Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine,

Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne;

Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé,

Sans qui de l'univers je vivrais exilé;

5

Depuis que de Pandore un regard téméraire

Versa sur les humains un trésor de misère,

Pensez-vous que du ciel l'indulgente pitié

Leur ait fait un présent plus beau que l'amitié?

Ah! si quelque mortel est né pour la connaître.

10

C'est nous, âmes de feu, dont l'Amour est le maître.

Le cruel trop souvent empoisonne ses coups;

Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux.

Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide,

Qui près de la beauté rougit et s'intimide,

15

Et, d'un pouvoir nouveau lentement dominé,

Par l'appât du plaisir doucement entraîné,

Crédule, et sur la foi d'un sourire volage,

A cette mer trompeuse et se livre et s'engage!

Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux,

20

Ses cris accuseront l'inconstance des dieux!

Combien il frémira d'entendre sur sa tête

Gronder les aquilons et la noire tempête,

Et d'écueils en écueils portera ses douleurs

Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs!

25

Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage,

Viendra le recueillir, le pousser au rivage;

Endormir dans ses flancs le poison ennemi;

Réchauffer dans son sein le sein de son ami,

Et de son fol amour étouffer la semence,

30

Ou du moins dans son coeur ranimer l'espérance!

Qu'il est beau de savoir, digne d'un tel lien,

Au repos d'un ami sacrifier le sien!

Plaindre de s'immoler l'occasion ravie,

Être heureux de sa joie et vivre de sa vie!

35

Si le ciel a daigné d'un regard amoureux

Accueillir ma prière et sourire à mes voeux,

Je ne demande point que mes sillons avides

Boivent l'or du Pactole et ses trésors liquides;

Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné,

40

Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné;

Ni même, voeu plus doux! que la main d'Uranie

Embellisse mon front des palmes du génie;

Mais que beaucoup d'amis, accueillis dans mes bras,

Se partagent ma vie et pleurent mon trépas;

45

Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire

A consacré les noms au temple de Mémoire,

Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur

Les aimables vertus qui firent leur bonheur;

Et que de l'amitié ces antiques modèles

50

Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles.

Si le feu qui respire en leurs divins écrits

D'une vive étincelle échauffa nos esprits;

Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie,

Oh! suivons donc aussi l'exemple de leur vie:

55

Gardons d'en négliger la plus belle moitié;

Soyons heureux comme eux au sein de l'amitié.

Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère,

Y retrouvait d'un port l'asile salutaire;

Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours,

60

Prêta de l'amitié les utiles secours.

L'amitié rendit vains tous les traits de Lesbie;

Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.

Virgile n'a-t-il pas, d'un vers doux et flatteur,

De Gallus expirant consolé le malheur?

65

Voilà l'exemple saint que mon coeur leur demande.

Ovide, ah! qu'à mes yeux ton infortune est grande!

Non pour n'avoir pu faire aux tyrans irrités

Agréer de tes vers les lâches faussetés;

Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.

70

Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire,

Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi,

Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi!

Ce n'est pas nous, amis, qu'un tel foudre menace.

Que des dieux et des rois l'éclatante disgrâce

75

Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains;

Nous resterons unis en dépit des destins.

Qu'ils excitent sur nous la fortune cruelle;

Qu'elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle.

Nos coeurs peuvent l'attendre, et, dans tous ses combats,

80

L'un sur l'autre appuyés, ne chancelleront pas.

Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.

Que nous importe alors si le dieu du Permesse

Dédaigne de nous voir, entre ses favoris,

Charmer de l'Hélicon les bocages fleuris?

85

Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple,

Où la félicité les reçut dans son temple,

Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,

De leur double laurier su ravir le plus beau.

Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l'un et l'autre.

90

Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre;

Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon,

Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.

Castor charme les dieux, et son frère l'inspire.

Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.

95

C'est près de Pollion, dans les bras de Varus,

Que Virgile envia le destin de Nisus.

Que dis-je? ils t'ont transmis ce feu qui les domine.

N'ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine,

Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs

100

Que jadis Simonide anima de ses pleurs?

Et toi, dont le génie, amant de la retraite,

Et des leçons d'Ascra studieux interprète,

Accompagnant l'année en ses douze palais,

Étale sa richesse et ses vastes bienfaits;

105

Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée,

Quand ils vont couronner cette vierge adorée

Dont par la main du temps l'empire est respecté,

Et de qui la vieillesse augmente la beauté!

L'homme insensible et froid en vain s'attache à peindre

110

Ces sentiments du coeur que l'esprit ne peut feindre;

De ses tableaux fardés les frivoles appas

N'iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas.

Eh! comment me tracer une image fidèle

Des traits dont votre main ignore le modèle?

115

Mais celui qui, dans soi descendant en secret,

Le contemple vivant, ce modèle parfait,

C'est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore;

Lui qui fait adorer la vertu qu'il adore;

Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,

120

Un sentiment profond que son coeur a créé.

Aimer, sentir, c'est là cette ivresse vantée

Qu'aux célestes foyers déroba Prométhée.

Calliope jamais daigna-t-elle enflammer

Un coeur inaccessible à la douceur d'aimer?

125

Non: l'amour, l'amitié, la sublime harmonie,

Tous ces dons précieux n'ont qu'un même génie;

Même souffle anima le poète charmant,

L'ami religieux et le parfait amant;

Ce sont toutes vertus d'une âme grande et fière.

130

Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière,

Aux concerts d'Apollon ne furent point admis,

Vécurent sans maîtresse, et n'eurent point d'amis.

Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d'estime,

Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime,

135

Voyez-les, dans des vers divins, délicieux,

Vous habiller l'amour d'un clinquant précieux;

Badinage insipide où leur ennui se joue,

Et qu'autant que l'amour le bon sens désavoue.

Voyez si d'une belle un jeune amant épris

140

A tressailli jamais en lisant leurs écrits;

Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,

De la sainte amitié respirèrent les flammes.

O peuples de héros, exemples des mortels!

C'est chez vous que l'encens fuma sur ses autels;

145

C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène,

Aux temps sanctifiés par la vertu romaine;

Quand l'âme de Lélie animait Scipion,

Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion;

C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie,

150

Où les vertus étaient les lois de la patrie.

O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,

Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron!

Ces héros, dans le sein de leur ville perdue,

S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue.

155

Unis par la vertu, la gloire, le malheur,

Les arts et l'amitié consolaient leur douleur.

Sans l'amitié, quel antre ou quel sable infertile

N'eût été pour le sage un désirable asile,

Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté

160

Armait la main du vice et la férocité;

Quand d'un vrai citoyen l'éclat et le courage

Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage;

Quand l'exil, la prison, le vol, l'assassinat,

Étaient pour l'apaiser l'offrande du Sénat!

165

Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique,

Vous tous, dignes enfants de la patrie antique,

Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux,

Braver du scélérat les indignes faisceaux,

Du lâche délateur l'impudente richesse,

170

Et du vil affranchi l'orgueilleuse bassesse.

Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs,

Garder une patrie, et des lois, et des moeurs;

Traverser d'un pied sûr, sans tache, sans souillure,

Les flots contagieux de cette mer impure;

175

Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux,

Sur ce monde profane un monde vertueux.

Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives,

Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives.

Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés,

180

Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés.

Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse

Descendre des Vertus la troupe radieuse,

De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein,

Et toutes sur tes pas se tiennent par la main.

185

Ranime les beaux-arts, éveille leur génie,

Chasse de leur empire et la haine et l'envie:

Loin de toi dans l'opprobre ils meurent avilis;

Pour conserver leur trône ils doivent être unis.

Alors de l'univers ils forcent les hommages:

190

Tout, jusqu'à Plutus même, encense leurs images;

Tout devient juste alors; et le peuple et les grands,

Quand l'homme est respectable, honorent les talents.

Ainsi l'on vit les Grecs prôner d'un même zèle

La gloire d'Alexandre et la gloire d'Apelle;

195

La main de Phidias créa des immortels,

Et Smyrne à son Homère éleva des autels.

Nous, amis, cependant, de qui la noble audace

Veut atteindre aux lauriers de l'antique Parnasse,

Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis;

200

Soyons cités comme eux entre les vrais amis.

Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle

Vive et respire encor sur la lyre immortelle.

Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux

Soient pour tous les amis un code précieux.

205

Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées;

Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées,

Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour

D'être chez leurs neveux imités à leur tour.

(1782.)



II

Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire;

Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère.

Le superbe lecteur, toujours content de lui,

Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui,

5

Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride,

Égayé au bout du vers une rime perfide;

Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit.

Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit

Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent:

10

J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent

D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin,

Au rire âcre et perçant d'un caprice malin.

Le malheureux déjà me semble assez à plaindre

D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre

15

Et son livre au tombeau lui montrer le chemin,

Sans aller, sous la terre au trop fertile sein,

Semant sa renommée et ses tristes merveilles,

Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles

Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.

20

Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois,

Que d'une débonnaire et généreuse argile

On ait pétri mon âme innocente et facile;

Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant,

En secouant le front, dira quelque plaisant,

25

Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume

D'un sel ingénieux la piquante amertume,

J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi

Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi.

Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère

30

Ce pays toutefois offre une ample matière:

Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant,

Et juges endormis aux cris de l'innocent;

Ministres oppresseurs, dont la main détestable

Plonge au fond des cachots la vertu redoutable.

35

Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers,

Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers,

Qui savent bien payer d'un mépris légitime

Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime.

Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux

40

Serait utile au moins s'il était dangereux;

Non d'aller, aiguisant une vaine satire,

Chercher sur quel poète on a droit de médire;

Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé,

Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.

45

Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne,

A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne.

Mes regards vont errant sur mille et mille objets.

Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets,

Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble,

50

Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble.

S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond

Achève à ce poème ou les pieds ou le front,

Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole

Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule.

55

Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois

Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois.

Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes,

Tous ensemble quittant leurs coques maternelles,

Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir,

60

Ensemble sous le bois voltiger et courir.

Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage,

Commencer, travailler, finir un seul ouvrage.

Mais quoi! cette constance est un pénible ennui.

'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui?

65

Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire

D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire,

Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés,

Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés.

—Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère.

70

—Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère

Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!...

—Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts.

Mais moi, que le caprice et le hasard inspire,

Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire.

75

—Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas,

Que devient-il?—Il marche, il arrive à grands pas.

—Oh! je m'en fie à vous.—Hélas! trop, je vous jure.

—Combien de chants de faits?—Pas un, je vous assure.

—Comment?—Vous avez vu sous la main d'un fondeur

80

Ensemble se former, diverses en grandeur,

Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre?

Il achève leur moule enseveli sous terre;

Puis, par un long canal en rameaux divisé,

Y fait couler les flots de l'airain embrasé;

85

Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande,

Sont prêtes, et chacune attend et ne demande

Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour

Réveiller la paroisse à la pointe du jour.

Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule

90

Je prépare longtemps et la forme et le moule;

Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain:

Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.'

Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses.

Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses.

95

Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux,5

M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.

Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,

Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,

100

Il s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.

Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant

La couture invisible et qui va serpentant

105

Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.

Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire,

De séparer aux yeux, en suivant leur lien,

Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien.

Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave,

110

Tout ce que des Toscans la voix fière et suave,

Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers,

M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers.

Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse

Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce;

115

Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux

Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux.

Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée,

Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée,

Mes images, mes tours, jeune et frais ornement;

120

Tantôt je ne retiens que les mots seulement:

J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre

Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre.

La prose plus souvent vient subir d'autres lois,

Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts;

125

De rimes couronnée, et légère et dansante,

En nombres mesurés elle s'agite et chante.

Des antiques vergers ces rameaux empruntés

Croissent sur mon terrain mollement transplantés;

Aux troncs de mon verger ma main avec adresse

130

Les attache, et bientôt même écorce les presse.

De ce mélange heureux l'insensible douceur

Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.

Dévot adorateur de ces maîtres antiques,

Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques.

135

Dans leur triomphe admis, je veux le partager,

Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger.

Le critique imprudent, qui se croit bien habile,

Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile.

Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi),

140

Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.




POÈMES



I

L'INVENTION

O fils du Mincius, je te salue, ô toi

Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi!

Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie,

L'Attique et l'onde Égée, et la belle Ionie,

5

Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté,

Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté,

Un langage sonore aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!

Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers,

10

Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers;

Et du temple des arts que la gloire environne

Vos mains ont élevé la première colonne.

A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons,

Votre exemple a dicté d'importantes leçons.

15

Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles,

Y doivent élever des colonnes nouvelles.

L'esclave imitateur naît et s'évanouit;

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit.

Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise.

20

Nous voyons les enfants de la fière Tamise,

De toute servitude ennemis indomptés;

Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités,

Osons; de votre gloire éclatante et durable

Essayons d'épuiser la source inépuisable.

25

Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon,

Blesser la vérité, le bon sens, la raison;

Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme,

Des membres ennemis en un colosse énorme;

Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs,

30

A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers;

Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante

Hérisser d'un lion la crinière sanglante:

Délires insensés! fantômes monstrueux!

Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux!

35

Ces transports déréglés, vagabonde manie,

Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie;

D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats,

Où, partout confondus, la vie et le trépas,

Les ténèbres, le jour, la forme et la matière,

40

Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière

Fait naître en ce chaos la concorde et le jour:

D'éléments divisés il reconnaît l'amour,

Les rappelle; et partout, en d'heureux intervalles,

Sépare et met en paix les semences rivales.

45

Ainsi donc, dans les arts, l'inventeur est celui

Qui peint ce que chacun put sentir comme lui;

Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,

Étale et fait briller leurs richesses secrètes;

Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux,

50

Unissant des objets qui paraissaient rivaux,

Montre et fait adopter à la nature mère

Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire;

C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards,

Retrouve un seul visage en vingt belles épars,

55

Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême,

Des traits de vingt beautés forme la beauté même.

La nature dicta vingt genres opposés

D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés.

Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,

60

N'aurait osé d'un autre envahir les limites,

Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,

N'aurait point de Marot associé le ton.

De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse

Arrosa si longtemps les cités de la Grèce,

65

De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux

Ont encore oublié mille vastes rameaux.

Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles,

Réparaient des beaux-arts les longues funérailles,

De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs,

70

De leur auguste exemple élèves inventeurs,

Des hommes immortels firent sur notre scène

Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène.

Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs

Des grands infortunés les illustres douleurs;

75

D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines,5

Sous l'amas des débris, des ronces, des épines,

Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains,

Retrouver, parcourir leurs antiques chemins,

Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire

80

Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire,

D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards,

Saura guider sa muse aux immenses regards,

De mille longs détours à la fois occupée,

Dans les sentiers confus d'une vaste épopée;

85

Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas

De Virgile et d'Homère épier tous les pas,

Par leur secours à peine à leurs pieds élevée;

Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée,

Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux,

90

Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux!

Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles,

N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles,

Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant,

Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant,

95

Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée

Et du premier sillon fendre une onde ignorée?

Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs

Respirent dans les vers des antiques auteurs.

Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes.

100

Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes.

Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin,

Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin,

Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent,

Sans penser, écrivant d'après d'autres qui pensent,

105

Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu,

Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?

De la Grèce héroïque et naissante et sauvage

Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image.

Démocrite, Platon, Epicure, Thalès,

110

Ont de loin à Virgile indiqué les secrets

D'une nature encore à leurs yeux trop voilée.

Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,

Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,

A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.

115

Tous les arts sont unis: les sciences humaines

N'ont pu de leur empire étendre les domaines,

Sans agrandir aussi la carrière des vers.

Quel long travail pour eux a conquis l'univers!

Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,

120

La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles,

Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys;

Les nuages épais, sur elle appesantis,

De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;

Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre,

125

Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,5

Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;

Et l'oeil perçant du verre, en la vaste étendue,

Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue,

Aux changements prédits, immuables, fixés,

130

Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés;

Aux lois de Cassini les comètes fidèles;

L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes;

Une Cybèle neuve et cent mondes divers

Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers;

135

Quel amas de tableaux, de sublimes images,

Naît de ces grands objets réservés à nos âges!

Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts,

Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,

Si chers à la fortune et plus chers au génie,

140

Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.

Pensez-vous, si Virgile ou l'Aveugle divin

Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main

Négligeât de saisir ces fécondes richesses,

De notre Pinde auguste éclatantes largesses?

145

Nous en verrions briller leurs sublimes écrits;

Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris

Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère,

Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.

Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur

150

Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur

D'oser sortir jamais de ce cercle d'images

Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages.

Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants,

Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens?

155

Mais quelle voix jamais d'une plus pure flamme

Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'âme?

Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards,

Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts.

Eh bien! l'âme est partout; la pensée a des ailes.

160

Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles;

Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour,

Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour.

Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine,

Là du grand Cicéron la vertueuse haine

165

Écrase Céthégus, Catilina, Verrès;

Là tonne Démosthène; ici de Périclès

La voix; l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse,

Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.

Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux.

170

Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux!

Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,

Combattant sous les yeux du conquérant du monde!

O terre de Pélops! avec le monde entier

Allons voir d'Épidaure un agile coursier,

175

Couronné dans les champs de Némée et d'Élide;

Allons voir au théâtre, aux accents d'Euripide,

D'une sainte folie un peuple furieux

Chanter: Amour, tyran des hommes et des dieux;

Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre,

180

Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre;

Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs;

Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;

Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

185

Direz-vous qu'un objet né sur leur Hélicon

A seul de nous charmer pu recevoir le don?

Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles,

Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles?

Que nos travaux savants, nos calculs studieux,

190

Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux,

Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères,

Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères?

Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux,

Des ronces d'un langage obscur et ténébreux,

95

Pour l'âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre?

Le langage des vers y pourrait-il atteindre?

Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,

Prose, rime, partout nous disent tous les jours.

Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle

200

La nature est en nous la source et le modèle,

Pouvez-vous le penser que tout cet univers,

Et cet ordre éternel, ces mouvements divers,

L'immense vérité, la nature elle-même,

Soit moins grande en effet que ce brillant système

205

Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts

Disposaient avec art les fragiles ressorts?

Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées,

Dans un langage obscur saintement recélées:

Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus!

210

C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus.

L'auguste poésie, éclatante interprète,

Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.

Cette reine des coeurs, à la touchante voix,

A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix,

215

Sûre de voir partout, introduite par elle,

Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,

Et les objets nouveaux que sa voix a tentés

Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.

Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres,

220

Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres,

Et rit quand dans son vide un auteur oppressé

Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé.

Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée,

De doux ravissements partout accompagnée,

225

Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas,

Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas.

Sur l'aride buisson que son regard se pose,

Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.

Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,

230

Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main,

Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles;

Elle sait même encore, ô charmantes merveilles!

Sous ses doigts délicats réparer et cueillir

Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir.

235

Elle seule connaît ces extases choisies,

D'un, esprit tout de feu mobiles fantaisies,

Ces rêves d'un moment, belles illusions,

D'un monde imaginaire aimables visions,

Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière,

240

Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire.

Seule, de mots heureux, faciles, transparents,

Elle sait revêtir ces fantômes errants:

Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide,

De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide,

245

Et sa chute souvent rencontre dans les airs

Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers;

De la Baltique enfin les vagues orageuses

Roulent et vont jeter ces larmes précieuses

Où la fière Vistule, en de nobles coteaux,

250

Et le froid Niémen expirent dans ses eaux.

Là, les arts vont cueillir cette merveille utile,

Tombe odorante où vit l'insecte volatile:

Dans cet or diaphane il est lui-même encor;

On dirait qu'il respire et va prendre l'essor.

255

Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète,

Travaille, ose achever cette illustre conquête.

De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin?

Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin.

Montre ce qu'on peut faire en le faisant toi-même.

260

Si pour toi la retraite est un bonheur suprême;

Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux

Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux;

Si tu sens chaque jour, animé de leur âme,

Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme,

265

Travaille. A nos censeurs c'est à toi de montrer

Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer.

Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire

Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère

De rayons inconnus ceindre ton front brillant.

270

Aux antres de Paros, le bloc étincelant

N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible.

Mais le docte ciseau, dans son sein invisible,

Voit, suit, trouve la vie, et l'âme, et tous ses traits.

Tout l'Olympe respire en ses détours secrets.

275

Là vivent de Vénus les beautés souveraines;

Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines

Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux,

Pour soulager Atlas des célestes fardeaux,

Aux volontés du fer leur enveloppe énorme

280

Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe

Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels:

C'est Apollon lui-même, honneur des immortels;

C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée;

C'est du vieillard troyen la mort envenimée;

285

C'est des Hébreux errants le chef, le défenseur:

Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.

Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde

Éclater cette voix créatrice du monde?

Oh! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs

290

De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs,

Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,

Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple;

Faire, en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux,

Ce qu'eux-mêmes ils feraient s'ils vivaient parmi nous!

295

Que la nature seule, en ses vastes miracles,

Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;

Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,

N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil;

De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie,

300

Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie,

Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton,

En langage des dieux fasse parler Newton!

Oh! si je puis un jour!... Mais quel est ce murmure?

Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?

305

O langue des Français! est-il vrai que ton sort

Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?

Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse

Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?

Il n'est sot traducteur, de sa richesse enflé,

310

Sot auteur d'un poème ou d'un discours sifflé,

Ou d'un recueil ambré de chansons à la glace,

Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,

Que, si son style épais vous fatigue d'abord,

Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort,

315

Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,

Il n'en est point coupable: il n'est pas sans génie;

Il a tous les talents qui font les grands succès;

Mais enfin, malgré lui, ce langage français,

Si faible en ses couleurs, si froid et si timide,

320

L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide,

Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux

Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux?

Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidèle?

Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle,

325

Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux,

Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,

Creusant dans les détours de ces âmes profondes,

S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes?

Un rimeur voit partout un nuage, et jamais

330

D'un coup d'oeil ferme et grand n'a saisi les objets;

La langue se refuse à ses demi-pensées,

De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées;

Il se dépite alors, et, restant en chemin,

Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.

335

Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine,

Ignore un tel supplice: il pense, il imagine;

Un langage imprévu, dans son âme produit,

Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit;

Les images, les mots que le génie inspire,

340

Où l'univers entier vit, se meut et respire,

Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,

En foule en son cerveau se hâtent de courir.

D'eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble;

Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble.

345

Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon,

Telle Io tourmentée, en l'ardente saison,

Traverse en vain les bois et la longue campagne,

Et le fleuve bruyant qui presse la montagne;

Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants,

350

Le front échevelé, les yeux étincelants,

S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages

S'il pourra de sa tête apaiser les orages

Et secouer le dieu qui fatigue son sein.

De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein

355

Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne;

Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.

Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,

L'expression de flamme aux magiques tableaux

Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles,

360

Les nombres tour à tour turbulents ou faciles,

Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix;

Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais.

C'est ainsi que Minerve, en un instant formée,

Du front de Jupiter s'élance tout armée,

365

Secouant et le glaive et le casque guerrier,5

Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier.

Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante:

Cire molle, à tout peindre habile et complaisante,

Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains

370

Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims,

Vint par une conquête en malheurs plus féconde

Venger sur les Romains l'esclavage du monde,

De leurs affreux accents la farouche âpreté

Du Latin en tous lieux souilla la pureté.

375

On vit de ce mélange étranger et sauvage

Naître des langues soeurs, que le temps et l'usage,

Par des sentiers divers guidant diversement,

D'une lime insensible ont poli lentement,

Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges,

380

De la rouille barbare effacer les vestiges.

De là du Castillan la pompe et la fierté,

Teint encor des couleurs du langage indompté

Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.

La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes

385

Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois

De grâce et de fierté sut composer sa voix.

Mais ce langage, armé d'obstacles indociles,

Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles.

Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux.

390

Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux;

Et notre langue même, à tout esprit vulgaire

De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire,

Avertit dès l'abord quiconque y veut monter

Qu'il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter,

395

Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange,

S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange.



II

HERMÈS

Poème en trois chants.

FRAGMENT I.—PROLOGUE.

Dans nos vastes cités, par le sort partagés,

Sous deux injustes lois les hommes sont rangés:

Les uns, princes et grands, d'une avide opulence

Étalent sans pudeur la barbare insolence;

5

Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands,

Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans.

Admirer ces palais aux colonnes hautaines

Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines,

Qu'eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts,

10

Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts.

Moi, je me plus toujours, client de la nature,

A voir son opulence et bienfaisante et pure,

Cherchant loin de nos murs les temples, les palais

Où la Divinité me révèle ses traits,

15

Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre,

Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre.

Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris.

D'un feu religieux le saint poète épris

Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.

20

Mer bruyante, la voix du poète sublime

Lutte contre les vents; et tes flots agités

Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés.

A l'aspect du volcan, aux astres élancée,

Luit, vole avec l'Etna, la bouillante pensée.

25

Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand!

Seul, il rêve en silence à la voix du torrent

Qui le long des rochers se précipite et tonne;

Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne.

Là, je vais dans mon sein méditant à loisir

30

Des chants à faire entendre aux siècles à venir;

Là, dans la nuit des coeurs qu'osa sonder Homère,

Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire.

Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,

Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,

35

La ceinture d'azur sur le globe étendue.

Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,

Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.

Je poursuis la comète aux crins étincelants,

Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;

40

Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses.

Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux;

Dans l'éternel concert je me place avec eux:

En moi leurs doubles lois agissent et respirent:

Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;

45

Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.

Les éléments divers, leur haine, leur amour,

Les causes, l'infini s'ouvre à mon oeil avide.

Bientôt redescendu sur notre fange humide,

J'y rapporte des vers de nature enflammés,

50

Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés.

Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires,

Où l'homme antique, errant dans ses routes premières,

Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas.

Mais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats,

55

Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée;

J'irai dans cette riche et sauvage contrée

Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon.

Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom,

Celui de cette Europe en grands exploits féconde,

60

Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde.

FRAGMENT II