Miséricorde, fondé en 1653 pour le soulagement des femmes malades.

Le Marché des Patriarches.--C'était autrefois un fief considérable composé d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe siècle, appartint successivement à deux cardinaux ayant le titre de patriarches. En 1560, ce fief était possédé par un conseiller au Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assemblées. Le 27 décembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommodés par les cloches de l'église voisine de Saint-Médard, invitèrent le curé à cesser de sonner; leurs envoyés furent maltraités, et les catholiques fermèrent les portes; alors les calvinistes vinrent assiéger l'église, brisèrent les portes, livrèrent un combat dans le saint lieu, blessèrent ou tuèrent cinquante personnes et emmenèrent triomphalement leurs prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaquèrent la maison du patriarche, la dévastèrent et pendirent quelques-uns des assaillants de la veille devant l'église de Saint-Médard. Dans le siècle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent transformés en une grande cour environnée de bâtiments qui étaient occupés par des artisans, et où l'on établit, à la fin du XVIIIe siècle, un marché. Ce marché a été entièrement reconstruit en 1830, et trois rues nouvelles en facilitent les abords.

3º L'église Saint-Médard.--C'était, dans l'origine, une chapelle qui avait été construite dans un clos dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Détruite par les Normands, elle fut rebâtie au XIIe siècle et devint la paroisse du hameau appelé Richebourg ou bourg Saint-Médard. Dans cette église, qui a subi de nombreuses restaurations, étaient enterrés Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une succursale du douzième arrondissement.

Dans le cimetière Saint-Médard, aujourd'hui supprimé, était le tombeau du diacre Pâris: cet homme vertueux, dont la mémoire a été si ridiculement déshonorée, fils d'un conseiller au Parlement, était né dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais voulu prétendre à la prêtrise, janséniste, et ayant toute la sévérité de mœurs et de doctrine de ces sectaires évangéliques, il se retira dans une pauvre maison du faubourg, y vécut dans la plus austère pénitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort, les jansénistes l'honorèrent comme un saint. Des fous, des imbéciles et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de là les absurdités et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant de bruit dans le XVIIIe siècle.

Place de la Collégiale, sur l'emplacement de laquelle était l'église collégiale de Saint-Marcel.

Si l'on en croyait les légendes du moyen âge, qui abondent en détails merveilleux sur l'enfant de la Cité devenu évêque de Paris, une chapelle aurait été fondée par saint Denis sur le mont Citard, saint Marcel y aurait été enterré en 436, et le paladin Roland, neveu de Charlemagne, aurait transformé cette chapelle en église. Il est certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont Citard, se trouvait le tombeau très-vénéré de saint Marcel; que, au temps de Grégoire de Tours, il s'était déjà formé autour de ce tombeau un bourg assez bien peuplé; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe siècle, renfermé dans une église qui fut brûlée par les Normands. Les reliques de saint Marcel furent alors transportées à Notre-Dame et y restèrent. L'église Saint-Marcel fut reconstruite au XIe siècle, et elle devint collégiale, c'est-à-dire ayant un chapitre de chanoines dont la juridiction temporelle s'élevait «sur la ville Saint-Marcel, le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques.» Au milieu de cette église était le tombeau de Pierre Lombard, évêque de Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le maître des sentences et des théologiens. En 1792, une émeute ayant éclaté dans ce quartier pour le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette église, qu'il entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en déloger.

L'église Saint-Marcel a été détruite en 1804; des maisons ont été bâties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vénérable, origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de Pierre Lombard donné à la rue qui mène à la place de la Collégiale.

Près de cette basilique était autrefois une église de Saint-Martin, qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a été démolie en 1806. Derrière cette église, dans l'ancien cimetière Saint-Marcel, on a découvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient probablement du IVe siècle. Sur l'un de ces tombeaux étaient gravés deux colombes, le monogramme du Christ placé entre un alpha et un oméga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:

vitalis a barbara, son épouse très-aimable,
âgée de vingt-trois ans, cinq mois et vingt-huit jours
.

Manufacture des Gobelins.--La Bièvre, dont les eaux sont, dit-on, favorables à la teinture, avait attiré sur ses bords quelques drapiers et teinturiers. Vers le milieu du XVe siècle, l'un d'eux, Jean Gobelin, acquit une grande fortune, qu'il laissa à ses descendants. Ceux-ci continuèrent l'industrie de leur père, agrandirent ses établissements et devinrent propriétaires de si vastes terrains sur les bords de la Bièvre, que cette rivière et le quartier prirent leur nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint célèbre, se peupla de guinguettes et de folies, et l'on alla par plaisir visiter les teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe siècle, renonça à sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse, et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint l'époux de la femme perverse qui fut brûlée pour ses crimes en 1676. Les teintureries passèrent aux frères Canaye, qui en firent une manufacture de tapis, puis à un Hollandais nommé Gluck et à un Flamand nommé Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'établissement pour en faire, sous le titre de Manufacture des meubles de la couronne, une véritable école d'arts et métiers; la direction en fut donnée à Lebrun, et après lui à Mignard. L'édit porte que «le surintendant des bâtiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture remplie de bons peintres, maîtres tapissiers, orfévres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène, teinturiers et autres bons ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers; qu'il sera entretenu dans ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dépens de Sa Majesté, lesquels pourront, après six ans d'apprentissage et quatre années de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et métiers auxquels ils auront été instruits, tant à Paris que dans les autres villes du royaume.» Cette magnifique institution, qui a rendu tant de services, est aujourd'hui bien déchue de son importance: c'est simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la dépendance de la couronne, et à laquelle on a ajouté une école de dessin pour les ouvriers et un cours de chimie appliquée à la teinture.

Parmi les rues qui débouchent dans les rues Descartes et Mouffetard, nous remarquons:

1º Rue de la Contrescarpe, bâtie sur l'emplacement des remparts de Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette folle qui se disait la mère de Dieu et qui regardait Robespierre comme un nouveau Messie.

Elle a pour prolongement la rue Neuve-Saint-Étienne, où le sage et modeste Rollin a demeuré près de cinquante ans [75]. Sa maison occupe le nº 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait inscrire:

ante alias dilecta domus qua, ruris et urbis
incola tranquillus, meque deoque fruor
.

Dans cette même rue a demeuré, avant la révolution, Bernardin de Saint-Pierre: c'est là qu'il a fait les Études de la nature.

2º Rue de l'Arbalète.--On y trouvait le couvent des Filles de la Providence, fondé en 1634 par madame Pollalion, «l'associée de saint Vincent de Paul pour toutes ses œuvres de charité.» On y élevait des jeunes filles pauvres jusqu'à l'âge de vingt ans: «C'était, dit Jaillot, un séminaire où les vierges privées des biens de la fortune trouvaient un asile assuré pour conserver ceux de la grâce et de la chasteté.»

Au nº 13 sont l'école de pharmacie et le jardin de botanique, fondés en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout à l'heure.

Dans cette rue débouche la rue des Postes, dont le nom dénaturé vient des poteries qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est depuis longtemps célèbre par les établissements religieux ou d'éducation qui y sont ou qui y étaient situés. Ceux qui existent encore sont: (1º nº 24 et 26) le séminaire du Saint-Esprit, fondé en 1703 pour des prêtres qui se destinaient aux hôpitaux et au soulagement des pauvres. La maison a été occupée par l'école Normale de 1810 à 1820. Les prêtres du Saint-Esprit l'ont rachetée et en ont fait un séminaire. C'est là qu'est mort le père Loriquet.--2º (nº 34) le collége Rollin, fondé en 1816 sur l'emplacement du couvent des Filles de la Présentation-Notre-Dame.

Ceux qui n'existent plus sont: la congrégation des Eudistes, fondée en 1643 par le père Eudes pour former des prêtres qui renonçaient aux dignités ecclésiastiques et servaient dans les pauvres paroisses, dans les postes déserts et dans les missions; 2º les Religieuses de Notre-Dame-de-la-Charité ou Filles Saint-Michel, fondées par le père Eudes en 1641 pour les filles pénitentes; 3º les Orphelins de l'Enfant Jésus, fondés en 1700 pour les orphelins de père et de mère.

3º Rue de Lourcine.--Son nom lui vient d'un champ de sépultures sur lequel elle a été ouverte et qui s'appelait Locus cinerum. Au XIVe siècle, c'était un fief appartenant à la commanderie de Saint-Jean-de-Latran et où les ouvriers pouvaient travailler en franchise. On y trouvait:

1º L'hôpital de Lourcine, situé alors à l'entrée de la rue, près de la Bièvre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait été fondé par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe siècle, il se trouva abandonné, et un arrêt du Parlement, en 1559, ordonna «qu'il serait saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligés du mal honteux y seraient logés, nourris, pansés et médicamentés.» Il est probable que cet arrêt fut mal exécuté, car, en 1578, un autre acte du Parlement dit que cet hôpital était désert, «abandonné pour mauvaise conduite, tout ruiné, les pauvres non logés et le service divin non dit ni célébré.» A cette époque, Nicolas Houel, marchand apothicaire et épicier, avait demandé la permission d'établir un hôpital «pour un certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans la piété et dans les bonnes lettres et pour après en l'état d'apothicaire, pour y préparer, fournir et administrer gratuitement toutes sortes de médicaments et remèdes convenables aux pauvres honteux de la ville et des faubourgs de Paris.» On donna à cet homme généreux l'hôpital de Lourcine; il employa toute sa fortune à l'agrandir et à le réparer, et c'est lui qui acheta le terrain destiné à la culture des plantes médicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin de botanique. L'hospice prit le nom de Maison de la Charité chrétienne. A la mort de Houel, tout cela fut changé: Henri IV sépara l'école et le jardin des apothicaires de l'hôpital de Lourcine, et il ordonna «que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats estropiés, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de la Charité chrétienne et qu'ils y seraient nourris, logés et médicamentés.» On sait que c'est là l'origine de l'institution des Invalides. Louis XIII, ayant transporté ces Invalides au château de Bicêtre, l'hôpital de Lourcine fut successivement occupé par plusieurs communautés, uni à l'ordre de Saint-Lazare, enfin donné à l'Hôtel-Dieu.

2º L'abbaye des Cordelières ou Filles de Sainte-Claire de la Pauvreté-Notre-Dame, fondée en 1284 par Marguerite de Provence, veuve de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la Bièvre: elle renfermait de beaux bâtiments, de grands jardins arrosés par la Bièvre et une église où l'on conservait comme relique le manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive affection à cette maison qu'elle avait pieusement accolée à son hôpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un châtel attenant à ce couvent, et qui, après sa mort, y fut annexé. Blanche, sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation de cette abbaye, située en dehors et dans le voisinage de la ville, l'exposa souvent à des dévastations: sous le roi Jean, sous Charles VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligés de l'abandonner et de se réfugier à Paris. En 1590, les troupes de Henri IV campèrent dans son enceinte et la détruisirent presque entièrement. Les Cordelières de Sainte-Claire appartenaient au même ordre que les religieuses de l'Ave-Maria et les Capucines de la place Vendôme, et nous avons dit que leur règle était d'une austérité qui nous semble aujourd'hui surhumaine.

Cette abbaye ayant été supprimée en 1790, trois rues furent ouvertes sur son emplacement, les rues Pascal, Julienne et des Cordelières. Quant aux bâtiments, une partie fut détruite, l'autre partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge, d'hospice pour les orphelins du choléra. En 1836, on a transformé la dernière en hôpital dit de Lourcine, qui remplace l'ancien hospice de même nom, et, comme lui, est destiné aux femmes atteintes de maladies vénériennes. Cet hôpital renferme trois cents lits.

3º Rue de la Reine-Blanche.--Dans cette rue était un hôtel bâti par Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392 à Isabelle de Bavière, qui y donna plusieurs fêtes. «Il fut démoli, dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans, qui y dansèrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si connue.»

La rue Mouffetard aboutit à la barrière d'Italie, qui ouvre la route de Fontainebleau. Cette barrière est tristement fameuse par le meurtre du général Bréa et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.

A une demi-lieue de cette barrière, est l'hospice de Bicêtre, qui tire son nom d'un château bâti en 1290 par un évêque de Wincester. Ce château étant tombé en ruines, Louis XIII y établit, pour les soldats invalides, un hôpital que Louis XIV donna en 1656 à l'Hôpital général pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la révolution, c'étaient un hôpital et une prison, qui offraient la réunion de tous les maux et de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des vieillards, des épileptiques, des estropiés, des voleurs, des faux monnayeurs, des assassins, mêlés, confondus, traités avec la même indifférence, la même cruauté, enfin présentant le spectacle le plus horrible, le plus dégoûtant [76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un hospice pour des fous et des vieillards.

CHAPITRE III.

RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES [77].

§ Ier.

La rue Saint-Jacques.

La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg Saint-Martin, la grande artère qui coupe la capitale du sud au nord, en passant par le milieu de la Cité; c'est l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie [78]. On y entrait autrefois par le Petit-Châtelet, et l'on y trouvait deux portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des Mathurins; la deuxième, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques, près de laquelle les Dominicains s'établirent vers l'an 1218, et d'où ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette époque on l'appelait la grant rue, la grand'rue outre le Petit-Pont, la grand'rue Saint-Benoit, etc. Le quartier que traverse cette voie publique, si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire entre les quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris méridional; mais il a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il ait une population moins triste, moins chétive, des industries plus heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie de la capitale qu'on appelle vulgairement le quartier latin, à cause des nombreux établissements d'instruction qui y sont situés. Dans cette rue fut établie en 1473, par les frères Gering, la première imprimerie, dans une maison à l'enseigne du Soleil d'or, située vis-à-vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu'à la révolution, a été habitée par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est restée jusqu'à nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs, des marchands d'images, etc.; là étaient les fameux Cramoisy, «ces rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires,» dit Guy Patin. Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie particulière que celle des hôtels garnis, des petits restaurants, des tabagies à l'usage des étudiants. La rue Saint-Jacques, sombre, étroite, tortueuse, montante, a dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps anciens, l'entrée des troupes de Charles VII dans la capitale; la première émeute populaire contre les protestants, qui tenaient clandestinement leur prêche dans une maison voisine du collége du Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas restée étrangère aux journées révolutionnaires; mais elle n'a pris un rôle important que dans la bataille de juin, où elle a été le centre de la lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou édifices publics qu'elle renferme sont:

Le Collége de France, fondé par François Ier, en 1530, pour l'enseignement des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, de la médecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Danès, François Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Finé, etc. Henri II y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie; Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de botanique; Louis XIII, une de droit ecclésiastique; Louis XIV, une de langue syriaque et une de droit français; Louis XV, des chaires de mécanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus illustres professeurs qui ont enseigné dans cet établissement sont: Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet, Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampère, Lacroix de Guignes, Delille, Andrieux, etc. L'utilité du Collége de France était incontestable sous François Ier et ses successeurs, alors que les livres étaient rares, la science difficile à acquérir, l'enseignement tout oral: aussi les professeurs étaient-ils appelés lecteurs du roi, lecteurs publics. Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but déterminé, ne formant pas un système d'enseignement, ne s'adressant qu'à un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait déjà Piganiol en 1750, «les études qu'on y fait ne menant à rien,» ils semblent moins des voies d'instruction supérieure que des moyens de dotation pour quelques savants. Le Collége de France resta longtemps sans édifices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs lectures dans les colléges voisins de Cambrai, de Tréguier, de Lyon. «Les lecteurs du roi, écrivait Ramus à Catherine de Médicis, n'ont pas encore d'auditoire qui soit à eux; seulement ils se servent, par manière de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns après les autres, encore sous telle condition que leurs leçons soient sujettes à être importunées et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières.» Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on commença à construire, sur l'emplacement des anciens colléges de Tréguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a été terminé qu'en 1774 et a reçu en 1840 des agrandissement considérables, qui en ont fait l'un des plus remarquables édifices de Paris.

2º Le collége du Plessis, fondé en 1322, réuni à la Sorbonne en 1647, fut transformé en 1794 en une prison pour les détenus qui ne trouvaient pas place à la Conciergerie: on l'appelait alors Maison de l'Égalité. Administrée par Fouquier-Thinville et placée sous sa surveillance immédiate, cette prison était la plus dure et la plus triste de Paris: les détenus, qui y furent entassés jusqu'au nombre de dix-neuf cents, étaient traités avec cruauté, et la plupart n'en sortirent que pour aller à l'échafaud. Là furent renfermés Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-même. Cet édifice resta sans emploi jusqu'en 1830, où il fut assigné à l'école Normale: c'est aujourd'hui une dépendance du collége Louis-le-Grand.

3º Le lycée Louis-le-Grand.--Ce collége fut fondé en 1564, sous le nom de Clermont, par les jésuites, dont l'établissement à Paris venait d'être reconnu par le Parlement. C'est de là que la fameuse société dirigea le mouvement de la Ligue, c'est là que se tinrent les conciliabules des Seize. Après l'attentat de Châtel, «tous les prestres et escholiers du collége de Clermont et tous autres soy-disants de la compagnie de Jésus furent condamnés comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du roy et de l'Estat, à sortir dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume.» Ils rentrèrent en 1603, mais n'obtinrent la permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus grand ascendant; leur collége fut agrandi et déclaré de fondation royale; enfin, le roi étant venu le visiter en 1682, ils lui donnèrent le nom de Louis-le-Grand. Alors ce collége, par le choix de ses professeurs et l'excellence de ses études, devint l'établissement d'instruction publique le plus renommé de la France: presque tous les jésuites célèbres en ont été successivement élèves et professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy, Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes illustres du XVIIIe siècle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un seul, Voltaire. Après la suppression de l'ordre des Jésuites, le collége Louis-le-Grand fut donné à l'Université, qui y établit ses archives, son tribunal, sa bibliothèque, y tint ses assemblées et y forma, au moyen de la suppression de tous les petits colléges voisins, Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collége général. Celui-ci eut un grand succès et réunit jusqu'à six cents élèves, parmi lesquels il faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'époque de la révolution, le collége Louis-le-Grand survécut seul à tous les établissements de l'ancienne université: il devint une institution particulière, mais protégée et subventionnée par le gouvernement, et il prit en 1793 le nom d'Institut de l'Égalité. La Convention le vit sans ombrage donner une même éducation aux enfants de presque tous les hommes célèbres de cette époque, girondins, montagnards, émigrés, Vendéens, enfants dont l'État payait les pensions et qui étaient au nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de Brissot, de Carrier, de d'Elbée, de Condorcet, de Dillon, de Louvet, etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'Égalité reçut une subvention de 200,000 francs et le nom de Prytanée français; la loi du 11 floréal an X en fit le Lycée impérial; il reprit en 1814 son nom de Louis-le-Grand, et forme depuis cette époque l'un des cinq grands lycées ou colléges de la capitale.

Parmi les monuments détruits que possédait la rue Saint-Jacques, nous remarquons:

La chapelle Saint-Yves, au coin de la rue des Noyers. Elle avait été fondée en 1348 par des écoliers bretons en l'honneur d'un gentilhomme de leur pays qui, après avoir étudié à Paris, s'était fait l'avocat des pauvres, et avait mérité, par cette vertu si rare, même dans le moyen âge, d'être canonisé. Les avocats et les procureurs avaient pris ce saint pour patron; mais Mézeray dit que c'était sans prétendre à imiter son désintéressement et sans ambitionner les honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de ce monde [79]. «Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait suspendus aux voûtes de cette église une multitude de sacs de palais. Comme ils présentaient un aspect désagréable, les administrateurs de Saint-Yves ont fait disparaître ces monuments poudreux de la simplicité de nos pères et de leur haine pour les gens de robe. Un plaideur dont le procès était terminé suspendait son sac à la voûte, comme un boiteux redressé suspend sa béquille dans la chapelle d'une madone.»

2º L'église Saint-Benoît, ou, plus exactement, de la Saincte-Benoîte-Trinité. Sa fondation remontait au VIIe siècle, quoiqu'on lût sur un de ses vitraux: «dans cette chapelle, saint denis a commencé à invoquer le nom de la sainte trinitré[** trinité?].» C'était une église collégiale, c'est-à-dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le cloître renfermait-il une prison. L'église Saint-Benoît, monument très-vénéré de nos pères, avait été reconstruite en 1517 et renfermait les sépultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude et Charles Perrault, du graveur Gérard Audran, du comédien Baron, et, dans son cimetière, celles d'un très-grand nombre d'imprimeurs, libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les Morel, les Nivelle, les Dupré, les Cramoisy, Édelink, Mariette, etc., noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pensée vers ces temps, hélas! si loin de nous, de calmes méditations, de sérieuses études, de travaux consciencieux et honorés! Dans ces derniers temps, l'église Saint-Benoît était devenue, par une odieuse transformation, un ignoble théâtre où les étudiants et les blanchisseuses du quartier allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se débitaient dans l'ancien sanctuaire. Ce théâtre est aujourd'hui devenu une maison particulière.

3º L'église Saint-Étienne-des-Grés, située au coin de la rue du même nom, était très-ancienne; une tradition prétendait qu'elle avait été bâtie et dédiée par saint Denis, et que son nom était, non pas des Grés (de Gradibus), mais des Grecs, parce que saint Denis et ses compagnons venaient d'Athènes. Il est certain qu'elle existait au VIIe siècle. Sept siècles après sa fondation, ce quartier n'était pas encore bâti, et elle se trouvait entourée de vignes, où l'on voyait le pressoir du roi. Elle a été détruite pendant la révolution. Dans son cimetière on a trouvé trente cercueils romains du temps de Constance Chlore.

Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:

1º Rue de la Bûcherie, ainsi nommée du port au bois qui en était voisin. Dans cette rue furent établies en 1481 les écoles de médecine et de chirurgie. Jusqu'à cette époque, la Faculté de médecine, qui datait de 1280, n'avait pas eu d'écoles particulières. L'amphithéâtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste encore au nº 13. L'École de médecine fut transférée dans la rue des Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.

Dans la rue de la Bûcherie aboutissent: 1º la rue des Rats ou de l'Hôtel Colbert. Au nº 20 est une maison qui a appartenu au grand ministre de Louis XIV et dont la construction date du XVIe siècle: on y remarque des frises sculptées et des bas-reliefs d'une belle exécution, qui ont été faussement attribués à Jean Goujon.--2º La rue Saint-Julien-le-Pauvre, ainsi appelée d'une église qui existait déjà du temps de Grégoire de Tours, car, lorsque ce prélat venait à Paris, il y logeait dans des bâtiments affectés aux pèlerins. On sait que saint Julien était le patron des voyageurs, et un grand nombre d'hôtelleries ou d'hospices avaient été construits sous son nom par la piété des fidèles. Cette église, détruite par les Normands, fut rebâtie au XIIe siècle, et l'Université y tint pendant quelque temps ses séances. A l'époque où les métiers étaient unis par les liens de la fraternité religieuse, elle devint le siége des confréries des papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Réunie à l'Hôtel-Dieu en 1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du style le plus gracieux.--3º La rue du Fouarre, ainsi appelée d'un vieux mot qui veut dire paille. Les écoles, d'abord restreintes à la place Maubert, s'étendirent jusqu'à cette rue, qui prit son nom de la paille où les écoliers s'asseyaient pour écouter les leçons de leurs maîtres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est célèbre dans les écrits de Dante, de Pétrarque, de Rabelais, etc. En 1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empêcher le passage des voitures pendant les leçons.

2º Rue Galande ou Garlande.--«On voit, dit Jaillot, dans un cartulaire de Sainte-Geneviève, que, en 1202, Matthieu de Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnèrent leur vigne, appelée le clos de Mauvoisin, à cens à plusieurs particuliers, à la charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Garlande, du Fouarre et autres, qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la place Maubert.» Dans cette rue était la chapelle de Saint-Blaise et de Saint-Louis, bâtie en 1476 par les maçons et charpentiers de Paris, et qui était le siége de leur confrérie. Elle n'existe plus.

Le prolongement de la rue Garlande est la rue Saint-Severin, où se trouve une église dont l'origine est inconnue. «Sous le règne de Childebert, dit Jaillot, il y avait à Paris un saint solitaire, nommé Severin, qui s'était retiré près de la porte méridionale. Il est probable que la vénération que ses vertus avaient inspirée aux Parisiens les engagea à bâtir sous son nom un oratoire au lieu même qu'il avait habité.» Cette église a été reconstruite à diverses époques; sa dernière restauration est de 1489, mais elle a des parties du XIVe siècle aussi élégantes que délicates. Elle renferme les tombeaux d'Étienne Pasquier, d'André Duchesne, de Moreri, des frères Sainte-Marthe, etc. Sa porte latérale était autrefois couverte presque entièrement de fers à cheval: ces fers y avaient été mis comme ex-voto par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de cette église, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un voyage.

3º Rue du Foin.--Dans cette rue était le collége de maître Gervais, «souverain médecin et astrologien du roi Charles V.» Ce collége était devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de détruire. On y trouvait encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, établie en 1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui arrivaient à Paris; elles y étaient ouvertes et visitées par les syndics en présence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les priviléges pour l'impression des livres.

4º Rue des Mathurins.--Cette rue est très-ancienne, car c'était là que se trouvait l'entrée principale du palais de Julien: aussi s'est-elle appelée longtemps rue des Thermes. Elle prit son nom actuel d'un couvent bâti dans le XIIIe siècle et qui appartenait à l'ordre de la Trinité ou des Mathurins, fondé en 1228 pour le rachat des captifs de Terre-Sainte. Dans cette église était inhumé l'historien Robert Gaguin, général de l'ordre de la Trinité, qui avait fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui était vaste et riche en marbres précieux, était le siége des confréries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Université, des maîtres paumiers. C'était aussi dans le cloître que l'Université tenait ses assemblées avant 1764. Il en reste une partie transformée en maisons particulières.

Au nº 12 est l'hôtel de Cluny, aujourd'hui musée des antiquités françaises, et qui, bâti sur une partie du palais des Thermes par les abbés de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise, neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant édifice, où le moyen âge et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations romaines, servit de retraite à la veuve de Louis XII, et c'est là qu'elle épousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a été souvent le séjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la révolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propriétaire de cette maison, y rassembla un musée d'antiquités françaises, dont l'État a fait l'acquisition après sa mort. «C'est, dit Charles Nodier, l'Herculanum du moyen age.» On y trouve de belles armes, des faïences de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de magnifiques émaux, des œuvres de serrurerie et de menuiserie, des curiosités historiques, etc.

Vis-à-vis de l'hôtel de Cluny se trouvait l'ancien hôtel du maréchal de Catinat, qui, dans le siècle dernier, était devenu le siége de la librairie Barbou, si chère aux lettres par les belles éditions qu'elle a mises au jour.

Dans la rue des Maçons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeuré Racine[80]. Au nº 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du Directoire. Au nº 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'Histoire de Paris.

5º Rue des Écoles.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place Sainte-Marguerite à l'École polytechnique, absorbe l'ancienne place Cambray. Cette place, où est situé le Collége de France, communique avec la rue Saint-Jean-de-Latran, où étaient autrefois une église et une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Cette commanderie avait un enclos où était l'hôtel du commandeur, avec une tour carrée servant aux pèlerins et des maisons hideuses où logeaient en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'église était le tombeau du grand prieur Jacques de Souvré, mort en 1670: c'était l'œuvre très-remarquable des frères Anguier. Depuis la révolution, on a donné du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours pauvrement habité. Quelques restes de l'église subsistaient encore, ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on vient de les détruire.

6º Rue des Grés.--Dans cette rue était le couvent des Dominicains ou Frères prêcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle Saint-Jacques, près de laquelle ils vinrent s'établir en 1218. Saint Louis leur fit bâtir une église et un couvent sur un terrain où se trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, près de la muraille d'enceinte de la ville. Ce couvent acquit une grande puissance par ses écoles de théologie, auxquelles saint Thomas d'Aquin donna la plus illustre renommée, par la piété et le désintéressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines de France, jusqu'au XVIe siècle, choisirent leurs confesseurs, par le grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclésiastiques qui sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin, Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'évêque de Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques Clément; que les Dominicains ont engagé pendant plusieurs siècles des luttes scandaleuses avec l'Université; enfin que, pour amener des réformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres royaux, les arrêts du Parlement et même la force matérielle.

L'église, bâtie en 1263 et dont l'entrée se trouvait rue Saint-Jacques, était vaste, mais d'une grande simplicité. Elle était d'ailleurs très-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle possédait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de Bourbon; Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, tige de la maison de Valois; le comte d'Évreux, tige des rois de Navarre; elle possédait encore les cœurs ou les entrailles de Charles d'Anjou, frère de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV, de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les sépultures de Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit l'auteur du roman de la Rose, de Passerat, l'un des auteurs de la Satire Ménippée, «homme docte et des plus déliés esprits de son siècle,» de la famille de Laubespin, etc.

L'église, le cloître et une partie des bâtiments ont été détruits pendant la révolution; le reste devint sous l'Empire une maison de correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupée par une école municipale et une caserne.

7º Rue Soufflot.--Cette rue conduit au Panthéon et doit son nom à l'architecte de ce monument.

L'emplacement du Panthéon était occupé, sous les Romains, par une grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits très-profonds, où l'on a retrouvé des fours et des vases nombreux; il fut ensuite occupé par des clos de vignes et enfin par des maisons et jardins dépendant de l'abbaye Sainte-Geneviève. Ce monument, qui tire de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches détails, un caractère si frappant de grandeur, fut fondé en 1758 pour remplacer l'ancienne église Sainte-Geneviève, qui tombait en ruines. Ce n'était plus le temps où l'on bâtissait si aisément des centaines de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on était en plein XVIIIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où la philosophie voltairienne battait en brèche le catholicisme; aussi Louis XV pourvut-il aux dépenses de construction de la nouvelle Sainte-Geneviève, non, comme Clovis, avec la dépouille des Ariens vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le monument n'était pas achevé quand l'Assemblée constituante, en 1791, décréta qu'il prendrait le nom de Panthéon, qu'il serait destiné à la sépulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: aux grands hommes la patrie reconnaissante, enfin que Mirabeau y serait enterré. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur furent conduits au Panthéon, et que cette pompe fut répétée pour Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat, etc. Mirabeau en fut expulsé sous la Convention, Marat après le 9 thermidor.

Pendant ce temps, les ornements du monument avaient été changés: le fronton était d'abord décoré d'une croix à rayons divergents, avec des anges adorateurs, œuvre de Coustou; on la remplaça par un bas-relief symbolique, aussi froid qu'incompréhensible, représentant la Patrie qui récompense la Vertu et le Génie, la Liberté terrassant le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche étaient cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Geneviève: ils furent remplacés par cinq autres représentant les droits de l'homme, l'empire de la loi, l'institution du jury, le dévouement patriotique, l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient été consacrées à l'histoire de l'Ancien Testament, de l'Église grecque, de l'Église latine, de l'Église française, le furent à la philosophie, aux sciences, aux arts, à l'amour de la patrie.

Napoléon, en 1806, rendit au culte l'édifice, en lui laissant ses ornements philosophiques et son caractère de Panthéon, c'est-à-dire de nécropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands dignitaires de sa cour, et il mit à côté de Lannes, de Bougainville, de Lagrange, des sénateurs et des chambellans inconnus. La Restauration rendit à l'édifice le nom de Sainte-Geneviève, fit disparaître son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui représentent l'apothéose de la vierge de Nanterre, enfin donna une sépulture à Soufflot dans la chapelle basse du monument. La révolution de 1830 en fit disparaître le nom de Sainte-Geneviève et le culte catholique, lui rendit son nom païen de Panthéon, avec sa destination révolutionnaire, et le décora d'un beau fronton, œuvre de David d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse. Depuis cette époque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des grands hommes, attendant un culte, des ornements, des cérémonies, triste et honteux témoignage de notre instabilité, de notre facilité à détruire, de notre impuissance à édifier. Quelques curieux parcouraient sans respect comme sans émotion cette montagne de pierres qui glaçait le corps et l'âme, qui était sans but comme sans signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en attendant qu'on trouvât une destination à ce temple de tous les dieux, qui n'a plus de dieu. «Faire du Panthéon la sépulture des grands hommes, disions-nous en 1846, est une idée très-belle et très-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le même temple; d'ailleurs, nos mœurs et nos habitudes ne comprennent pas des tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque poésie à mettre les cendres des hommes de génie qui ont éclairé ou sauvé la France sous la protection de l'humble bergère dont la douce figure nous apparaît, au fond de nos annales, écartant les barbares de Paris naissant? Un temple à sainte Geneviève; qui aurait pour ornement principal la statue d'une autre bergère, d'une autre patronne de la France, de la sainte martyre de Domrémy, pour laquelle Paris n'a pas eu un souvenir; un temple à sainte Geneviève, qui couvrirait les restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de Molière et de Voltaire, serait vraiment le Panthéon de la France.» Depuis la révolution du 2 décembre 1852, le Panthéon a été rendu au culte sous le nom de Sainte-Geneviève.

Le Panthéon et la belle place qui le précède ont eu une triste célébrité dans la bataille de juin: c'était le quartier général de l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement le 24 juin que les troupes commandées par Damesme, après avoir enlevé toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivèrent par la rue Soufflot sur la place du Panthéon, où les insurgés occupaient ce monument, l'École de droit et les maisons voisines. Après un combat acharné, où Damesme tomba frappé d'une blessure qui devait être mortelle, la place fut emportée, le canon enfonça la grande porte du Panthéon, la troupe s'y précipita et s'y fortifia comme dans une citadelle.

Sur la place du Panthéon sont deux bâtiments symétriques destinés à l'ornement de cette place: le premier, construit récemment, est la mairie du douzième arrondissement; le second est l'École de droit, bâtie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette école avait été, jusqu'à cette époque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle manquait d'emplacement; cours et examens y étaient nuls ou dérisoires; les diplômes s'y vendaient. «Ces écoles, dit un écrivain du temps, sont l'abus le plus déplorable et la farce la plus ridicule.» On leur bâtit un édifice, mais on ne les rendit pas meilleures. La révolution les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint Yves; l'Empire les rétablit, ainsi que tous les procéduriers de l'ancien régime, et, depuis cette époque, depuis que la division extrême des propriétés a fait des gens de loi la classe la plus influente de l'État, leur importance n'a fait que s'accroître. Nous avons vu dans l'Histoire générale que, pendant la Restauration et après la révolution de 1830, les jeunes libéraux des écoles de droit étaient à la tête de toutes les insurrections, de tous les mouvements démocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont imposé leur volonté au gouvernement.

Les cours qui sont professés à l'École de droit sont ceux de droit romain, de droit civil français, de procédure, de droit criminel, de droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.