§ IV.

L'Hôtel-Dieu.

L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que certaine, a été fondé vers le milieu du VIIIe siècle par saint Landry, huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq sœurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de 2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'œuvre, le ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur. Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.

Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées, en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont passés dans ces tristes salles!

L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant de beaux établissements de charité, et de Monthyon [11], ce magnifique bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans cet hospice.

La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été démolie en 1802 et remplacée par l'ancienne église de Saint-Julien-le-Pauvre, dont nous parlerons plus tard.

Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de l'assistance publique.

D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres établissements charitables.

Les hôpitaux sont des établissements consacrés au traitement des malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: l'Hôtel-Dieu, Sainte-Marguerite, La Riboissière, la Pitié, la Charité, Saint-Antoine, Necker, Cochin, Beaujon. Ces neuf hôpitaux sont indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce sont: Saint-Louis, du Midi, de Lourcine, des Enfants malades, d'accouchement, des cliniques. Ils sont exclusivement réservés au traitement d'affections particulières.

Les hospices sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la Vieillesse-Hommes ou Bicêtre, la Vieillesse-Femmes ou la Salpêtrière, les Incurables-Hommes, les Incurables-Femmes, les Enfants-Trouvés, les Orphelins, Saint-Michel ou Boulard, à Saint-Mandé, de la Reconnaissance ou Brézin, à Garches, Devillas, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations particulières. Les maisons de retraite sont; les Ménages, La Rochefoucauld, Sainte-Perrine.

On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de sœurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.

§ V.

Rue de la Cité.

Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des anciennes rues de la Lanterne, de la Juiverie et du Marché-Palu.

A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin, était l'église Saint-Denis-de-la-Chartre, ainsi appelée d'une chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition, saint Denis avait été enfermé; elle datait du XIe siècle et fut démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la rivière formaient le Bas de Saint-Denis et étaient un lieu d'asile pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle Saint-Symphorien-de-la-Chartre, qui fut cédée en 1702 à la communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite Académie de Saint-Luc. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle continua de subsister comme maîtrise des peintres, sculpteurs, graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les meilleurs artistes du XVIIIe siècle.

La rue de la Juiverie tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués au XIIe siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut remplacée en 1183 par l'église de la Madeleine. Cette église, située au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris, laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé [12].» Tous les rois et reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en 1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs [13].

La rue du Marché-Palu devait son nom à un marché qui y existait depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain marécageux (palus). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont la mort amena la proclamation de la loi martiale.

Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:

1º Rue de Constantine, qui est aujourd'hui la grande artère longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée principalement avec l'ancienne rue de la Vieille-Draperie. Celle-ci tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on la Juiverie des drapiers. La draperie était alors une des principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.

La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.

2º Rue de la Calandre, l'une des plus anciennes voies de la ville. D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, évêque de Paris et bourgeois du Paradis, était né au IVe siècle dans la maison qui a aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite, sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux mystère de la Passion au vif.»

Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on appelait la ceinture de saint Éloi: cet évêque y avait demeuré dans une maison qui existait encore au XIIIe siècle sous le nom de maison au Fèvre [14], et il y fonda un monastère de femmes sous la direction de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.

En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette maison fut brûlée par sentence du Parlement et l'on a retrouvé récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux «comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique, ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet d'art remarquable, ne subsista que dix ans.

3º Rue Neuve-Notre-Dame.--Cette rue neuve est bien ancienne, car elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la cathédrale. On y trouvait jadis l'église Sainte-Geneviève-des-Ardents, dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés par l'administration de l'assistance publique.

4º Rue du Marché-Neuf.--On y trouvait l'église de Saint Germain-le-Vieux, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes et criant: Bons chrétiens!»

§ VI.

Rue de la Barillerie.

La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous avons dit ailleurs [15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement elle a été traversée par César et ses légions. Jusqu'à la fin du dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En 1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions judiciaires.

La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue Saint-Barthélémy, à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138, elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe siècle, réparée et décorée au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en 1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et matériaux on construisit le théâtre de la Cité ou des Variétés, ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires. Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le Spectacle des Veillées, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite du Prado.

Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de Justice.

§ VII.

Le Palais de Justice et la Préfecture de police.

Le Palais est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir; tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y bâtissant:

1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était, dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en 1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10 mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27 juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!

2º La grand'salle, qui, pendant plusieurs siècles, excita l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses «hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles; c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France. Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins, de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont les archives du Parlement.

3º La Sainte-Chapelle, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'œuvre de Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants, l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630, reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales, colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques années, une restauration complète de ce monument, honneur du vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique [16] et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»

Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque, baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.

Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement, qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels, tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel, Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris, et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»

Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des Pas-Perdus à la Cour de cassation et qui a été splendidement restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour de la justice, c'est-à-dire du Parlement [17], de la Cour des comptes, dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris, qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands, accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel, le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les agents et les victimes de la chicane.

On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées, d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques. Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.

En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué. Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. Alors la cour du Mai, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme, avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes. Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»

De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais respectable de constructions de tous les âges, cette froide et insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque. Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally, les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.

Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la Préfecture de police qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être installée dans des bâtiments nouveaux.

L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure au préfet de police et doit être démoli.

L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution, il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale! Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le reconstruire sur un plan tout nouveau.

Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de 1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de 1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.

Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville, trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires, inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police, etc.

§ VIII.

Rue de Harlay et place Dauphine.

Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de Harlay. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même origine. Ils entourent une petite place, dite Dauphine, qui fait communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.

CHAPITRE V.

LES QUAIS.

C'est une des grandes beautés de Paris que cette double ligne de larges chaussées de pierre qui forment au fleuve deux barrières infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux rangées, tantôt de palais superbes, tantôt d'antiques maisons qui tirent de leur situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais datent à peine de deux siècles; la plupart ont même été construits ou refaits depuis cinquante ans. Nos pères pardonnaient à la Seine ses caprices, ses colères, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules; leurs bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisément y aborder; leurs maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries, leurs mégisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains à plaisir. La Seine était alors plus que de nos jours, importante et chère aux Parisiens, quand la ville était ramassée sur ses bords et dans ses îles, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses bienfaits, quand elle était, faute de grands chemins, la route unique du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en éloigner, et, comme si l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues voisines de la rivière; on élevait les maisons qui les bordaient à des hauteurs prodigieuses; on couvrait même les ponts de constructions, et c'étaient les habitations les plus chères, les plus élégantes, les plus fréquentées de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve nourricier eût paru aussi étrange qu'inutile: aussi l'on se contenta pendant longtemps de lui bâtir, dans les endroits ou il prenait trop de liberté, quelques palées ou rangées de pieux, quelques estacades en bois; ainsi en était-il au port de la Grève, au port Saint-Landry, au port du Louvre, où abordaient les naulées de vins, de grains, de bois, de fruits. Mais quand la population eut augmenté, quand les industries qui se servaient de la rivière eurent fait de ses bords un cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlevé vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on commença à construire de véritables quais.

Sous Philippe-le-Bel, le terrain situé entre le couvent des Augustins et la rivière était bas, planté de saules et souvent inondé, bien que dans l'été il fût un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi ordonna de détruire les saules et de construire une grande levée, ce qui fut exécuté en 1313; et ce quai, dit des Augustins, fut le premier qui fut construit dans Paris. Le deuxième fut probablement le quai de la Mégisserie. Le terrain de ce quai allait jadis en pente douce jusqu'à la rivière, et il contenait les basses-cours et les jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; là était aussi le port au sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus de maçonnerie, et il devint le quai de la Saunerie, dit plus tard de la Mégisserie, à cause des métiers qui vinrent s'y établir. Dans l'endroit le plus profond de ce quai, appelé Vallée de misère, se tenait le marché à la volaille, et dans le voisinage du Châtelet était le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il fût établi sur la place de Grève. Vers le XVIe siècle, ce quai fut appelé de la Ferraille, à cause des nombreux étalages de marchands de fer qu'on y voyait encore il y a quelques années; c'était aussi un marché de vieille friperie, dont les échoppes étaient tenues par les pacifiques soldats du guet.

Sous Charles V, on bâtit encore, depuis la place de Grève jusqu'à l'hôtel Saint-Paul, une levée plantée d'arbres, qu'on appela le quai des Ormes. Sous François Ier, on répara les quais des Ormes et de la Saunerie; on prolongea jusqu'à la rue de Hurepoix celui des Augustins, qui fut bordé de beaux hôtels; on commença le quai du Louvre et celui de l'École, ainsi appelé de l'école Saint-Germain-l'Auxerrois; on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines au-dessous des maisons bordant la rivière: la plus fameuse de ces rampes était celle de l'abreuvoir Popin, qui a subsisté jusqu'à nos jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne très-riche et très-ancienne, et dont un des membres fut prévôt des marchands sous Philippe-le-Bel.

La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement d'un manoir cédé par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la création du quai des Bons-Hommes situé alors hors de la ville. Les quais jouèrent un rôle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est là que furent traînées les victimes de la Saint-Barthélémy pour être jetées à la rivière. On lit, à ce sujet, dans les comptes de l'Hôtel-de-Ville: «Des charrettes chargées de corps morts, damoisels, femmes, filles, hommes et enfants, furent menées et déchargées à la rivière. Les cadavres s'arrêtèrent partie à la petite île du Louvre, partie à celle Maquerelle, ce qui mit dans la nécessité de les tirer de l'eau et de les enterrer pour éviter l'infection [18].» Les quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit maître de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencèrent les barricades de 1648.

Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua avec plus d'activité. Outre ceux de la Cité et de l'île Saint-Louis, on bâtit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai Malaquais par les soins de Marguerite de Valois.

Au commencement du XVIIe siècle, le terrain qui est entre le Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu'à la rivière et n'était couvert que de tas d'immondices et de hideuses baraques où étaient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641, le marquis de Gesvres obtint la concession de ce terrain, et il y bâtit un quai porté sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf pieds de large et était bordé de maisons derrière lesquelles s'ouvrait une rue parallèle, dite aussi de Gesvres. Quelques années après, on couvrit le parapet de petites boutiques avec des étages en saillie sur la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert entre les deux ponts. En 1786, on détruisit les boutiques et les maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis plus tard à l'alignement des quais de la Mégisserie et Lepelletier. Mazarin fit faire le quai des Théatins (quai Voltaire), ainsi appelé d'un couvent, aujourd'hui détruit, le quai des Quatre-nations, devant le collége de ce nom, et qui était fastueusement orné de balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, «depuis le bout du Pont-Neuf jusques à la porte de Nesle,» le quai de Nesle, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et tanneurs de la Grève d'aller s'établir au faubourg Saint-Marcel, et le quai Lepelletier, qui doit son nom au prévôt des marchands, depuis ministre des finances, fut construit [19]; on le ferma avec des grilles, ainsi que le quai de Gesvres, à cause des riches marchands qui s'y établirent. On commença aussi, sous Louis XIV, le quai des Tuileries, chemin fangeux par lequel Henri III s'était jadis enfui de Paris, et alors garni de cabarets de planches fréquentés par les gardes-françaises; le quai de la Conférence, qui commençait à la porte de même nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai de la Grenouillère, ainsi appelé des marais qui l'obstruaient ou des cabarets où le peuple allait grenouiller; c'est aujourd'hui le quai d'Orsay, qui n'a été achevé que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit le quai de la Tournelle, ainsi appelé d'une tour de l'enceinte de Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les déblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'hôtel des Monnaies, sur le quai Conti.

Les quais étaient alors plus vivants, plus fréquentés, plus commerçants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu égard à la population. Leurs nombreux ports étaient encombrés de marchandises: au port Saint-Paul était le marché aux fruits et aux poissons; aux quai des Ormes, le marché aux veaux; à la Grève, le foin, le blé, le charbon; au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois, du plâtre, de la tuile; au port Saint-Bernard, le marché aux vins, etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie était celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la Mégisserie et de l'École, débouchés du Pont-Neuf: là abondaient les marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les bêtes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres, surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus tard exploité par les assurances militaires.

Les quais ont eu leur part des journées révolutionnaires. C'est sur le quai du Louvre que, le 10 août, se réunirent les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par là qu'ils pénétrèrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendémiaire, les bataillons royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancèrent contre la Convention et qu'ils furent dispersés par le canon de Bonaparte. C'est par les quais que les combattants de 1830 ont enlevé l'Hôtel-de-Ville et le Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille. Les quais ont vu Louis XVI, après la prise de la Bastille, allant à l'Hôtel-de-Ville, à travers deux haies de piques menaçantes; ils ont vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les fêtes païennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils ont vu les canons des Prussiens braqués sur les ponts pendant le pillage de nos musées; ils ont vu les cortéges de la Restauration et la marche de Louis-Philippe vers l'Hôtel-de-Ville à travers les pavés de Juillet; ils ont vu en 1848, les journées du 16 avril et du 15 mai, enfin une partie de la bataille de juin.

C'est depuis la Révolution, c'est surtout depuis l'Empire que les bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a été enfermé complètement dans son magnifique lit de pierres, que les quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur chaque rive: alors ont été construits ou achevés, sur la rive droite, les quais de la Rapée, Morland, de la Conférence, de Billy; sur la rive gauche, les quais d'Austerlitz, Saint-Bernard, Montebello, d'Orsay, des Invalides, etc. La Restauration et le gouvernement de 1830 ont continué ces travaux si nobles, si utiles, qui donnent à la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du monde, et Paris se vante à juste titre d'avoir, dans les quais de la Seine, un monument qui, par son caractère de solidité et de grandeur, peut rivaliser avec ceux des Romains.

Les principaux édifices ou monuments publics qui se trouvent ou se trouvaient sur les quais sont:

Sur la rive droite:

1º L'Arsenal, sur le quai Morland. Dès le XIVe siècle, la ville avait établi, dans un terrain dit le Champ-au-Plâtre et situé entre la Bastille et le couvent des Célestins, des granges qui renfermaient des dépôts d'armes. En 1533, François Ier s'empara de ces granges et y fit construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et leur ajouta des moulins à poudre et des logements pour les officiers. Toutes ces constructions furent détruites en 1562 par l'explosion de vingt milliers de poudre; on les rétablit, et, sous Henri IV, on y ajouta, outre un bastion et un mail du côté de la Seine, un vaste hôtel, qui était la demeure de Sully, grand maître de l'artillerie. Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habité temporairement par Richelieu pendant qu'on bâtissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet édifice, à cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois occupé par des commissions judiciaires. C'est là que fut jugé Fouquet; c'est là que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la Voisin, le maréchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entièrement rebâti et composé de deux corps de bâtiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin de la rivière, réunis par un vaste jardin public et une allée d'ormes. Le petit Arsenal était habité par le grand maître de l'artillerie et son état-major; le grand était ordinairement occupé par quelque prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant acheté la belle bibliothèque du marquis de Paulmy, la déposa dans les bâtiments de l'Arsenal, où elle devint publique sous le nom de Bibliothèque de Monsieur. En 1788, «cet établissement ayant cessé d'être nécessaire, au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre établis dans différentes provinces,» Louis XVI supprima l'Arsenal, ainsi que les offices militaires et de justice qui y étaient attachés; il ordonna de vendre les bâtiments avec les terrains et de construire des rues sur leur emplacement. La Révolution empêcha l'exécution de cette ordonnance, et les deux corps de bâtiments de l'Arsenal existent encore, séparés par la rue de l'Orme; le petit Arsenal renferme la direction générale des poudres et salpêtres, l'ancien hôtel du gouverneur renferme la bibliothèque de l'Arsenal, riche aujourd'hui de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui était en face du quai des Célestins, a été détruite pour ouvrir la rue de Sully; les jardins ont formé le boulevard Bourdon et les terrains où l'on a bâti les greniers de réserve pour l'approvisionnement de Paris; le mail a formé le quai Morland. Les bâtiments de l'Arsenal ont été habités par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est là qu'est mort Charles Nodier.

2º L'Hôtel-de-Ville et la place de Grève. (Voir liv. II, ch. 1er.)

3º La place du Châtelet, à la rencontre des quais de Gesvres et de la Mégisserie. Le grand et le petit Châtelets étaient, comme nous l'avons dit ailleurs, deux tours bâties d'abord en bois et destinées à défendre les extrémités du grand et du petit Ponts; on faisait remonter leur origine à César ou à Julien, et elles servirent à défendre Paris contre les Normands. Le grand Châtelet fut transformé en château fort sous Louis-le-Gros, agrandi par saint Louis, qui l'entoura de fossés, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors que trois tourelles de l'ancien édifice, avec un passage étroit et obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et qu'on appelait rue Saint-Leufroy, à cause d'une chapelle voisine détruite en 1684. A cette époque existait encore une salle-basse qu'on appelait chambre de César et où se lisait cette inscription: Tributum Cæsaris. C'était probablement le bureau où, du temps des Romains, se payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville. On ignore l'époque à laquelle le Châtelet devint la maison de justice du prévôt de Paris. En 1551, Henri II en fit le siége d'un présidial. Louis XIV incorpora à ce tribunal toutes les juridictions particulières de la ville. En 1789, le Châlelet était le plus important des présidiaux du Parlement de Paris et se composait: du prévôt, président honoraire, des trois lieutenants civil, criminel et de police [20], de 60 conseillers, de 13 avocats du roi, de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est à ce tribunal que furent portés les procès politiques au commencement de la Révolution: c'est lui qui condamna à mort Favras. Le Châtelet, étant à la fois une forteresse et une prison, a été le théâtre de nombreuses tragédies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418, la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le massacre de septembre 1792, où périrent deux cent seize prisonniers. Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dépôt des poids et mesures, la Morgue, etc., fut détruit en 1802, et sur ses ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'élève, depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style égyptien, surmontée d'une statue dorée de la Victoire, œuvre de Bosio. La place du Châtelet a été le théâtre d'un violent combat dans les journées de 1830. Elle est aujourd'hui transformée et agrandie par la destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout à fait nouvelles: 1° Au couchant la grande rue des Halles; 2° au nord-ouest, la rue St-Denis dont toute la partie inférieure est élargie et de construction nouvelle; 3° au nord-est le grand boulevard de Sébastopol, dont nous parlerons plus loin; 4° à l'est la grande rue qui doit mener en face de l'Hôtel-de-Ville.

4° Le Louvre, les Tuileries et la place de la Concorde. (Voir liv. II, ch. xi.)

5° La maison de François Ier, sur le quai des Champs-Élysées. C'est un petit chef-d'œuvre de la renaissance, dont on attribue les ornements à Jean Goujon, et qui, de Moret, où il avait été bâti, a été transporté à Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret, en 1826.

6° La pompe à feu de Chaillot, sur le quai de Billy, machine hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest de Paris.

7° Les bâtiments de la manutention des vivres pour la garnison de Paris, sur le quai de Billy. Ils ont été construits sur l'emplacement de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la Savonnerie, fondée par Henri IV, restaurée en 1713, abandonnée pendant la Révolution, et, sous la Restauration, réunie aux Gobelins.

8° A l'extrémité du quai de Billy se trouvait autrefois le couvent des Bons-Hommes ou des Minimes, fondé par Anne de Bretagne. L'église dédiée à Notre-Dame-de-Grâce renfermait le tombeau du maréchal de Rantzau. Une partie des bâtiments existe encore.

Sur la rive gauche:

1° Le Jardin-des-Plantes. (Voir liv. III, ch. Ier.)

La Halle-aux-Vins.--Elle date de 1664 et fut d'abord établie sur un petit terrain dépendant de l'abbaye Saint-Victor, à l'angle du quai et de la rue des Fossés-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant été détruite, la halle prit un immense développement et renferma tous les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des Fossés-Saint-Bernard, c'est-à-dire une superficie de 134,000 mètres. Elle est composée de cinq masses principales de constructions, séparées par des rues et des allées d'arbres, et ressemble à une petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pièces de vin. Ce magnifique entrepôt, dont les distributions sont si commodes, les abords si faciles, appartient à la ville de Paris, qui en loue les celliers, caves et galeries, et il lui a coûté près de 20 millions. Les vins qui y sont emmagasinés n'acquittent les droits d'octroi qu'à la sortie de l'entrepôt.

3° La Tournelle et la porte Saint-Bernard,--Le château de la Tournelle était une grosse tour carrée bâtie par Philippe-Auguste en 1185, et qui correspondait à la tour Loriot (quai des Célestins). A la demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galériens en attendant le jour de leur départ pour les bagnes: auparavant, «ces coupables gémissaient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de tout secours spirituel, exténués par la misère, livrés à toute l'horreur de leur situation.» A côté de cette tour était la porte Saint-Bernard, qui fut détruite en 1670: sur son emplacement on construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe à la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent détruits en 1787.

4° Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1° au n° 3, l'hôtel de Nesmond, rebâti par le président de même nom et qui s'était appelé auparavant de Tyron, de Bar, de Montpensier; il avait appartenu aux princes de Lorraine et joua un grand rôle à l'époque de la Fronde; 2° au n° 5, la Pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, établie dans l'ancien couvent des Miramiones ou filles de Sainte-Geneviève, qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce couvent avait été fondé en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que madame de Sévigné appelle une mère de l'Église: devenue veuve à seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie à des œuvres de charité, et on la vit pendant deux années nourrir de son patrimoine sept cents pauvres que l'Hôpital-Général avait été contraint de chasser. Elle fut enterrée dans le couvent des Miramiones.

5° Le petit Châtelet.--Le petit Châtelet fut transformé en château fort et en prison sous Charles V; il était, comme le grand Châtelet, dans la dépendance du prévôt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui interceptait le passage et l'air à l'entrée de la rue Saint-Jacques, a été démolie en 1782.

6° Le couvent des Augustins.--Le marché à la Volaille.--Le couvent des Augustins avait été fondé en 1293 sur l'emplacement d'une chapelle. Son église fut édifiée par Charles V, dont la statue décorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de Comines, de Rémy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jérôme Lhuillier, etc. Les jardins et dépendances occupaient l'espace compris entre les rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle capitulaire, son réfectoire, sa bibliothèque étaient très-vastes: aussi c'était dans ce couvent que se tenaient les assemblées de l'ordre du Saint-Esprit et du clergé; c'était là aussi que siégeait le Parlement quand le Palais était occupé par quelque fête royale: ce corps s'y trouvait rassemblé quand Henri IV fut assassiné, et c'est là que Marie de Médicis fut déclarée régente. Les Augustins ont fourni à l'Église de savants théologiens, mais ils étaient renommés pour leur indocilité: en 1658, sous le règne du grand roi, ils soutinrent un siége, où il y eut des blessés et des morts, pour résister à un arrêt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a été bâti le marché à la Volaille, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie de l'hôtel de l'abbé existe encore dans cette rue au n° 3.

Hôtel de Nesle ou de Nevers.--Hôtel des Monnaies.--L'hôtel de Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et l'embellit[21]. Il était alors borné au couchant par la porte et la tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la petite Seine, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552, Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers, pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne. L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée de l'exécution des lois monétaires.

8º Le collége des Quatre-Nations.--Le palais de l'Institut.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le tombeau du cardinal, œuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq Académies, française, des sciences, des inscriptions et belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques. Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.

9º Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit vers la fin du XVIIe siècle, et sur son emplacement ont été construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité: au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11 était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de la Trémoille de Lauzun.

10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins, fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le cœur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.

Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en 1778 il a reçu les hommages de tout Paris.

11º La caserne d'Orsay.--Dans le XVIIe siècle, c'était l'hôtel d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de quartier Bonaparte. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.

12º Le palais d'Orsay, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui dépassent dix millions: il sert aux séances du Conseil d'État et renferme la Cour des comptes.

13º Le palais de la Légion d'honneur, bâtiment prétentieux et bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la chancellerie de la Légion d'honneur.

14º Palais Bourbon.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814, et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y octroya la Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent les portes à la représentation nationale; le 9 août 1830, Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le 24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit sa session, et, suivant le Moniteur, y «acclama la République vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin, tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le 20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République, y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps Législatif y tient ses séances.

Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont pris pour demeure, a subi des changements considérables; les principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.