NOTE.

L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul Glachant, André Chénier critique et critiqué.



TABLE DES MATIÈRES

GENERAL PREFACE

INTRODUCTION

BIBLIOGRAPHIE

BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES.

I. L'AVEUGLE

II. LE MENDIANT

III. LA LIBERTÉ

IV. LE MALADE

V. HYLAS

VI. LA JEUNE TARENTINE

VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE.

VIII. PASIPHAÉ

IX. PANNYCHIS

X. DRYAS

XI. BACCHUS

XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS

XIII. HERCULE

XIV. ÉRICHTHON

XV. NÉÈRE

XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI

XVII. O JEUNE ADOLESCENT!

XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT

XIX. CHANSON DES YEUX

XX. LES ESCLAVES D'AMOUR

XXI. A VESPER

XXII. BLANCHE ET DOUCE COLOMBE

XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE

XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE

XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX

XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS

XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE

XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU

XXIX. A L'HIRONDELLE

XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN

XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR

XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT

XXXIII. MNAÏS

XXXIV. LES JARDINS

XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE

XXXVI. A LA SANTÉ

ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES.

I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS

II. AH! JE LES RECONNAIS

III. AUX FRÈRES DE PANGE

IV. AU CHEVALIER DE PANGE

V. O MUSES, ACCOUREZ

VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS

VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME

VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS

IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS

X. FUMANT DANS LE CRISTAL

XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR

XII. NON, JE NE L'AIME PLUS

XIII. O NÉCESSITÉ DURE!

XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE

XV. O DÉLICES D'AMOUR

XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX

XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT

XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS

XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT

XX. SANS PARENTS, SANS AMIS

XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE

XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT

XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT

XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ

XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS

ÉPITRES.

I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS

II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS

POÈMES.

I. L'INVENTION

II. HERMÈS.

II

III

III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN

II. SALUT, Ô BELLE NUIT

IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE

II. QUE SERT DES TOURS

III. AUX BORDS OÙ

V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES

POÉSIES DIVERSES.

I. HYMNE À LA JUSTICE

II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE

III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

IV. LA FRIVOLITÉ

V. LE POÈTE

ODES.

I. A VERSAILLES

II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY

III. LA JEUNE CAPTIVE

ÏAMBES.

I. HYMNE

II. QUAND AU MOUTON BÊLANT

III. COMME UN DERNIER RAYON

NOTES




POÉSIES CHOISIES
DE
ANDRÉ CHÉNIER




BUCOLIQUES

IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES



I

L'AVEUGLE

'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute;

O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,

Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.'

C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant,

5

Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre

S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

10

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;

Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui:

Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?

Serait-ce un habitant de l'empire céleste?

Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste

15

Pend une lyre informe; et les sons de sa voix

Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.'

Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère,

Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.

'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger,

20

Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,

Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,

Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!

Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,

Les humains près de qui les flots t'ont amené

25

Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures.

Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures.

Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;

Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

—Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,

30

Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre;

Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger

Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager.

Ne me comparez point à la troupe immortelle:

Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,

35

Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux?

Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux!

Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,

C'est à celui-là seul que je suis comparable;

Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris,

40

Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix;

Ni, livré comme Œdipe à la noire Euménide,

Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide;

Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin

Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

45

—Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!'

Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée,

Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants,

Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants,

Le pain de pur froment, les olives huileuses,

50

Le fromage et l'amande et les figues mielleuses;

Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,

Tout hors d'haleine encore, humide et languissant,

Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage,

L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

55

'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer;

Je vous salue, enfants venus de Jupiter;

Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!

Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître;

Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.

60

Vos visages sont doux, car douce est votre voix.

Qu'aimable est la vertu que la grâce environne!

Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone,

Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;

Car jadis, abordant à la sainte Délos,

65

Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre,

Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.

Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,

Puisque les malheureux sont par vous honorés.

Le plus âgé de vous aura vu treize années:

70

A peine, mes enfants, vos mères étaient nées,

Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,

Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi.

Prends soin du vieil aveugle.—O sage magnanime!

Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime

75

Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.

—Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux.

J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie,

Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie,

Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;

80

Car jusques à la mort nous espérons toujours.

Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage,

Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

—Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté?

Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

85

—Enfants! du rossignol la voix pure et légère

N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire;

Et les riches, grossiers, avares, insolents,

N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents.

Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante,

90

Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante,

J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain

De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.

Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles

Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles

95

Je voulais des grands dieux implorer la bonté,

Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité,

Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable

Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable,

Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris,

100

N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. 100

—Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire,

Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre,

Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,

D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

105

—Les barbares! J'étais assis près de la poupe.

"Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe,

Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux,

Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux."

J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre:

110

Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre;

Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main

J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.

Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,

Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine,

115

Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli,

Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!

—Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine,

Et chérit les amis de la muse divine.

Un siège aux clous d'argent te place à nos festins;

120

Et là les mets choisis, le miel et les bons vins,

Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire,

Te feront de tes maux oublier la mémoire.

Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,

Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux,

125

Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles,

T'a lui-même dicté de si douces merveilles.

—Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous?

Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

—Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père.

130

—Salut, belle Syros, deux fois hospitalière!

Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:

Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu.

Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore

Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore;

135

J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,

A la course, aux combats, j'ai paru des premiers.

J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,

Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles;

Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs,

140

Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.

La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,

Sur un arbuste assise, et se console et chante.

Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter,

Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,

145

Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,

Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes,

Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,

Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."'

Il poursuit; et déjà les antiques ombrages

150

Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages;

Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,

Et voyageurs quittant leur chemin commencé,

Couraient. Il les entend près de son jeune guide,

L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide;

155

Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer,

Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer,

Car en de longs détours de chansons vagabondes

Il enchaînait de tout les semences fécondes,

Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,

160

Les fleuves descendus du sein de Jupiter,

Les oracles, les arts, les cités fraternelles,

Et depuis le chaos les amours immortelles;

D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux,

Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux,

165

Et les dieux partagés en une immense guerre,

Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre,

Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers

Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,

Et les héros armés, brillant dans les campagnes

170

Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes,

Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,

Et d'une voix humaine excitant les héros;

De là, portant ses pas dans les paisibles villes,

Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;

175

Mais bientôt de soldats les remparts entourés,

Les victimes tombant dans les parvis sacrés,

Et les assauts mortels aux épouses plaintives,

Et les mères en deuil, et les filles captives;

Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux

180

Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux,

Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,

Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.

Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,

Il perdait les rochers sur les gouffres amers;

185

De là, dans le sein frais d'une roche azurée,

En foule il appelait les filles de Nérée,

Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux,

Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.

Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,

190

Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle,

Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants,

Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,

Enfants dont au berceau la vie est terminée,

Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée.

195

Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux!

Quels doux frémissements vous agitèrent tous,

Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine,

Il forgeait cette trame irrésistible et fine

Autant que d'Arachné les pièges inconnus,

200

Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus,

Et quand il revêtait d'une pierre soudaine

La fière Niobé, cette mère thébaine;

Et quand il répétait en accents de douleur

De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs,

205

Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire,

Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!

Ensuite, avec le vin, il versait aux héros

Le puissant népenthès, oubli de tous les maux;

Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage;

210

Du paisible lotos il mêlait le breuvage:

Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,

Et la douce patrie et les parents aimés.

Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée

Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée,

215

Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,

La nuit où son ami reçut à son festin

Le peuple monstrueux des enfants de la nue,

Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue

Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.

220

Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs:

'Attends; il faut ici que mon affront s'expie,

Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie

Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,

Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.

225

L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe,

Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.

Sous l'effort de Nessus, la table du repas

Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.

Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,

230

Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée,

Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,

Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.

Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,

Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense,

235

L'imprudent Bianor, par Hercule surpris,

Sent de sa tête énorme éclater les débris.

Hercule et la massue entassent en trophée

Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée

Qui portait sur ses crins, de taches colorés,

240

L'héréditaire éclat des nuages dorés.

Mais d'un double combat Eurynome est avide,

Car ses pieds, agités en un cercle rapide,

Battent à coups pressés l'armure de Nestor;

Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor,

245

Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête;

D'un érable noueux il va fendre sa tête,

Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant,

L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant,

Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,

250

S'élance, va saisir sa chevelure horrible,

L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort,

Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme,

Et le bois porte au loin des hurlements de femme,

255

L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,

Et les vases brisés, et l'injure, et les cris.

Ainsi le grand vieillard, en images hardies,

Déployait le tissu des saintes mélodies.

Les trois enfants émus, à son auguste aspect,

260

Admiraient, d'un regard de joie et de respect,

De sa bouche abonder les paroles divines,

Comme en hiver la neige aux sommets des collines.

Et, partout accourus, dansant sur son chemin,

Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,

265

Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville,

Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île;

Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,

Convive du nectar, disciple aimé des dieux;

Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère

270

Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.'



II

LE MENDIANT

C'était quand le printemps a reverdi les prés.

La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés,

Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée,

. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .

Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis,

5

Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne,

Entouraient de Lycus le fertile domaine.

. . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord,

Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort,

Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée:

10

Il remuait à peine une lèvre glacée,

Des hommes et des dieux implorait le secours,

Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours;

Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse;

Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse,

15

A ce hideux aspect sorti du fond des bois,

Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix.

Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie

Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie,

Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim

20

L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin.

'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance,

C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance,

Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains

Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains,

25

Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne25

Qui te nomme sa fille et te destine au trône,

Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois

Venge les opprimés sur la tête des rois.

Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse,

30

Crains de laisser périr l'étranger en détresse:

L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.'

Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux,

. . . . . . . . et d'une voix encore

Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore.

35

Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon,

Passe le pont mobile, entre dans la maison;

J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance.

Pour la douzième fois célébrant ma naissance,

Mon père doit donner une fête aujourd'hui.

40

Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui,

C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre,

Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.'

Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant,

S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant,

45

Fixait de ses yeux creux l'attention avide.

Elle rentre, cherchant dans le palais splendide

L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans

Trouvent un doux accueil et des soins complaisants.

Cette sage affranchie avait nourri sa mère;

50

Maintenant sous des lois de vigilance austère,

Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux,

Rangent des serviteurs le cortège nombreux.

Elle la voit de loin dans le fond du portique,

Court, et, posant ses mains sur ce visage antique:

55

'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi

Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi;

Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême,

Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême...

Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui

60

J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui.

Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère!

Garde que nul mortel a'insulte à sa misère.

—Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux,

Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux;

65

Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte,

Ta mère, mon élève (inestimable perte!),

Aimait à soulager les faibles abattus;

Tu lui ressembleras autant par tes vertus

Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,'

70

Mais cependant la nuit assemble les convives:

En habits somptueux, d'essences parfumés,

Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés

Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines;

Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines.

75

La table au loin circule, et d'apprêts savoureux

Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux:

Sur leurs bases d'argent, des formes animées

Élèvent dans leurs mains des torches enflammées;

Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux

80

En vases hérissés d'hommes ou d'animaux,

Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent;

Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent

Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.

On s'étend sur les lits teints de mille couleurs;

85

Près de Lycus, sa fille, idole de la fête,

Est admise. La rose a couronné sa tête.

Mais, pour que la décence impose un juste frein,

Lui-même est par eux tous élu roi du festin.

Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre,

90

Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre

Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier.

La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer,

Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre;

Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre.

95

'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps

N'osent jamais troubler tes destins éclatants!

Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille,

Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville.

A ton riche banquet un peuple convié

100

T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé.

Regarde un étranger qui meurt dans la poussière,

Si tu ne tends vers lui la main hospitalière.

Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais:

Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.

105

Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente

Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!...

Je fus riche autrefois: mon banquet opulent

N'a jamais repoussé l'étranger suppliant.

Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage,

110

La faim qui flétrit l'âme autant que le visage,

Par qui l'homme souvent, importun, odieux,

Est contraint de rougir et de baisser les yeux!

—Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire

Des bons ou des méchants fait le destin prospère.

115

Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer

Le public ennemi, le riche au coeur de fer,

Enfant de Némésis, dont le dédain barbare

Aux besoins des mortels ferme son coeur avare.

Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici.

120

Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi.

Respecter l'indigence est un devoir suprême.

Souvent les immortels (et Jupiter lui-même)

Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés,

Viennent tenter le coeur des humains fortunés.'

125

D'accueil et de faveur un murmure s'élève.

Lycus descend, accourt, tend la main, le relève:

'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux

Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux!

Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage;

130

Mais cesse avec ta main de cacher ton visage.

Souvent marchent ensemble indigence et vertu,

Souvent d'un vil manteau le sage revêtu,

Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique.

Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique,

135

Sur de molles toisons, en un calme sommeil,

Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil.

Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie,

Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie.

Car tout mortel errant nourrit un long amour

140

D'aller revoir le sol qui lui donna le jour.

Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille

A l'heure qui jadis a vu naître ma fille.

Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain:

Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim.

145

Puis, si nulle raison ne te force au mystère,

Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!'

Il retourne à sa place après que l'indigent

S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent,

Par une jeune esclave une eau pure est versée.

150

Une table de cèdre, où l'éponge est passée,

S'approche, et vient offrir à son avide main

Et les fumantes chairs sur le disque d'airain,

Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses.

'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances,

155

Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.'

Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe,

Et veut que l'échanson verse à toute la troupe:

'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer

L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.'

160

Le vin de main en main va coulant à la ronde;

Lycus lui-même emplit une coupe profonde,

L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois.

De ta ville bientôt tu reverras les toits,

Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.'

165

Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase,

Se lève et sur eux tous il invoque les dieux.

On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux

Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage,

De sourire et de plainte il mêle son langage:

170

'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits

De l'importun besoin j'ai calmé les abois,

Oserai-je à ma langue abandonner les rênes?

Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines.

Mais écoute: le vin, par toi-même versé,

175

M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé,

Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire.

Excuse enfin ma langue, excuse ma prière;

Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur

Souvent à l'excès même enhardit la pudeur.

180

Meurtri de durs cailloux ou de sables arides,

Déchiré de buissons ou d'insectes avides,

D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé

Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé,

Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;

185

Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge.

La force et le travail, que je n'ai point perdus,

Par un peu de repos me vont être rendus.

Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques.

Je puis dresser au char tes coursiers olympiques,

190

Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon,

Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon.

Je puis même, tournant la meule nourricière,

Broyer le pur froment en farine légère.

Je puis, la serpe en main, planter et diriger

195

Et le cep et la treille, espoir de ton verger.

Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée,

Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée

Viendra remplir ta grange en la belle saison;

Afin que nul mortel ne dise en ta maison,

200

Me regardant d'un oeil insultant et colère:

O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire!

—Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi

N'oserait élever sa langue contre toi.

Tu peux ici rester, même oisif et tranquille,

205

Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile.

—L'indigent se méfie.—Il n'est plus de danger.

—L'homme est né pour souffrir.—Il est né pour changer.

—Il change d'infortune!—Ami, reprends courage:

Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage.

210

Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein,

Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain.

—Mon hôte, en tes discours préside la sagesse.

Mais quoi! la confiante et paisible richesse

Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort;

215

En espérant toujours il arrive à la mort.

Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie,

Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie.

Rebuté des humains durs, envieux, ingrats,

Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas.

220

Toutefois ta richesse accueille mes misères;

Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières.

Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié,

D'indulgence et d'égards tempérer la pitié,

S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie

225

Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie!

—Je te le dis encore: espérons, étranger.

Que mon exemple au moins serve à t'encourager

Des changements du sort j'ai fait l'expérience.

Toujours un même éclat n'a point à l'indigence

230

Fait du riche Lycus envier le destin.

J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main.

Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses,

Offrit à mon travail de justes récompenses.

"Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi;

235

Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi."

Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père;

Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère.

A tous les malheureux je rendrai désormais

Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits.

240

Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage;

Vous n'avez point ici d'autre visible image;

Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains

Pour vous représenter aux regards des humains.

Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle,

245

Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle;

Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours,

Fassent une couronne à chacun de ses jours;

Et quand une mort douce et d'amis entourée

Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée,

250

Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui

A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui.

—Hôte des malheureux, le sort inexorable

Ne prend point les avis de l'homme secourable.

Tous, par sa main de fer en aveugles poussés,

255

Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés.

Cléotas est perdu; son injuste patrie

L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie.

De ses concitoyens dès longtemps envié,

De ses nombreux amis en un jour oublié,

260

Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate,

Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate

Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux,

Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux,

Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages,

265

Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages;

Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs,

Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs.

Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire

Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire,

270

Sous les feux du midi, sous le froid des hivers,

Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts,

Pauvre et semblable à moi, languissant et débile,

Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile,

Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux,

275

Et sans que nul mortel attendri sur ses maux

D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage;

Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage,

Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements

Répondant seuls la nuit à ses gémissements;

280

N'ayant d'autres amis que les bois solitaires,

D'autres consolateurs que ses larmes amères,

Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort

A la porte d'un temple, en invoquant la mort.

—Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête.

285

Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête!

Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs;

Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.

Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance,

Enivré des vapeurs d'une folle opulence,

290

Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit,

Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit,

Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime.

Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?

En quels lieux était-il? où portait-il ses pas?

295

Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas?

Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je;

Où l'as-tu vu?—Mon hôte, à regret je t'afflige.

C'était lui, je l'ai vu ........................

.........................Les douleurs de son âme

300

Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme

A Delphes, confiés au ministre du dieu,

Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu.

Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes,

On les avait suivis jusques aux Thermopyles.

305

Il en gardait encore un douloureux effroi.5

Je le connais; je fus son ami comme toi.

D'un même sort jaloux une même injustice

Nous a tous deux plongés au même précipice.

Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté)

310

Sa marque d'alliance et d'hospitalité.

Vois si tu la connais.' De surprise immobile,

Lycus a reconnu son propre sceau d'argile;

Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié,

Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.

315

Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage

L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.

'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi?

Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi?

Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.

320

Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître,

Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor,

Et ton ancien Lycus veut te servir encor;

J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.'

Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne

325

Que tient sur son épaule une agrafe d'argent,

Il l'attache lui-même à l'auguste indigent.

Les convives levés l'entourent; l'allégresse

Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse;

On cherche des habits, on réchauffe le bain.

330

La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main:

'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première,

Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.'