—Je l'espère aussi… mais…

—Je compte même que vous voudrez bien être des nôtres, au club dont nous faisons partie Carolles, Baffé et moi. Je vous ai l'autre soir présenté ces messieurs… ils souhaitent vivement de n'en pas rester là et je tiens beaucoup à vous présenter au cercle où nous pourrons nous rencontrer tous les jours.

Si le vicomte avait eu l'intention de mettre Paul Cormier à la torture, il n'aurait pas parlé autrement. Chaque mot qu'il disait équivalait à un coup d'épingle et l'offre obligeante de son parrainage au club mettait le comble au douloureux embarras du faux marquis de Ganges.

Et le pauvre Paul ne pensait qu'à se dérober le plus tôt possible au supplice que M. de Servon lui infligeait, avec ou sans intention.

—Je remercie beaucoup ces messieurs de leur bonne volonté, dit-il précipitamment, et je vous suis très obligé, mais je ne sais pas encore si je me fixerai à Paris… quand j'aurai l'honneur de vous revoir, nous reparlerons de ce projet, mais en ce moment…

—Vous êtes pressé, je le sais, cher monsieur, et je ne vous retiens plus… ah! encore un mot pourtant… vous avez un intendant qui exécute trop bien les consignes qu'on lui donne… hier, vous lui aviez dit de ne recevoir personne…

—Pas moi… madame de Ganges sans doute…

—Eh! bien, il a exécuté l'ordre, mais il y a ajouté une explication de son cru… il a déclaré à mon valet de chambre que vous étiez encore en voyage… «Monsieur n'y est pas», c'est admis qu'un domestique réponde cela quand son maître tient à fermer sa porte; mais répondre: «Monsieur est en voyage» quand tout le monde sait que monsieur vient d'arriver à Paris… c'est maladroit. Je me permets de vous signaler le fait pour que vous laviez la tête à ce serviteur trop zélé.

Paul le connaissait depuis vingt-quatre heures, le fait, puisque, la veille, il était chez la marquise, au moment où le valet de chambre s'était présenté pour remettre une lettre. Le vicomte ne lui apprenait donc rien de nouveau, mais Paul ne pouvait plus espérer que la situation se prolongerait. Elle était trop tendue et le moindre incident ferait éclater la vérité.

Et il n'en était que plus pressé de fuir M. de Servon qui, d'explications en explications, aurait fini par la découvrir.

Tout en causant, ces messieurs s'étaient avancés, sous les arbres, jusqu'au bord de l'avenue d'Antin, qu'il faut traverser pour arriver à l'avenue Montaigne.

Un fiacre passait au pas. Paul fit signe au cocher d'arrêter et dit vivement à M. de Servon:

—Excusez-moi, monsieur… je suis si en retard que vous me permettrez de vous quitter… Merci du bon avis que vous venez de me donner, et au revoir!

Il sauta dans la voiture qui fila aussitôt vers le quai.

Ce brusque départ ressemblait tant à une fuite, que le vicomte en demeura stupéfait.

Il lui était déjà venu à l'esprit qu'il y avait un mystère dans la vie de ce noble ménage; maintenant, il n'en doutait plus, et il se promettait de manoeuvrer en conséquence.

De quelle espèce était ce mystère? Quel secret cachaient les allures bizarres du marquis? Peu importait à Servon, qui n'avait pas d'autre but que de s'insinuer chez la marquise et de tâcher de s'y implanter.

Mais, avant d'essayer, il tenait à être mieux renseigné et il ne savait comment s'y prendre.

Devait-il se présenter tout seul chez madame de Ganges, sous un prétexte qui restait à trouver, ou bien essayer de faire parler la baronne Dozulé? Elle lui voulait du bien cette baronne et elle devait savoir beaucoup de choses. D'autre part, l'hôtel de la marquise était à deux pas et le vicomte soupçonnait M. de Ganges d'avoir menti en disant que sa femme dînait en ville et qu'il allait la rejoindre. Si elle était restée chez elle, l'occasion était tentante pour risquer la démarche. Toute la question était de savoir si elle consentirait à le recevoir. Si elle le recevait, il saurait bien mener sa barque de façon à s'ancrer dans la maison.

Il allait se décider à courir cette aventure, lorsqu'il avisa sur le trottoir, de l'autre côté de l'avenue, un homme qui semblait hésiter à venir à lui.

Servon aurait pu l'apercevoir plus tôt, car il y avait bien deux minutes qu'il avait débouché de l'avenue Montaigne, juste au moment où Paul Cormier montait en voiture.

Cet homme n'avait rien qui put attirer l'attention, mais il regardait le vicomte avec tant de persistance que le vicomte le regarda aussi et le reconnut.

C'était l'individu qui, une heure auparavant, s'était arrêté sous le balcon du Club et que Servon avait signalé à ses amis.

C'était l'ancien garçon de jeu du Cercle des Moucherons, renvoyé pour cause de suspicion légitime et regretté des pontes qu'il obligeait jadis à des taux ultra-usuraires.

Il ne paraissait pas qu'il eût prospéré depuis qu'il avait changé d'état. Il avait le teint hâve d'un homme qui a souffert et ses vêtements n'étaient pas neufs, mais il n'en était pas à montrer la corde et, à la rigueur, un gentleman pouvait, sans se trop compromettre, lui parler dans la rue.

La veille encore, Servon, s'il l'eût rencontré, aurait très probablement fait semblant de ne pas le voir, mais dans les dispositions d'esprit où était en ce moment le vicomte, il n'en allait plus de même.

Il y a des services qu'on ne peut demander qu'à un déclassé et Servon se trouvait justement dans le cas d'avoir besoin d'un moins scrupuleux que soi.

Il ne fit pas la moitié du chemin, mais il attendit l'homme qui s'était décidé à s'approcher et qui lui dit en soulevant son chapeau, sans l'ôter—le salut d'un homme déchu qui ne sait pas comment on prendra sa politesse:

—Je vois que monsieur le vicomte veut bien me reconnaître. Monsieur le vicomte est bien bon.

—Je vous reconnais d'autant mieux que je vous ai déjà vu passer tantôt sur le boulevard, répondit Servon.

—Monsieur le vicomte était au club avec ses amis… M. le comte de Carolles… M. le capitaine de Baffé… Ces messieurs se souviennent de moi, quand j'étais aux Moucherons… C'était le bon temps…

—Oui… on vous à mis à pied, je crois…

—Sous prétexte que j'avais introduit au Cercle des cartes marquées. Il n'aurait tenu qu'à moi de me justifier… mais il aurait fallu nommer le vrai coupable et j'ai mieux aimé perdre ma place que de dénoncer un gentilhomme. La preuve que je n'étais pas coupable, c'est qu'on ne m'a pas poursuivi.

—Comment vivez-vous, maintenant?

—Je vis… mal.

—Vous aviez pourtant, je suppose, amassé un capital…

—Assez rond… c'est vrai… Je l'ai laissé à Monte-Carlo.

—Vous êtes joueur, vous!… ah! parbleu, c'est trop fort… après avoir vu où le jeu a mené tant de gens qui vous empruntaient de l'argent!…

—La passion ne raisonne pas… et c'est ma passion, le jeu… mais j'en suis bien revenu, et maintenant, je cherche à faire des affaires.

—Des affaires, de quel genre?

—Je n'ai pas de préférences. Cependant, si je pouvais monter une agence de renseignements, je crois que je ferais ma fortune… Recherches dans l'intérêt des familles… surveillances discrètes…

—Je comprends. Vous voudriez faire de la police au service des particuliers.

—Justement. Je m'essaie déjà, et si je pouvais être utile à monsieur le vicomte…

De ce ci-devant garçon de jeu au vicomte de Servon la proposition était impertinente et le gentilhomme auquel ce drôle osait la faire eut sur les lèvres une verte réplique. Mais si le premier mouvement est le bon, comme on le prétend, il arrive souvent que le second ne vaut pas le premier.

Servon, indigné tout d'abord, se dit très vite que cette ouverture n'était pas à dédaigner. Il avait à coeur de savoir à quoi s'en tenir sur les époux de Ganges; qui veut la fin veut les moyens et ce n'était pas le cas de se montrer difficile sur le choix de l'agent qui se chargerait de le renseigner.

On ne fait pas la cuisine avec des gants blancs et pour les basses besognes on n'emploie pas de gentlemen.

—Vous vous essayez, dites-vous? demanda Servon.

—Mon Dieu, oui, répondit modestement Brunachon; quand on a été sept ans employé dans un grand cercle on connaît tout Paris… le Paris mondain… et on sait beaucoup de choses. Depuis que je cherche à travailler dans la partie des renseignements, j'en ai déjà ramassé pas mal et j'ai fait quelques nouvelles connaissances. S'il plaisait, un jour ou l'autre, à monsieur le vicomte de mettre mes talents à l'épreuve, je me flatte que monsieur le vicomte serait satisfait de moi.

—Alors, pour le moment, vous faites de la police, en amateur?

—Pour me faire la main.

—C'est à peu près la même chose. Et vous vous exercez sur le premier venu?

—Oui… quand ça se trouve… et puis j'ai gardé des amis parmi mes anciens camarades… ils me renseignent à l'occasion… et je n'oublie jamais rien… j'ai une mémoire excellente…

—Vous avez aussi de bon yeux pour m'avoir reconnu au balcon.

—Je reconnaîtrais de beaucoup plus loin monsieur le vicomte, dit respectueusement Brunachon. Monsieur le vicomte ne ressemble pas à tout le monde.

—Alors, je dois être facile à… comment dites-vous cela?… à filer, je crois?

Filer, c'est bien le mot technique.

Ce terme et le langage correct de l'ancien croupier auraient bien étonné Bardin père et fils qui l'avaient entendu la veille, dans le cabinet du juge, s'exprimer comme un rôdeur de barrières. Ils ne connaissaient pas le personnage. Brunachon parlait argot, quand il lui convenait de le parler, mais il savait aussi à l'occasion prendre le ton d'un homme bien élevé.

—Est-ce que vous venez de me filer, moi? lui demanda tout à coup M. de Servon.

—Oh! monsieur!… je ne me serais pas permis…

—Pourtant, ça m'en a tout l'air. Je vous ai vu arrêté, tantôt, sous le balcon du club… et je vous retrouve, une heure après, dans ce coin des Champs-Elysées.

—J'y suis arrivé bien avant monsieur le vicomte et j'y suis venu pour une affaire dont je commence à m'occuper. Si je viens de rencontrer monsieur le vicomte, c'est tout à fait par hasard. Je sortais de l'avenue Montaigne quand je l'ai aperçu… Monsieur le vicomte a dû voir que je n'osais pas l'aborder…, et d'ailleurs, si je m'étais permis de le suivre, j'aurais eu soin de ne pas me montrer.

—Alors, vous cherchez quelqu'un, avenue Montaigne?

—Je cherchais… des informations. J'étais venu en reconnaissance… comme à la guerre… explorer le terrain et surveiller les mouvements de l'ennemi… j'ai perdu mes peines.

Tout cela n'était pas clair et ces réponses entortillées ne faisaient qu'aiguillonner la curiosité de M. Servon qui, lui aussi, avait des renseignements à prendre et qui songeait à charger Brunachon de les prendre pour lui.

—Vous qui prétendez connaître tant de gens, lui demanda-t-il, tout à coup, connaissez-vous un certain marquis de Ganges?

De vue… oui… parfaitement, répondit Brunachon, déjà sur ses gardes.

—Où l'avez-vous vu?… et quand?

—A Monte-Carlo, cet hiver.

—Je le croyais en Turquie.

—Je ne sais pas s'il y est allé, mais je sais qu'il était encore à
Nice, il y a huit jours.

—Mais, depuis, il est rentré à Paris.

—C'est possible. Sa femme y habite… tout près d'ici, dans un très bel hôtel qui lui appartient. On disait là-bas que le marquis ne vivait pas avec elle… ils ont pu se raccommoder… mais j'en doute…

—Pourquoi en doutez-vous?

—Puisque monsieur le vicomte me fait l'honneur de m'interroger, je dois dire à monsieur le vicomte que cette dame a un amant. Ce n'est pas une raison pour qu'elle ne se remette pas avec son mari…

—Enfin, vous persistez à affirmer que, si vous rencontriez le marquis de Ganges, vous le reconnaîtriez?

—A l'instant même.

—Eh! bien, vous vous vantez, car vous venez de le voir.

—Où donc?

—Je causais avec lui quand vous êtes arrivé.

—Quoi! ce jeune homme qui est monté en voiture…

—Précisément. Ce jeune homme, c'est monsieur de Ganges que vous prétendez connaître.

—Ça, le marquis! s'écria Brunachon. Ah! mais non! Il ne lui ressemble même pas… et le marquis a au moins cinq ans de plus.

—Il faut donc qu'il y ait deux marquis de Ganges, car celui que vous venez de voir porte ce nom et ce titre et il va dans le monde avec la marquise. Je les y ai rencontrés ensemble.

Brunachon eut un hochement de tête qui devait signifier: «tout s'explique», mais il ne dit mot.

Il n'était pas encore décidé à mettre le vicomte dans son jeu.

Brunachon, après avoir manqué sa première tentative de chantage, en préparait une autre, depuis qu'il était sorti du cabinet de monsieur Bardin. Il savait que Paul Cormier n'avait pas été arrêté, et il commençait à prévoir que l'affaire du boulevard Jourdan n'aurait pas de suites graves. Un duel n'est pas un assassinat. D'ailleurs, Paul Cormier, après avoir comparu devant le juge d'instruction, ne redoutait plus d'être dénoncé. Brunachon avait donc changé ses batteries. C'était maintenant la marquise de Ganges qu'il espérait faire chanter. Il y avait songé dès le premier jour, car, comme l'avait soupçonné Paul, il s'était caché dans un fiacre pour le suivre depuis la rue Gay-Lussac jusqu'à l'avenue Montaigne; il savait chez qui Paul était allé,—il l'avait su en faisant causer les marchands du voisinage, tous fournisseurs de l'hôtel,—et il s'était promis d'exploiter madame de Ganges aussitôt qu'il serait complètement renseigné sur la nature des relations que cette grande dame entretenait avec un étudiant.

Il était revenu le lendemain aux informations. Il en arrivait, et il s'en était fallu de peu qu'il surprît, causant avec Paul Cormier, Jean de Mirande, qu'il aurait pu exploiter aussi. Il n'avait fait qu'entrevoir Paul qui ne l'avait pas vu, mais M. de Servon venait de lui apprendre tout ce qu'il ne savait pas,—hors une seule chose que Servon ignorait lui-même, puisqu'il ne connaissait pas l'histoire du duel;—le nom de l'homme que Mirande avait tué.

Brunachon ne mentait pas en disant qu'il connaissait le marquis de Ganges pour l'avoir rencontré aux tables de jeu de Monte-Carlo; et Brunachon n'avait pas menti non plus, en disant au juge d'instruction qu'il ne s'était réveillé qu'au moment où le duel sur le bastion venait de finir.

Il avait vu d'en haut un mort couché sur l'herbe, la face contre terre. Il ne s'était pas douté que ce mort était le marquis et il ne s'en doutait pas encore.

—Eh! bien, lui dit M. de Servon en haussant les épaules, vous voyez qu'il vous arrive de vous tromper tout comme un autre.

—Je ne me trompe pas, murmura l'ancien garçon de jeu. Ce monsieur se fait passer pour le marquis de Ganges, mais il ment.

—Alors, il est d'accord avec la marquise?

—Évidemment, puisqu'il l'accompagne dans le monde.

—C'est donc qu'il est son amant?

—Je le supposais, avant d'avoir entendu M. le vicomte. Maintenant, je n'en doute plus.

—Bon! mais qui est-il?

—Ah!… voilà!…

—Vous devez le savoir.

—Si je le savais, monsieur le vicomte comprendra que je ne devrais pas le dire. En affaires, la discrétion est indispensable pour réussir.

—En affaires?… comment? Ah! oui, j'entends… les affaires de l'agence que vous voulez monter, dit Servon avec une légère grimace de dégoût. Vous ferez commerce de renseignements et vous ne les donnerez pas pour rien.

—Monsieur le vicomte devine tout.

—Eh! bien… j'ai l'habitude de payer ce que j'achète. Faites votre prix.

—Oh! je m'en rapporterai toujours à la générosité de monsieur, le vicomte… et du reste, pour le moment, j'ai si peu de chose à lui vendre que ce n'est pas la peine de traiter.

Le drôle disait: traiter, comme s'il se fût agi de signer une convention diplomatique.

—Si monsieur le vicomte avait intérêt à être renseigné sur ce faux marquis et sur ses rapports avec madame de Ganges, je me mettrais en campagne et je me ferais fort de lui procurer toutes les informations dont il aurait besoin.

—Très bien. Je vous rémunérerai largement.

Le vicomte était déjà revenu de ses répugnances à recourir aux vils offices d'un espion.

—Alors, je puis marcher. Une parole de monsieur le vicomte vaut de l'or.

Brunachon changeait, comme on dit, son fusil d'épaule. Brunachon n'était pas homme à refuser les offres de M. de Servon; d'autant que tout en le servant, il pourrait à l'occasion faire chanter la marquise.

C'était même sur elle qu'il fondait ses plus grosses espérances de bénéfices. Le vicomte se lasserait vite d'acheter des renseignements, et Paul Cormier n'était pas en état de payer bien cher un silence dont il pourrait bientôt se passer; mais la marquise était riche et elle avait sa réputation à préserver.

—Eh! bien?… le nom de cet homme? demanda M. de Servon.

—Il s'appelle Paul Cormier… et il est étudiant… il fait son droit.

—Je m'en doutais. Où demeure-t-il?

—Au quartier Latin. Rue Gay-Lussac, numéro 9.

—Cela doit être vrai, murmura le vicomte. Mais comment cet étudiant connaît-il la marquise de Ganges?

—Voilà, monsieur le vicomte, ce que j'ignore absolument, mais je m'engage à le savoir d'ici à très peu de jours. Tout ce que je puis vous dire aujourd'hui, c'est que, hier, il s'est fait conduire en voiture à la porte de l'hôtel de cette dame, avenue Montaigne, qu'elle l'a reçu et qu'il est resté plus d'une heure chez elle. Je pourrais faire le mystérieux et vous laisser croire que j'en sais beaucoup plus long. J'aime mieux vous dire la vérité.

—Et il la connaît de longue date, reprit Servon qui suivait son idée. Dimanche, ils se sont présentés ensemble dans une maison où je me trouvais… on a annoncé M. le marquis et madame la marquise de Ganges… et il a raconté, lui, qu'il était arrivé le matin d'un grand voyage… ils s'étaient entendus à l'avance, car elle ne l'a pas démenti… donc, ils étaient d'accord.

—C'est évident.

—Il n'y a qu'une chose que je ne m'explique pas, c'est qu'ils aient pu croire que personne ne s'apercevrait de la substitution… le vrai marquis n'aurait qu'à reparaître…, et il reparaîtra certainement… il ne restera pas toute sa vie à Monte-Carlo.

—A moins qu'ils ne se soient entendus avec lui… il y a des maris avec lesquels on peut entrer en accommodement… et il n'a pas trop bonne réputation, ce marquis.

—On finirait toujours par savoir à Paris qu'il existe… sa femme risquerait trop en mettant son amant à la place de son mari… il doit y avoir autre chose…

—C'est ce que je me dis aussi… mais, quoi?…

—Peut-être que le vrai marquis de Ganges est mort récemment à Monaco… il est joueur… il a bien pu se tuer… Peut-être que sa femme le sait et qu'elle a imaginé de le remplacer, parce qu'elle est bien sûre qu'il ne viendra pas réclamer…

—Je n'avais pas pensé à ça, murmura Brunachon, que cette idée parut frapper.

Puis, se reprenant:

—Mais, non… s'il s'était brûlé la cervelle là-bas, les journaux l'auraient annoncé… il faudrait donc supposer qu'il est mort incognito et que sa veuve espère qu'on ne saura jamais qu'il est mort.

Le vicomte réfléchissait et ne trouvait pas d'explication satisfaisante.

—Au fait!… pourquoi pas? dit entre ses dents Brunachon.

—Je vois, reprit Servon impatienté, que vous ne devinez pas mieux que moi. Quand vous aurez trouvé, vous me le ferez savoir. Mais notre entretien a assez duré… et comme toute peine mérite salaire…

Il allait mettre la main à la poche, quand Brunachon lui dit vivement:

—Pas encore, monsieur le vicomte. Laissez-moi gagner mon argent.
Pouvez-vous disposer d'une heure?

—Oui… mais pourquoi?

—Je viens d'avoir une idée et si je ne me trompe pas, avant une heure, vous serez fixé sur le point principal… le reste viendra ensuite, très facilement…

—Voilà bien des promesses! que faut-il que je fasse pour arriver à ce résultat?

—Une course en voiture… avec moi.

—J'aime mieux: pas avec vous, dit le vicomte qui ne tenait pas à se montrer dans les rues du Paris en compagnie de cet homme.

C'était bien assez d'avoir causé avec lui dans un coin écarté.

—Bon! je comprends, dit cyniquement Brunachon. Il y a moyen de s'arranger. Je vais monter dans le premier sapin découvert qui va passer, vous monterez dans un autre. Vous direz à votre cocher de suivre le mien et d'arrêter quand il arrêtera. Chacun descendra de son côté et là où vous me verrez entrer, vous entrerez derrière moi, sans avoir l'air de me connaître.

Vous pourrez même, si vous le préférez, m'attendre à la porte.

—C'est bien compliqué ce que vous me proposez là, dit le vicomte, qui avait bonne envie d'envoyer au diable ce chercheur de pistes.

—Mais, non… c'est tout simple, au contraire, répondit Brunachon, et Monsieur le vicomte ne risquera pas de se compromettre, puisque je ne lui parlerai pas… c'est-à-dire… je lui parlerai… après… et dans un endroit où personne ne nous remarquera…

—Comment, après?… après quoi?

—Après que j'aurai su ce que je vais savoir… et ce ne sera pas long… une demi-heure de trajet en voiture… et même moins, si nous tombons sur de bons cochers… cinq minutes de… de vérification… et je serai fixé. Je rejoindrai alors monsieur le vicomte et je lui ferai mon rapport.

—Dans la rue?

—Dans un square où on ne rencontre que des troupiers et des bonnes d'enfants.

—Que de mystères! vous pouvez bien me dire où vous voulez me conduire.

—Monsieur le vicomte ne viendrait pas, si je le lui disais.

—Alors, je refuse.

—Monsieur le vicomte aurait bien tort. Je lui rendrais compte tout de même… je lui écrirais… mais nous perdrions du temps… et dans ces sortes d'affaires, il ne faut pas traîner… tandis que si Monsieur le vicomte veut bien venir, il saura tout de suite à quoi s'en tenir sur la véritable situation de cette dame…

—De la marquise de Ganges?

—Mais oui, Monsieur. N'est ce pas précisément le point sur lequel vous désirez être renseigné avant tout?

—Sans doute, mais…

—Eh! bien, quand vous le serez, vous me direz ce que j'aurai à faire pour vous servir et je le ferai.

Brunachon parlait déjà comme s'il eût été chargé d'une mission par M. de
Servon qui hésitait encore à l'employer.

Il y répugnait même, car il était d'un monde où on ne se commet pas volontiers avec des gens de cette sorte, mais d'autre part il désirait tant éclaircir le mystère qui enveloppait la vie de madame de Ganges qu'il devait finir par se décider à accepter la proposition de l'ignoble Brunachon.

Que risquerait-il, après tout?… Rien que de faire en voiture une course inutile. C'était peu de chose en comparaison du résultat que l'espion lui promettait.

—Je me permettrai de faire observer à Monsieur le vicomte qu'il est temps de partir, reprit cet homme. Si nous différions davantage, nous arriverions trop tard.

Il ne disait toujours pas où il s'agissait d'arriver et Servon sentait bien qu'il ne le dirait pas. Mais peu importait, au fond. Servon serait toujours libre de ne pas le suivre jusqu'au bout, s'il s'apercevait qu'on le menait là où il ne voulait pas aller. Peut-être même valait-il mieux qu'il l'ignorât; car si ce voyage devait avoir des suites fâcheuses pour quelqu'un, sa responsabilité serait moins engagée.

Le hasard—un hasard facile à prévoir—mit fin aux incertitudes du vicomte.

En cette saison, à l'heure où on revient du Bois, les voitures vides et les cochers cherchant pratique foisonnent aux Champs-Élysées.

Deux victorias libres passaient en ce moment à la file, marchant au pas vers la place de la Concorde en rasant le trottoir de la contre-allée.

Brunachon interrogea d'un coup d'oeil le clubman qui répondit par un signe affirmatif et sans attendre un ordre plus formel, Brunachon sauta dans la première.

Le sort en était jeté. Servon monta dans la seconde qui n'était pas loin et dit à son cocher de suivre.

Brunachon avait rapidement donné ses instructions au sien qui mit son cheval au trot.

Le vicomte n'avait plus qu'à se laisser aller au courant de cette curieuse aventure et il commençait à y prendre un certain plaisir. L'attrait de l'inconnu. Il lui était arrivé assez souvent de suivre une jolie femme, sans savoir où elle le conduirait. C'est un sport amusant pour un désoeuvré qui se console facilement d'être distancé en route. Cette fois, il était sûr que pareille déconvenue ne lui arriverait pas et l'intérêt était plus vif, car il ne pouvait pas deviner le dénouement.

Brunachon avait refusé de dire où il allait et il s'était abstenu de donner la moindre indication sur la direction qu'il comptait faire prendre à sa victoria.

Elle descendait l'avenue des Champs-Elysées, et cela prouvait seulement que Brunachon ne se dirigeait pas vers les excentriques et élégants quartiers de l'Ouest: Passy, l'Etoile, le faubourg Saint-Honoré. Brunachon se dirigeait vers le Paris central.

En débouchant sur la place de la Concorde, la victoria qui le portait obliqua à droite et enfila le pont.

Servon était fixé. On allait sur la rive gauche.

Et une idée lui vint tout naturellement. Brunachon lui avait appris que l'amant de la marquise habitait le quartier latin. Servon ne douta pas que Brunachon ne le conduisît chez cet étudiant, auquel il se proposait de faire subir un interrogatoire en présence du vicomte, qui n'y tenait pas du tout, car il n'aurait rien gagné à mettre Paul Cormier au pied du mur.

Ce garçon, s'il fallait en croire Brunachon, demeurait rue Gay-Lussac. Le vicomte se promit de laisser Brunachon monter tout seul chez le faux marquis, si la Victoria s'arrêtait à la porte du numéro 9.

Pour le moment, elle suivait le quai d'Orsay, et c'était à peu près le chemin de la rue Gay-Lussac.

Après le quai d'Orsay, elle prit le quai Voltaire, mais au lieu de tourner par la rue des Saints-Pères, pour arriver presque directement au Luxembourg, elle continua par le quai Malaquais, et par le quai Conti, en passant devant l'Institut et devant la Monnaie, puis laissant le Pont-Neuf à gauche, elle se lança sur la pente du quai des Augustins.

—Bon! se dit Servon, toujours imbu de l'idée qu'on allait chez Cormier, il va prendre le boulevard Saint-Michel… ce cocher n'a pas le sentiment de la ligne droite, mais c'est le chemin tout de même. Je me laisse faire; seulement, je lâcherai ce drôle à la porte. Il faut en vérité qu'il soit stupide pour s'imaginer que je vais me présenter avec lui chez ce jeune homme.

La résolution était louable, mais le vicomte n'eut pas besoin d'y persévérer.

Arrivée à la place Saint-Michel, au lieu de remonter le boulevard, la voiture qui portait Brunachon s'engagea sur le pont qui aboutit dans la Cité.

—C'est inouï! grommela Servon; le voilà qui revient sur ses pas à présent. Ce n'était pas la peine de passer la Seine au pont de la Concorde pour la repasser dix minutes après.

Où diable me mène ce Brunachon? Est-ce qu'il se moque de moi et a-t-il le projet de me traîner à sa suite à travers tout Paris?… non, il n'oserait pas… mais où allons-nous?… cette rue qui traverse l'île, c'est le boulevard du Palais…

Et voici le Palais lui-même. J'aime à croire qu'il n'a pas l'intention d'y entrer pour avertir la justice.

Le vicomte n'avait assurément rien à démêler avec la justice de son pays, mais s'il avait su que le nommé Brunachon avait passé toute l'après-midi, la veille, dans le cabinet d'un juge d'instruction, il se serait arrêté plus longtemps à l'idée singulière qui lui était venue.

Du reste, il n'y avait pas lieu, car la victoria tourna vivement à droite, pour traverser le parvis Notre-Dame.

Cela devenait incompréhensible et l'aventure tournait presque au comique.

Il n'y a sur le Parvis que Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu—une église et un hôpital.

On ne pouvait pas supposer que Brunachon allait visiter un malade ou allumer un cierge devant l'autel de la Vierge.

Où allait s'arrêter cette promenade? Le vicomte ne cessait de se le demander, mais il ne songeait plus à abandonner la partie, car il supposait qu'on approchait du but.

Le parvis ne mène à rien qu'à l'île Saint-Louis, et Servon ne se figurait pas que son étrange guide pût aller dans ce paisible quartier chercher des renseignements sur l'excentrique marquis de Ganges.

Brunachon avait pourtant l'air de savoir parfaitement ce qu'il faisait. Depuis qu'on roulait, il s'était retourné plus d'une fois pour s'assurer que la voiture du vicomte suivait et la dernière fois, en arrivant sur la place Notre-Dame, il avait adressé de loin au persévérant clubman, un signe qui signifiait, sans aucun doute: «Ne vous impatientez pas. Nous y sommes.»

Et Servon, quoique vexé d'être véhiculé de la sorte, lui savait gré d'observer les conventions en s'abstenant de communiquer avec lui autrement que par gestes.

Mais il ne devinait toujours pas où on allait.

La victoria de Brunachon s'engagea dans une rue sombre que domine à droite la masse colossale de la cathédrale: la rue du Cloître, qui n'est ni large ni longue, et où, de sa vie, le vicomte n'avait passé.

Il ne cherchait plus à se rendre compte des chemins qu'on lui faisait prendre, et il lui arrivait de se demander ce que les deux cochers devaient penser de cette course à la queue leu-leu de deux messieurs qui se connaissaient évidemment et qui avaient éprouvé le besoin de prendre deux voitures au lieu d'une seule.

Au bout de la rue du Cloître, celle qui marchait en tête s'arrêta et M. de Servon dit aussitôt à son cocher d'en faire autant.

Brunachon descendit et M. de Servon s'empressa de descendre aussi.

C'était le moment décisif. Brunachon allait-il aborder le vicomte et lui expliquer pourquoi il l'avait amené là?

Pas du tout. Brunachon, fidèle à sa promesse, se contenta de lui montrer du doigt la grille le long de laquelle les deux victorias étaient rangées, à dix pas d'intervalle.

Cette grille entourait une manière de square, planté d'arbres rabougris et garni de bancs vermoulus, un square pauvre où jouaient des enfants malingres et où de vieilles loqueteuses se chauffaient au soleil.

C'était bien là l'endroit désigné par Brunachon, qui avait engagé le vicomte à l'y attendre, pendant qu'il irait, lui, se renseigner sur la vraie situation de madame de Ganges.

Se renseigner où et près de qui? il ne l'avait pas dit et Servon, qui n'en avait pas la plus légère idée, le vit entrer avec d'autres personnes dans un bâtiment adossé au parapet du quai, à la pointe de la Cité, et d'assez triste apparence.

Cela ressemblait à l'une de ces constructions qu'on voit de distance en distance sur les bords de la Seine, depuis le pont de Bercy jusqu'au viaduc d'Auteuil, et où sont les bureaux des employés de la navigation.

Servon ne s'inquiéta point de savoir ce que c'était et ne fut pas tenté d'y entrer à la suite de Brunachon.

Servon appartenait à cette catégorie de Parisiens qui ne connaissent de Paris que les quartiers habités par les heureux de ce monde. Il pouvait se vanter de n'avoir jamais mis les pieds dans les parages où logent les déshérités, car il ne les avait traversés qu'en voiture, en se rendant à quelque gare de chemin de fer.

Il n'était pas entré au Jardin des Plantes depuis son enfance, et s'il avait aperçu les tours de Notre-Dame, c'était de loin et pour ainsi dire malgré lui, car il ne s'était jamais arrêté pour les admirer.

Il savait donc à peine où il était, et il n'avait pas, comme les étrangers qui visitent pour la première fois la grande ville, un guide du voyageur dans sa poche, à seule fin de ne pas s'égarer et de se renseigner sur la destination des monuments.

Peu lui importait d'ailleurs, pourvu que Brunachon revint promptement mettre fin à ses incertitudes.

Il entra dans le square et, n'ayant garde de s'asseoir sur des sièges publics d'une solidité et d'une propreté douteuses, il se mit à se promener par les allées, après avoir allumé un cigare.

Il remarqua bientôt que beaucoup de gens qui passaient sur le quai se détournaient de leur chemin pour entrer, comme Brunachon, dans le petit édifice long et bas qui faisait face à l'entrée du square. D'autres en sortaient. C'était un va-et-vient continuel.

De cette affluence, le vicomte conclut judicieusement qu'il y avait là dedans une succursale du Mont de Piété et se demanda derechef ce que l'ancien garçon de jeu était allé chercher là.

Il commençait d'ailleurs à en avoir assez de cette énigmatique expédition et il se promettait de planter là Brunachon, pour peu qu'il tardât à reparaître.

Il se trouvait même un peu ridicule de s'être laissé embarquer par ce drôle dans cette campagne policière et il jurait bien qu'on ne l'y reprendrait plus, quel qu'en fût le résultat.

Il n'attendit pas trop longtemps.

Au bout de dix minutes, il vit Brunachon descendre les marches qui précèdent la maisonnette où il était entré et impatient de l'interroger, il fit quelques pas pour se porter à sa rencontre, mais il se ravisa en voyant Brunachon lui indiquer d'un signe de tête le fond du square où il n'y avait absolument personne et où ils pourraient causer sans attirer l'attention.

Brunachon donnait au vicomte une leçon de prudence et le vicomte s'y conforma.

Il lui sut même gré de sa discrétion, car l'affaire semblait se corser et M. de Servon tenait de plus en plus à ne pas être vu conférant avec ce suspect personnage.

Brunachon passa, sans lui dire un seul mot, tout près du clubman qu'il avait promptement rattrapé et alla s'embusquer dans un coin du terrain qui s'étend au delà du square, entre les hauts contre-forts de Notre-Dame et le parapet du quai de l'Archevêché.

Servon vint l'y rejoindre, un peu étonné de le voir prendre tant de précautions, et l'interrogea des yeux.

—Monsieur le vicomte avait deviné, lui dit Brunachon. Moi, je n'y voulais pas croire.

—Croire à quoi?… Expliquez-vous, clairement, sacrebleu!

—Madame la marquise de Ganges est veuve.

—Veuve! s'écria le vicomte. Qu'en savez-vous?

—Je viens de m'en assurer, répondit tranquillement Brunachon.

—Comment? Est-ce à dire que vous venez de voir l'acte de décès de son mari? C'est donc une mairie ce vilain petit monument?

—Non… ce n'est pas une mairie, dit l'ancien garçon avec un sourire qui ressemblait à une grimace.

—Alors, qu'est-ce que c'est?

—Monsieur le vicomte plaisante… Monsieur le vicomte n'ignore pas…

—Je vous dis que je n'en sais rien. C'est la première fois de ma vie que je viens ici et si vous croyez que je me suis amusé à interroger les gens déguenillés que j'ai vus dans le square…

—Oh! je pense bien que non… Mais, je croyais… enfin, je n'ai plus qu'une prière à adresser à Monsieur le vicomte…

—S'il s'agit de rouler encore à travers Paris, je vous préviens que je n'en suis plus.

—Non… non… j'attendrai ici et Monsieur le vicomte n'a qu'à entrer.

—Où ça?

—Dans le bâtiment d'où je sors. Monsieur le vicomte verra par lui-même… et après, si Monsieur le vicomte veut bien venir me rejoindre, je lui expliquerai ce qu'il n'aura pas compris.

—Soit! dit Servon, agacé. J'y vais… mais je vous préviens que si je m'aperçois que vous vous êtes moqué de moi, vous vous en repentirez.

Et pendant que Brunachon protestait contre cette supposition, le vicomte traversa le square presque en courant et monta vivement les marches qui précédaient une espèce de péristyle au delà duquel s'étendait comme un paravent un mur qui masquait l'intérieur de l'édifice.

Pour entrer, il fallait tourner par la droite ou par la gauche ce mur ouvert aux deux bouts.

Ainsi fit-il et il se trouva dans une vaste salle carrée dont les parois en stuc poli étaient couvertes de longues inscriptions qu'il ne prit pas la peine de lire.

Éclairé par en haut, ce hall ressemblait vaguement au vestibule d'un musée.

Le vicomte continuait à ne pas comprendre.

Il remarqua pourtant que les gens qui entraient se dirigeaient tous vers un vitrage qui barrait le fond de la salle et défilaient devant cette clôture en verre, comme on passe devant les étalages d'un bazar.

Ils ne s'arrêtaient qu'au bout, mais là, un groupe s'était formé et deux sergents de ville de service veillaient à ce que les curieux ne stationnassent pas trop longtemps.

«Circulez, messieurs!… circulez!» cet avertissement souvent répété accélérait le défilé.

Dans ce coin, évidemment, se trouvait ce que les Anglais appellent the great attraction, mais du diable si Servon devinait ce qu'on montrait là qui pût intéresser cette foule empressée.

Afin de le savoir, il se mit à la queue comme les autres et en s'approchant, il vit derrière la vitrine une double rangée de tables de marbre dont deux étaient occupées par deux cadavres de noyés, verts, bleus, violets, hideux.

Cette fois, Servon fut fixé sur la destination de l'édifice.

—Ce drôle m'a amené à la Morgue, dit-il, entre ses dents. Il m'a fait une farce funèbre, mais il me la paiera.

Il allait battre en retraite, car il n'avait aucun goût pour les spectacles lugubres, mais il se ravisa.

—Non, reprit-il en se parlant à lui-même, il n'aurait pas osé me berner de la sorte. En me poussant à entrer, il a eu un but. Lequel? Est-ce que le marquis de Ganges?… Mais oui… c'est cela… cet homme vient de le reconnaître, couché sur une des dalles noires… je serais bien empêché de le reconnaître, moi qui ne l'ai jamais vu vivant… et alors même que je l'aurais vu, je ne le reconnaîtrais pas davantage, s'il est dans le même état que ces deux corps qui n'ont plus figure humaine.

Servon s'aperçut bientôt qu'il y en avait un troisième, celui qui attirait le public, celui qui faisait recette comme disent les habitués de l'établissement.

Il suivit le mouvement et il vit que ce mort était beaucoup mieux conservé que les deux noyés.

Il était exposé au premier rang, tout près du vitrage et on ne l'avait pas déshabillé.

Il était vêtu d'un pantalon de fantaisie et d'une chemise fine avec, aux poignets, des boutons de manchettes en or.

On avait enlevé la cravate et ouvert la chemise, afin qu'on pût voir à nu la poitrine trouée au-dessous du sein droit.

Il avait dû mourir très vite, et sans souffrir, car la figure était calme.

On aurait dit qu'il dormait.

Celui-là, certainement, n'appartenait pas à la même catégorie sociale que les malheureux qui figurent ordinairement à la Morgue, et autour du vicomte, tout étonné, les commentaires pleuvaient: «—En v'là un qui ne s'est pas suriné l'estomac parce qu'il n'avait plus de quoi béquiller.—Non. C'est un rupin… il n'aurait eu qu'à porter ses boutons chez ma tante; on lui aurait prêté dessus au moins trente balles, à moins qu'ils ne soillent en toc.—Pas de danger!… c'est un zig de la haute, que je te dis.—Et c'est pas lui qui s'a suriné. C'est des escarpes… là bas, du côté de la porte de Montrouge.»

—Circulez, Messieurs!… circulez!… cria un des sergents de ville.

Le vicomte, qui en avait assez vu, circula, mais il ne se pressa pas trop de sortir.

Il était fixé maintenant. Ce mort, c'était le marquis de Ganges, que Brunachon avait cru reconnaître, et si Brunachon ne s'était pas trompé, il était jusqu'à présent le seul qui l'eût reconnu, puisque le corps restait exposé.

Les morts reconnus sont enlevés immédiatement. À Paris, chacun sait cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde.

Comment ce mari de la marquise, le vrai, était-il venu se faire assassiner à Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire l'ancien garçon de jeu qui disait l'y avoir vu?

Servon ne le devinait pas, et ce n'était pas ce côté de la question qui le préoccupait le plus.

Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme qui l'attendait et de lui demander des explications supplémentaires.

Brunachon était à son poste, et il accueillit le clubman par un: «Eh! bien, monsieur le vicomte a vu?» qui poussa Servon à répondre:

—J'ai vu un homme qui a été tué d'un coup de couteau dans la poitrine, oui. Alors, vous prétendez que cet homme est M. de Ganges?

—Je l'affirme, parce que j'en suis sûr. Et s'il y avait ici n'importe quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnaîtrait, car il n'est pas changé du tout. Il a sa figure de là-bas, quand il fermait les yeux pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les rouvrir pour dire: moitié à la masse!

Pauvre marquis!… il était beau joueur, tout de même, et il ne regardait pas à l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec ça… il m'a plus d'une fois donné un louis, quand j'étais à la côte, conclut Brunachon en guise d'oraison funèbre.

—Si vous êtes sûr que c'est lui, pourquoi n'êtes-vous pas entré avec moi à la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin à des discours qui l'ennuyaient.

—Mais… parce que j'en sortais, répondit Brunachon. Si j'y étais rentré immédiatement, on m'aurait remarqué et on m'aurait peut-être filé. C'est plein d'agents de police, là-dedans… ils remarquent les figures… et je ne tenais pas à leur montrer la mienne deux fois en dix minutes.

L'explication parut singulière au vicomte qui ne savait pas que l'ancien garçon de jeu avait eu et aurait probablement affaire encore au juge d'instruction à propos de la mort tragique du marquis de Ganges. Mais il ne perdit pas son temps à demander des éclaircissements.

—Puisque vous l'avez reconnu, dit-il sèchement, il faut faire votre déclaration à la police.

—Je préfèrerais que monsieur le vicomte s'en chargeât.

—Moi!… êtes-vous fou?… comment pourrais-je dire que je le reconnais?… c'est la première fois que je le vois.

—Oh! je comprends que monsieur le vicomte ne veuille pas se mêler d'une histoire où la justice a mis le nez.

—On croit donc à un crime?

—Et on a raison d'y croire. Ce pauvre marquis a été trouvé mort sur le talus des fortifications… il a dû être tué le jour de son arrivée à Paris. L'instruction est ouverte… seulement, le juge ne sait pas encore son nom… il paraît qu'il n'avait pas de papiers sur lui… et comme il n'habitait plus la France depuis des années, ceux qui l'y ont connu autrefois l'ont oublié.

—Raison de plus pour que vous avertissiez la police.

—C'est l'avis de monsieur le vicomte?

—Sans doute. Pourquoi cette question?

—Parce que… il me semblait… je me figurais que monsieur le vicomte préférerait commencer par se renseigner sur ce jeune homme que j'ai vu avec lui aux Champs-Elysées… et qui a pris le nom et le titre du marquis de Ganges.

Servon ne répondit pas, mais l'objection le frappa.

—Si j'allais dire à la police tout ce que je sais, je pourrais sans le vouloir compromettre des personnes honorables, continua Brunachon, et les pauvres diables comme moi doivent y regarder à deux fois avant de se mêler de ce qui ne les regarde pas. C'est pourquoi j'aime mieux me taire. Ça ne veut pas dire que je ne reste pas à la disposition de monsieur le vicomte. Tout ce qu'il me commandera de faire, je le ferai.

—Je n'ai pas d'ordres à vous donner, répliqua dédaigneusement Servon.

—Mais monsieur le vicomte peut avoir besoin de renseignements sur… sur n'importe quoi et n'importe qui… plus tard, comme maintenant, monsieur le vicomte me trouvera toujours prêt à le servir.

Servon commençait à se dire que le cas pourrait bien se présenter, avant peu, car il n'en avait pas fini avec l'étrange aventure où le hasard l'avait jeté.

—C'est bien, dit-il, je verrai. Où demeurez-vous?

—Pour le moment, je ne demeure nulle part, répondit modestement Brunachon; et quand j'aurai un domicile, ce qui ne tardera pas, il serait peu convenable que monsieur le vicomte se dérangeât.

—Je pourrais vous écrire.

—Si monsieur le vicomte le permet, je lui écrirai d'abord, pour lui donner mon adresse. J'adresserai ma lettre au cercle, et d'ailleurs, à partir de demain, je passerai tous les jours sur le boulevard, vers cinq heures, comme aujourd'hui. Monsieur le vicomte, s'il désire me parler, n'aura qu'à me faire signe… j'irai l'attendre derrière la Madeleine.

Tout cela était clair, précis, et bien combiné. On pouvait mépriser Brunachon, mais on ne pouvait pas lui contester le mérite d'être un agent plein de ressources et de zèle.

Il ajouta:

—Maintenant, je vais quitter monsieur le Vicomte. J'espère qu'il voudra bien m'excuser de l'avoir amené ici. Je tenais à lui prouver que cet étudiant n'était pas le marquis de Ganges et pour cela, je devais m'assurer que le véritable marquis était mort.

—Vous saviez donc que son corps était à la Morgue? demanda brusquement le vicomte.

—Non, répondit Brunachon, avec un peu d'embarras, mais je m'en suis douté quand j'ai lu ce matin dans les journaux qu'on avait ramassé près de la porte de Montrouge le cadavre d'un monsieur bien habillé. L'idée m'est venue, je ne sais comment, que c'était le cadavre de M. de Ganges… une vraie inspiration, cette idée-là, puisque maintenant je suis sûr que c'est lui qu'on a tué. On n'a qu'à faire venir des témoins de Monte-Carlo; on pourra dresser l'acte de décès. Sa veuve ne serait peut-être pas fâchée qu'on le dressât.

Et comme M. de Servon se taisait:

—Peut-être aussi aime-t-elle autant que les choses restent comme elles sont, reprit Brunachon, en le regardant fixement. C'est une question que je ne suis pas en mesure de décider et alors… je m'applique le proverbe: Dans le doute, abstiens-toi.

Ces réflexions à haute voix agacèrent Servon, précisément parce qu'elles étaient assez justes, et pour y couper court, il tira de son portefeuille deux billets de cent francs qu'il remit à Brunachon, en lui disant:

—Prenez ceci pour payer le cocher qui vous a amené.

—Pas celui qui a amené monsieur le vicomte? demanda l'impudent coquin en empochant la gratification comme il empochait jadis au cercle des Moucherons les pourboires des joueurs.

—Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein air a assez duré.

Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot. Qu'aurait-il ajouté? Son travail était fait. Il avait semé dans l'esprit du vicomte des idées qui ne manqueraient pas de germer et dont il espérait bien tirer quelque profit. Il ne s'était pas compromis et il restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de Ganges, ou même M. de Servon,—à son choix. Cela dépendrait de la tournure que prendrait l'instruction confiée à Charles Bardin.

M. de Servon était beaucoup moins satisfait de son expédition, et il regrettait de s'y être engagé.

Tant qu'il s'était agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout fait pour forcer son intimité, eût-il dû même abuser un peu de la situation, mais il entrevoyait maintenant que derrière cette situation il y avait un drame, et même un drame assez corsé, puisqu'il venait de se dénouer,—ou de s'engager,—par un meurtre.

Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les drames.

Il tenait à sa tranquillité autant qu'à ses plaisirs, et il se demandait déjà comment il allait s'y prendre pour se tirer à l'écart d'une affaire qui pouvait se terminer devant une cour d'assises.

Il lui en coûtait pourtant de se désintéresser des malheurs qui menaçaient la marquise et de renoncer à pénétrer le mystère de l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier.

Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet étudiant qui jouait, et pas trop mal, le rôle d'un marquis de la vieille roche.

Étudiant, il l'était, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait surpris aux Champs-Elysées causant familièrement sur un banc avec un grand gaillard à chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle des pochards à la Closerie des Lilas.

Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir, quoiqu'il se fût dispensé de dire comment il le savait.

Cet étudiant était-il l'amant de madame de Ganges?… Tout semblait l'indiquer.

M. de Servon l'avait vu arriver avec elle chez la baronne Dozulé, il l'avait entendu annoncer sous le nom du marquis et elle s'était prêtée à cette supercherie, puisqu'elle n'avait pas réclamé.

Fallait-il donc supposer qu'elle espérait le faire passer indéfiniment pour son véritable mari, à peu près inconnu à Paris?

Cela pouvait être—certaines femmes ont toutes les audaces—mais alors il fallait supposer aussi qu'elle savait que le vrai marquis ne reparaîtrait jamais.

Et de là à conclure qu'elle l'avait fait tuer par son amant, il n'y avait qu'un pas.

Le vicomte hésitait à la tirer, cette terrible conclusion. Ni madame de
Ganges, ni Paul Cormier ne lui représentaient un de ces couples
adultères qui cherchent le bonheur dans le crime et qui l'y trouvent.
Ceux-là sont rares et ils s'y prennent plus adroitement.

Ils n'agissent pas comme des enfants, ils ne se mettent pas à la merci d'un hasard, ils ne s'exposent pas à être rencontrés par un ami, ou même par une simple connaissance du mari supprimé.

Et puis, cet amant et cette maîtresse n'avaient pas du tout l'air de criminels. La marquise était douce et gaie; Paul Cormier, moins expansif, avait une physionomie ouverte qui inspirait la sympathie.

Servon le trouvait à son gré et il aurait eu quelque remords de le tromper avec sa femme, au temps où il le croyait marié.

Il était donc très porté à croire que ce garçon n'avait pas le moindre assassinat sur la conscience, mais après le voyage à la Morgue, il ne pouvait absolument pas en rester là.

Il ne voulait pas se mêler de leurs affaires, mais il voulait connaître la vérité.

A qui s'adresser pour la connaître?

Il regrettait déjà d'avoir congédié Brunachon qui en savait probablement plus long qu'il n'en avait dit. Il était un peu tard pour courir après lui et d'ailleurs il y aurait regardé à deux fois avant d'interroger sur la marquise un pareil drôle.

L'interroger elle-même, en abordant carrément la question délicate, c'eût été plus loyal et plus digne. Mais le difficile, c'était d'arriver jusqu'à elle. Madame de Ganges avait refusé la veille de recevoir une lettre du vicomte de Servon; à plus forte raison refuserait-elle de recevoir le vicomte lui-même.

A force de se creuser la tête, il finit par en faire jaillir une idée. Il lui vint à l'esprit que le moyen le plus simple et le plus honnête de se renseigner, c'était de demander à Paul Cormier de lui apprendre tout ce qu'il pouvait lui apprendre sans compromettre madame de Ganges; de le lui demander poliment, doucement, après lui avoir exposé l'embarras où il était, depuis que le nommé Brunachon lui avait montré le cadavre du marquis, et en lui proposant de le servir, s'il pouvait lui être utile en cette grave circonstance.

Paul Cormier, si le vicomte l'avait bien jugé, ne repousserait pas ces ouvertures courtoises. Peut-être même, les accueillerait-il avec un certain plaisir.

Il devait être embarrassé de sa situation, ce brave étudiant, et très désireux d'en sortir.

M. de Servon, en le prenant par la douceur, obtiendrait de lui bien des choses: un aveu d'abord qui ne serait pas par trop pénible, car un jeune homme peut bien jouer, dans une comédie mondaine et passagère, un rôle imposé par une femme qui lui plaît. Une fois entré dans cette voie, Paul Cormier pourrait bien en venir à se fier à un homme plus expérimenté que ne pouvait l'être un étudiant et à lui demander des conseils, sauf à ne pas les suivre.

Et si l'entrevue tournait à la conciliation, Servon se sentait très capable de lui en donner d'excellents, voire même de désintéressés.

Servon n'était pas irréprochable, il se permettait une foule de licences de conduite, mais, en dépit de la vie à outrance qu'il menait, Servon avait gardé les sentiments d'un gentilhomme et il était incapable d'abuser de la confiance d'un rival.

Et d'ailleurs, il n'avait pas pour madame de Ganges une de ces violentes passions qui font capituler la conscience d'un amoureux. Ce n'était qu'un goût très vif, aiguisé par la difficulté. En s'occupant d'elle, il ne cherchait qu'une liaison agréable, comme il en avait eu quelques-unes dans le monde où il vivait.

Toutes réflexions faites, il se décida à s'aboucher, le plus tôt qu'il pourrait, avec Paul Cormier.

Il n'espérait plus le rencontrer dans la rue. Les hasards comme celui qui venait de les mettre en présence l'un de l'autre n'arrivent pas tous les jours. Le vicomte n'avait donc qu'un moyen de voir le faux marquis, c'était d'aller chez lui, à l'adresse indiquée par Brunachon.

Servon était persuadé qu'il l'y trouverait. Cormier, en le quittant, lui
avait dit qu'il allait rejoindre sa femme qui dînait en ville.
Évidemment il avait menti, puisqu'il n'était pas le mari de madame de
Ganges, et il avait dû rentrer à son domicile de la rue Gay-Lussac.

Servon s'y fit conduire dans la victoria qui l'avait amené à la Morgue et qu'il renvoya en arrivant rue Gay-Lussac.

Il était las de rouler en fiacre et il prévoyait qu'il éprouverait le besoin de marcher, après l'explication qui serait peut-être longue.

Malheureusement, le portier du numéro 9 lui dit que M. Cormier n'était pas rentré, et au ton de la réponse, Servon vit bien qu'il ne mentait pas, par ordre de son locataire.

Assez ennuyé de ce contre-temps, le vicomte dut se résigner à regagner la rive droite, à pied, puisqu'il avait lâché sa victoria.

Il se mit donc à descendre le boulevard Saint-Michel, dans le très vague espoir d'y croiser son homme, mais en lisant sur une maison d'angle le nom de la large rue qui va du Luxembourg au Panthéon, il se rappela tout à coup que l'étudiant au chapeau pointu avait crié à son camarade, resté sur le banc, aux Champs-Elysées: «Va m'attendre au café Soufflot; j'y serai dans deux heures.»

Les deux heures étaient presque écoulées et Paul Cormier n'avait pas dû manquer au rendez-vous.

Il ne s'agissait plus que de trouver le café Soufflot et ce n'était pas difficile. Il devait être situé dans la rue du même nom, devant laquelle Servon passait en ce moment. Et Servon, tournant à droite, s'y engagea immédiatement, sans trop savoir comment il allait s'y prendre pour y découvrir l'étudiant qui se tenait peut-être au fond de quelque salle avec des camarades.

Il eut la chance de l'apercevoir attablé à l'extérieur, tout seul en face d'un verre de vermouth, et absorbé dans la lecture d'un journal du soir.

On dîne de bonne heure au quartier latin, surtout l'été, afin d'avoir le temps d'aller au Luxembourg, en sortant de table.

La terrasse du café s'était vidée peu à peu et il n'y restait guère que Paul Cormier attendant son ami, et se tourmentant de ne pas le voir arriver.

Pour tromper son impatience, il s'était mis à lire un journal. Il y avait trouvé un long article de reportage où il était question de l'affaire du boulevard Jourdan, assez mal exposée et présentée comme un assassinat.

Paul, que ce fait-divers intéressait particulièrement, y apportait tant d'attention qu'il ne vit pas venir M. de Servon, qui put prendre place à la table voisine, sans que le liseur levât les yeux.

—Bonjour, Monsieur! c'est encore moi, dit presque gaiement le vicomte.
La journée m'est heureuse à vous rencontrer.

—En effet, balbutia l'étudiant, je ne m'attendais pas…

—A me revoir si tôt! Et vous devez être étonné de me trouver si souvent sur votre chemin. Cette fois, le hasard y est encore pour quelque chose, mais le hasard n'a pas tout fait, car… pourquoi vous le cacherais-je? je viens de chez vous, je ne vous y ai pas trouvé, et je vous cherchais…

—De chez moi? murmura Cormier, qui en était encore à croire que M. de
Servon le prenait toujours pour le marquis de Ganges.

—Mon Dieu, oui, dit le vicomte de l'air le plus naturel du monde; je suis allé vous demander rue Gay-Lussac, et votre portier m'ayant répondu que vous n'étiez pas rentré, j'ai pensé que je vous rencontrerais peut-être dans ce quartier.

Paul ouvrit la bouche pour nier; mais il lut sur la figure de M. de
Servon que ce serait inutile, et il attendit la suite.

—C'est vous dire, cher monsieur, reprit le vicomte, que je sais qui vous êtes… et je m'empresse d'ajouter que je ne viens pas vous chercher querelle à propos de… l'erreur où je suis tombé… je ne viens pas même vous demander des explications… dans le sens que le plus souvent on attache à ce mot-là…

—Alors, monsieur, je ne vois pas…

—Laissez-moi achever, je vous prie. Vous n'avez pas plus que moi oublié ce qui s'est passé dimanche chez madame Dozulé, ni notre rencontre, le soir de ce dimanche, à la Closerie des Lilas. Tout à l'heure, quand je vous ai revu aux Champs-Elysées, j'en étais encore au même point… pas tout à fait, cependant, car je vous ai trouvé causant avec un jeune homme que j'avais remarqué au bal de Bullier et qui ne peut être qu'un étudiant. Maintenant que je suis mieux renseigné, je ne tiens à l'être davantage que sur un seul point.

J'ai souvent rencontré dans le monde madame la marquise de Ganges. J'ai pour elle le plus profond respect, et Dieu me garde de rien faire ou dire qui puisse nuire à sa réputation. Mais ce que je viens d'apprendre, par hasard, d'autres que moi peuvent l'apprendre aussi. Vous avez des camarades qui savent que vous n'êtes pas le marquis de Ganges… si l'un d'eux, à ce bal, dimanche, m'avait entendu vous donner ce titre, vous vous seriez trouvé dans une situation très difficile.

Le vicomte ne croyait pas si bien dire, car il n'avait pas vu s'engager la querelle avec le vrai marquis.

—A cela, reprit-il, il n'y aurait encore que demi-mal; mais qu'un homme reçu dans les salons où va madame de Ganges vienne à connaître votre véritable nom, qu'arrivera-t-il? De quoi ne l'accuserait-on pas?… Eh bien! Monsieur, je suis venu vous dire que je serais prêt à la défendre… mais pour que je puisse la défendre utilement, il faut que je sache ce qui s'est passé, et c'est à vous que je m'adresse pour le savoir.

Paul fit un haut-le-corps, et peu s'en fallut qu'il ne s'écriât: Pour qui me prenez-vous? Mais le vicomte s'empressa d'ajouter:

—Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Je ne cherche pas à surprendre le secret de vos relations avec elle, mais si, comme j'en suis convaincu, madame de Ganges n'a rien à se reprocher, je voudrais être renseigné afin d'être en mesure de faire cesser les propos malveillants. En un mot, monsieur, je viens vous demander ce que je devrais répondre si on l'accusait en ma présence. Ma démarche vous semble peut-être étrange, mais si vous voulez prendre la peine de réfléchir, vous y verrez une preuve du cas que je fais de vous et de la sympathie que vous m'inspirez.

Ce fut si bien dit que Paul Cormier s'abandonna au mouvement qui le poussait à se confier au gentilhomme qui lui tenait ce langage chaleureux et persuasif.

—Monsieur, commença-t-il avec émotion, je vous crois et je vais vous confesser la vérité. C'est moi qui suis cause de tout ce qui est arrivé. J'ai rencontré, dimanche, madame de Ganges, dont j'ignorais le nom et que je n'avais jamais vue. Sa beauté m'a frappé et je me suis permis de la suivre.

—Suivre une jolie femme dans la rue, ce n'est pas un cas pendable, dit en souriant le vicomte, qui était coutumier du fait.

—Je l'ai suivie dans les Champs-Elysées, jusqu'à l'avenue d'Antin, où elle allait et, là… quand elle est entrée, sans s'apercevoir que j'étais presque sur ses talons, dans l'hôtel de cette madame Dozulé, j'y suis entré avec elle… le domestique qui annonçait ne connaissait pas M. de Ganges…

—Et il a annoncé monsieur le marquis et madame la marquise!… C'est très drôle et ce serait charmant au théâtre.

—Vous ne me croyez pas?

—Mais si… je vous déclare même que l'idée m'était venue… pas ce jour-là, mais depuis… qu'il n'y avait dans tout cela qu'une méprise. Je m'étonne seulement que madame de Ganges n'ait rien dit…

—Elle a perdu la tête… elle comptait que j'allais me retirer après m'être excusé, et c'est ce que j'aurais dû faire. Lorsqu'elle a vu que je restais et que j'acceptais les félicitations que la baronne adressait au marquis de Ganges, elle a continué à se taire.