The Project Gutenberg eBook of Les vaines tendresses

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Title: Les vaines tendresses

Author: Sully Prudhomme


Release date: March 4, 2006 [eBook #17916]

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES ***

SULLY PRUDHOMME




LES VAINES
TENDRESSES




PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
31, Passage Choiseul, 31
M DCCC LXXV





AUX AMIS INCONNUS

Ces vers, je les dédie aux amis inconnus,

A vous, les étrangers en qui je sens des proches,

Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus,

Frères envers qui seuls mon coeur est sans reproches

Et dont les coeurs au mien sont librement venus.

Comme on voit les ramiers sevrés de leurs volières

Rapporter sans faillir, par les cieux infinis,

Un cher message aux mains qui leur sont familières,

Nos poëmes parfois nous reviennent bénis,

Chauds d'un accueil lointain d'âmes hospitalières.

Et quel triomphe alors! quelle félicité

Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde,

Quand répond à nos voix leur écho suscité

Par delà le vulgaire en l'invisible monde

Où les fiers et les doux se sont fait leur cité!

Et nous la méritons, cette ivresse suprême,

Car si l'humanité tolère encor nos chants,

C'est que notre élégie est son propre poëme,

Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants,

En lui parlant de nous lui parler d'elle-même.

Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir

Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise;

Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,

Tombe comme une larme à la place précise

Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir;

Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre

Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,

Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,

Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,

Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre.

Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment

Que la sainte beauté de la douleur humaine,

Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant,

Sans avoir à descendre où j'ai conçu ma peine,

Les aurez entendus dans le ciel seulement;

Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme,

N'ayant connu mes torts que par mon repentir,

Mes terrestres amours que par leur pure flamme,

Pour qui je me fais juste et noble sans mentir,

Dans un rêve où la vie est plus conforme à l'âme!

Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu,

Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;

Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:

Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble,

Le reste en est fragile, épargnons-nous l'adieu.









PRIÈRE

Ah! si vous saviez comme on pleure

De vivre seul et sans foyers,

Quelquefois devant ma demeure

Vous passeriez.

Si vous saviez ce que fait naître

Dans l'âme triste un pur regard,

Vous regarderiez ma fenêtre

Comme au hasard.

Si vous saviez quel baume apporte

Au coeur la présence d'un coeur,

Vous vous assoiriez sous ma porte

Comme une soeur.

Si vous saviez que je vous aime,

Surtout si vous saviez comment,

Vous entreriez peut-être même

Tout simplement.









CONSEIL

Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,

Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant,

Au pas ferme, à la voix sonore,

Qui n'aille pas rêvant.

Sois généreuse, épargne aux coeurs de se méprendre.

Au tien même, imprudente, épargne des regrets,

N'en captive pas un trop tendre,

Tu t'en repentirais.

La nature t'a faite indocile et rieuse,

Crains une âme où la tienne apprendrait le souci,

La tendresse est trop sérieuse,

Trop exigeante aussi.

Un compagnon rêveur attristerait ta vie,

Tu sentirais toujours son ombre à ton côté

Maudire la rumeur d'envie

Où marche ta beauté.

Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles

Il abaissait sur toi le délicat réseau,

Comme d'un seul petit coup d'ailes

S'affranchirait l'oiseau!

Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie

D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait

Quand il arrache au coeur la proie

Que la lèvre effleurait;

Quand l'extase, pareille à ces bulles ténues

Qu'un souffle patient et peureux allégea,

S'évanouit si près des nues

Qui s'y miraient déjà.

Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules

Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants:

Ils chercheraient des crépuscules

Dans ces soleils levants;

Il leur faut une amie à s'attendrir facile,

Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,

Dont le coeur leur soit un asile

Et les bras un berceau,

Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,

Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,

Soins muets comme en ont les mères,

Car ce sont des enfants.

Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude,

Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser,

Il leur faut une solitude

Où voltige un baiser.

Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble,

Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d'eux,

Vous seriez malheureux ensemble

Bien qu'innocents tous deux.









AU BORD DE L'EAU

S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,

Le voir passer;

Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,

Le voir glisser;

À l'horizon, s'il fume un toit de chaume,

Le voir fumer;

Aux alentours si quelque fleur embaume,

S'en embaumer;

Si quelque fruit, où les abeilles goûtent,

Tente, y goûter;

Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent,

Chante, écouter...

Entendre au pied du saule où l'eau murmure

L'eau murmurer;

Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,

Le temps durer;

Mais n'apportant de passion profonde

Qu'à s'adorer,

Sans nul souci des querelles du monde,

Les ignorer;

Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,

Sans se lasser,

Sentir l'amour, devant tout ce qui passe,

Ne point passer!









EN VOYAGE

Je partais pour un long voyage.

En wagon, tapi dans mon coin,

J'écoutais fuir l'aigu sillage

Du sifflet dans la nuit au loin;

Je goûtais la vague indolence,

L'état obscur et somnolent,

Où fait tomber sans qu'on y pense

Le train qui bourdonne en roulant;

Et je ne m'apercevais guère,

Indifférent de bonne foi,

Qu'une jeune fille et sa mère

Faisaient route à côté de moi.

Elles se parlaient à voix basse:

C'était comme un bruit de frisson,

Le bruit qu'on entend quand on passe

Près d'un nid le long d'un buisson;

Et bientôt elles se blottirent,

Leurs fronts l'un vers l'autre penchés,

Comme deux gouttes d'eau s'attirent

Dès que les bords se sont touchés;

Puis, joue à joue, avec tendresse

Elles se firent toutes deux

Un oreiller de leur caresse,

Sous la lampe aux rayons laiteux.

L'enfant sur le bras de ma stalle

Avait laissé poser sa main,

Qui reflétait comme une opale

La moiteur d'un jour incertain;

Une main de seize ans à peine:

La manchette l'ombrait un peu;

L'azur d'une petite veine

La nuançait comme un fil bleu;

Elle pendait molle et dormante,

Et je ne sais si mon regard

Pressentit qu'elle était charmante

Ou la rencontra par hasard,

Mais je m'étais tourné vers elle,

Sollicité sans le savoir:

On dirait que la grâce appelle

Avant même qu'on l'ait pu voir.

«Heureux, me dis-je, le touriste

Que cette main-là guiderait!»

Et ce songe me rendait triste:

Un voeu n'éclôt que d'un regret.

Cependant glissaient les campagnes

Sous les fougueux rouleaux de fer,

Et le profil noir des montagnes

Ondulait ainsi qu'une mer.

Force étrange de la rencontre!

Le coeur le moins prime-sautier

D'un lambeau d'azur qui se montre

Improvise un ciel tout entier:

Une enfant dort, une étrangère,

Dont la main paraît à demi,

Et ce peu d'elle me suggère

Un voeu de bonheur infini!

Je la rêve, inconnue encore,

Sur ce peu de réalité,

Belle de tout ce que j'ignore

Et du possible illimité...

Je rêve qu'une main si blanche,

D'un si confiant abandon,

Ne peut être que sûre et franche

Et se donnerait tout de bon.

Bienheureux l'homme qu'au passage

Cette main fine enchaînerait!

Calme à jamais, à jamais sage...

—Vitry! cinq minutes d'arrêt!

A ces mots criés sur la voie

Le couple d'anges s'éveilla,

Battit des ailes avec joie,

Et disparut. Je restai là:

Cette enfant qu'un autre eût suivie,

Je me la laissais enlever.

Un voyage! telle est la vie

Pour ceux qui n'osent que rêver.









SONNET

A LA PETITE SUZANNE D...

En ces temps où le coeur éclôt pour s'avilir,

Où des races le sang fatigué dégénère,

Tu nous épargneras, Suzanne, enfant prospère,

De voir en toi la fleur du genre humain pâlir.

Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir

En toi l'âme immortelle et l'argile éphémère:

Le dieu de la nature et celui de ta mère;

L'un travaille à t'orner, et l'autre à t'ennoblir.

L'enfant de Bethléem façonne à sa caresse

Ta grâce, où cependant des enfants de la Grèce

Sourit encore aux yeux le modèle invaincu.

Et par cette alliance ingénument profonde,

Dans une même femme auront un jour vécu

L'un et l'autre Idéal qui divisent le monde.



ENFANTILLAGE

Madame, vous étiez petite,

J'avais douze ans;

Vous oubliez vos courtisans

Bien vite!

Je ne voyais que vous au jeu

Parmi les autres;

Mes doigts frôlaient parfois les vôtres

Un peu...

Comme à la première visite

Faite au rosier,

Le papillon sans appuyer

Palpite,

Et de feuille en feuille, hésitant,

S'approche, et n'ose

Monter droit au miel que la rose

Lui tend,

Tremblant de ses premières fièvres

Mon coeur n'osait

Voler droit des doigts qu'il baisait

Aux lèvres.

Je sentais en moi tour à tour

Plaisir et peine,

Un mélange d'aise et de gêne:

L'amour.

L'amour à douze ans! Oui, madame,

Et vous aussi,

N'aviez-vous pas quelque souci

De femme?

Vous faisiez beaucoup d'embarras,

Très-occupée

De votre robe, une poupée

Au bras.

Si j'adorais, trop tôt poëte,

Vos petits pieds,

Trop tôt belle, vous me courbiez

La tête.

Nous menâmes si bien, un soir,

Le badinage,

Que nous nous mîmes en ménage,

Pour voir.

Vous parliez des bijoux de noces,

Moi du serment,

Car nous étions différemment

Précoces.

On fit la dînette, on dansa;

Vous prétendîtes

Qu'il n'est noces proprement dites

Sans ça.

Vous goûtiez la plaisanterie

Tant que bientôt

J'osai vous appeler tout haut:

Chérie,

Et je vous ai (car je rêvais)

Baisé la joue;

Depuis ce soir-là je ne joue

Jamais.









AUX TUILERIES

Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie,

Tous ces bambins, hommes futurs,

Qui plus tard suspendront leur jeune rêverie

Aux cils câlins de tes yeux purs.

Ils aiment de ta voix la roulade sonore,

Mais plus tard ils sentiront mieux

Ce qu'ils peuvent à peine y discerner encore,

Le timbre au charme impérieux;

Ils touchent, sans jamais en sentir de brûlure,

Tes boucles pleines de rayons,

Dont l'or fait ressembler ta fauve chevelure

À celle des petits lions.

Ils ne devinent pas, aux jeux où tu te mêles,

Qu'en leur jetant au cou tes bras,

Rieuse, indifférente, et douce, tu décèles

Tout le mal que tu leur feras.

Tu t'exerces déjà, quand tu crois que tu joues

En leur abandonnant ton front;

Tes lèvres ont déjà, plus faites que tes joues,

La grâce dont ils souffriront.









L'AMOUR MATERNEL

A MAURICE CHÉVRIER

Fait d'héroïsme et de clémence,

Présent toujours au moindre appel,

Qui de nous peut dire où commence,

Où finit l'amour maternel!

Il n'attend pas qu'on le mérite,

Il plane en deuil sur les ingrats;

Lorsque le père déshérite

La mère laisse ouverts ses bras;

Son crédule dévoûment reste

Quand les plus vrais nous ont menti,

Si téméraire et si modeste

Qu'il s'ignore et n'est pas senti.

Pour nous suivre il monte ou s'abîme,

À nos revers toujours égal,

Ou si profond ou si sublime

Que sans maître il est sans rival:

Est-il de retraite plus douce

Qu'un sein de mère, et quel abri

Recueille avec moins de secousse

Un coeur fragile endolori?

Quel est l'ami qui sans colère

Se voit pour d'autres négligé?

Qu'on méconnaît sans lui déplaire,

Si bon qu'il n'en soit qu'affligé?

Quel ami dans un précipice

Nous joint sans espoir de retour,

Et ne sent quelque sacrifice

Où la mère ne sent qu'amour?

Lequel n'espère un avantage

Des échanges de l'amitié?

Que de fois la mère partage

Et ne garde pas sa moitié!

Ô mère, unique Danaïde

Dont le zèle soit sans déclin,

Et qui, sans maudire le vide,

Y penche un grand coeur toujours plein!









L'ÉPOUSÉE

Elle est fragile à caresser,

L'Épousée au front diaphane,

Lis pur qu'un rien ternit et fane,

Lis tendre qu'un rien peut froisser,

Que nul homme ne peut presser,

Sans remords, sur son coeur profane.

La main digne de l'approcher

N'est pas la main rude qui brise

L'innocence qu'elle a surprise

Et se fait jeu d'effaroucher,

Mais la main qui semble toucher

Au blanc voile comme une brise;

La lèvre qui la doit baiser

N'est pas la lèvre véhémente,

Effroi d'une novice amante

Qui veut le respect pour oser,

Mais celle qui se vient poser

Comme une ombre d'abeille errante.

Et les bras faits pour l'embrasser,

Ne sont pas les bras dont l'étreinte

Laisse une impérieuse empreinte

Au corps qu'ils aiment à lasser,

Mais ceux qui savent l'enlacer

Comme une onde où l'on dort sans crainte.

L'hymen doit la discipliner

Sans lire sur son front un blâme,

Et les prémices qu'il réclame

Les faire à son coeur deviner:

Elle est fleur, il doit l'incliner,

La chérir sans lui troubler l'âme.









DISTRACTION

À mon insu j'ai dit: «ma chère»

Pour «madame», et, parti du coeur,

Ce nom m'a fait d'une étrangère

Une soeur.

Quand la femme est tendre, pour elle

Le seul vrai gage de l'amour,

C'est la constance naturelle,

Non la cour;

Ce n'est pas le mot qu'on hasarde,

Et qu'on sauve s'il s'est trompé,

C'est le mot simple, par mégarde

Échappé...

Ce n'est pas le mot qui soupire,

Mendiant drapé d'un linceul,

C'est ce qu'on dit comme on respire,

Pour soi seul.

Ce n'est pas non plus de se taire,

Taire est encor mentir un peu;

C'est la parole involontaire,

Non l'aveu.

À mon insu j'ai dit: «ma chère»

Pour «madame», et, parti du coeur,

Ce nom m'a fait d'une étrangère

Une soeur.









INVITATION À LA VALSE

SONNET.

C'était une amitié simple et pourtant secrète:

J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir,

Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir,

J'aimais à l'arrêter devant moi toute prête.

Elle abattait sa jupe en renversant la tête,

Et consultait mes yeux comme un dernier miroir,

Puis elle me glissait un furtif: «Au revoir!»

Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fête.

Je l'y suivais bientôt. Sur un signe connu,

Parmi les mendiants que sa malice affame,

Je m'avançais vers elle, et modeste, ingénu:

«Vous m'avez accordé cette valse, madame?»

J'avais l'air de prier n'importe quelle femme,

Elle me disait: «Oui» comme au premier venu.









CE QUI DURE

Le présent se fait vide et triste,

Ô mon amie, autour de nous;

Combien peu du passé subsiste!

Et ceux qui restent changent tous:

Nous ne voyons plus sans envie

Les yeux de vingt ans resplendir,

Et combien sont déjà sans vie

Des yeux qui nous ont vus grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure,

Qui n'en rapporte jamais rien!

Pourtant quelque chose demeure:

Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attache

Et souffre depuis qu'il est né,

Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache

Que ma mère m'avait donné;

Ce coeur où plus rien ne pénètre,

D'où plus rien désormais ne sort;

Je t'aime avec ce que mon être

A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort même,

Si le meilleur de l'homme est tel

Que rien n'en périsse, je t'aime

Avec ce que j'ai d'immortel.









UN RENDEZ-VOUS

Dans ce nid furtif où nous sommes,

Ô ma chère âme, seuls tous deux,

Qu'il est bon d'oublier les hommes,

Si près d'eux.

Pour ralentir l'heure fuyante,

Pour la goûter, il ne faut pas

Une félicité bruyante,

Parlons bas;

Craignons de la hâter d'un geste,

D'un mot, d'un souffle seulement,

D'en perdre, tant elle est céleste,

Un moment.

Afin de la sentir bien nôtre,

Afin de la bien ménager,

Serrons-nous tout près l'un de l'autre

Sans bouger;

Sans même lever la paupière:

Imitons le chaste repos

De ces vieux châtelains de pierre

Aux yeux clos,

Dont les corps sur les mausolées,

Immobiles et tout vêtus,

Loin de leurs âmes envolées

Se sont tus;

Dans une alliance plus haute

Que les terrestres unions,

Gravement comme eux, côte à côte,

Sommeillons.

Car nous n'en sommes plus aux fièvres

D'un jeune amour qui peut finir;

Nos coeurs n'ont plus besoin des lèvres

Pour s'unir,

Ni des paroles solennelles

Pour changer leur culte en devoir,

Ni du mirage des prunelles

Pour se voir.

Ne me fais plus jurer que j'aime,

Ne me fais plus dire comment;

Goûtons la félicité même

Sans serment.

Savourons, dans ce que nous disent

Silencieusement nos pleurs,

Les tendresses qui divinisent

Les douleurs!

Chère, en cette ineffable trêve

Le désir enchanté s'endort;

On rêve à l'amour comme on rêve

À la mort.

On croit sentir la fin du monde;

L'univers semble chavirer

D'une chute douce et profonde,

Et sombrer...

L'âme de ses fardeaux s'allége

Par la fuite immense de tout;

La mémoire comme une neige

Se dissout.

Toute la vie ardente et triste,

Semble anéantie alentour,

Plus rien pour nous, plus rien n'existe

Que l'amour.

Aimons en paix: il fait nuit noire,

La lueur blême du flambeau

Expire... Nous pouvons nous croire

Au tombeau.

Laissons-nous dans les mers funèbres,

Comme après le dernier soupir,

Abîmer, et par leurs ténèbres

Assoupir...

Nous sommes sous la terre ensemble

Depuis très-longtemps, n'est-ce pas?

Écoute en haut le sol qui tremble

Sous les pas.

Regarde au loin comme un vol sombre

De corbeaux, vers le nord chassé,

Disparaître les nuits sans nombre

Du passé,

Et comme une immense nuée

De cigognes (mais sans retours!)

Fuir la blancheur diminuée

Des vieux jours...

Hors de la sphère ensoleillée

Dont nous subîmes les rigueurs,

Quelle étrange et douce veillée

Font nos coeurs?

Je ne sais plus quelle aventure

Nous a jadis éteint les yeux,

Depuis quand notre extase dure,

En quels cieux.

Les choses de la vie ancienne

Ont fui ma mémoire à jamais,

Mais du plus loin qu'il me souvienne

Je t'aimais...

Par quel bienfaiteur fut dressée

Cette couche? et par quel hymen

Fut pour toujours ta main laissée

Dans ma main?

Mais qu'importe! Ô mon amoureuse,

Dormons dans nos légers linceuls,

Pour l'éternité bienheureuse

Enfin seuls!









L'OBSTACLE

Les lèvres qui veulent s'unir,

À force d'art et de constance,

Malgré le temps et la distance,

Y peuvent toujours parvenir.

On se fraye toujours des routes;

Flots, monts, déserts n'arrêtent point,

De proche en proche on se rejoint,

Et les heures arrivent toutes.

Mais ce qui fait durer l'exil

Mieux que l'eau, le roc ou le sable,

C'est un obstacle infranchissable

Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil.

C'est l'honneur; aucun stratagème,

Nul âpre effort n'en est vainqueur,

Car tout ce qu'il oppose au coeur

Il le puise dans le coeur même.

Vous savez s'il est rigoureux,

Pauvres couples à l'âme haute

Qu'une noble horreur de la faute

Empêche seule d'être heureux.

Penchés sur le bord de l'abîme,

Vous respectez au fond de vous,

Comme de cruels garde-fous

Les arrêts de ce juge intime;

Purs amants sur terre égarés,

Quel martyre étrange est le vôtre!

Plus vos coeurs sont près l'un de l'autre,

Plus ils se sentent séparés.

Oh! que de fois fermente et gronde

Sous un air de froid nonchaloir

Votre souriant désespoir

Dans la mascarade du monde!

Que de cris toujours contenus!

Que de sanglots sans délivrance!

Sous l'apparente indifférence

Que d'héroïsmes méconnus!

Aux ivresses, même impunies,

Vous préférez un deuil plus beau,

Et vos lèvres, même au tombeau,

Attendent le droit d'être unies.









LA COUPE

Dans les verres épais du cabaret brutal,

Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde;

Dans les calices fins plus rarement abonde

Un vin dont la clarté soit digne du cristal.

Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal

Attend, vide toujours, bien que large et profonde,

Un cru dont la noblesse à la sienne réponde:

On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal.

Plus le vase est grossier de forme et de matière,

Mieux il trouve à combler sa contenance entière,

Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.

C'est ainsi: plus on vaut, plus fièrement on aime,

Et qui rêve pour soi la pureté suprême

D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur.









PARFUMS ANCIENS

A FRANÇOIS COPPÉE

O senteur suave et modeste

Qu'épanchait le front maternel,

Et dont le souvenir nous reste

Comme un lointain parfum d'autel,

Pure émanation divine

Qui mêlais en moi ta douceur

A la petite senteur fine

Des longues tresses d'une soeur,

Chère odeur, tu t'en es allée

Où sont les parfums de jadis,

Où remonte l'âme exhalée

Des violettes et des lis.

* * * * *

O fraîche senteur de la vie

Qu'au temps des premières amours

Un baiser candide a ravie

Au plus délicat des velours,

Loin des lèvres décolorées

Tu t'es enfuie aussi là-bas,

Jusqu'où planent, évaporées,

Les jeunesses des vieux lilas,

Et le coeur, cloué dans l'abîme,

Ne peut suivre, à ta trace uni,

Le voyage épars et sublime

Que tu poursuis dans l'infini.

* * * * *

Mais ô toi, l'homicide arome

Dont en pleurant nous nous grisons,

Où notre coeur cherchait un baume

Et n'aspira que des poisons,

Ah! toi seule, odeur trop aimée

Des cheveux trop noirs et trop lourds,

Tu nous laisses, courte fumée,

Des vestiges brûlant toujours.

Dans les replis où tu te glisses

Tu déposes un marc fatal,

Comme l'âcre odeur des épices

S'incruste aux coins d'un vieux cristal.

* * * * *

Et tel, dans une eau fraîche et claire,

Le flacon, vainement plongé,

Garde l'âcreté séculaire

De l'essence qui l'a rongé,

Tel, dans la tendresse embaumante

Que verse au coeur, pour l'assainir,

Une fidèle et chaste amante,

Sévit encor ton souvenir.

Ô parfum modeste et suave,

Épanché du front maternel,

Qui laves ce que rien ne lave,

Où donc es-tu, parfum d'autel!









L'ÉTOILE AU COEUR

Par les nuits sublimes d'été,

Sous leur dôme d'or et d'opale,

Je demande à l'immensité

Où sourit la forme idéale.

Plein d'une angoisse de banni,

À travers la flore innombrable

Des campagnes de l'Infini,

Je poursuis ce lis adorable...

S'il brille au firmament profond,

Ce n'est pas pour moi qu'il y brille:

J'ai beau chercher, tout se confond

Dans l'océan clair qui fourmille.

Ma vue implore de trop bas

Sa splendeur en chemin perdue,

Et j'abaisse enfin mes yeux las,

Découragés par l'étendue.

Appauvri de l'espoir ôté,

Je m'en reviens plus solitaire,

Et cependant cette beauté,

Que je crois si loin de la terre,

Un laboureur insoucieux,

Chaque soir à son foyer même,

Pour l'admirer, l'a sous les yeux

Dans la paysanne qu'il aime.

Heureux qui, sans vaine langueur

Voyant les étoiles renaître,

Ferme sur elles sa fenêtre:

La plus belle luit dans son coeur.