Il était une fois une princesse à laquelle il ne restait plus rien de ses grandeurs passées que son dais et son cadenas; l'un était de velours, en broderies de perles, et l'autre d'or, enrichi de diamants. Elle les garda tant qu'elle put; mais l'extrême nécessité où elle se trouvait réduite, l'obligeait de temps en temps à détacher une perle, un diamant, une émeraude, et cela se vendait secrètement pour nourrir son équipage. Elle était veuve, chargée de trois filles très jeunes et très aimables. Elle comprit que si elle les élevait dans un air de grandeur et de magnificence convenable à leur rang, elles se ressentiraient davantage dans la suite de leurs disgrâces. Elle prit donc la résolution de vendre le peu qui lui restait, et de s'en aller bien loin avec ses trois filles s'établir dans quelque maison de campagne, où elles feraient une dépense convenable à leur petite fortune. En passant dans une forêt très dangereuse, elle fut volée, de sorte qu'il ne lui resta presque plus rien. Cette pauvre princesse, plus chagrine de ce dernier malheur que de tous ceux qui l'avaient précédé, connut bien qu'il fallait gagner sa vie ou mourir de faim. Elle avait aimé autrefois la bonne chère, et savait faire des sauces excellentes. Elle n'allait jamais sans sa petite cuisine d'or, que l'on venait voir de bien loin. Ce qu'elle avait fait pour se divertir, elle le fit alors pour subsister. Elle s'arrêta proche d'une grande ville, dans une maison fort jolie; elle y faisait des ragoûts merveilleux; l'on était friand dans ce pays-là, de sorte que tout le monde accourait chez elle. L'on ne parlait que de la bonne fricasseuse, à peine lui donnait-on le temps de respirer. Cependant ses trois filles devenaient grandes; et leur beauté n'aurait pas fait moins de bruit que les sauces de la princesse, si elle ne les avait cachées dans une chambre, d'où elles sortaient très rarement.
Un jour des plus beaux de l'année, il entra chez elle une petite vieille, qui paraissait bien lasse; elle s'appuyait sur un bâton, son corps était tout courbé, et son visage plein de rides.
«Je viens, dit-elle, afin que vous me fassiez un bon repas, car je veux, avant que d'aller en l'autre monde, pouvoir m'en vanter en celui-ci.»
Elle prit une chaise de paille, se mit auprès du feu et dit à la princesse de se hâter. Comme elle ne pouvait pas tout faire, elle appela ses trois filles: l'aînée avait nom Roussette, la seconde Brunette, et la dernière Blondine. Elle leur avait donné ces noms par rapport à la couleur de leurs cheveux. Elles étaient vêtues en paysannes, avec des corsets et des jupes de différentes couleurs. La cadette était la plus belle et la plus douce. Leur mère commanda à l'une d'aller quérir de petits pigeons dans la volière, à l'autre de tuer des poulets, à l'autre de faire la pâtisserie. Enfin, en moins d'un moment, elles mirent devant la vieille un couvert très propre, du linge fort blanc, de la vaisselle de terre bien vernissée, et on la servit à plusieurs services. Le vin était bon, la glace n'y manquait pas, les verres rincés à tous moments par les plus belles mains du monde; tout cela donnait de l'appétit à la vieille petite bonne femme. Si elle mangea bien, elle but encore mieux. Elle se mit en pointe de vin; elle disait mille choses, où la princesse, qui ne faisait pas semblant d'y prendre garde, trouvait beaucoup d'esprit.
Le repas finit aussi gaiement qu'il avait commencé; la vieille se leva, elle dit à la princesse:
«Ma grande amie, si j'avais de l'argent, je vous paierais, mais il y a si longtemps que je suis ruinée; j'avais besoin de vous trouver pour faire si bonne chère: tout ce que je puis vous promettre, c'est de vous envoyer de meilleures pratiques que la mienne.»
La princesse se prit à sourire, et lui dit gracieusement:
«Allez, ma bonne mère, ne vous inquiétez point, je suis toujours assez payée quand je fais quelque plaisir.
—Nous avons été ravies de vous servir, dit Blondine, et si vous vouliez souper ici, nous ferions encore mieux.
—Oh! que l'on est heureux, s'écria la vieille, lorsqu'on est né avec un coeur si bienfaisant! mais croyez-vous n'en pas recevoir la récompense? Soyez certaines, continua-t-elle, que le premier souhait que vous ferez sans songer à moi, sera accompli.»
En même temps elle disparut, et elles n'eurent pas lieu de douter que ce ne fût une fée.
Cette aventure les étonna: elles n'en avaient jamais vu: elles étaient peureuses; de sorte que pendant cinq ou six mois elles en parlèrent; et sitôt qu'elles désiraient quelque chose, elles pensaient à elle. Rien ne réussissait, dont elles étaient fortement en colère contre la fée. Mais un jour que le roi allait à la chasse, il passa chez la bonne fricasseuse, pour voir si elle était aussi habile qu'on disait; et comme il approchait du jardin avec grand bruit, les trois soeurs qui cueillaient des fraises l'entendirent.
«Ah! dit Roussette, si j'étais assez heureuse pour épouser monseigneur l'amiral, je me vante que je ferais avec mon fuseau et ma quenouille tant de fil, et de ce fil tant de toile, qu'il n'aurait plus besoin d'en acheter pour les voiles de ses navires.
—Et moi, dit Brunette, si la fortune m'était assez favorable pour me faire épouser le frère du roi, je me vante qu'avec mon aiguille, je lui ferais tant de dentelles, qu'il en verrait son palais rempli.
—Et moi, ajouta Blondine, je me vante que si le roi m'épousait, j'aurais, au bout de neuf mois, deux beaux garçons et une belle fille; que leurs cheveux tomberaient par anneaux, répandant de fines pierres, avec une brillante étoile sur le front, et le cou entouré d'une riche chaîne d'or.»
Un des favoris du roi, qui s'était avancé pour avertir l'hôtesse de sa venue, ayant entendu parler dans le jardin, s'arrêta sans faire aucun bruit, et fut bien surpris de la conversation de ces trois belles filles. Il alla promptement la redire au roi pour le réjouir; il en rit en effet, et commanda qu'on les fît venir devant lui.
Elles parurent aussitôt d'un air et d'une grâce merveilleux. Elles saluèrent le roi avec beaucoup de respect et de modestie; et lorsqu'il demanda s'il était vrai qu'elles venaient de s'entretenir des époux qu'elles désiraient, elles rougirent et baissèrent les yeux: il les pressa encore davantage de l'avouer; elles en convinrent, et il s'écria aussitôt:
«Certainement je ne sais quelle puissance agit sur moi, mais je ne sortirai pas d'ici que je n'aie épousé la belle Blondine.
—Sire, dit le frère du roi, je vous demande permission de me marier avec cette jolie brunette.
—Accordez-moi la même grâce, ajouta l'amiral, car la rousse me plaît infiniment.»
Le roi, bien aise d'être imité par les plus grands de son royaume, leur dit qu'il approuvait leur choix, et demanda à la mère si elle le voulait bien. Elle répondit que c'était la plus grande joie qu'elle pût jamais avoir. Le roi l'embrassa, le prince et l'amiral n'en firent pas moins.
Quand le roi fut prêt à dîner, on vit descendre par la cheminée une table de sept couverts d'or, et tout ce qu'on peut imaginer de plus délicat pour faire un bon repas. Cependant le roi hésitait à manger, il craignait que l'on n'eût accommodé les viandes au sabbat; et cette manière de servir par la cheminée lui était un peu suspecte.
Le buffet s'arrangea, l'on ne voyait que bassins et vases d'or, dont le travail surpassait la matière. En même temps un essaim de mouches à miel parut dans des ruches de cristal, et commença la plus charmante musique qui se puisse imaginer. Toute la salle était pleine de frelons, de mouches, de guêpes et de moucherons, et d'autres bestiolinettes de cette espèce, qui servaient le roi avec une adresse surnaturelle. Trois ou quatre mille bibets lui apportaient à boire, sans qu'un seul osât se noyer dans le vin, ce qui est d'une modération et d'une discipline étonnantes. La princesse et ses filles pénétraient assez que tout ce qui se passait ne pouvait s'attribuer qu'à la petite vieille: elles bénissaient l'heure où elles l'avaient connue.
Après le repas, qui fut si long que la nuit surprit la compagnie à table, dont sa majesté ne laissa pas d'avoir un peu de honte, car il semblait que dans cet hymen, Bacchus avait pris la place de Cupidon, le roi se leva, et dit:
«Achevons la fête par où elle devait commencer.»
Il tira sa bague de son doigt, et la mit dans celui de Blondine, le prince et l'amiral l'imitèrent. Les abeilles redoublèrent leurs chants. L'on dansa, l'on se réjouit; et tous ceux qui avaient suivi le roi vinrent saluer la reine et la princesse. Pour l'amirale, on ne lui faisait pas tant de cérémonies, dont elle se désespérait, car elle était l'aînée de Brunette et de Blondine, et se trouvait moins bien mariée.
Le roi envoya son grand écuyer apprendre à la reine sa mère ce qui venait de se passer, et pour faire venir ses plus magnifiques chariots, afin d'emmener la reine Blondine avec ses deux soeurs. La reine-mère était la plus cruelle de toutes les femmes, et la plus emportée. Quand elle sut que son fils s'était marié sans sa participation, et surtout à une fille d'une naissance si obscure, et que le prince en avait fait autant, elle entra dans une telle colère, qu'elle effraya toute la cour. Elle demanda au grand écuyer quelle raison avait pu engager le roi à un si indigne mariage? Il lui dit que c'était l'espérance d'avoir deux garçons et une fille dans neuf mois, qui naîtraient avec de grands cheveux bouclés, des étoiles sur la tête, et chacun une chaîne d'or au cou, et que des choses si rares l'avaient charmé. La reine-mère sourit dédaigneusement de la crédulité de son fils; elle dit là-dessus bien des choses offensantes, qui marquaient assez sa fureur.
Les chariots étaient déjà arrivés à la petite maisonnette. Le roi convia sa belle-mère à le suivre, et lui promit qu'elle serait regardée avec toute sorte de distinction. Mais elle pensa aussitôt que la cour est une mer toujours agitée.
«Sire, lui dit-elle, j'ai trop d'expérience des choses du monde pour quitter le repos que je n'ai acquis qu'avec beaucoup de peine.
—Quoi! répliqua le roi, voulez-vous continuer à tenir hôtellerie?
—Non, dit-elle, vous me ferez quelque bien pour vivre.
—Souffrez au moins, ajouta-t-il, que je vous donne un équipage et des officiers.
—Je vous en rends grâce, dit-elle; quand je suis seule, je n'ai point d'ennemis qui me tourmentent; mais si j'avais des domestiques, je craindrais d'en trouver en eux.»
Le roi admira l'esprit et la modération d'une femme qui pensait et qui parlait comme un philosophe.
Pendant qu'il pressait sa belle-mère de venir avec lui, l'amirale Rousse faisait cacher au fond de son chariot tous les beaux bassins et les vases d'or du buffet, voulant en profiter sans rien laisser; mais la fée qui voyait tout, bien que personne ne la vît, les changea en cruches de terre. Lorsqu'elle fut arrivée, et qu'elle voulut les emporter dans son cabinet, elle ne trouva rien qui en valût la peine.
Le roi et la reine embrassèrent tendrement la sage princesse, et l'assurèrent qu'elle pourrait disposer à sa volonté de tout ce qu'ils avaient. Ils quittèrent le séjour champêtre, et vinrent à la ville, précédés des trompettes, des hautbois, des timbales et des tambours qui se faisaient entendre bien loin. Les confidents de la reine-mère lui avaient conseillé de cacher sa mauvaise humeur, parce que le roi s'en offenserait, et que cela pourrait avoir des suites fâcheuses: elle se contraignit donc, et ne fît paraître que de l'amitié à ses deux belles-filles, leur donnant des pierreries et des louanges indifféremment sur tout ce qu'elles faisaient bien ou mal.
La reine Blondine et la princesse Brunette étaient étroitement unies; mais à l'égard de l'amirale Rousse, elle les haïssait mortellement.
«Voyez, disait-elle, la bonne fortune de mes deux soeurs: l'une est reine, l'autre princesse du sang, leurs maris les adorent; et moi, qui suis l'aînée, qui me trouve cent fois plus belle qu'elles, je n'ai qu'un amiral pour époux, dont je ne suis point chérie comme je devrais l'être.»
La jalousie qu'elle avait contre ses soeurs, la rangea du parti de la reine-mère; car l'on savait bien que la tendresse qu'elle témoignait à ses belles-filles n'était qu'une feinte, et qu'elle trouverait avec plaisir l'occasion de leur faire du mal.
La reine et la princesse devinrent grosses, et par malheur une grande guerre étant survenue, il fallut que le roi partît pour se mettre à la tête de son armée. La jeune reine et la princesse étant obligées de rester sous le pouvoir de la reine-mère, la prièrent de trouver bon qu'elles retournassent chez leur mère, afin de se consoler avec elle d'une si cruelle absence. Le roi n'y put consentir. Il conjura sa femme de rester au palais, il l'assura que sa mère en userait bien. En effet, il la pria avec la dernière instance d'aimer sa belle-fille, et d'en avoir soin. Il ajouta qu'elle ne pouvait l'obliger plus sensiblement, qu'il espérait lui avoir de beaux enfants, et qu'il en attendait les nouvelles avec beaucoup d'inquiétude. Cette méchante reine, ravie de ce que son fils lui confiait sa femme, lui promit de ne songer qu'à sa conservation, et l'assura qu'il pouvait partir avec un entier repos d'esprit. Ainsi il s'en alla dans une si forte envie de revenir bientôt, qu'il hasardait ses troupes en toutes rencontres; et son bonheur faisait non seulement que sa témérité lui réussissait toujours, mais encore qu'il avançait fort ses affaires. La reine accoucha avant son retour. La princesse sa soeur eut le même jour un beau garçon, elle mourut aussitôt.
L'amirale Rousse était fort occupée des moyens de nuire à la jeune reine. Quand elle lui vit des enfants si jolis, et qu'elle n'en avait point, sa fureur augmenta; elle prit la résolution de parler promptement à la reine-mère, car il n'y avait pas de temps à perdre.
«Madame, lui dit-elle, je suis si touchée de l'honneur que votre majesté m'a fait en me donnant quelque part dans ses bonnes grâces, que je me dépouille volontiers de mes propres intérêts pour ménager les vôtres; je comprends tous les déplaisirs dont vous êtes accablée depuis les indignes mariages du roi et du prince. Voilà quatre enfants qui vont éterniser la faute qu'ils ont commise: notre pauvre mère est une pauvre villageoise qui n'avait pas de pain quand elle s'est avisée de devenir fricasseuse; croyez-moi, madame, faisons une fricassée aussi de tous ces petits marmots, et les ôtons du monde avant qu'ils vous fassent rougir.
—Ah! ma chère amirale, dit la reine en l'embrassant, que je t'aime d'être si équitable, et de partager, comme tu fais, mes justes déplaisirs! J'avais déjà résolu d'exécuter ce que tu me proposes, il n'y a que la manière qui m'embarrasse.
—Que cela ne vous fasse point de peine, reprit la Rousse, ma doguine vient de faire deux chiens et une chienne; ils ont chacun une étoile sur le front, avec une marque autour du cou, qui fait une espèce de chaîne. Il faut faire accroire à la reine qu'elle est accouchée de toutes ces petites bêtes, et prendre les deux fils, la fille et le fils de la princesse, que l'on fera mourir.
—Ton dessein me plaît infiniment, s'écria-t-elle, j'ai déjà donné des ordres là-dessus à Feintise, sa dame d'honneur, de sorte qu'il faut avoir les petits chiens.
—Les voilà, dit l'amirale, je les ai apportés.»
Aussitôt elle ouvrit une grande bourse qu'elle avait toujours à son côté, elle en tira trois doguines bêtes, que la reine et elle emmaillotèrent comme les enfants de la reine auraient dû être, et tout ornées de dentelles et de langes brochés d'or. Elles les arrangèrent dans une corbeille couverte, puis cette méchante reine, suivie de la rousse, se rendit auprès de la reine.
«Je viens vous remercier, lui dit-elle, des beaux héritiers que vous donnez à mon fils, voilà des têtes bien faites pour porter une couronne. Je ne m'étonne pas si vous promettiez à votre mari deux fils et une fille avec des étoiles sur le front, de longs cheveux, et des chaînes d'or au cou. Tenez, nourrissez-les, car il n'y a point de femme qui veuille donner à téter à des chiens.»
La pauvre reine, qui était accablée du mal qu'elle avait souffert, pensa mourir de douleur quand elle aperçut ces trois chiennes de bêtes, et qu'elle vit cette espèce de doguinerie qui faisait sur son lit un bruit désespéré: elle se mit à pleurer amèrement, puis joignant ses mains:
«Hélas! madame, dit-elle, n'ajoutez point des reproches à mon affliction, elle ne peut assurément être plus grande. Si les dieux avaient permis ma mort avant que j'eusse reçu l'affront de me voir mère de ces petits monstres, je me serais estimée trop heureuse: hélas! que ferai-je? Le roi va me haïr autant qu'il m'a aimée.»
Les soupirs et les sanglots étouffèrent sa voix, elle n'eut plus de force pour parler; et la reine-mère, continuant à lui dire des injures, eut le plaisir de passer ainsi trois heures au chevet de son lit.
Elle s'en alla ensuite; et sa soeur, qui feignait de partager ses déplaisirs, lui dit qu'elle n'était pas la première à qui semblable malheur était arrivé; qu'on voyait bien que c'était là un tour de cette vieille fée qui leur avait promis tant de merveilles; mais que comme il serait peut-être dangereux pour elle de voir le roi, elle lui conseillait de s'en aller chez leur pauvre mère avec ses trois enfants de chien. La reine ne lui répondit que par ses larmes. Il fallait avoir le coeur bien dur, pour n'être pas touché de l'état où elles la réduisaient! Elle donna à téter à ces vilains chiens, croyant en être la mère.
La reine commanda à Feintise de prendre les enfants de la reine avec le fils de la princesse, de les étrangler et de les enterrer si bien, qu'on n'en sût jamais rien. Comme elle était sur le point d'exécuter cet ordre, et qu'elle tenait déjà le cordeau fatal, elle jeta les yeux sur eux, et les trouva si merveilleusement beaux, et vit qu'ils marquaient tant de choses extraordinaires par les étoiles qui brillaient à leur front, qu'elle n'osa porter ses criminelles mains sur un sang si auguste.
Elle fit amener une chaloupe au bord de la mer, elle y mit les quatre enfants dans un même berceau et quelques chaînes de pierreries, afin que si la fortune les conduisait entre les mains d'une personne assez charitable pour les vouloir nourrir, elle en trouvât aussitôt sa récompense.
La chaloupe poussée par un grand vent s'éloigna si vite du rivage, que Feintise la perdit de vue; mais en même temps les vagues s'enflèrent, et le soleil se cacha, les nues se fondirent en eau, mille éclats de tonnerre faisaient retentir tous les environs. Elle ne douta point que la petite barque ne fût submergée; et elle ressentit de la joie de ce que ces pauvres innocents étaient péris, car elle aurait toujours appréhendé quelque événement extraordinaire en leur faveur.
Le roi, sans cesse occupé de sa chère épouse et de l'état où il l'avait laissée, ayant une trêve pour peu de temps, revint en poste: il arriva douze heures après qu'elle fut accouchée. Quand la reine-mère le sut, elle alla au-devant de lui avec un air composé de douleur; elle le tint longtemps serré entre ses bras, lui mouillant le visage de larmes; il semblait que sa douleur l'empêchait de parler. Le roi, tout tremblant, n'osait demander ce qui était arrivé, car il ne doutait pas que ce ne fussent de fort grands malheurs. Enfin elle fit un effort pour lui raconter que sa femme était accouchée de trois chiens: aussitôt Feintise les présenta, et l'amirale toute en pleurs se jetant aux pieds du roi, le supplia de ne point faire mourir la reine, et de se contenter de la renvoyer chez sa mère, qu'elle y était déjà résolue, et qu'elle recevrait ce traitement comme une grande grâce.
Le roi était si éperdu, qu'il pouvait à peine respirer: il regardait les doguins, et remarquait avec surprise cette étoile qu'ils avaient au milieu du front, et la couleur différente qui faisait le tour de leur cou. Il se laissa tomber sur un fauteuil, roulant dans son esprit mille pensées, et ne pouvant prendre une résolution fixe; mais la reine-mère le pressa si fort, qu'il prononça l'exil de l'innocente reine. Aussitôt on la mit dans une litière avec ses trois chiens; et sans avoir aucuns égards pour elle, on la conduisit chez sa mère, où elle arriva presque morte.
Les dieux avaient regardé d'un oeil de pitié la barque où les trois princes étaient avec la princesse. La fée qui les protégeait fit tomber, au lieu de pluie, du lait dans leurs petites bouches; ils ne souffrirent point de cet orage épouvantable qui s'était élevé si promptement. Enfin ils voguèrent sept jours et sept nuits; ils étaient en pleine mer aussi tranquilles que sur un canal, lorsqu'ils furent rencontrés par un vaisseau corsaire. Le capitaine ayant été frappé, quoique d'assez loin, du brillant éclat des étoiles qu'ils avaient sur le front, aborda la chaloupe, persuadé qu'elle était pleine de pierreries. Il y en trouva en effet; et ce qui le toucha davantage, ce fut la beauté des quatre merveilleux enfants. Le désir de les conserver l'engagea à retourner chez lui pour les donner à sa femme qui n'en avait point, et qui en souhaitait depuis longtemps.
Elle s'inquiéta fort de le voir revenir si promptement, car il allait faire un voyage de long cours; mais elle fut transportée de joie quand il remit entre ses mains un trésor si considérable; ils admirèrent ensemble la merveille des étoiles, la chaîne d'or qui ne pouvait s'ôter de leur cou, et leurs longs cheveux. Ce fut bien autre chose lorsque cette femme les peigna, car il en tombait à tous moments des perles, des rubis, des diamants, des émeraudes de différentes grandeurs et toutes parfaites: elle en parla à son mari, qui ne s'en étonna pas moins qu'elle.
«Je suis bien las, lui dit-il, du métier de corsaire; si les cheveux de ces petits enfants continuent à nous donner des trésors, je ne veux plus courir les mers, et mon bien sera aussi considérable que celui de nos plus grands capitaines.»
La femme du corsaire, qui se nommait Corsine, fut ravie de la résolution de son mari, elle en aima davantage ces quatre enfants; elle nomme la princesse, Belle-Étoile; son frère aîné, Petit-Soleil, le second, Heureux, et le fils aîné de la princesse, Chéri. Il était si fort au-dessus des deux autres pour sa beauté, qu'encore qu'il n'eût ni étoile, ni chaîne, Corsine l'aimait plus que les autres.
Comme elle ne pouvait les élever sans le secours de quelque nourrice, elle pria son mari, qui aimait beaucoup la chasse, de lui attraper des faons tout petits; il en trouva le moyen, car la forêt où ils demeuraient était fort spacieuse. Corsine les ayant, elle les exposa du côté du vent; les biches, qui les sentirent, accoururent pour leur donner à téter. Corsine les cacha, et mit à la place les enfants, qui s'accommodèrent à merveille du lait de biche. Tous les jours deux fois elles venaient quatre de compagnie jusque chez Corsine, chercher les princes et la princesse, qu'elles prenaient pour les faons.
C'est ainsi que se passa la tendre jeunesse des princes: le corsaire et sa femme les aimaient si passionnément qu'ils leur donnaient tous leurs soins. Cet homme avait été bien élevé: c'était moins par inclination que par bizarrerie de la fortune qu'il était devenu corsaire. Il avait épousé Corsine chez une princesse où son esprit s'était heureusement cultivé; elle savait vivre, et quoiqu'elle se trouvât dans une espèce de désert, où ils ne subsistaient que des larcins qu'il faisait dans ses courses, elle n'avait point encore oublié l'usage du monde; ils avaient la dernière joie de n'être plus en obligation de s'exposer à tous les périls attachés au métier de corsaire, ils devenaient assez riches sans cela. De trois en trois jours, il tombait, comme je l'ai déjà dit, des cheveux de la princesse et de ses frères, des pierreries considérables, que Corsine allait vendre à la ville la plus proche, et elle en rapportait mille gentillesses pour ses quatre marmots.
Quand ils furent sortis de la première enfance, le corsaire s'appliqua sérieusement à cultiver le beau naturel dont le ciel les avait doués; et comme il ne doutait point qu'il n'y eût de grands mystères cachés dans leur naissance et dans la rencontre qu'il en avait faite, il voulut reconnaître par leur éducation ce présent des dieux; de sorte qu'après avoir rendu sa maison plus logeable, il attira chez lui des personnes de mérite, qui leur apprirent diverses sciences avec une facilité qui surprenait tous ces grands maîtres.
Le corsaire et sa femme n'avaient jamais dit l'aventure des quatre enfants. Ils passaient pour être les leurs, quoiqu'ils marquassent, par toutes leurs actions, qu'ils sortaient d'un sang plus illustre. Ils étaient très unis entre eux; il s'y trouvait du naturel et de la politesse, mais le prince Chéri avait pour la princesse Belle-Étoile des sentiments plus empressés et plus vifs que les deux autres; dès qu'elle souhaitait quelque chose, il tentait jusqu'à l'impossible pour la satisfaire; il ne la quittait presque jamais; lorsqu'elle allait à la chasse, il l'accompagnait; quand elle n'y allait point, il trouvait toujours des excuses pour se défendre de sortir. Petit-Soleil et Heureux, qui étaient frères, lui parlaient avec moins de tendresse et de respect. Elle remarqua cette différence, elle en tint compte à Chéri, et elle l'aima plus que les autres.
À mesure qu'ils avançaient en âge, leur mutuelle tendresse augmentait; ils n'en eurent d'abord que du plaisir.
«Mon tendre frère, lui disait Belle-Étoile, si mes désirs suffisaient pour vous rendre heureux, vous seriez un des plus grands rois de la terre.
—Hélas! ma soeur, répliquait-il, ne m'enviez pas le bonheur que je goûte auprès de vous; je préférerais de passer une heure où vous êtes à toute l'élévation que vous me souhaitez.»
Quand elle disait la même chose à ses frères, ils répondaient naturellement qu'ils en seraient ravis; et pour les éprouver davantage, elle ajoutait:
«Oui, je voudrais que vous remplissiez le premier trône du monde, dussé-je ne vous voir jamais.»
Ils disaient aussitôt:
«Vous avez raison, ma soeur, l'un vaudrait bien mieux que l'autre.
—Vous consentiriez donc, répliquait-elle, à ne me plus voir?
—Sans doute, disaient-ils, il nous suffirait d'apprendre quelquefois de vos nouvelles.»
Lorsqu'elle se trouvait seule, elle examinait ces différentes manières d'aimer, et elle sentait son coeur disposé tout comme les leurs: car encore que Petit-Soleil et Heureux lui fussent chers, elle ne souhaitait point de rester avec eux toute sa vie; et à l'égard de Chéri, elle fondait en larmes, quand elle pensait que leur père l'enverrait peut-être écumer les mers, ou qu'il le mènerait à l'armée. C'est ainsi que l'amour, masqué du nom spécieux d'un excellent naturel, s'établissait dans ces jeunes coeurs. Mais à quatorze ans Belle-Étoile commença de se reprocher l'injustice qu'elle croyait faire à ses frères, de ne les pas aimer également. Elle s'imagina que les soins et les caresses de Chéri en étaient la cause. Elle lui défendit de chercher davantage les moyens de se faire aimer.
«Vous ne les avez que trop trouvés, lui disait-elle agréablement, et vous êtes parvenu à me faire mettre une grande différence entre vous et eux.»
Quelle joie ne ressentait-il pas lorsqu'elle lui parlait ainsi! Bien loin de diminuer son empressement, elle l'augmentait: il lui faisait chaque jour une galanterie nouvelle.
Ils ignoraient encore jusqu'où allait leur tendresse, et ils n'en connaissaient point l'espèce, lorsqu'un jour on apporta à Belle-Étoile plusieurs livres nouveaux: elle prit le premier qui tomba sous sa main; c'était l'histoire de deux jeunes amants, dont la passion avait commencé se croyant frère et soeur, ensuite ils avaient été reconnus par leurs proches, et après des peines infinies ils s'étaient épousés. Comme Chéri lisait parfaitement bien, qu'il entendait tout finement, et qu'il se faisait entendre de même, elle le pria de lire auprès d'elle pendant qu'elle achèverait un ouvrage de lacis qu'elle avait envie de finir.
Il lut cette aventure, et ce ne fut pas sans une grande inquiétude qu'il y vit une peinture naïve de tous ses sentiments. Belle-Étoile n'était pas moins surprise; il semblait que l'auteur avait lu tout ce qui se passait dans son âme. Plus Chéri lisait, plus il était touché; plus la princesse l'écoutait, plus elle était attendrie; quelque effort qu'elle pût faire, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage en était couvert. Chéri se faisait de son côté une violence inutile; il pâlissait, il changeait de couleur et de ton de voix: ils souffraient l'un et l'autre tout ce que l'on peut souffrir.
«Ah, ma soeur, s'écria-t-il en la regardant tristement, et laissant tomber son livre! ah, ma soeur, qu'Hippolyte fut heureux de n'être pas le frère de Julie!
—Nous n'aurons pas une semblable satisfaction, répondit-elle. Hélas, nous est-elle moins due!»
En achevant ces mots, elle connut qu'elle en avait trop dit, elle demeura interdite; et si quelque chose put consoler le prince, ce fut l'état où il la vit. Depuis ce moment ils tombèrent l'un et l'autre dans une profonde tristesse, sans s'expliquer davantage: ils pénétraient une partie de ce qui se passait dans leurs âmes; ils s'étudièrent pour cacher à tout le monde un secret qu'ils auraient voulu ignorer eux-mêmes, et duquel ils ne s'entretenaient point. Cependant il est si naturel de se flatter, que la princesse ne laissait pas de compter pour beaucoup que Chéri seul n'eût point d'étoile ni de chaîne au cou; car pour les longs cheveux et le don de répandre des pierreries quand on les peignait, il les avait comme ses cousins.
Les trois princes étant allés un jour à la chasse, Belle-Étoile s'enferma dans un petit cabinet, qu'elle aimait parce qu'il était sombre, et qu'elle y rêvait avec plus de liberté qu'ailleurs: elle ne faisait aucun bruit. Ce cabinet n'était séparé de la chambre de Corsine que par une cloison, et cette femme la croyait à la promenade; elle l'entendit qui disait au corsaire:
«Voilà Belle-Étoile en âge d'être mariée: si nous savions qui elle est, nous tâcherions de l'établir d'une manière convenable à son rang; ou si nous pouvions croire que ceux qui passent pour ses frères ne le sont pas, nous lui en donnerions un, car que peut-elle jamais trouver d'aussi parfait qu'eux?
—Lorsque je les rencontrai, dit le corsaire, je ne vis rien qui pût m'instruire de leur naissance; les pierreries qui étaient attachées sur leur berceau, faisaient connaître que ces enfants appartenaient à des personnes riches; ce qu'il y aurait de singulier, c'est qu'ils fussent tous jumeaux: car ils paraissaient de même âge, et il n'est pas ordinaire qu'on en ait quatre.
—Je soupçonne aussi, dit Corsine, que Chéri n'est pas leur frère, il n'a ni étoile ni chaîne au cou.
—Il est vrai, répliqua son mari; mais les diamants tombent de ses cheveux comme de ceux des autres, et après toutes les richesses que nous avons amassées par le moyen de ces chers enfants, il ne me reste plus rien à souhaiter que de découvrir leur origine.
—Il faut laisser agir les dieux, dit Corsine, ils nous les ont donnés, et sans doute quand il en sera temps ils développeront ce qui nous est caché.»
Belle-Étoile écoutait attentivement cette conversation. L'on ne peut exprimer la joie qu'elle eut de pouvoir espérer qu'elle sortait d'un sang illustre; car encore qu'elle n'eût jamais manqué de respect pour ceux dont elle croyait tenir le jour, elle n'avait pas laissé de ressentir de la peine d'être fille d'un corsaire. Mais ce qui flattait davantage son imagination, c'était de penser que Chéri n'était peut-être point son frère: elle brûlait d'impatience de l'entretenir, et de leur dire à tous une aventure si extraordinaire.
Elle monta sur un cheval isabelle, dont les crins noirs étaient rattachés avec des boucles de diamants, car elle n'avait qu'à se peigner une seule fois pour en garnir tout un équipage de chasse: sa housse de velours vert était chamarrée de diamants et brodée de rubis; elle monta promptement à cheval, et fut dans la forêt chercher ses frères. Le bruit des cors et des chiens lui fit assez entendre où ils étaient: elle les joignit au bout d'un moment. À sa vue, Chéri se détacha et vint au-devant d'elle plus vite que les autres.
Quelle agréable surprise, lui cria-t-il, Belle-Étoile! Vous venez enfin à la chasse, vous que l'on ne peut distraire pour un moment des plaisirs que vous donnent la musique et les sciences que vous apprenez?
—J'ai tant de choses à vous dire, répliqua-t-elle, que voulant être en particulier, je suis venue vous chercher.
Hélas! ma soeur, dit-il en soupirant, que me voulez-vous aujourd'hui? Il semble qu'il y a longtemps que vous ne me voulez plus rien.»
Elle rougit, puis baissant les yeux, elle demeura sur son cheval, triste et rêveuse, sans lui répondre.
Enfin ses deux frères arrivèrent: elle se réveilla à leur vue comme d'un profond sommeil, et sauta à terre marchant la première: ils la suivirent tous; et quand elle fut au milieu d'une petite pelouse ombragée d'arbres:
«Mettons-nous ici, leur dit-elle, et apprenez ce que je viens d'entendre.»
Elle leur raconta exactement la conversation du corsaire avec sa femme, et comme quoi ils n'étaient point leurs enfants. Il ne se peut rien ajouter à la surprise des trois princes: ils agitèrent entre eux ce qu'ils devaient faire. L'un voulait partir sans rien dire; l'autre ne voulait point partir du tout, et l'autre voulait partir et le dire. Le premier soutenait que c'était le moyen le plus sûr, parce que le gain qu'ils faisaient en les peignant les obligerait de les retenir; l'autre répondait qu'il aurait été bon de les quitter si l'on avait su un lieu fixe où aller, et de quelle condition l'on était, mais que le titre d'errants dans le monde n'était pas agréable; le dernier ajoutait qu'il y aurait de l'ingratitude de les abandonner sans leur agrément; qu'il y aurait de la stupidité de vouloir rester davantage avec eux au milieu d'une forêt, où ils ne pourraient apprendre qui ils étaient, et que le meilleur parti c'était de leur parler, et de les faire consentir à leur éloignement. Ils goûtèrent tous cet avis. Aussitôt ils montèrent à cheval pour venir trouver le corsaire et Corsine.
Le coeur de Chéri était flatté par tout ce que l'espérance peut offrir de plus agréable pour consoler un amant affligé: son amour lui faisait deviner une partie des choses futures: il ne se croyait plus le frère de Belle-Étoile; sa passion contrainte prenant un peu l'essor, lui permettait mille tendres idées qui le charmaient. Ils joignirent le corsaire et Corsine avec un visage mêlé de joie et d'inquiétude.
«Nous ne venons pas, dit Petit-Soleil (car il portait la parole), pour vous dénier l'amitié, la reconnaissance et le respect que nous vous devons; bien que nous soyons informés de la manière que vous nous trouvâtes sur la mer, et que vous n'êtes ni notre père ni notre mère, la pitié avec laquelle vous nous avez sauvés, la noble éducation que vous nous avez donnée, tant de soins et de bontés que vous avez eus pour nous, sont des engagements si indispensables, que rien au monde ne peut nous affranchir de votre dépendance. Nous venons donc vous renouveler nos sincères remerciements; vous supplier de nous raconter un événement si rare, et de nous conseiller, afin que nous conduisant par vos sages avis, nous n'ayons rien à nous reprocher.»
Le corsaire et Corsine furent bien surpris qu'une chose qu'ils avaient cachée avec tant de soin eût été découverte.
«On vous a trop bien informés, dirent-ils, et nous ne pouvons vous celer que vous n'êtes point en effet nos enfants, et que la fortune seule vous a fait tomber entre nos mains. Nous n'avons aucune lumière sur votre naissance; mais les pierreries qui étaient dans votre berceau peuvent marquer que vos parents sont ou grands seigneurs ou fort riches: au reste, que pouvons-nous vous conseiller? Si vous consultez l'amitié que nous avons pour vous, sans doute vous resterez avec nous, et vous consolerez notre vieillesse par votre aimable compagnie; si le château que nous avons bâti en ces lieux ne vous plaît pas, ou que le séjour de cette solitude vous chagrine, nous irons où vous voudrez, pourvu que ce ne soit point à la cour; une longue expérience nous en a dégoûtés, et vous en dégoûterait peut-être, si vous étiez informés des agitations continuelles, des feintes, de l'envie, des inégalités, des véritables maux et des faux biens que l'on y trouve: nous vous en dirions davantage, mais vous croiriez que nos conseils sont intéressés; ils le sont aussi, mes enfants: nous désirons de vous arrêter dans cette paisible retraite, quoique vous soyez maîtres de la quitter quand vous le voudrez. Ne laissez pourtant pas de considérer que vous êtes au port, et que vous allez sur une mer orageuse; que les peines y surpassent presque toujours les plaisirs; que le cours de la vie est limité; qu'on la quitte souvent au milieu de sa carrière; que les grandeurs du monde sont de faux brillants dont on se laisse éblouir par une fatalité étrange, et que le plus solide de tous les biens, c'est de savoir se borner, jouir de sa tranquillité, et se rendre sage.»
Le corsaire n'aurait pas fini si tôt ses remontrances, s'il n'eût été interrompu par le prince Heureux.
«Mon cher père, lui dit-il, nous avons trop d'envie de découvrir quelque chose de notre naissance, pour nous ensevelir au fond d'un désert: la morale que vous établissez est excellente, et je voudrais que nous fussions capables de la suivre, mais je ne sais quelle fatalité nous appelle ailleurs; permettez que nous remplissions le cours de notre destinée, nous reviendrons vous revoir et vous rendre compte de toutes nos aventures.»
À ces mots le corsaire et sa femme se prirent à pleurer. Les princes s'attendrirent fort, particulièrement Belle-Étoile, qui avait un naturel admirable, et qui n'aurait jamais pensé à quitter le désert, si elle avait été sûre que Chéri fût toujours resté avec elle.
Cette résolution étant prise, ils ne songèrent plus qu'à faire leur équipage pour s'embarquer; car ayant été trouvés sur la mer, ils avaient quelque espérance qu'ils y recevraient des lumières de ce qu'ils voulaient savoir. Ils firent entrer dans leur petit vaisseau un cheval pour chacun d'eux; et après s'être peignés jusqu'à s'en écorcher pour laisser plus de pierreries à Corsine, ils la prièrent de leur donner en échange les chaînes de diamants qui étaient dans leur berceau. Elle alla les quérir dans son cabinet, où elle les avait soigneusement gardées, et elle les attacha toutes sur l'habit de Belle-Étoile qu'elle embrassait sans cesse, lui mouillant le visage de ses larmes.
Jamais séparation n'a été si triste: le corsaire et sa femme en pensèrent mourir: leur douleur ne provenait point d'une source intéressée; car ils avaient amassé tant de trésors qu'ils n'en souhaitaient plus. Petit-Soleil, Heureux, Chéri et Belle-Étoile montèrent dans le vaisseau. Le corsaire l'avait fait faire très bon et très magnifique: le mât était d'ébène et de cèdre; les cordages de soie verte mêlée d'or; les voiles de drap d'or et vert, et les peintures excellentes. Quand il commença à voguer, Cléopâtre avec son Antoine, et même toute la chiourme de Vénus, auraient baissé le pavillon devant lui. La princesse était assise sous un riche pavillon, vers la poupe, ses deux frères et son cousin se tenaient près d'elle, plus brillants que les astres, et leurs étoiles jetaient de longs rayons de lumière qui éblouissaient. Ils résolurent d'aller au même endroit où le corsaire les avait trouvés, et en effet ils s'y rendirent. Ils se préparèrent à faire là un grand sacrifice aux dieux et aux fées, pour obtenir leur protection, et qu'ils fussent conduits dans le lieu de leur naissance. On prit une tourterelle pour l'immoler: la princesse pitoyable la trouva si belle qu'elle lui sauva la vie; et pour la garantir de pareil accident, elle la laissa aller.
«Pars, lui dit-elle, petit oiseau de Vénus; et si j'ai quelque jour besoin de toi, n'oublie pas le bien que je te fais.»
La tourterelle s'envola: le sacrifice étant fini, ils commencèrent un concert si charmant, qu'il semblait que toute la nature gardait un profond silence pour les écouter: les flots de la mer ne s'élevaient point; le vent ne soufflait pas; Zéphyre seul agitait les cheveux de la princesse, et mettait son voile un peu en désordre. Dans le moment il sortit de l'eau une Sirène qui chantait si bien que la princesse et ses frères l'admirèrent. Après avoir dit quelques airs, elle se tourna vers eux, et leur cria:
«Cessez de vous inquiéter; laissez aller votre vaisseau; descendez où il s'arrêtera, et que tous ceux qui s'aiment continuent de s'aimer.»
Belle-Étoile et Chéri ressentirent une joie extraordinaire de ce que la Sirène venait de dire. Ils ne doutèrent point que ce ne fût pour eux; et se faisant un signe d'intelligence, leurs coeurs se parlèrent sans que Petit-Soleil et Heureux s'en aperçussent. Le navire voguait au gré des vents et de l'onde; leur navigation n'eut rien d'extraordinaire; le temps était toujours beau, et la mer toujours calme. Ils ne laissèrent pas de rester trois mois entiers dans leur voyage, pendant lesquels l'amoureux prince Chéri s'entretenait souvent avec la princesse.
«Que j'ai de flatteuses espérances, lui dit-il un jour, charmante Étoile! Je ne suis point votre frère; ce coeur qui reconnaît votre pouvoir, et qui n'en reconnaîtra jamais d'autre, n'est pas né pour les crimes: c'en serait un de vous aimer comme je fais, si vous étiez ma soeur; mais la charitable Sirène qui nous est venue conseiller, m'a confirmé ce que j'avais là-dessus dans l'esprit.
—Ah! mon frère, répliqua-t-elle, ne vous fiez point trop à une chose qui est encore si obscure que nous ne pouvons la pénétrer! Quelle serait notre destinée, si nous irritions les dieux par des sentiments qui pourraient leur déplaire? La Sirène s'est si peu expliquée, qu'il faut avoir bien envie de deviner pour nous appliquer ce qu'elle a dit.
—Vous vous en défendez, cruelle, dit le prince affligé, bien moins par le respect que vous avez pour les dieux, que par aversion pour moi.»
Belle-Étoile ne lui répliqua rien; et levant les yeux au ciel, elle poussa un profond soupir, qu'il ne put s'empêcher d'expliquer en sa faveur.
Ils étaient dans la saison où les jours sont longs et brûlants: vers le soir la princesse et ses frères montèrent sur le tillac pour voir coucher le soleil dans le sein de l'onde; elle s'assit, les princes se placèrent auprès d'elle; ils prirent des instruments et commencèrent leur agréable concert. Cependant le vaisseau poussé par un vent frais semblait voguer plus légèrement, et se hâtait de doubler un petit promontoire qui cachait une partie de la plus belle ville du monde; mais tout d'un coup elle se découvrit, son aspect étonna notre aimable jeunesse: tous les palais en étaient de marbre, les couvertures dorées, et le reste des maisons de porcelaines fort fines; plusieurs arbres toujours verts mêlaient l'émail de leurs feuilles aux diverses couleurs du marbre, de l'or et des porcelaines; de sorte qu'ils souhaitaient que leur vaisseau entrât dans le port; mais ils doutaient d'y pouvoir trouver place, tant il y en avait d'autres dont les mâts semblaient composer une forêt flottante.
Leurs désirs furent accomplis, ils abordèrent, et le rivage en un moment se trouva couvert du peuple, qui avait aperçu la magnificence du navire: celui que les Argonautes avaient construit pour la conquête de la toison ne brillait pas tant; les étoiles et la beauté des merveilleux enfants ravissaient ceux qui les voyaient; l'on courut dire au roi cette nouvelle: comme il ne pouvait la croire, et que la grande terrasse du palais donnait jusqu'au bord de la mer, il s'y rendit promptement; il vit que les princes Petit-Soleil et Chéri, tenant la princesse entre leurs bras, la portèrent à terre, qu'ensuite l'on fit sortir leurs chevaux, dont les riches harnais répondaient bien à tout le reste. Petit-Soleil en montait un plus noir que du jais; celui d'Heureux était gris; Chéri avait le sien blanc comme neige, et la princesse son isabelle. Le roi les admirait tous quatre sur leurs chevaux qui marchaient si fièrement qu'ils écartaient tous ceux qui voulaient s'approcher.
Les princes ayant entendu que l'on disait «voilà le roi», levèrent les yeux, et l'ayant vu d'un air plein de majesté, aussitôt ils lui firent une profonde révérence, et passèrent doucement, tenant les yeux attachés sur lui. De son côté, il les regardait, et n'était pas moins charmé de l'incomparable beauté de la princesse que de la bonne mine des jeunes princes. Il commanda à son écuyer de leur aller offrir sa protection, et toutes les choses dont ils pourraient avoir besoin dans un pays où ils étaient apparemment étrangers. Ils reçurent l'honneur que le roi leur faisait avec beaucoup de respect et de reconnaissance, et lui dirent qu'ils n'avaient besoin que d'une maison où ils pussent être en particulier; qu'ils seraient bien aises qu'elle fût à une ou deux lieues de la ville, parce qu'ils aimaient fort la promenade. Sur-le-champ le premier écuyer leur en fît donner une des plus magnifiques où ils logèrent commodément avec tout leur train.
Le roi avait l'esprit si rempli des quatre enfants qu'il venait de voir, que sur-le-champ il alla dans la chambre de la reine sa mère lui dire la merveille des étoiles qui brillaient sur leurs fronts, et tout ce qu'il avait admiré en eux. Elle en fut tout interdite; elle lui demanda sans aucune affectation quel âge ils pouvaient avoir; il répondit quinze ou seize ans: elle ne témoigna point son inquiétude, mais elle craignait terriblement que Feintise ne l'eût trahie. Cependant le roi se promenait à grands pas, et disait:
«Qu'un père est heureux d'avoir des fils si parfaits et une fille si belle! Pour moi, infortuné souverain, je suis père de trois chiens; voilà d'illustres successeurs, et ma couronne est bien affermie!»
La reine-mère écoutait ces paroles avec une inquiétude mortelle. Les étoiles brillantes, et l'âge à peu près de ces étrangers, avaient tant de rapport à celui des princes et de leur soeur, qu'elle eut de grands soupçons d'avoir été trompée par Feintise, et qu'au lieu de tuer les enfants du roi, elle ne les eût sauvés. Comme elle se possédait beaucoup, elle ne témoigna rien de ce qui se passait dans son âme; elle ne voulut pas même envoyer ce jour-là s'informer de bien des choses qu'elle avait envie de savoir; mais le lendemain elle commanda à son secrétaire d'y aller, et que sous prétexte de donner des ordres dans la maison pour leur commodité, il examinât tout, et s'ils avaient des étoiles sur le front.
Le secrétaire partit assez matin; il arriva comme la princesse se mettait à sa toilette: en ce temps-là l'on n'achetait point son teint chez les marchands; qui était blanche restait blanche; qui était noire ne devenait point blanche; de sorte qu'il la vit décoiffée. On la peignait; ses cheveux blonds, plus fins que des filets d'or, descendaient par boucles jusqu'à terre; il y avait plusieurs corbeilles autour d'elle, afin que les pierreries qui tombaient de ses cheveux ne fussent pas perdues; son étoile sur le front jetait des feux qu'on avait peine à soutenir; et la chaîne d'or de son cou n'était pas moins extraordinaire que les précieux diamants qui roulaient du haut de sa tête. Le secrétaire avait bien de la peine à croire ce qu'il voyait; mais la princesse ayant choisi la plus grosse perle, elle le pria de la garder pour se souvenir d'elle; c'est la même que les rois d'Espagne estiment tant sous le nom de Peregrina, qui veut dire Pèlerine, parce qu'elle vient d'une voyageuse.
Le secrétaire, confus d'une si grande libéralité, prit congé d'elle, et salua les trois princes, avec lesquels il demeura longtemps pour être informé d'une partie de ce qu'il désirait savoir. Il retourna en rendre compte à la reine-mère, qui se confirma dans les soupçons qu'elle avait déjà. Il lui dit que Chéri n'avait point d'étoile, mais qu'il tombait des pierreries de ses cheveux comme de ceux de ses frères, et qu'à son gré c'était le mieux fait; qu'ils venaient de fort loin; que leur père et leur mère ne leur avaient donné qu'un certain temps, afin de voir les pays étrangers. Cet article déroutait un peu la reine, et elle se figurait quelquefois que ce n'était point les enfants du roi.
Elle flottait ainsi entre la crainte et l'espérance, quand le roi, qui aimait fort la chasse, alla du côté de leur maison; le grand écuyer, qui l'accompagnait, lui dit en passant que c'était là qu'il avait logé Belle-Étoile et ses frères par son ordre.
«La reine m'a conseillé, repartit le roi, de ne les pas voir; elle appréhende qu'ils viennent de quelque pays infecté de la peste, et qu'ils n'en apportent le mauvais air.
—Cette jeune étrangère, repartit le premier écuyer, est en effet très dangereuse; mais, Sire, je craindrais plus ses yeux que le mauvais air.
—En vérité, dit le roi, je le crois comme vous.»
Et poussant aussitôt son cheval, il entendit des instruments et des voix; il s'arrêta proche d'un grand salon, dont les fenêtres étaient ouvertes; et après avoir admiré la douceur de cette symphonie, il s'avança.
Le bruit des chevaux obligea les princes à regarder; dès qu'ils virent le roi, ils le saluèrent respectueusement, et se hâtèrent de sortir, l'abordant avec un visage gai et tant de marques de soumission qu'ils embrassaient ses genoux; la princesse lui baisait les mains comme s'ils l'eussent reconnu pour être leur père. Il les caressa fort, et sentait son coeur si ému qu'il n'en pouvait deviner la cause. Il leur dit qu'ils ne manquassent pas de venir au palais, qu'il voulait les entretenir et les présenter à sa mère. Ils le remercièrent de l'honneur qu'il leur faisait, et lui dirent qu'aussitôt que leurs habits et leurs équipages seraient achevés, ils ne manqueraient pas de lui faire leur cour.
Le roi les quitta pour achever la chasse qui était commencée; il leur en envoya obligeamment la moitié, et porta l'autre à la reine sa mère.
«Quoi! lui dit-elle, est-il possible que vous ayez fait une si petite chasse? Vous tuez ordinairement trois fois plus de gibier.
—Il est vrai, repartit le roi, mais j'en ai régalé les beaux étrangers; je sens pour eux une inclination si parfaite, que j'en suis surpris moi-même, et si vous aviez moins peur de l'air contagieux, je les aurais déjà fait venir loger dans le palais.»
La reine-mère se fâcha beaucoup: elle l'accusait de manquer d'égards pour elle, et lui fit des reproches de s'exposer si légèrement.
Dès qu'il l'eut quittée, elle envoya dire à Feintise de lui venir parler; elle s'enferma avec elle dans son cabinet, et la prit d'une main par les cheveux, lui portant un poignard sur la gorge:
«Malheureuse, dit-elle, je ne sais quel reste de bonté m'empêche de te sacrifier à mon juste ressentiment: tu m'as trahie; tu n'as point tué les quatre enfants que j'avais remis entre tes mains pour en être défaite; avoue au moins ton crime, et peut-être que je te le pardonnerai.»
Feintise, demi-morte de peur, se jeta à ses pieds, et lui dit comme la chose s'était passée; qu'elle croyait impossible que les enfants fussent encore en vie, parce qu'il s'était élevé une tempête si effroyable, qu'elle avait pensé être accablée de la grêle; mais qu'enfin elle lui demandait du temps, et qu'elle trouverait le moyen de la défaire d'eux l'un après l'autre, sans que personne au monde pût l'en soupçonner.
La reine, qui ne voulait que leur mort, s'apaisa un peu; elle lui dit de n'y perdre pas un moment; et en effet la vieille Feintise, qui se voyait en grand péril, ne négligea rien de ce qui dépendait d'elle: elle épia le temps que les trois princes étaient à la chasse, et portant sous son bras une guitare, elle alla s'asseoir vis-à-vis des fenêtres de la princesse, où elle chanta ces paroles: