—Je comprends maintenant pourquoi elle s'est éclipsée avant la fin de notre partie de baccarat. Vous avez dû être bien embarrassé.

—Pas trop. J'espérais ne jamais revoir les personnes qui se trouvaient chez madame Dozulé.

—Vous deviez bien penser cependant que je vous enverrais, avenue
Montaigne, la somme que je croyais avoir perdue contre le marquis.

—Je vous jure, monsieur, que je n'y avais pas songé, et tout à l'heure, quand vous me l'avez remise, j'ai été sur le point de la refuser.

—Je l'ai bien vu, mais quand vous m'avez rencontré, dimanche soir, à la
Closerie des Lilas, vous avez dû me maudire.

—J'en conviens… et tout à l'heure encore, en vous voyant paraître…

—Vous m'avez donné à tous les diables. J'espère que vous voilà rassuré sur mes intentions. Maintenant, me permettez-vous de vous demander si vous avez revu madame de Ganges?… je me hâte d'ajouter que vous n'êtes pas obligé de me le dire.

—Pourquoi m'en cacherais-je? Je l'ai revue une seule fois… hier, chez elle.

—Elle vous avait donc donné son adresse?

Paul ne s'attendait pas à cette question et il aurait bien pu rester court, mais il eut la présence d'esprit de répondre:

—Je savais son nom… je n'ai pas eu de peine à trouver son adresse… je n'ai eu qu'à feuilleter le Tout-Paris.

L'explication venait à propos, car pour en fournir une autre, Paul Cormier eût été obligé de dire que c'était le marquis lui-même qui lui avait donné l'adresse de sa femme, et il comptait que cet entretien plein de périls allait en rester là.

Paul Cormier n'avait garde de parler de la mort tragique de M. de Ganges. Il croyait avoir fait la part du feu en avouant qu'il s'était laissé donner un nom et un titre qui ne lui appartenaient pas et il avait eu soin de passer sous silence le commencement de l'aventure—la rencontre au Luxembourg et le voyage en fiacre du Luxembourg au rond-point des Champs-Élysées—épisodes compromettants pour la marquise.

Il espérait bien qu'il n'en serait plus question, et que M. de Servon ne tarderait pas à lever la séance.

Pour l'y décider, il lui dit chaleureusement:

—Monsieur, je me défiais de vous parce que je ne vous connaissais pas. Maintenant, je n'ai plus qu'à vous remercier de tout mon coeur de m'avoir mis à même de justifier madame de Ganges et j'ai le devoir de vous apprendre qu'elle ne me retrouvera pas sur son chemin. Je suis rentré dans ma peau d'étudiant et je n'en sortirai plus.

—Vous aurez du mérite à disparaître ainsi, car elle est charmante, la marquise… et vous auriez bien pu aspirer à lui plaire..

Est-elle informée de votre résolution?

—Oui… et elle l'approuve…

—Je comprends… elle est mariée… Peut-être changerait-elle d'avis, si elle venait à perdre son mari.

Cormier ne dit mot. Il se demandait déjà pourquoi le vicomte lui posait cette question.

—C'est une éventualité à prévoir, reprit M. de Servon et si madame de
Ganges était veuve, vous pourriez l'épouser.

—En admettant qu'elle voulût de moi.

—Pourquoi pas? les femmes aiment les audacieux. Je parierais bien qu'elle vous a su bon gré de l'avoir suivie jusque dans le hall de la baronne.

—Elle me l'a très amèrement reproché.

—En pareil cas, les femmes disent toujours le contraire de ce qu'elles pensent. Si j'étais à votre place, cher monsieur, je profiterais de mes avantages pour me faire agréer.

Vous ne savez peut-être pas qu'elle est fort riche?

—Je le crois et peu m'importe, répliqua l'étudiant un peu piqué. Je ne suis pas sans fortune et je ne cherche pas à faire un mariage d'argent.

—Si je me risque à vous indiquer celui-là, c'est que je viens d'apprendre une chose que certainement vous ignorez et qu'il est bon que vous sachiez.

M. de Ganges est mort.

—Qui vous l'a dit? demanda étourdiment Paul Cormier.

—Vous le saviez donc? riposta le vicomte.

—Non… c'est-à-dire… je supposais…

—Eh! bien, moi, je n'en aurais rien su, si un homme qui a connu M. de
Ganges ne m'avait pas montré son cadavre.

—Son cadavre! répéta Paul Cormier qui pâlissait à vue d'oeil.

—Oui, cher monsieur; à la Morgue où il est exposé. Le marquis est mort de mort violente. On croit qu'il a été assassiné.

Paul eut un geste de dénégation.

—Qu'il l'ait été ou non, madame de Ganges a un gros intérêt à être informée de cet événement… ne fût-ce que pour faire constater le décès qui la rend libre… à moins qu'elle n'aime mieux, par des raisons que j'ignore, rester dans le statu quo.

—Mais il me semble qu'elle n'a pas le choix. L'homme qui a reconnu le corps a dû aller faire sa déclaration.

—Pas encore. Il n'y a pas de temps perdu, car la reconnaissance vient seulement d'avoir lieu. J'y étais.

—Vous, monsieur!

—Oui, et c'est ce qui m'a déterminé à me mettre immédiatement à votre recherche. J'ai cru que mon devoir, en cette triste circonstance, était de renseigner madame de Ganges. Je serais allé chez elle, si je n'avais craint de n'être pas reçu.

—Je ne le serais pas plus que vous, dit Paul en secouant la tête.

Il ne regrettait guère qu'on n'annonçât pas à la marquise un événement qu'elle connaissait déjà depuis vingt-quatre heures.

—Vous pouvez du moins lui écrire… si vous ne le faisiez pas, je le ferais, car il y a urgence.

—Pourquoi? Les mauvaises nouvelles arrivent toujours assez tôt, murmura Paul qui ne disait pas le véritable motif de la tiédeur qu'il mettait à entrer dans les vues de M. de Servon.

—Bon! s'il ne s'agissait que d'une mauvaise nouvelle que madame de
Ganges connaîtra tôt ou tard. Mais un danger la menace.

—Quel danger? demanda l'étudiant.

—Je ne vous ai pas dit par qui le corps du marquis vient d'être reconnu.

—Par un de vos amis, je crois.

—Non pas. Aucun de mes amis ne connaissait M. de Ganges quand il vivait. L'homme dont je vous ai parlé est un mauvais drôle qui a fait toutes sortes de vilains métiers et qui a beaucoup vu le marquis à Monaco où il jouait encore tout récemment. Vous allez me demander comment j'ai connu, moi, un individu de cette espèce. C'est bien simple. Il a été jadis garçon dans un cercle où j'allais quelquefois. Je l'ai rencontré un instant après vous avoir quitté, il m'a abordé pour me demander un secours que je ne lui ai pas refusé et, sans doute pour me remercier, il m'a appris qu'il venait de voir à la Morgue le corps du marquis. Comment sait-il que je connais la marquise?… je l'ignore, mais il le sait. Comme je n'avais pas l'air de croire beaucoup à la nouvelle qu'il m'apprenait, il m'a proposé d'y aller voir… et par curiosité, j'y suis allé… pas dans la même voiture que lui, je vous prie de le croire… et il m'a montré sur les dalles de la Morgue… un cadavre. Il m'a affirmé que c'était celui du marquis et je ne doute pas que ce soit vrai. Je ne vois pas ce qu'il gagnerait à mentir, tandis que je vois très bien ce qu'il gagnera à exploiter le secret qu'il a découvert.

—L'exploiter!… comment?

—En faisant chanter madame de Ganges. En la menaçant, par exemple, de la dénoncer comme ayant fait assassiner son mari.

Paul Cormier fit le mouvement d'un homme qui voit tout à coup s'ouvrir à ses pieds un précipice sans fond.

Il avait bien eu déjà de vagues inquiétudes. Il s'était demandé si on ne le soupçonnerait pas d'avoir trempé dans un complot organisé pour supprimer un mari gênant. Mais ce malheur était si peu probable qu'il ne s'en était pas beaucoup préoccupé.

Et voilà que ces craintes prenaient un corps, il existait un misérable qui se préparait à menacer madame de Ganges, en lui proposant de lui vendre très cher son silence, comme un autre coquin avait essayé, la veille, de l'intimider, lui, Paul Cormier, simple témoin du duel où le marquis était resté sur le carreau.

Il y avait de quoi s'effrayer… et se renseigner afin de se préparer à se défendre.

—Vous venez de m'apprendre d'où sort ce venimeux gredin, dit-il, et je vous en remercie… mais je voudrais bien savoir son nom…

—Il s'appelle Brunachon, répondit sans hésiter, le vicomte.

Brunachon, c'était le chenapan qui, dans le cabinet du juge d'instruction, avait désigné Paul Cormier comme ayant pris part au meurtre commis sur le boulevard Jourdan.

Et ce même coquin avait découvert que Paul Cormier était en relations avec madame de Ganges, Paul Cormier qui avait refusé de donner dix mille francs pour obliger le drôle à se taire.

C'était un comble: le comble du malheur, ou plutôt de la déveine, car il aurait fallu que la justice eût sur les yeux trois bandeaux, au lieu d'un, pour qu'elle en vînt à condamner des innocents, mais c'était beaucoup trop qu'elle les soupçonnât..

—Est-ce que vous connaissez cet homme-là? demanda M. de Servon.

—Non, articula péniblement l'étudiant, mais il se peut qu'il me connaisse… il me fait l'effet de connaître tout le monde…

—C'est un peu ça et il a une rude mémoire… j'en ai eu la preuve à la
Morgue.

—Que me conseillez-vous? demanda tout à coup Paul Cormier.

—Puisque vous me consultez, je vous conseille de prendre les devants… c'est-à-dire d'aller trouver le juge d'instruction qui est chargé de cette affaire… d'y aller, après vous êtes concerté avec madame de Ganges… qui est toujours la principale intéressée.

Le conseil était peut-être excellent, mais il venait trop tard, puisque
Paul Cormier avait été interrogé la veille.

Jean de Mirande devait l'être au moment où le vicomte parlait et son camarade s'inquiétait déjà de ne pas le voir arriver. Que faire en attendant qu'il reparût? Comment différer encore de donner une réponse catégorique à M. de Servon qui, tout en affectant de se désintéresser de la situation, insistait pour tâcher d'en savoir plus long que Cormier ne voulait lui en dire?

—Je ne puis rien faire avant d'avoir revu mon camarade, répondit enfin
Paul.

—Bon! mais quand le reverrez-vous?

—Il ne peut pas tarder beaucoup maintenant.

—J'ai entendu ce qu'il a dit tantôt, en vous quittant aux Champs-Elysées… qu'il serait au café Soufflot dans deux heures. C'est même ce qui m'a donné l'idée de vous y chercher. Mais il se peut qu'on le retienne plus longtemps qu'il ne pensait. Dans ce cas, je serais obligé de vous quitter.

Cormier devina que si le vicomte levait la séance, ce serait pour courir chez la marquise, afin de se donner le mérite de la renseigner le premier sur la tournure que semblaient prendre les événements.

Et, quoi qu'il en eût dit, Cormier n'était pas du tout disposé à se désintéresser des affaires de madame de Ganges.

D'un autre côté, il craignait de mettre le feu aux poudres en abouchant le vicomte avec Mirande qui était discret comme un coup de canon.

—Mais, le voici, votre camarade, s'écria M. de Servon. Je vois poindre là-bas l'étonnant chapeau pointu qu'il a l'habitude de porter.

La question était tranchée. L'explication à deux allait se continuer par une explication à trois, car c'était bien Jean de Mirande qui montait la rue Soufflot, en se balançant sur ses hanches comme un tambour-major d'autrefois.

Et grâce à sa taille de cinq pieds dix pouces, on l'apercevait d'aussi loin que s'il eût porté au haut de son feutre un plumet gigantesque.

—Eh! bien, monsieur, s'empressa de dire Paul Cormier, je vais me concerter avec lui, et si vous voulez bien me faire savoir où je pourrai vous rejoindre ce soir, dans une heure…

—A quoi bon perdre du temps? répliqua le vicomte. Présentez-moi ce jeune homme… ou présentez-moi à lui… comme il vous plaira… nous nous communiquerons les renseignements que chacun de nous a pu recueillir sur cette singulière affaire et après, nous délibérerons en connaissance de cause.

C'est un homme comme il faut, n'est-ce pas?

—Très comme il faut, mais…

—C'est bien. Je vais me présenter moi-même.

Ayant dit, le vicomte se leva, Paul se leva aussi et tout surpris de cet accueil cérémonieux, Mirande qui n'était plus qu'à deux pas ne put moins faire que de lever son chapeau en lançant à Cormier un regard qui signifiait évidemment:

—Qu'est-ce qu'il nous veut encore cet animal-là?… Et pourquoi est-ce que je le trouve sans cesse sur tes talons?

Paul jugea prudent de laisser M. de Servon s'expliquer, et M. de Servon commença par une explication qui ne fit qu'embrouiller la situation déjà fort embrouillée:

—Monsieur, dit-il, je n'ai pas encore l'honneur d'être connu de vous, mais vous savez comment j'ai connu votre ami, M. Cormier.

—Moi!… je ne m'en doute pas, répliqua sèchement Mirande.

—Nous nous sommes rencontrés, dimanche dernier, chez la baronne Dozulé, qui recevait ce jour-là quelques dames… entre autres madame la marquise de Ganges.

—Je n'en savais absolument rien, et il m'est tout à fait indifférent de l'apprendre.

—Alors, vous ne connaissez pas du tout cette marquise?

—De nom seulement… Ganges est un nom du Languedoc et j'en suis du Languedoc. J'ai vu aussi… dimanche soir… un monsieur qui prétendait être le marquis de Ganges… seulement, mes relations avec lui n'ont pas été de longue durée.

Mirande répondait avec une douceur et une prudence qu'on n'aurait guère attendues de lui.

Paul Cormier n'en revenait pas.

—Maintenant, reprit Mirande sans élever la voix, j'ai répondu, monsieur, à toutes les questions que vous m'avez posées. Il me semble que c'est à mon tour de vous demander: de quel droit m'interrogez-vous?…

—J'aurais dû, je le reconnais, commencer par vous le dire, puisque votre ami a oublié de me nommer à vous.

Je m'appelle le vicomte de Servon.

Et vous, monsieur?

—Moi, je suis Jean de Mirande, et je crois que mon nom vaut le vôtre. J'ignore quelles affaires vous pouvez avoir avec Cormier et je ne tiens pas à le savoir, mais je veux savoir ce que vous me voulez.

—Je suis venu renseigner votre ami et vous renseigner, vous aussi, monsieur.

—Sur quoi, je vous prie?

—Sur la mort de ce marquis de Ganges dont vous venez de parler… et cela dans votre intérêt comme dans l'intérêt de M. Cormier.

—Vous êtes vraiment trop bon, dit l'étudiant avec une grimace ironique, mais je n'ai que faire de vos renseignements, ni lui non plus, car je lui en rapporte… j'en ai les mains pleines de renseignements…

Et comme Paul lui lançait des regards pour le prier de se taire:

—Tant pis pour toi, mon cher! si tu m'avais prévenu qu'il y avait là-dessous je ne sais quelles histoires que je ne connais pas, je ne marcherais pas sur tes plates-bandes. Au contraire, tu m'as poussé à aller voir le juge d'instruction… eh! bien, j'en sors de son cabinet, après une séance de deux heures, et je lui ai tout dit. Il sait maintenant que c'est moi qui ai tué l'homme.

Jean de Mirande n'y allait plus, comme on dit, par quatre chemins. Il commençait par dire devant M. de Servon: «J'ai tué l'homme» et M. de Servon était déjà bien assez renseigné pour deviner que l'homme, c'était le marquis de Ganges.

Cette déclaration avait au moins l'avantage de simplifier la situation, en rendant inutiles les feintes et les réticences.

Il ne restait plus à Paul Cormier qu'à confesser franchement au vicomte le rôle qu'il avait joué dans cette affaire du duel.

Paul avait eu le tort de s'en tenir avec ce gentilhomme à des demi-confidences. Il aurait cent fois mieux fait de tout dire dès le commencement.

A Jean de Mirande non plus, il n'avait pas tout dit, puisqu'il lui avait caché son aventure du Luxembourg et les suites qu'elle avait eues.

De là, l'imbroglio inextricable où ils s'agitaient tous les trois. Il était temps que la brusque franchise de l'ami Jean y mît fin.

Maintenant qu'il était lancé, il ne s'arrêterait pas en si beau chemin.

Et du reste, ni le vicomte, ni l'étudiant n'avaient envie d'arrêter ce saint Jean Bouche d'or qui allait très probablement, si on le laissait continuer, leur épargner de longues explications.

—Oui, reprit-il, je lui ai dit que c'est moi qui me suis battu et que tu n'as fait que me servir de témoin. J'ai même commencé par là, sans attendre qu'il m'interrogeât. Et je n'ai pas oublié de parler du soufflet que j'ai campé à cet homme et qui a rendu le duel inévitable. Je me suis, comme tu vois, donné tous les torts… et j'ai bien fait, car il a pris assez tranquillement la chose.

Ça m'a l'air d'un brave garçon, ce fils de ce vieil avocat dont tu m'as tant rebattu les oreilles.

—Nous lui devons, toi et moi, une fière reconnaissance, dit Paul. Si nous avions eu à faire à un autre magistrat, nous ne causerions pas en ce moment devant ce café.

—Je crois qu'il a eu bonne envie de m'envoyer en prison, mais il est revenu de cette idée en causant avec moi. Je vais avoir à consigner vingt-cinq mille francs dont le dépôt garantira que je ne brûlerai pas la politesse à la justice de mon pays. C'est bête le Code!… comme si ça m'empêcherait de décamper, si je me croyais coupable!

Il paraît que de toi on n'exigera pas de caution… ni des trois farceurs qui nous ont si bien lâchés après le duel.

—Est-ce que tu les lui a nommés?

—Non… la police les a dénichés ce matin. Ils n'ont pas pu se tenir de raconter l'affaire à d'autres gamins… tout le quartier la connaît. On les a priés de passer au Palais et quand je suis sorti du cabinet de ton M. Bardin, il les y attendait. J'aime autant ne pas les y avoir rencontrés, car je n'aurais pas pu m'empêcher de leur dire ce que je pense d'eux.

Voilà où nous en sommes. Quant à la suite, je ne sais rien, je ne prévois rien. Ça peut finir par une ordonnance de non-lieu… mais ça finira plus probablement devant la Cour d'assises… où nous serons acquittés haut la main.

—Alors, l'accusation d'assassinat…

—Il n'en est plus question. Ça ne tenait pas debout. Te voilà rassuré, je crois.

Ah! j'oubliais!… il paraît que, décidément, c'est le marquis de Ganges que j'ai tué… le juge a reçu un télégramme de Nice qui ne laisse aucun doute… je suppose d'ailleurs que tu savais déjà à quoi t'en tenir puisque tu connais sa femme… c'est-à-dire sa veuve.

Quand il te plaira de me mettre au courant de tes relations avec elle, je t'écouterai volontiers.

Maintenant que j'ai parlé devant monsieur, comme si monsieur était un de tes plus anciens amis, devant monsieur que je n'avais jamais vu…

—Vous ne vous en souvenez pas, mais nous nous sommes déjà rencontrés, interrompit doucement le vicomte…

—Où donc?

—D'abord, à la Closerie des Lilas, dimanche dernier. Je causais avec M.
Cormier, et je venais de le quitter quand vous l'avez rejoint…

—Alors, vous avez dû assister à la querelle?

—Non, pas même au commencement. Et aujourd'hui, je vous ai revu près du rond-point des Champs-Elysées. Vous étiez assis sur un banc, à côté de votre ami…

—Oui, et quand je me suis aperçu que vous alliez aborder Cormier, j'ai filé sans vous regarder… mais je vous reconnais… et je ne mets pas en doute que vous soyez lié avec Paul. C'est pour cela que j'ai parlé devant vous de ma visite au juge d'instruction. Il me semble que le moment serait venu pour vous de me renseigner un peu… sur…

—Sur tout ce que vous voudrez, monsieur, dit avec empressement le vicomte, ou, pour mieux dire, sur tout ce qui peut vous intéresser. Je vous ai dit qui j'étais et où j'avais rencontré M. Cormier. Il me reste à vous expliquer les suites de cette rencontre et le rôle que madame de Ganges y a joué.

—Précisément.

—Mon rôle, à moi, a été très effacé et je ne l'ai pas cherché. Votre ami le sait bien. Et je tiens à le consulter avant de vous répondre au sujet de la marquise. M'engage-t-il à vous raconter des faits qu'il connaît aussi bien que moi ou bien préfère-t-il vous les raconter lui-même? Je m'en rapporte entièrement à sa décision.

—Il vaut mieux que ce soit moi, dit Paul sans hésiter.

—C'est aussi mon avis. Je laisserai donc M. Cormier vous éclairer sur une situation très délicate pour lui… pour madame de Ganges et pour moi, si je m'en mêlais, ce qu'à Dieu ne plaise.

Je n'en reste pas moins à votre disposition, messieurs. Vous me trouverez toujours prêt à vous servir.

Le vicomte n'alla pas jusqu'à la poignée de mains que Mirande aurait peut-être refusée. Il salua poliment et il s'en alla par le boulevard Saint-Michel.

Mirande le laissa filer avant de dire rageusement à Cormier:

—Ah! tu as un drôle d'ami, toi!… et tu t'y es si bien pris que si nous ne sommes pas tous coffrés, ce n'est pas ta faute. Comment! tu m'envoies chez le juge d'instruction, en me pressant de me déclarer et tu me caches les dessous de l'affaire!… tu me laisses croire que tu ne connaissais pas ce marquis de Ganges… et voilà que j'apprends que tu es au mieux avec sa femme… tu aurais dû au moins m'avertir. Et tu me permettras d'ajouter que puisque tu es son amant, c'était à toi de le battre.

—Je ne suis pas son amant et je te somme de m'écouter, au lieu de t'emporter et de m'adresser des reproches que je ne mérite pas.

—Soit!… qu'as-tu à me dire?

—Ici, rien. Ta vas me faire le plaisir de venir avec moi au Luxembourg. Nous causerons en nous promenant sous les arbres. Ce sera long et je ne veux pas qu'on nous dérange.

Mirande criait toujours plus fort que son ami Paul, mais toujours aussi, il finissait par se ranger à son avis.

Il se tut donc et il le suivit jusqu'au jardin qui, dans la saison où on était, reste ouvert très tard.

Paul lui fit traverser les allées qui entourent le bassin entre les deux terrasses. Il s'était mis en tête de lui raconter ses aventures avec la marquise à l'endroit où elles avaient commencé.

Le décor n'avait pas changé depuis le mémorable dimanche où Paul
Cormier, sans songer à mal, avait fait la connaissance d'une marquise.

Les grands marronniers de la Terrasse avaient toujours leurs panaches blancs et le soleil à son déclin éclairait obliquement la longue allée de l'Observatoire.

Seulement, il était tard et les promeneurs étaient moins nombreux. Les bourgeoises assises en famille avaient quitté le jardin et les étudiantes n'étaient pas encore en nombre.

C'est le chemin qu'elles préfèrent pour aller à Bullier, mais le bal ne commence guère avant dix heures et ces dames achevaient leurs cigarettes devant les cafés du Boul'Mich.

Les deux amis ne pensaient guère en ce moment aux plaisirs du quartier. Paul, fort ému et assez inquiet, cherchait un moyen de sortir des terribles embarras où il s'était mis et Jean, très rogue et très mal disposé, attendait des explications que son ami ne se pressait pas de lui fournir.

—Voyons, dit-il en s'arrêtant tout à coup, te décideras-tu à parler, oui ou non? J'en ai assez de rôder sur cette terrasse et je te prie de m'apprendre enfin ce que c'est que cette marquise de Ganges dont tout le monde me rabat les oreilles.

—Tu la connais, répondit Cormier.

—Moi!… allons!… pas de blagues!… je n'ai pas envie de rire.

—Je te répète très sérieusement que tu as vu la marquise de Ganges et que tu lui as parlé.

—Où?… quand?… vociféra Mirande, dont la voix avait l'éclat des cymbales.

—Pas si haut, je te prie. Il est au moins inutile que les promeneurs nous remarquent… et il peut y avoir des mouchards, ici comme ailleurs.

—C'est bon. Je me tais… mais explique-toi…

—Tu as vu madame de Ganges, dimanche dernier, pendant la musique, au
Luxembourg. Elle était assise là-bas, au pied de cette statue…

—Comment! la pimbêche blonde qui m'a si bien blackboulé…

—C'était la marquise.

—Alors, parbleu! toi qui la connaissais, tu aurais dû m'avertir qu'elle était si farouche.

—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour t'empêcher de l'aborder. Tu n'as pas voulu m'écouter. Mais, à ce moment-là, je ne la connaissais pas du tout. C'est après… bien après… quand tu étais déjà parti avec tes noceuses. C'est alors seulement que je l'ai revue et que j'ai eu avec elle une conversation…

—Ah! je te reconnais bien!… tu fais tes coups à la sourdine, toi… tu as attendu que je ne sois plus là pour me couper l'herbe sous le pied… je m'en moque, mais je tiens à te dire qu'on ne se conduit pas comme ça quand on pose pour le parfait gentleman.

—Laisse-moi donc parler… Je ne songeais pas à te supplanter.

—Mais tu y es arrivé tout de même… sans t'en douter… je comprends que tu te sois laissé aller… Une marquise, c'est ton rêve depuis que je te connais… et la première que tu as trouvée par hasard, tu ne l'as pas manquée.

—Tu raisonnes à faux, car au moment où elle m'a adressé la parole, je ne me doutais pas du tout qu'elle était marquise. Je la prenais même pour une grande cocotte.

—Et c'est une illumination d'en haut qui t'a fait apercevoir sous son chapeau une couronne de marquise!

—C'est plus tard que j'ai su qui elle était… et je l'ai su par hasard… c'est-à-dire…

—Ne patauge donc pas dans les blagues…

—Ah! tu m'ennuies, à la fin! s'écria Paul Cormier. Tu m'interromps sans cesse et je ne peux pas parvenir à placer un mot. Je te déclare que, si tu continues, je vais te planter là… tu iras te renseigner ailleurs… moi, je ne te reverrai plus.

—Allons!… je t'écoute… raconte et sois bref. Tu en es resté au moment où tu as retrouvé la blonde que tu cherchais.

—Je ne la cherchais pas du tout. Je m'en allais tranquillement dîner chez ma mère, au Marais. Au moment où je montais dans un fiacre, près de la grille de la rue de Vaugirard, une femme voilée entrait dans ce fiacre par l'autre portière et me faisait signe de prendre place à côté d'elle. Naturellement, je ne me suis pas fait prier. Deux minutes après, elle relevait sa voilette, et je reconnaissais la dame de la terrasse. Alors, je l'avoue, je me suis cru en bonne fortune.

—Je m'y serais cru à moins!… une femme qui t'enlève en voiture!

—Eh bien, je me trompais complètement… Dès que j'ai essayé de lui faire une cour un peu accentuée, elle m'a rembarré de la belle façon, en me menaçant de descendre.

—Et tu as été assez nigaud pour te tenir tranquille!

—J'aurais peut-être insisté, si je ne m'étais promptement aperçu que je lui étais tout à fait indifférent et qu'elle ne m'avait fait monter que pour me parler d'un autre homme.

—Ça, c'est plus fort!

—Oui, mon cher, pour me demander une foule de détails sur la vie que cet homme mène à Paris…

—Un homme que tu connais?

—Bien entendu! Si je n'étais pas lié avec lui, elle se serait adressée à un autre que moi.

—Un de tes amis alors?… et tu ignorais qu'il a été l'amant de cette femme?

—Je l'ignore encore et j'ajouterai que je ne le crois pas.

—Alors, pourquoi s'intéresse-t-elle tant à lui?

—Je n'ai pu le savoir.

—Ah! décidément, tu me fais là des contes à dormir debout… et je commence à me lasser de deviner des énigmes. Finissons-en! Nomme-le moi cet ami qui a tourné la tête à ta marquise. Je suppose que je le connais, car autrement ce ne serait pas la peine de me dire un nom qui ne m'apprendrait rien.

—Personne ne le connaît mieux que toi.

—Alors, vas-y… comment s'appelle-t-il?

—Tu ne devines pas?

—Pas du tout.

—Il s'appelle Jean de Mirande.

—Te moques-tu de moi?

—En aucune façon. Je te répète qu'elle ne m'a parlé que de toi, tout le temps que le voyage a duré. Et sais-tu comment elle a commencé?… par me remercier de ne pas l'avoir abordée lorsqu'elle était assise sur la terrasse… et elle a ajouté en parlant de toi: «Quel dommage qu'un garçon si bien né soit si mal élevé.»

—Qu'en savait-elle si j'étais bien né?

—C'est précisément ce que je lui ai demandé. Elle m'a répondu que tu lui avais jeté à la volée ton nom et ton adresse. Elle ignorait ton adresse, mais ton nom lui était parfaitement connu, parce qu'elle est, comme toi, du Languedoc. Seulement, si elle a beaucoup entendu parler de ta famille, il paraît, s'il faut l'en croire, que tu n'as jamais entendu parler de la sienne.

—Ça prouve que la sienne n'est guère illustre, car je suis encore assez ferré sur l'armorial de mon pays. Ainsi, je sais depuis longtemps qu'il existe des comtes ou marquis de Ganges.

—Elle a épousé le dernier du nom.

—Et cette noble alliance ne me paraît pas lui avoir réussi, ricana
Mirande. Mais pourquoi s'occupe-t-elle de moi?

—Je ne suis pas en mesure de te répondre, répondit Paul Cormier. Elle m'a questionné sur la vie que tu mènes à Paris. Elle a été jusqu'à me demander si tu avais une maîtresse… et il m'a semblé qu'elle était contente d'apprendre que tu courais beaucoup, sans t'attacher à aucune femme.

—Si c'est comme ça que tu as fait mon panégyrique, je ne te remercie pas.

—Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien vu qu'elle craignait que tu n'eusses le coeur pris. Enfin, elle m'a tant et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas davantage.

—Et tu t'es soumis à la condition?

—Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là… Ah! j'oubliais de te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas, et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer… Je n'ai pas compris.

—Et moi, je ne comprends pas… à moins que cette marquise ne soit une soeur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu près au même point. On dirait que tu ménages tes effets.

—Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une espèce de hall en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..

—Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant.

—Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose que tu commences à deviner la suite.

—Je l'entrevois, mais…

—Tu y as assisté… tu y as même joué le principal rôle dans une scène à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai… il a cru que c'était moi… je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à point pour entendre… maintenant, tu sais le reste.

—Oui… et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel.

—Tu ne m'en as pas laissé le temps. Le soufflet que tu as donné au marquis m'a coupé la parole.

—Bon!… J'ai été trop vif… mais après l'affaire, pourquoi m'avoir laissé croire que tu ne connaissais pas ce malheureux que je venais d'embrocher?… c'était si simple de m'apprendre que…

—C'était impossible. Avant le combat, pendant le trajet que j'ai fait côte à côte avec lui, il m'avait raconté son histoire et il m'avait chargé de remettre, s'il lui arrivait malheur, son portefeuille à sa femme. J'avais accepté et je ne pouvais rien te dire avant de m'être acquitté cette triste mission.

—C'est juste, et il est survenu un tas d'incidents que tu m'as racontés tantôt aux Champs-Elysées… entre autres l'intervention de ce chenapan qui nous a vus au bastion et qui t'a dénoncé. Tout ça commence à se débrouiller. Mais la marquise… cette marquise dont tu viens de me parler ce soir pour la première fois, tu l'as revue, puisque tu lui as remis le message de son mari.

—Je l'ai revue, hier, chez elle, et notre entrevue a duré plus d'une heure.

—Alors, tu dois être fixé sur son compte.

—Pas beaucoup mieux que je ne l'étais le premier jour. D'abord, j'ai eu beaucoup de peine à arriver jusqu'à elle. Je ne voulais pas faire passer ma carte de peur qu'elle refusât de me recevoir. J'ai dit que je venais de la part du marquis de Ganges. Je ne mentais pas. Mais l'homme à qui j'ai eu à faire a commencé par me dire que c'était impossible… tu le connais celui-là… tu as eu maille à partir avec lui, dimanche, au Luxembourg.

—Cet escogriffe qui a l'air d'un gendarme en bourgeois?

—Précisément. Il paraît que c'est un ancien officier qui a été jadis l'ami du père de la marquise et il occupe chez elle les fonctions de garde du corps ou de porte-respect… Bref! madame de Ganges a fini par me recevoir… dans le jardin de son hôtel où elle était avec une jeune femme de ses amies, qui m'a cédé la place et que j'ai saluée en passant… une merveilleuse beauté, mon cher, aussi brune que la marquise est blonde… Je n'ai pas osé demander qui elle était.

—Et moi je ne tiens pas à le savoir. Arrive à ton explication avec la marquise.

—Elle a été longue et orageuse, l'explication. Madame de Ganges m'a amèrement reproché ma conduite de la veille. J'ai essayé de me justifier en lui déclarant que j'étais amoureux d'elle… et c'est vrai, mon cher… je suis pris…

—Tant pis pour toi!… Continue. Comment a-t-elle pris la nouvelle de la mort de son mari?

—Elle a d'abord refusé d'y croire. Mais quand je lui ai remis le portefeuille, elle a changé de note. Elle a été très émue, très troublée… il ne m'a pas paru qu'elle fût très affligée… ce marquis était un fort mauvais mari qui lui a joué tous les tours imaginables et qui lui a mangé une partie de sa fortune. Elle ne peut pas le regretter beaucoup.

—Lui as-tu raconté comment il est mort?

—Il le fallait bien, et je lui ai tout dit: les confidences que son mari m'avait faites… les incidents qui ont amené la rencontre… et même le nom de l'adversaire du marquis… Elle me l'a demandé.

—Et quand elle a su que c'était moi?

—Elle a eu un cri parti du coeur… une exclamation que je tiens à te répéter comme je l'ai entendue… elle a dit: «Jean de Mirande! c'était donc écrit qu'il troublerait encore une fois ma vie!…» Et comme je lui ai naturellement demandé ce que tu lui avais fait, elle m'a répondu: «Il a fait le malheur d'une personne à laquelle je m'intéresse.»

—Du diable si je devine qui! Elle aurait bien dû prendre la peine de me le dire quand je l'ai abordée dimanche sur cette terrasse où tu m'as ramené, ce soir.

—Nous n'en serions probablement pas où nous en sommes. Mais laisse-moi te raconter comment s'est terminée mon entrevue. La marquise y a mis fin en me congédiant, assez sèchement, sans me rien promettre et en me laissant entendre qu'elle allait quitter Paris.

J'ai eu beau lui dire que rien ne la forçait à partir, que cette affaire serait vite oubliée et que, s'il le fallait pour la tranquilliser, je m'abstiendrais de la revoir; elle n'a rien voulu entendre et j'ai dû me retirer sans avoir rien obtenu d'elle qui ressemblât à un engagement.

—Ça vaut mieux pour toi, dit philosophiquement Mirande. Cette marquise ne porte pas bonheur. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne plus penser à elle.

—J'ajoute, reprit Cormier, toujours plein de son sujet, qu'on est venu, pendant que j'étais là, apporter une lettre adressée au marquis de Ganges—c'est-à-dire, à moi—une lettre contenant de l'argent… huit mille francs que, la veille, j'avais gagnés sur parole à ce vicomte de Servon chez la dame de l'avenue d'Antin. La marquise l'a renvoyée…

—Et tu n'en as plus entendu parler? demanda Mirande en éclatant de rire.

—M. de Servon m'a remis la somme aujourd'hui, quand je l'ai rencontré aux Champs-Elysées.

—Alors, tu roules sur l'or!… Je ne t'ai jamais connu tant d'argent à la fois.

—Et je n'en ai jamais eu dont la possession m'ait fait si peu de plaisir. Je le donnerais sans regret au premier mendiant que je rencontrerai.

—Garde-le pour une meilleure occasion. Maintenant que tu m'as tout dit…, car je suppose que c'est tout…

—Oui… tu sais le reste… ma visite au père Bardin et l'interrogatoire dans le cabinet de son fils… l'entrée en scène de cet abject coquin…

—Je connais tout ça. Maintenant, résumons-nous. Me voilà fortement compromis, toi un peu moins, et ta marquise, pas du tout, jusqu'à présent. Que comptes-tu faire? as-tu toujours l'intention de te faire son champion, sans qu'elle t'y ait convié, ni même autorisé?

—Je ne peux pas la défendre malgré elle, mais je l'ai quittée en lui jurant qu'elle me trouverait toujours prêt à faire ce qu'elle me demanderait, et je tiendrai ma parole.

—Alors, tu en es décidément amoureux?

—Amoureux fou.

—Bien fou, en effet; mais ça te regarde. Je n'entreprendrai pas de te guérir. Je n'ai qu'une simple question à t'adresser et je te prie d'y répondre nettement.

—Parle!

—Trouveras-tu mauvais que moi qui ne suis pas amoureux de la dame en question et qui ne le deviendrais jamais, je t'en réponds… trouveras-tu mauvais que j'aille la voir?

—Non… mais tu ne la verras pas.

—C'est mon affaire. Je te demande seulement si tu ne m'en voudras pas d'essayer.

—Pourquoi t'en voudrais-je?

—Tu aurais bien tort, car je te jure que je ne lui ferai pas la cour.

—Je te crois… mais tu peux bien me dire pourquoi tu tiens à la connaître. Il me semble d'ailleurs que tu oublies un peu trop que tu as tué son mari. Elle le sait, puisque je le lui ai dit, et je suis très sûr qu'elle s'en souvient.

—C'est un rude service que je lui ai rendu là.

—Peut-être, mais il ne serait pas décent qu'elle en convînt… et encore moins qu'elle te reçût..

—Qu'elle me reçoive ou non, je trouverai bien le moyen de lui parler.

—Lui parler de quoi?

—Du passé, parbleu!… de sa vie que, s'il faut l'en croire, j'ai déjà troublée sans m'en douter… de cette personne enfin qui l'intéresse et dont j'ai fait le malheur!… Je te cite ses propres paroles que tu m'as répétées tout à l'heure.

—Et tu espères qu'elle t'en dira davantage?

—Non seulement je l'espère, mais je n'en doute pas. Il ferait beau voir qu'elle refusât de s'expliquer. J'ai la prétention de n'avoir fait le malheur de personne et je n'admets pas qu'on m'accuse sans preuves, même quand c'est une femme qui m'accuse. Je sommerai donc catégoriquement ta marquise de me nommer ma prétendue victime… quand ce ne serait que pour me mettre à même de réparer mes torts, si, par impossible, j'en avais eu. Je soupçonne qu'il y a là-dessous un malentendu, mais je veux en avoir le coeur net… et si, comme elle le prétend, elle est du Languedoc, nous arriverons vite à nous entendre.

Je n'ai pas, je pense, besoin d'ajouter que mes relations avec elle en resteront là.

C'est tout au plus si je profiterai de cette première et unique entrevue pour lui faire de toi un éloge bien senti, conclut en riant Jean de Mirande.

—Comme tu voudras, dit Paul. Pourvu que je ne m'en mêle pas.

—Je l'espère bien. Tu me gênerais.

—Moi, je vais tâcher de voir notre juge. Il viendra peut-être ce soir chez son père… je vais m'y transporter.

—Et dîner? interrogea Mirande.

—Tu penses à dîner, toi!

—Parfaitement. Et je te déclare que je vais de ce pas prendre chez
Foyot quelque nourriture.

—Eh! bien, moi, qui n'ai pas faim, je vais prendre… une voiture qui me conduira au Marais…

—Alors, viens avec moi jusqu'à la rue de Vaugirard… Nous n'avons que le temps… la retraite est battue… on va fermer les grilles.

En effet, la nuit tombait, la terrasse s'était vidée peu à peu, et les gardiens avaient commencé leur ronde pour faire sortir les retardataires.

Au bout du quinconce, sous les derniers marronniers, près d'une baraque où ou vend des gâteaux et des jouets et que la marchande venait de clore, un adjudant, médaillé, parlementait avec un enfant qui s'obstinait à rester sur une chaise où il s'était assis à la turque, les jambes croisées.

—Allons, petit, décampe! disait l'adjudant. On ferme.

—Ça m'est égal, j'attends maman, répondait l'enfant.

—Où est-elle, ta maman? si elle était au Luxembourg, elle viendrait te chercher.

—Elle va venir.

—Eh bien! elle te trouvera à la maison. Allons! je n'ai pas le temps de t'écouter. Houste!… décanille ou je te flanque au violon.

Le gardien allait empoigner le récalcitrant au collet; mais, le petit se leva d'un bond, sauta au bas de la chaise, s'adossa au piédestal d'une statue, et, brandissant une pelle en bois qu'il tenait dans sa petite main, il cria de toute la force de sa voix enfantine:

—Vous, si vous me touchez, je vous casse la figure.

Il était si comique dans cette attitude menaçante que l'adjudant ne put pas s'empêcher de faire comme les deux amis, qui riaient de bon coeur.

—Il me plaît, ce moucheron, dit Mirande.

—Il est gentil comme un amour, mais il me semble que son éducation a été quelque peu négligée, reprit gaiement Paul Cormier.

—Je ne trouve pas. On veut le faire marcher, ça ne lui plaît pas. Il se rebiffe. Il a raison. Si j'avais un garçon, je le voudrais comme ça.

Voyons un peu comment la discussion va finir.

—Allons, méchant môme, reprit le gardien, finissons-en. File, si tu ne veux pas que je te mène au poste, où on te mettra jusqu'à demain dans un cachot tout noir. Tu seras bien mieux chez ta maman.

L'enfant, au lieu de répondre, resta sur la défensive, le dos appuyé au piédestal et la pelle levée comme un sabre.

Le gardien n'avait qu'à étendre la main pour l'enlever comme une plume, mais le brave homme hésitait de peur de faire du mal à un récalcitrant qui n'avait pas beaucoup plus de cinq ans et qui n'était guère plus gros qu'un moineau.

Ce révolté précoce était très bien habillé, à la russe, toque en tête, culotte de velours, chemise de soie rouge et bottes minuscules montant jusqu'au genou.

Il avait tout à fait l'air d'un enfant de bonne maison, bien soigné et bien nourri.

La figure était charmante, ronde avec un teint d'un blanc mat, de grands yeux noirs bien ouverts, des cheveux bruns très fins coupés carrément sur le front.

Sérieux avec cela comme un petit homme et pas plus intimidé devant ce militaire à grandes moustaches que s'il avait eu à faire à sa bonne.

—Il est un peu jeune pour coucher au poste, dit en riant Mirande qui s'était rapproché.

—Eh! parbleu! je n'ai pas envie de l'y mettre, s'écria l'adjudant. C'est pas sa faute à ce gamin si ses parents l'ont oublié là. Bien sûr, il n'est pas venu ici tout seul… il devait être avec sa mère et elle est partie, sans s'inquiéter de lui… Faut être à Paris pour voir des choses comme ça!

—Qu'est-ce que vous dites de ma mère? cria le petit en grossissant sa voix et en faisant mine de se jeter sur le gardien.

Il était si drôle que le gardien se mit à rire et dit à Mirande qui se tenait les côtes:

—C'est de la graine d'insurgé, ce crapaud-là. Ah! on les élève bien, à présent, les mioches!… pour lui apprendre à vivre, j'ai bonne envie de l'enfermer dans le jardin… quand il fera nuit noire, il aura peur et il saura bien appeler au secours.

—C'est peut-être votre uniforme qui l'effarouche, dit Jean. Voulez-vous que j'essaie de lui faire entendre raison?

—Comme vous voudrez, pourvu que ça ne traîne pas… car nous allons fermer… et vous seriez pris, messieurs…

—Pas de danger et je réponds du petit.

L'adjudant haussa les épaules et reprit sa ronde pendant que Mirande s'approchait de l'enfant qui n'avait pas cessé de le regarder depuis le commencement de cette petite scène et qui l'attendit de pied ferme.

Cormier admirait la désinvolture de son camarade qui, dans la situation où ils étaient tous les deux, prenait souci d'un marmot égaré sous les arbres d'un jardin public, sans s'inquiéter de prévoir où le mènerait cette fantaisie de jouer au saint Vincent de Paul.

Et Cormier n'avait garde de s'en mêler, car il lui tardait de se faire conduire au Marais pour s'aboucher avec Bardin.

—Mon petit ami, dit Mirande au gamin toujours campé comme un jeune coq qui s'apprête à jouer de l'ergot, ce militaire a eu tort de vouloir vous emmener de force, mais c'est bien vrai qu'on va fermer le jardin. Vous voyez que monsieur et moi nous nous en allons. Voulez-vous venir?

—Avec vous, je veux bien, répondit aussitôt l'enfant. Vous ne me tutoyez pas et vous me parlez poliment, vous.

—Un fils de roi, déguisé, ricana entre ses dents Paul Cormier.

—Donnez-moi la main, reprit Mirande.

Le petit la lui donna, non sans l'avoir encore une fois toisé de la tête aux pieds. Il avait commencé par là avant de lui répondre. Probablement la physionomie de l'étudiant lui plaisait.

—Tu es fou, dit Paul à l'oreille de son ami; que vas-tu faire de cet enfant?

—Je n'en sais rien… le reconduire chez sa mère… ça m'amusera… elle est peut-être jolie…

—Tu seras toujours le même.

—Je l'espère.

—Mais, malheureux, une mère qui oublie son enfant au Luxembourg, comme elle y oublierait son ombrelle, je te demande quelle espèce de femme ça peut bien être!

—Une femme distraite, assurément.

—Moi, je crois qu'elle a fait exprès de le perdre.

—Comme le Petit Poucet, alors… ce serait amusant. Le conte a été mis en féerie. J'ai vu ça à la Gaieté et je jouerais volontiers un rôle dans une machine comme ça.

—Tu y jouerais un rôle de dupe si, comme je le soupçonne, cette mère veut se débarrasser d'un fils qui la gêne.

—Je te parie, moi, que c'est une très brave femme qui me remerciera de lui ramener son garçon. Et, du reste, quand même tu aurais deviné, je n'abandonnerais pas ce petit. Il me va, parce qu'il a le diable au corps.

—Comme toi, parbleu!

—Peut-être bien… mais ne te monte pas la tête, mon vieux Paul, et va à tes… non, à nos affaires. Je verrai ce que je peux faire de ce moutard, et quand je serais obligé de le garder jusqu'à demain matin, il n'y aurait pas grand mal. J'ai de la place chez moi pour le coucher. Mais, sois tranquille, je ne me propose pas encore de l'adopter. Et demain, j'aurai d'autres chats à fouetter que de faire la bonne d'enfants, car je veux voir madame de Ganges, quand je devrais escalader le mur de son jardin.

Les deux amis étaient arrivés à la grille de la rue de Vaugirard,
Mirande tenant toujours par la main l'enfant qui ne disait mot.

—A demain matin! dit Paul, en tirant de son côté. Ne sors pas avant de m'avoir vu.

Mirande le laissa partir et fila vers la rue de Tournon où il se proposait de dîner, au restaurant Foyot.

Il eut soin, bien entendu, de raccourcir ses enjambées, afin de se mettre au pas du petit, lequel trottinait à son côté, sans manifester la moindre velléité de le quitter, et sans demander où le menait son conducteur.

Et Mirande, qui ne s'étonnait pas facilement, commençait à s'étonner de la hardiesse insouciante de ce gamin qu'il venait de ramasser au Luxembourg.

Ce morveux ne s'inquiétait pas plus de sa mère que s'il n'en avait jamais eu.

Devant le palais du Sénat, Véra, l'étudiante russe, et Maria, l'élève sage-femme, leur barrèrent le passage.

Mirande, qui ne les avait pas revues depuis la soirée de dimanche à la Closerie des Lilas, se serait bien passé de les rencontrer; mais il en prit son parti, sachant bien qu'il ne pourrait pas toujours les éviter, et comme il ne faisait jamais les choses à demi, il commença par les inviter à dîner.

Ces demoiselles acceptèrent avec enthousiasme, et Maria s'écria:

—C'est à toi, ce mômaque?… oh! ne dis pas que non… Il te ressemble… c'est toi, tout craché.

Mirande allait protester contre la paternité qu'on lui attribuait; mais l'enfant dégagea sa main, vint se planter devant l'apprentie sage-femme, et de sa voix grêle, il lui cria, en se haussant sur ses orteils:

—Pourquoi m'appelez-vous? mômaque? je ne suis pas un singe… et d'abord, je ne vous connais pas et je vous défends de me parler.

—Il a entendu macaque, dit Véra en riant aux éclats.

—Ah! l'amour de mioche! s'écria Maria; fier et colère comme son père… tu ne peux pas le renier, celui-là.

—Taisez-vous donc, vous autres!… vous ne dites que des bêtises, interrompit Mirande. Laissez-moi parler à ce jeune homme.

Et s'accroupissant jusqu'à ce que sa figure se trouvât à la hauteur de celle de l'enfant:

—Mon petit ami, lui dit-il doucement, ces dames, qui sont de mes amies désireraient vous connaître. Voulez-vous nous dire votre nom?

—À elles, pas… à vous, oui, répliqua ce singulier gamin. Je m'appelle
Roch.

—Je vous remercie, mon ami! Roch, c'est votre petit nom. Comment se nomme votre papa?

—Je n'ai pas de papa.

—Mais vous avez une maman?

—J'en ai deux.

A cette réponse, les étudiantes pouffèrent et Mirande eut beaucoup de peine à tenir son sérieux. Il y parvint pourtant, et comme il ne se souciait pas de continuer dans la rue cet interrogatoire qui aurait fini par attirer l'attention des badauds, il reprit en changeant de sujet:

—Voulez-vous venir dîner avec moi, mon cher Roch?

—Avec vous, oui, répondit l'enfant terrible; avec ces vilaines, non..

Les vilaines, c'était les deux étudiantes qui se tordirent de plus belle, en dépit des gros yeux que leur faisait Mirande.

—Ah! il ne nous l'envoie pas dire! s'écria l'élève de la Maternité.

—Je vous assure, mon petit ami, que ces demoiselles vous aiment beaucoup et qu'elles ne demandent qu'à vous faire plaisir. Vous m'en ferez un très grand à moi, si vous voulez venir.

Roch écouta gravement ce discours comme on n'en tient guère aux enfants de cinq ans, et il finit par répondre, non moins gravement:

—Eh bien, je viendrai pour vous.

—A la bonne heure!… Avez-vous faim?

—Non. J'ai mangé beaucoup de gâteaux au Luxembourg. J'en mange toujours beaucoup quand je sors avec maman Jacqueline.

—Elle était donc avec vous, maman Jacqueline?

—Oui. Et puis, une dame est venue la chercher. Alors, elle m'a dit de l'attendre… mais elle n'est pas revenue… elle reviendra demain… elle vient tous les jours… je serais resté dans le jardin, si ce méchant soldat ne m'avait rien dit.

—Vous auriez eu grand'peur, la nuit.

—Non, je n'ai peur de rien.

—Vous avez tout de même bien fait de venir avec moi… parce que ce soir, quand nous aurons dîné, je vous reconduirai chez votre maman.

—Vous savez donc où elle demeure?

—Non, mais vous me montrerez le chemin.

—Moi… je ne le connais pas… c'est très loin… avec maman
Jacqueline nous venons toujours en voiture.

—Et vous croyez qu'elle viendra demain?

—Oh! oui… à la place où j'étais quand vous êtes passé.

—Bien, mon petit ami, je vous y ramènerai… ce soir, vous coucherez chez moi.

Les deux étudiantes ne perdaient pas un mot de cette causette qui obligeait Mirande à marcher courbé en deux pour se faire entendre du petit et qui les mena jusqu'à la porte du restaurant.

Il avait là ses grandes entrées et on l'y traitait avec toute la considération due à un client qui fait régulièrement une grosse dépense.

On lui gardait tous les soirs une table au rez-de-chaussée, dans le bon coin, et un cabinet au premier étage, pour le cas où il y aurait des dames—et le cas n'était pas rare.

Ce soir-là, bien entendu, on prit possession du cabinet, et ces dames, comme toujours, commandèrent le menu du dîner, pendant que Mirande s'amusait à faire jacasser l'étonnant gamin qu'il venait de recueillir.

Jamais l'ami de Paul Cormier n'avait vu ni imaginé un pareil enfant.

Roch, par instants, raisonnait comme un homme et, en même temps, il donnait des preuves d'une ignorance extraordinaire. Il ne savait rien, il n'avait rien vu, et cependant rien ne paraissait le surprendre.

Ainsi, on voyait bien qu'il n'avait jamais mangé au restaurant, et pourtant il ne fit pas une question à propos du service des garçons et des bruits qui montaient du rez-de-chaussée.

C'était à croire qu'il avait passé sa toute jeune vie dans une tour, comme certains princes des contes de fées.

Il ne faisait pas de fautes de français en parlant et il ne se servait que de locutions d'une politesse recherchée, mais en lui montrant une carte des prix de l'établissement, Mirande put constater qu'il ne savait pas lire.

Les deux invitées étaient revenues de leurs premières idées de ressemblance entre le gamin et Mirande, quoique Maria persistât à soutenir qu'ils avaient tout à fait les mêmes yeux et la même façon de porter la tête. Mais elles s'amusaient beaucoup de ce petit être qui les examinait avec une insolence imperturbable.

Véra s'étant avisée de dire que son habillement à la russe n'était pas réussi, il l'avait vertement rabrouée en lui disant que c'était maman Jacqueline qui l'avait choisi et que maman Jacqueline avait très bon goût.

Mirande aurait bien voulu le pousser sur cette maman Jacqueline, mais quand il lui en parlait, l'enfant ne répondait pas grand'chose.

Son autre maman qu'il ne nommait pas devait être une amie de la vraie, peut-être une soeur qu'on ne l'avait pas accoutumé à appeler ma tante.

De celle-là aussi, il parlait fort peu.

Du reste, le pauvre baby était visiblement fatigué. Mirande qui commençait à le prendre en amitié eut pitié de lui et le laissa s'assoupir peu à peu sur la petite chaise où on l'avait juché pour le mettre à table après que Maria lui eut attaché une serviette au cou.

En sa qualité de future sage-femme, Maria avait des instincts maternels qu'elle contenait pour ne pas troubler ses études, mais qui ne demandaient qu'à se faire jour.

Le bruit du duel s'était répandu lentement dans le quartier et Mirande qui y avait joué le principal rôle, dut subir de la part de ces demoiselles un interview complet.

Il dit ce qu'il lui plut de dire et il n'eut pas trop de peine à éviter de mettre en scène la marquise de Ganges dont les deux étudiantes ignoraient absolument l'existence.

Puis il revint à l'enfant dont il commençait à se préoccuper, sans trop savoir pourquoi.

Il l'avait emmené, sans se demander ce qu'il allait en faire.

Une idée qui lui était venue tout à coup et aux conséquences de laquelle il n'avait pas pris le temps de réfléchir.

Jean de Mirande était l'homme du premier mouvement, qui n'était pas toujours le bon.

Et, cette fois, il ne regrettait pas d'y avoir cédé.

Recueillir un enfant égaré ou abandonné, c'était une bonne action dont il ne pouvait que se féliciter et qu'il se sentait tout disposé à parfaire en s'occupant de rendre à sa mère ce singulier garçonnet.

Il n'aurait même pas répugné à le garder et à se charger de lui, s'il ne retrouvait pas cette mère encore plus singulière qui était partie sans son fils, et qu'on n'avait plus revue.

Depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mirande ne s'était jamais occupé des enfants que pour demander à quelle heure on les couchait. Il les considérait comme des êtres malfaisants et surtout incommodes. Il avait toujours fui comme la peste les femmes affligées de progéniture, et comme celles-là sont rares au quartier latin, où il passait sa vie, il n'avait jamais l'occasion d'être gêné par la marmaille.

Il approuvait fort le législateur d'avoir interdit la recherche de la paternité et il ne lui était jamais arrivé de souhaiter de perpétuer le nom de Mirande qui s'éteindrait en sa personne, s'il ne se décidait pas à changer d'existence.

Et il n'en prenait pas le chemin.

Aussi n'en revenait-il pas de se découvrir des sentiments qu'il ne se connaissait pas. Il n'y voulait pas croire et il comptait bien que cet accès d'attendrissement paternel passerait comme beaucoup d'autres caprices auxquels il était sujet.

Véra, la Russe, qui, comme lui, manquait absolument de vocation pour le mariage et ses conséquences, se mit à le blaguer à propos du petit. Maria, l'élève sage-femme, prit le contre-pied, et Mirande, pour entretenir une discussion qui l'amusait, se fit un malin plaisir d'exagérer en déclarant qu'il ne lui manquait, pour être heureux, que d'avoir un intérêt dans la vie, et que son bonheur serait d'avoir un enfant comme celui-là.

—Farceur, va! lui dit la nihiliste. Je voudrais bien t'y voir avec un gosse sur les bras. Où le remiserais-tu, les soirs de Bullier?

—Il n'aurait qu'à me le confier, répliqua Maria.

—Pour l'élever au biberon, avec de l'absinthe au lieu de lait! Tu ferais mieux, mon vieux Jean, de l'envoyer à l'école, puisqu'il ne sait pas lire… à cinq ans!… c'est raide!

Qu'est-ce que ça peut bien être que son père et sa mère?

—Absent, le père. Le môme vient de vous dire qu'il n'en avait pas.
Probablement, la mère n'est pas pour l'instruction obligatoire.

—J'ai comme une idée qu'elle ne vaut pas cher, cette mère-là.

Roch qui sommeillait, ouvrit un oeil, regarda fixement Véra et se rendormit presque aussitôt sur sa chaise.

—C'est drôle, murmura l'apprentie sage-femme on dirait qu'il a entendu et qu'il a compris.

—Un enfant prodige, alors! ricana la Russe. Dis donc, Jean?… es-tu bien sûr qu'il n'est pas à toi?

—On n'est jamais sûr de ces choses-là, répondit en riant Mirande.

—Si nous lui demandions un peu de nous raconter d'où il sort… et ce qu'il a fait depuis qu'il n'est plus en nourrice?