LIVRE III.

PARIS MÉRIDIONAL.

CHAPITRE PREMIER.

LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA SALPÉTRIÈRE.

La place Maubert, qui semble plutôt une large rue qu'une place, tire son nom de Jean Aubert, deuxième abbé de Sainte-Geneviève, cette place étant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle était couverte de maisons dès le XIIe siècle, et, pendant tout le moyen âge, elle a joué le premier rôle comme rendez-vous des écoliers, des bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses émeutes y ont éclaté: c'est là que se rassemblèrent les bandes qui firent le massacre des prisons en 1418; c'est là qu'ont commencé les barricades de 1588. Un marché y était établi de temps immémorial, qui a été transféré en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y a fait de nombreuses exécutions capitales: c'est là que furent brûlés pour crime d'hérésie, en 1533, maître Alexandre d'Évreux et son disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maçon; en 1540, Claude Lepeintre, ouvrier orfèvre du faubourg Saint-Marcel. C'est là que périt en 1546, à l'âge de trente-sept ans, l'illustre et malheureux Étienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur, traducteur de Platon, poète, orateur, l'un des esprits éminents de ce XVIe siècle où la philosophie et la science eurent tant de victimes; accusé d'athéisme il fut condamné «pour blasphèmes, sédition et exposition de livres prohibés et damnés, à être mené dans un tombereau depuis la Conciergerie jusqu'à la place Maubert, où seroit plantée une potence autour de laquelle il y auroit un grand feu, auquel, après avoir été soulevé en ladite potence, il seroit jeté et brûlé avec ses livres, son corps converti en cendres. Et néanmoins est retenu in mente curiœ que où ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun blasphème, sa langue lui sera coupée et sera brûlé tout vif.»

De la place Maubert partent deux des principales artères du Paris méridional: la rue Saint-Victor, qui mène au Jardin-des-Plantes et à la Salpêtrière; la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui mène par la rue Mouffetard à la barrière Fontainebleau. Ces deux grandes voies publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers qu'on appelle vulgairement faubourg Saint-Victor, faubourg Saint-Marceau.

La rue Saint-Victor doit son nom et son origine à la célèbre abbaye vers laquelle elle conduisait; elle ne s'étendait d'abord que jusqu'aux rues des Fossés-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant desquelles était jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, démolie en 1684. Là commençait le faubourg où était située l'abbaye et qui est aujourd'hui dénommée comme continuation de la rue Saint-Victor. Au delà des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis 1626, le nom de Jardin du Roi, à cause du Jardin-des-Plantes, dont l'entrée principale était alors dans cette rue; à ce nom a été substitué celui de Geoffroy-Saint-Hilaire. Au delà de la rue du Fer-à-Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de rue du marché aux chevaux, à cause de l'établissement de même nom qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de l'Hôpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue d'Austerlitz, qui aboutit à la barrière d'Ivry.

Les monuments ou établissements publics que renferment la rue Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:

1º L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet.--C'était autrefois une chapelle bâtie dans le clos ou fief du même nom qui dépendait de l'abbaye Saint-Victor: elle fut transformée en paroisse en 1656 et renfermait les tombeaux de Jean de Selve, négociateur du traité de Madrid, du savant Jérôme Bignon, avocat général au Parlement de Paris et grand maître de la bibliothèque du roi Louis XIII, de Charles Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille Voyer d'Argenson, etc. On y a placé dernièrement celui du poëte Santeul, moine de Saint-Victor. Cette église est une succursale du douzième arrondissement. Auprès d'elle est un séminaire qui a été fondé en 1644; détruit en 1792, il fut rétabli en 1811.

2º La halle aux vins. (Voir les quais, page 48.)

3º Le Jardin des Plantes, qui a été fondé en 1633 par Bouvard et Guy de la Brosse: ces médecins du roi Louis XIII achetèrent à cet effet quatorze arpents de terrain cultivés, au milieu desquels se trouvait la butte des Copeaux, formée par des dépôts d'immondices, butte avec laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq fois moins étendu qu'il n'est aujourd'hui, était alors borné au nord par un vieux mur, au delà duquel, et jusqu'à la Seine, étaient des marais cultivés qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de l'établissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et d'histoire naturelle. L'œuvre fut continuée successivement, avec autant de zèle que de succès par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort, Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent créés, des amphithéâtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit de collections données par l'Académie des sciences, les missionnaires, les souverains étrangers. Un décret de la Convention, du 14 juin 1793, organisa l'établissement en Muséum d'histoire naturelle et y créa douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle extension, et enfin Cuvier a fait du jardin et du muséum le plus magnifique établissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses bâtiments aussi simples qu'élégants, ses collections si riches, son jardin si pittoresque excitent une admiration bien légitime; mais, quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous décrivons, on ne peut s'empêcher de penser qu'il y a peut-être dans Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans air, sans pain, qui seraient heureux de loger là où sont entretenus avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe était nécessaire aux progrès des sciences naturelles et au profit que peuvent en tirer les arts utiles.

4º L'hôpital de la Pitié.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII ayant ordonné d'enfermer les mendiants, dont le nombre était devenu prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats achetèrent à cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Pitié. En 1657, quand l'hôpital général de la Salpêtrière fut ouvert, on destina la Pitié aux enfants trouvés et aux orphelins auxquels on apprenait des métiers. En 1809, cet hôpital devint et il est resté un annexe de l'Hôtel-Dieu, qui renferme six cents lits placés dans vingt-trois salles.

5º Le marché aux chevaux, fondé en 1641 sur un terrain dit la Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de chambre du roi.

Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor étaient:

1º Le collége du cardinal Lemoine, fondé en 1302, et où Turnèbe, Buchanan, Muret ont professé. Sur son emplacement l'on voit une belle rue qui mène du pont de la Tournelle à la rue Saint-Victor.

2º Le collége des Bons-Enfants, près de la porte Saint-Victor et dont le clos était traversé par la muraille de Philippe-Auguste; il avait été fondé dans le XIIIe siècle et comptait parmi ses élèves Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonné, lorsque saint Vincent de Paul y établit le séminaire des Prêtres de la Mission ou de Saint-Firmin, qui subsista jusqu'à la révolution. Alors les bâtiments furent transformés en prisons, et c'est là que, dans les journées de septembre, quatre-vingt-onze prêtres furent massacrés, parmi lesquels le vénérable curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de l'Assemblée constituante. Une partie de l'édifice fut ensuite vendue, et dans l'autre partie on établit, en 1817, l'institution des jeunes aveugles, qui y est restée jusqu'en 1842. Cette dernière partie est occupée aujourd'hui par une caserne.

3º L'abbaye Saint-Victor occupait tout l'espace compris entre les rues Saint-Victor, des Fossés-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle avait été fondée en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef de l'école de Paris, ayant été vaincu dans les combats de la dialectique et de la théologie par Abeilard, son disciple, se retira près d'une antique chapelle dédiée à saint Victor, dans les champs solitaires qui existaient entre la Seine et la Bièvre, et s'y bâtit une retraite qui devint bientôt, par la protection de Louis VI, une abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leçons; Abeilard y vint encore engager contre lui des tournois d'éloquence, de subtilité et d'érudition, où Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye Saint-Victor n'en devint pas moins l'école la plus florissante de la France, et ses nombreux écoliers attirèrent la population sur la rive gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Geneviève, qui commença dès lors à se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout le moyen âge, cette abbaye garda sa célébrité, avec sa règle austère et ses florissantes études. La plupart de ses abbés ont laissé un nom dans l'histoire de l'Église, principalement Hugues de Champeaux, Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations continuelles. Saint Thomas de Cantorbéry l'habita lorsqu'il vint se réfugier en France. Un grand nombre d'évêques de Paris, parmi lesquels Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y être inhumés. Son cimetière renfermait plus de dix mille morts, parmi lesquels le théologien Pierre Comestor, le poète Santeul, le jésuite Maimbourg, etc. Cette abbaye a gardé jusqu'à la révolution sa réputation scientifique: sa bibliothèque, d'abord composée d'ouvrages ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint très-précieuse lorsqu'elle fut dotée, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats, Henri Dubouchet et le président Cousin: elle renfermait plus de vingt mille manuscrits. L'abbaye avait conservé de sa première fondation son cloître percé de jolies arcades soutenues par des groupes de colonnettes, et quelques parties de son église, qui avait été reconstruite sous François Ier, entre autres un élégant clocher et une crypte souterraine. L'enclos était traversé par un canal dérivé de la Bièvre en 1148.

L'abbaye Saint-Victor fut supprimée et détruite en 1790; la plus grande partie des terrains a été attribuée à la halle aux vins en 1808; l'autre partie a servi à former les deux rues Guy-de-la-Brosse et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les écoles ont amené le peuplement de la montagne Sainte-Geneviève, et, au lieu de donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou même les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul, elle leur a donné ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite Alexandre, à laquelle était adossée une fontaine et qui jadis servait de prison pour les jeunes nobles débauchés: elle a été détruite en 1840 et remplacée par une fontaine monumentale élevée à la gloire de Cuvier.

Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:

1º Rue de Bièvre.--Cette rue est ainsi appelée d'un canal qui fut dérivé de la rivière de Bièvre dans le XIIe siècle, à travers l'abbaye Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'écoulait par cette rue dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large égout, à la fin du XVIIe siècle. Dans la rue de Bièvre était le collége Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, «a servi d'hospice,» au fameux cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme boursier.

2º Rue des Bernardins.--Elle tire son nom d'un collége fondé en 1244 pour les religieux de l'ordre de Cîteaux. Le jardin de ce collége a servi à ouvrir, en 1773, le marché aux Veaux, ainsi que les rues de Pontoise et de Poissy. Quant aux bâtiments, il en reste une partie située rue de Pontoise et où l'on remarque un vaste réfectoire divisé en trois nefs, construction du XIVe siècle, aussi élégante que hardie; ces bâtiments ont servi longtemps de dépôt d'archives pour la ville; aujourd'hui, ils sont transformés en caserne de sapeurs-pompiers. L'église n'existe plus; elle datait de 1388 et avait été commencée par le pape Benoît XII; quoique non achevée, elle passait pour un chef-d'œuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journées de septembre, soixante-dix individus, condamnés aux galères et qui s'y trouvaient renfermés, y furent massacrés.

Dans la rue des Bernardins était la maison de la famille Bignon, famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences et a donné d'illustres magistrats.

3º Rue des Fossés-Saint-Victor.--Elle a été bâtie sur l'emplacement de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des vestiges de cette enceinte. Au nº 13 a demeuré Buffon. Au nº 23 est une maison qui a été habité par le poète Baïf, où il réunissait les beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III assistèrent à des représentations musicales. Cette maison devint, en 1633, le couvent des religieuses anglaises de Notre-Dame de Sion, fut vendue en 1790 et a été rachetée en 1816 par les mêmes religieuses. Auprès d'elle est une maison qui a été bâtie par le grand peintre Lebrun et où il est mort. Au nº 27 était le collége ou séminaire des Écossais, fondé par Philippe-le-Bel, rebâti en 1662 pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au nº 24 a demeuré l'auteur des Essais historiques sur Paris, Saint-Foix. Au nº 37 était la congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne, fondée en 1627 par Gondi, archevêque de Paris, pour former des professeurs et des prédicateurs. La bibliothèque était très-riche et publique. Cette maison occupait une partie du clos des arènes, dans lequel, du temps des Romains, était un cirque pour les jeux publics. Ce cirque avait été rétabli par le roi Chilpéric, et l'on en voyait encore des débris au XIIIe siècle.

Au coin des rues Saint-Victor et des Fossés-Saint-Victor était la maison de l'épicier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brûlé en place de Grève en 1770.

4º Rue Lacépède, qui jusqu'à ces dernières années s'est appelée Copeau, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a été ouverte. Dans cette rue est la prison de Sainte-Pélagie, dont l'entrée est rue de la Clef. Cette prison était autrefois un refuge, fondé en 1681 par madame Beauharnais de Miramion [66], pour les filles débauchées, et où l'on renfermait aussi, par l'ordre des magistrats, les femmes de mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les criminels ordinaires; mais cela n'empêcha pas d'y mettre des détenus politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins, montagnards, chouans, opposants au régime impérial. Madame Roland, Joséphine Beauharnais, Charles Nodier y ont été détenus. En 1797, elle devint la prison des détenus pour dettes et une maison de correction pour les enfants vagabonds; elle resta en même temps une maison de réclusion pour les condamnés politiques, principalement pour les écrivains. Aussi a-t-elle eu des hôtes célèbres sous la Restauration et le gouvernement de Louis-Philippe: Béranger, Châtelain, Jay, Jouy, Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828, la maison fut dédoublée et partagée en deux prisons, l'une de la dette, l'autre de la détention: de celle-ci s'évadèrent en 1835 vingt-huit détenus républicains. Cette même année, les prisonniers pour dettes furent transférés rue de Clichy, et Sainte-Pélagie est restée dès lors une prison pour tous les délits ou crimes civils ou politiques.

5º Rue d'Orléans, ainsi appelée d'un séjour qui avait appartenu au duc d'Orléans, frère de Charles VI. Ce séjour était compris entre les rues d'Orléans, Fer-à-Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes; c'était une habitation toute champêtre, traversée par la Bièvre, accompagnée de saulsayes et d'un jardin où «étoient cerisier, lavande, romarin, pois, fèves, treilles, haies, choux, porées pour les lapins et chenevis pour les oiseaux.» Le duc d'Orléans y donna plusieurs fêtes. Cette propriété passa dans la maison d'Anjou-Sicile et fut habitée par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre; elle fut réunie à la couronne sous Louis XI, vendue à la famille de Mesmes au XVIe siècle, et divisée en plusieurs logis. Dans l'un d'eux fut établi, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour l'éducation des enfants pauvres.

Rue Censier.--C'était autrefois une impasse qui avait été ouverte dans les jardins du séjour d'Orléans: on l'appela, comme toutes les impasses, rue sans chef, et, par corruption, Sencée et Censier. Elle est bordée par la Bièvre et habitée principalement par des tanneries.

Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivière, était autrefois l'hospice de Notre-Dame de la Miséricorde, appelé vulgairement les Cent-Filles, et qui avait été fondé en 1624 par le président Séguier. C'était à l'époque où le nombre des pauvres était devenu très-considérable dans Paris et où la charité privée venait en aide à la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le président Séguier acheta une partie du séjour d'Orléans et y fonda un hôpital pour cent jeunes filles nées à Paris et orphelines de père et de mère, auxquelles on donnait une éducation chrétienne, un métier et une dot, et qui n'en sortaient qu'à vingt ans. Par un privilége royal, les compagnons d'arts et métiers qui, après avoir fait leur apprentissage, épousaient les filles de cet hôpital, étaient reçus maîtres sans faire de chef-d'œuvre et sans payer les droits de réception. L'administration de ce bel établissement appartenait au Parlement et à la famille du fondateur. Il fut détruit en 1790, et la propriété de la maison a été donnée à l'administration des hôpitaux de Paris.

7º Rue Fer-à-Moulin, ou, plus exactement, Permoulin, du nom d'un de ses habitants. Cette rue existait dès le XIIe siècle et faisait partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des hôtels ou séjours remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la maison de Scipion, ainsi appelée d'un hôtel bâti par Scipion Sardini, sous Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hôpitaux civils de Paris.

Rue des Fossés-Saint-Marcel, bâtie sur les fossés qui entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse, pleine de masures, à peine habitée. On y trouvait le cimetière Clamart, ainsi appelé d'un hôtel de même nom, sur l'emplacement duquel il a été ouvert: c'était là qu'on enterrait les malheureux morts à l'hôtel-Dieu [67] et les suppliciés; il est aujourd'hui fermé. Dans la foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il faut nommer Pichegru.

Boulevard de l'Hôpital.--En 1760, Louis XV ordonna «l'établissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la ville, pour la commodité des abords et l'embellissement de cette partie de la capitale, ledit rempart devant commencer à la barrière de la rue de Varennes, du côté des Invalides, et finir au bord de la rivière de Seine, sur le port hors Tournelle.» Ainsi fut formée, à l'imitation des boulevards intérieurs du nord, qui commençaient à devenir une promenade fréquentée, la série des boulevards intérieurs du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz, longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrière d'Italie jusqu'à la hauteur du cimetière Montparnasse, et, se continuant dans l'intérieur de la ville, se terminent près de l'entrée de l'hôtel des Invalides. Ces boulevards ont été pendant longtemps de grandes chaussées bordées de beaux arbres, mais boueuses, désertes, où s'élevaient à peine quelques rares maisons. Depuis quelques années, ils ont été assainis, réparés et sont bordés presque partout de constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.

Le boulevard de l'Hôpital commence à la place Valhubert et finit à la barrière d'Italie. Il est assez fréquenté, à cause des établissements publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le quartier qu'il avoisine, et il n'est bordé, surtout dans sa partie orientale, que par des masures. On y trouve:

L'embarcadère du chemin de fer d'Orléans.

2º L'hospice de la Vieillesse-Femmes ou l'hôpital général de la Salpêtrière.

Au commencement du règne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des vagabonds s'était accru de telle sorte, que le gouvernement, les magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchèrent à le diminuer en ouvrant des asiles à ces malheureux: ainsi, en 1615, Marie de Médicis transforma l'établissement de la Savonnerie en hôpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le même objet la maison de Scipion, l'hospice de la Pitié, etc. Tout cela devint insuffisant après les troubles de la Fronde et l'accroissement continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'éleva jusqu'à quarante mille, et les moyens de police étant alors presque nuls ou réduits à quelques ordonnances du Parlement, il devint menaçant pour la tranquillité publique. «Il n'était pas facile, dit Jaillot, de dissiper une foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que leur cupidité, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient que par violence ou par adresse les secours dont ils étaient indignes, et qui, par leur nombre ou par leur audace, étaient capables de se porter aux plus grands excès pour se maintenir dans leur indépendance.» Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne de Bellièvre, premier président du Parlement, se décida à porter remède au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice général des pauvres est un véritable monument de sagesse et de dignité. «Comme nous sommes redevables, dit-il, à la miséricorde divine de tant de grâces et d'une visible protection qu'elle a fait paraître sur notre conduite à l'avénement et dans l'heureux cours de notre règne, par le succès de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons être plus obligés de lui en témoigner nos reconnaissances par une royale et chrétienne application aux choses qui regardent son honneur et son service... considérant les pauvres mendiants comme membres vivants de Jésus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'État, et agissant en la conduite d'un si grand œuvre, non par ordre de police, mais par le motif de la charité... A ces causes... nous ordonnons que les pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enfermés, pour être employés aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur pouvoir... Donnons à cet effet, par les présentes, la maison et l'hôpital, tant de la Grande et Petite Pitié que du Refuge, sis au faubourg Saint-Victor, la maison et l'hôpital de Scipion et la maison de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bicêtre... Voulons que les lieux servant à enfermer les pauvres soient nommés l'Hôpital général des pauvres; que l'inscription en soit mise, avec l'écusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Pitié; entendons être conservateur et protecteur dudit hôpital,» etc.

Les établissements indiqués étant insuffisants pour contenir les pauvres, on éleva, d'après les dessins de Libéral Bruant, sur l'emplacement d'une salpêtrière bâtie par Louis XIII, l'église et les vastes bâtiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma jusqu'à cinq mille pauvres, aveugles, enfants, aliénés, etc.; les autres se dispersèrent ou furent renvoyés dans leurs provinces. En 1662, ce nombre était déjà doublé; mais les directeurs, ne pouvant les nourrir, allaient être forcés de leur ouvrir les portes, quand on se décida à mettre les hommes à Bicêtre, à la Pitié, etc., et à ne garder à la Salpêtrière que les femmes et les enfants. En 1720, on y créa une maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante cellules pour loger de vieux ménages, et une prison pour les femmes débauchées. Dans les dernières années de l'ancien régime, le nombre de ces femmes était devenu si grand à Paris, que chaque semaine la police en enlevait une centaine: «On les conduit, dit Mercier, dans la prison de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles reçoivent à genoux la sentence qui les condamne à être enfermées à la Salpêtrière. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui n'est pas couvert; elles sont toutes debout et pressées: l'une pleure, l'autre gémit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontées soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles ripostent indécemment et bravent les huées qui s'élèvent sur leur passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein jour.» En 1789, la Salpêtrière était le réceptacle de toutes les misères et infirmités humaines: il y avait sept à huit mille femmes indigentes et autant de détenues, des femmes enceintes, des enfants trouvés, des fous, des épileptiques, des estropiées, des incurables de tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destiné spécialement aux vieilles femmes âgées de soixante-dix ans, ou insensées, ou aveugles, ou accablées de maladies incurables. Il en renferme près de six mille. C'est le plus vaste hôpital de l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues, ses quartiers, son marché, et qui se compose de quarante-cinq corps de bâtiments ayant une superficie de trente hectares. L'église est très-belle: c'est un dôme octogone percé de huit arcades, sur lesquelles s'ouvrent autant de nefs.

CHAPITRE II.

LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS.

De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpée, populeuse, qui, sous les noms de Montagne-Sainte-Geneviève, Descartes et Mouffetard, atteint la barrière de Fontainebleau. C'était jadis l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutèce à l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artère principale de cette partie de la capitale qu'on appelle vulgairement faubourg Saint-Marceau. Ce faubourg occupe principalement le Mons Cetardus, qui, du temps des Romains, était un champ de sépultures. Saint Marcel, évêque de Paris, ayant été enterré sur cette éminence en 436, il se forma autour de son tombeau, vénéré des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut détruit par les Normands et commença à se repeupler au XIIe siècle, mais lentement et avec une population pauvre et misérable. Charles V et Charles VI lui accordèrent quelques priviléges; au XVe siècle, la ville Saint-Marcel fut déclarée faubourg de Paris. A cette époque fut réuni à ce faubourg, et prit son nom, le riche bourg ou bourg Saint-Médard, qui s'était formé vers le XIIe siècle entre la montagne Sainte-Geneviève et le mont Citard, et qui était séparé du bourg Saint-Marcel par la Bièvre. Ces deux bourgs formaient dès lors un quartier hideux, sale, barbare, où les cabanes et les masures étaient groupées confusément, où les ruelles et les culs-de-sac immondes grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, où les cloaques infects se mêlaient à des champs de verdure, où croupissait une population de truands, de jongleurs, de tire-laines, mêlée à une population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre, misérable. A la fin du XVIIIe siècle, cette situation n'était pas grandement changée: «Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le quartier où habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule maison du faubourg Saint-Honoré que dans tout le faubourg Saint-Marcel. C'est là que se retirent les hommes ruinés, les misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui cherchent la solitude... Il n'y a pas là un seul monument à voir; c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants polis des bords de la Seine... Les séditions et les mutineries ont leur origine cachée dans ce foyer de la misère obscure. La police craint de pousser à bout cette populace plus méchante, plus inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la ménage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands excès... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du soleil; les hommes y sont reculés de trois siècles par rapport aux arts et aux mœurs régnantes... Une famille entière occupe une seule chambre, où l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois, les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de payement du loyer. Ils errent ainsi et promènent leurs misérables meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots. Les enfants y sont nus et couchent pêle-mêle...»

Ces lignes étaient écrites à la veille de notre révolution, et, à la honte des dix gouvernements qui se sont succédé depuis 1789, ce coin de Paris est encore aujourd'hui à peu près ce qu'il était au moyen âge et sous le règne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la propreté y ont à peine pénétré; les rues sont encore fangeuses, mal pavées, tortueuses, escarpées; les maisons sont délabrées, noires, infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle n'est occupée qu'à des travaux dégoûtants ou pénibles et composée en grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc. [68]. A part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes manufactures. La pauvreté de ces parias de la capitale du luxe et des arts est profondément triste et repoussante: des milliers de familles sont entassés dans des bouges fétides, dormant sur des haillons ou sur la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumône. C'est la que les maladies épidémiques, que le terrible choléra se gorgent facilement de victimes; c'est là que les prédicateurs d'anarchie, que les fauteurs de désordre trouvent facilement des auditeurs et des partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a joué dans la révolution le même rôle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce quartier a été horriblement ensanglanté dans la bataille de juin 1848. Hâtons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop négligée, dans laquelle se résument toutes les misères et les hontes de notre civilisation, qui donne tant d'hôtes aux bureaux de bienfaisance et aux hôpitaux, en donne moins que certains quartiers du centre aux prisons et aux cours d'assises.

§ Ier.

Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

La rue de la Montagne-Sainte-Geneviève doit son nom et son origine à la célèbre église vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue très-ancienne et très-escarpée se trouvaient:

1º Le couvent des Carmes.--Ces religieux, qui disaient avoir pour fondateurs les prophètes Élie et Élisée, étaient venus d'Orient, à la suite de saint Louis, et avaient été établis d'abord rue des Barrés[69]; ils furent transférés à la place Maubert par Philippe-le-Bel. Leur église, qui datait de 1353, était un monument précieux, surtout par ses chapelles, véritables bijoux d'architecture; elle renfermait de nombreuses sépultures, parmi lesquelles celle du libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur cloître était le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert à la méditation: il était décoré de curieuses peintures et d'une chaire où la pierre avait pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus délicates et les plus variées. Ce couvent, supprimé en 1790, servit de manufacture d'armes pendant la révolution et a été détruit en 1811. Sur son emplacement on a construit un beau marché.

2º Les colléges de Laon (nº 24), de la Marche (nº 37), des Trente-Trois (nº 52).

3º Le collége de Navarre, fondé par Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, en 1304. «Il n'y a point de collége, dit Piganiol, qui ait reçu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de distinction que celui-ci.» «C'était, ajoute Jaillot, l'école de la noblesse française et l'honneur de l'Université.» «Henri IV y fut mis, dit l'historien Matthieu, pour y être institué aux bonnes lettres. Il y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et le duc de Guise, qui le voulut être.» C'était le seul collége de Paris où il y eût exercice complet, c'est-à-dire où l'on enseignât la théologie, la philosophie et les humanités. Louis XIII et Richelieu réunirent à cet établissement les colléges de Boncourt et de Tournay. Parmi ses professeurs et ses élèves, on compte Oresme, Gerson, Ramus, Richelieu, Bossuet, etc. Ce collége fut détruit en 1790, et en 1804 on y transféra l'École Polytechnique, qui, fondée en 1795, avait été d'abord placée au Palais-Bourbon. On sait que c'est à Carnot et à Prieur de la Côte-d'Or qu'on doit l'idée première de cette belle institution, qui a rendu de si grands services, qui a donné tant d'hommes illustres au pays. Les élèves de cette école ont joué un grand rôle dans l'histoire des révolutions de Paris: en 1814, ils étaient à la barrière du Trône, résistant avec les canons de la garde nationale à la cavalerie des alliés; en 1830, le peuple alla les chercher et les mit à la tête de ses bandes insurgées; en 1832, ils prirent part à l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord de généraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au gouvernement provisoire. Aussi cette école, qui pourtant alimente les corps savants et donne accès à des carrières privilégiées, jouit-elle d'une grande popularité, principalement dans la partie la moins éclairée de la population.

Auprès du collége de Navarre était celui de Boncourt, qui avait été fondé en 1353 «pour huit pauvres escholiers étudiant en logique et en philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine.» Au XVIe siècle, on y joua, devant Henri II et sa cour, les tragédies de Jodelle. Il a eu pour élèves le diplomate d'Avaux et le littérateur Voiture. Ses bâtiments sont aujourd'hui occupés par l'École Polytechnique.

La rue de la Montagne-Sainte Geneviève aboutit à une place où est bâtie l'église Saint-Étienne-du-Mont, qui date du XIIe siècle. Elle fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de Paris par son architecture aussi étrange que hardie, ses vitraux et son magnifique jubé, chef-d'œuvre de légèreté et de délicatesse. Son portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France s'honore, aussi illustres par leur génie que par la simplicité de leur vie, dont la gloire est aussi pure que complète, Lesueur, Pascal et Racine, y avaient été enterrés, mais des inscriptions seules rappellent leurs sépultures. On y trouvait aussi les sépultures de Lemaître de Sacy, du médecin Simon Piètre, du grand naturaliste Tournefort. L'église Saint-Étienne, aujourd'hui paroisse du douzième arrondissement, a hérité de toute la vénération qu'on portait jadis à l'église Sainte-Geneviève, à laquelle elle était accolée et dont elle était une dépendance. C'est là qu'est déposé le tombeau de la patronne de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet d'un pèlerinage perpétuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des ornements, des tombeaux, qui décoraient autrefois la royale basilique dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette église a été ensanglantée par un crime monstrueux: Sibour, archevêque de Paris, y fut assassiné par un prêtre interdit, au milieu des fidèles rassemblés pour célébrer la fête de sainte Geneviève.

Sur le sommet de la principale éminence qui dominait l'ancien Paris existait, du temps des Romains, un cimetière où Clovis, à son retour de la bataille de Vouglé, et sur la prière de sa femme, fit élever une église en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y fut enterré, ainsi que Clotilde, et, après lui, sainte Geneviève, plusieurs princes de sa famille, plusieurs évêques de Paris, etc. Son tombeau était au milieu du chœur, orné de sa statue; on y lisait cette inscription, qui datait de 1177:

chlodoveo magno, hujus ecclesiæ fundatori.
sepulcrum vulgari olim lapide structum et longo
ævo deformatum, abbas et convent. meliori opere
et form renovaverunt
[70].

Ce tombeau, restauré dans le XVIIe siècle par les soins du cardinal-abbé de La Rochefoucauld, a été transféré en 1816 à l'église abbatiale de Saint-Denis.

La basilique des saints apôtres, ornée à l'envi des plus beaux priviléges par les rois et les papes, soumise immédiatement au saint-siége, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule. C'est là que, en 577, Chilpéric et Frédégonde firent condamner l'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait marié Brunehaut et Mérovée. Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe siècles; et à cause de la vénération inspirée par le tombeau de sainte Geneviève, le nom de cette touchante patronne de Paris prévalut sur celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brûlèrent en 857: «Elle était, dit un contemporain, décorée au dedans et au dehors de mosaïques, ornée de peintures. Les barbares la livrèrent aux flammes; ils n'épargnèrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse Vierge, ni les autres saints qui y reposent.» Cependant la basilique fut plutôt dévastée que détruite: on la répara grossièrement, et elle resta dans ce délabrement jusqu'en 1185, où l'abbé Étienne de Tournay la fit presque entièrement rebâtir. Depuis cette époque, des réparations peu importantes y furent faites, et, à l'époque de sa destruction, elle offrait un modèle précieux des architectures mêlées des VIIe et XIIe siècles. Sa façade se composait simplement d'une grande muraille presque nue, surmontée d'une espèce de fronton triangulaire; elle était percée de trois petites portes et ouverte par une fenêtre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie inférieure, du VIIe siècle, ainsi que les murailles latérales et une partie de la crypte. Cette crypte était peuplée de tombeaux: au milieu d'eux était celui de sainte Geneviève, tombeau vide, car les reliques de la vierge de Nanterre étaient renfermées dans une châsse d'or exposée derrière l'autel. Cette châsse était elle-même un monument: elle datait du XIIIe siècle et avait été restaurée au XVIIe dans un style assez lourd; ornée de douze statues d'or, elle était élevée sur quatre grandes colonnes de marbre et portée par quatre statues de vierges armées de flambeaux. Dans les grandes calamités, quand les rois étaient malades, ou bien quand la pluie ou la sécheresse faisait craindre une mauvaise récolte, on découvrait ou bien on descendait cette précieuse châsse, et on la promenait dans Paris avec la plus grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame portant les reliques de saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte et allait de même la reconduire après la cérémonie [71]. Tous les corps de l'État, le clergé, la magistrature, les métiers assistaient à ces processions solennelles, où il y avait une affluence incroyable[72] et qui étaient ordinairement retracées dans des tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de Largillière, qui représente la procession miraculeuse de 1694, la plus magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'église Saint-Étienne-du-Mont. La dévotion à sainte Geneviève était si ardente chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait en idolâtrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion enthousiaste; on lui demandait par billets écrits des remèdes pour tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. On sait qu'en 1793 cette châsse fut détruite, martelée, envoyée à la Monnaie, et que les reliques de sainte Geneviève furent brûlées sur la place de Grève; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilége, n'osa le faire que nuitamment, de peur d'une résistance populaire [73].

Vers le milieu du XVIIIe siècle, l'église Sainte-Geneviève menaçait ruine; il fut résolu de la remplacer par un édifice digne de la patronne de Paris, et alors fut commencé le grand monument qu'on appelle aujourd'hui le Panthéon, et dont nous parlerons dans le chapitre suivant. La vieille église fut détruite en 1807, et l'on ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour, qui fait partie du lycée Napoléon et qui date du XIIe siècle.

A l'église Sainte-Geneviève attenait une riche et célèbre abbaye, qui avait été fondée probablement dans le même temps qu'elle. Au XIIe siècle, elle devint le siége d'une congrégation régulière, qui se composait en France de plus de cent maisons. Ses bâtiments et ses jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de l'Estrapade, les places du Panthéon et de Saint-Étienne-du-Mont; de plus, elle possédait le bourg Saint-Médard, les clos du Chardonnet, des Coupeaux, des Saussayes, de la Cendrée ou Cendrier.

Les Génovéfains étaient justement renommés pour leur savoir, leurs travaux théologiques, leur piété et leur penchant pour les doctrines du jansénisme. C'est auprès d'eux que se retira le duc d'Orléans, fils du régent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques religieuses. Leur bibliothèque était aussi remarquable par la beauté de l'édifice que par le choix des livres: elle avait été formée par les pères Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille manuscrits, avec une belle collection d'antiquités et de médailles.

L'abbaye Sainte-Geneviève ayant été abolie en 1790, ses bâtiments servirent pendant plusieurs années à des assemblées populaires. C'est là que se tint, en 1796, le club du Panthéon, où se réfugièrent tous les débris des factions révolutionnaires, où les doctrines de Babeuf trouvèrent un auditoire, et qui fut fermé par les ordres du Directoire. La plus grande partie de ces bâtiments est occupée aujourd'hui par le collége Henri IV ou lycée Napoléon. Quant à la bibliothèque, elle était restée jusqu'à ces dernières années dans la belle galerie des Génovéfains; mais, sous prétexte que ce local, si magnifique, si regrettable, menaçait ruine, elle vient d'être transférée dans un vaste édifice construit à grands frais sur l'ancien collége Montaigu. Cette bibliothèque renferme aujourd'hui deux cent cinquante mille volumes.

La principale rue qui débouche dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève est celle des Noyers.

Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Geneviève. Dans une de ses maisons est né J.-B. Rousseau. Deux rues importantes débouchent dans la rue des Noyers: ce sont les rues des Carmes et Saint-Jean-de-Beauvais.

Dans la rue des Carmes, au nº 6, était le collége de Presles, fondé en 1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha à la Saint-Barthélémy, y fut découvert, poignardé et jeté dans la rue. Au nº 23 était le collége des Lombards, fondé en 1331 et transformé en 1682 en séminaire pour les Irlandais.

La rue des Carmes a pour prolongement la rue des Sept-Voies, dans laquelle se trouvait l'église Saint-Hilaire, qui avait donné son nom à une partie de la Montagne-Sainte-Geneviève, dite mont Saint-Hilaire. On y trouvait de plus: au nº 9, le collége-hospice de la Merci, fondé en 1515; au nº 18, le collége de Reims, dont les bâtiments sont occupés aujourd'hui par le collége Sainte-Barbe; au nº 25, le collége Fortet, qui a eu Calvin pour élève et qui a été le premier berceau de la Ligue: là furent élus les Seize dans une assemblée de quatre-vingts personnes; au nº 26, le collége Montaigu, qui avait été fondé en 1314 et qui ne recevait que de pauvres étudiants: «Dans le commencement, ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que ces religieux faisaient distribuer à la porte de leur monastère. Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils jeûnaient perpétuellement; leur habillement consistait en une cape de gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de Montaigu.» Ce collége a eu Érasme pour élève. En 1790, il fut transformé en hôpital, puis en prison militaire; on l'a démoli récemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothèque Sainte-Geneviève.

Dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais étaient: le collége de Beauvais, fondé en 1370 par Dormans, évêque de Beauvais, dont la famille y avait sa sépulture: ce collége a eu pour professeurs François Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant Coffin; le collége de Lizieux, fondé en 1336 et qui compte parmi ses élèves le poëte Delille; enfin, les écoles de droit, fondées en 1384, transférées en 1771 sur la place du Panthéon, et dont nous reparlerons. En face de ces écoles étaient, à l'enseigne de l'Olivier, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de savants qu'on a numérés comme les dynasties royales, tant elle compte de membres célèbres. C'est là que Robert Estienne Ier publia ses onze éditions de la Bible; c'est là que ses successeurs imprimèrent plus de douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, où nos modernes érudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut. François Ier et sa sœur Marguerite de Navarre visitaient souvent l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne Ier ou Henri Estienne II corrigeant une épreuve de la Bible hébraïque ou du Thésaurus, ils attendaient, appuyés sur la barre de la presse, la fin de son travail. «Dans ce temps-là, dit Piganiol, les dieux de la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de lettres.» «La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir perfectionné l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir étendu ses frontières.» Et néanmoins, cette famille, pour prix des plus pénibles veilles, des plus parfaites productions, des plus coûteux sacrifices, ne recueillit que la pauvreté, l'exil et les persécutions du clergé, une prison pour dettes au Châtelet, un lit à l'hôpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et une bière à l'Hôtel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier représentant, Antoine Estienne III [74]!

Près de l'imprimerie des Estienne était la seule imprimerie de musique qu'il y eût en France: elle appartenait à la famille Ballard, qui avait obtenu son privilége de Henri II et le possédait encore en 1789.