DOUCEUR D'AVRIL

À ALBERT MÉRAT

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi

Qu'éveille sa douceur touchante;

Vous qu'elle a troublés comme moi,

C'est pour vous seuls que je la chante.

En décembre, quand l'air est froid,

Le temps brumeux, le jour livide,

Le coeur, moins tendre et plus étroit,

Semble mieux supporter son vide.

Rien de joyeux dans la saison

Ne lui fait sentir qu'il est triste;

Rien en haut, rien à l'horizon

Ne révèle qu'un ciel existe.

Mais, dès que l'azur se fait voir,

Le coeur s'élargit et se creuse,

Et s'ouvre pour le recevoir

Dans sa profondeur douloureuse,

Et ce bleu qui lui rit de loin,

L'attirant sans jamais descendre,

Lui donne l'infini besoin

D'un essor impossible à prendre.

Le bonheur candide et serein,

Qui s'exhale de toutes choses,

L'oppresse, et son premier chagrin

Rajeunit à l'odeur des roses.

Il sent, dans un réveil confus,

Les anciennes ardeurs revivre,

Et les mêmes anciens refus

Le repousser dès qu'il s'y livre.

J'ai peur d'Avril, peur de l'émoi

Qu'éveille sa douceur touchante;

Vous qu'elle a troublés comme moi,

C'est pour vous seuls que je la chante.









PÈLERINAGES

En souvenir je m'aventure

Vers les jours passés où j'aimais,

Pour visiter la sépulture

Des rêves que mon coeur a faits.

Cependant qu'on vieillit sans cesse,

Les amours ont toujours vingt ans,

Jeunes de la fixe jeunesse

Des enfants qu'on pleure longtemps.

Je soulève un peu les paupières

De ces chers et douloureux morts;

Leurs yeux sont froids comme des pierres

Avec des regards toujours forts.

Leur grâce m'attire et m'oppresse,

En dépit des ans révolus

Je leur ai gardé ma tendresse;

Ils ne me reconnaîtraient plus.

J'ai changé d'âme et de visage;

Ils redoutent l'adieu moqueur

Que font les hommes de mon âge

Aux premiers rêves de leur coeur;

Et moi, plein de pitié, j'hésite,

J'ai peur qu'en se posant sur eux

Mon baiser ne les ressuscite:

Ils ont été trop malheureux.









JUIN

SONNET.

Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,

Les couples, enchantés par l'éther frais et rose,

Ont ressenti l'amour comme une apothéose;

Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.

Ils rêvent, étendus sans mouvement, sans voix;

Les coeurs désaltérés font ensemble une pause,

Se rappelant l'aveu dont un lilas fut cause

Et le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.

Lors le soleil riait sous une fine écharpe,

Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,

Dans ses rayons encore un peu de neige errait.

Mais aujourd'hui ses feux tombent déjà torrides.

Un orageux silence emplit le ciel sans rides,

Et l'amour exaucé couve un premier regret.









LA BEAUTÉ

Splendeur excessive, implacable,

Ô Beauté, que tu me fais mal!

Ton essence incommunicable,

Au lieu de m'assouvir, m'accable:

On n'absorbe pas l'idéal.

L'Éternel féminin m'attire,

Mais je ne sais comment l'aimer.

Beauté, te voir n'est qu'un martyre,

Te désirer n'est qu'un délire,

Tu n'offres que pour affamer!

Je porte envie au statuaire

Qui t'admire sans âcre amour,

Comme sur le lit mortuaire

Un corps de vierge, où le suaire

Sanctifie un parfait contour.

Il voit, comme de blanches ailes

S'abattant sur un colombier,

Les formes des vivants modèles,

À l'appel du ciseau fidèles,

Couvrir le marbre familier;

Il les choisit, il les assemble,

Tel qu'un lutteur, toujours debout,

Et quand l'ébauche te ressemble,

D'aucun désir sa main ne tremble,

Car il est ton prêtre avant tout.

Calme, la prunelle épurée

Au soleil austère de l'art,

Dans la pierre transfigurée

Il juge l'oeuvre et sa durée,

D'un incorruptible regard;

Mais, quand malgré soi l'on regarde

Une femme en ce spectre blanc,

À lui parler l'on se hasarde,

Et bientôt, sans y prendre garde,

Dans la pierre on coule du sang!

On appuie, en rêve, sur elle

Les lèvres pour les apaiser,

Mais, amante surnaturelle,

Tu dédaignes cet amant frêle,

Tu ne lui rends pas son baiser.

Et vainement, pour fuir ta face,

On veut faire en ses yeux la nuit:

Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,

Nulle obscurité n'en efface

L'éblouissement qui les suit.

En vain le coeur frustré s'attache

À des visages plus cléments:

Comme une lumineuse tache,

Ta vive image les lui cache,

Dressée entre les deux amants.

Tu règnes sur qui t'a comprise,

Seule et hors de comparaison;

Pour l'âme de ton joug éprise

Tout autre amour n'est que méprise

Qui dégénère en trahison.

Celles qu'on aime, on les désole,

Car, mentant même à leurs genoux,

Sans le vouloir on les immole

À toi, la souveraine idole

Invisible à leurs yeux jaloux.

Seul il sent, l'homme qui te crée,

Tes maléfices s'amortir;

Sa compagne au foyer t'agrée

Comme une étrangère sacrée

Qui ne l'en fera point sortir;

L'artiste impose pour hôtesse,

Dans son coeur comme dans ses yeux,

L'humble mortelle à la déesse,

Vouant à l'une sa tendresse,

À l'autre un culte glorieux!

Jamais ton éclat ne l'embrase:

T'enveloppant, pour te saisir,

D'une rigide et froide gaze,

Il n'a de l'amour que l'extase,

Amoureux sauvé du désir!









LA VOLUPTÉ

SONNET.

Deux êtres asservis par le désir vainqueur,

Le sont jusqu'à la mort, la Volupté les lie.

Parfois, lasse un moment, la geôlière s'oublie,

Et leur chaîne les serre avec moins de rigueur.

Aussitôt, se dressant tout chargés de langueur,

Ces pâles malheureux sentent leur infamie;

Chacun secoue alors cette chaîne ennemie,

Pour la briser lui-même ou s'arracher le coeur.

Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,

Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'éveille la rupture,

Entr'ouvre ses longs yeux où nage un deuil puissant,

Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:

En silence attiré, le couple y redescend,

Et l'éphémère essaim des repentirs s'envole...









LES DEUX CHUTES

SONNET.

D'un seul mot, pénétrant comme un acier pointu,

Vous nous exaspérez pour nous dompter d'un signe,

Sachant que notre coeur s'emporte et se résigne,

Rebelle subjugué sitôt qu'il a battu.

Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu,

De notre souple hommage à votre empire indigne!

Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,

Tombés autant que vous, nous avons plus perdu:

Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,

Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,

Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix!

Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent régner encore,

Mais le regard d'un homme, au souffle du mépris,

Perd toute la fierté qui l'arme et le décore.



L'INDIFFÉRENTE

SONNET.

Que n'ai-je à te soumettre ou bien à t'obéir?

Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;

Esclave ou maître, au moins je te pourrais contraindre

À me sentir ta chose ou bien à me haïr.

J'aurais un jour connu l'insolite plaisir

D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en éteindre,

De t'être nécessaire ou terrible, et d'atteindre,

Bon gré, mal gré, ce coeur jusque-là sans désir.

Esclave ou maître, au moins j'entrerais dans ta vie;

Par mes soins captivée, à mon joug asservie,

Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;

Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton être intime,

Sans même oser crier, car ce droit du martyr,

Ta douceur impeccable en frustre ta victime.



L'ART TRAHI

Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain:

Le génie auprès d'elle est toujours solitaire.

Orphée allait chantant, suivi d'une panthère,

Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;

Mais, dès que son pied nu rencontrait en chemin

Quelque épine de rose et rougissait la terre,

La bête, se ruant d'un bond involontaire,

Oublieuse des sons, lampait le sang humain.

Crains la docilité félonne d'une amante,

Poëte: elle est moins souple à la lyre charmante

Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.

Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,

Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure,

Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.



SOUHAIT

Par moments je souhaite une esclave au beau corps,

Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée.

À son oreille close, aux rougeurs de camée,

Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,

Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords

Distillent en silence une ivresse enflammée,

M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée:

Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.

Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes,

Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes

L'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;

Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille,

Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,

À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.



TROP TARD

Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,

Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie?

Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie

Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?

Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,

Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie!

Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,

Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!

Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,

Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,

À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?

À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?

Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?

Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?



LES AMOURS TERRESTRES

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.

Née au siècle où je vis et passant où je passe,

Dans le double infini du temps et de l'espace

Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,

Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,

J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:

Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:

Ton époux à venir et ma femme future

Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,

Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux

Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.









L'ÉTRANGER

SONNET.

Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?

Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse,

Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse:

Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?

À quelle auguste cause as-tu rendu service?

Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,

Quelle est la beauté propre et la propre vertu?

À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,

À mes dégoûts divins, il faut une origine:

Vainement je la cherche en mon coeur de limon,

Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime,

J'écoute en moi pleurer un étranger sublime

Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.









LA VERTU

J'honore en secret la duègne

Que raillent tant de gens d'esprit,

La Vertu; j'y crois, et dédaigne

De sourire quand on en rit.

Ah! souvent l'homme qui se moque

Est celui que point l'aiguillon,

Et tout bas l'incrédule invoque

L'objet de sa dérision.

Je suis trop fier pour me contraindre

À la grimace des railleurs,

Et pas assez heureux pour plaindre

Ceux qui rêvent d'être meilleurs.

Je sens que toujours m'importune

Une loi que rien n'ébranla;

Le monde (car il en faut une)

Parodie en vain celle-là;

Qu'il observe la règle inscrite

Dans les moeurs ou les parchemins,

Je hais sa rapine hypocrite,

Comme celle des grands chemins,

Je hais son droit, aveugle aux larmes,

Son honneur, qui lave un affront

En mesurant bien les deux armes,

Non les deux bras qui les tiendront,

Sa politesse meurtrière

Qui vous trahit en vous servant,

Et, pour vous frapper par derrière,

Vous invite à passer devant.

Qu'un plaisant nargue la morale,

Qu'un fourbe la plie à son voeu,

Qu'un géomètre la ravale

À n'être que prudence au jeu,

Qu'un dogme leurre à sa manière

L'égoïsme du genre humain,

Ajournant à l'heure dernière

L'avide embrassement du gain,

Qu'un cynisme, agréable au crime,

Devant le muet Infini,

Voue au néant ceux qu'on opprime,

Avec l'oppresseur impuni!

Toujours en nous parle sans phrase

Un devin du juste et du beau,

C'est le coeur, et dès qu'il s'embrase

Il devient de foyer flambeau:

Il n'est plus alors de problème,

D'arguments subtils à trouver,

On palpe avec la torche même

Ce que les mots n'ont pu prouver.

Quand un homme insulte une femme,

Quand un père bat ses enfants,

La raison neutre assiste au drame

Mais le coeur crie au bras: défends!

Aux lueurs du cerveau s'ajoute

L'éclair jailli du sein: l'amour!

Devant qui s'efface le doute

Comme un rôdeur louche au grand jour:

Alors la loi, la loi sans table,

Conforme à nos réelles fins,

S'impose égale et charitable,

On forme des souhaits divins:

On voudrait être un Marc-Aurèle,

Accomplir le bien pour le bien,

Pratiquer la Vertu pour elle,

Sans jamais lui demander rien,

Hors la seule paix qui demeure

Et dont l'avénement soit sûr,

L'apothéose intérieure

Dont la conscience est l'azur!

Mais pourquoi, saluant ta tâche,

Inerte amant de la vertu,

Ô lâche, lâche, triple lâche,

Ce que tu veux, ne le fais-tu?









LE TEMPS PERDU

SONNET.

Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!

De stériles soucis notre journée est pleine:

Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine,

Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...

«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,

«Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine,

«Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène,

«Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»

Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!

Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites

Qui pullulent autour de nos tasses de thé!

Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre,

Et pendant qu'on se tue à différer de vivre,

Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.









LES FILS

SONNET.

Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil,

Accablent sous le poids d'une illustre mémoire,

Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire

Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil!

Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil,

Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire:

Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire,

Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.

Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,

Peut du moins arracher au séculaire oubli

Le nom qu'il y ramasse encore enseveli;

Dans la durée immense et l'immense étendue

Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli,

Peut luire par soi-même et n'est point confondue!









LE CONSCRIT.

A la barrière de l'Étoile,

Un saltimbanque malfaisant

Dressait, dans sa baraque en toile,

Un chien de six mois fort plaisant.

Ce caniche, qui faisait rire

Le public au seuil rassemblé,

Était en conscrit de l'Empire

Misérablement affublé.

Coiffé d'un bonnet de police,

Il restait là, fusil au flanc,

Debout, les jambes au supplice

Dans un piteux pantalon blanc;

Le dos sous sa guenille bleue,

Il tentait un regard vainqueur,

Mais l'anxiété de sa queue

Trahissait l'état de son coeur.

Quand las de sa fausse posture

Le pauvre petit chien savant

Retombait, selon la nature,

Sur ses deux pattes de devant,

Il recevait une âpre insulte

Avec un lâche coup de fouet,

Mais, digne sous son poil inculte,

Sans crier il se secouait;

Tandis qu'il étreignait son arme

Sous les horions sans broncher,

S'il se sentait poindre une larme,

Il s'efforçait de la lécher.

Ce qu'on trouvait surtout risible,

Et ce que j'admirais beaucoup,

C'est qu'il avait l'air plus sensible

Au reproche qu'au mauvais coup.

Son maître, pour sa part de lucre,

Lui posait sur le bout du nez

De vacillants morceaux de sucre,

Plus souvent promis que donnés.

Touché de voir dans ce novice

Tant de vrai zèle à si bas prix,

Quand à la fin de son service

Il rompit les rangs, je le pris.

Or, comme je tenais la bête

Par les oreilles, des deux mains,

L'élevant à hauteur de tête

Pour lire en ses yeux presque humains,

L'expression m'en parut double,

J'y sentais deux soucis jumeaux,

Comme dans l'histrion que trouble

L'obsession de ses vrais maux.

Un génie excédant sa taille

Me semblait étouffer en lui,

Et du vieil habit de bataille

Forcer le dérisoire étui.

Et j'eus l'illusion fantasque

Que par les yeux de ce roquet

Comme à travers les trous d'un masque,

Un regard d'homme m'invoquait...

Cet étrange regard fut cause,

J'en fais aux esprits forts l'aveu,

Qu'ami de la métempsycose

En ce moment j'y crus un peu.

Mais bientôt, raillant le prodige:

«Ce bonnet, ce frac suranné,

Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,

Une géhenne de damné?»

Lors j'ouïs une voix pareille

A quelque soupir m'effleurant,

Qui semblait me dire à l'oreille:

«Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»









ABDICATION

Je voudrais être, sur la terre,

L'unique héritier des grands rois

Dont la force et l'éclat font taire

Tous les revendiqueurs des droits,

De ces rois d'Asie et d'Afrique,

Monarques des derniers pays

Où les maîtres sont, sans réplique,

Sans réserve, encore obéis.

Je verrais, à mon tour idole,

Les trois quarts du monde vivant

Se prosterner sous ma parole

Comme un champ de blés sous le vent.

Les tributs des races voisines

Feraient affluer par milliers

Les venaisons dans mes cuisines,

Les vins rares dans mes celliers,

Des chevaux plein mes écuries,

Des meutes traînant leurs valets,

Des marbres, des tapisseries,

Des vases d'or, plein mes palais!

Sous mes mains j'aurais des captives

Belles de pleurs, et sous mes pieds

Les têtes fières ou craintives

De leurs pères humiliés.

Je posséderais sans conquête

Mon vaste empire, et sans rival!

Dans la sécurité complète

D'un pouvoir salué légal.

Alors, alors, ô joie intense!

Convoquant mon peuple et ma cour,

Devant la servile assistance

Moi-même, en plein règne, au grand jour,

Avec un cynisme suprême,

Je briserais sur mon genou

Le sceptre avec le diadème,

Comme un enfant casse un joujou;

De mes épaules accablées

Arrachant le royal manteau,

Aux multitudes assemblées

Je jetterais l'affreux fardeau;

Pour les déshérités prodigue

Je laisserais tous mes trésors,

Comme un torrent qui rompt sa digue,

Se précipiter au dehors;

Cessant d'appuyer ma sandale

Sur la nuque des prisonniers,

Je rendrais la terre natale

Aux plus fameux comme aux derniers;

J'abandonnerais à mes troupes

Tout l'or glorieux des rançons;

Puis je laisserais dans mes coupes

Boire mes propres échansons;

Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,

Par-dessus fossé, grille et mur,

Je lâcherais tous mes esclaves

Comme des ramiers dans l'azur!

Tout mon harem, filles et veuves,

S'en retournerait au foyer,

Pour enfanter des races neuves

Que nul tyran ne pût broyer,

Qui ne fussent plus la curée

D'un vainqueur, suppôt de la mort,

Mais serves d'une loi jurée

Dans un libre et paisible accord,

Fondant la cité juste et bonne

Où chaque homme en levant la main

Sent qu'il atteste en sa personne

La dignité du genre humain!

Et moi qui fuis même la gêne

Des pactes librement conclus,

Moi qui ne suis roseau ni chêne,

Ni souple, ni viril non plus,

Je m'en irais finir ma vie

Au milieu des mers, sous l'azur,

Dans une île, une île assoupie

Dont le sol serait vierge et sûr,

Ile qui n'aurait pas encore

Senti l'ancre des noirs vaisseaux,

Dont n'approcheraient que l'aurore,

Le nuage et le pli des eaux.

Dans cette oasis embaumée,

Loin des froides lois en vigueur,

Viens, dirais-je à la bien-aimée,

Appuyer ton coeur sur mon coeur;

Des lianes feront guirlandes

Entre les palmiers sur nos fronts,

Et tu verras des fleurs si grandes

Qu'ensemble nous y dormirons.









LE RIRE.

Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis,

Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils,

Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure,

Signe mystérieux de sagesse, y demeure:

Les énormes lions qui rôdent à grands pas,

Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;

Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;

Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,

Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir,

Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,

De ne rien posséder sans acheter et vendre,

De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,

D'appréhender la mort et de gratter leur champ,

Les hommes ont un rire imbécile et méchant!

Certes le rire est beau comme la joie est belle,

Quand il est innocent et radieux comme elle!

Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir,

Qui des mains écartez vos langes pour saisir

Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses,

Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,

Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,

Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!

Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire,

Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire,

Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,

Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;

Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,

C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes,

Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains,

Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins.

Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle:

Nous souffrons chaque jour la peine universelle,

Car sur toute la terre un messager subtil

Relie à tous les maux tous les coeurs par un fil:

Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!

Se peut-on faire une âme à ce point insensible

D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois,

Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:

Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles.

L'atrocité sans nom des tourmentes civiles,

Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés

Râlant cette nuit même au revers des fossés,

L'honneur, le droit trahis par la volonté molle,

Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole,

Un diadème en tête et le glaive à la main,

Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!

N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!

Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore

Au moindre choc du doigt se réveille et frémit,

Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit

Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue,

Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue

Nous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir,

Et pour les cris lointains lâchement défaillir;

Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes,

Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.

Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions

Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons,

Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames,

Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;

Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux,

Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.

Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserre

Leur félicité même ou leur propre misère,

A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,

Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!









LE VASE ET L'OISEAU

Tout seul au plus profond d'un bois,

Dans un fouillis de ronce et d'herbe,

Se dresse, oublié, mais superbe,

Un grand vase du temps des rois.

Beau de matière et pur de ligne,

Il a pour anse deux béliers

Qu'un troupeau d'amours familiers

Enlace d'une souple vigne.

A ses bords autrefois tout blancs

La mousse noire append son givre;

Une lèpre aux couleurs de cuivre

Étoile et dévore ses flancs.

Son poids a fait pencher sa base

Où gît un amas de débris,

Car il a ses angles meurtris,

Mais il tient bon l'orgueilleux vase.

Il songe: «Autour de moi tout dort,

Que fait le monde? Je m'ennuie,

Mon cratère est plein d'eau de pluie,

D'ombre, de rouille, et de bois mort.

Où donc aujourd'hui se promène

Le flot soyeux des courtisans?

Je n'ai pas vu figure humaine

A mon pied depuis bien des ans.»

Pendant qu'il regrette sa gloire,

Perdu dans cet exil obscur,

Un oiseau par un trou d'azur

S'abat sur ses lèvres pour boire.

«Holà! manant du ciel, dis-moi,

Toi devant qui l'horizon s'ouvre,

Sais-tu ce qui se passe au Louvre?

Je n'entends plus parler du roi.

—Ah! tu prends à l'heure où nous sommes,

Dit l'autre, un bien tardif souci!

Rien n'est donc venu jusqu'ici

Des branle-bas qu'ont faits les hommes?

—Parfois un soubresaut brutal,

Des rumeurs extraordinaires,

Comme de souterrains tonnerres

Font tressaillir mon piédestal.

—C'est l'écho de leurs grands vacarmes:

Plus une tour, plus un clocher

Où l'oiseau puisse en paix nicher.

Partout l'incendie et les armes!

J'ai naguère, à Paris, en vain

Heurté du bec les vitres closes,

Nulle part, même aux lèvres roses,

La moindre miette de vrai pain.

Aux mansardes des Tuileries

Je logeais, le printemps passé,

Mais les flammes m'en ont chassé.

Ce n'était que feux et tueries.

Sur le front du génie ailé

Qui plane où sombra la Bastille,

J'ai voulu poser ma famille,

Mais cet asile a chancelé.

Des murs de granit qu'on restaure

Nous sommes l'un et l'autre exclus,

Là le temps des palais n'est plus,

Et celui des nids, pas encore.»









L'ALPHABET

Il gît au fond de quelque armoire

Ce vieil alphabet tout jauni,

Ma première leçon d'histoire,

Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genèse y figure;

Le lion, l'ours et l'éléphant;

Du monde la grandeur obscure

Y troublait mon âme d'enfant.

Sur chaque bête un mot énorme

Et d'un sens toujours inconnu,

Posait l'énigme de sa forme

A mon désespoir ingénu.

Ah! dans ce lent apprentissage

La cause de mes pleurs, c'était

La lettre noire, et non l'image

Où la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la Nature

Et ses splendeurs, j'en ai regret:

Je ressens toujours la torture

De la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignore

Au beau front de ce sphinx écrit,

J'en épelle la lettre encore

Et n'en saurai jamais l'esprit.