III

LA LIBERTÉ

UN CHEVRIER, UN BERGER

LE CHEVRIER

Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux

De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?

LE BERGER

Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre:

Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

LE CHEVRIER

5

Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi,

Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi?

LE BERGER

Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;

Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie:

Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,

10

Je me plais sur le roc à voir passer le jour.

LE CHEVRIER

Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;

Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,

Brûlent et font hâter les pas du voyageur.

15

Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile

N'y donne au rossignol un balsamique asile.

Quelque olivier au loin, maigre fécondité,

Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.

Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées

20

Nourrir dans ce désert tes brebis affamées?

LE BERGER

Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau?

Je suis esclave.

LE CHEVRIER

Au moins un rustique pipeau

A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage?

Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.

25

Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons,

Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

LE BERGER

Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,

La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres,

Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;

30

Voilà quelles chansons je voudrais imiter.

Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:

Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,

Et de vos rossignols les soupirs caressants,

Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.

Je suis esclave.

LE CHEVRIER

35

Hélas! que je te trouve à plaindre!

Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre

De servir, de plier sous une injuste loi,

De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi.

Protège-moi toujours, ô liberté chérie!

40

O mère des vertus, mère de la patrie!

LE BERGER

Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.

Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:

Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave;

Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

LE CHEVRIER

45

Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi.

Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi?

Il est des baumes doux, des lustrations pures

Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,

Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

LE BERGER

50

Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs:

Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse.

Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service;

C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet

Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait.

LE CHEVRIER

55

La terre, notre mère, et sa douce richesse,

Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?

Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil,

Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,

Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture,

60

Varier du printemps l'uniforme verdure;

Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel,

Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;

Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare

Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare.

Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,

65

De qui les blés touffus, jaunissantes forêts,

Du joyeux moissonneur attendent la faucille.

D'agrestes déités quelle noble famille!

La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,

70

Les épis sur le front, les épis dans les mains,

Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,

Verser la corne d'or où fleurit l'abondance.

LE BERGER

Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas;

Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas.

75

Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile,

Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile;

Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain

Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.

Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère,

80

Elle est pour moi marâtre; et la nature entière

Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur

Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.

LE CHEVRIER

Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,

N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?

85

N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux?

Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;

Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante;

Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante

Vers leur mère en criant je les vois accourir,

90

Je bondis avec eux de joie et de plaisir.

LE BERGER

Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune;

Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune

Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,

Un maître soupçonneux nous attend au retour

95

Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine;

Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;

En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois

En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois,

C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides.

100

Je dois rendre les loups innocents et timides!

Et puis, menaces, cris, injure, emportements,

Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.

LE CHEVRIER

Toujours à l'innocent les dieux sont favorables:

Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?

105

Autour de leurs autels, parés de nos festons,

Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,

Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,

Te rendre Jupiter et les nymphes propices?

LE BERGER

Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers

110

Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers.

Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes?

Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;

Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs;

Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers.

LE CHEVRIER

115

Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême

Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime?

L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,

Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né.

Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!...

120

Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre.

LE BERGER

Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?

Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?

Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,

Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.

125

Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus

N'en pas redemander plus que je n'en reçus!

O juste Némésis! si jamais je puis être

Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,

Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,

130

Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi!

LE CHEVRIER

Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle,

Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle

Me trouvera toujours humain, compatissant,

A leurs justes désirs facile et complaisant,

135

Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître

Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître.

LE BERGER

Et moi, je le maudis, cet instant douloureux

Qui me donna le jour pour être malheureux;

Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;

140

Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne;

Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil

Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil.

LE CHEVRIER

Berger infortuné! ta plaintive détresse

De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.

145

Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux

Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux;

Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne.

Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne

De ta triste mémoire effacer tes malheurs,

150

Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs!

LE BERGER

Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage,

Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage:

De mon despote avare ils choqueront les yeux.

Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux;

155

Il dira que chez lui j'ai volé le salaire

Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère;

Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir,

C'est à moi que lui-même il viendra les ravir.

(Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787.)



IV

LE MALADE

'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,

Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,

Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,

Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!

5

Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée,

Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,

Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils!

Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,

Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante

10

Qui dévore la fleur de sa vie innocente.

Apollon! si jamais, échappé du tombeau,

Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,

Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue

De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue;

15

Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc

La hache à ton autel fera couler le sang.

Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?

Ton funeste silence est-il inexorable?

Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,

20

Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs?20

Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?

Que j'unisse ta cendre à celle de ton père?

C'est toi qui me devais ces soins religieux,

Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.

25

Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume?

Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.

Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

—Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils.

Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée.

30

Je te perds. Une plaie ardente, envenimée,

Me ronge; avec effort je respire, et je crois

Chaque fois respirer pour la dernière fois.

Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse,

Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse;

35

Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs.

Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!

—Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage;

Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.

La mauve, le dictame ont, avec les pavots,

40

Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos;

Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,

Une Thessalienne a composé des charmes.

Ton corps débile a vu trois retours du soleil

Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.

45

Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière;

C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère

Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas,

T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras,

Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire,

50

Qui chantait, et souvent te forçait à sourire

Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,

De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.

Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée,

Par qui cette mamelle était jadis pressée;

55

Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours,

Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!

—O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage!

O vent sonore et frais qui troublais le feuillage,

Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein

60

Agitais les replis de leur robe de lin!

De légères beautés troupe agile et dansante ...

Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ...

Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ...

O visage divin! ô fêtes! ô chansons!

65

Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure,

Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.

Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus

Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus!

Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe,

70

Que je la voie encor, cette vierge dansante!

Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots

S'élever de ce toit au bord de cet enclos!

Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,

Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse,

75

Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts,

Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,

Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,

S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée.

Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau!

80

Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau?

Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,

Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!

—Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé

Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé?

85

Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes,

C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.

S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur

Verra que c'est toujours cet amour en fureur.

Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante,

90

Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe?

N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur

N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur!

Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes,

Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?

95

Ou ne sera-ce point cette fière beauté

Dont j'entends le beau nom chaque jour répété,

Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses?

Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses,

Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi?

100

Cette belle Daphné?....—Dieux! ma mère, tais-toi,

Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible;

Comme les immortels, elle est belle et terrible!

Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain.

Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain.

105

Non, garde que jamais elle soit informée...

Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée!

Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.

Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours.

Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge,

110

De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.

Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,

Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux;

Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie;

Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie;

115

Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis;

Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils.

Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse;

Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse.

Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis,

120

Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils.

—J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance

Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence,

Elle couvre ce front, terni par les douleurs,

De baisers maternels entremêlés de pleurs.

125

Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante;

Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante.

Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas,

Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras,

Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche,

130

Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche,

La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,

Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé

Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête.

'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête,

135

Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir?

Tu souffres. On me dit que je peux te guérir;

Vis, et formons ensemble une seule famille:

Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'



V

HYLAS

Au chevalier de Pange.

Le navire éloquent, fils des bois du Pénée,

Qui portait à Colchos la Grèce fortunée,

Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord,

S'arrête, et se confie au doux calme d'un port.

5

Aux regards des héros le rivage est tranquille;

Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile,

Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés,

Chercher une onde pure en ces bords ignorés.

Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine,

10

Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine.

Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant,

Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant

Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire,

Un murmure plus doux l'avertit et soupire.

15

Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs;

Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs;

Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande,

Et s'égare à cueillir une belle guirlande.

Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler.

20

Sur l'immobile arène il l'admire couler,

Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante,

Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.

De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain

Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main

25

En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles.

Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles,

Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté,

Le rassure et le loue et flatte sa beauté.

Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine

30

De la jeunesse en fleur la première étamine,

Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux

Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux.

'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage,

D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image

35

Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi,

Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.'

Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure,

Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure:

'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois.

40

Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix;

Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine,

Lui répond une voix non entendue et vaine.

De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil

Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil.

45

Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,

Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,

L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;

D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs;

Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,

50

Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête

A défier un jour les pipeaux de Segrais,

Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.



VI

LA JEUNE TARENTINE

Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,

Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!

Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:

5

Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement

Devaient la reconduire au seuil de son amant.

Une clef vigilante a, pour cette journée,

Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,

Et l'or dont au festin ses bras seraient parés,

10

Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.

Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,

Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles

L'enveloppe; étonnée et loin des matelots,

Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

15

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!

Son beau corps a roulé sous la vague marine.

Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,

Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.

Par ses ordres bientôt les belles Néréides

20

L'élèvent au-dessus des demeures humides,

Le portent au rivage, et dans ce monument

L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;

Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,

Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,

25

Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,

Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:

'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée;

Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée;

L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds;

30

Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.'



VII

SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE

Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un: Étranger, ce taureau, etc.; l'autre: Pasiphaé; d'autres, d'autres...

EUROPE

Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes

D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes,

Est le seul que jamais Amphitrite ait porté.

Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté

5

Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante5

Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante

Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux,

Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux;

Et, redoutant la vague et ses assauts humides,

10

Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.

L'art a rendu l'airain fluide et frémissant,

On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant,

Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même.

Dans ses traits déguisés, du monarque suprême

15

Tu reconnais encore et la foudre et les traits.

Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets,

Sous ce front emprunté couvrant ses artifices,

Brillant objet des voeux de toutes les génisses.

La vierge tyrienne, Europe, son amour,

20

Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour;

Et, se fiant à lui, la belle désirée

Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée.

Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur,

Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur,

25

A déjà passé Chypre et ses rives fertiles;

Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes.



VIII

PASIPHAÉ

Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée,

O reine! ô de Minos épouse désolée!

Heureuse si jamais, dans ses riches travaux,

Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!...

5

Tu voles épier sous quelle yeuse obscure,

Tranquille, il ruminait son antique pâture,

Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants,

Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs.

'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète,

10

De ces vallons, fermez, entourez la retraite,

Si peut-être vers lui des vestiges épars

Ne viendront point guider mes pas et mes regards.'

Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes,

Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes,

15

Une belle génisse à son superbe amant

Adressait devant elle un doux mugissement.

'La perfide mourra. Jupiter la demande.'

Elle-même à son front attache la guirlande,

L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur:

20

'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.'

Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale,

Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale.



IX

PANNYCHIS

Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent...

On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?

Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi, j'en ai fait une pour elle...

Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et des figues mielleuses...

Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met à chanter:

'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes;

Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes.

Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau.

Hier je me suis mis auprès de mon chevreau;

5

Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine

Faire arriver sa tête au niveau de la mienne.

D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr

Pour un beau scarabée étincelant d'azur;

Il couche sur la laine, et je te le destine.

10

Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine

Une vaste coquille aux brillantes couleurs;

Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs.

Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse,

Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse.

15

Le chien de la maison est si doux! chaque soir,

Mollement sur son dos je veux te faire asseoir;

Et, marchant devant toi jusques à notre asile,

Je guiderai les pas de ce coursier docile.'

Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté passa, sa lyre à la main...

Qu'as-tu? me demanda-t-elle.

Ma cigale et ma sauterelle sont mortes...

Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de morale)...

Puis elle écrivit sur la pierre:

'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères,

20

A toi, verte cigale, amante des bruyères,

Myro de cette tombe élève les honneurs,

Et sa joue enfantine est humide de pleurs;

Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables

Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.'



X

DRYAS

'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé;

Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé;

La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte;

Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote.

5

Insensé! vainement le serrant dans leurs bras,

Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas;

Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe,

Il remplit et couronne une écumante coupe,

Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots.

10

Tout retentit de cris, adieux des matelots.

Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue,

Et des yeux et des mains longtemps il les salue.

Insensé! vainement une fois averti!

On détache le câble; il part; il est parti!

15

Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête

L'automne impétueux amassant la tempête

L'attendait au passage, et là, loin de tout bord,

Lui préparait bientôt le naufrage et la mort.

'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides,

20

Glaucus et Palémon, et blanches Néréides,

Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port,

Entre la terre et moi je rencontre la mort.

Mon navire est brisé. Sous les ondes avares

Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares!

25

Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux!

Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.'

Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente

La planche, sous ses pieds fugitive et flottante,

Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux...

30

Et la vague en roulant sur les sables pierreux,

Blême, expirant, couvert d'une écume salée,

Le vomit. Sa famille errante, échevelée,

Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein,

Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main,

35

Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête,

Offre une brebis noire à la noire tempête.



XI

BACCHUS

Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée,

O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée;

Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos

Quand tu vins rassurer la fille de Minos.

5

Le superbe éléphant, en proie à ta victoire,

Avait de ses débris formé ton char d'ivoire.

De pampres, de raisins mollement enchaîné,

Le tigre aux larges flancs de taches sillonné,

Et le lynx étoilé, la panthère sauvage,

10

Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage.

L'or reluisait partout aux axes de tes chars.

Les Ménades couraient en longs cheveux épars

Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée,

Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée,

15

Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms.

Et la voix des rochers répétait leurs chansons,

Et le rauque tambour, les sonores cymbales,

Les hautbois tortueux, et les doubles crotales

Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin

20

Le faune, le satyre et le jeune Sylvain,

Au hasard attroupés autour du vieux Silène,

Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne,

Toujours ivre, toujours débile, chancelant,

Pas à pas cheminait sur son âne indolent.



XII

LE CHÊNE DE CÉRÈS

Allons chanter, assis dans les saintes forêts,

Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès,

Qui loin autour de lui porte un immense ombrage,

Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage,

5

Couronnes et bandeaux et bouquets entassés,

Doux monuments des voeux par Cérès exaucés.

A son ombre souvent les nymphes bocagères

Viennent former les pas de leurs danses légères;

Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour,

10

Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour:

Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine

Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine.

(Tiré d'Ovide, Mét., viii.)



XIII

HERCULE

Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente,

Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente

Reçut de son amour un présent trop jaloux,

Victime du centaure immolé par ses coups;

5

Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre

En un bûcher immense amoncelle sans nombre

Les sapins résineux que son bras a ployés.

Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds

Étend du vieux lion la dépouille héroïque,

10

Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique,

Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu.

Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu

Brille autour du héros, et la flamme rapide

Porte au palais divin l'âme du grand Alcide!



XIV

ÉRICHTHON

J'apprends, pour disputer un prix si glorieux,

Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux

Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles,

Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles.

5

Élevé sur un axe, Érichthon le premier

Aux liens du timon attacha le coursier,

Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides,

Fit voler à grand bruit les quadriges rapides.

Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents,

10

Le premier, des coursiers osa presser les flancs.

Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière,

Ils surent aux liens livrer leur tête altière,

Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants,

Agiter, mesurer leurs pas retentissants.

(Pris de Virgile.)



XV

NÉÈRE

Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois,

Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,

De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,

Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,

5

Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,

Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort:

'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes,

Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.

Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus,

10

Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. 10

O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,

Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,

Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours

Néère tout son bien, Néère ses amours;

15

Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère,

Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère;

Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,

Aux regards des humains n'osa lever les yeux.

Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène

20

Calme sous ton vaisseau la vague ionienne;

Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main,

Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin;

Au coucher du soleil, si ton âme attendrie

Tombe en une muette et molle rêverie,

25

Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.

Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi.

Mon âme vagabonde, à travers le feuillage,

Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage

Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,

30

S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air,

Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,

Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.'



XVI

Mon visage est flétri des regards du soleil.

Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.

J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée;

Des bêlements lointains partout m'ont appelée.

5

J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi:

C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi

Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître

Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître,

Pour que je cesse enfin de courir sur les pas

10

Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.

(Tiré du Cantique des cantiques.)



XVII

O jeune adolescent! tu rougis devant moi.

Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi:

C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence;

Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance.

5

O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur

N'a pu de ton visage oublier la douceur.

Bel enfant, sur ton front la volupté réside.

Ton regard est celui d'une vierge timide.

Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour,

10

Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour.

Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre;

Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre,

Afin que mes leçons, moins timides que toi,

Te fassent soupirer et languir comme moi;

15

Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine

Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.

Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin

Reposer mollement ta tête sur mon sein!

Je te verrais dormir, retenant mon haleine,

20

De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine.

Mon écharpe de lin, que je ferais flotter,

Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter

Les insectes volants dont les ailes bruyantes

Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.